par Geneviève Caillé

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par Geneviève Caillé
Oh !
Du jamais vu ! Le toucher a sa
place au musée. Mais des
conditions s’appliquent.
par
Geneviève Caillé
L’art du toucher
D
ifficile de s’imaginer que des œuvres des
beaux-arts puissent être touchées. Même
avec des gants blancs. Pourtant, certains musées offrent cette possibilité à des visiteurs pour qui
l’accès à l’art passe par d’autres sens que la vue.
Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) fait
partie de ces institutions désireuses de rendre l’art
plus accessible. Travaillant avec des organismes
communautaires dans le cadre du programme Le
Musée en partage, Marilyn Lajeunesse, responsable
des programmes éducatifs pour adultes au Service
de l’éducation et de l’action culturelle, a pour mission d’ouvrir les portes du MBAM à de nouvelles
clientèles.
Ainsi, les personnes non voyantes ont la possibilité
de toucher (avec des gants) certaines pièces triées
sur le volet. Car ce ne sont pas toutes les œuvres d’art
qui peuvent être manipulées. Celles qui jalonnent
le parcours des expositions temporaires, prêtées
par des institutions étrangères, sont généralement
exclues des visites tactiles. Même chose pour les
vêtements exhibés lors de l’exposition estivale La
Planète mode dédiée au célèbre couturier français
Jean Paul Gaultier. Fragiles, les textiles.
Les objets « touchables » sont plutôt puisés dans
la collection régulière et la réserve du MBAM. Le
Musée offre également aux non-voyants la chance
de participer à un atelier dans lequel ils peuvent
modeler des sculptures à partir d’argile fraîche. Des
visites commentées décrivant certaines pièces d’une
exposition peuvent aussi être mises sur pied à leur
intention.
Nicole Trudeau en sait quelque chose. Passionnée
d’art, cette femme cultivée a contribué à l’organisation d’une visite commentée de l’exposition L’empereur guerrier de Chine et son armée de terre cuite en
mai 2011 pour les membres du Regroupement des
aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain,
dont elle fait partie. Dix participants ont pu réaliser
ce parcours archéologique exclusif, où il n’était
cependant pas question de toucher les figurines
funéraires, les épées ou les monnaies. Mais pour
pallier cette contrainte, les guides ont fait preuve
d’une ingéniosité remarquable, en invitant les participants à manipuler différentes statuettes de soldats
en argile empruntées à la boutique du Musée. Cette
expérience tactile a permis aux participants de se
constituer une « bibliothèque de référence » qui s’est
révélée très utile au moment de la visite commentée.
Reconstruire l’œuvre
Balayer du regard un tableau, c’est en saisir la
globalité d’un seul coup d’œil. Lorsqu’on n’a pas accès
à cette porte d’entrée, le portait d’ensemble doit
être reconstitué. Le toucher implique une démarche
inverse à celle de la vue, plus exigeante, car la représentation s’élabore du particulier au général. Elle est
à bâtir, pièce par pièce, des bottes du soldat jusqu’à
sa coiffure. Et c’est précisément là que l’émotion
artistique peut gagner le « visiteur-toucheur ».
Pas facile pour des voyants de décrire des œuvres
à des non-voyants. Parce que les premiers « voient
le tout en même temps », selon l’expression de
Nicole Trudeau ; toute description verbale des objets
artistiques doit donc s’inspirer de l’approche du
toucher. Consciente de cette difficulté, elle a jugé
bon de rencontrer les guides du MBAM avant la
visite de l’exposition pour leur exprimer les besoins
particuliers de ces visiteurs. Par exemple, dire qu’un
tableau contient trois personnages est insuffisant.
Encore faut-il savoir: où sont-ils situés ? Dans quelle
direction regardent-ils ? Quelle est leur taille ? Leur
physionomie ? Le discours doit être imagé, détaillé,
très précis pour pouvoir imaginer la scène décrite.
Apprendre à toucher
Savoir toucher n’est pas inné. Comme les pièces
d’un casse-tête qu’on tente patiemment d’emboîter,
il faut créer des liens entre les différentes parties de
l’objet que nos doigts ont scrutées, repli par repli.
Mais même lorsqu’un visiteur « voit » une œuvre, il
est possible qu’il n’en garde aucun souvenir, aucune
émotion, si elle n’a éveillé aucun intérêt particulier
chez lui, ou si son bagage de connaissances est insuffisant pour lui permettre d’en saisir toute la richesse.
Si le toucher a conquis sa place dans les musées,
Nicole Trudeau n’en reste pas là. Elle croit que les
visites tactiles devraient se généraliser et qu’à défaut
d’accéder directement aux œuvres, il soit possible
d’en palper les moulages, histoire d’en imaginer
les courbes et les angles. Tout le monde devrait apprendre à toucher, ajoute-t-elle. Après tout, l’art est
universel, peu importe par quel sens on le prend.
Remerciements :
Marilyn Lajeunesse, responsable des programmes éducatifs pour adultes,
Service de l’éducation et de l’action culturelle, Musée des beaux-arts de Montréal
Oh !
Nicole Trudeau, membre du Regroupement des aveugles
et amblyopes du Montréal métropolitain
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