anthologie SdP 2006 fin 2.rtf

Commentaires

Transcription

anthologie SdP 2006 fin 2.rtf
Les 12 poèmes incontournables
Déménager
Quitter un appartement. Vider les lieux.
Décamper.
Faire place nette. Débarrasser le plancher.
Inventorier ranger classer trier
Eliminer jeter fourguer
Casser
BALLADE DU SILENCE CRAINTIF
Ici, quand le vent meurt,
les mots défaillent.
Et le moulin ne parle plus.
Et les arbres ne parlent plus.
Brûler
Descendre desceller déclouer décoller
Dévisser décrocher
Débrancher, détacher couper tirer démonter
Plier couper
Rouler
Empaqueter emballer sangler nouer empiler
Rassembler entasser ficeler envelopper
Protéger recouvrir entourer serrer
Enlever porter soulever
Balayer
Fermer
Partir
Et les chevaux ne parlent plus.
Et les brebis ne parlent plus.
Se tait le fleuve.
Se tait le ciel.
Se tait l’oiseau.
Et se tait le perroquet vert.
Et, là-haut, se tait le soleil.
Se tait la grive.
Se tait le caïman.
Se tait l’iguane.
Et se tait le serpent.
Et, en bas se tait l’ombre.
Georges Pérec
DANS PARIS
Se tait tout le marais.
Se tait tout le vallon.
Et se tait même la colombe
qui au grand jamais ne se tait.
Dans Paris il y a une rue;
dans cette rue il y a une maison;
dans cette maison il y a un escalier;
dans cet escalier il y a une chambre;
dans cette chambre il y a une table;
sur cette table il y a un tapis;
sur ce tapis il y a une cage;
dans cette cage il y a un nid;
dans ce nid il y a un oeuf;
dans cet oeuf il y a un oiseau.
Et l’homme, toujours silencieux,
de peur, se met à parler.
RafaeI Alberti.
Traduit par Claude Couffon
L'oiseau renversa l'oeuf;
l'oeuf renversa le nid;
le nid renversa la cage;
la cage renversa le tapis;
le tapis renversa la table;
la table renversa la chambre;
la chambre renversa l'escalier;
l'escalier renversa la maison;
la maison renversa la rue;
la rue renversa la ville de Paris.
Paul Eluard
2
Le temps de vivre
Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie
Le ciel et la ville
Le ciel peu à peu se venge
De la ville qui le mange.
Il respirait l'odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l'accompagnait
Et lui faisait danser son ombre
Sournois, il attrape un toit,
Le croque comme une noix,
Dans la cheminée qui fume
Il souffle et lui donne un rhume.
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il sautait a travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil
Il écaille les fenêtres.
N'en laisse que les arêtes.
Il coiffe les hautes tours
D'un nuage en abat-jour.
Les canons d'acier bleu crachaient
Des courtes flammes de feu sec
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l'eau
Il chasse le long des rues
Les squelettes gris des grues.
Il y a plongé son visage
Il riait de joie il a bu
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Il s'est relevé pour sauter
La nuit, laineuse toison,
Il la tend sur les maisons.
Il joue à colin-maillard
Avec les lunes du brouillard.
Pourvu qu'ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L'a foudroyé sur l'autre rive
Le sang et l'eau se sont mêlés
La ville défend au ciel
De courir dans ses tunnels.
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil
Taches d'encre, taches d'huile
Sur le ciel crache la ville.
Mais le ciel tout bleu de rage
Sort le métro de sa cage.
Mais le ciel pour les laver
Pleut sans fin sur les pavés.
Le temps de rire aux assassins
Le temps d'atteindre l'autre rive
Le temps de courir vers la femme
Il avait eu le temps de vivre
Claude DOBZYNSKI
Boris Vian
3
L'arbre
L’école
Perdu au milieu de la ville
L'arbre tout seul, à quoi sert-il ?
Dans notre ville il y a
Des tours , des maisons par milliers ,
Du béton ,des blocs ,des quartiers ,
Et puis mon coeur , mon coeur qui bat
Tout bas.
Les parkings, c'est pour stationner,
Les camions pour embouteiller,
Les motos pour pétarader,
Les vélos pour se faufiler.
Dans mon quartier ,il y a
Des boulevards ,des avenues ,
Des places , des ronds-points , des rues
Et puis mon coeur , mon coeur qui bat
Tout bas .
L'arbre tout seul, à quoi sert-il ?
Les télés, c'est pour regarder,
Les transistors pour écouter,
les murs pour la publicité,
les magasins pour acheter.
Dans notre rue il y a
Des autos , des gens qui s'affolent ,
Un grand magasin ; une école ,
Et puis mon coeur , mon coeur qui bat
Tout bas .
L'arbre tout seul, à quoi sert-il ?
Les maisons, c'est pour habiter
Les bétons pour embétonner
Les néons pour illuminer,
Les feux rouges pour traverser.
Dans cette école , il y a
Des oiseaux qui chantent tout le jour
Dans les marronniers de la cour.
Mon coeur , mon coeur , mon coeur qui bat
Est là.
L'arbre tout seul, à quoi sert-il ?
Les ascenseurs, c'est pour grimper
Les présidents pour présider,
Jacques Charpentreau
Les montres pour se dépêcher,
Les mercredi pour s'amuser.
L'arbre tout seul, à quoi sert-il ?
Il suffit de le demander
A l'oiseau qui chante à la cime.
Quand les arbres …
Jacques Charpentreau
Quand les arbres seront en briques
et les maisons en feuilles,
la nuit sera liquide comme la mer
et nous dormirons dans des nids
qui auront pris la place des étoiles,
les oiseaux, eux, travailleront dans les
banques,
avec les bûcherons.
Jean Orizet
4
L'HOMME QUI N'Y COMPREND RIEN
Tenez une histoire
pas très compliquée
pourtant quel mystère !
J'étais sur le quai,
elle dans le train;
le train est parti,
et je suis reste
debout sur le quai.
Jamais depuis lors
je ne l'ai revue
je n'ai rien compris
Que s'est-il passé ?
Que s'est-il passé ?
j'étais immobile,
je me mets à bouger,
je vais dans la rue
un homme apparaît
un instant après
il a disparu,
c'était le printemps
puis il a neigé,
puis c'était l'automne
puis c'était l'été
j'sais plus dans quel ordre
ça s'est succédé:
Que s'est-il passé ?
Que s'est-il passé ?
Pour un art poétique
Prenez un mot prenez en deux
Faites les cuir’ comme des œufs
prenez un petit bout de sens
puis un grand morceau d’innocence
faites chauffer à petit feu
au petit feu de la technique
versez la sauce énigmatique
saupoudrez de quelques étoiles
poivrez et puis mettez les voiles
où voulez-vous en venir ?
A écrire
Vraiment ? à écrire ??
Raymond Queneau
JEAN TARDIEU
Le secret
Pleine Lune
D’où viennent-ils ?
Où vont-ils ,
Tous ces humains que cherchent-ils ?
Il court, il court, le Secret !
Et les hommes lui courent après !
Il est passé par ici,
Il repassera par là.
C’est comment, c’est quoi la vie ?
Bien malin qui le dira !
Elle set passée par ici !
Elle repassera par là !
Il court, il court, le Secret !
Et les hommes lui courent après !
J’ai ouvert ma fenêtre
et la lune m’a souri
J’ai fermé la fenêtre
et j’ai entendu un cri
J’ai ouvert ma fenêtre
pour voir tomber la pluie
Et comme c’était dimanche
je me suis rendormi
Philippe Soupault
Andrée Chedid
5
Les poèmes choisis
Pour lire ou dire ceux que l’on aime
6
SOLIPSISME
Qui c'est qu'est là ?
quand j'y suis pas ?
C'est-i l'bureau ?
C'est-i la porte ?
C'est-i l'parquet ?
C'est-i l'plafond ?
C'est-i la rue ?
C'est-i la terre ?
C'est-i le ciel ?
Ah, nom de nom!
Quand j'y suis pus
Y a pus personne.
A preuve ?
C'est que quand j'reviens
je ramèn' tout à la maison :
et v'là la terre et v'là le ciel et v'là la rue et ma
maison et v'là la porte et v'là l'parquet et v'là
l'plafond !
Chevaux de neige
Aux portes des villes
Arrivent la nuit
Des chevaux tout blancs
Ils suivent les rues
Les places les squares
Et tout doucement
Secouent leur crinière
Quand ils s’en retournent
Au matin sans bruit
Tout est blanc de neige
Gérard Bocholier
Jean Tardieu.
Monsieur
Je vous dis de m’aider,
Monsieur est lourd.
Je vous dis de crier,
Monsieur est sourd.
Je vous dis d’expliquer,
Monsieur est bête.
Je vous dis d’embarquer
Monsieur regrette.
Je vous dis de l’aimer,
Monsieur est vieux.
Je vous dis de prier,
Monsieur est Dieu.
Eteignez les lumières,
Monsieur s’endort.
Je vous dis de vous taire,
Monsieur est mort
Le printemps est dans la rue
Quand le printemps est dans la rue
on se met à la fenêtre
et l’on regarde passer les poèmes
Alors on appelle le plus beau
et hop !il vous saute au cou.
Pierre Albert-Birot
Norge
7
Le dromadaire
Un jour au Caire un dromadaire entra
chez un libraire et prit une grammaire.
C'est pas vrai, ça fait rien, ça sera vrai
demain Ce dromadaire savait tout faire,
multiplier, soustraire, et même le
contraire. C'est pas vrai, ça fait rien, ça
sera vrai demain. Il savait braire, ou bien
se taire, et versait un salaire à son
vétérinaire. C'est pas vrai, ça fait rien, ça
sera vrai demain. Pour se distraire
Monsieur le Maire en fit son secrétaire
dans toutes ses affaires. C'est pas vrai,
ça fait rien, ça sera vrai demain. Ce
dromadaire est légendaire chez tous les
antiquaires de la ville du Caire C'est pas
vrai, ça fait rien ça sera vrai demain ou à
la Saint Glin-Glin
Le jardin
Des milliers et des milliers d'années
Ne sauraient suffire
Pour dire
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassée
Un matin dans la lumière de l'hiver
Au parc Montsouris à Paris
A Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.
Jacques Prévert
Paul Savatier
Viens en France, enfant lointain...
Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des blés qui dansent,
Qui dansent : on dirait des poupées.
D'un grand trou noir
Sortit
Comme si de rien n'était
L'enfant
Dans sa petite main fermée
Se trouvait
Tout recroquevillé en boule
Le rire
Et quand l'enfant le lança
Dans l'air
Il éclata comme une fleur blanche
Au printemps
Viens en France, enfant lointain.
Nous avons des villes vieilles,
Vieilles dont chaque pierre a une histoire;
Et des villes jeunes, jeunes,
Plus jeunes que toi.
Viens en France, enfant lointain.
Tu connaîtras des garçons comme toi,
Qui jouent, qui apprennent,
Qui veulent être heureux.
Viens à Paris, enfant lointain.
Dans ma maison, il y a de la musique,
Du soleil, des gâteaux, des livres profonds,
et au dehors une girafe énorme : la Tour Eiffel,
Que tu pourras peindre en bleu,
En mauve, en rouge,
Tant que tu voudras.
PAULE GUERAR
Alain Bosquet
8
Grand standigne
Quelque part, au bord de la Sarthe...
Un jour on démolira
Ces immeubles si modernes
On en cassera les carreaux
De plexiglas et d'ultravitre
On démontera les fourneaux
Construits à polytechnique
On sectionnera les antennes
Collectives de télévision
On dévissera les ascenseurs
On anéantira les vide-ordures
On broiera les chauffoses
On pulvérisera les frigidons
Quand ces immeubles vieilliront
Du poids infini de la vieillesse des choses.
Quelque part, au bord de la Sarthe,
un homme, un jour, avec grand soin,
repeignait de grandes pancartes :
PRAIRIE INTERDITE AUX PINGOUINS
-
RAYMOND QUENEAU
Des pingouins, dis-je, dans la Sarthe,
on n'en voit pas des quantités !
- Monsieur, c'est grâce à mes pancartes :
rien de tel pour les arrêter !
N'en déplaise aux savants hilares,
dans la Sarthe en toutes saisons,
si les pingouins restent si rares,
c'est que cet homme
avait raison.
JL Moreau
Je donne pour Paris
Un peu de tabac gris
Je donne pour Bruxelles
Un morceau de ficelle
Je donne pour London
Un paquet d'amidon
Si chaque jour
Je donne pour Genève
Une poignée de fèves
Si chaque jour
Tombe dans chaque nuit
Il existe un puits
Où la clarté se trouve enclose.
Je donne pour Tokyo
Un guidon de vélo
Il faut s’asseoir sur la margelle
Du puits de l’ombre
Pour y pêcher avec patience
La lumière qui s’y perdit.
Je donne pour Moscou
Un petit sapajou
Je donne pour Madrid
Un envol de perdrix
Pablo Neruda
Je donne à Copenhague
La mer avec ses vagues
Je donne à Washington
Tontaine et puis tonton
Luc Bérimont
9
Le rat des villes et le rat des champs
Le diplodocus et la petite Anna
Le diplodocus
prit l’autobus.
Il dit
à l’employé qui mangeait :
« Bon appétit ! »
et l’employé
s’évanouit.
Les vingt places assises
étaient déjà prises.
« Je reviens de loin »,
dit le diplodocus,
« et j’ai les pieds
bien fatigués ».
mais la petite Anna
fit celle
qui ne comprenait pas.
Aussi le diplodocus
– debout dans l’autobus –
mangea
la petite Anna.
Moralité
Si tu prends l’autobus.
Cède la place au diplodocus.
Jacqueline Held
ÇA FRAPPE
J’entends qu’on frappe.
Disons ça frappe.
Ne sais pas quoi,
Pas où, pas qui.
Ça frappe, ça frapouille,
Ça cogne, ça tapouille.
Et ça fait comme un bruit
Dans l’espace en vacances.
Je ne sais pas pourquoi
Ça cogne, mais j’écoute.
Dans un trou caché sous la terre
Vivait paisiblement un rat,
Innocent, doux et solitaire.
Il n’avait jamais vu de chat
Le menacer de sa dent meurtrière,
Et ne connaissait pas même la souricière.
Son bonheur était grand : car quelle est la
souris
Qui n’ait senti la dent de Raminagrobis,
Ou n’ait été du moins trompée
Et dans maint piège attrapée ?
Revenons à notre sujet,
Un rat de ses amis vivait
Dans les villes et l’opulence,
Jour et nuit y faisait bombance,
Goûtait tout, rongeait tout, furetait les
buffets,
Et savourait les meilleurs mets.
Ce rat vint un jour voir notre souris sauvage ;
« Eh quoi donc ! lui dit-uil, c’est là ton
ermitage ?
crois-moi, quitte ce trou hideux,
quitte ces racines, ces herbes,
suis-moi dans mes palais superbes,
là, tout contentera tes vœux. »
Notre souris le suit : sous un riche portique,
Elle aperçoit bientôt un tapis magnifique,
Couvert des plats les plus exquis.
Elle s’y précipite : hélas ! pauvre souris,
Que tu vas payer cher une telle imprudence !
Tandis qu’au sein de l’abondance
Elle goûte maint et maint plat,
Furtivement survient un chat,
Qui d’une gueule meurtrière,
Lui dévore la queue et lui mord le derrière.
L’infortuné raton s’enfuit en gémissant
Et veut retourner à son champ.
Le citadin l’arrête : « Oh ! non, non, je
préfère
Mes racines à tous vos somptueux repas,
J’aime mieux rentrer dans la terre
Que d’avoir à craindre les chats. »
Victor Hugo
Eugène Guillevic.
10
Poéme de cape et d’épée
Rue Chose
Les chevaliers de l’ouragan s’accrochent aux
volets des boutiques
Ils renversent les boîtes à lait comme des
simples mauviettes
Ils tournent autour des têtes
Ils vont nostalgiquement s’appuyer à la boule
barbue des coiffeurs
Il ya trois escafilottes
Trois escarbilles
Trois escasses
Trois escaumes
Trois escaupilles
Trois esquipots
Trois estamenaires
Trois éteufs
Trois étibois
Trois etnettes
Trois étresses
Trois éventions
Soit trente six trucs
Dans la rue de la rue de la rue
Qu’on ne parvient pas à nommer
Chevaliers de l’ouragan
Qu’avez-vous fait de vos gants
Aux hasard des quartiers qu’ils ébranlent
Ils montent entre les maisons
En haut en bas en haut en haut
Ils soupirent dans les soupentes
Ils soupirent aux soupiraux
Raymond Queneau
Chevaliers de l’ouragan
Mais où avez-vous mis vos gants (…)
L’un regarde le présent
L’autre a des souvenirs dans les oreilles
L’un s’envole l’autre meurt
La nuit s’ouvre et montre ses jambes
Chevaliers de l’ouragan
Chevaliers extravagants
Louis Aragon
ON N'EST PAS N'IMPORTE QUI
Tout est brouillé
La vitre pleure
Quand tu rencontres un arbre dans la rue,
dis-lui bonjour sans attendre qu'il te salue. C'est
distrait, les arbres.
Si c'est un vieux, dis-lui « Monsieur». De toute
façon, appelle-le par son nom: Chêne, Bouleau,
Sapin, Tilleul... Il y sera sensible.
Au besoin aide-le à traverser. Les arbres, ça
n'est pas encore habitué à toutes ces autos.
Même chose avec les fleurs, les oiseaux, les
poissons: appelle-les par leur nom de famille.
On n'est pas n'importe qui ! Si tu veux être tout
à fait gentil, dis « Madame la Rose» à
l'églantine;
on oublie un peu trop qu'elle y a droit.
L’image de la ville
Est luisante ce matin
Les étoiles éteintes
Et les gens cachés
Seul le vent court dans les rues
Avec quelques feuilles rouges et jaunes
Qui ne savent plus où aller
Michel Cosem
JEAN ROUSSELOT
11
La nuit respire
Ma maison
Qui va qui vient
Qui rôde et nous regarde
Dans les failles de la nuit ?
Quand j'ai chaussé les bottes
Qui devaient m'amener à la ville
j'ai mis dans ma poche
Une vieille maison
Où j'avais fait entrer
Une jeune fille
Il y avait déjà ma mère dans la cuisine
En train de servir le saumon
Quatre pieds carrés de soleil
Sur le plancher lavé
Mon père était à travailler
Ma sœur à cueillir des framboises
Et le voisin d'en face et celui d'en arrière
Qui parlaient de beau temps
Sur la clôture à quatre lisses
Et de l'air propre autour de tout cela
Le vent traque un loup d'ombre
Sur les murs
Des oiseaux frôleurs
Ferment leurs ailes froides
Sur la lune
La ville s'égare
Dans ses futaies de pierre
La nuit respire
Et nous dormons tranquilles
Les yeux dans l'aube
Jean-Pierre Siméon
Aussitôt arrivé en ville
j'ai sorti ma maison de ma poche
Et c'était un harmonica
Gilles Vigneault
Le pays de l’édredon bleu
Quand j'étais malade, en mon lit,
(Sous ma tête deux oreillers)
Mes jouets étant rassemblés,
Me tenant bonne compagnie.
Parfois, pour un temps assez long,
J'observais mes soldats de plomb,
À la manœuvre, allant au pas
Parmi les collines des draps.
Je suis sortie prendre l’air au bout de
la rue. Un vieux monsieur assis sur le
bord du trottoir comptait le nombre de
pavés d’une rangée. Il désignait le ciel
en alternance cherchant une équivalence dans des nuages sceptiques.
J'envoyais bateaux, cargaisons,
Au gré des flots de couvertures,
Ou bien pour mes cités futures
Mettais en place arbres maisons.
Sofia Queiros
J'étais le géant silencieux
Qui de sa pile d'oreillers
Voyait les plaines, les vallées
Du pays de l'édredon bleu.
Robert-Louis Stevenson
12
Je hais les haies
Dans une ville
Je hais les haies
Qui sont desmurs.
Je hais les haies
Et les mûriers
Qui font la haie
Le long des murs.
Je hais les haies
Qui sont de houx.
Je hais les haies
Qu’elles soient de mûres
Qu’elles soient de houx !
Je hais les murs
qu’ils soient en dur
Qu’ils soient en mou !
Je hais les haies
Qui nus emmurent.
Je hais les murs
qui sont en nous !
Dans une ville
Huit millions d’hommes
Douze mille cent huit reverbères
Quinze cent vingt deux agents de police
Un milliard de grains de sel
Une paire de lunettes perdue
Sept mille quatorze chiens
Trop de pipis
Pas assez de pensées
Trois cent mille quatre cent neuf journaux
Deux poètes
Six cent nonante-deux cordonniers
Un peu de froid
Supervielle en photo
Sept mille six cent cinquante trois cendriers
Trois mille croix de bois
Quelques nuages qui passent et pensent
Six bas nylon perdus
Et beaucoup de vertu
Des courants d’air
Soixante deux diamants et beaucoup de faux
Un rail abandonné
Un million deux cent trente deux mille trois cent
vingt quatre mouchoirs
Et puis
Et puis toi sans doute
Et moi parti
Hors cette ville où il n’y a pas grand-chose…
Raymond Devos
R. Busselen
LES PLAISIRS DE LA PORTE
Les rois ne touchent pas aux portes.
SOLIDARITÉ
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant
soi avec douceur ou rudesse l’un de ces grands
panneaux
familiers, se retourner vers lui pour le remettre en
place,
__ tenir dans ses bras une porte.
- Tu creusais une fosse?
- Oui-da.
- Et tu es tombé dedans ?
- Tu vois.
- Tu ne peux pas en sortir? –
- Exact.
- Et tu voudrais une échelle ?
- C'est ça.
- Il fait très froid là-dedans ?
- Très froid.
- Mais tu n'as rien de cassé ?
- J'crois pas.
- Alors, salut ! Je rentre chez moi...
… Le bonheur d’empoigner au ventre par son nœud
de porcelaine l’un de ces hauts obstacles d’une pièce ;
ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche
retenue, l’œil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement.
D’une main amicale il la retient encore, avant de la
repousser décidément et s’enclore, __ce dont le déclic
du ressort puissant mais bien huilé agréablement
l’assure.
Oleg Grigoriev
Francis Ponge
13
Différences
Je donne pour Paris
Un peu de tabac gris
L'oiseau-mouche est très gentil,
mais petit,
petit, petit.
Je donne pour Bruxelles
Un morceau de ficelle
Le mammouth, fort différent,
est grand,
grand,
grand, grand.
Je donne pour London
Un paquet d'amidon
Je donne pour Genève
Une poignée de fèves
L'asticot, qui vit tout nu,
est menu,
menu, menu.
Je donne pour Tokyo
Un guidon de vélo
Je donne pour Moscou
Un petit sapajou
L'aurochs, aïeul du taureau,
est gros,
gros,
gros, gros.
Je donne pour Madrid
Un envol de perdrix
Je donne à Copenhague
La mer avec ses vagues
En cas de problème,
lisez ce poème :
qui l'a lu, bien lu,
ne les confond plus.
Je donne à Washington
Tontaine et puis tonton
Luc Bérimont
D'ailleurs, si vous hésitez,
vous n'avez qu’ à réciter:
L'oiseau-mouche est très gentil...
Jean Luc Moreau
CRIS DE PARIS
GRATTE-CIEL
On n'entend plus guère le repasseur de couteaux
le réparateur de porcelaines le rempailleur de
chaises
on n'entend plus guère que les radios qui
bafouillent des tourne-disques des transistors et des
télés
ou bien encore le faible aye aye ouye ouye que
pousse un piéton écrasé
Raymond Queneau
Monstre énorme, géant,
Qui se dresse superbe au centre de la ville.
Squelette d'acier, chair de ciment. Ses dents
de granit froides et dures Peuvent écraser le
soleil d'or du couchant. Ses mille yeux
transparents et bien rangés Sont-ils ceux
d'Argus ressuscité ? Quand vient la nuit,
Ces yeux qui scintillent la surveillent
jalousement.
Ont-ils peur qu'elle n'abrite trop de complots
et de secrets ?
Wou Wang Jao
14
La maison-océan
Par la seule magie de leurs noms
il est des villes perdues ou non
d’Aden à Zanzibar
qui chantent dans nos mémoires.
Avec de l’eau de mer,
de la plage, du vent
et un peu de ciment,
il bâtit une maison :
la maison de ses rêves.
Ô cette rumeur de l’inconnu
au coin des rues de la terre
à Samarkand comme à Shanghaï
avant même que d’y être…
Depuis quand la lune se lève
Les cheminées dressent leurs bras vers elle
et les murs suivent les marées :
En arrière,
En avant,
En avant,
En arrière,
toutes les vitres roses
gonflées comme des ailes.
Le refrain qui a ouvert la route
parle au cœur et aux songes
de Tombouctou, de Bénarès, de Louxor
et d’Antioche-sur-Oronte :
Et dans la maison-océan
Vivent vingt millions d’enfants
c’est à l’oreille aussi
qu’il faut courir le monde.
Christian Poslaniec
André Velter
Tout savoir
- Que sont ces feuilles noires
qui tombent par milliers
sur nos ruisseaux fragiles ?
ACOUSTIQUE
- Mon fils, c’est la nuit
Un enfant pleure
une radio crie
une auto freine
une moto pète
un marteau frappe
une hie rongle
un bus passe
et pourtant il y a encore dans l’espace
des pans
qui ne bougent pas
- Que sont ces lampes claires
Qui posent par milliers
Des œufs blancs sous nos pas ?
- Ma fille c’est la neige
- La neige est un moulin
qui souffle sa farine !
- le moulin, la farine
et le pain de ta joie
- Mais que sont ces oiseaux
qui viennent par milliers
habiter mon sommeil
Raymond Queneau
- Les étoiles peut-être, mon enfant
elles cherchent dans tes yeux
leur lumière perdue
Jean-Pierre Siméon.
15
DU SILENCE
La forêt voilà la forêt
Malgré la nuit je la vois
Je la touche je la connais
Je fais la chasse à la forêt
Elle s’éclaire d’elle-même
Par ses frissons et par ses voix
Le soir, quand les grands bruits se sont tus, les
petits
bruits commencent. Ceux-là vous empêchent de
dormir ; le
sommeil des hommes leur fait peur. Il faut être
mort pour
goûter un vrai silence. Mais on dit que la mort,
ça bourdonne aux oreilles. Ouste, rien à faire
levons-nous,
continuons!
Chaque arbre d’ombre et de reflets
Est un miroir pour les oiseaux...
Paul ÉLUARD
Norge
RÊVÉ POUR L’HIVER
LA GRAINE
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.
Au clair de l’automne
Mon ami Pierrot
La petite feuille est morte ;
Ouvrez-lui la porte.
Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.
Au clair de la laine
Est rangée sa graine.
Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...
Chut !
Fermez bien vos mains
Comme une boîte à bijoux ;
Il va pleuvoir jusqu’aux mois doux.
—
bête
Et tu me diras « Cherche ! » en inclinant la tête,
Et nous prendrons du temps à trouver cette
ALAIN SERRES
—Qui voyage beaucoup ...
En wagon, le 7 octobre [1870].
Arthur Rimbaud
16
Etude de voix d'enfant
Les maison y sont là
les deux pieds sous la porte
tu les vois les maisons?
La coccinelle
Les pavé y sont là
les souliers de la pluie
y sont noirs mais y brillent.
Dans une rose à Bagatelle
Naquit un jour la coccinelle
Dans une rose de Provins
Elle compta jusqu’à cent vingt
Dans une rose à Mogador
Elle a vécu en thermidor
Dans une rose à Jéricho
Elle évita le sirocco
Dans une rose en Picardie
Elle a trouvé son Paradis
Coccinelle à sept points
Bête à bon Dieu, bête à bon-point
Tout le monde il est là
le marchand le passant
le parent le zenfant
le méchant le zagent.
Les auto fait vou-hou
le métro fait rraou
et le nuage, y passe
et le soleil, y dort.
Robert Desnos
Tout le monde il est là
comme les autres jours
mais c'est un autre jour
c'est une autre lumière :
aujourd'hui c'est hier.
Jean Tardieu
Allégeance
Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima.
Il cherche son pareil dans le voeu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir, puis, léger, l'éconduit.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma liberté est son trésor !
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma solitude se creuse.
Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima
Et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas !
Si j'avais une bicyclette…
Si j'avais une bicyclette,
J'irais dès le soleil levant,
Par les routes blanches et nettes
J'irais plus vite que le vent.
Si j'avais une automobile
Je roulerais au clair matin,
Je roulerais de ville en ville
Jusqu'aux murailles de Pékin.
Ernest Pérochon
René Char
17
Les difficultés essentielles
Monsieur mes ses chaussettes
Monsieur les lui retire.
Lettre aux gens très sages
Monsieur met sa culotte
Monsieur la lui déchire.
Non il n'est pas fou
Celui qui parle au vent
Aux murs aux rues aux lampadaires
Monsieur met sa chemise
Monsieur met ses bretelles
Monsieur met son veston
Monsieur met ses chaussures :
au fur et à mesures
Monsieur les fait valser.
A l'ombre du chat sur la fenêtre
Aux mains fragiles
Qui l'aiment et le connaissent
Il n'est pas fou
Celui qui voit la mer
Dans son miroir
Et des chiens bleus
Dans les nuages
Quand Monsieur se promène
Monsieur reste au logis
quand Monsieur est ici
Monsieur n'est jamais là (…)
Non il n'est pas fou
Il rêve il rêve
Et nous attend
Sous le manteau de son mystère
Au coeur du monde imagé.
s’il prononce un discours
il garde le silence,
s'il part pour la forêt
c'est qu'il s'installe en ville,
Jean-Pierre Siméon
lorsqu'il reste tranquille
c'est qu'il est inquiet
La nuit
il dort quand il s'éveille
il pleure quand il rit
La nuit qui vient
Un peu douce un peu froide
Pose sur les toits
Sa guirlande de pluie
au lever du soleil
voici venir la nuit ;
On entend
La chouette émerveillée
Frotter ses aile
Au silence
Vrai ! c'est vertigineux
de le voir coup sur coup
tantôt seul tantôt deux
levé couché levé
debout assis debout !
Sur ses pattes de laie
Un chat franchit
Les limites de l’ombre
Il ôte son chapeau
il remet son chapeau
chapeau pas de chapeau
pas de chapeau chapeau
et jamais de repos.
L’homme
Jette un drap blanc
Sur sa fatigue
Jean Tardieu
18
J-P Siméon
Mauvais rêve
Pauvre type
-Qu’ont-ils fait, papa
qu’ont-ils fait de leurs mains
de plumes ?
-Envolées, mon garçon,
envolées dans le vent !
Toto a un nez de chèvre et un pied de porc
Il porte des chaussettes
En bois d’allumettes
Et se peigne les cheveux
Avec un coupe-papier qui a fait long feu
S’il s’habille les murs deviennent gris
S’il se lève le lit explose
S’il se lave l’eau s’ébroue
Il a toujours dans sa poche
Un vide-poche
-Qu’ont-ils fait, papa
qu’ont-ils fait de leurs yeux si doux ?
-Perdus, mon garçon,
perdus dans la nuit !
-Qu’ont-ils fait, papa
qu’ont-ils fait du ruisseau de leur joie ?
-Oublié, mon garçon, jeté dans le fossé !
Pauvre type
R. Queneau
-Qu’ont-ils fait, papa
qu’ont-ils fait des mots
de leurs poèmes ?
J’ai bien peur mon garçon
Qu’ils ne les aiment plus.
J-P Siméon
EN FACE
Au bord du toit
Un nuage danse
Trois gouttes d'eau pendent à
la gouttière
Trois étoiles
Des diamants
Et vos yeux brillants qui regardent
Le soleil derrière la vitre
LA VILLE MUSICALE
La ville est un orgue où chante le vent
le vent de la vie aux murs de cristal
éveille les voix du soleil levant
la ville est un grand rêve instrumental
Midi
Daniel Lander
19
Pierre Reverdy
LA PUCE :
DEVINETTE :
Une puce prit le chien
pour aller de la ville
au hameau voisin
à la station du marronnier
elle descendit
vos papiers dit l’âne
coiffé d’un képi
je n’en ai pas
alors que faites-vous ici
je suis infirmière
et fais des piqûres
à domicile
Je vais à l’école
sans bouger de place.
Je vais chez tante Nicole
sans bouger de place.
Je vais à la rivière
sans bouger de place.
Je vais chez la grand-mère
sans bouger de place.
Je vais vraiment partout
et sans rendez-vous.
(La route)
François Fampou
Paul Claussard
SOIR :
EMBOUTEILLAGE :
Les étoiles dorment,
Le soir a cueilli
Pour tous les étages
Un bouquet de lampes.
Feu vert ! Feu vert ! Feu vert !
Le chemin est ouvert !
Tortues blanches, tortues grises, tortues
noires,
Tortues têtues ! Tintamarre !
Les autos crachotent,
Toussotent, cahotent
Quatre centimètres,
Puis toutes s’arrêtent.
Feu rouge ! Feu rouge ! Feu rouge !
Pas une ne bougent !
Au ras du trottoir
Un petit enfant
Ecarte les doigts
Vers tant de lumière !
La ville s’éteint,
La main se referme !
A tous les étages
Grimpe le sommeil,
Les étoiles veillent.
Blanches, grises, vertes, bleues,
Tortues à la queue leu leu !...
Jacques Charpentreau
Jean-Claude Renard
APPRENEZ A NE DETRUIRE :
Apprenez à ne détruire
ni l’air ni l’eau ni la terre
sans quoi s’efface le rire
que vous promet leur mystère.
Jean-Claude Renard
20
Intempéries
Je ne suis pas de cette histoire
De ces murs
De ces branches
Je ne suis pas de ce cours d'eau
Il pleuvait
Que faire sans chapeau
Me suis coiffé
Du toit de ma maison
Ce n'est pas ici que je vis
Je n'ai pas de roses dans mon jardin
Je ne suis pas née entre ces remparts.
Il neigeait
Que faire sans manteau
Ai revêtu
La cheminée de ma maison
Ici je cultive la vie chaque fois que j'y
habite
Chaque fois que sur cette murette je
regarde la
belle façade
Que mes yeux se plissent de tant de
détails
Que je me retrouve happée par le
silence.
Il gelait
Que faire sans botillons
Vite enfilé
La moquette de mon salon
Il ventait
Que faire sans pèlerine
Ai tiré sur moi
Tous les rideaux de la maison
Sur un banc encore aux beaux jours
lorsque l'eau
est au plus bas
Il me vient cette douceur
D'être.
Si bien qu’à la fin
Tout habillé de ma maison
Je suis parti faire le tour du monde
Mais bien au chaud
Claude Haller
Sofia Queiros
Un démon
Tu me proposes, fenêtre étrange ...
Tu me proposes, fenêtre étrange, d'attendre ;
déjà presque bouge ton rideau beige.
Devrais-je, ô fenêtre, à ton invite me rendre ?
Ou me défendre, fenêtre ? Qui attendrais-je ?
Ne suis-je intact, avec cette vie qui écoute,
avec ce coeur tout plein que la perte complète
?
Avec cette route qui passe devant, et le doute
que tu puisses donner ce trop dont le rêve
m'arrête ?
Rainer Maria Rilke
C’était un tison rouge ayant la forme humaine ;
Ses membres, sans le feu qui gonflait chaque veine
Et leur soudait les os, eussent été rompus.
Il avait pour cheveux de noirs charbons crépus
D’où sortait en frisson une touffe de flammes.
On voyait dans ses yeux brûler de vagues âmes,
Sa bouche, brasier sombre et flamboyant cachot,
Ressemblait à la grille ardente d’un réchaud
Ses côtes laissaient voir des lueurs de fournaise,
Il voulait me baiser avec ses dents de braise.
Victor Hugo
21
Dans la ville
Y a du soleil dans la rue
J'aime le soleil mais j'aime pas la rue
Alors je reste chez moi
En attendant que le monde vienne
Avec ses tours dorées
Et ses cascades blanches
Avec ses voix de larmes
Et les chansons des gens qui sont gais
Ou qui sont payés pour chanter
Et le soir il vient un moment
Où la rue devient autre chose
Et disparaît sous le plumage
De la nuit pleine de peut-être
Et des rêves de ceux qui sont morts
Alors je descends dans la rue
Elle s'étend là-bas jusqu'à l'aube
Une fumée s'étire tout près
Et je marche au milieu de l'eau sèche
De l'eau rêche de la nuit fraîche
Le soleil reviendra bientôt.
La ville s’endormait avec ses carrefours
dans la nuit scintillante,
sur un lit de sel et de lait,
s’étirait le boulevard
périphérique .
La lune berçait la ville
dans ses mains de tulle et de crème .
[…]
Des grappes de mille fenêtres
se doraient au fond de la nuit .
Des tours fleurissaient lentement .
Des autos indigo fuyaient
vers l’inconnu.
Colliers de phares safran,
rivières de feux framboises .
Et je survolais cette ville
dans un avion d’iris, d’argent
et je ne regardais qu’une seule
fenêtre
où rêvait ma mère peut- être,
écoutant le bruit du moteur,
écoutant le bruit de mon cœur.
Boris Vian
Pierre Gamarra
J’ai vu le menuisier
J’ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.
J’écoute Istanbul
J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Les voûtes du Bazar sont fraîches, si fraîches
Mahmout Pacha est tout grouillant de monde
Les cours sont pleines de pigeons
Des bruits de marteaux montent des docks
Dans le vent doux du printemps flottent
Des odeurs de sueur
J’écoure Istanbul, les yeux fermés (…)
J’ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.
J’ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.
J’ai vu le menuisier
Approcher le rabot.
J’ai vu le menuisier
Orhan Velli Donner la juste forme.
Tu chantais, menuisier
En assemblant l’armoire.
Je garde ton image
Avec l’odeur du bois.
Moi, j’assemble des mots
Et c’est un peu pareil.
Eugène GUILLEVIC
22
23