En soutien au CNP Lyon - accueil / Pascal Deux

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En soutien au CNP Lyon - accueil / Pascal Deux
Paris, le 4 septembre 2009
La nouvelle de la fermeture du CNP Odéon à Lyon dans les conditions indignes qu’on nous
rapporte, m’emplit tout à la fois de tristesse et de rage.
Tristesse. Pour moi qui suis né à Lyon, cette ville où ma passion pour le cinéma a pris corps,
la disparition de cette salle historique pour les Lyonnais, est une véritable catastrophe. Elle
l’est pour le cinéphile que j’ai été qui s’est rendu tant de fois dans les salles CNP, pour le
cinéaste que je suis devenu et elle l’est aussi pour le citoyen que je suis.
Si avant mes treize ans, c’est au Cinéjournal que j’avais l’habitude de me précipiter le jeudi
matin avec un copain pour voir les westerns ou les films de guerre comme on disait alors, de
Fuller ou de Peckinpah, le début de l’adolescence marqua un changement brutal et modifia
mes trajets pédestres, car pour voir les films dont parlaient les revues que je dévorais avec
passion, les Cahiers du cinéma, Cinématographe ou Positif, et d’autres encore, c’était au CNP
qu’il fallait aller.
Le CNP fut pour moi le lieu du vrai début de ma cinéphilie, la cinéphilie en salles, quand ne
suffisait plus à ma passion impatiente, les rendez-vous hebdomadaires à la télévision avec le
Ciné-club de Claude Jean Philippe et le Cinema de minuit de Patrick Brion, que pourtant
j’aimais tant. Quand j’allais voir un film au CNP, j’étais comme habité d’un sentiment fébrile,
un sentiment de découverte de quelque chose qui m’apparaissait mystérieux et sacré et donc
formidable. Il y avait là, derrière les façades noires aux lettres blanches auxquelles je trouvais
la pureté élégante d’un smoking, comme un antre un peu secret, où je pouvais découvrir des
films que je ne voyais nulle part ailleurs…Il y soufflait un esprit, comme une exigence et une
passion : le cinéma, rien que le cinéma, et « dans toute sa diversité », comme on est bien
obligé de le dire maintenant, quand alors au CNP, c’était une évidence. C’était pour moi le
début de ce plaisir si intime, celui de la découverte des films, puis de l’attention que l’on porte
aux noms de celles et ceux qui les ont faits, les cinéastes…
J’ai fait là-bas la découverte et l’apprentissage de mondes qui me semblaient incroyables à
l’époque et que j’ai tant aimés : le cinéma américain indépendant des années 70, l’émergence
du nouveau cinéma allemand avec l’avènement des Herzog, Wenders. Tout cela bien entendu
en V.O…Des bizarreries documentaires -qui se souvient encore de « Pumping Iron » ?- ou
encore le légendaire « Graphique de Boscop » ! …des films d’horreur australiens quand ce
n’était pas encore la mode, et sans doute « Le passe-montagne » de Stévenin…
Des années plus tard, c’est avec un étrange mélange d’émotion et d’incrédulité que je revins
dans cette salle qui m’avait beaucoup aidé à me construire, pour y présenter mon premier
long-métrage. Marc Artigau dont je souhaite saluer ici amicalement la curiosité et la passion
cinéphile, m’y reçut avec son équipe, avec beaucoup d’enthousiasme, d’écoute et l’envie
inaltérable d’être un passeur pour les spectateurs de sa salle, comme tant d’autres cinéastes
avant et après moi, ont pu en faire l’heureuse expérience.
Colère. Mais la tristesse que j’éprouve aujourd’hui va bien au-delà de mon cas personnel, et
cette tristesse laisse vite la place à de la colère.
Car depuis des années qu’il est à la tête du CNP , Marc Artigau (avec son équipe)
a toujours fait le choix d’une programmation inventive et exigeante et su épauler les films qui
en avaient besoin, en leur permettant de s’installer plus longtemps qu’ailleurs sur ses écrans un peu comme on permet au voyageur de pouvoir faire une bonne halte pour se reconstituerafin de donner le temps aux spectateurs de les découvrir, à une époque où les œuvres sont de
plus en plus considérées comme des « produits culturels » (horrible formule) jetables.
Si des lieux comme le CNP disparaissent, c’est la précarisation de tout un cinéma indépendant
et original qui s’accentue de façon dramatique et qui débouchera à court terme, soyons en
sûrs, sur sa disparition pure et simple.
Enfin je suis aussi choqué en tant que citoyen, furieux par la méthode employée et le dédain
manifesté à l’égard de l’équipe qui depuis tant d’années insuffle son âme au CNP. Ce sont les
mêmes méthodes que l’on retrouve chez ces chefs d’entreprise qui délocalisent en catimini le
week-end et font transférer les machines à l’étranger, sans en informer qui que ce soit. C’est
écoeurant.
J’apporte ici tout mon soutien à Marc Artigau et son équipe dans ce moment difficile et espère
que le Centre National de la Cinématographie mettra tout en œuvre pour empêcher ce gâchis.
Pascal Deux, cinéaste

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