Communiquer sur les enjeux climatiques

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Communiquer sur les enjeux climatiques
COMMENT LA COMMUNICATION SUR LES
ENJEUX CLIMATIQUES POURRAIT-ELLE MIEUX
CONTRIBUER A LA PRISE DE CONSCIENCE DE
LA NECESSITE D’AGIR?
ATELIER DE REFLEXION ORGANISE LE 26 SEPTEMBRE 2014
PILOTES
Jean Jouzel, Vice-Président du groupe scientifique, GIEC et paléoclimatologue,
Commissariat à l’Energie Atomique
Nicolas Hulot, Président, Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme et Envoyé
spécial du Président de la République pour la protection de la planète
PARTICIPANTS
+ Experts, scientifiques et climatologues
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Hervé Le Treut, Climatologue et Directeur, Institut Pierre Simon Laplace
Valérie Masson-Delmotte, Paléoclimatologue, Chercheure, CEA et Membre,
GIEC
+
Rédacteurs en chef de l’Impact Journalism Day
✚ Christian de Boisredon, Fondateur, Sparknews / Impact Journalism Day
✚ Luca Berti, La Regione (Suisse)
✚ Charles Bichaci, The Monitor (Ouganda)
✚ José Carreno, Excelsior (Mexique)
✚ Bissane El Cheikh, Al Hayat (Arabie Saoudite)
✚ Takeshi Fujitan, Asashi Shimbun (Japon)
✚ Olivier Gasselin, ACTU Mon Quotidien (France)
✚ Gayle Edmonds, City Press (Afrique du Sud)
✚ Vincent Giret, Le Monde (France)
✚ Franco Varise, La Nacion (Argentine)
✚ Mourad Hachid, El Watan (Algérie)
✚ Didier Hamann, Le Soir (Belgique)
✚ Michael Jarlner, Politiken (Danemark)
✚ Eleanor Mills, Sunday Times (Royaume-Uni)
✚ Glenda Estrada, El Heraldo (Honduras)
✚ Meriem Ougdghiri, L’Economiste (Maroc)
✚ Matiur Rahman, Prothom Alo (Bengladesh)
✚ Abdoulaye Tao, L’Economiste du Faso (Burkina Faso)
✚ Jerzy Wojcik, Gazeta Wyborzca (Poland)
+
ONG, associations, société civile
✚ Jean-François Julliard, Directeur Général, Greenpeace France
✚ Emilie Leproust-Houllier, Chargée de mission Energie-Climat, CODAH
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Godefroy Beauvallet, Directeur fonds de recherches, AXA
Gilles Berhault, Président, Comité 21 et Comité de programmation de Solutions
COP21
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Christine Cauquelin, Directrice des chaines thématiques découverte, Canal +
Mathias Girel, Professeur de Philosophie, ENS Ulm
James Painter, Professeur de relations internationales et journalisme, Oxford
University - Reuters Institute
Le sujet du climat attire peu les grands médias non spécialisés en particulier les télévisions
qui s’adressent au plus grand nombre. Il se retrouve alors le plus souvent traité sous un
angle négatif, fataliste voire angoissant. Et c’est surtout à l’occasion de grandes
catastrophes naturelles comme des inondations, des sécheresses ou des cyclones ou de
grands évènements internationaux qu’il apparaît. La complexité du sujet, son approche
interdisciplinaire et l’existence d’incertitudes cadrent sans doute mal avec les modalités
actuelles de production de l’information. En outre, il y a sans doute également une carence
de formation à ce sujet des journalistes non spécialisés en sciences ou en environnement.
Dans le même temps, une forte médiatisation de la question à l’occasion de catastrophes
ou de certains grands évènements politiques peut conduire à une saturation du public à ce
moment précis et à rendre paradoxalement peu visibles les messages. Certes une culture
de masse sur le sujet est souhaitable. Force est en effet de constater que la majorité de
l’opinion ne comprend pas l’origine des problèmes liés au climat, la nécessité d’agir et
l’urgence de changer certaines habitudes, et par conséquent accueille mal les politiques
publiques liées aux enjeux du climat. Mais doit-on / peut-on attendre des médias qu’ils
forment les citoyens et qu’ils aient un impact sur leur comportement ? Le rôle des médias
est bien d’informer ? Ne risque-t-on pas alors de confondre communication et
information ? Comment alors et à quel rythme les médias et en particulier la grande presse
quotidienne peut-elle aujourd’hui traiter le changement climatique ? Ces questions ont été
au cœur de l'atelier Climat du LHFORUM / Positive Economy Forum, qui a rassemblé au
Havre, des chercheurs, des responsables de rédactions de grands quotidiens nationaux de
plusieurs pays, des responsables associatifs, l’envoyé spécial de la présidence pour la
protection de la planète, Nicolas Hulot, ainsi que trois climatologues de renom, dont le
Vice-Président du GIEC, Jean Jouzel.
Deux interventions préalables à l’atelier proprement dit ont permis de lancer les débats.
James Painter, directeur du Reuter Institute pour les études de journalisme, a fait une
rapide synthèse d’une récente étude sur la façon dont les télévisions de six pays dans le
monde (Australie, Brésil, Chine, Allemagne, Inde et Royaume-Uni) ont couvert en 2009 la
publication du rapport de l’IPCC. Mathias Girel, maitre de conférence à l’Ecole Normale
Supérieure, a présenté, lui, ses recherches sur l’agnotologie, l’étude de la production de
l’ignorance. Il a expliqué pourquoi il est plus stratégique et efficace pour les
climatosceptiques d’instiller le doute sur la véracité du changement climatique et son
origine anthropique plutôt que de nier le phénomène.
JAMES PAINTER, DIRECTEUR DU REUTERS INSTITUTE POUR LES ETUDES DE
JOURNALISME
A l’occasion de la publication du rapport du GIEC en 2009, les télévisions des 6 pays
couverts par l’étude ont tous parlé du changement climatique en terme de crise et ont mis
l’accent sur les catastrophes telles que les sécheresses et les inondations. En revanche,
elles ont peu parlé des solutions pour lutter contre le changement climatique. Rien
d’étonnant : les télévisions ont besoin d’images fortes et de raconter des histoires dans un
temps très court ; les approches de type catastrophe sont donc plus attrayantes.
L’étude a permis de montrer que toutes les télévisions n’ont pas donné la même
importance au traitement des climatosceptiques et de la « pause » climatique (la faible
montée de la température mondiale depuis 1998). Ainsi, la BBC au Royaume-Uni et ABC en
Australie ont été les deux seules chaînes parmi les six à traiter de cette « pause »
climatique. Dans les quatre autres pays, il n’y en a eu qu’une brève mention dans le Jornal
2 Nacional au Brésil. De la même façon que dans les précédentes études, ce sont surtout les
pays anglo-saxons comme l’Australie, le Royaume Uni ou les Etats-Unis qui ont laissé une
large place aux climatosceptiques.
Les chaînes de télévision qui ont été choisies pour l’étude sont celles qui ont une forte
audience, parfois la plus importante dans le pays, pour les journaux du soir et dans
lesquelles les téléspectateurs ont le plus confiance. Ce sont ABC 1 en Australie, TV Globo
au Brésil, CCTV-1 en Chine, ARD en Allemagne, Aaj Tak en Inde, et la BBC au Royaume-Uni.
Leur audience cumulée pour traiter du rapport a été de 50 millions de téléspectateurs.
Le rapport complet « TV reporting of the IPCC 2013/14 reports » est téléchargeable
gratuitement sur le site de l’Institut Reuters : http://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/ à la
rubrique Publication.
MATHIAS GIREL, MAÎTRE DE CONFERENCE, ECOLE NORMALE SUPERIEURE
Les recherches de Mathias Girel porte sur l’agnotologie, l’étude de la production de
l’ignorance. Il étudie notamment la production du doute comme stratégie pour bloquer ou
retarder des décisions politiques. Il a rappelé les manipulations exercées pas les
cigarettiers pendant des années pour empêcher toute politique contre le tabac et ainsi
continuer à vendre leurs produits. Les moyens adoptés ont été multiple allant de la
création d’un comité de recherche de l’industrie du tabac au financement d’études pour
attaquer les recherches sur l’effet nocif du tabac pour la santé. Pour Mathias Girel, la
stratégie des climatosceptiques relève de la même approche. Il est plus efficace de semer
le doute que de nier le phénomène. Pour les climatosceptiques, lancer des controverses
artificielles sur le changement climatique permet de laisser le dossier scientifique du climat
ouvert et de donner matière pour justifier l’inaction. Mathias Girel a rappelé l’affaire Allègre
en France et les effets désastreux du Climate Gate (des mails de scientifiques mal
interprétés auraient laissé supposer que les chercheurs cachaient des informations qui
allaient à l’encontre des conclusions sur le changement climatique) et des erreurs mineures
sur le rapport du GIEC sur lesquelles l’attention du public a été attirée pour la conférence
de Copenhague. Ce qui visait clairement à remettre en cause les résultats scientifiques du
GIEC. Le simple fait de dire que le changement climatique est controversé a des effets
puissants auprès du public pour relativiser le consensus scientifique. Le procédé fait bien
sûr l’économie du processus classique dans le monde de la recherche de validation par les
pairs, loin des médias, puisqu’il ne s’agit pas de faire émerger une vérité scientifique. Il
suffit de prendre à témoin le public dans son ensemble et le laisser jouer les arbitres. La
question du changement climatique se prête bien à ce procédé dans la mesure où il
mobilise différentes disciplines scientifiques très spécialisées et un savoir complexe
difficilement accessible pour le grand public.
SYNTHESE DE L’ATELIER
Si tout le monde s’accorde sur le fait que les médias ont un rôle d’information majeur à
jouer auprès du public, les participants se sont cependant interrogés sur la place précise
des médias. Le rôle des journalistes n’est pas et ne doit pas être restreint à vulgariser et à
diffuser l’information au risque de confondre information et communication et de
délégitimer le travail des journalistes eux-mêmes. La différence est parfois aussi une
question dans le mode de traitement.
Cependant dans certains pays comme le Honduras où le lecteur moyen est faiblement
éduqué, la question ne se pose pas de la même façon. La presse doit avoir et a un rôle
éducatif majeur particulièrement sur les questions d’environnement.
Pour la plupart des rédactions, comme l’a montré l’étude du Reuters Institute, parler du
changement climatique à travers les catastrophes est souvent ce qu’il y a de plus attrayant
pour les médias. A contrario, beaucoup de chercheurs, d’ONG et même de journalistes
scientifiques ou d’environnement sont souvent trop sérieux et du coup ennuyeux dans leur
3 mode de traitement de l’information. Les sujets apparaissent alors trop complexes pour
être accessibles et attrayants pour le lecteur moyen.
COMMENT RENDRE L’INFORMATION SUR LE CHANGEMENT CLIMATIQUE
DESIRABLE ?
Les participants à l’atelier ont souhaité insister sur le fait que la question n’est pas tant de
savoir si les médias doivent traiter plus ou moins souvent du changement climatique mais
bien comment le faire pour que les lecteurs se sentent concernés et soient intéressés par le
sujet. La difficulté est en effet souvent d’intéresser le grand public dont les préoccupations
quotidiennes sont très éloignées du sujet. Il faut rendre désirable l’information et ne pas se
focaliser sur la connaissance. Le risque autrement est de réserver la question du
changement climatique à quelques lecteurs avertis et passionnés d’environnement.
Forcément, les rédactions seront alors plus réticentes à publier régulièrement des articles
sur le sujet. Une piste possible est de revenir à la règle journalistique de proximité
géographique. En quoi, moi, lecteur, auditeur ou téléspectateur de tel ou tel pays suis-je
concerné directement, là où je vis, par cette information ? Le lecteur est aussi avide
d’histoires humaines, plus captivantes pour la majorité d’entre eux que de l’information
purement scientifique. Enfin, pour éviter que l’information sur le changement climatique ne
tourne à une entreprise de culpabilisation peu appréciée du lectorat, les journaux doivent
également publier davantage d’articles sur les solutions pour lutter contre les émissions de
gaz à effet de serre et s’adapter au climat en devenir. Il faut permettre aux lecteurs de se
projeter dans l’avenir de façon positive.
Toutefois, l’écueil est alors de donner une vision trop parcellaire de la question. Il est donc
toujours important de revenir à la problématique globale et de trouver un équilibre entre
une information locale et internationale. Une façon de contourner le problème est peutêtre de revoir le découpage traditionnel de la presse et de traiter les sujets de façon
transversale.
Cela permettrait de ne pas isoler la question climatique des autres questions
environnementales comme l’agriculture, l’énergie, la santé, la maladie (dengue) ou les
réglementations.
QUEL JOURNALISTE POUR PARLER DU CLIMAT ?
Qui doit traiter de ce thème au sein des rédactions ? Il ne doit pas être aux seules mains
des journalistes scientifiques et d’environnement. D’autant que ceux-ci tendent à
disparaître d’une part par manque d’intérêt des lecteurs « grand public », d’autre part en
raison des difficultés que traversent les médias sur toute la planète. Les médias présents
s’accordent en général pour dire qu’ils n’ont plus les moyens de s’offrir les services de
journalistes spécialisés. La tendance aujourd’hui est plutôt de recruter des journalistes
généralistes multi-supports.
Cela implique de former ces journalistes à la question du changement climatique. C’est
déjà une nécessité pour les journalistes qui traitent d’autres secteurs aujourd’hui comme
l’économie ou la politique. Leur connaissance du sujet est globalement insuffisante alors
qu’ils traitent le sujet à l’occasion notamment de grands sommets comme la COP 21 qui se
tiendra à Paris en 2015. Il faut anticiper cet évènement. En France, les deux associations de
journalistes d’environnement JNE et AJEC ont uni leurs forces pour proposer des
formations et des ressources documentaires accessibles sur un site dédié
(www.ajec21.org).
Enfin, concernant les controverses, la question a moins été abordée en regard de la
problématique journalistique qu’en ce qui concerne la position des chercheurs en
particulier pour les émissions radiophoniques ou de télévision. Faut-il qu’ils choisissent d’y
4 aller au risque de cautionner la controverse voire de renforcer le doute ou s’abstenir de
toute rencontre dans ce cadre ? La réponse a été très claire : pour éviter tout effet contreproductif et ne pas donner l’impression de fuir la controverse, les scientifiques doivent aller
dans tous les débats, y compris ceux concernant les controverses, mais ne jamais débattre
sur les faits scientifiques eux-mêmes. Au contraire, ils doivent réaffirmer que les débats
scientifiques sont aujourd’hui tranchés et ne laisser ainsi aucune place possible aux doutes.
PROPOSITION D’ACTIONS
✚
Plus de transversalité dans le traitement du changement climatique.
✚
Moins d’articles sur les connaissances et plus sur des solutions, des aspects
concrets plus proches des préoccupations des lecteurs, des histoires humaines qui
impliquent le grand public, tout en prenant soin de toujours contextualiser l’histoire
au regard du changement climatique pour éviter une vision trop parcellaire. Cela
implique notamment de réaliser plus de reportages de terrain pour rendre le sujet
plus concret. D’où une autre question qui n’a pas été traitée dans le cadre de cet
atelier ? Comment financer aujourd’hui ces reportages dans une économie de la
presse de plus en plus contrainte ?
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Formation des journalistes qui ont trop peu de connaissances en dehors des
journalistes spécialisés sciences ou environnement
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Pour la COP 21 : créer une rubrique climat avant l’évènement et proposer à chaque
publication un fait - une solution - un acteur
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A l’instar de ce qui se fait pour l’Impact Journalism Day, il faudrait faire un Climate
journalism day avant le COP 21 et d’une façon plus générale créer une banque
d’articles de solutions et de reportage réalisés par différents médias sur la planète.
Donner la parole aux parties prenantes et aux acteurs de l’innovation et du
changement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et s’adapter au
nouveau climat.
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Proposer des communautés d’échange sur le changement climatique (salariés,
lecteurs) pour agir ensemble et plus seulement individuellement avec des défis.
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