L`AMITIE NOBILIAIRE EN FRANCE AU XVIIE SIECLE

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L`AMITIE NOBILIAIRE EN FRANCE AU XVIIE SIECLE
L’AMITIE NOBILIAIRE EN FRANCE AU XVIIE SIECLE
Représentations et pratiques d’un lien social
Inaugural-Dissertation
zur
Erlangung der Doktorwürde
der Philosophischen Fakultät
der Albert-Ludwigs-Universität
Freiburg i. Br.
vorgelegt von
Christian Kühner
aus Baden-Baden
Sommersemester 2010
Erstgutachter: Prof. Dr. Ronald G. Asch (Freiburg), Prof. Dr. Jean Boutier (E.H.E.S.S.)
Zweitgutachter: Prof. Dr. Frank-Rutger Hausmann (Freiburg), Prof. Dr. Christian Jouhaud
(E.H.E.S.S.)
Vorsitzender des Promotionsausschusses der Gemeinsamen Kommission der Philologischen,
Philosophischen und Wirtschafts- und Verhaltenswissenschaftlichen Fakultät: Prof. Dr. HansHelmuth Gander
Datum der Disputation: 30.03.2011
ALBERT-LUDWIGS-UNIVERSITÄT FREIBURG/ECOLE DES HAUTE ETUDES EN
SCIENCES SOCIALES
Doctorat en histoire
Christian KÜHNER
L’AMITIE NOBILIAIRE EN FRANCE AU XVIIE SIECLE
Représentations et pratiques d’un lien social
Thèse dirigée par Ronald G. ASCH/Jean BOUTIER
Soutenue le 30 mars 2011
Jury :
M. Christian JOUHAUD, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
M. Frank-Rutger HAUSMANN, professeur émérite à l’Albert-Ludwigs-Universität Freiburg
M. Jean BOUTIER, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
M. Ronald G. ASCH, professeur à l’Albert-Ludwigs-Universität Freiburg
Table des matières
Table des matières
1
Introduction
2
Première partie : Méthodes, sources et contextes
6
I.1. État de la recherche
6
I.2. Méthodologie
26
I.3. Les sources
41
I.4. Contextes : Le milieu nobiliaire et la société de cour
63
I.5. Contextes : Les Condé et leur entourage
94
Deuxième partie : Une histoire de l’amitié nobiliaire au XVIIe siècle
116
II.1. Sémantique des notions d’ « ami » et d’ « amitié »
116
II.2. Représentations de l’amitié
161
II.3. Langages de l’amitié
228
II.4. Pratiques de l’amitié
292
II.5. Services entre amis
341
Troisième partie : L’amitié dans la longue durée
400
III.1. Evolution du phénomène amical, pendant la Renaissance et l’âge classique
400
III.2. L’amitié pendant les Lumières et le Romantisme
417
III.3. Epilogue : L’amitié à l’époque contemporaine et postmoderne
440
Conclusion
450
Sources
456
Bibliographie
464
1
Introduction
« Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. »1 Ce qui semble être tout d’abord
une remarque cynique est, lorsqu’on y regarde de plus près, un énoncé qui ne nie pas
l’existence de l’amour autant qu’il le semblerait à première vue. Quelle que soit l’intensité du
sentiment amoureux qu’une personne éprouve, tant que ce sentiment n’est pas ouvertement
montré, il ne laisse aucune trace aux yeux des personnes extérieures et n’existe donc pas pour
eux.
Cela vaut au moins autant pour l’amitié. « Au moins autant » car – du moins pour l’époque
actuelle – l’idée d’un amour unilatéral, malheureux et non déclaré va de soi, la même situation
pour l’amitié semble en revanche plus étonnante. Sauf peut-être dans un sens métaphorique
lorsqu’il serait question d’un bienfaiteur inconnu, il paraît absurde d’avoir des amis dont on
ne sait rien. L’amitié n’existe donc que dans son annonce, et dans la communication et
l’interaction qui en découle. Cela ne signifie pas qu’elle n’existe que dans les moments
d’interaction et disparaît dans les moments intermédiaires,2 mais une amitié n’est pas tenable
sans interaction. Si elle n’est pas actualisée de temps en temps par des preuves ou des signes
d’amitié, elle disparaît. Ces interactions ne peuvent cependant pas avoir lieu de façon
complètement anarchique : elles doivent prendre la forme de ce que les participants entendent
comme les formes de l’amitié. Ceci n’est pas, bien entendu, une observation particulière à la
société de cour mais une première remarque générale et préliminaire : l’amitié obéit à des
conventions, et cela pas seulement dans les sociétés où un cérémoniel ou une étiquette règle
les rapports sociaux de façon explicite et normative. Au contraire, les conventions sont
nécessaires pour que les interactions entre amis soient comprises comme des interactions
amicales. Mais s’il existe en effet de telles conventions dans la façon de se comporter dans les
relations sociales, on peut alors supposer qu’elles ont laissé des traces dans les sources. Et
c’est la recherche de ces traces qui fait l’objet de notre étude.
1
Cette phrase est ce que les Allemands appellent un Wanderzitat, une « citation migratoire », qui est
donc caractérisée par le fait qu’elle est attribuée à plusieurs auteurs célèbres, selon la source que l’on
consulte. Dans le cas de la phrase que nous citons ci-dessus, elle aurait été dite par André Malraux, par
Jean Cocteau ou par Pierre Reverdy.
2
Dans le domaine de l’historiographie sur l’époque moderne, cf. pour la position contraire Kristen B.
Neuschel, Word of Honor. Interpreting Noble Culture in Early Modern France, Ithaca, 1989.
2
Au plan géographique, l’analyse se limite à la France ce qui ne doit pas signifier que les
formes de l’amitié noble ici étudiées soient radicalement différentes de celles du reste de
l’Europe ; l’analyse de nos sources permet l’hypothèse que c’est plutôt le contraire qui est
vrai. Cette limitation a une raison pratique, elle a pour but de délimiter un champ dans lequel
la cohérence des résultats est bien assurée. L’étude traitera le milieu de la noblesse française
de cour à partir de documents issus de l’entourage de la famille des Condé.
La question de la limitation temporelle est forcément arbitraire ; ici elle a été déterminée par
rapport aux sources des Condé. La période étudiée englobe une grande partie du XVIIe siècle :
elle va des années 1620 jusqu’aux années 1680 et embrasse ainsi la vie du Grand Condé et
donc les décennies de part et d’autre de la Fronde. Le prince de Condé meurt en 1686, en
1682 la cour s’installe définitivement à Versailles et clôt l’époque des cours itinérantes.3 La
société nobiliaire ici étudiée est donc celle qui précède directement l’époque de Versailles.
Dans une perspective d’histoire de la noblesse, cette division paraît ainsi plus significative
que celle suivant les règnes. La période concernée enjambe donc la limite entre les règnes de
Louis XIII et Louis XIV et couvre ainsi le cœur du long XVIIe siècle.
Si l’on étudie l’amitié dans une perspective historique, on se trouve obligé de décrire des états
et de tracer des évolutions. Faire les deux simultanément n’est pas possible. Notre travail se
divise par conséquent en deux parties, l’une consacrées à l’étude systématique et l’autre à
l’étude chronologique. La partie principale est donc la partie systématique qui analyse
successivement les différentes facettes de l’amitié. Ce faisant, nous avons intégré des
descriptions de l’évolution de chacun de ces aspects au cours de la période étudiée. Il faut
aussi noter que certains de ces aspects n’ont pas évolué beaucoup pendant la période analysée
ici tandis que d’autres, au contraire, se sont modifiés considérablement. La partie
chronologique, plus courte, s’efforce de suivre les évolutions du phénomène dans son
ensemble.
Dans la partie introductive nous présentons un aperçu de la recherche sur le sujet et nous
présentons notre méthode. Ensuite, le corpus des sources utilisées est présenté ainsi que les
personnages les plus importants qui apparaissent dans les sources. Comme notre travail n’est
ni une étude prosopographique ni une analyse de réseau, nous avons renoncé à le doter d’un
3
François Bluche, L’Ancien Régime. Institutions et société, Paris, 1993, p. 49.
3
index, d’autant plus que Katia Béguin a déjà joint à sa thèse un registre présentant les
principaux clients des Condé.4
Le premier chapitre de la partie systématique est consacré à la revue des différents sens du
mot « amitié ». Comme nous le verrons dans le chapitre sur la méthode, le point de départ de
notre travail n’est pas une définition préalable de l’amitié mais sa description par les acteurs
de l’époque ; une telle approche oblige à prendre en compte obligatoirement les évolutions
historiques du mot et du concept. Il faut d’abord déterminer ce que les contemporains
entendent lorsqu’ils parlent d’amitié avant de pouvoir faire des remarques plus larges sur le
rôle de ce concept.
Le deuxième chapitre concerne la conception de l’amitié. Le concept d’amitié appartient à un
champ discursif qu’il faut décrire. Il ne s’agit pas ici des traités philosophiques sur l’amitié
mais des représentations mentales quotidiennes qui président aux actions des nobles. La
conception de l’honneur ainsi que le recours à la tradition antique y jouent un rôle important.
Il faut aussi interroger ce que les nobles entendent par « vraie » et « fausse » amitié –
considérer l’amitié comme un phénomène historique oblige nécessairement à considérer aussi
les conceptions de vrai et faux ami comme des phénomènes soumis à une évolution
historique.
Le troisième chapitre suit le deuxième de très près sur le plan thématique et traite de la langue
de l’amitié. Les interactions de ceux qui se qualifient d’amis donnent lieu à l’utilisation d’un
vocabulaire spécifique. Le passage de la pensée à la parole accompagne la transition au
quatrième chapitre consacré aux pratiques de l’amitié et par conséquent à l’action. Il s’agit ici
des rituels et des gestes de l’amitié étroitement liés à d’autres signes non-parlés tels que les
symboles.
Les services entre amis ne sont pas traités avec le reste des pratiques mais dans un chapitre à
part, et ce pour plusieurs raisons. Ces services sont si divers qu’il ne serait pas judicieux de les
décrire ensemble avec les autres pratiques dans un seul et même chapitre dont la dimension
deviendrait ainsi démesurée. De plus, les services sont très liés aux représentations mentales
et surtout à celles concernant les obligations. Enfin, la recherche a traditionnellement fait une
place à part au phénomène de l’échange des dons et à la réciprocité dans les réseaux, ce qui
nous a mené à juger à propos de consacrer un chapitre séparé à ce phénomène.
4
Katia Béguin, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand
Siècle, Seyssel, 1999, p. 395-440.
4
Après la revue des différents plans de la pensée, de la parole et de l’action dans la partie
systématique, la partie chronologique se consacre aux évolutions de l’amitié. A cette
occasion, nous élargirons la perspective au-delà de la période étudiée dans la partie
systématique, et cela tant vers le passé que vers le présent. La première sous-partie analyse la
nature des amitiés entre nobles à la Renaissance, avec une attention particulière pour les
modifications que l’on peut observer quand on passe au XVIIe siècle. La deuxième sous-partie
s’occupe des modifications pendant le Siècle Classique. A ce sujet, nous émettons l’hypothèse
que les changements progressifs se concentrent particulièrement dans la Fronde, qui rend
possibles pour la dernière fois certaines formes de l’amitié, telles que l’alliance militaire dans
un but d’autodéfense. La sous-partie suivante traite de l’amitié pendant les Lumières et le
Romantisme. Ici, il faudra montrer la naissance d’une nouvelle conception de l’amitié qui se
distingue très fortement de celle des courtisans et qui influence l’idéal de l’amitié encore
jusqu’à aujourd’hui. La dernière partie, conçue comme une perspective qui va au-delà du sujet
de ce livre, s’attache à l’amitié à l’époque contemporaine et postmoderne, c'est-à-dire au XXe
et à l’aube du XXIe siècle.
5
Première partie : Méthodes, sources et contextes
I.1. Etat de la recherche
Depuis longtemps, l’amitié a fait l’objet de nombreuses études dans diverses disciplines
universitaires. Ce sont surtout les philosophes,5 les philologues,6 les sociologues7 et les
ethnologues8 qui ont consacré de nombreux ouvrages à ce sujet. A l’inverse, en histoire, ce
thème est resté éloigné des préoccupations de la recherche jusqu’à une époque assez récente.
Après la constitution de l’histoire comme discipline universitaire au cours du XIXe siècle,
l’histoire politique traditionnelle a dominé parmi les historiens du XIXe et du premier XXe
siècle. Elle s’est surtout intéressée aux « grands hommes » qu’elle considérait comme les
acteurs principaux, voire peut-être les seuls sujets, de l’histoire. Elle s’est ainsi intéressée
aussi aux amis de ces « grands hommes » et à l’influence qu’ils ont pu exercer sur les
protagonistes de l’histoire. Cependant, en conséquence de ce paradigme, il n’était question
que de quelques amitiés ou plus exactement de quelques couples ou groupes d’amis. En
revanche, l’amitié en tant que phénomène dépassant l’individu n’était pas thématisée.
Les écoles structuralistes de l’après-guerre – l’école des Annales en France, l’école de
Bielefeld en Allemagne – n’ont accordé aucune attention à l’amitié car elles ont développé
une histoire sociale centrée sur les macrostructures de la société. Dans cette optique, l’amitié,
en tant que phénomène microsocial, pouvait paraître insignifiante, comme une accumulation
5
On peut penser, par exemple, à Jacques Derrida, Politiques de l‟amitié, Paris, 1994, traduit en
allemand comme idem, Politik der Freundschaft, Francfort-sur-le-Main, 2000; cf. aussi Klaus-Dieter
Eichler, ed., Philosophie der Freundschaft, Leipzig, 1999.
6
Dans le domaine des études littéraires, il y a bien des contributions qui traitent l’amitié dans les
œuvres d’un poète ou écrivain individuel. Une œuvre de synthèse est Ulrich Langer, Perfect
Friendship. Studies in Literature and Moral Philosophy from Boccaccio to Corneille, Genève, 1994.
7
Une contribution centrale pour la pensée sociologique sur l’amitié est Friedrich H. Tenbruck,
« Freundschaft. Ein Beitrag zu einer Soziologie der persönlichen Beziehungen », Kölner Zeitschrift für
Soziologie, 16,1964, p. 431–456. Une vue d’ensemble des approches philosophiques et sociologiques
les plus importantes qui traitent de l‘amitié est donné par Andreas Schinkel, Freundschaft. Von der
gemeinsamen Selbstverwirklichung zum Beziehungsmanagement – Die Verwandlungen einer sozialen
Ordnung, Fribourg-en-Brisgau/Munich, 2003.
8
Une introduction au problème de l’amitié en tant que sujet de l’ethnologie a été entreprise par Bettina
Beer, « Freundschaft als Thema der Ethnologie », Zeitschrift für Ethnologie 123, 1998, p. 191–213.
6
de relations individuelles, accessible uniquement à travers cette perspective idiographique que
les sciences sociales historiques considéraient comme le grand inconvénient de l’historicisme
qu’elles cherchaient à dépasser.
L’un des premiers à faire de la thématique des relations interpersonnelles un objet de la
recherche historique pour l’époque moderne, fut dans les années 1970 Roland Mousnier. En
s’appuyant sur des traités, il a établi une typologie des relations hiérarchiques pour la France
de l’Ancien Régime. Pour lui, ces relations se divisent entre la « fidélité » émotionnelle et la
« clientèle » intéressée. Mousnier voit les liens entre patron et client comme une relation de
fidélité personnelle dans lequel le client, en raison d’un rapport émotionnel fort à son
protecteur, place ses intérêts personnels après ceux de son patron, allant quelquefois jusqu’à
un « don de soi ».9 Il faut replacer ces théories dans le contexte de la Guerre Froide :
Mousnier cherchait à créer une contre-proposition aux thèses de l’historien soviétique Boris
Porsnev qui représentait l’histoire de la France à l’époque moderne dans une perspective
marxiste et y voyait une histoire de lutte des classes.10 Là où Porchnev insiste sur les
oppositions frontales entre les élites et les classes inférieures, Mousnier démontre au contraire
les liens qui relient les différentes couches de la société. Il souligne ainsi la loyauté qui
existait entre les hommes puissants et leurs suites respectives. L’approche de Mousnier a été
remise en question par la recherche anglo-saxonne consacrée aux relations de clientélisme
dont l’une des représentantes les plus éminentes est Sharon Kettering.11 Kettering reproche,
9
Roland Mousnier, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue. 1598-1789, tome I :
Société et Etat, Paris, 1974. – Pour un commentaire de Mousnier cf. Sergio Manca, « La nazione
organizzata. Istituzioni, gruppi sociali e Stato moderno nella storiographia di Roland Mousnier »,
Rivista storica italiana, 111, 1999, p. 847-931. Cf. aussi Armand Arriaza, « Mousnier and Barber: The
theoretical underpinnings of the ‚Society of Orders‘ in Early Modern Europe », Past and Present, 89,
1980, p. 39-57.
10
Boris Fedorovic Porsnev, Les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, Paris, 1972 ; le
livre est paru en allemand comme idem, Die Volksaufstände in Frankreich vor der Fronde. 16231648, Leipzig, 1954.
11
Sharon Kettering a publié un grand nombre de contributions au sujet du clientélisme dans la France
moderne. Nous mentionnons ici son livre qui résume sa théorie : Sharon Kettering, Patrons, Brokers,
and Clients in Seventeenth-Century France, New York/Oxford, 1986. Cf. aussi idem, « Patronage and
Politics during the Fronde », French Historical Studies, 14, 1986, p. 409-441 ; idem, « Patronage in
Early Modern France », French Historical Studies, 17, 1992, p. 839-862 ; idem, « Friendship and
clientage in early modern France », French History, 6, 1992, p. 139-158 ; idem, « Brokerage at the
7
avec raison, à Mousnier d’avoir trop pris les sources normatives et la rhétorique des relations
clientélistes au pied de la lettre. Selon eux, Mousnier s’est laissé tromper par la rhétorique des
patrons et des clients et a confondu la mise en scène propagandiste avec la réalité. Chez
Kettering, les relations clientélistes apparaissent principalement comme des relations
économiques et calculées dont le but principal est l’échange de ressources. Le discours
émotionnel et les assurances d’inclinaison mutuelle sont considérés alors comme le simple
habillage d’une relation dans laquelle les deux parties ne sont intéressées que par l’utilité
matérielle qu’elles peuvent en tirer.
Le fait que le concept du clientélisme soit si central pour ces recherches est très important.
L’amitié n’y fait certes qu’une apparition marginale et y est pensée par analogie au
clientélisme : là où le clientélisme signifie une asymétrie des dons, l’amitié, elle, se
caractérise par la symétrie.12 Les questions de l’amour et de la sexualité restaient hors du
Court of Louis XIV », The Historical Journal, 36, 1993, p. 69-87 ; idem, « Household appointments
and dismissals at the court of Louis XIII », French History, 21, 2007, p. 269-288. Une contribution
dans laquelle Sharon Kettering analyse le sujet du clientélisme sous l’aspect du rôle des femmes est
idem, « The Patronage Power of Early Modern French Women », The Historical Journal, 32, 1989, p.
817-841. – Dans la recherche anglo-saxonne sur la France moderne, il faut en outre nommer les
œuvres de Mack Holt, comme par exemple Mack P. Holt, « Patterns of Clientele and Economic
Opportunity at Court during the Wars of Religion: The Household of François, duke d’Anjou »,
French Historical Studies, 13, 1984, p. 305-322. Cf. en outre Ellery Schalk, « Clientage, Elites, and
Absolutism in Seventeenth-Century France », French Historical Studies, 14, 1986, p. 442-446 ; David
Parker, « Class, Clientage and Personal Rule in Absolutist France », Seventeenth-Century French
Studies, 9, 1987, p. 192-213.
12
Sharon Kettering a défini l’amitié comme une relation fondée sur des échanges symétriques :
« Friends were bound together by mutual respect and affection in a relationship that was enjoyable and
useful but not absolutely necessary to them both. It was a free, horizontal alliance of equality in what
was exchanged. » Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and Clients, op. cit., p. 14. Dans une
monographie parue récemment, elle a, cependant, proposé une autre solution pour le problème de la
catégorisation des relations interpersonnelles, avec lequel elle évite la difficulté de se trouver obligé de
définir une limite exacte entre « l’amitié » et « le clientélisme ». Maintenant, elle oppose les clients
d’un patron à ses alliés ; ces derniers « had a horizontal, equal relationship with a patron because they
already had wealth, status, and power which they were seeking to augment by serving him », tandis
que les clients « were dependent on him for their position in an unequal relationship ». Sharon
Kettering, Power and reputation at the court of Louis XIII. The career of Charles d‟Albert, duc de
Luynes (1578-1621), Manchester, 2008 (Studies in early modern European history), p. 149.
8
champ des investigations sur le clientélisme, ce qui montre que dans ces approches, il
s’agissait moins d’explorer l’histoire de la vie privée comme l’ont fait d’autres chercheurs
français,13 que d’observer l’avènement de l’Etat à l’époque moderne, la recherche sur le
clientélisme s’intégrant souvent au paradigme de la modernisation. Dans cette conception, le
Moyen Âge, dominé par les relations de suzeraineté asymétriques et formalisées, serait suivi
par l’époque moderne où elles sont remplacées par les relations asymétriques informelles,
donc par le clientélisme. Il s’ensuit une troisième époque, l’époque contemporaine ; dans le
sens de Max Weber, elle est caractérisée par une évolution au cours de laquelle des processus
impersonnels remplacent les relations personnelles comme mécanismes centraux de
distribution du pouvoir. Le maintien du clientélisme à l’époque contemporaine peut alors
apparaître comme scandaleux et doit dès lors être dénoncé.14
Les détracteurs de Mousnier lui reprochent, dans l’ensemble avec raison, d’avoir pris la
rhétorique de l’époque moderne trop littéralement. Ils préfèrent reprendre une méthode venue
de la sociologie,15 l’analyse des réseaux. Cette méthode est importante pour le développement
historique des études sur l’amitié pour deux raisons. Tout d’abord, cette école a introduit dans
le discours historique le concept d’échange de dons, développé par Marcel Mauss ; ensuite,
c’est la première école de pensée dans le domaine de l’histoire à avoir appliqué une méthode
systématique venant des sciences sociales aux relations interpersonnelles – comblant par la
même occasion un manque de l’histoire sociale structuraliste qui, par l’utilisation de
statistiques à la façon des sciences sociales, fait disparaître l’individu. L’époque moderne est
devenue alors le champ d’expérimentation favori de l’analyse historique des réseaux :
13
Cf. Philippe Ariès/Geoges Duby, eds., Histoire de la vie privée, 5 tomes, Paris, 1985-87.
14
Ainsi dans la monographie controversée de Wolfgang Weber, qui reproche aux historiens
universitaires en Allemagne de pratiquer le clientélisme, cf. Wolfgang E. J. Weber, Priester der Klio.
Historisch-sozialwissenschaftliche Studien zu Herkunft und Karriere deutscher Historiker und zur
Geschichte der Geschichtswissenschaft 1800-1970, Francfort-sur-le-Main, 1984 (Europäische
Hochschulschriften, Reihe 3: Geschichte und ihre Hilfswissenschaften, 216). Des études de réseaux
dans le domaine académique continuent à être produites ; ainsi, sous une perspective de « gender », les
réseaux en sciences naturelles sont analysés par Elisabeth Maurer, Fragile Freundschaften.
Networking und Gender in der wissenschaftlichen Nachwuchsförderung, Francfort-sur-le-Main, 2010.
15
Pour l’analyse des réseaux cf. Katherine Faust/Stanley Wasserman, Social Network Analysis:
Methods and Applications, Cambridge, 1994. Le courant de l’analyse des réseaux qui examine le
réseau d’un individu (« ego »), partant de lui et traçant des cercles concentriques remonte à Elizabeth
Bott, Family and Social Network, Londres, 1957.
9
contrairement à l’Antiquité et au Moyen Âge, cette période inaugure le temps des archives ; et
le papier, devenu moins cher, permet aux acteurs de l’époque de correspondre plus facilement
et mène à l’abandon des palimpsestes. Il est ainsi possible de reconstituer les échanges entre
les individus de façon beaucoup plus précise que pour les époques antérieures.
L’analyse historique des réseaux s’est concentrée par la suite sur le fonctionnement de
structures de réseaux complexes. Elle a été reprise dans plusieurs pays européens, en GrandeBretagne,16 où il faut notamment nommer Jenny Wormald,17 et en Pologne par Antoni
Mączak.18 En Allemagne, elle a atteint un degré considérable de notabilité, ce qui est surtout
dû aux ouvrages de Wolfgang Reinhard et de ses élèves. Reinhard étudie les structures des
réseaux à partir de l’exemple de la curie romaine.19 Comme dans la monarchie élective
papale, les rapports de force sont perpétuellement sur le point de basculer parce que le pape
peut mourir de façon inopinée, entrainant avec lui la chute de sa famille de sa clientèle au
profit des partisans de son successeur, les réseaux de dépendance et les fréquents
16
Cf. par exemple Naomi Tadmor, Family and Friends in Eighteenth-Century England. Household,
Kinship, and Patronage, Cambridge et al., 2001.
17
Jenny Wormald, Lords and Men in Scotland: Bonds of Manrent, 1442-1603, Edimbourg, 1985.
18
Antoni Mączak, Ungleiche Freundschaft. Klientelbeziehungen von der Antike bis zur Gegenwart,
Osnabrück, 2005 (Klio in Polen 7) ; idem, ed., Klientelsysteme im Europa der frühen Neuzeit, Munich,
1988 (Schriften des Historischen Kollegs. Kolloquien 9) ; idem/Marzio A. Romani, eds., Padrini e
clienti nell‟Europa moderna. Secoli 15.-19., Parme, 1986.
19
Wolfgang Reinhard, Freunde und Kreaturen. „Verflechtung“ als Konzept zur Erforschung
historischer Führungsgruppen: Römische Oligarchie um 1600, Munich, 1979 (Schriften der
Philosophischen Fachbereiche der Universität Augsburg 14). Cf. aussi idem, « Amici e creature.
Politische Mikrogeschichte der römischen Kurie im 17. Jahrhundert », Quellen und Forschungen aus
italienischen Bibliotheken und Archiven, 76,1996, p. 308-334. – L’approche de Reinhard a été
sévèrement critiqué par Heiko Droste, « Patronage in der Frühen Neuzeit – Institution und
Kulturform », Zeitschrift für Historische Forschung, 30, 2003, p. 555-590, qui reproche à lui, comme
à d’autres spécialistes du clientélisme, de négliger la dimension culturelle du sujet.Une réplique à cette
critique de la perspective de quatre chercheurs formés par Wolfgang Reinhard est Birgit Emich/Nicole
Reinhardt/Hillard von Thiessen/Christian Wieland, « Stand und Perspektiven der Patronageforschung.
Zugleich eine Antwort auf Heiko Droste », Zeitschrift für Historische Forschung, 32, 2005, p. 233265. Une discussion récente en langue française est Élie Haddad, « Noble Clienteles in France in the
Sixteenth and Seventeenth Centuries. A Historiographical Approach », French History, 20, 2006, p.
75-109. Cf. aussi Arlette Jouanna, « Réflexions sur les relations internobiliaires en France aux XVIe et
XVIIe siècles », French Historical Studies, 17/4, 1992, p. 872-881.
10
renversements d’alliance sont particulièrement mis en évidence. La méthode d’étude des
réseaux a été par la suite appliquée à une série de cas de l’époque moderne : ainsi, Birgit
Emich s’est occupée du cas de Ferrare,20 Christian Wieland des relations entre Rome et
Florence,21 Tobias Mörschel des relations entre Rome et le duché de Savoie,22 Andreas Klein
des réseaux des Lords irlandais au parlement britannique23 et Nicole Reinhard de Bologne.24
Hillard von Thiessen s’est intéressé plus généralement aux liens entre politique extérieure et
interdépendances personnelles.25 Pour la recherche italophone, il faut citer surtout Renata
Ago.26
L’analyse des réseaux est cependant restée une approche de l’histoire sociale. Les interactions
ont surtout été étudiées par rapport aux échanges de biens et de services, les représentations
des contemporains n’étaient certes pas entièrement laissées de côté mais paraissaient
secondaires vis-à-vis des « durs » facteurs matériels. Avec l’essor de la « Nouvelle histoire
culturelle » dans les années 1980,27 c’est justement ce point qui a été critiqué et remis en
20
Birgit Emich, Bürokratie und Nepotismus unter Paul V. (1605-1621). Studien zur frühneuzeitlichen
Mikropolitik in Rom, Stuttgart, 2001 (Päpste und Papsttum 30); idem, Territoriale Integration in der
Frühen Neuzeit. Ferrara und der Kirchenstaat, Cologne/Weimar/Vienne, 2005.
21
Christian Wieland, Fürsten, Freunde, Diplomaten. Die römisch-florentinischen Beziehungen unter
Paul V. (1605-1621), Cologne/Weimar/Vienne, 2004 (Norm und Struktur 20).
22
Tobias Mörschel, Buona Amicitia? Die römisch-savoyischen Beziehungen unter Paul V. (1605-
1621). Studien zur frühneuzeitlichen Mikropolitik in Italien, Mayence, 2002 (Veröffentlichungen des
Instituts für Europäische Geschichte Mainz 193). – Il faut dans ce contexte aussi mentionner l’étude de
Mark Häberlein sur les marchands à Augsbourg, Mark Häberlein, Freunde und Betrüger. Soziale
Beziehungen, Normen und Konflikte in der Augsburger Kaufmannschaft um die Mitte des 16.
Jahrhunderts, Berlin, 1998.
23
Andreas Klein, Regeln der Patronage. Eine historisch-anthropologische Studie der Mikropolitik des
John James Hamilton, First Marquess of Abercorn, in Irland, Augsbourg, 2009 (Beiträge zur
Englandforschung 60).
24
Nicole Reinhardt, Macht und Ohnmacht der Verflechtung: Rom und Bologna unter Paul V. Studien
zur frühneuzeitlichen Mikropolitik im Kirchenstaat, Tübingen, 2000 (Frühneuzeit-Forschungen 8).
25
Hillard von Thiessen, ed., Nähe in der Ferne. Personale Verflechtung in den Außenbeziehungen der
Frühen Neuzeit, Berlin, 2005 (Zeitschrift für historische Forschung Beiheft 36).
26
Renata Ago, Carriere e clientela nella Roma barocca, Bari 1990.
27
Pour les origines de la „Nouvelle histoire culturelle“ et pour une vue d’ensemble des différentes
tendances au sein de ce courant cf. Peter Burke, What is Cultural History ?, Cambridge, 2004, traduit
en allemand comme idem, Was ist Kulturgeschichte?, Francfort-sur-le-Main, 2005.
11
question. Cette nouvelle perspective, qui s’est fixé comme objectif de prendre en compte les
systèmes de représentation de l’époque analysée, a attiré l’attention sur la question de savoir
comment les acteurs ont eux-mêmes conceptualisé et perçu les relations interpersonnelles.
L’une des critiques les plus éminentes, dirigée en particulier contre Sharon Kettering, est la
monographie de Kirsten B. Neuschel, Word of Honor.28 De façon caractéristique, chez
Neuschel, comme plus généralement dans la « Nouvelle histoire culturelle », les emprunts
théoriques ne viennent plus de la sociologie empirique mais de l’ethnologie et de la
linguistique : le passé est considéré comme une civilisation étrangère, que l’on approche en
ethnologue, et comme un système de significations dont on devrait déchiffrer la
« grammaire ».
Maurice Aymard a été un des pionniers de l’analyse de l’amitié en tant que sujet historique ; il
a élaboré sa vue sur le sujet dans sa contribution a l’Histoire de la vie privée parue en 1986.29
Aymard se sert des deux exemples de Montaigne et de Saint-Simon pour construire deux
types d’amitié à l’époque moderne.30 Certes, cela est problématique : Aymard risque de
prendre trop à la lettre le texte de Montaigne, et d’en déduire un modèle d’amitié sincère qui
aurait existé à côté des amitiés plus utilitaires – il est significatif qu’il n’en donne pas d’autre
exemple que la liaison entre Montaigne et La Boétie. Par contre, le type d’amitié politique
qu’il dessine en s’appuyant sur Saint-Simon préfigure bien des points qui seront analysés dans
ce livre. Ceci vaut pour le fait important que des amitiés inégales soient concevables pour les
nobles de l’époque moderne,31 tout comme pour l’idée que l’amitié à la cour est un jeu social,
avec des règles précises, qui est ritualisé.32Aymard a aussi déjà utilisé des travaux
ethnologiques pour l’analyse historique de l’amitié,33 en se référant aux travaux de LéviStrauss34 et de Radcliffe-Brown.35
28
Kristen B. Neuschel, Word of Honor, op. cit.
29
Maurice Aymard, « Amitié et convivialité », in Philippe Ariès/Georges Duby, eds., Histoire de la
vie privée, op. cit., tome 3 : De la Renaissance aux Lumières, Paris, 1986, p. 455-499.
30
Ibid., p. 469.
31
Ibid., p. 467f.
32
Ibid., p. 471.
33
Ibid., p. 457.
34
Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, 1958.
35
Alfred R. Radcliffe-Brown, Structure and Function in Primitive Society. Essays and Addresses,
Londres, 1952.
12
Pendant les années suivantes, c’est principalement le langage des relations interpersonnelles
dans la noblesse française de l’époque moderne qui a été discuté en détail. Arthur L. Herman
a avancé que le « language of fidelity » de cette période doit être pris comme un jeu de
langage, dans le sens de Wittgenstein, dans lequel les actions motivées ou justifiées par la
parole sont plus importantes que la parole prise littéralement.36 Jay M. Smith a argumenté
contre Herman que les motivations de ceux qui agissent ne peuvent pas être reportées à
l’extérieur de la langue et par conséquent à l’extérieur des représentations contemporaines.37
Mais là encore, la discussion sur les relations interpersonnelles dans la noblesse de l’époque
moderne n’était pas centrée sur la notion d’amitié mais sur la problématique des relations
entre patron et client. Jean-Marie Constant qui, dans sa thèse déjà, avait consacré un chapitre
à l’amitié nobiliaire,38 a approfondi le sujet dans un article en 1999,39 de même que Arlette
Jouanna40 et récemment Ariane Boltanski41 qui ont aussi évoqué, dans le cadre d’études plus
larges, la question de l’amitié entre nobles. Récemment, Nicolas Schapira a consacré des
articles à l’amitié dans le champ littéraire et intellectuel dans la France moderne.42
L’amitié en tant que représentation des contemporains a, en revanche, été étudiée depuis
quelques temps de façon plus intensive par l’une des disciplines historiques : l’histoire
36
Arthur L. Herman, « The Language of Fidelity in Early Modern France », Journal of Modern
History, 67/1, 1995, p. 1–24.
37
Jay M. Smith, « No More Language Games: Words, Beliefs, and the Political Culture of Early
Modern France », American Historical Review, 102, 1997, p. 1413–1440.
38
Jean-Marie Constant, Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles, Lille, 1981, p. 239-
264.
39
Jean-Marie Constant, « L’amitié: le moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la
première moitié du XVIIe siècle », XVIIe siècle, 5/14,1999, p. 593-608.
40
Arlette Jouanna, Le devoir de révolte. La noblesse française et la gestation de l‟Etat moderne, 1559-
1661, Paris, 1989, p. 65–90.
41
Ariane Boltanski, Les ducs de Nevers et l‟Etat royal. Génèse d‟un compromis (ca 1550–ca 1600),
Genève, 2006 (Travaux d’Humanisme et Renaissance 419), p. 224–242.
42
Nicolas Schapira, « Les intermittences de l'amitié dans le Dictionnaire universel d'Antoine
Furetière », Littératures classiques, 47, hiver 2003, p. 217-224 ; idem, « Sociabilité, amitié et espace
littéraire au XVIIe siècle : les lettres de Jean-Louis Guez de Balzac à Valentin Conrart », Hypothèses
97. Travaux de l'Ecole Doctorale d'Histoire de l'Université de Paris I, Paris, 1998, p. 141-148.
13
médiévale.43 Ce sont les recherches de Gerd Althoff sur les parents, les amis et les partisans
fidèles qui ont mis ce thème sur le devant de la scène au sein des études médiévales
germanophones.44 Au cours des années suivantes, plusieurs monographies médiévistes ont
paru sur ce thème45 parmi lesquelles celle de Verena Epp46 et celle de Claudia Garnier47 sont à
signaler. Klaus van Eickels a aussi approché ce thème dans sa monographie sur les relations
43
Pour les contributions allemandes à ce sujet cf. les annotations suivantes. Une vue d’ensemble de
l’état de recherche concernant les sujet de l’amitié et de la parenté en histoire médiévale, qui prend en
compte la littérature en allemand, anglais et français est Kerstin Seidel/Peter Schuster, « Freundschaft
und Verwandtschaft in historischer Perspektive », in Johannes F. K. Schmidt/Martine Guichard/Peter
Schuster/Fritz Trillmich, eds., Freundschaft und Verwandtschaft. Zur Unterscheidung und
Verflechtung zweier Beziehungssysteme, Constance, 2007, p.145-156. Dans l’histoire médiévale en
langue française cf. récemment Bénédicte Sère, Penser l‟amitié au Moyen Âge. Étude historique des
commentaires sur les livres VIII et IX de l„Éthique à Nicomaque (VIIIe-XVe siècle), Turnhout, 2007
(Bibliothèque de l’histoire culturelle du Moyen Âge 4). Dans l’espace anglo-saxon récemment David
Clark, Between Medieval Men. Male Friendship and Desire in Early Medieval English Literature,
Oxford, 2009, qui met un accent sur la question de l’homosexualité masculine dans la littérature
médiévale; Almut Suerbaum, ed., Amicitia. Friendship in medieval culture, Oxford, 2007 (Oxford
German Studies 36,2) ; Thomas A.F. Kelly, ed., Amor amicitiae: on the love that is friendship,
Louvain, 2004 (Recherches de théologie et philosophie médiévales. Bibliotheca, 6). Pour l’amitié
pendant la renaissance italienne cf. maintenant Dale V. Kent, Friendship, Love, and Trust in
Renaissance Florence, Cambridge, Massachusetts, 2009. Une approche qui essaye de franchir la limite
entre histoire médiévale et moderne et poursuivie dans Laura Gowing, ed., Love, friendship and faith
in Europe, 1300-1800, Basingstoke, 2005.
44
Gerd Althoff, Verwandte, Freunde und Getreue. Zum politischen Stellenwert der Gruppenbildungen
im frühen Mittelalter, Darmstadt, 1990.
45
Cf. par exemple l’étude de Simon Teuscher sur les réseaux de parenté et de clientélisme à Berne,
Simon Teuscher, Bekannte – Klienten – Verwandte. Soziabilität und Politik in der Stadt Bern um
1500, Cologne/Weimar/Vienne, 1998, et celle de Kerstin Seidel sur les relations de parenté et d’amitié
à Cologne, Kerstin Seidel, Freunde und Verwandte. Soziale Beziehungen in einer spätmittelalterlichen
Stadt, Francfort-sur-le-Main et al., 2009 (Campus historische Studien 49).
46
Verena Epp, Amicitia. Zur Geschichte personaler, sozialer, politischer und geistlicher Beziehungen
im frühen Mittelalter, Stuttgart, 1999 (Monographien zur Geschichte des Mittelalters 44).
47
Claudia Garnier, Amicus amicis – inimicus inimicis. Politische Freundschaft und fürstliche
Netzwerke im 13. Jahrhundert, Stuttgart, 2000 (Monographien zur Geschichte des Mittelalters 46).
14
anglo-françaises à la limite du Haut Moyen Âge et du Moyen Âge tardif,48 ainsi que dans une
série d’articles.49 L’étude la plus récente concernant l’amitié à l’époque médiévale a été écrite
par Klaus Oschema50 et peut être considéré comme l’ouvrage de référence pour ce domaine à
l’heure actuelle. Klaus Oschema a aussi récemment réuni les approches françaises et
allemandes dans un recueil d’articles.51 Un autre volume, édité par Gerhard Krieger, est
consacré a été consacré à la relation entre amitié et parenté à cette époque.52 Dans les études
médiévales anglo-saxonnes, il faut surtout nommer le médiéviste britannique Julian
Haseldine.53 A la limite entre histoire médiévale et moderne, plusieurs travaux ont aussi
exploré l’amitié à la Renaissance.54 La relation ambigüe et quelquefois problématique entre
amitié et homosexualité a été thématisée par Alan Bray.55
48
Klaus van Eickels, Vom inszenierten Konsens zum systematisierten Konflikt. Die englisch-
französischen Beziehungen und ihre Wahrnehmung an der Wende vom Hoch- zum Spätmittelalter,
Stuttgart, 2002.
49
idem, « Gleichrangigkeit in der Unterordnung. Lehensabhängigkeit und die Sprache der
Freundschaft in den englisch-französischen Beziehungen des 12. Jahrhunderts », in Hannah Vollrath,
ed., Der Weg in eine weitere Welt. Kommunikation und Außenpolitik im 12. Jahrhundert, Münster,
2008 (Neue Aspekte der europäischen Mittelalterforschung 2), p. 13-34; idem, « Verwandtschaftliche
Bindungen, Liebe zwischen Mann und Frau, Lehenstreue und Kriegerfreundschaft: Unterschiedliche
Erscheinungsformen ein und desselben Begriffs? », in Johannes F. K. Schmidt et al., eds.,
Freundschaft und Verwandtschaft. Zur Unterscheidung und Verflechtung zweier Beziehungssysteme,
op. cit., p. 157-164 ; idem, « Tender Comrades. Gesten männlicher Freundschaft und die Sprache der
Liebe im Mittelalter », Invertito, 6, 2004, p. 9-48.
50
Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe im spätmittelalterlichen Burgund. Studien zum
Spannungsfeld von Institution und Emotion, Cologne/Weimar/Vienne, 2006 (Norm und Struktur.
Studien zum sozialen Wandel in Mittelalter und Früher Neuzeit 26).
51
Klaus Oschema, ed., Freundschaft oder ›amitié‹? Ein politisch-soziales Konzept der Vormoderne im
zwischensprachlichen Vergleich (15.–17. Jahrhundert), Berlin, 2007 (Zeitschrift für Historische
Forschung, Beihefte, 40).
52
Gerhard Krieger, ed., Verwandtschaft, Freundschaft, Bruderschaft. Soziale Lebens- und
Kommunikationsformen im Mittelalter, Berlin, 2009.
53
Julian Haseldine, ed., Friendship in Medieval Europe, Stroud, 1999, ainsi que idem, « Friendship
and Rivalry: The Role of Amicitia in Twelfth-Century Monastic Relations », The Journal of
Ecclesiastical History, 44, 1993, p. 390-414.
54
Ainsi Guy F. Lytle, « Friendship and Patronage in Renaissance Europe », in Francis W.
Kent/Patricia Simons, eds., Patronage, Art, and Society in Renaissance Italy, Canberra/Oxford, 1987,
15
Dans le domaine de l’histoire de l’Antiquité, des recherches sur l’amitié ont été menées,
comme cette période a livré les textes philosophiques fondamentaux pour la tradition
occidentale. De plus, des phénomènes tels que le clientélisme de l’époque romaine classique
font partie de la réflexion sur l’amitié au cours de l’histoire européenne. L’ouvrage de
référence sur l’amitié pendant l’Antiquité classique est celui de David Konstan.56 Dans
l’histoire ancienne germanophone, il faut mentionner les analyses d’Aloys Winterling. 57 A
côté de l’histoire ancienne, la philologie classique a, elle aussi, engendré une riche littérature
érudite sur l’amitié composée de commentaires des textes fondamentaux sur ce sujet que
l’Antiquité a produits.58 La transformation chrétienne de l’amitié pendant l’Antiquité tardive a
elle aussi attiré l’attention de la recherche ;59 il faut en particulier signaler la recherche
consacrée à saint Augustin.60
p. 47-61 ; Peter Burke, « Humanism and friendship in sixteenth-century Europe », in Julian Haseldine,
ed., Friendship in Medieval Europe, op. cit., p. 262-274.
55
Alan Bray, The Friend, Chicago/Londres, 2003.
56
David Konstan, Friendship in the Classical World, Cambridge, 1997 (Key Themes in Ancient
History). Pour la longue durée de l’histoire intellectuelle de l’amitié cf. Luigi Franco Pizzolato, L‟idea
di amicizia. Nel mondo antico classico e cristiano, Turin, 1993. Pour les formes d’amitié dans la
politique extérieure de l’empire romain cf. maintenant Altay Cosku, ed., Freundschaft und
Gefolgschaft in den auswärtigen Beziehungen der Römer (2. Jahrhundert v. Chr.-1. Jahrhundert n.
Chr.), Francfort-sur-le-Main, 2008 (Inklusion und Exklusion – Studien zu Fremdheit und Armut von
der Antike bis zur Gegenwart 9).
57
Aloys Winterling, « Freundschaft und Klientel im kaiserzeitlichen Rom », Historia, 57, 2008, p.
298–316.
58
Cf. récemment Nathalie von Siemens, Aristoteles über Freundschaft. Untersuchungen zur
Nikomachischen Ethik VIII und IX, Fribourg-en-Brisgau/Munich, 2007 (Symposion 128); Mary P.
Nichols, Socrates on friendship and community. Reflections on Plato‟s Symposium, Phaedrus, and
Lysis, Cambridge, 2009; Lorraine Smith Pangle, Aristotle and the philosophy of friendship,
Cambridge, 2003.
59
Cf. Stefan Rebenich, « Freund und Feind bei Augustin und in der christlichen Spätantike », in
Therese Fuhrer, ed., Die christlich-philosophischen Diskurse der Spätantike. Texte, Personen,
Institutionen, Stuttgart, 2008 (Philosophie der Antike 28), p. 11-31.
60
Cf. Dagmar Kiesel, Liebe im Irdischen. Freundschaft, Frauen und Familie bei Augustin, Fribourg-
en-Brisgau/Munich, 2008 (Symposion 130). Pour l’amitié chez saint Augustin cf. aussi la thèse que
Thomas Loy vient d’achever à Fribourg-en-Brisgau, et qui est intitulé « Vera amicitia – Zur
Transformation vorchristlicher Freundschaftskonzeptionen bei Augustinus ».
16
Dans les domaines de l’histoire contemporaine et de l’histoire du temps présent, il y a aussi eu
ces derniers temps des études portant sur l’amitié comme par exemple sur son rôle dans la
révolution américaine,61 mais aussi de plus en plus dans une perspective des « gender
studies ».62 Parallèlement, il existe de nombreuses éditions de correspondances écrites
pendant cette période dans lesquelles figure l’amitié.63 Un autre point important des études
contemporaines porte sur le rôle de l’idée de l’amitié dans le communisme : ce concept jouait
un grand rôle dans la propagande puisqu’il fallait mettre en valeur l’amitié entre les pays
socialistes dans le sens d’un « internationalisme prolétarien ».64
Toujours est-il qu’encore de nos jours, l’état de la recherche concernant l’amitié en histoire
doit être qualifié de fragmentaire. La prédominance du concept du clientélisme a longtemps
relégué l’amitié au second plan, tandis que d’autres écoles historiques, comme nous venons de
le décrire, ont exclu le sujet totalement du champ historiographique à cause de leurs prises de
position méthodologiques. Même si l’histoire culturelle de la politique65 s’est efforcée de
mettre un accent plus prononcé sur les pratiques et sur la communication symbolique de
61
Richard Godbeer, The overflowing of friendship. Love between men, family values, and the creation
of the American Republic, Baltimore, Maryland, 2009.
62
Sharon Marcus, Between Women. Friendship, Desire, and Marriage in Victorian England,
Princeton, 2007.
63
Cf. récemment Hans Peter Mensing, ed., Freundschaft in schwerer Zeit. Die Briefe Konrad
Adenauers an Dora Pferdmenges, 1933-1949, Bonn, 2007; Achim Moeller, ed., Years of friendship,
1944-1956. The correspondence of Lyonel Feininger and Mark Tobey, Ostfildern, 2006; Jean-Michel
Nectoux, ed., The correspondence of Camille Saint-Saëns and Gabriel Fauré. Sixty years of
friendship, Ashgate, 2004.
64
Cf. Jan C. Behrends, Die erfundene Freundschaft. Propaganda für die Sowjetunion in Polen und in
der DDR, Cologne/Weimar/Vienne, 2006 (Zeithistorische Studien 32). – Le national-socialisme, quant
à lui, n’avait pas une idéologie de l’amitié comme l’avait le communisme. Cependant, en tant que
régime totalitaire, il connaissait aussi la pratique d’ordonner des relations « amicales » avec d’autres
pays. La thèse que Karina Pryt vient d’achever à Fribourg-en-Brisgau analyse les
relations « amicales » entretenues par l’Allemagne nazie et la Pologne sur le plan culturel, avant que
l’Allemagne n’attaque la Pologne en 1939, cf. Karina Pryt, Befohlene Freundschaft. Die deutschpolnischen Kulturbeziehungen 1934-1939, Osnabrück, 2010 (Einzelveröffentlichungen des Deutschen
Historischen Instituts Warschau 22).
65
Pour une description du programme de ce courant historiographique cf. Barbara Stollberg-Rilinger,
ed., Was heißt Kulturgeschichte des Politischen?, Berlin, 2005 (Zeitschrift für Historische Forschung,
Beihefte 35).
17
l’époque moderne, il manque cependant une étude qui examine l’amitié sous l’Ancien Régime
en utilisant ces nouveaux instruments. C’est ce but que poursuit notre étude.
Pour éviter les redites inutiles, les ouvrages concernant des aspects du contexte bénéficiant
d’un chapitre propre sont cités en note dans les chapitres concernés, ce qui vaut
principalement pour les ouvrages concernant les ego-documents en tant que sources et les
Condé et leur entourage, et pour la littérature sur la noblesse et sur le milieu de la cour.
Cependant, quelques autres thématiques méritent d’être évoquées puisqu’elles invitent à
l’étude de l’amitié. C’est par exemple le cas de la problématique traitant des particularités et
du rôle de la parenté dans la noblesse de l’époque moderne, exposée par exemple dans les
œuvres de Christiane Klapisch-Zuber.66 Par ailleurs, Robert Descimon a donné des impulsions
importantes à l’étude de la parenté à l’époque moderne67 et a réuni autour de lui un cercle de
chercheurs qui s’intéressent à la question de la parenté notamment dans la grande bourgeoisie
et la noblesse de la France de l’époque moderne.68
Un autre thème qui bénéficie depuis un certain d’une attention redoublée parmi les historiens
modernistes est la problématique du rapport entre souverain et favori. Même si elle est
conceptualisée comme une forme d’amitié, elle représente un cas limite et extrême de l’amitié
nobiliaire.69
66
Christiane Klapisch-Zuber, « Parents, amis et voisins », in idem, La maison et le nom. Stratégies et
rituels dans l„Italie de la Renaissance, Paris 1990, p. 59-80.
67
Cf. Robert Descimon, « Guillaume Du Vair (7 mars 1556-3 août 1621) : les enseignements d’une
biographie sociale. La construction symbolique d’un grand homme et l’échec d’un lignage », in Bruno
Petey-Girard/Alexandre Tarète, eds., Guillaume Du Vair. Parlementaire et écrivain (1556-1621),
Genève, 2005, p. 17-77.
68
Cf. Élie Haddad, Fondation et ruine d‟une maison. Histoire sociale des comtes de Bélin, 1582-1706,
Limoges, 2009 ; Mathieu Marraud, La noblesse de Paris au XVIIIe siècle, Paris, 2000.
69
Pour les favoris cf. Ronald G. Asch, « Der Sturz des Favoriten: Der Fall Matthäus Enzlins und die
politische Kultur des deutschen Territorialstaates an der Wende vom 16. zum 17.Jahrhundert », in
Zeitschrift für württembergische Landesgeschichte, 57, 1998, p. 37-63; idem, « Thomas Wentworth,
Earl of Strafford (1593-1641): ‚Frondeur‘ und Favorit? Eine Karriere zwischen Hof und Provinz », in
Klaus Malettke et al., ed., Hofgesellschaft und Höflinge an europäischen Fürstenhöfen in der Frühen
Neuzeit (15.-18. Jahrhundert), Münster, 2002, p. 159-174; Michael Kaiser, ed., Der zweite Mann im
Staat. Oberste Amtsträger und Favoriten im Umkreis der Reichsfürsten in der Frühen Neuzeit, Berlin,
2003 (Zeitschrift für historische Forschung, Beihefte 32); Nicolas Le Roux, La Faveur du Roi.
Mignons et courtisans au temps des derniers Valois (vers 1547-vers 1589), Seyssel, 2001.
18
A côté des ouvrages historiques sur le sujet, on peut aussi en citer d’autres issus de disciplines
voisines. Un inventaire complet ne serait ici ni possible ni vraiment justifié. Nous ne citerons
ainsi que les œuvres qui ont un rapport direct avec notre problématique surtout si elles ont eu
un impact sur le discours historiographique concernant l’époque moderne. C’est par exemple
le cas de recueils interdisciplinaires avec des articles ayant une approche historique.70
Parmi les ouvrages d’ethnologie et d’anthropologie aucun autre texte que celui de Marcel
Mauss, Essai sur le don,71 n’a probablement eu une influence si importante sur la réflexion
des historiens au sujet de l’amitié. L’idée de Mauss, l’échange de dons, a non seulement
contribué à former l’appareil théorique des analyses de réseaux mais est aussi fondamental
pour les recherches s’attachant à la question des cadeaux à l’époque moderne.72
Parallèlement, il existe en ethnologie des ouvrages récents sur l’amitié qui sont intéressants
pour les historiens car ils étudient la problématique de l’amitié dans des contextes culturels
différents de celui dont est issu le chercheur lui-même.73 En ethnologie, il s’agit bien sûr de
70
Ainsi Luigi Cotteri, ed., Il concetto di amicizia nella storia della cultura europea/Der Begriff
Freundschaft in der Geschichte der europäischen Kultur. Atti del XXII convegno internazionale di
studi italo-tedeschi/Akten der XXII. internationalen Tagung deutsch-italienischer Studien, Meran,
1995; Sibylle Appuhn-Radtke/Esther P. Wipfler, ed., Freundschaft. Motive und Bedeutungen, Munich,
2006.
71
Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés primitives », Année
Sociologique, Seconde Série, I, 1923-1924, p. 30-186. Le texte a été réédité comme idem, « Essai sur
le don », in idem, Sociologie et anthropologie, Paris, 3ième éd. 1966, p. 145-279. Pour une édition
allemande Marcel Mauss, Die Gabe. Form und Funktion des Austauschs in archaischen
Gesellschaften, Francfort-sur-le-Main, 3ième éd. 1984.
72
Cf. Natalie Zemon Davis, The Gift in Sixteenth-Century France, Oxford, 2000, traduit en allemand
comme idem, Die schenkende Gesellschaft. Zur Kultur der französischen Renaissance, Munich, 2002,
ainsi que Valentin Groebner, Gefährliche Geschenke. Ritual, Politik und die Sprache der Korruption
in der Eidgenossenschaft im späten Mittelalter und am Beginn der Neuzeit, Constance, 2000; Gadi
Algazi/Valentin Groebner/Bernhard Jussen, eds., Negotiating the Gift. Pre-Modern Figurations of
Exchange, Gœttingue, 2003.
73
Bettina Beer, Article « Friendship, Anthropology of », in International Encyclopedia of the Social
and Behavioral Sciences, Amsterdam, 2001, p. 5805-5808; Tilo Grätz/Barbara Meier/Michaela
Pelican, Zur sozialen Konstruktion von Freundschaft. Überlegungen zu einem vernachlässigten Thema
der Sozialanthropologie, Max-Planck-Institut für ethnologische Forschung, Halle, 2003 (MPI Halle
Working Paper 53), (sur internet sous http://www.eth.mpg.de); Sandra Bell/Simon Coleman, ed., The
Anthropology of Friendship, Oxford/New York, 1999.
19
civilisations éloignées dans l’espace alors que les historiens sont confrontés à des civilisations
éloignées en premier lieu dans le temps (et puis parfois aussi dans l’espace). Il en résulte des
problèmes différents dans la recherche pratique que l’on ne peut pas résoudre en mettant en
parallèle de façon simplificatrice l’histoire et l’ethnologie. Cependant, il reste que, dans les
deux cas, le problème du caractère étranger des civilisations étudiées – et par conséquent dans
notre cas aussi du caractère étranger de leur forme spécifique de l’amitié – est posé. Parmi les
études ethnologiques récentes, on peut nommer celles de Martine Guichard74 et celles de
Günther Schlee.75
Une importante approche sociologique est celle de Friedrich H. Tenbruck, telle qu’il l’a
décrite dans son article que nous venons déjà d’évoquer au début de ce chapitre. 76 Niklas
Luhmann a influencé la réflexion historique sur l’amitié de façon controversée. Notre étude
ne s’insère pas dans le contexte de la théorie des systèmes sociaux ; cependant, nous
utiliserons certains textes de Luhmann, mais de façon volontairement éclectique, pour faire
fructifier ses idées originelles pour notre étude sans pour autant limiter notre perspective par
une adhésion stricte au système philosophique fermé et rigide que représente la théorie des
systèmes sociaux.77 Parmi les sociologues germanophones du présent, c’est Johannes F. K.
74
Martine Guichard, « Hoch bewertet und oft unterschätzt: Theoretische und empirische Einblicke in
Freundschaftsbeziehungen aus sozialanthropologischer Perspektive », in Johannes F. K. Schmidt et al.,
eds., Freundschaft und Verwandtschaft. Zur Unterscheidung und Verflechtung zweier
Beziehungssysteme, op. cit., p. 313-342.
75
Günther Schlee/Fritz Trillmich, « Verwandtschaft und Freundschaft im Verhältnis von biologischer,
sozialer und handlungstheoretischer Rationalität », in Johannes F. K. Schmidt et al., eds., Freundschaft
und Verwandtschaft. Zur Unterscheidung und Verflechtung zweier Beziehungssysteme, op. cit., p. 369394.
76
Cf. Friedrich Tenbruck, « Freundschaft », op. cit. Cf. en outre Ursula Nötzoldt-Linden,
Freundschaft. Zur Thematisierung einer vernachlässigten soziologischen Kategorie, Opladen, 1994.
Pour une présentation d’autres approches sociologiques de l‘amitié surtout dans les espaces
germanophones et anglophones cf. Alexandra Rapsch, Soziologie der Freundschaft. Historische und
gesellschaftliche Bedeutung von Homer bis heute, Stuttgart, 2004.
77
Cela est particulièrement vrai pour les premières œuvres de Niklas Luhmann, des textes qu’il a
écrits avant d’élaborer la théorie des systèmes sociaux en tant qu’ensemble conceptuel où tout se tient,
comme Niklas Luhmann, Vertrauen. Ein Mechanismus der Reduktion sozialer Komplexität, Stuttgart,
4ième éd. 2000; de même idem, Liebe als Passion. Zur Codierung von Intimität, Francfort-sur-le-Main,
2ième éd. 1994; parmi les œuvres plus tardives, nous mentionnons en particulier idem,
20
Schmidt qui a travaillé de façon particulièrement intensive sur l’amitié ;78 il faut surtout
signaler un volume collectif qu’il a édité ensemble avec d’autres chercheurs venant de
différentes disciplines et qui analyse la relation complexe entre amitié et parenté. 79 D’autres
études récentes en sociologie s’intéressent aussi à l’amitié.80 Toujours est-il que d’importants
courants en sociologie négligent l’amitié, avec l’argument que celle-ci est une relation
individualisée, qui n’appartient pas au domaine de la société.81 C’est une position à laquelle
nous sommes opposés : car les relations privées, elles aussi, sont toujours influencées et
façonnées par ce qui est d’usage dans la société dans laquelle elles ont lieu. La sociologie
anglo-saxonne s’est aussi occupée du sujet de l’amitié.82 Dans ce domaine, il faut notamment
Gesellschaftsstruktur und Semantik. Studien zur Wissenssoziologie der modernen Gesellschaft, tome
1, Francfort-sur-le-Main, 1980.
78
Johannes F. K. Schmidt/ Peter Schuster/Rudolf Stichweh/Fritz Trillmich/Martine Guichard/Günther
Schlee, « Freundschaft und Verwandtschaft als Gegenstand interdisziplinärer Forschung », Sozialer
Sinn. Zeitschrift für hermeneutische Sozialforschung, 1, 2003, p. 3-36 ; Johannes F. K. Schmidt,
« Paradigm lost? Freundschaft als soziologische Kategorie », Ethik und Sozialwissenschaften, 8, 1997,
p. 52-54.
79
Johannes F. K. Schmidt/Martine Guichard/Peter Schuster/Fritz Trillmich, eds., Freundschaft und
Verwandtschaft. Zur Unterscheidung und Verflechtung zweier Beziehungssysteme, op. cit. Pour les
positions de Schmidt, cf. dans ce volume Frank Rexroth/Johannes F. K. Schmidt, « Freundschaft und
Verwandtschaft : Zur Theorie zweier Beziehungssysteme », in ibid., p. 7-13, ainsi que la contribution
dans laquelle Schmidt analyse la relation entre amour et amitié au XVIIIe siècle, Johannes F. K.
Schmidt, « Das Verhältnis von Freundschaft und Liebe im 18. Jahrhundert », in ibid., p. 115-143.
80
Cf. par exemple Erika Alleweldt/Vincenz Leuschner, « Freundschaften auf der Straße.
Marginalisierung, Ausgrenzung und Freundschaftsbeziehungen bei jungen Menschen mit
Lebensmittelpunkt Straße », Berliner Journal für Soziologie, 13, 2004, p. 339-354.
81
Frank Rexroth/Johannes F. K. Schmidt, « Freundschaft und Verwandtschaft : Zur Theorie zweier
Beziehungssysteme », op. cit., p. 11.
82
Un texte qui peut servir comme point de départ pour l’exploration de ce courant de recherche est
Ray Pahl, « Towards a more significant sociology of friendship », in Archives européennes de
sociologie, 43/3, 2002, p. 410-423. Cf. aussi idem, On Friendship, Cambridge, 2000. Cf. en outre
Julian Pitt-Rivers, « The Kith and the Kin », in Jack Goody, ed., The Character of Kinship,
Cambridge, 1973, p. 89-105.
21
nommer les contributions du sociologue américain Allan Silver, qui analyse le sujet de
l’amitié avec une approche qui combine la théorie sociologique et l’histoire des idées.83
Il y a, en outre, une énorme littérature sur l’amitié en pédagogie et en psychologie, qui est
peut-être même quantitativement plus grande que celles de toutes les disciplines que nous
mentionnons et utilisons ici, comme on peut le voir quand on cherche des contributions
récentes sur l’amitié dans des bases de données d’articles. Cependant, cette littérature a des
fins pratiques, à savoir thérapeutiques en psychologie et éducatrices en pédagogie ; elle pose
donc des questions qui sont très différentes des nôtres. Pour cette raison, nous ne l’avons pas
utilisée ici.
Il existe en philosophie aussi un grand nombre de textes érudits consacrés à l’amitié ;84
comme le concept d’amitié fait l’objet de la réflexion philosophique depuis Platon et Aristote,
cela n’a rien d’étonnant. Nous utiliserons avant tout les œuvres concernant la conception de
l’amitié à la période moderne. On peut en trouver une vue d’ensemble dans l’ouvrage
d’Andreas Schinkel.85
En philologie, la linguistique et les études littéraires ont aussi contribué à la réflexion sur la
question de l’amitié. En linguistique, le thème de l’amitié apparaît dans les corpus
83
Allan Silver, « ‘Two different sorts of commerce’ – Friendship and Strangership in Civil Society »,
in Jeff Weintraub/Krishan Kumar, eds., Public and Private in Thought and Practice. Perspectives on a
Grand Dichotomy, Chicago, 1997, p. 43-74 ; idem, « Friendship and trust as moral ideals: an historical
approach », Archives européennes de sociologie, 30, 1989, p. 274-297 ; idem, « Friendship and
sincerity », Sozialer Sinn. Zeitschrift für Historische Sozialforschung, 1, 2003, p. 123-130.
84
Dans un format monographique récemment Jan Szaif, Freundschaft und Moral. Über Freundschaft
als Thema der philosophischen Ethik, Bonn, 2005; Arno Böhler, Singularitäten: vom zu-reichenden
Grund der Zeit. Vorspiel einer Philosophie der Freundschaft, Vienne, 2005. La philosophie
postmoderne française a, elle aussi, traité de l’amitié; à ce sujet, cf. récemment Erik M. Vogt/Hugh J.
Silverman/Serge Trottein, Derrida und die Politiken der Freundschaft, Vienne, 2003. Une
comparaison entre philosophie ancienne et moderne est entreprise par Gaëlle Fiasse, L‟autre et
l‟amitié chez Aristote et Paul Ricœur, Louvain-la-Neuve, 2006 (Bibliothèque philosophique de
Louvain 69). Le projet de formuler une philosophie de l’amitié a été entrepris par Harald Lemke,
Freundschaft. Ein philosophischer Essay, Darmstadt, 2000.
85
Cf. pour l’Antiquité Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 155-206 ; pour le Moyen Âge ibid., p. 207-
237 ; pour la Renaissance ibid., p. 238-281 ; et pour les Lumières ibid., p. 282-347.
22
linguistiques.86 En littérature, la situation est semblable à celle de la philosophie. L’amitié est
un thème du discours scientifique parce que les textes primaires eux-mêmes en parlent
implicitement ou explicitement.87 Bien sûr, les ouvrages traitant de l’amitié entre poètes ou
écrivains sont nombreux mais ils sont pour nous peu intéressants puisqu’ils se réduisent en
général à une mise en parallèle de leurs biographies et étudient les influences mutuelles
éventuelles sur leurs œuvres respectives. De même, dans les cas où l’un des deux n’est pas
écrivain, la question qui sous-tend est toujours de savoir dans quelle mesure cette personne a
influencé l’œuvre de son ami écrivain.88 Il est de même pour les analyses qui étudient l’amitié
86
Ainsi dans Sergio Zazzera, Proverbi e modi di dire napoletani. La saggezza popolare partenopea
nelle espressioni più tipiche sul culto della famiglia e dell‟ospitalità, sull‟amicizia, sull‟amore, sul
lavoro, sulla religione e la superstizione, Rome, 1996 (Quest’Italia 230).
87
Une synthèse récente pour le domaine de la littérature du temps présent est Alexandra Pfleger, Der
erinnerte Freund. Das Thema der Freundschaft in der Gegenwartsliteratur, Wurtzbourg, 2009
(Saarbrücker Beiträge zur vergleichenden Literatur- und Kulturwissenschaft 47). Pour l’histoire
intellectuelle de l’amitié à l’âge de la modernité cf. récemment Elke Siegel, Entfernte Freunde.
Nietzsche, Freud, Kafka und die Freundschaft der Moderne, Wurtzbourg, 2009; Catrin Kersten, Orte
der Freundschaft. Niklas Luhmann und „Das Meer in mir“, Berlin, 2008.
88
Pour les amitiés entre poètes cf. récemment Rüdiger Safranski, Goethe und Schiller: Geschichte
einer Freundschaft, Munich, 2009; Erdmut Wizisla, Benjamin und Brecht. Die Geschichte einer
Freundschaft, Francfort-sur-le-Main, 2004 (Suhrkamp-Taschenbuch 3454); Paul Michael Lützeler,
ed., Freundschaft im Exil. Thomas Mann und Hermann Broch, Francfort-sur-le-Main, 2004 (ThomasMann-Studien 31); Ronald Aronson, Camusartre. The story of a friendship and the quarrel that ended
it, Chicago, 2004; Harald Emeis, Reflets littéraires d‟une amitié: André Gide dans “Les Thibault” de
Roger Martin du Gard. Essai de décryptage, Paris, 2007; Roger Dadoun, Contre la haine. L‟amitié
Hermann Hesse-Romain Rolland, Marseille, 2002; Pierre-Marie Héron, Genet et Cocteau. Traces
d‟une amitié littéraire, Paris, 2002 (Cahiers Jean Cocteau. Nouvelle série 1). Pour le genre des études
qui analysent la relation entre un poète et les personnes de son entourage cf. récemment Ulf
Diederichs, Agnes Miegel, Lulu von Strauß und Torney und das Haus Diederichs. Die Geschichte
einer lebenslangen Freundschaft, Bad Nenndorf, 2005; Mark Perry, Grant and Twain. The story of a
friendship that changed America, New York, 2004; la question de savoir comment l’ami a influencé
l’œuvre du poète est déjà formulé dans le titre de Richard Williamson, The impact of Franklin Pierce
on Nathaniel Hawthorne. Friendship, politics, and the literary imagination, Lewiston, New York,
2006.
23
entre philosophes, compositeurs, artistes et intellectuels.89 Dans ces études, c’est la littérature
depuis la Sattelzeit90 qui est le plus souvent envisagée mais certaines prennent aussi en
89
Cf. récemment Dieter Borchmeyer, Nietzsche, Cosima, Wagner. Porträt einer Freundschaft,
Francfort-sur-le-Main/Leipzig, 2008 (Insel-Taschenbücher 3363); Robin Small, Nietzsche and Rée. A
star friendship, Oxford, 2005; Peter Russell, Johannes Brahms und Klaus Groth. Die Biografie einer
Freundschaft, Heide, 2007; Ingeborg Bachmann/Hans Werner Henze, Briefe einer Freundschaft, ed.
Hans Höller, Munich/Zurich, 2004; Anne T. Woollett/Ariane van Suchtelen, eds., Rubens & Brueghel
– a working friendship, Los Angeles, 2006. Il y a même des contributions sur les amitiés entre
chercheurs dans les sciences naturelles, comme Arthur L. Miller, Deciphering the cosmic number. The
strange friendship of Wolfgang Pauli and Carl Jung, New York/Londres, 2009.
90
Ce terme, désignant littéralement « la période qui est à cheval », a été proposé par Reinhart
Koselleck. Le terme désigne la période de 1750 à 1850, qui est donc pensée comme étant à cheval
entre époque moderne et époque contemporaine. Ainsi, le concept propose une alternative au concept
d’une mutation radicale qui aurait eu lieu autour de l’an 1800, notamment avec la Révolution
Américaine et la Révolution Française. Selon Koselleck, il s’agit d’une époque dans laquelle le
vocabulaire politique conserve d’une part encore ses vieilles significations qui ne sont plus accessibles
aux hommes d’aujourd’hui sans un commentaire explicatif, et commence d’autre part à développer les
significations qui nous sont familiers. Cf. Reinhart Koselleck, « Einleitung », in Otto Brunner/Werner
Conze/Reinhart Koselleck, eds., Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politischsozialen Sprache in Deutschland, tome 1, Stuttgart, 1972, p. XIII-XXVII, ici p. XV : « Der
heuristische Vorgriff der Lexikonarbeit besteht in der Vermutung, daß sich seit der Mitte des
achtzehnten Jahrhunderts ein tiefgreifender Bedeutungswandel klassischer Topoi vollzogen, daß alte
Worte neue Sinngehalte gewonnen haben, die mit Annäherung an unsere Gegenwart keiner
Übersetzung mehr bedürftig sind. Der heuristische Vorgriff führt sozusagen eine ‘Sattelzeit’ ein, in der
sich die Herkunft zu unserer Präsenz wandelt. Entsprechende Begriffe tragen ein Janusgesicht:
rückwärtsgewandt meinen sie soziale und politische Sachverhalte, die uns ohne kritischen Kommentar
nicht mehr verständlich sind, vorwärts und uns zugewandt haben sie Bedeutungen gewonnen, die zwar
erläutert werden können, die aber auch unmittelbar verständlich zu sein scheinen. » Dans un autre
texte, Koselleck explique la même idée, en ajoutant que la Sattelzeit implique aussi une nouvelle
conception du temps, d’une dynamique de l’histoire qui se démarque de la conception statique ou
répétitive qui prévalait jusqu’au premier XVIIIe siècle, cf. Reinhart Koselleck, « Über die
Theoriebedürftigkeit der Geschichtswissenschaft », in Werner Conze, ed., Theorie der
Geschichtswissenschaft und Praxis des Geschichtsunterrichts, Stuttgart, 1972, p. 10-28, ici p. 14 :
« Der theoretische Vorgriff der sogenannten Sattelzeit zwischen rd. 1750 und rd. 1850 ist nun der, daß
sich in diesem Zeitraum eine Denaturalisierung der alten Zeiterfahrung abgespielt habe. Der langsame
Schwund aristotelischer Bedeutungsgehalte, die noch auf eine naturale, wiederholbare und insofern
24
compte des écrivains d’époques plus anciennes.91 Pour notre étude, ce sont cependant les
études consacrées au concept de l’amitié qui sont les plus intéressantes92 car elles
entretiennent un rapport direct avec notre méthode que nous présentons dans le chapitre
suivant.
statische Geschichtszeit verweisen, ist der negative Indikator für eine Bewegung, die sich als Beginn
der Neuzeit beschreiben läßt. Alte Worte, etwa Demokratie, Freiheit, Staat, bezeichnen seit rund 1770
einen neuen Zukunftshorizont, der den Begriffsgehalt anders umgrenzt; überkommene Topoi
gewinnen Erwartungsgehalte, die ihnen früher nicht innewohnten. »
91
Siobhán Donovan, Der christliche Publizist und sein Glaubensphilosoph. Zur Freundschaft
zwischen Matthias Claudius und Friedrich Heinrich Jacobi, Wurtzbourg, 2004 (Epistemata. Reihe
Literaturwissenschaft 340).
92
Ainsi Klaus Manger/Ute Pott, eds., Rituale der Freundschaft, Heidelberg 2006; Tom MacFaul, Male
friendship in Shakespeare and his contemporaries, Cambridge, 2007; Carolyn W. de la L. Oulton,
Romantic friendship in Victorian literature, Aldershot, 2007. Pour l’amitié à l’époque de la
sentimentalité Ute Pott, ed., Das Jahrhundert der Freundschaft. Johann Wilhelm Ludwig Gleim und
seine Zeitgenossen, Gœttingue, 2004 (Schriften des Gleimhauses Halberstadt 3).
25
I.2. Méthodologie
Le but de cette étude est d’analyser le rôle de l’amitié dans la société de cour. Comme nous
l’avons déjà vu, l’amitié est envisagée ici comme une relation caractérisée par des pratiques
culturelles spécifiques indissociablement liées à des discours spécifiques sur l’amitié.
Nous analysons l’amitié ici en tant que catégorie « émique » au sens de la terminologie
anthropologique, qui entend par cela une catégorie qui a un sens particulier au sein de la
culture étudiée (ce que l’on peut déduire de la fréquente répétition du mot dans les sources : si
l’amitié ne jouait aucun rôle dans l’Europe de l’époque moderne, il ne serait pas sans arrêt
question d’elle). Il faut prendre en compte le fait que les particularités et les limites de cette
catégorie sont différentes de celles de la catégorie appelée « amitié » dans notre culture.
L’homonymie des deux est trompeuse et, à la différence des recherches anthropologiques
appliquées à des cultures qui utilisent des concepts dont les noms ne figurent pas dans notre
culture, elle peut pousser à croire que derrière le même signifiant se cache le même signifié.
Dans le cas du clientélisme, le problème ne se pose pas puisque le concept n’existe pas dans
le langage de la noblesse du XVIIe siècle.93 La notion abstraite de « clientélisme » n’apparaît
jamais dans les sources alors qu’elles parlent non seulement d’amis (concernant des
personnes) mais aussi, de façon abstraite, d’amitié.
93
Alain Rey, ed., Le Grand Robert de la langue française, Paris, 2ième éd. 1989, n’a pas encore
d’entrée pour « clientélisme », se limitant à « client, ente » et « clientèle ». La même chose est vraie
pour Paul Imbs, ed., Trésor de la langue française, 16 tomes, Paris, 1971-1994. Le mot ne semble
donc avoir fait son entrée dans les dictionnaires français qu’au début des années 1990. Alain Rey, ed.,
Dictionnaire historique de la langue française, tome 1, Paris, 1992, p. 433, donne à la fin de l’entrée
« client, cliente » d’abord des explications sur la notion de clientèle, avant de conclure l’article : « De
là clientélisme n. m. (mil. XXe s.), mot péjoratif pour ‘pratiques politiques de relations personnelles
intéressées’. » Josette Rey-Debove/Alain Rey, eds., Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française, Paris, 2ième éd. 1996, p. 390, donne comme date de
la première apparition du mot « clientélisme » l’année 1972 ; à la différence des précédents, ce
dictionnaire consacre une entrée à part au mot « clientélisme », au lieu de le mentionner seulement en
passant dans une autre entrée : « Pour un homme ou un parti politique, Fait de chercher à élargir son
influence par des procédés démagogiques d’attribution de privilèges. ‘l’abus du clientélisme politique,
voir du népotisme’ (Le Monde, 1987). » Il est à noter que le mot comporte donc une forte connotation
négative, et que les dictionnaires ne le mentionnent pas du tout comme une notion d’analyse neutre
dans les sciences sociales.
26
Par ailleurs, aux catégories, issues des sciences sociales, de « patron » et « client »
correspondent dans la noblesse française de l’époque moderne quantité de termes différents
tels que « protecteur », « maître », « seigneur » d’une part, « créature » et « serviteur » d’autre
part. Mais ce n’est pas tout : beaucoup d’« amis » sont en fait, dans la perspective du concept
du clientélisme, des patrons ou des clients. La catégorie « clientélisme » réunit ainsi une série
de relations définies par plusieurs critères (principalement l’asymétrie de l’échange des dons).
Elle recoupe ainsi transversalement plusieurs catégories de l’époque : elle rassemble plusieurs
catégories émiques et parties de catégories émiques et explicite des similitudes qui
n’apparaissent pas dans les représentations mentales d’alors. Le clientélisme est dans la
terminologie anthropologique une catégorie étique, c'est-à-dire une catégorie, créée par les
chercheurs pour les besoins de l’analyse, qui permet de représenter des réalités non exprimées
par les catégories émiques.94 Il faut, cependant, se rendre compte des dangers de telles
catégories. Si on rassemble des phénomènes qui n’ont rien en commun pour les
contemporains dans une seule catégorie, on nivelle les différences entre eux. Si l’on constate
une relation clientéliste entre tous ceux qui sont liés par des échanges de dons asymétriques,
cela vaut tant pour la relation entre un duc et un comte que pour celle entre un duc et un
paysan. Bien sûr, un homme de l’époque moderne aurait vu une différence fondamentale entre
ces deux exemples. Si l’on utilise une dichotomie entre relations symétriques et asymétriques,
on perd de vue un trait caractéristique des sociétés d’Ancien Régime qui est l’insistance sur
les gradations. En effet, presque toutes les relations sociales d’Ancien Régime sont inégales
d’une façon ou d’une autre ; ce qui importe pour les contemporains, c’est de déterminer la
distance hiérarchique entre deux hommes, exprimée par leurs titres, leurs charges, l’âge de
leur maison. Cependant, comme nous venons déjà de l’indiquer, une catégorie étique telle que
celle du clientélisme permet de voir des similitudes là où les contemporains voient une
94
La nécessité d’analyser les catégories émiques a été constaté clairement par Maurice Godelier, qui
constate : « Analyser et interpréter le domaine et l’exercice de la parenté dans les sociétés
contemporaines n’est évidemment pas seulement une affaire de théories et de partis à prendre entre les
différentes hypothèses et doctrines avancées par tel ou tel anthropologue pour en rendre compte. Il faut
aussi avoir mis soi-même la main à la pâte et réalisé, en la matière, une enquête systématique sur les
rapports et les représentations de la parenté au sein d’une société réelle. L’obligation vaut aussi bien
pour les anthropologues que pour les sociologues et autres spécialistes des sciences sociales
concernées par l’étude des sociétés contemporaines. » Maurice Godelier, Métamorphoses de la
parenté, Paris, 2004, p. 33.
27
énorme différence. Elle permet, dans notre cas, de voir des dépendances créées par
l’asymétrie des échanges, un trait commun de bien des relations inégales.
Il ne s’agit pas d’opposer ici les deux genres de catégories émique et étique, elles permettent
au contraire d’analyser le phénomène de façon complémentaire. La préférence, dans cette
étude, pour la catégorie émique « amitié » et non pour la catégorie étique « clientélisme » est
due à l’état de la recherche : l’approche étique des relations interpersonnelles a, en histoire (et
en particulier pour la période moderne), déjà fait l’objet d’études approfondies alors que
celles qui utilisent le mode émique sont bien plus rares.95
On peut se demander pourquoi avoir choisi l’exemple de la haute noblesse française du XVIIe
siècle pour analyser le sujet de l’amitié nobiliaire à l’époque moderne. Le bon état des sources
mis à part, la France du Grand Siècle est l’exemple par excellence de la société de cour et ce
pour deux raisons qui dépendent l’une de l’autre. Sur le plan du contenu, la société de cour
n’atteint nulle part ailleurs en Europe une forme aussi extrême. L’absence de concurrence à la
cour royale, tant spatialement qu’institutionnellement, est unique en Europe ; la production
culturelle intense et la grande envergure de la politique de grand pouvoir entreprise par Louis
XIV renforcent la signification de cette société spécifique dans ce lieu et à cette époque. Ces
deux facteurs ont mené (et ont été à cette occasion aussi eux-mêmes étudiés et explicités de
façon plus intensive) à ce que la recherche concernant la société de cour s’est particulièrement
concentrée sur la France du Roi Soleil. Cette tradition prend ses débuts dès le XVIIIe siècle
avec Voltaire96 et se poursuit bien longtemps ensuite, puisque les analyses de Norbert Elias
95
Les deux catégories émique et étique ont besoin d’une explication qui éclaire leur étymologie. Il
s’agit de catégories ethnologiques, mais que l’ethnologie a construite en s’inspirant de la linguistique
structuraliste. Dans le contexte de cette dernière, la « phonétique » analyse les propriétés des sons
indépendamment de leur signification dans une langue donnée, tandis que la « phonémique » analyse
ces mêmes sons en tant que « phonèmes », c’est-à-dire en tant qu’éléments du système de sons d’une
langue donnée. En faisant abstraction de la syllabe « phon- », on obtient les deux mots « émique » et
« étique ». Ils ont été conçus pour permettre le transfert de cette distinction linguistique à l’analyse
ethnologique. Ainsi, le chercheur, s’exprimant dans le mode étique, utilise des catégories propres au
langage d’analyse, par exemple des sciences sociales, qui sont indépendantes de la culture que l’on
examine. S’il s’exprime dans le mode émique, par contre, il utilise et décrit les catégories qui sont en
vigueur dans la culture qu’il examine et qui sont donc utilisées par ses informateurs, cf. Florian
Coulmas, Die Kultur Japans. Tradition und Moderne, Munich, 2005, p. 18-21.
96
Voltaire, Le siècle de Louis XIV, nouvelle édition, Paris, [sans date, ca. 1930], p. 1, estime que
« quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles
28
prennent la cour de France comme objet - tout comme celles de Mousnier, Kettering et
Neuschel, qui observent des mécanismes sociaux en dehors de la cour, se situent néanmoins
dans cette même France du XVIIe siècle. La tradition historiographique n’est certes pas per se
un argument pour sa propre continuation. L’état des sources et les raisons de contenu déjà
évoquées permettent cependant de considérer que l’exemple français est adapté à notre thème.
Cette étude n’est donc ni la biographie individuelle du prince de Condé ni la biographie
collective de ses amis. Ce n’est pas non plus un inventaire de son réseau. Pour le dire comme
Nietzsche, il ne s’agit pas d’une histoire « antiquaire » de certaines amitiés au sein du réseau
des Condé.97 Cependant, il ne s’agit pas non plus d’une histoire « monumentale » de la
véritable amitié ou une histoire « critique » de la fausse amitié, ces deux approches
nécessitant une perspective normative. L’amitié serait ainsi étudiée à partir d’idées sur la
nature de la vraie amitié. Dans le cas d’une histoire monumentale, les vraies amitiés seraient
louées et peut-être même présentées comme des amitiés exemplaires sans parallèle dans notre
époque ; dans le cas d’une approche critique les fausses amitiés seraient démasquées comme
étant fausses.
Le problème normatif mis à part, de telles approches posent encore un autre problème : celui
de l’anachronisme. Vouloir mesurer l’amitié de l’époque moderne à l’aune de notre
conception actuelle présuppose implicitement la validité intemporelle de notre conception.
Cela revient à nier que nos idéaux sont aussi liés à un lieu historique. Une telle façon de voir
ne donne, en fin de compte, que des informations sur nos propres idéaux de l’amitié, mais ne
permet pas d’étudier le processus historique de leur constitution ni l’amitié à l’époque choisie
pour l’analyse.
On pourrait argumenter que le problème normatif peut être contourné en appliquant des
modèles d’amitié sociologiques. Mais cela ne résoudrait pas la question de l’anachronisme.
Un modèle sociologique – puisque la sociologie est une science du temps présent – doit être
applicable aux sociétés actuelles mais s’il l’est, il n’est plus en mesure de prendre en compte
les spécificités de l’amitié à l’époque moderne.
dans l’histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui,
servant d’époque à la grandeur de l’esprit humain, sont l’exemple de la postérité. » D’après lui, ces
quatre siècles sont la Grèce classique, la Rome de César et d’Auguste, la Florence des Médicis et enfin
le siècle de Louis XIV, cf. ibid., 1f.
97
Cf. Friedrich Nietzsche, Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben, Stuttgart, 2005
[édition originale Leipzig 1874], ici en particulier p. 18f et p. 26f.
29
Ces deux méthodes ont un point commun : elles sont déductives. Dans le cas de l’un, la
déduction prend pour point de départ des idées normatives sur l’amitié, dans le cas de l’autre,
des modèles sociologiques sur les relations interpersonnelles.
Ici nous proposons d’inverser la perspective et de procéder de façon inductive. Même avec
cette approche, on ne peut certes considérer l’objet sans précautions mais cette méthode
permet d’avoir moins de présupposés que la méthode déductive. Toutefois, cette méthode
soulève un autre problème, celui de la constitution de l’objet de notre étude. Les deux
méthodes déductives construisent leur objet soit comme ce qui correspond à un idéal d’amitié
(ou bien ce qui prétend fallacieusement leur correspondre, et dans ce cas il s’agirait d’une
fausse amitié qui doit être stigmatisée), soit comme ce qui s’appelle « amitié » au sein d’un
modèle de relations interpersonnelles (l’amitié est alors souvent un type de relation faisant
partie d’un système dans lequel les différents types de relations représentées s’excluent,
comme l’amitié, la parenté, le voisinage, le clientélisme98). L’induction se risque, à l’inverse,
à rassembler sans schéma méthodique des exemples de relations sociales en leur attribuant
l’étiquette « amitié ». Cependant, on peut, dans certains cas, parer à ce danger par une
technique très simple en employant la méthode sémantique. Dit autrement, il s’agit de partir
des mots employés dans les sources. Dans le cas des textes français de l’époque moderne ici
étudiés, cette approche est possible puisque le terme « amitié » y apparaît très souvent. On est
alors obligé de supposer que les contemporains voyaient une unité dans le phénomène
« amitié » - mais puisque c’est aussi le cas dans les autres approches, cette hypothèse est
légitime. Bien sûr, cela n’exclut pas qu’ils différencient eux aussi un emploi littéral d’un
emploi métaphorique de la notion. Cette remarque ne doit pas cependant pousser à la
conclusion inverse selon laquelle toute relation qui ne correspond pas à notre définition de la
notion n’est pas une amitié, qu’elle est pour ainsi dire une amitié impropre. Cela reviendrait à
dire que cette relation est nommée « amitié » par les contemporains alors qu’ils savent qu’il
ne s’agit pas vraiment d’une amitié mais d’une relation clientéliste ou d’une alliance
intéressée. Une telle argumentation est non seulement privée de fondement dans les sources
puisque l’on ne peut savoir ce que les gens pensaient lorsqu’ils parlaient et si peut-être ils
98
Ainsi, Wolfgang Reinhard, Freunde und Kreaturen, op. cit., p. 35-39, propose une grille de lecture
qui consiste de quatre types de relations sociales (Reinhard dit explicitement qu’il s’agit d’un choix, il
ne veut donc pas dire que ces quatre types de relations soient les seules qui existent). Ce sont
« Verwandtschaft » (parenté), « Landsmannschaft » (relation entre compatriotes), « Freundschaft »
(amitié) et « Patronage » (clientélisme).
30
pensaient quelque chose de très différents de ce qu’ils disaient, mais en plus c’est un
anachronisme puisque elle présuppose que l’amitié ne subit pas de modifications au cours de
l’histoire et que la véritable amitié est toujours restée la même. Or ce n’est pas possible, il faut
s’attendre à la possibilité qu’à une autre époque l’amitié a eu une autre signification. Mais
cela ne signifie pas non plus que le domaine ainsi délimité au sein de la société étudiée soit
entièrement homogène : concrètement, tout ce qui est appelé « amitié » dans les sources ne
désigne pas obligatoirement le même type de relation.
L’attachement au terme « amitié » dans les sources a l’avantage de donner un tertium
comparationis entre l’amitié à l’époque moderne et celle de l’époque contemporaine.
L’existence du mot (sans solution de continuité de l’époque moderne jusqu’à aujourd’hui)
peut être solidement démontrée en citant les extraits où il apparaît. Aucune définition orientée
au contenu ne peut atteindre la même clarté. Cependant, il faut prendre en considération que –
pour employer la terminologie de Reinhart Koselleck – le mot (Wort) est resté le même mais
la notion ou le concept (Begriff) s’est modifié.99 Pour utiliser la terminologie linguistique, cela
signifie que l’apparence du signifiant est restée la même mais que le signifié, lui, s’est
modifié.100
Les conceptions essentialistes qui disent que l’essence du phénomène est toujours la même
gênent la recherche historique sémantique qui est pourtant impérative si l’on travaille avec des
termes abstraits tels que l’amitié. Si l’on veut vraiment les utiliser comme outils, on doit
pouvoir envisager que des concepts tels que l’amitié varient au cours de l’histoire. Si dans un
deuxième temps on affirme que cette évolution ne s’applique qu’au concept mais que le
99
Dans des discussions entre historiens, la dichotomie créée par Koselleck est souvent utilisée de sorte
que l’on désigne le sens d’un « mot » comme la « notion ». Cependant, la terminologie de Koselleck
s’appuye sur celle de la linguistique créée par Saussure, mais elle n’est néanmoins pas une simple
reformulation de celle-ci. Ainsi, le mot n’équivaut pas au signifiant, et la notion n’équivaut pas
simplement au signifié. Pour Koselleck, chaque notion est un mot, mais chaque mot n’est pas une
notion. Il appelle « notions » des mots comme « Etat » (« Staat ») qui sont particulièrement riches en
significations ; c’est l’histoire des notions du champ politico-social que son grand dictionnaire
entreprend d’écrire. Pour des raisons pragmatiques, Koselleck refuse d’employer la distinction
saussurienne entre signifiant et signifié, cf. Reinhart Koselleck, « Einleitung », in Otto
Brunner/Werner Conze/Reinhart Koselleck, eds., Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon
zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, op. cit., tome 1, Stuttgart, 1972, p. XXIIf.
100
Cette dichotomie des deux côtés du signe linguistique a été introduite par Ferdinand de Saussure,
Cours de Linguistique générale, ed. Tullio de Mauro, Paris, 1972, p. 97-103.
31
phénomène reste le même sous des noms différents, on a une approche essentialiste. Cette
approche présente deux problèmes méthodiques : d’une part elle est circulaire – on
présuppose une existence intemporelle du phénomène puis on cherche des exemples
confirmant cette théorie qui la « prouvent » – d’autre part elle est difficilement vérifiable car
les critères à partir desquels on peut conclure à l’existence d’une amitié ne sont pas clairs.
L’essentialisme mène à ce qu’on projette de façon anachronique la conception actuelle de
l’amitié dans le passé, dévalorisant ainsi les conceptions plus anciennes. Elles apparaissent
alors ou primitives, comme une amitié entre être non civilisés, ou comme une perversion
hypocrite et décadente de la véritable amitié ; cette dernière conception serait une façon de
voir tentante pour qualifier l’amitié à la cour. Une telle approche aurait plus pour conséquence
pour notre problématique de déformer les faits que de les expliquer.
Une étude qui s’appuie sur le terme tel qu’il apparaît dans les sources doit aussi se poser la
question de la langue, car un tel terme apparaît toujours sous la forme concrète qu’il prend
dans la langue dans laquelle les sources sont écrites. Si l’on entreprend une analyse à partir de
textes français, les conclusions ne sont pas applicables sans contrôle préalable à d’autres
régions linguistiques européennes de l’époque moderne ; il faut prendre en considération la
possibilité de variations du champ sémantique de l’amitié d’une langue à l’autre. L’allemand
de l’époque moderne emploie le mot « friuntschaft » différemment de la façon de laquelle le
français classique utilise le mot « amitié ».101 Cependant, comme notre analyse ne porte que
sur la France de l’époque moderne, le problème de traduction ne se pose pas pour le langage
utilisé par les sources. Cela vaut aussi pour les textes latins : on peut supposer que les auteurs
français écrivant en latin utilisent le « amicitia » latin comme une traduction directe du mot
« amitié ». Pour les ouvrages académiques du temps présent, ce problème ne se pose pas ; on
peut utiliser des ouvrages tant en allemand qu’en français, Klaus Oschema ayant attiré
l’attention sur le fait que les termes « amitié » et « Freundschaft » recouvraient des réalités
différentes à l’époque moderne mais coïncidaient à l’époque contemporaine.102 Dans le
101
Les différences des notions française et allemande au Moyen Âge tardif sont discutées par Klaus
Oschema, « Einführung », in idem, ed., Freundschaft oder ‘amitié’?, op. cit., p. 7-21, ici p. 14.
102
Selon Oschema, la notion allemande de « Freundschaft », contrairement à la notion française de
l’amitié, avait encore au XIXe siècle conservé des liens conceptuels avec le champ sémantique de la
parenté. D’après lui, cet aspect a disparu en allemand au XXe siècle, de façon qu’il est désormais
possible de paralléliser les notions dans les deux langues, cf. Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe
im spätmittelalterlichen Burgund, op. cit., p. 111.
32
langage de l’analyse, la traduction de « Freundschaft » par « amitié » et vice versa est donc
correcte.
Ces remarques sur l’histoire de la notion ne signifient pas pour autant qu’il s’agit ici de mener
uniquement une étude de l’histoire du concept. Le résultat de notre étude ne doit pas être de
confronter les deux définitions d’amitié – celle de l’époque moderne avec l’actuelle – et ce
pour deux raisons. D’une part, avec une telle définition on ne pourrait pas tellement mieux
comprendre les représentations et les pratiques puisque ni les unes ni les autres écoulent d’une
définition – les représentations proviennent de différentes sources comme le code de
l’honneur nobiliaire et la tradition antique classique, les pratiques, elles, se jouent dans
l’espace social et se développent dans celui-ci. D’autre part, l’amitié n’est pas – contrairement
par exemple aux relations de suzeraineté – une relation juridique. On peut ainsi supposer qu’il
n’en existait pas de définition globale exacte connue de tous les contemporains à l’époque
moderne – tout comme il n’en existe pas pour l’amitié telle qu’on la conçoit aujourd’hui. Il
faut donc garder en mémoire qu’une définition qui essaierait d’envisager l’amitié avec une
netteté « juridique » serait selon toute vraisemblance trompeuse. Ce mot est donc
polysémique ; mais c’est une polysémie que l’on peut décrire.
Le mot « amitié » pose ainsi la limite des investigations. Cette limite n’est pas arbitraire. Au
contraire, le concept de l’amitié forme, dans l’imaginaire de la noblesse de l’époque moderne,
l’élément qui fédère les représentations et pratiques que les contemporains associent
régulièrement au concept. C’est précisément la répétition de ces éléments dans différents
textes qui justifie l’hypothèse selon laquelle on a à faire à des structures.
Comment peut-on alors retrouver les représentations et les pratiques ? Les représentations se
trouvent dans les textes – mais pourraient-elles être ailleurs ? Ainsi, ce n’est pas
problématique de ne les trouver que dans les textes. Les pratiques, en revanche, n’ont pas lieu
dans les textes mais sont seulement rapportées par eux. Dans une perspective de lecture
critique des sources il faut naturellement se demander comment on peut savoir que les
pratiques décrites sont réellement celles qui étaient courantes et non des inventions pures des
auteurs des textes. On peut ici argumenter dans le cas des pratiques de l’amitié avec la
probabilité : si une pratique apparaît dans plusieurs textes pour un même milieu et une même
époque, et peut-être même pour des événements auxquels diverses personnalités ont pris part,
il y a fort à parier que cette pratique ait effectivement été courante. Même si certains passages
reposent sur des erreurs ou des manipulations de l’auteur, cela signifierait seulement que la
pratique concernée n’a pas eu lieu entre ces deux personnes à ce jour précis mais pas qu’elle
n’était pas usuelle.
33
Le fait que les services de l’amitié soient aussi pris en compte ne signifie pas que nous
introduirions pour leur analyse une approche concurrente dans laquelle l’amitié serait à
nouveau définie au préalable, à savoir comme une relation d’échange symétrique, donc une
relation dans laquelle deux partenaires de rangs égaux échangent des dons de même valeur.
Une telle démarche pousserait la réflexion dans une logique « fonctionnaliste » : à partir du
moment où l’amitié est définie comme une relation d’échange, on présuppose que le sens de
l’amitié est l’échange de ressources et que les gens n’ont d’amis que pour mener cet échange
à bien. Au contraire, les services que l’on se rend font partie, d’une part, de l’imaginaire et des
représentations : qu’attend-on d’un ami ? Que doit-il faire ? Quelles sont les services rendus
aux amis dont on se vante, et quels sont les actions des amis qu’on loue lorsqu’on décrit ses
amis ? Les services font partie aussi, d’autre part, des pratiques puisque rendre service à un
ami est une pratique.
Lorsque l’on veut étudier les représentations et les pratiques de l’amitié, il faut se poser la
question de savoir quelles sources sont à même de permettre un accès privilégié à ces
phénomènes. Sans exclure d’autres sources, ce sont les ego-documents qui sont les plus
adaptés, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, c’est dans ces sources que l’on peut
apprendre qui l’auteur considère comme ses amis. Lorsqu’une telle relation est identifiée, on
peut étudier comment elle est représentée et quelles sont les pratiques qui sont liées à cette
même relation. Ensuite, on peut étudier comment les nobles se mettent en scène eux-mêmes.
Les auteurs s’attribuent eux-mêmes des comportements vis-à-vis de leurs amis. D’habitude,
ils cherchent à montrer combien ils ont été fidèles et loyaux envers leurs amis. Dit autrement :
dans beaucoup de sources, la description du comportement de l’auteur vis-à-vis des amis est
probablement tournée de façon à ce qu’elle s’approche le plus possible de ce que l’on attend
d’un bon ami. Enfin, c’est la description de l’ami, soit par l’éloge du vrai ami, soit par les
plaintes au sujet du faux ami, qui donne des renseignements sur les images qu’on se fait de
l’ami. Ce sont ces trois éléments – la description de la relation, la description de soi-même en
tant qu’ami et la description de l’ami – qui sont particulièrement nets dans les ego-documents.
Les ego-documents sont certes stylisés ; cependant, ils permettent mieux que d’autres genres
textuels d’accéder au domaine des concepts quotidiens peu systématisés, qui apparaissent
dans les textes de façon désordonnée et souvent en passant. Leur analyse rend ainsi possible
ce que ne peut ni l’histoire des mentalités quantitative de l’école des Annales ni l’histoire
traditionnelle des idées. Alors que les méthodes statistiques ne peuvent avoir accès
qu’indirectement aux mentalités et que donc se pose toujours la question de savoir si les
données quantitatives choisies sont effectivement des indicateurs adaptés pour le phénomène
34
que l’on veut étudier, l’histoire des idées, qui s’appuie sur des sources provenant de milieux
particulièrement érudits, comme c’est par exemple le cas des traités philosophiques, a le
problème que ces textes sont éloignés des réalités quotidiennes et traitent souvent leur objet à
partir de schémas philosophiques (comme la scholastique) ou compilent d’autres textes,
surtout ceux de l’Antiquité classique. Dans les traités philosophiques, on peut apprendre
beaucoup de choses sur l’état des savoirs à l’époque mais peu de choses sur les
représentations quotidiennes des contemporains.
Cependant, on peut compléter les ego-documents par d’autres sources, notamment des textes
historiographiques, de la littérature de colportage, des traités philosophiques et des sources
littéraires.
Les textes historiographiques n’offrent certes pas d’autoportrait mais ils peuvent eux aussi
véhiculer la représentation de ce qu’est un ami. L’historiographie du XVIIe siècle qui tend
souvent à présenter les personnages décrits comme des héros peut être utilisée pour dégager
des images de l’amitié idéalisée et de l’ami idéal.
La littérature de colportage est aussi une source possible pour les recherches concernant
l’amitié. Il faut toutefois manier ces textes avec prudence. Ce genre veut mettre en scène des
scandales et il est donc peu utilisable pour une histoire événementielle puisqu’il a tendance à
exagérer les faits rapportés pour les rendre encore plus scandaleux. L’histoire sociale a
consacré une série d’études à la diffusion et à la circulation de ce genre littéraire ;103 mais au
103
Pour la littérature de colportage, il faut citer Laurence Fontaine, Histoire du colportage en Europe
(XVe-XIXe siècle), Paris, 1993, ainsi que Lise Andries, Le grand livre des secrets. Le colportage en
France aux 17e et 18e siècles, Paris, 1994. La collection la plus importante de livres de colportage, la
bibliothèque bleue de Troyes, est étudiée dans Robert Mandrou, De la culture populaire aux XVIIe et
XVIIIe siècles. La Bibliothèque bleue de Troyes, Paris, 1964, ainsi que dans Geneviève Bollème, La
bibliothèque bleue. Littérature populaire en France du XVIIe au XIXe siècle, Paris, 1971 (Collection
archives 44), et dans idem, La bible bleue. Anthologie d’une littérature « populaire », Paris, 1975. Un
choix en est présenté dans idem, Les contes bleus, Paris, 1983. Cf. aussi idem, Le peuple par écrit,
Paris, 1986. Cf. en outre Roger Chartier, Figures de la gueuserie, Paris, 1982. Une œuvre datant du
XIXe siècle, mais que Mandrou, De la culture populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles, op. cit., p. 222,
désigne comme « essentiel » est Charles Nisard, Histoire des livres populaires, ou de la littérature du
colportage depuis l’origine de l’imprimerie jusqu’à l’établissement de la commission d’examen des
livres du colportage – 30 novembre 1852, Mayenne, 2ième éd. 1968 [réimpression de l’édition Paris,
1855]. Une période postérieure est analysée dans Jean-Jacques Darmon, Le colportage de libraire en
France sous le second Empire. Grands colporteurs et culture populaire, Paris, 1972. Pour
35
niveau de son contenu, les historiens ne l’ont pas encore utilisé de façon à exploiter les
possibilités qu’il offre.
Pour l’histoire culturelle ces sources sont aussi très intéressantes sur le plan du contenu, à la
différence de l’histoire événementielle et de l’histoire sociale. Mais comment les lire ? C’est
le scandale qui est au centre du texte. Le scandale lui-même renferme des informations
importantes sur la société : là où il y a un scandale et donc une transgression, il y a aussi une
norme. C’est dans la transgression que les tabous deviennent particulièrement visibles.
Pour que le scandale saute aux yeux, on a besoin d’un cadre dans lequel le scandale se
détache. Ce cadre, en revanche, ne doit pas être scandaleux pour ne pas diminuer le caractère
inouï de l’action principale. Il doit donc se trouver dans le domaine de la normalité. Si on lit
ces textes « à contre-courant », en faisant attention aux petits détails de l’arrière-plan, on peut
y voir les mœurs et usages qui sont courants dans le milieu étudié. Mais pourquoi utiliser un
genre aussi problématique ? Cette littérature raconte des situations scandaleuses qui se jouent
dans le quotidien du milieu noble. Les mémorialistes, les biographes, les historiens décrivent
à l’inverse le plus souvent les événements considérés comme les plus importants, les
memorabilia. La littérature de colportage ouvre à l’inverse une fenêtre sur les situations du
quotidien.
Les textes philosophiques ne peuvent pas être opposés en tant que discours « normatif » au
discours « empirique » de la vie quotidienne. Beaucoup de textes philosophiques prennent en
compte non seulement l’amitié idéale mais aussi l’amitié réelle, à commencer par Aristote.104
Il faut cependant insister sur le fait que ces textes sont des réflexions systématiques, ils
véhiculent donc une représentation de l’amitié qui est plus cohérente et plus complexe que la
pratique quotidienne. Mais il faut garder en mémoire qu’il existe des échanges entre la sphère
quotidienne et la sphère savante ou lettrée. Les textes philosophiques influencent le discours
quotidien qui lui-même tend à provoquer la création de nouveaux textes philosophiques sur le
sujet. Ces derniers ne sont pas nécessairement des réflexions du discours quotidien, mais
peuvent aussi être des modèles qui proposent une alternative à la pratique de l’époque.
l’Allemagne à l’époque contemporaine, cf. Gabriele Scheidt, Der Kolportagebuchhandel (1869-1905).
Eine systemtheoretische Rekonstruktion, Stuttgart, 1994.
104
Selon Aristote, l’amitié basée sur la vertu est certes l‘amitié parfaite, mais il existe néanmoins aussi
des formes imparfaites de l’amitié, à savoir celles basées sur le plaisir et sur l’intérêt, cf. Aristote,
L’éthique à Nicomaque. Introduction, traduction et commentaire, ed. René Antoine Gauthier/Jean
Yves Jolif, 2 tomes, Paris/Louvain, 2ième éd. 1970, p. 214-224. Aristote ne s’intéresse donc pas
seulement à l’amitié parfaite telle qu’elle devrait être, mais aussi aux amitiés réelles avec leurs défauts.
36
Montaigne offre ainsi un exemple de ces effets croisés. Il reprend des topoï antiques et les
mêle à sa propre expérience en se plaçant lui-même explicitement à l’écart des amitiés
« habituelles ».105 Au XVIIe siècle, on trouve dans des lettres et dans des mémoires – donc
dans des documents issus de ces amitiés « habituelles » – des réutilisations des idées de
Montaigne. Ici, il y a d’abord eu la création d’un discours philosophique et littéraire contre le
discours quotidien, suivi quelques décennies plus tard, de la récupération par d’autres
personnes de ce discours dans le discours quotidien.
Avec Montaigne, à côté de la sphère philosophique, c’est aussi la sphère littéraire qui est
abordée. Pour la seconde, on observe les mêmes interactions que pour les textes
philosophiques : les images et les idées véhiculées par les textes littéraires passent dans la
présentation de soi des nobles, et les événements de la vie de la cour donnent lieu à des
œuvres littéraires qui s’inspirent de ces mêmes événements.
A partir de ces textes philosophiques et littéraires, on peut étudier en particulier quels motifs
récurrents et quels topoï les nobles reprennent pour décrire leur propre vie et comment cette
description se réfère ouvertement à des modèles littéraires – au XVIIe siècle c’est
principalement le cas pour des motifs issus de l’Antiquité classique.106
On peut reprocher au procédé ici présenté de mélanger les écrits d’auteurs et de genres
différents, qui proviennent de surcroît de différentes décennies. Ce reproche ne peut être
balayé avec légèreté mais on peut y répondre de cette façon : si on ne peut pas présupposer
une certaine homogénéité des mentalités et des pratiques chez des personnes vivant à la même
époque au même endroit, appartenant à la même couche sociale et qui, dans la plupart des cas,
105
Comme Montaigne le formule pour délimiter l’amitié parfaite des amitiés ordinaires, qui selon lui
ne méritent pas vraiment ce nom : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et
amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le
moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent
l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a
jointes. » Michel de Montaigne, Essais, ed. Jean Céard, tome 1, Paris, 2002, p. 330 (I, 28, « De
l’amitié »).
106
L’influence de l’Antiquité classique sur le Siècle Classique français et les usages que les Français
du XVIIe siècle ont faits de l’héritage des Grecs et Romains sont si répandus et multiformes qu’il est
presque impossible d’en donner une vue d’ensemble. C’est probablement la raison pour laquelle nous
ne disposons pas encore d’une œuvre de synthèse qui traiterait cette problématique. Pour des conseils
concernant ce sujet, je remercie Frank-Rutger Hausmann et Jürgen Grimm.
37
se connaissent les uns les autres, l’analyse supra-individuelle de ces phénomènes serait vaine,
que ce soit avec notre méthode ou avec une autre.
Bien plus, on peut partir du principe que la lecture des mêmes textes (en particulier de ceux
issus de la tradition biblique et classique), l’éducation noble, qui, même si ses contenus ne
sont pas fixés juridiquement, obéissait dans les faits partout aux mêmes normes, le code de
l’honneur et les mécanismes de la vie à la cour aient eu une action uniformisatrice sur la
pensée de la noblesse du Grand Siècle – après tout la haute noblesse, en particulier, est un
univers dont le degré de fermeture sociale n’a pas d’équivalent à l’époque contemporaine.107
L’objection selon laquelle à l’époque contemporaine, les entreprises ou unités
professionnelles (le Betrieb au sens de Max Weber, c'est-à-dire aussi les administrations, les
écoles, les universités) fonctionnent de façon semblable à la cour en circuit fermé, n’est en fait
que partiellement juste : un changement de métier est aujourd’hui encore difficile mais n’est
pas impossible ; un noble de l’époque moderne, lui, ne peut sortir de la société noble qu’au
prix de sa mort sociale.
Cette réflexion mène – en particulier en ce qui concerne la discussion sur la notion d’histoire
culturelle – à la question du concept de culture employé ici dans notre étude. On pourrait en
effet avancer que la noblesse française n’a qu’une unité trompeuse et qu’elle s’émiette dans la
diversité des milieux – entre haute noblesse, noblesse provinciale, noblesse de robe, pour ne
nommer que les principales catégories – trop hétérogènes pour pouvoir tirer des conclusions
qui les concernent tous. Mais en fait, ces milieux partagent des modèles culturels. Dans la
perspective des nouvelles théories de la culture répandues dans les sciences sociales et les
études culturelles,108 la culture ne doit pas être envisagée comme un « container » (pour
réemployer une métaphore polémique très appréciée des débats anthropologiques), c'est-à-dire
comme un espace clos. Au contraire, le terme doit être pris comme un processus. Ce qui
signifie que la culture de la noblesse française n’a pas des limites fixes, ce qui vaut pour les
deux composantes de la « noblesse française » à la fois. Autrement dit : les motifs culturels ne
s’arrêtent pas nécessairement ni aux limites entre les ordres ni aux frontières entre les pays.
En effet, nos résultats semblent indiquer que les comportements et discours ici étudiés se
107
Pour la fermeture sociale de la haute noblesse à l’époque de Versailles cf. la thèse de Leonhard
Horowski, Machtstrukturen und Karrieremechanismen am Hof von Frankreich (1661-1789),
Ostfildern, 2010 (Beihefte der Francia 72) (à paraître).
108
Pour une vue d’ensemble des théories les plus importantes, surtout sous la perspective de leur
influence sur l’histoire cf. Peter Burke, Was ist Kulturgeschichte ?, op. cit.
38
retrouvent aussi bien dans la grande bourgeoisie française que dans la noblesse du reste de
l’Europe occidentale et centrale. Le fait que la noblesse française soit notre objet d’étude ne
doit pas pousser à dire que les phénomènes observés lui soient strictement propres et
particuliers et complètement étrangers à d’autres groupes ne faisant pas partie de cette
noblesse française. Quand nous parlons donc de la culture de la noblesse française, nous ne
parlons pas d’une essence mais du fait que les nobles français partagent un certain nombre de
représentations mentales et de modes de comportement, rien de plus et rien de moins.109
A cause de son sujet, cette étude appartient au domaine de l’histoire culturelle mais n’est pas
en opposition frontale contre l’histoire politique et sociale. Même si, comme nous le verrons,
le processus statistique et de quantification n’est pas adapté à l’analyse du phénomène de
l’amitié, on ne peut l’étudier correctement détachée de son contexte. Ceci implique d’une part
de regarder aussi l’histoire politique et donc de la cour ainsi que les modifications de la
monarchie et de l’Etat français au cours du XVIIe siècle, d’autre part d’avoir le contexte social
en tête, c'est-à-dire à nouveau la cour en tant qu’espace social et la noblesse en tant que
groupe social formant un milieu avec des échelles de valeurs et un mode de vie spécifiques à
cet état. Ce n’est que si l’on opère avec des définitions anachroniques – une histoire politique
conçue comme une « histoire-bataille », où la politique (pour reprendre la formulation
polémique de Stuart Carroll) serait « essentially about chaps poring over maps »,110 et une
histoire sociale qui s’oblige à dessiner des masses de populations dans des diagrammes à
barres – que ces deux sortes d’histoire ne sont d’aucune aide pour l’étude du phénomène de
l’amitié. Mais si l’on renonce complètement aux dimensions du politique et du social, on se
retrouve à faire une histoire des idées depuis longtemps obsolète (une histoire qui se contente
de compiler des textes en les comparant sans tenir compte du contexte extratextuel) ou une
étude plus ethnographique qu’ethnologique des pratiques, qui décrit les mœurs et les
coutumes, préférant le curieux au banal et courant le danger de construire pour leur
interprétation des univers symbolique hypertrophiques au lieu de s’attacher à une explication
plus simple qui consiste à chercher les liens entre le symbolique et le matériel.
Comme il est question d’histoire culturelle, il faut aussi s’interroger sur la deuxième
composante de cette notion : de quel droit une telle étude comme la nôtre se rattache-t-elle à
109
Nous entendons donc la notion de « culture nobiliaire » ou de « culture de la noblesse » de façon
« nominaliste » et non pas « réaliste » ; pour nous, c’est un outil heuristique qui sert à décrire des
phénomènes dans le monde dans lequel vivent les nobles, non pas une essence.
110
Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern France, Oxford, 2006, p. 330.
39
la discipline historique ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une analyse philologique ? A ces questions,
on peut répondre en plusieurs points.
La plupart des textes ici exploités sont des textes non-fictionnels. Ils se placent ainsi dans le
cadre des rapports fonctionnels au sein de la société. Même si beaucoup de textes relèvent de
l’autofiction111 et sont donc des textes qui stylisent la biographie de leur auteur de façon
littéraire, on ne peut nier qu’il s’agisse d’êtres de chair et de sang et non de personnages de
romans. En d’autres mots, contrairement par exemple aux personnages des tragédies de
Racine, les auteurs réels ont agi dans une réalité complexe et contradictoire alors que, bien
souvent, les mondes fictionnels sont lissés, simplifiés, schématisés et centrés sur des conflits
précis. Les textes produits par les auteurs ici étudiés ont eu des conséquences réelles pour eux
– dramatiques parfois comme pour l’auteur de l’Histoire amoureuse des Gaules de BussyRabutin, ce qui montre que les choses qu’un courtisan écrit sur un autre sont loin d’être
anodines.
Par ailleurs, justement comme ces textes sont des textes utilitaires dont le degré de stylisation
littéraire varie entre les auteurs et les textes, notre étude sort du cadre habituel de la
philologie, qui tend à choisir les textes qu’elle analyse en fonction de leur qualité artistique en
non en fonction de leur valeur en tant que sources. Ainsi, elle privilégie les textes qui sont des
œuvres d’art de premier rang, laissant de côté les textes qui sont peut-être moins beaux, mais
qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la société qui les a produits.
Enfin, il s’agit certes d’étudier ici l’amitié comme un ensemble d’idées, de moyens
rhétoriques et de pratiques, donc aussi de s’intéresser à la présentation de soi et à la
communication, mais ce n’est pas une raison pour considérer que ce sujet ne relève pas de
l’histoire ou qu’il n’a pas d’intérêt historique. Il est au contraire historique puisqu’il est
question de personnes ayant vécu à une certaine époque, dans un certain lieu qui ont interagi
de cette façon ; et il est intéressant pour la discipline historique car cette forme d’interaction
fut un instrument important des rapports de force à la cour.
111
Pour le concept de l’autofiction, cf. Vincent Colonna, Autofiction & autres mythomanies littéraires,
Auch, 2004 ; Philippe Gasparini, Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction, Paris, 2004.
40
I.3. Les sources
Notre étude s’appuie de façon délibérée sur différentes formes de sources. L’amitié n’est ni
une biographie ni un événement unique que l’on pourrait clairement dater ni encore un
processus administratif, c’est pourquoi elle n’a pas de corpus qui lui soit exclusivement lié et
qui puisse être clairement distingué des sources exclues a priori car non pertinentes. Par
ailleurs, on ne peut pas quantifier l’amitié. Il serait à première vue tentant de compter les
lettres et de déduire l’intensité de l’amitié du nombre des interactions ; la densité des
interactions écrites n’est cependant pas l’apanage de l’amitié mais est conditionnée d’un part
par le degré d’éloignement géographique (puisque la distance empêche de communiquer
oralement) et d’autre part par le sujet que les deux correspondants souhaitent traiter. Une
correspondance fréquente n’est ainsi pas nécessairement l’indicateur d’une relation étroite et
encore moins d’une amitié, ni dans le sens de l’époque ni dans notre acception actuelle. Les
sources se trouvant aux archives de Chantilly montrent que souvent le prince de Condé n’a
pas entretenu de correspondance suivie (en tout cas à en juger par le matériel qui nous est
parvenu) avec des personnes dont on sait, grâce aux sources narratives et secondaires, qu’elles
sont de proches amis (principalement avec les petits-maîtres112). A l’inverse, il reste une
correspondance très complète qu’il a entretenue avec des gens comme Perrault, son intendant
des finances, dont il reçoit presque quotidiennement des lettres ; mais, ni d’après les critères
de l’époque ni d’après les critères actuels, on ne pourrait compter un employé parmi les amis
du prince. Si l’on voulait s’en tenir à cette approche quantitative, le prix en serait qu’il
faudrait définir l’amitié d’une façon qui ne correspondrait pas aux conceptions de cette
époque, ce qui n’est pas envisageable ici ; le prix à payer serait trop lourd, car on tomberait
dans un conflit entre les notions moderne et contemporaine de l’amitié. Lorsque les processus
de quantification ne sont pas efficaces, l’éclectisme est de mise, voire inévitable. Cependant,
si l’on sélectionne les sources de façon aléatoire, on peut avoir des difficultés à les assembler
dans un corpus cohérant.
Nous avons choisi la méthode suivante : nous avons pris la personne du Grand Condé comme
point de départ. De cette façon il a été possible de rassembler des sources très diverses dont
des sources manuscrites que nous avons trouvées aux archives, en particulier des lettres, mais
aussi des mémoires publiés, des textes historiographiques de l’époque moderne, des oraisons
funèbres et des textes littéraires. Il ne s’agit pas de faire un inventaire des amis de Condé, ce
112
On désigne comme petits-maîtres un groupe d’amis de jeunesse de Condé.
41
qui, à notre avis, serait impossible pour des raisons méthodologiques. Par contre, notre
procédé qui consiste à partir de l’entourage d’une personne permet de trouver des textes
d’auteurs qui on vécu à la même époque, dans le même lieu et dans le même milieu. Il n’en
résulte certes pas un corpus qui permette une quantification mais la méthode garantit une
cohérence des sources au moins en ce qui concerne le contenu. Autrement dit, l’unité de
temps, de lieu et d’origine des sources rééquilibre, autant que faire se peut, leur éclecticisme
inévitable. La cohérence des sources est l’une des deux lignes directrices : la seconde est le
terme « amitié » lui-même, tel qu’il se trouve dans les sources.113 L’utilisation de genres
différents diminue aussi le risque de se laisser tromper par les caractéristiques propres des
lettres et des autobiographies. Les pistes prometteuses qui sont apparues, comme dans le cas
de Bussy-Rabutin et de Madame de Sévigné, ont aussi été exploitées même si elles
s’éloignaient du prince. Ce procédé donne plus de résultats que par exemple la recherche de
témoignages issus de cercles différents ; si l’on connaît les détails biographiques des
personnes concernées, leurs témoignages sur l’amitié peuvent être utilisés de façon plus
profitable.
Mais pourquoi choisir les Condé et les ego-documents les concernant comme point de
départ ? Ne sont-ils pas un cas particulier puisqu’ils se trouvent hiérarchiquement au sommet
de la société, dans une place qui este tellement élevée qu’ils ne peuvent presque plus être
considérés comme représentatifs de la noblesse ? Sur le problème de la représentativité, on
peut répondre que le prince lui-même n’est peut-être pas représentatif mais son entourage
l’est. Il est même tout à fait légitime de supposer que ces personnes se comportent face à ce
noble de très haut rang de la façon dont on doit se comporter face à toute personne qui est
supérieure par le rang. Condé n’est pas un souverain : les particularités qui ont cours dans les
rapports avec les têtes couronnées ne s’appliquent pas pour lui. En ce qui concerne la culture
de l’amitié, on peut croire que les princes de sang ne forment pas une culture particulière ou
une « subculture » au sein de la noblesse. Il faut bien plus s’attendre à ce que la très haute
noblesse soit justement celle qui lance les tendances dans les comportements des aristocrates.
La culture de la compétition de la noblesse a pour résultat que les nobles règlent leur
comportement sur les nobles qui leur sont supérieurs en rang.114 Par conséquent, on peut
113
Cf. supra, Méthodologie.
114
Norbert Elias pousse ce raisonnement beaucoup plus loin. Selon lui, les échelons les plus haut
placés dans la société se trouvent sans cesse dans la nécessité d’inventer de nouvelles formes de bonne
conduite (on pourrait penser aux coutumes, mais aussi aux locutions ou à la tenue vestimentaire), car
42
considérer que la très haute noblesse joue le même rôle de modèle pour le reste de la noblesse
dans le domaine du comportement dans les amitiés. Par ailleurs, ce sont eux qui sont les
piliers de l’institution qu’est la cour. Les comportements que l’on trouve dans leur entourage
sont ainsi très probablement caractéristiques pour le reste de la société de cour. De plus, la
noblesse n’est pas un ordre dans lequel le sommet serait organisé de façon hiérarchique au
dessus d’une base dans laquelle le reste des nobles seraient égaux les uns par rapport aux
autres. Au contraire, hiérarchie et compétition font partie de l’idéal noble et de l’idée que les
nobles ont d’eux-mêmes. La rhétorique qu’emploie le roi vis-à-vis de Condé est très
semblable à celle que Condé emploie vis-à-vis des nobles qui lui sont inférieurs – il n’y a
donc pas de raisons de penser qu’ils ne font pas de même lorsqu’ils sont à leur tour dans la
position du supérieur face à un noble qui leur est inférieur. Le fait de s’abaisser ou de feindre
d’élever son partenaire inférieur, suivant la façon dont on considère la chose, afin d’interagir
d’égal à égal est probablement une constante de toute la hiérarchie nobiliaire. Dans le cas de
l’entourage de Condé, on a l’avantage de connaître la position hiérarchique de presque toutes
les personnes ce qui permet d’éviter les malentendus sur ce point, les données biographiques
les membres des classes moyennes imitent les manières des élites ; par cela, ces mêmes manières
perdent leur qualité de signes de distinction et doivent être remplacés par de nouvelles formes de
conduite, cf. Norbert Elias, Über den Prozeß der Zivilisation. Soziogenetische und psychogenetische
Untersuchungen,2 tomes, tome 2 : Wandlungen der Gesellschaft. Entwurf zu einer Theorie der
Zivilisation, Amsterdam, 1997, p. 426 : « Die Hauptfunktion der höfischen Aristokratie – ihre
Funktion für den mächtigen Zentralherrn – ist es ja gerade, sich zu unterscheiden, sich als
unterschiedene Formation, als soziales Gegengewicht gegen die Bourgeoisie aufrechtzuerhalten. Sie
ist völlig freigesetzt für eine ständige Durcharbeitung des distinguierenden, geselligen Verhaltens, des
guten Benehmens und des guten Geschmacks. Bürgerliche Aufstiegsschichten sitzen ihr auf der Ferse.
Sie sind weniger für die Durcharbeitung des Verhaltens und des Geschmacks freigesetzt; sie haben
einen Beruf. Aber auch ihr Ideal ist es zunächst, wie die Aristokratie ausschließlich von Renten zu
leben, und wenn möglich ganz in den höfischen Kreis Eingang zu finden; noch ist der höfische Kreis
auch für einen guten Teil der bürgerlichen Menschen, die etwas auf sich halten, das Vorbild. Sie
werden ‚Bourgeois Gentilhommes‘ [sic]. Sie ahmen den Adel und seine Manieren nach. Eben damit
aber werden ständig Verhaltensweisen, die oben im höfischen Kreise ausgebildet worden sind, als
Unterscheidungsmittel unbrauchbar, und die maßgebenden Adelsgruppen werden zu einer weiteren
Durchbildung des Verhaltens gedrängt. Immer wieder werden Gebräuche, die zuvor ‚fein‘ waren, nach
einiger Zeit ‚vulgär‘. Immer wieder feilt man weiter aus und die Peinlichkeitsschwelle verlagert sich,
bis schließlich mit dem Untergang der absolutistisch-höfischen Gesellschaft in der französischen
Revolution [sic] diese Wechselbewegung aufhört oder mindestens an Intensität verliert. »
43
de ces personnages étant bien connues pour la plupart. Si l’on compare cette situation avec
d’autres façons de procéder, comme par exemple en se centrant sur la petite noblesse (puisque
c’est elle qui constitue la plus grande partie de cet ordre et par conséquent pourrait être
quantitativement plus représentative), on aurait bien moins de « sources-vestiges »
(Überrestquellen) que pour les Grands et, même dans le meilleur des cas, très peu de
« sources-tradition » (Traditionsquellen).115 La mise en contexte serait ainsi bien plus difficile
à faire.
L’entourage de Condé présente en plus l’avantage de rassembler des gens provenant de
différentes catégories de la noblesse : certains comme La Rochefoucauld sont issus de la très
haute noblesse, d’autres de la moyenne et petite noblesse comme par exemple Guitaut et
Bussy-Rabutin, d’autres enfin, tels Gourville, sont des hommes nouveaux issus de la
bourgeoisie. Tous les niveaux de la hiérarchie sont ainsi rassemblés. On peut donc obtenir des
sources de ce réseau des informations sur des formes culturelles de personnes qui sont certes
étroitement liées, mais qui appartiennent à des niveaux de noblesse très différents. C’est
justement ce mélange qui garantit un meilleur aperçu de l’imaginaire de toute la noblesse.
La renommée des Condé offre deux avantages supplémentaires. D’une part, ils apparaissent
dans des témoignages d’autres nobles comme par exemples dans les Mémoires de la Grande
Mademoiselle ;116 cette imbrication avec le reste de la noblesse apporte un soutien
supplémentaire à l’analyse des formes culturelles. Ceci peut s’expliquer soit parce que le chef
de la maison des Condé est un noble particulièrement connu ou bien parce que le cercle de ses
connaissances rassemble les membres le plus renommés de la société de cour ; deux aspects
115
Nous reprenons ici la dichotomie classique faite par la tradition historiographique allemande. Cette
dichotomie remonte aux œuvres de Johann Gustav Droysen et d’Ernst Bernheim, dans leurs écrits
méthodologiques formulés à la fin du XIXe siècle. Une « source-vestige » est, d’après cette
terminologie, une source issue immédiatement de la vie quotidienne des hommes, qui n’est pas écrite
avec l’idée que la postérité pourrait la lire ; cela serait le cas des actes administratifs ou des lettres.
Une « source-tradition », par contre, serait une source écrite pour la postérité comme public, comme
l’historiographie officielle ou aussi une autobiographie. La dichotomie est utilisée de nos jours avec
plus de précaution, car bien des textes se soustraient à la différence absolue entre un vestige quasi
archéologique et un texte adressé directement à la postérité.
116
Pour la Grande Mademoiselle cf. Vincent Pitt, La Grande Mademoiselle at the court of France.
1627-1693, Baltimore, 2000 ; Jean Garapon, La Grande Mademoiselle mémorialiste. Une
autobiographie dans le temps, Genève, 1989 ; Christian Bouyer, La grande mademoiselle. Anne Marie
Louise d'Orléans duchesse de Montpensier, Paris, 1986.
44
qui ne sont en fait que les deux faces d’une même médaille. De plus le recours aux Condé
permet une utilisation profitable de textes édités à plusieurs reprises et donc facilement
accessibles comme le sont par exemple les œuvres de Bussy-Rabutin. D’autre part, si l’on le
compare avec d’autres nobles, la notoriété du prince a conduit à la publication d’un grand
nombre de documents le concernant (comme l’Oraison funèbre du Prince de Condé de
Bossuet, le De morte Ludovici Borbonii du père Bergier ou encore l’Histoire du Grand Condé
de Pierre Coste) qui facilitent l’accès à la conception de l’amitié et aux pratiques afférentes
dans l’entourage du prince.
Le sens de ce choix n’est donc pas de faire une analyse de réseau, il ne s’agit pas de savoir
comment fonctionne l’amitié dans ce réseau particulier. Le réseau des Condé est si grand
qu’une analyse exhaustive n’aurait pas de sens ni ne serait possible : rien que la
correspondance des années 1646-1686 remplit 108 volumes de lettres concernant plusieurs
centaines de correspondants dont beaucoup sont à l’étranger et sortent ainsi du cadre de notre
étude – qui est la forme particulière de l’amitié au sommet de la société française au XVIIe
siècle. L’analyse de ce réseau sous l’angle de l’amitié ne serait possible que si l’on parvenait à
distinguer clairement les amis des clients, des parents, des serviteurs, etc. pour en faire un
groupe à part – ce qui nous ramènerait à notre point de départ : on serait à nouveau dans
l’impossibilité de tracer une limite nette entre l’amitié et les autres relations sociales.
On pourrait argumenter que, dans ces conditions, cela ne vaut pas la peine de chercher des
documents d’archives, que l’approche ici choisie, centrée sur les représentations et les
pratiques de l’amitié, pourrait tout aussi bien être effectuée en ayant recours uniquement aux
sources publiées. Cependant, si l’on procédait de cette façon, on ajouterait une deuxième
restriction à la limite inévitable du hasard des transmissions historiques, car les sources
dépendraient ainsi du choix des éditeurs. Les correspondances royales mises à part, il n’y a
que très peu de correspondances qui soient publiées entièrement. Celles qui existent, comme
par exemple celle de Mazarin,117 datent du XIXe siècle et correspondent aux exigences de la
recherche de cette époque : les textes choisis concernent principalement des affaires d’Etat ou
officielles et toutes les formules de politesse qui paraissaient insignifiantes aux éditeurs de
l’époque ont été supprimées, ainsi par exemple les formules de salutation en fin de lettre n’ont
pas été reprises, remplacées en général par un simple « etc ». Le plus souvent, c’est la
correspondance entre deux personnes particulières qui a été publiée, comme par exemple les
117
Lettres du Cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse Palatine, etc. Ecrites pendant sa retraite
hors de France, en 1651 et 1652, ed. Jules A. Ravenel, Paris, 1836.
45
lettres échangées entre Condé et Mademoiselle de Portes ;118 l’une des seules exceptions est la
correspondance de Madame de Sévigné dont les lettres, considérées comme exemplaires, ont
été publiées dans leur intégralité. Elles sont une source importante mais leur auteur, en tant
que précieuse,119 ne peut à elle seule sous-tendre une étude sur l’amitié nobiliaire.
Pour le genre épistolaire, il faut donc avoir recours aux archives. Les archives de Chantilly
sont particulièrement indiquées car leur fonds est très important et les personnes concernées
par les documents qui y sont déposés ont beaucoup écrit et ont fait l’objet de nombreux
ouvrages. On peut ainsi rassembler un grand nombre de pièces au sujet des discours et rituels
de l’amitié et utiliser les assertions issues de sources de genres différents pour les mettre
mutuellement en contexte. Par ailleurs, le fonds a été inventorié de façon exhaustive au XIXe
siècle. Le duc d’Aumale, qui avait hérité du château après l’extinction des Condé120 et l’avait
fait transformer en un musée des beaux-arts, ce qu’il est encore aujourd’hui, fit faire par ses
archivistes un inventaire systématique de la correspondance des Condé. Elle est ainsi
accessible, classée par année, chaque année ayant un registre de toutes les lettres ; un index
permet de retrouver les personnes pour chaque volume, sans toutefois indiquer à chaque fois
précisément la lettre.
Comme nous avons choisi de prendre comme point de départ les ego-documents, il nous faut
discuter cette catégorie de textes. Il nous faudra aussi aborder la problématique de l’histoire
du moi, incontournable si l’on traite de sources écrites à la première personne. Dans les
118
Marie-Felice de Budos, marquise de Portes, La correspondance de Marie-Felice de Budos,
marquise de Portes, avec le Grand Condé, ed. Jean-Bernard Elzière, Portes, 1975.
119
Carolyn Lougee Chappell, Le Paradis des Femmes. Women, Salons, and Social Stratification in
Seventeenth-Century France, Princeton, 1976, p. 7, explique l’histoire de la notion de précieuse :
« The term précieuse also requires definition. The term was originally coined in the early 1650s to
ridicule the affectation of one group of young women in Paris; at that time other women prominent in
polite society, Mademoiselle de Montpensier and Madeleine de Scudéry among them, vigorously
distinguished between the one overzealous coterie of précieuses and themselves. Gradually, however,
the term came to be applied without pejorative connotations to more and more groups of women until
by 1661, when Somaize published the Grand dictionnaire des prétieuses […], the term précieuse was
commonly applied to all women in Parisian salons. »
120
Les Condé se sont éteints pendant l’ère napoléonienne. Napoléon avait fait enlever le dernier duc
d’Enghien, qui était allé en exil, et l’avait fait fusiller devant le château de Vincennes, où on peut
toujours voir un monument érigé à la mémoire du duc. Son père, le dernier prince de Condé, est mort
en exil peu après, dans des circonstances qui n’ont jamais pu être complètement éclairés.
46
sources ici employées, ce sont les ego-documents qui occupent le plus de place. Ces egodocuments sont définis de façon pragmatique, comme des sources qui sont écrites à la
première personne du singulier. Ce sont, dans notre cas, principalement des lettres et des
mémoires.121
La recherche sur les ego-documents a utilisé plusieurs catégories, qu’il faudra discuter ici
pour éviter des malentendus. En allemand, les écrits dans lesquels un personnage donne des
informations sur lui-même sont désignés comme des « Selbstzeugnisse »,122 littéralement des
121
Pour le genre des mémoires dans le Grand siècle français Noémi Hepp/Jacques Hennequin, eds.,
Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle. Colloque de Strasbourg et Metz, 18-20
mai 1978, Paris, 1979. Cf. en outre Marc Fumaroli, « Les mémoires du XVIIe siècle au carrefour des
genres en prose », XVIIe siècle, 94-95, 1972, p. 7–37. Fumaroli a récemment été critiqué par Christian
Jouhaud/Dinah Ribard/Nicolas Schapira, Histoire, Littérature, Témoignage. Écrire les malheurs du
temps, Paris, 2009, qui lui reprochent de s’appuyer sur une notion de « mémoires » développée au
XIXe siècle qui, d’après eux, réunit rétrospectivement des textes hétérogènes dans un seul et même
genre. Cf. en outre les travaux de Carolyn Lougee sur les textes autobiographiques dans la France
moderne, comme par exemple Carolyn Lougee Chappell, « ‘Reason for the Public to Admire Her’:
Why Madame de La Guette Published Her Memoirs », in Elizabeth C. Goldsmith/Deena Goodman,
eds., Going Public. Women and Publishing in Early Modern France, Ithaca, 1995, p. 13-29. Carolyn
Lougee a mis un accent particulier sur l’analyse des mémoires d’émigrés huguenots, cf. Carolyn
Lougee Chappell, « The Pains I Took to Save My/His Family: Escape Accounts by a Huguenot
Mother and Daughter after the Revocation of the Edict of Nantes », French Historical Studies, 22,
1999, p. 5-67; idem, « Paper memories and identity papers. Why Huguenot refugees wrote memoirs »,
in Bruno Tribout/Ruth Whelan, eds., Narrating the self in early modern Europe, Oxford, 2007
(European connections 23), p. 121-138.
122
Des recueils de tels documents pour l’Allemagne moderne sont Gabriele Jancke, Selbstzeugnisse im
deutschsprachigen Raum. Autobiographien, Tagebücher und andere autobiographische Schriften,
1400-1620. Eine Quellenkunde, sur internet sous http://www.geschkult.fuberlin.de/e/quellenkunde/index.html, et Benigna von Krusenstjern, Selbstzeugnisse der Zeit des
Dreißigjährigen Krieges. Beschreibendes Verzeichnis, Berlin, 1997. Cf. en outre la grande étude de
Gabriele Jancke sur l’autobiographie en tant que pratique sociale, Gabriele Jancke, Autobiographie als
soziale Praxis. Beziehungskonzepte in Selbstzeugnissen des 15. und 16. Jahrhunderts im
deutschsprachigen Raum, Cologne/Weimar/Vienne, 2002 (Selbstzeugnisse der Neuzeit 10). Cf. aussi
Alf Lüdtke/Reiner Prass, eds., Gelehrtenleben. Wissenschaftspraxis in der Neuzeit,
Cologne/Weimar/Vienne, 2008 (Selbstzeugnisse der Neuzeit 18) ; Andreas Bähr/Peter
Burschel/Gabriele Jancke, eds., Räume des Selbst. Selbstzeugnisforschung transkulturell,
47
« témoignages de soi-même ». L’utilisation néerlandaise du mot « ego-document » est plus ou
moins similaire à celle du mot « Selbstzeugnis » en allemand ; la confusion peut naître du fait
que le mot « Ego-Dokument » en allemand désigne une catégorie plus vaste que
« Selbstzeugnis », à la suite de la redéfinition faite par Winfried Schulze, qui se démarque de
la tradition néerlandaise. Selon Winfried Schulze, les « Ego-Dokumente » englobent tous les
textes dans lesquels un homme renseigne sur lui-même, et cela indépendamment de la
question de savoir s’il le fait de plein gré – par exemple dans une lettre, dans un journal
intime, dans une note sur un rêve qu’il a fait ou dans un essai autobiographique – ou s’il a été
amené par d’autres circonstances a fournir cette information. De telles circonstances peuvent
être des interrogations ou des énoncés dans le cadre de procès administratifs, juridiques ou
économiques, par exemple la perception d’un impôt, la visitation d’un évêque, des
interrogations des sujets d’un souverain, la déposition d’un témoin dans un procès, des
informations personnelles, comme par exemple sur l’état civil, données lors d’un procès, des
interrogatoires, voire des entretiens d’embauche, des lettres de rémission, des livres de
comptes, des testaments. Schulze insiste sur le fait que les « Ego-Dokumente » conçus ainsi
sont un champ beaucoup plus vaste que celui des « Selbstzeugnisse ».123 Ainsi, Schulze
Cologne/Weimar/Vienne, 2007 (Selbstzeugnisse der Neuzeit 19) ; Kaspar von Greyerz/Hans
Medick/Patrice Veit, eds., Von der dargestellten Person zum erinnerten Ich. Europäische
Selbstzeugnisse als historische Quellen (1500-1850), Cologne/Weimar/Vienne, 2001 (Selbstzeugnisse
der Neuzeit 9) ; Kaspar von Greyerz, ed., Selbstzeugnisse in der Frühen Neuzeit.
Individualisierungsweisen in interdisziplinärer Perspektive, Munich, 2007 (Schriften des Historischen
Kollegs, Kolloquien 68) ; Gudrun Piller, Private Körper. Spuren des Leibes in Selbstzeugnissen des
18. Jahrhunderts, Cologne/Weimar/Vienne, 2007 (Selbstzeugnisse der Neuzeit 17) ; Gabriele
Jancke/Claudia Ulbrich, eds., Vom Individuum zur Person. Neue Konzepte im Spannungsfeld von
Autobiographietheorie und Selbstzeugnisforschung, Gœttingue, 2005 ; Klaus Arnold, ed., Das
dargestellte Ich. Studien zu Selbstzeugnissen des späteren Mittelalters und der frühen Neuzeit,
Bochum, 1999 (Selbstzeugnisse des Mittelalters und der beginnenden Neuzeit 1); La dimension
sexuée a été mise en relief par l’analyse de la perspective féminine dans Eva Kormann, Ich, Welt und
Gott. Autobiographik im 17. Jahrhundert, Cologne/Weimar/Vienne, 2004 (Selbstzeugnisse der
Neuzeit 13).
123
Schulze explique la différence qu’il fait entre les « Selbstzeugnisse » et les « Ego-Dokumente »
dans Winfried Schulze, « Ego-Dokumente: Annäherung an den Menschen in der Geschichte », in Bea
Lundt/Helma Reimöller, eds., Von Aufbruch und Utopie. Perspektiven einer neuen
Gesellschaftsgeschichte des Mittelalters, Cologne/Wemar/Vienne, 1992, p. 417-450, ici p. 428f: « Es
sollen darunter alle jene Quellen verstanden werden, in denen ein Mensch Auskunft über sich selbst
48
compte parmi les « Ego-Dokumente » par exemple les protocoles de l’interrogatoire du
meunier Menocchio124 ou les lettres de rémission analysées par Natalie Zemon Davis125 et
Robert Muchembled.126
gibt, unabhängig davon, ob dies freiwillig – also etwa in einem persönlichen Brief, einem Tagebuch,
einer Traumniederschrift oder einem autobiographischen Versuch – oder durch andere Umstände
bedingt geschieht. Solche Umstände können Befragungen oder Willensäußerungen im Rahmen
administrativer, jurisdiktioneller oder wirtschaftlicher Vorgänge sein (Steuererhebung, Visitation,
Untertanenbefragung, Zeugenbefragung, gerichtliche Aussagen zur Person, gerichtliches Verhör,
Einstellungsbefragungen, Gnadengesuche, Urgichten, Kaufmanns-, Rechnungs- und
Anschreibebücher, Testamente etc.). Damit soll eine deutliche Differenz zur klassischen – und relativ
eng begrenzten – Quellengruppe der sog. Selbstzeugnisse festgestellt werden, die in allen
Quellenkunden abgehandelt wird. » Il donne une définition des « Ego-Dokumente » dans ibid., p. 435:
« Gemeinsames Kriterium aller Texte, die als Ego-Dokumente bezeichnet werden können, sollte es
sein, daß Aussagen oder Aussagenpartikel vorliegen, die – wenn auch in rudimentärer oder verdeckter
Form – über die freiwillige oder erzwungene Selbstwahrnehmung eines Menschen in seiner Familie,
seiner Gemeinde, seinem Land oder seiner sozialen Schicht Auskunft geben oder sein Verhältnis zu
diesen Systemen und deren Veränderungen reflektieren. Sie sollten individuell-menschliches
Verhalten rechtfertigen, Ängste offenbaren, Wissensbestände darlegen, Wertvorstellungen beleuchten,
Lebenserfahrungen und –erwartungen widerspiegeln. » Schulze élabore ce raisonnement théorique
aussi dans Winfried Schulze, « Ego-Dokumente: Annäherung an den Menschen in der Geschichte?
Vorüberlegungen für die Tagung ‚Ego-Dokumente‘ », in idem, ed., Ego-Dokumente. Annäherung an
den Menschen in der Geschichte, Berlin, 1996 (Selbstzeugnisse der Neuzeit 2), p. 11-30. Dans le
même livre, l’historien néerlandais Rudolf Dekker, à qui on doit la popularisation du terme « égodocument », attribue l’invention du terme à Jacob (Jacques) Presser, qui a utilisé le mot pour la
première fois dans un article en néerlandais en 1958, cf. Rudolf Dekker, « Ego-Dokumente in den
Niederlanden vom 16. bis zum 17. Jahrhundert », in Winfried Schulze, ed., Ego-Dokumente, op. cit.,
p. 33-57, ici p. 33. Cf. aussi Rudolf Dekker, ed., Egodocuments and History. Autobiographical
Writing in its Social Context since the Middle Ages, Hilversum, 2002. Pour la France moderne, la
contribution de Carolyn Lougee sur les mémoires d’émigration est particulièrement intéressante, cf.
Carolyn Chappell Lougee, « Emigration and Memory: After 1685 and After 1789 », in Rudolf Dekker,
ed., Egodocuments and History, op. cit., p. 89-106. Pour une discussion théorique de la catégorie des
« Selbstzeugnisse » cf. Benigna von Krusenstjern, « Was sind Selbstzeugnisse? Begriffskritische und
quellenkundliche Überlegungen anhand von Beispielen aus dem 17. Jahrhundert », Historische
Anthropologie, 2, 1994, p. 462-471.
124
Cette source forme la base du célèbre livre de Carlo Ginzburg, Il formaggio e i vermi. Il cosmo di
un mugnaio del Cinquecento, Turin, 1976 (Einaudi Paperbacks 65).
49
Benigna von Krusenstjern propose un modèle intégré. Selon elle, les « Ego-Dokumente » sont
la catégorie plus vaste, qui englobe toutes les sources dans lesquelles les individus renseignent
sur eux-mêmes, qu’ils le fassent de gré ou de force, que les documents soient écrits de leur
propre main ou non. Les « Selbstzeugnisse » seraient le cercle plus étroit des textes écrits par
les auteurs eux-mêmes sur eux-mêmes et de plein gré. Cependant, les « Selbstzeugnisse »
peuvent consister par exemple de notes éparses dans un livre de raison. Ainsi,
l’autobiographie est une catégorie encore plus étroite : elle est un texte cohérent,
l’autobiographie étant un genre avec des règles bien établies.127
En France, deux notions sont utilisés ; l’une est celle des ego-documents.128 Les écrits du for
privé,129 l’autre désignation dans ce champ, ont la visée de rassembler « tous les textes
produits hors institution et témoignant d’une prise de parole personnelle d’un individu, sur
lui-même, les siens, sa communauté. »130 Il convient donc de souligner que ces textes ne sont
pas, comme on pourrait comprendre la désignation, « privés » de façon qu’ils se trouvent hors
de la sphère publique, mais privés au sens qu’ils sont écrits par des particuliers, non par des
125
Natalie Zemon Davis, Fiction in the Archives. Pardon Tales and their Tellers in Sixteenth-Century
France, Stanford, 1987.
126
Robert Muchembled, L’invention de l’homme moderne. Sensibilités, mœurs et comportements
collectifs sous l'Ancien Régime, Paris, 1988, et idem, La violence au village. Sociabilité et
comportements populaires en Artois du XVe au XVIIe siècle, Turnhout, 1989.
127
Benigna von Krusenstjern, « Was sind Selbstzeugnisse ? », op. cit., ici p. 466, p. 470.
128
Cf. par exemple Pierre-Yves Beaurepaire/Dominique Taurisson, Les ego-documents à l’heure de
l’électronique. Nouvelles approches des espaces et des réseaux relationnels, Montpellier, 2003.
129
Pour les écrits du for privé cf. Jean-Pierre Bardet/Elisabeth Arnoul/François-Joseph Ruggiu, eds.,
Les écrits du for privé en Europe (du Moyen Age à l’époque contemporaine). Enquêtes, Analyses,
Publications, Bordeaux, 2010 ; Michel Cassan/Jean-Pierre Bardet/François-Joseph Ruggiu, eds., Les
écrits du for privé. Objet matériel, objet édité, Limoges, 2007 ; Jean-Pierre Bardet/François-Joseph
Ruggiu, eds., Au plus près du secret des cœurs ? Nouvelles lectures historiques des écrits du for privé
en Europe du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, 2005 ; Madeleine Foisil, « L’écriture du for privé », in
Philippe Ariès/Georges Duby, eds., Histoire de la vie privée, op. cit., tome 3 : De la Renaissance aux
Lumières, Paris, 1986, p. 331-369. Une étude de cas qui explore la relation entre histoire, fiction et
vérité à l’exemple d’un texte dans lequel l’auteur raconte son histoire de conversion du Judaïsme au
Christianisme est Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Herrmann le Juif. Autobiographie, histoire et
fiction, Paris, 2003.
130
Ainsi la définition donnée dans la présentation qui accompagne la base de données en ligne des
écrits du for privé, www.ecritsduforprive.fr/presentation.htm
50
personnes en fonction officielle. Il est d’autant plus important d’insister sur ce point que les
mémoires et autobiographies,131 qui sont un élément clé de notre corpus, sont résolument
131
La littérature sur l’autobiographie en tant que genre est immense, car elle est, depuis Rousseau, un
sujet classique des études littéraires. Cf. Martina Wagner-Egelhaaf, Autobiographie, Stuttgart/Weimar,
2ième éd. 2005 (Sammlung Metzler 323) ; Linda Anderson, Autobiography, Londres, 2001 ; Sidonie
Smith/Julia Watson, Reading Autobiography. A Guide for Interpreting Life Narratives, Minneapolis,
2001 ; Günter Niggl, ed., Die Autobiographie. Zu Form und Geschichte einer literarischen Gattung,
Darmstadt, 1989 ; Jürgen Lehmann, Bekennen, erzählen, berichten. Studien zu Theorie und Geschichte
der Autobiographie, Tübingen, 1988 (Studien zur deutschen Literatur 98) ; William C. Spengemann,
The Forms of Autobiography. Episodes in the History of a Literary Genre, New Haven, 1980. Une
œuvre généraliste, mais avec plusieurs contributions sur l’époque moderne est Sabine CoelschFoisner, ed., Fiction and Autobiography. Modes and Models of Interaction, Francfort-sur-le-Main et
al., 2006 (Salzburg Studies in English Literature and Culture 3). Parmi la multitude d’études sur
l’autobiographie dans certains pays, langues, ethnies, et groupes sociaux, il convient de nommer celui
de Jeremy Popkin sur les autobiographies d’historiens, Jeremy D. Popkin, History, Historians, and
Autobiography, Chicago, 2005. Pour des études concentrées sur l’époque moderne cf. Ronald
Bedford, ed., Early Modern Autobiography. Theories, Genres, Practices, Ann Arbor, 2006 ; Elizabeth
Heale, Autobiography and Authorship in Renaissance Verse. Chronicles of the Self, Basingstoke,
2003; Günter Niggl, Geschichte der deutschen Autobiographie im 18. Jahrhundert. Theoretische
Grundlegung und literarische Entfaltung, Stuttgart, 1977. Il faut aussi nommer la monumentale
œuvre de Georg Misch, Geschichte der Autobiographie, Francfort-sur-le-Main et al., 1907-1969.
L’énorme durée s’explique par le fait que les derniers volumes ont été édités après la mort de Misch.
Son œuvre entreprend d’écrire une histoire de l’autobiographie de l’Antiquité jusqu’au XIX e siècle.
Une étude en langue française qui essaye d’exposer les problèmes théoriques de l’autobiographie est
celle de Philippe Lejeune ; l’auteur, qui emprunte son titre programmatique à Rimbaud, combine
l’analyse d’autobiographies de grands poètes avec ceux de personnages peu connus, allant jusqu’à
s’interroger sur le statut autobiographique des entretiens enregistrés par les ethnologues, cf. Philippe
Lejeune, Je est un autre. L’autobiographie de la littérature aux médias, Paris, 1980. Les études sur
l’autobiographie se sont combinées avec une multitude de nouveaux courants en historiographie.
Ainsi, le sujet de l’histoire des maladies mentales est abordé dans Katharine Hodgkin, Madness in
Seventeenth-Century Autobiography, Basingstoke, 2007. Pour la dimension sexuée cf. Renate Hof,
ed., Inszenierte Erfahrung. Gender und Genre in Tagebuch, Autobiographie, Essay, Tübingen, 2008
(Stauffenburg Colloquium 64) ; Sharon Cadman Seelig, Autobiography and Gender in Early Modern
Literature. Reading Women’s Lives, 1600-1680, Cambridge, 2006. Le « tournant spatial » est introduit
dans le champ de l’autobiographie par le projet que Martina Wagner-Egelhaaf et son équipe
51
publics. Souvent, ils sont déjà publiés du vivant de leur auteur, et il s’agit ainsi plus de prises
de position dans une sphère publique que de réflexions privées. Nos auteurs sont presque tous
des acteurs de la politique ;132 leurs écrits autobiographiques sont donc des prises de position
qui s’inscrivent dans le champ politique. Les mémoires d’acteurs politiques sont d’ailleurs
aussi des tentatives de façonner l’image de soi dans une future histoire de France ; des auteurs
comme par exemple la Grande Mademoiselle savent déjà de leur vivant qu’ils vont figurer
dans l’histoire de leur siècle.
Dans cette étude, nous allons privilégier le terme d’ego-documents. D’une part, c’est la seule
notion dans ce champ qui est établie de façon internationale, et qui épargne donc à l’historien
de créer des termes nouveaux comme le serait celui des « témoignages de soi-même ».
D’autre part, il convient mieux aux documents des courtisans que la notion des écrits du for
privé : les courtisans, eux, étaient en quelque sorte des « hommes publics », et leurs relations
personnelles sont donc, moins peut-être que celles des autres Français de l’époque, des
relations « privées ». Leurs amitiés sont des amitiés politiques. Comme nous venons de dire,
ce n’est pas une critique de la notion même des écrits du for privé ; mais nous souhaitons
éviter le possible malentendu qu’elle pourrait impliquer si l’on l’applique à notre domaine, à
savoir l’idée que les écrits autobiographiques des courtisans, et avec elles les amitiés décrites
dans ces textes, appartiendraient à un domaine privé, séparé de celui de la politique.
Lorsque l’on travaille avec de telles sources, on est confronté au problème de la présentation
de soi (le « self-fashioning » de la tradition historiographique anglo-saxonne) et de l’écriture
autobiographique à l’époque moderne.
Les lettres suivent encore des modèles bien définis, comme on le voit dans les manuels
épistolaires ; il n’y a pas de manuels pour les mémoires, mais ces textes aussi semblent mettre
en valeur moins une vie radicalement singulière et individuelle que de souligner que leur
auteur a rempli la position sociale qui lui était échue. Le genre des mémoires s’épanouit à
partir du XVIe siècle. Jean-Marie Goulemot souligne le fait qu’à partir de ce temps, chaque
événement important produit bien des mémoires par des personnes qui l’ont vu, vécu, y ont
poursuivent actuellement à Münster, « Topographien der Autobiographie », http://www.unimuenster.de/Germanistik/topographien_der_autobiographie/
132
Le phénomène de l’auteur qui est acteur et de l’acteur historique qui est aussi auteur a été analysé
par Christian Jouhaud qui lui a dédié plusieurs études. Pour une étude de cas cf. par exemple Christian
Jouhaud, « L'autobiographie comme histoire immédiate. Marie Dubois valet de chambre de Louis
XIV », in Jakab Albert Zsolt/Keszeg Anna/Keszeg Vilmos, eds., Emberek, életpályák, élettörténetek,
Kolozsvár, 2007, p. 29-51.
52
participé.133 Dans nos recherches, nous avons pu observer que les mémoires du XVIIe siècle
sont beaucoup plus détaillés que ceux du XVIe. Un texte comme par exemples les
Commentaires de Blaise de Monluc est centré sur une énumération des batailles auxquelles
l’auteur a pris part ; par contre, au XVIIe siècle, les mémoires deviennent de plus en plus
loquaces, voire même bavards. Après la période examinée ici, ce développement culminera
dans l’œuvre monumentale de Saint-Simon, énormément riche en détails.
Pourquoi ce développement ? Winfried Schulze renvoie à juste titre au fait que c’est
probablement une multitude de facteurs qui ont facilité l’essor de l’autobiographie au cours de
l’époque moderne. Il nomme l’augmentation générale de la capacité de lire et écrire, la
répartition de la communication écrite dans le commerce et dans l’administration, le fait que
le papier devient de plus en plus facilement disponible, l’éducation intensifiée, la mobilité
sociale croissante, enfin les débuts d’une sphère privée, ceux des réflexions sur la psychologie
et humaine et ceux d’un marché littéraire.134 Dans le cas de nos textes, la structure de la
société de la cour et de la capitale a probablement intensifié ce développement : quand un
courtisan connu écrivait ses mémoires, il pouvait être sûr que les autres membres des élites de
la cour et de la ville de Paris liraient ce texte, et qu’il trouverait peut-être même des lecteurs
parmi le peuple de Paris. Ce fait est bénéfique pour notre analyse : les auteurs avaient, bien
sûr, intérêt à montrer leur propre rôle d’une manière favorable. Pour ce faire, il était important
de dépeindre le contexte de manière aussi crédible que possible – car bien des lecteurs des
textes étaient eux-mêmes familiers avec ce milieu. Les énoncés sur la vie quotidienne à la
cour dans ces textes sont donc probablement fiables – parce que les auteurs y avaient un
intérêt personnel.
Les études récentes sur les ego-documents ont postulé que le sujet ne serait pas compris de
même façon sous l’Ancien Régime et à l’époque contemporaine. D’après cette théorie, les
auteurs de l’Ancien Régime ne se conçoivent pas comme des sujets complètement autonomes
et uniques dans leur originalité qui s’opposeraient au monde extérieur, les deux domaines,
l’intériorité autonome opposée à un monde extérieur tout aussi clos, étant hermétiques l’un
133
Jean-Marie Goulemot, Les pratiques littéraires ou la publicité du privé, in : Philippe Ariès/Georges
Duby, eds., Histoire de la vie privée, op. cit., tome 3 : De la Renaissance aux Lumières, p. 371-405, ici
p. 390.
134
Winfried Schulze, « Ego-Dokumente: Annäherung an den Menschen in der Geschichte », op. cit.,
p. 427.
53
par rapport à l’autre.135 Même si, à l’époque contemporaine aussi, l’indépendance du sujet
n’est qu’une fiction, cette affirmation n’est même pas imaginable pour l’époque précontemporaine.136 Les auteurs de cette époque ne veulent pas présenter au lecteur des carmina
non prius cantata, mais ils veulent plutôt se rassurer d’eux-mêmes : ils soulignent et affirment
leur position sociale – dans notre cas leur état noble. Bien sûr, ils se mettent en scène dans
leur propre vie et pratiquent la présentation de soi137 mais cette stylisation de leur vie n’a pas
pour but – ou du moins pas uniquement – la présentation d’une personnalité dont on
soulignerait l’unicité mais bien plus la représentation des qualités spécifiques de l’ordre
auquel l’auteur appartient. Jonathan Dewald a attiré avec raison l’attention sur le fait qu’il
existe dans la noblesse française du XVIIe siècle un individualisme prononcé,138 mais ce serait
une erreur de considérer qu’il s’agit du même que l’individualisme de l’homme contemporain
qui considère le lieu géographique et social d’une personne plus comme des données
secondaires que comme des éléments constitutifs de cette personne. Souvent, les textes
autobiographiques de la noblesse de l’époque moderne sont ce que nous proposons d’appeler
des autobiographies didactiques, c'est-à-dire des textes adressés tout d’abord aux propres
enfants de l’auteur qui sont alors incités à imiter les succès de l’auteur et – surtout – à éviter
de faire les même erreurs.139 Il s’agit donc de montrer comment et avec quel degré de réussite
135
Andreas Bähr, « Furcht, divinatorischer Traum und autobiographisches Schreiben in der Frühen
Neuzeit », Zeitschrift für Historische Forschung, 34, 2007, p. 1-32, ici p. 29.
136
Eva Kormann, Ich, Welt und Gott, op. cit., Cologne/Weimar/Vienne, 2004, p. 5.
137
La contribution fondamentale pour la notion de « self-fashioning » est Stephen Jay Greenblatt,
Renaissance Self-fashioning, Chicago, 1980.
138
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience and the Origins of Modern Culture. France, 1570-1715,
Berkeley/Los Angeles/Oxford, 1993, p. 3, pose le problème « to understand how an individualistic,
skeptical, and in many ways anxious culture emerged within a ‚society of orders.‘ »
139
Ainsi, le marquis de Beauvais-Nangis s’adresse à son fils dans le prologue de ses mémoires :
« Mon fils, vous voyant en aage d’entrer en la Court, j’ay creu qu’il n’estoit pas hors de propos de
vous faire un discours de la fortune de vostre grand-père, lequel ayant esté l’un des plus galands
hommes de son temps, ayant espéré et mérité les plus belles charges de France, néant-moings n’a
raporté autre rescompanse de ses services que quantité de debtes, et la réputation d’avoir esté plus
homme de bien et d’honneur que bon courtisan. J’y adjousteray aussy quelque chose, non pas de ma
fortune, car je n’en eûs jamays ; seulement je vous diray ma conduite à la Court, afin que vous
apreniés par les défauts que je vous y remarqueray de vous y conduire plus prudemment que moy. »
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires du marquis de Beauvais-Nangis et Journal du
54
le narrateur a rempli le rôle social qui lui était échue par sa naissance dans une famille noble.
C’est justement pour cela que les ego-documents sont intéressants dans le cadre d’une étude
structurelle de l’amitié : comme le sujet n’a pas besoin d’être original pour être lui-même, la
relation amicale non plus n’a pas besoin d’être à ce point unique qu’elle serait très différente
des autres amitiés. Au contraire, on manifeste sa sympathie pour l’ami à travers des signes qui
sont compréhensibles par tous car utilisés par tous.
Ceci est aussi valable pour les lettres. Ici aussi certaines formulations paraissent rebattues au
lecteur d’aujourd’hui parce qu’elles sont conventionnelles. Une telle impression est aussi le
produit des schémas de perceptions et de l’échelle des valeurs contemporains dans lesquels
l’originalité et la création sont considérées comme des valeurs positives et l’expression
conventionnelle au contraire comme négative. Il n’en est pas de même sous l’Ancien Régime.
Le respect des conventions ne signifie pas que l’on ne se donne pas de mal intellectuellement
pour l’ami (car des signes tels que la poésie d’occasion montrent que l’on se donne de la peine
pour eux) mais que l’on respecte son rang social. Ainsi, il est possible, à partir des passages
formels des lettres, de formuler des remarques sur ce qui est normal dans les relations
amicales.
L’histoire du moi est cependant difficile. Elle rencontre les mêmes problèmes que l’histoire
des émotions :140 les deux s’occupent de phénomènes qui ont lieu essentiellement à l’intérieur
de l’homme. Ainsi, ils sont inaccessibles à l’observation directe par l’historien. Celui-ci se
trouve forcé à interpréter des expressions linguistiques pour ces mêmes phénomènes par les
personnes mêmes qui en sont concernées – ou, dans le cas des émotions, aussi d’observateurs
qui ont vu le comportement des personnes concernées. Dans le cas d’un observateur, le
procès du marquis de La Boulaye, ed. Louis Jean Nicolas Monmerqué/Alphonse-Honoré Taillandier,
Paris, 1862, p. 1.
140
Pour l’histoire des émotions, qui est un domaine encore jeune, cf. maintenant Ute Frevert, ed.,
Geschichte der Gefühle, Gœttingue, 2009 (Geschichte und Gesellschaft 35/2). Cf. en outre Elodie
Lecuppre-Desjardin, ed., Emotions in the heart of the city (14th-16th century), Turnhout, 2005
(Studies in European urban history 5) ; Anne Fuchs, ed., Sentimente, Gefühle, Empfindungen. Zur
Geschichte und Literatur des Affektiven von 1770 bis heute, Wurtzbourg, 2003; Claudia Benthien, ed.,
Emotionalität. Zur Geschichte der Gefühle, Cologne/Weimar/Vienne, 2000 (Literatur-KulturGeschlecht: Kleine Reihe 16). Une œuvre particulièrement importante dans ce domaine est William
M. Reddy, The Navigation of Feeling. A Framework for the History of Emotions, Cambridge, 2001.
Une étude de cas est Anne-Claude Ambroise-Rendu, ed., L’indignation. Histoire d’une émotion (XIXeXXe siècles), Paris, 2008.
55
problème saut aux yeux : si quelqu’un a vu un roi rire ou pleurer, il peut exprimer des
hypothèses concernant la question de savoir s’il s’agit d’expressions « authentiques » ou d’un
spectacle, d’une mise en scène bien calculée. Il serait trop simpliste, cependant, de supposer
que les ego-documents nous livrent des énoncés beaucoup plus fiables sur les émotions et sur
le moi. On entre ici dans le domaine de la présentation de soi, et les textes contiennent donc
des éléments qui mettent en valeur leur auteur. Le moi, en tant que tel, reste en fin de compte
inaccessible à l’historien, ainsi que l’émotion. Certes, Paul D. McLean affirme à juste titre
que l’individu n’entre pas tout fait dans ses relations sociales, mais que ces relations sociales
– et donc les réseaux dans lesquels il est impliqué – façonnent à leur tour la personnalité des
acteurs, tout comme ceux-ci façonnent le réseau et la manière d’agir dans les relations
sociales.141 Cependant, il est probablement plus prometteur d’appliquer cette perspective, qui
est très judicieuse, sur le comportement des hommes que sur le noyau de leur personnalité. La
pression sociale, le façonnement de la personnalité par l’entourage peuvent nous aider à
expliquer pourquoi différents nobles se comportent souvent de la même façon, pourquoi le
courtisan se comporte en bon courtisan ; mais il est difficile de savoir s’il le fait de bon gré ou
à contrecœur. Qui plus est, l’historien est confronté à des mots d’une langue concrète, et il ne
sait pas si derrière eux se cachent vraiment les mêmes émotions que derrière leurs équivalents
– s’ils en ont – dans d’autres langues. En linguistique, ces problèmes sont connus depuis
longtemps, comme le montre le travail d’Anna Wierzbicka.142 Cette problématique mène vite
au problème des universels linguistiques, c’est-à-dire à la question de savoir s’il y a des
éléments de base qui sont communs à toutes les langues – il est significatif que ce problème
est au cœur du travail d’Anna Wierzbicka et de son école.143 Or, une telle question ne peut
141
Paul D. McLean, The Art of the Network. Strategic Interaction and Patronage in Renaissance
Florence, Durham/Londres, 2007, p. 1f.
142
Anna Wierzbicka, Emotions across languages and cultures. Diversity and universals, Cambridge,
1999.
143
L’idée fondamentale de cette école linguistique est de comparer autant de langues que possibles et
d‘éliminer progressivement tous les éléments qui manquent dans une d’entre elles. A la fin, l’idée est
d’avoir un répertoire d’éléments universels qui seraient à la base de toutes les langues et qui
permettraient, par leur combinaison, des traductions sans équivoque. Cf. Anna Wierzbicka, A
Conceptual Basis for Intercultural Pragmatics and World-Wide Understanding, Essen, 2006 (Paper :
Series A, general & theoretical papers / LAUD, Linguistic Agency, Universität-Gesamthochschule
Essen 677) ; idem, Cross-Cultural Pragmatics. The Semantics of Human Interaction, Berlin, 2ième éd.
2003 ; idem, Understanding Cultures through their Key Words. English, Russian, Polish, German,
56
qu’excéder les forces de l’historien, qui ne peut pas méthodiquement créer des corpus
d’énoncés comme le peut le linguiste qui interroge les informateurs. Il est donc difficile pour
l’historien de juger si le « moi », le « self », le « Ich », le « Selbst », le « ego », voire
« l’individu » renvoient vraiment tous au même « objet » dont on pourrait écrire une histoire.
Inévitablement, cependant, une telle histoire impliquerait aussi la psychologie historique,144
qui soulève à son tour des problèmes méthodologiques énormes : comment appliquer les
préceptes de la psychologie, développés essentiellement pour dialoguer avec un patient
présent, à des personnes qui ne sont connus que par des textes ? Nous sommes très sceptiques
en ce qui concerne la possibilité de trouver le moi derrière le texte et d’en identifier les traits
de caractère. L’historien, lui, devra se tenir au moi dans le texte, qui est toujours une
présentation de l’auteur, qui reflète la manière dont il veut être vu par les lecteurs ; on ne peut
pas en déduire nécessairement la vie intérieure de l’auteur du texte.
Si les présentations de soi dans les textes permettent à écrire une histoire linéaire du moi du
moins dans le texte n’est pas sûr non plus : les textes autobiographiques ont chacun leur
contexte social et politique ; ainsi, un texte par un paysan ou par un aristocrate ne peuvent pas
être utilisés tous les deux pour construire, par exemple, l’individu à la Renaissance. Qui plus
est, l’idée d’une naissance de l’individu moderne et contemporain à la fin du Moyen Âge,
chère à Jacob Burckhardt,145 est problématique en tant que telle : l’homme médiéval n’a-t’il
and Japanese, New York, 1997 (Oxford studies in anthropological linguistics 8) ; idem, Semantics.
Primes and Universals, Oxford, 1996 ; idem, Semantics, Culture, and Cognition. Universal Human
Concepts in Culture-Specific Configurations, New York, 1992.
144
Pour la psychologie historique cf. Lloyd DeMause, Foundations of Psychohistory, New York,
1982, traduit en allemand comme idem, Was ist Psychohistorie? Eine Grundlegung, Gießen, 2000 ;
Carol Z. Stearns, ed., Emotion and Social Change. Toward a New Psychohistory, New York, 1988;
Geoffrey Cocks, Psycho-history. Readings in the Method of Psychology, Psychoanalysis, and History,
New Haven, 1987; Philip Pomper, The Structure of Mind in History. 5 Major Figures in
Psychohistory, New York, 1985; Mel Albin, ed., New Directions in Psychohistory. The Adelphi
Papers in Honor of Erik H. Erikson, Lanham, Maryland, 1980; George M. Kren, Varieties of
Psychohistory, New York, 1976 ; une position critique est prise par David E. Stannard, Shrinking
History. On Freud and the Failure of Psychohistory, New York, 1980.
145
Cf. Jacob Burckhardt, Die Kultur der Renaissance in Italien. Ein Versuch, ed. Hubert Locher,
Stuttgart, 12ième éd. 2009 [1ière éd. 1860]. Bien sûr, la proposition forte de Burckhardt a suscité des
oppositions ; un aperçu en est donné par Volker Reinhardt, Die Renaissance in Italien. Geschichte und
57
donc pas été un individu ? N’a-t’il pas, lui aussi, confessé individuellement ses péchés, aspiré
individuellement à la rédemption, craint individuellement l’enfer ? Sans vouloir commencer
une discussion sur l’universalité de l’individu, il n’est pas judicieux, selon nous, de postuler
une naissance de l’individu en Occident seulement à l’aube de l’époque moderne. Le
christianisme, avec son idée de responsabilité individuelle, a toujours dû susciter une
conscience de l’individualité de chacun. Cependant, on ne peut nier qu’au cours de l’époque
moderne, des carrières individuelles plus variées deviennent possibles. Cela a probablement
sensibilisé les hommes pour l’individualité de chacun, de son caractère, de sa biographie.
Mais il est peut-être plus raisonnable de décrire cela comme un essor de l’individualisme146
que comme une naissance de l’individu.
L’amitié nobiliaire, cependant, n’est pas le domaine ou s’exprime cet individualisme, ou du
moins, il s’y exprime peu. A la cour, les amitiés sont profondément politiques et obéissent
donc aux coutumes de la sphère politique. Pour gagner des amis, il est plus prometteur de se
tenir aux mœurs établies que d’affirmer une individualité marquée. Comme nous allons le
montrer, les amitiés entre courtisans nobles présentent bien des modes de comportement
ritualisés. Ce ne sera qu’avec les Lumières qu’il deviendra courant d’exprimer fortement son
individualité dans les amitiés, au lieu de rassurer les amis par un comportement conforme aux
rôles sociaux et ainsi aux expectations sociales.
La grande quantité des sources qui nous sont parvenues et aussi leur « densité », c’est-à-dire
le fait qu’elles sont étroitement liées entre elles permettent de combiner et de contextualiser
ces ego-documents de diverses façons. Dans certains cas il y a des lettres et des mémoires
écrits par la même personne, Bussy-Rabutin par exemple. Parfois, les auteurs de lettres, en
particulier le prince de Condé, apparaissent dans des mémoires. D’autres fois, les auteurs de
mémoires sont décrits dans d’autres mémoires.
Ce dernier cas permet d’introduire un autre genre qui a cela de commun avec les mémoires
qu’elle appartient aux « sources-tradition » narratives mais s’en différencie parce qu’il ne
s’agit pas d’ego-documents : il s’agit ici des sources historiographiques de l’époque. Leur
manipulation exige une approche tout aussi critique que pour les mémoires dans la mesure où
il faut tenir compte du fait que les règles du genre se sont modifiées depuis le XVIIe siècle.
Kultur, Munich, 2ième éd. 2007, p. 9-13, qui est lui-même un adversaire prononcé du modèle de
Burckhardt.
146
Pour l’histoire de l’essor de l’individualisme, il faut nommer la grande étude de John Jeffries
Martin, Myths of Renaissance Individualism, Basingstoke, 2004.
58
Christian Jouhaud indique que le terme de littérature, dans son sens actuel, n’apparaît que
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.147 L’historiographie en tant que discipline
académique dotée d’un appareil méthodologique rigoureux n’apparaît qu’au XIXe siècle.148 Il
serait donc trop facile de dire que l’historiographie a été un genre littéraire qui se serait par la
suite transformé en une science au sens d’une discipline académique; la catégorisation
opposant littéraire et scientifique (ou pour le dire dans les termes consacrés utilisés par la
critique littéraire, le couple factuel et fictionnel) est une spécificité contemporaine.
L’historiographe de l’Ancien Régime ne se comprend pas comme un poète qui pourrait écrire
ce que bon lui semble mais pas non plus un savant universitaire qui doit s’en tenir aux règles
scolastiques de la dissertation puisque l’histoire n’est pas encore, au XVIIe siècle, une
discipline académique. L’historien doit raconter ce qui se passe mais doit le faire de façon
attractive. Après tout, Louis XIV ne fait pas appel à un professeur de la Sorbonne pour être
son historiographe officiel mais à Jean Racine. Ce n’est donc pas celui qui écrit les meilleurs
traités mais celui qui sait le mieux composer des tragédies qui est appelé à remplir ce rôle.149
147
Christian Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, 2000, p. 20.
148
Pour ce processus de « Verwissenschaftlichung », comme il est décrit en allemand, cf. Markus
Völkel, Geschichtsschreibung. Eine Einführung in globaler Perspektive, Cologne/Weimar/Vienne,
2006, p. 279-283. – L’histoire de l’historiographie est un champ immense ; de plus, ses synthèses
servent souvent comme introductions à la méthode historique. Elle a produit en outre beaucoup
d’œuvres sur des auteurs individuels, ou sur l’histoire et les perspectives de certains courants et
méthodes en histoire. Parmi les œuvres généralistes, nous citons le volume collectif récent édité par
Jan Eckel/Thomas Etzemüller, eds., Neue Zugänge zur Geschichte der Geschichtswissenschaft,
Gœttingue, 2007 ; puis deux synthèses monumentales qui toutes les deux couvrent l’histoire de
l’historiographie de l’Antiquité jusqu’au présent, à savoir Mirjana Gross, Von der Antike bis zur
Postmoderne. Die zeitgenössische Geschichtsschreibung und ihre Wurzeln, Cologne/Weimar/Vienne,
1998, et Erhard Wiersing, Geschichte des historischen Denkens. Zugleich eine Einführung in die
Theorie der Geschichte, Paderborn, 2007. Un livre de référence très utile qui présente 228 œuvres
classiques en histoire est Volker Reinhardt, ed., Hauptwerke der Geschichtsschreibung, Stuttgart,
1997. Il y a, en outre, des livres spécialisés sur l’histoire de l’historiographie qui traite d’une période
historique ; nous citons à titre d’exemple deux livres sur l’histoire de l’histoire médiévale, à savoir
Alain Guerreau, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire du Moyen Age au XXIe siècle ?, Paris,
2001, et Ovidio Capitani, Medievistica e medievisti nel secondo novecento. Ricordi, rassegne,
interpretazioni, Spolète, 2003 (Collectanea 11).
149
Aristote estime la tragédie beaucoup plus que la comédie, car, comme il l’explique dans le sixième
chapitre de la Poétique, c’est la tragédie qui traite des sujets importants. La « doctrine classique »
59
Le lecteur ne doit donc pas partir du principe que l’auteur de textes historiques a inventé les
événements qu’il rapporte, mais il doit prendre en compte le fait que le discours est stylisé,
lissé, dramatisé et fait très probablement appel à la rhétorique. Ces sources sont à considérer
avec circonspection s’il s’agit de retracer les événements concrets ; en revanche, elles sont
bien adaptées pour une étude concernant les représentations, idéaux et pratiques récurrents.
Cela vaut aussi pour les autobiographies : même s’il faut se méfier de croire que tout
événement présenté dans ces textes s’est passé tel quel, les textes peuvent nous renseigner sur
les pratiques et modes de comportement qui étaient courants dans la société de cour.150
A l’inverse, la littérature de colportage, comme les Historiettes de Tallemant des Réaux, est à
manier avec plus de précautions. Il ne faut en aucun cas prendre à la lettre les scandales qui y
sont rapportés. Cependant il ne faut pas laisser ce genre complètement de côté. Il cherche à
mettre en scène le scandale ; pour qu’il soit efficace, il a besoin d’un cadre qui, lui, doit être
crédible. Il faut donc lire entre les lignes : l’action principale est dans ce cas moins
intéressante que les choses qui sont racontées en passant. De nombreux petits détails de
l’arrière-plan peuvent livrer des conclusions intéressantes d’autant plus que cette littérature
place souvent ses récits scandaleux dans des situations quotidiennes. Il est ainsi possible
d’observer des situations peu spectaculaires qui n’ont pas été tenues pour dignes d’être
rapportées dans des mémoires ni n’ont été spécialement expliquées dans des lettres à cause de
leur évidence.
s’oriente sur Aristote, et tient pour cette raison la tragédie dans un estime particulièrement haut ; il
n’est ainsi pas surprenant que ce soit Racine, l’auteur de tragédies le plus fameux de son époque, qui
est nommé historiographe du roi. Pour la Poétique cf. Aristote, La poétique, ed. Gérard Lambin, Paris,
2008. Pour une édition allemande Aristoteles, Poetik, ed. Arbogast Schmitt, Darmstadt, 2008
(Aristoteles, Werke in deutscher Übersetzung tome 5).
150
L’argumentation que nous présentons ici pour les sources historiographiques de l‘époque moderne
correspond au raisonnement fait par Moses Finley en ce qui concerne les œuvres d’Homère. Finley ne
considère pas les deux grandes épopées du poète grec comme des sources qui nous renseigneraient sur
une éventuelle guerre de Troie qui aurait vraiment eu lieu, ou même sur les détails de cette guerre ;
elles nous disent beaucoup, en revanche, sur la vie sociale, économique et culturelle ainsi que sur les
coutumes des Grecs au temps d’Homère, cf. Moses Finley, The World of Odysseus, New York, 1954,
traduit en allemand comme idem, Die Welt des Odysseus, Munich, 2ième éd. 1979, surtout les chapitres
3, 4, et 5, qui traitent respectivement des possessions et du travail, de la maison, la famille et la
communauté et des mœurs et valeurs.
60
En complément, certains textes philosophiques et littéraires ont été utilisés mais pas de façon
systématique, certains textes étant incontournables pour la mise en contexte de quelques
sources. La société de cour a deux types de rapports avec la littérature. D’une part, elle est
lectrice de littérature tant antique que moderne, et d’autre part elle est présente dans les
sources de sa propre époque qui s’inspirent souvent de cette société.
Les sources antiques sont globalement instructives, et elles le sont d’autant plus dans les cas
où l’on sait que la noblesse moderne les a vraiment lues. Roger Chartier en France et l’école
de Constance dans la critique littéraire en Allemagne ont, à juste titre, dirigé leurs efforts vers
le lecteur en tant que récepteur actif qui ne consomme pas les textes littéraires passivement
mais qui les assimile de façon productive et les combine avec ses propres idées.151 Cela vaut
par exemple pour un auteur comme Plutarque qui a été une lecture prisée pour l’éducation des
nobles. Il faut aussi ajouter que les classiques antiques influencent les nobles, même s’ils ne
les ont pas directement lus. Ici, ce sont des auteurs comme Cicéron ou Aristote qu’il faut
évoquer. Ils sont présents à travers leurs idées, des citations, des extraits et des résumés même
pour ceux qui n’ont jamais eu le texte original entre les mains – le XVIIe siècle est une époque
à ce point fascinée par l’Antiquité que ses formes culturelles sont imprégnées de références à
cette époque.
De l’autre côté se trouvent les témoignages littéraires du Siècle classique. Ils ne sont
naturellement pas employés systématiquement ici mais seulement en guise de complément.
Leur lecture est cependant instructive parce que le cercle ici étudié est le public pour lequel
ces œuvres ont été écrites ; les personnages que nous analysons font partie de ce milieu de « la
cour et la ville », qui rassemble les lecteurs et spectateurs auxquels les poètes du Siècle
classique français s’adressent en première ligne. De plus, certains nobles – en particulier
Condé – y apparaissent en tant que protecteurs ou mécènes des écrivains et nombreux sont
ceux qui écrivent eux-mêmes comme La Bruyère ou La Rochefoucauld. On peut ainsi
151
Pour les recherches de Roger Chartier sur l’histoire de la lecture cf. Roger Chartier, L’Ordre des
livres. Lecteurs, auteurs, bibliothèques en Europe entre XIVe et XVIIIe siècle, Aix-en-Provence, 1992;
idem, ed., Histoires de la lecture. Un bilan des recherches, Paris, 1995. Pour la théorie de la réception
de la littérature, développée par l’école de Constance cf. Wolfgang Iser, Der implizite Leser.
Kommunikationsformen des Romans von Bunyan bis Beckett, Munich, 2ième éd. 1979 (UTBTaschenbücher 163) ; idem, Der Akt des Lesens. Theorie ästhetischer Wirkung, Munich, 3ième éd. 1990
(UTB-Taschenbücher 636) ; Hans Robert Jauß, Ästhetische Erfahrung und literarische Hermeneutik,
Francfort-sur-le-Main, 4ième éd. 1984 ; Rainer Warning, ed., Rezeptionsästhetik, Munich, 3ième éd. 1988
(UTB-Taschenbücher 303).
61
s’attendre à ce que les conceptions de l’amitié telles qu’elles sont répandues dans la société de
cour soient représentées dans cette littérature conçue pour et par cette société. Les documents
littéraires ne fournissent pas seulement des facettes supplémentaires aux représentations de
l’amitié, les représentations et les pratiques ici étudiées peuvent aussi aider à mettre en
contexte les textes classiques du Grand Siècle. C’est pourquoi cette étude peut aussi avoir de
l’intérêt pour une analyse littéraire qui ne se contenterait pas uniquement d’une analyse des
structures immanentes du texte.152
152
Une telle proposition se rapproche, bien sûr, des préceptes du New Historicism de Stephen
Greenblatt, un courant dans les études littéraires selon qui il faut prendre en considération le contexte
historique dans lequel une œuvre littéraire a été créée pour expliquer cette même œuvre, cf. Moritz
Baßler, ed., New Historicism. Literaturgeschichte als Poetik der Kultur, Tübingen, 2001, un recueil
qui rassemble des articles par et sur Greenblatt.
62
I.4. Contextes : Le milieu nobiliaire et la société de cour
L’histoire culturelle accorde actuellement plus d’attention au fait que les cultures sont bien
plus hétérogènes que l’on n’avait considéré par le passé. L’amitié dans la société de cour,
c'est-à-dire dans la haute et très haute noblesse n’est pas nécessairement identique aux formes
d’amitié d’autres milieux sociaux à la même époque – que ce soit sur le plan des pratiques ou
sur le plan des représentations. C’est cette circonstance qui rend nécessaire de considérer
aussi le milieu qui constitue le contexte du phénomène « amitié » dans notre étude. Nous
verrons à ce propos que la noblesse elle-même est loin d’être un ensemble homogène : la
haute noblesse et la petite noblesse sont différentes l’une de l’autre. Par ailleurs, ces
différences entre divers espaces sociaux sont particulièrement importantes quand on considère
l’amitié, le même noble pouvant se comporter différemment à la cour et en province.
La cour est un phénomène historique de la longue durée : née au Moyen Âge, son histoire en
France se prolonge jusqu’en 1789 sans interruption et jusqu’en 1870 avec des interruptions.153
153
Pour une vue d’ensemble de l’histoire de la cour française cf. Jean-François Solnon, La cour de
France, Paris, 1987. Une histoire comparative des cours européennes est entreprise dans Klaus
Malettke/Chantal Grell, eds., Hofgesellschaft und Höflinge an europäischen Fürstenhöfen in der
Frühen Neuzeit (15.-18. Jh.)/Société de cour et courtisans dans l‟Europe de l„époque moderne (XVeXVIIIe siècle), Münster et al., 2001. Une vue d’ensemble de l’histoire de l’historiographie de la cour
est donnée dans John Adamson, « Introduction. The Making of the Ancien-Régime Court, 15001700 », in idem, ed., The princely courts of Europe. Ritual, politics and culture under the ancien
régime, 1500-1750, Londres, 1999, p. 7-41, ici p. 9f. La cour de France est discutée dans ce livre par
Olivier Chaline, « The Kingdoms of France and Navarre. The Valois and Bourbon Courts, c. 15151750 », in ibid., p. 67-93. Une œuvre qui compare les cours des Bourbons et des Habsbourg est Jeroen
Duindam, Vienna and Versailles. The Courts of Europe‟s Dynastic Rivals, 1550-1780, Cambridge,
2003. L’exil d’une cour au XVIIIe siècle est discuté par Edward Corp, The Jacobites at Urbino. An
Exiled Court in Transition, Basingstoke, 2009. Pour les aspects économiques de la cour cf. Maurice
Aymard, ed., La cour comme institution économique, Paris, 1998, ainsi que Gerhard Fouquet, ed.,
Hofwirtschaft. Ein ökonomischer Blick auf Hof und Residenz in Spätmittelalter und Früher Neuzeit,
Ostfildern, 2006 (Residenzenforschung 21/Symposium der Residenzen-Kommission der Akademie
der Wissenschaften zu Göttingen 10). La nature de la cour comme un centre de représentation qui
démontre le pouvoir du prince à ses sujets tout comme aux cours concurrentes est soulignée par
l’étude récente de Sebastian Werr sur la cour de Bavière, qui met l’accent sur les fêtes et les opéras à
la cour, cf. Sebastian Werr, Politik mit sinnlichen Mitteln. Oper und Fest am Münchner Hof (16801745), Cologne/Weimar/Vienne, 2010. Les fêtes sont aussi le sujet d’une grande partie des
63
Il est superflu de préciser que la cour s’est modifiée au cours de cette très longue période.
Cependant, il n’est pas inintéressant d’observer ces modifications. La cour française
médiévale est une cour itinérante, au XVIe siècle elle n’a toujours pas de siège fixe. C’est
seulement Henri III qui rompt avec la tradition de la cour itinérante en établissant
contributions du volume collectif de Heinz Noflatscher sur la cour d’Innsbruck, Heinz Noflatscher,
ed., Der Innsbrucker Hof. Residenz und höfische Gesellschaft in Tirol vom 15. bis 19. Jahrhundert,
Vienne, 2005 (Archiv für österreichische Geschichte 138). L‘aspect de représentation est aussi analysé
dans Heiko Laß, ed., Hof und Medien im Spannungsfeld von dynastischer Tradition und politischer
Innovation zwischen 1648 und 1714. Celle und die Residenzen im Heiligen Römischen Reich
deutscher Nation, Munich/Berlin, 2008 (Rudolstädter Forschungen zur Residenzkultur 4). Les cours
sont aussi des centres intellectuels ; leur rôle comme lieux de production d’œuvres historiographiques
a été examinée dans le volume collectif de Markus Völkel, ed., Historiographie an europäischen
Höfen (16.-18. Jahrhundert). Studien zum Hof als Produktionsort von Geschichtsschreibung und
historischer Repräsentation, Berlin, 2009 (Zeitschrift für Historische Forschung. Beiheft 43). La
relation complexe entre les cours et les villes est analysée dans Werner Paravicini/Jörg Wettlaufer,
eds., Der Hof und die Stadt. Konfrontation, Koexistenz und Integration in Spätmittelalter und Früher
Neuzeit, Ostfildern, 2006 (Residenzenforschung 20). Les cérémonies de la cour, autre aspect
important de la vie quotidienne des cours, sont analysées pour la monarchie des Habsbourg dans le
volume collectif d’Irmgard Pangerl, ed., Der Wiener Hof im Spiegel der Zeremonialprotokolle (16521800). Eine Annäherung, Innsbruck/Vienne/Bozen, 2007 (Forschungen und Beiträge zur Wiener
Stadtgeschichte 47/Forschungen zur Landeskunde von Niederösterreich 31). Sur le rôle des femmes
dans la société de cour cf. l’étude d’Ute Essegern sur les princesses en Saxe, Ute Essegern, Fürstinnen
am kursächsischen Hof. Lebenskonzepte und Lebensläufe zwischen Familie, Hof und Politik in der
ersten Hälfte des 17. Jahrhunderts: Hedwig von Dänemark, Sibylla Elisabeth von Württemberg und
Magdalena Sibylla von Preußen, Leipzig, 2007 (Schriften zur sächsischen Geschichte und
Volkskunde 19). Il y a aussi des études qui entreprennent des comparaisons entre les cours de l’Europe
médiévale et moderne et celles d’autres civilisations ; il faut mentionner Reinhardt Butz, ed., Hof und
Macht. Dresdener Gespräche II zur Theorie des Hofes, Berlin/Münster, 2007 (Vita curialis 1), ainsi
que les études que Jeroen Duindam a entreprises, en collaboration avec plusieurs chercheurs venus de
différents pays, cf. Jeroen Duindam/Metin Kunt/Tulay Arslan, eds., Royal Courts in Dynastic States
and Empires : a Global Perspective, Leyde, 2010 (à paraître) ; Jeroen Duindam, « Courts, Rulers and
Elites in Early Modern Europe and Asia : les extrêmes se touchent ? », in Peter Eich/Sebastian
Schmidt-Hofner/Christian Wieland, eds., Der wiederkehrende Leviathan. Staatlichkeit und
Staatswerdung in Spätantike und Früher Neuzeit (à paraître).
64
durablement la cour à Paris.154 Pendant la période qui nous intéresse, la cour est toujours
itinérante mais reste principalement en Île-de-France. Ce n’est qu’avec le déménagement à
Versailles que le roi s’installe dans une résidence fixe – et avec lui, la cour puisque la cour se
trouve là où se trouve le roi. Une cour sans roi serait une contradiction en soi.
En se fixant dans la région parisienne, la cour s’agrandit au sortir du Moyen Âge,
accompagnant en cela l’élargissement de l’administration royale, et finit par compter, à
l’époque de Versailles, plusieurs milliers de personnes. La dynamique sociale de base à la
cour, la rivalité des courtisans pour obtenir les faveurs du roi, existait déjà au Moyen Âge
mais la taille de la cour en nombre absolu n’est pas sans influence sur la vie courtisane
comme nous le verrons.155
L’agrandissement de la cour à l’époque moderne n’est pas un phénomène planifié mais suit
une forte dynamique propre. L’idée reposant sur les concepts de Norbert Elias selon laquelle
le roi force les nobles à vivre à la cour pour mieux les surveiller est par trop simplificatrice.
Chez Elias, la noblesse est « domestiquée » par le roi ; Jeroen Duindam a, à cause de cela,
porté une critique prononcé sur les théories d’Elias. Selon lui, les nobles ne sont pas du tout
des victimes du roi, au contraire, toutes les caractéristiques de la société de cour peuvent aussi
se lire comme des instruments de pouvoir aux mains des nobles. De plus, il explique que le
rang de naissance est un élément important dans l’organisation de la cour, c’est pourquoi la
place du courtisan individuel dans la société de cour n’est pas aussi précaire que l’affirme
Elias.156 Stuart Carroll a toutefois attiré l’attention avec raison sur le fait qu’Elias lui-même
154
Robert J. Knecht, The French Renaissance Court. 1483-1589, New Haven/Londres, 2008, p. xxiii.
Pour la cour d’Henri III, cf. Jacqueline Boucher, Société et mentalités autour de Henri III, 4 tomes,
Lille, 1981. Cf. aussi Xavier Le Person, « Practiques » et « Practiqueurs ». La vie politique à la fin du
règne de Henri III (1584 - 1589), Genève, 2002.
155
Les répercussions que la simple taille d’un groupe a sur celui-ci, indépendamment d’autres facteurs,
ont été décrites par Georg Simmel dans un article devenu classique, cf. Georg Simmel, « Die
quantitative Bestimmtheit der Gruppe », in idem, Soziologie. Untersuchungen über die Formen der
Vergesellschaftung, ed. Otthein Rammstedt, Francfort-sur-le-Main, 1992 (Georg Simmel
Gesamtausgabe tome 11), p. 63–159.
156
Jeroen Duindam, Myths of Power. Norbert Elias and the Early Modern European Court,
Amsterdam, 1994, p. 181. Dans ce livre, Duindam porte une critique fondamentale sur Elias ainsi que
sur la recherche qui s’est orientée sur lui; à côté d’Elias lui-même, Duindam porte sa critique
notamment sur Jürgen Freiherr von Kruedener, Die Rolle des Hofes im Absolutismus, Stuttgart ,1973
(Forschungen zur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte 19).
65
n’a jamais affirmé que le processus de civilisation et la création de l’Etat aient été accomplis
suivant un plan, mais que cette idée simpliste n’a été développée que par la suite dans
l’historiographie qui s’est orientée sur Elias. Chez Elias, le processus de civilisation est le
résultat spontané et non planifié, pour ainsi dire « émergent », de la compétition entre les
nobles.157 Sous l’influence de ce qu’il avait vécu pendant la Fronde, Louis XIV était en effet
méfiant vis-à-vis des bases de pouvoir de la noblesse dans les provinces ; mais le début de la
tendance d’une croissance de la cour avait de loin précédé la Fronde, et la Fronde des Princes,
justement, n’est pas la révolte de seigneurs provinciaux contre le pouvoir central mais celle de
puissants nobles vivant à la cour mobilisant leur assise provinciale pour obtenir leur part de ce
même pouvoir central. Les Frondeurs ont des buts divers et parfois contradictoires mais la
dissolution du royaume en une fédération lâche ou une confédération de plusieurs petites
unités n’en fait pas partie.
Ce qui attire les nobles de plus en plus nombreux à la cour à partir du XVIe siècle, ce n’est pas
la contrainte royale mais au contraire les chances qu’ils peuvent y saisir. Avec la croissance
de la cour se développe aussi la structure d’organisation de celle-ci : on crée sans cesse de
nouvelles charges pour les courtisans. La petite noblesse et la noblesse moyenne voient
s’ouvrir à elles des possibilités inespérées d’ascension. Le duc de Luynes, par exemple, bien
qu’il ne soit issu que de la petite noblesse provençale, parvient à devenir fauconnier du roi.
Cette fonction lui permet d’avoir un contact régulier avec le jeune Louis XIII, il devient son
favori et est élevé au rang de duc. Il finit même par obtenir la charge de connétable, c'est-àdire la charge militaire la plus haute qui existe en France.158
Parallèlement à la croissance de la cour, l’armée s’agrandit aussi ce qui augmente les besoins
d’argent et oblige la monarchie à augmenter les impôts. Pour pouvoir les imposer et les
prélever, le développement d’une administration est nécessaire.159 Cela mène à ce que les
postes à pourvoir se multiplient, mais aussi à ce qu’augmente la marge de manœuvre du roi
pour verser un salaire lié à un poste ou pour donner directement une gratification en argent à
un courtisan qu’il favoriserait particulièrement. Les revenus des nobles venant de leurs terres
ne peuvent être augmentés rapidement et surtout seulement dans des limites étroites en raison
des limitations des techniques agricoles employées. A l’inverse, à la cour, les nobles ont la
157
Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern France, op. cit., p. 308.
158
Pour Luynes cf. Sharon Kettering, Power and reputation at the court of Louis XIII, op. cit.
159
Pour ce développement cf. Ronald G. Asch, « Kriegsfinanzierung, Staatsbildung und ständische
Ordnung in Westeuropa im 17. und 18. Jahrhundert », Historische Zeitschrift, 268, 1999, p. 636-671.
66
possibilité d’augmenter de façon signifiante leurs revenus. Ariane Boltanski a montré en
s’appuyant sur le cas des ducs de Nevers que la structure des revenus des nobles dès le XVIe
siècle repose de moins en moins sur leurs revenus fonciers et de plus en plus sur des
payements royaux de diverses natures – pensions, cadeaux en argent, intérêts sur emprunt
pour des sommes d’argent mises à disposition par la noblesse pour la monarchie.160 Bien sûr,
l’aspect financier n’est qu’une incitation à acquérir de hautes charges entre plusieurs autres ;
le prestige qui y est lié est au moins aussi important. Et comme nous l’avons vu avec le duc de
Luynes, un favori peut aussi espérer une élévation à un rang supérieur. Mais pour bénéficier
de la faveur du roi et pouvoir aspirer à un poste, des visites régulières à la cour ne suffisent
pas. Louis XIV en particulier n’accorde les fonctions les plus importantes qu’aux personnes
qu’il connaît personnellement. En l’absence de mécanismes de recrutement standardisés161
pour des postes dans l’Eglise, dans l’armée et dans l’administration, cette façon de procéder
est aussi un mode de régulation pour se rendre compte si un candidat est apte à remplir les
fonctions que l’on veut lui attribuer. Mais elle a pour conséquence aussi de rendre
incontournable la présence à la cour pour quiconque veut faire carrière par le truchement de
160
Ariane Boltanski, Les ducs de Nevers et l‟Etat royal, op. cit., p. 131-169, montre comment des
échanges financiers de plus en plus complexes se nouent entre les Nevers et la monarchie.
161
Wolfgang Reinhard analyse cette situation d’une absence de procédés standardisés de recrutement
pour le cas des Etats pontificaux, cf. Wolfgang Reinhard, « Amici e creature », op. cit., p. 319; les
constatations de cet article sont également valables pour la France moderne. – Dans la France
moderne, il y a, bien sûr, un autre mécanisme à côté du recrutement par le truchement de relations
personnelles, c’est la vénalité des offices. Elle a été réexaminée récemment par Jean Nagle, Un orgueil
français. La vénalité des offices sous l‟Ancien Régime, Paris, 2008. Cf. en outre Christophe Blanquie,
Justice et finance sous l‟Ancien régime. La vénalité présidiale, Paris, 2001 ; Robert Descimon, « La
vénalité des offices et la construction de l’État dans la France moderne. Des problèmes de la
représentation symbolique aux problèmes du coût social du pouvoir », in idem/Jean-Frédéric
Schaub/Bernard Vincent, eds., Les Figures de l‟administrateur. Institutions, réseaux, pouvoirs en
Espagne, en France et au Portugal 16e-19e siècle, Paris, 1997, p. 77-93 ; idem, « La vénalité des
offices comme dette publique sous l’Ancien Régime français », in Jean Andreau/Gérard Béaur/JeanYves Garnier, eds., La dette publique dans l‟histoire, Paris, 2006, p. 177-242 ; Klaus Malettke, ed.,
Ämterkäuflichkeit: Aspekte sozialer Mobilität im europäischen Vergleich (17. und 18. Jahrhundert),
Berlin, 1980 (Einzelveröffentlichungen der Historischen Kommission zu Berlin 26) ; Ilja Mieck, ed.,
Ämterhandel im Spätmittelalter und im 16. Jahrhundert, Berlin, 1984 (Einzelveröffentlichungen der
Historischen Kommission zu Berlin 45) ; Roland Mousnier, La vénalité des offices sous Henri IV et
Louis XIII, Paris, 2ième éd. 1971.
67
postes attribués par le roi. C’est ainsi que naît la dynamique de la société de cour qui
s’alimente et se renforce elle-même : au moment où elle atteint une masse critique parce
qu’une grande partie de la haute et moyenne noblesse y réside, tous ceux qui continuent de se
tenir à l’écart courent le danger de ne plus appartenir à l’élite du royaume. Ceux qui restent
toujours à la campagne deviennent des hobereaux, vus par les courtisans comme ruraux,
provinciaux et incultes. De plus, c’est la cour qui lance les modes linguistiques ou
vestimentaires éphémères et changeantes ; par conséquent, ceux qui y reviennent après une
longue absence se font remarquer par leurs vêtements et leur langage démodés.162 Pour faire
partie de la société de cour, il ne suffit donc pas de s’y rendre régulièrement, on doit y passer
la plupart de son temps : le centre de la vie d’un noble doit se trouver à la cour. La société de
cour est donc une société de la présence ;163 ceci explique pourquoi l’amitié à la cour, comme
nous le verrons, est si fortement marquée par les interactions directes entre personnes
physiquement présentes telles que les gestes, les entreprises communes, les conversations
pleines d’esprit. Quitter la province peut aussi être intéressant car plus le temps passe, plus les
élites locales traditionnelles entrent en concurrence avec l’administration royale dont les
attributions s’élargissent. Au lieu de rester sur place pour lutter contre la marginalisation, la
solution la plus prometteuse est d’aller vers le centre, à la cour, et d’essayer de participer làbas au pouvoir central de l’Etat, pouvoir qui connaît un élargissement.
La croissance de la cour accompagne la fin de la monarchie itinérante. Il ne s’agit pas ici
d’une relation de cause à effet mais de deux évolutions simultanées et qui se renforcent
mutuellement : plus le nombre des courtisans est grand, plus il devient difficile pour la cour
de se déplacer ; mais une cour qui se déplace moins et moins loin permet aux nobles de
s’installer plus durablement, ce qui autorise aussi la présence d’une suite plus grande. Les
suites des Grands viennent ainsi grossir le nombre de courtisans (puisqu’elles sont composées
de petits nobles qui suivent les puissants) ainsi que le nombre de personnes présentes à la cour
(avec les serviteurs non nobles). Au cours du XVIIe siècle, la cour limite ses déplacements à
l’Île-de-France (auparavant, les rois se rendaient par exemple souvent dans les châteaux de la
162
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience and the Origins of Modern Culture, op. cit., p. 26f.
163
Pour la « société de la présence » ou « formation de liens sociaux entre personnes physiquement
présentes » (« Vergesellschaftung unter Anwesenden »), un concept que Rudolf Schlögl a forgé pour
l’analyse des villes en Europe à l’époque moderne cf. Rudolf Schlögl, « Kommunikation und
Vergesellschaftung unter Anwesenden. Formen des Sozialen und ihre Transformation in der Frühen
Neuzeit », Geschichte und Gesellschaft, 24, 2008, p. 155-224.
68
Loire), avant de s’installer en 1682 de façon permanente à Versailles. Puisque la politique se
joue désormais en Île-de-France, les grands nobles font aménager leurs hôtels particuliers à
Paris de façon somptueuse – ces hôtels sont, aujourd’hui encore, des éléments importants du
paysage parisien.164 Ainsi, les nobles sont tout autant intégrés dans la cour que dans la capitale
– et de cette façon naît le lien entre « la cour et la ville » qui sera décisif dans la culture
française du Grand Siècle puisque les artistes classiques adressent leurs œuvres à ce public.
Après la cour (c'est-à-dire concrètement le château que le roi habite à ce moment) et la
capitale, les nobles conservent un troisième point de repère avec leurs châteaux en province,
même si beaucoup d’entre eux ne s’y rendent plus très souvent.
La cour est un espace social différent de la province. Comme nous le verrons, le même
vocabulaire de l’amitié nobiliaire désigne à la cour des relations qui diffèrent de celles en
province au niveau des structures sociales. Le modèle du clientélisme développé par la
recherche sur l’époque moderne à partir des années 1970 correspond bien aux relations au
sein de la noblesse provinciale et aux relations entre un patron à la cour et son client en
province. En revanche, ce modèle est beaucoup moins adapté pour décrire les relations au sein
de la société de cour. Contrairement à la situation des grands nobles vis-à-vis de la petite et
moyenne noblesse dans les provinces ou à celle des nobles provinciaux entre eux, les
hiérarchies traditionnelles sont beaucoup moins figées à la cour. En province, l’ordre féodal
s’érode certes mais ses mécanismes de fonctionnement continuent d’exister dans beaucoup de
cas : les liens de vassalité hérités entre deux familles de haute et basse noblesse se
transforment en des relations clientélistes, plus informelles. Cette forme de relation n’est déjà
plus, à l’époque moderne, un « féodalisme bâtard »165 dans lequel le suzerain ne distribue plus
164
Ce développement n’est pas une particularité française. Ronald Asch fait remarquer que dans
d’autres villes européennes dans lesquelles se trouve une résidence monarchique ou princière, les
grands courtisans érigent aussi des palais aux alentours de la résidence princière, dès que celle-ci est
définitivement fixé dans un lieu spécifique, cf. Ronald G. Asch, « The Princely Court and Political
Space », in Beat Kümin, ed., Political Space in Pre-Industrial Europe, Farnham, Surrey/Burlington,
Vermont, 2009, p. 43-60, ici p. 53. Pour les palais nobiliaires à Paris cf. Jean-Pierre Babelon,
Demeures parisiennes. Sous Henri IV et Louis XIII, Paris, 1965, et Natacha Coquery, L‟hôtel
aristocratique. Le marché du luxe à Paris au XVIIIe siècle, Paris, 1998 (Publications de la Sorbonne :
Série Histoire moderne 39).
165
La notion de « féodalisme bâtard » en tant concept analytique a été forgée par K. B. McFarlane,
« Bastard Feudalism », Bulletin of the Institute of Historical Research, 20, 1943-45, p. 161-180.
McFarlane lui-même attribue l’invention du terme à Charles Plummer, qui l’aurait utilisé le premier
69
de fiefs mais de l’argent. Les liens de fidélité sont devenus informels contrairement aux liens
formels du système féodal. De plus, en province, les hiérarchies sont aussi très figées parce
qu’elles dépendent en grande partie de la taille des domaines, et de plus parce que certains
rangs très élevés ne sont représentés qu’une ou deux fois dans la même région. Le type de
relation que les personnes et les familles entretiennent, les rivalités entre individus et entre
maisons sont souvent le produit de traditions sur plusieurs générations ; de tels modèles ne
peuvent pas changer du jour au lendemain.166 En province, il n’existe pas d’équivalent des
favoris royaux à la cour. Personne ne peut changer radicalement sa place dans la hiérarchie
grâce à une carrière fulgurante.
A la cour, la situation est différente. Loin de leurs domaines, les nobles entrent dans une
structure sociale dans laquelle les biens restent importants en tant que sources de revenus,
mais de moins en moins en tant que ressources de pouvoir politique et militaire. Après la
Fronde, il n’est plus possible pour les nobles d’utiliser leurs forteresses et le recrutement de
troupes sur leurs terres comme moyen de pression contre la couronne : la monarchie
développe une armée de métier qui, contrairement à l’époque avant la Fronde, ne permet plus
aux nobles de menacer le roi par une révolte, parce qu’une telle menace n’est désormais plus
réaliste. Ainsi pendant que les bases régionales du pouvoir nobiliaire perdent de la valeur, de
nouvelles occasions de carrière s’offrent à la cour : les charges royales, les cadeaux en argent,
l’ascension par élévation de rang ou par un mariage avantageux ouvrent, pour ceux qui
arrivent à gagner la faveur du roi, des perspectives de gain d’argent, de pouvoir et de prestige
inimaginables auparavant. A la cour la hiérarchie par le rang reste certes en vigueur mais
d’une part elle peut être rompue, de façon spectaculaire par les favoris, et, d’autre part,
comme à la cour des nobles de toute la France se rencontrent, les possibilités d’alliances sont
beaucoup plus diversifiées que ce n’était le cas aux niveaux local et régional dans le système
féodal. La distinction traditionnelle entre lien symétrique et asymétrique ou – encore plus
nettement – entre lien horizontal et vertical ne peut plus décrire les relations sociales qui se
développent à la cour de façon adéquate. Il n’y a ici que des relations entre personnes de rangs
dans son introduction à John Fortescue, The governance of England. Otherwise called “The difference
between an absolute and a limited monarchy”, Oxford, 1885, p. 15f. Sur le « féodalisme bâtard » cf.
en outre John G. Bellamy, Bastard Feudalism and the Law, Londres, 1989.
166
On peut penser par exemple à la Provence du XVIIe siècle qui a été analysée sous cet aspect par
Sharon Kettering, cf. Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and Clients, op. cit.
70
plus ou moins éloignés mais presque plus de relations clairement horizontales ou verticales.
Chaque courtisan dispose de nombreuses options et presque tout le monde en profite.
Ce qui rend la cour particulièrement adaptée pour une étude sur l’amitié, c’est qu’il s’agit
d’un milieu clos socialement. Même s’il y a beaucoup de roturiers comme serviteurs ou
fournisseurs à la cour, ils ne participent pas aux réjouissances ni à la sociabilité des courtisans.
Leur rôle se limite à permettre matériellement cette sociabilité et à la maintenir. Les serviteurs
sont présents pendant les repas de fête mais mangent ailleurs, ils viennent à la chasse mais
n’obtiennent jamais de trophée. Ceux qui incarnent la société de cour au sens plein du terme
sont une petite élite puissante qui se referme de plus en plus sur elle-même. On pourrait
argumenter que les centres de pouvoir dans le monde d’aujourd’hui, notamment les
parlements des démocraties occidentales, sont aussi de petites sociétés fermées qui ont une vie
propre caractérisée par les jeux de pouvoir. C’est certainement vrai, mais il serait erroné de les
assimiler à la cour moderne. Un député d’un parlement actuel est dépendant des électeurs de
sa circonscription, il doit donc répondre de ses actions devant cette instance qui est extérieure
au cercle fermé des puissants et qui peut éloigner à chaque élection chacun d’eux de ce même
cercle. Par ailleurs, l’instance décisive de la société de cour, le roi, en tant que nœud central
de la cour, n’existe pas dans les parlements d’aujourd’hui.
L’une des caractéristiques de la société de cour est la rivalité ente les courtisans pour obtenir
la faveur du roi. La représentation qu’en donne Norbert Elias est certainement trop simplifiée,
notamment en ce qu’elle construit une opposition entre la vieille noblesse d’un côté et la
noblesse de robe et les homines novi bourgeois de l’autre en donnant l’impression que ces
deux groupes sont monolithiques. Jeroen Duindam a attiré, à juste titre, l’attention sur le fait
que ni la noblesse ni la bourgeoisie n’étaient des groupes fermés.167 Par conséquent, on ne
peut attendre qu’ils se soient comportés comme des groupes organisés. Il faut considérer la
situation de façon bien plus nuancée : les rivalités à la cour ne se jouent pas entre de grands
blocs, mais entre des individus ou de petits groupes, mais dont la composition évolue
constamment. Les factions168 à la cour sont en général composées de nobles de rangs
167
Duindam, Myths of Power, op. cit., p. 181f.
168
Pour le concept de faction cf. Roger Mettam, Power and Faction in Louis XIV‟s France,
Oxford/New York, 1988 ; cf. aussi Emmanuel Le Roy Ladurie, Saint-Simon ou le système de la Cour,
Paris, 1997, qui intitule un de ses chapitres « Cabale, lignage, pouvoir », ibid., p. 181-235. Suivant
Saint-Simon, Le Roy Ladurie identifie des cabales qui suivent les différentes générations de la famille
royale ; ainsi, il y a une cabale du roi, une cabale du Grand Dauphin et une cabale du Petit Dauphin. Il
s’agit là d’une autre approche que celle d’Elias chez qui, par définition, le roi reste en dehors des
71
différents. Il n’y a par exemple pas nécessairement une opposition entre « les ministres » et
« la haute noblesse » ; le rival d’un duc peut être un duc, celui d’un ministre, un autre
ministre. Mais il ne faut pas non plus trop généraliser cet état de fait. Les factions à la cour ne
sont pas des associations féodales composées de vassaux qui auraient absolument besoin d’un
Grand à leur tête en tant que suzerain. Le meilleur contre-exemple est certainement Mazarin
qui, bien qu’étranger, devient l’homme le plus puissant à la cour et le rival du Grand Condé,
premier prince de sang. C’est justement cette multiplicité des alliances potentielles et
l’impossibilité de prévoir lesquelles se réaliseront en effet qui caractérise la cour.
Le cas de Mazarin touche aussi la question du favori. Ce personnage est d’autant plus
important qu’il désorganise radicalement et brutalement les hiérarchies traditionnelles fondées
sur le rang. Lorsqu’un courtisan obtient le statut de favori, cela a deux conséquences. D’une
part, de nombreux autres courtisans s’associent à lui pour profiter dans son sillage du courant
ascendant et faire progresser leur carrière dans l’ombre de la sienne ; comme le fait remarquer
La Bruyère, un ministre nouvellement nommé se découvre du jour au lendemain un nombre
incroyable de nouveaux amis.169 Mais d’autre part, un favori frais émoulu risque de se trouver
confronté à la coalition de tous ses ennemis, chacun lui enviant sa position et peut-être même
la briguant pour soi-même. De plus, les décisions royales ne sont pas irrévocables ; le roi
prend tout le temps des décisions et ne se contente pas de nommer et favoriser, il renvoie et
punit aussi. Il en résulte que les courtisans s’organisent autour du roi en factions et partis dont
factions et cabales, étant plutôt le premier moteur non mû des celles-ci. Les factions de la cour des
Habsbourg sont discutées par Ivo Cerman, « ‘Kabal’, ‘Parthey’, ‘Faction’ am Hofe Kaiser Leopolds
I. », in Werner Paravicini/Jan Hirschbiegel, eds., Der Fall des Günstlings. Hofparteien in Europa vom
13. bis zum 17. Jahrhundert, Ostfildern, 2004 (Residenzenforschung 17), p. 235-247. Cf. aussi
Leonhard Horowski, « Das Erbe des Favoriten. Mätressen und Günstlinge am Hof Ludwigs XIV. », in
ibid., p. 77-126.
169
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, Paris, 1998, p. 276f (De la Cour, 57) :
« Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau Ministre! les uns font valoir leurs
anciennes liaisons, leur société d'études, les droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie,
remontent jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel, l'on veut tenir à cet homme
par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient, on l'imprimerait volontiers, c'est
mon ami, et je suis fort aise de son élévation, j'y dois prendre part, il m'est assez proche. Hommes
vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliez-vous ainsi il y a huit jours? Est-il devenu depuis
ce temps plus homme de bien, plus digne du choix que le Prince en vient de faire? attendiez-vous cette
circonstance pour le mieux connaître ? »
72
l’organisation et la composition se modifie sans cesse.170 La mort d’un courtisan puissant
laissant une place de pouvoir vacante a le même effet transformateur sur les structures du
pouvoir. C’est par exemple ce que l’on peut voir dans les mémoires de Beauvais-Nangis qui
entreprend en 1612 avec son frère l’évêque de Laon un voyage dans le Berry et le
Bourbonnais pour régler quelques affaires de famille. Pendant son absence, le comte de
Soissons meurt le 31 octobre ou le 1er novembre 1612.171 Lorsque Beauvais-Nangis revient, la
mort du comte a provoqué une réorganisation des alliances :
« Pendant ledit voyage M. le comte de Soissons mourut proche la Toussaint, et quand
je retournay, je trouvay toutes les caballes de la court changées, car la Royne-mère,
quy ne pouvoit compâtir avec mondit sieur le comte, s’appuya de M. le Prince et de
MM. de Nevers, Mayenne et Bouillon contre la caballe de MM. de Guise, d’Espernon
et de Bellegarde ».172
Mais, comme le note Beauvais-Nangis, « cette caballe dura peu » : le 5 janvier 1613, le
chevalier de Guise tue en duel le baron de Lus, le lieutenant du roi en Bourgogne ; lorsque le
duc de Mayenne demande la charge devenue ainsi vacante pour un certain monsieur de
Tiange mais ne l’obtient pas, il quitte la cour en signe de protestation, imité par le prince de
Condé et le duc de Bouillon.173 Mayenne, d’après Beauvais-Nangis, croit pouvoir imposer ses
intérêts plus efficacement comme « malcontent ». Un tel comportement n’est plus possible
après la Fronde : dans la deuxième moitié du XVIIe siècle le retrait loin de la cour perd son
potentiel de menace et a plutôt tendance à se retourner contre celui qui se retire. C’est dans
cette mesure qu’après la Fronde se produit une radicalisation des mécanismes de la société de
cour puisqu’il n’y a plus d’autres alternatives à la cour.
Ainsi, l’amitié de cour subit de perpétuels renversements des alliances et ne peut être décrite
comme un réseau dans lequel des personnes seraient liées à d’autres de façon permanente et
170
Sharon Kettering, « Household appointments and dismissals at the court of Louis XIII », op. cit., p.
272 ; pour les mécanismes de la cour tels qu’ils se présentent au XVIe siècle cf. Nicolas Le Roux, La
Faveur du Roi, op. cit., p. 20-48.
171
Le comte de Soissons (1566-1612) est le fils de Louis de Bourbon, premier prince de Condé, et de
sa deuxième femme, Françoise d’Orléans-Longueville.
172
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 123.
173
Ibid., p. 124.
73
seraient opposées ensemble à d’autres personnes.174 On pourrait objecter que le réseau est
quelque chose de très souple. Cependant, Wolfgang Reinhard et son école font appel à la
notion clé de Verflechtung, qui n’a pas d’équivalent direct en français ; l’aspect qui est
souligné par cette notion, ce sont les liens qui se tissent. La métaphore qui est évoquée est
donc celle du réseau comme un tissu, non pas comme un ensemble de liens qui peuvent être
faits et défaits à volonté. Comme Wolfgang Reinhard lui-même et ses disciples peuvent
montrer dans leurs différentes études de cas, ce sont les mécanismes du don et du contredon,
de l’obligation qui en résulte, des mariages et de la parenté spirituelle sous forme de
parrainage qui créent des liens durables que l’individu ne peut pas rompre facilement. Cette
notion de réseau, qui est devenue très importante en histoire moderne, décrit donc des
structures sociales qui sont très différentes de ce que l’on trouve à la cour de France ; les
réseaux identifiés par l’école de Wolfgang Reinhard se trouvent dans d’autres contextes.
Cette instabilité des amitiés de cour peut peut-être aussi expliquer pourquoi le modèle de
« l’amitié héroïque », l’alliance de deux personnes bravant tous les obstacles contre le reste du
monde, ne se retrouve pas tel quel dans les ego-documents venant du monde de la cour de
France – alors que dans la Venise du XVIIe siècle, il n’est pas seulement invoqué mais aussi
pratiqué, comme par exemple lorsque deux amis publient ensemble leur testament et se
désignent mutuellement administrateurs de leurs biens.175 On peut alors supposer que la
structure républicaine de Venise dans laquelle il n’y a pas de monarque redistribuant sans
cesse ses faveurs et dans laquelle des ascensions mais aussi des chutes fulgurantes ne sont pas
possibles, favorise de telles relations plus stables.
La période qui nous intéresse précède Versailles, on pourrait alors objecter que les
mécanismes de la société de cour ne sont pas encore présents dans leur totalité, puisqu’il n’y a
pas encore de lieu géographique fixe pour la cour comme cela est le cas à l’époque de
Versailles où, de surcroît, la cour se fixe à l’extérieur de la capitale, ce qui renforce son
isolement du reste de la société. On peut cependant répondre que, déjà au début du XVIIe
siècle, l’élite du royaume est concentrée autour du roi. Dans les mémoires de l’époque de la
Fronde, on voit déjà clairement que les décisions importantes sont prises à Paris. Pour corriger
les théories d’Elias, il faut ajouter à ce propos que les décisions importantes ne sont souvent
pas prises par le roi ou la régente, mais que les favoris, les ministres et les courtisans
174
Cf. infra, Sémantique des notions d’ « ami » et d’ « amitié ».
175
Peter N. Miller, « Friendship and Conversation in Seventeenth-Century Venice », Journal of
Modern History, 73, 2001, p. 1-31, ici p. 12.
74
s’approprient une grande partie du pouvoir. Cependant, ce qui est important, c’est de voir
qu’un centre géographique se développe, et avec lui, une petite société étroite des puissants. Il
serait trop simplificateur de considérer que toutes les intrigues et alliances sont toujours
orientées sur le roi et sur sa faveur que les courtisans espèrent de gagner. Le pouvoir et le
prestige au sein même des cercles nobles peuvent faire l’objet de conflits et d’alliances. En
outre, la concurrence des grands courtisans qui luttent pour obtenir le statut de favori est
décrite de façon très détaillée dans les mémoires du maréchal de Bassompierre déjà pour
l’époque d’Henri IV et de Louis XIII.176
Le privé et le public
Comme le montrent les implications avec les intrigues et les révoltes, le rapport de l’amitié
avec l’espace public à l’époque moderne est plus complexe que celui d’aujourd’hui. Cet état
de fait est à mettre en relation avec deux aspects eux-mêmes liés. D’une part, il n’existe pas, à
l’époque moderne, de séparation nette dans le discours (et encore moins dans la pratique)
entre les sphères publiques et privées. D’autre part, l’amitié n’est par conséquent pas
clairement liée à cette dernière. Ceci signifie aussi que l’amitié dans le discours précontemporain n’est pas apolitique – ce que la pensée contemporaine tend à présupposer.
L’amitié « privée » se trouve, pour la pensée contemporaine, à l’extérieur de la sphère
politique – des expressions courantes comme celle répandue en Allemagne qui construit la
gradation « Feind, Todfeind, Parteifreund » (ennemi, ennemi mortel, camarade de parti)
montrent clairement que la politique et l’amitié ne font pas bon ménage pour la pensée
d’aujourd’hui, voire qu’elles sont considérées comme inconciliables. Le discours de notre
propre époque oppose les amitiés « privées » qui ne concernent que l’homme « en soi », « en
tant que tel », et non son rôle social, aux alliances professionnelles ; les personnes avec
lesquelles on a de telles relations sont souvent désignés comme « ami d’affaires » ou « ami
politique », mais c’est précisément le fait que le simple terme d’amitié n’est pas utilisé pour
ces relations qui montre qu’on ne les considère pas comme des amitiés au sens propre du
terme, mais comme des relations qui peut-être se rapprochent de l’amitié sous certains
176
Cf. François de Bassompierre, Journal de ma vie, in Claude Bernard Petitot/Alexandre
Petitot/Louis Jean Nicolas de Monmerqué, eds., Collection des mémoires relatifs à l‟histoire de
France: depuis l‟avènement de Henri IV, jusqu‟à la paix de Paris, conclue en 1763, tome XIX-XXI,
Paris, 1822f.
75
aspects, mais qui restent attachées à des considérations fonctionnelles qui excluent l’amitié en
tant que telle. Le fait que dans la pratique sociale les relations fonctionnelles et les amitiés
privées existent souvent simultanément entre les mêmes personnes ne change rien au fait
qu’elles appartiennent à deux catégories différentes au niveau discursif.
L’absence d’une séparation claire dans les notions de sphère privée et publique à l’époque
moderne empêche d’opposer schématiquement l’amitié « privée » contemporaine à une amitié
« publique » de l’époque moderne. Les particularités de l’amitié de cour s’envisagent plutôt
dans la catégorie du politique. La relation entre deux nobles au XVIIe siècle est toujours
politique. La haute société noble est si petite que chaque relation d’amitié et chaque rivalité
peut avoir des conséquences sur l’ensemble de la configuration du pouvoir au sein de l’élite
du royaume. En d’autres mots, cette relation a aussi des conséquences sur ceux qui n’y ont
pas part. Il en va de même pour la petite noblesse au niveau d’une province ou d’une région
plus petite. Si l’on voulait formuler le constat de façon pointue, on pourrait dire que la notion
d’une « amitié politique » serait, dans le contexte de la cour moderne, une tautologie : toute
amitié à la cour est politique – et toute la politique à la cour est une affaire de relations
personnelles. Les concurrents pour des postes et charges à la cour ne sont souvent pas des
partisans de « programmes » politiques opposés, comme c’est le cas normal dans l’Europe
actuelle ; ils représentent plutôt des « factions » ou « cabales » opposées, sans qu’il y ait
nécessairement une différence « idéologique » entre elles.
Plus généralement, dans le mode de vie de la cour, le privé ne se différencie pas nettement du
public.177 Le public et le privé ne sont pas opposés, dans la société de cour, de façon
dichotomique. Le postulat de Habermas selon lequel il n’existe, avant le XVIIIe siècle, qu’un
espace public « représentatif »178 est trop schématique ; c’est notamment le public français qui
177
Cf. Ronald G. Asch, « Der Höfling als Heuchler?, Unaufrichtigkeit, Konversationsgemeinschaft
und Freundschaft am frühneuzeitlichen Hof », in Wolfgang Reinhard, ed., Krumme Touren.
Anthropologie kommunikativer Umwege, Cologne/Weimar/Vienne, 2007, p. 183-203, ici p. 196.
178
Pour Habermas, cet espace public représentatif est caractérisé par l’absence d’un débat dans lequel
le public prendrait part ; selon lui, le public à cette époque est réduit au rôle de spectateurs devant
lesquels le prince met en scène sa grandeur, cf. Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit.
Untersuchungen zu einer Kategorie der bürgerlichen Gesellschaft, Francfort-sur-le-Main, 1990 [1ière
éd. 1962], p. 58-67. – Au début des années soixante, lorsque le livre de Habermas a été publié pour la
première fois, Habermas était encore très attaché au courant néo-marxiste. Ainsi, le livre est dédié à
Wolfgang Abendroth, un des penseurs marxistes les plus profilés de l’Allemagne d’après-guerre. Il est
significatif que Habermas, dans le sous-titre du livre, désigne déjà l’espace public comme « une
76
prend part au débat politique de façon intensive comme le montre par exemple le grand
nombre des mazarinades pendant la Fronde.179 C’est bien plus dans la dimension de l’espace
que la société de cour ne différencie pas nettement le public du privé. Beaucoup de
cérémonies à la cour sont « publiques » en ce qu’elles concernent le roi en tant que
monarque ; mais elles ne sont pas pour autant nécessairement publiques au sens que tous les
sujets du roi seraient invités à y participer. Le lever du roi est un bon exemple : il s’agit d’une
importante cérémonie d’Etat et pourtant seuls quelques participants triés sur le volet y
participent. Le fait que le roi reçoit les invités importants dans sa chambre à coucher180
montre la nature ambivalente d’un tel espace, à la fois espace privé du roi et lieu d’affaires
étatiques. La cour dans son ensemble est un espace d’une nature ambiguë. C’est d’une part la
demeure élargie du roi181 – ce qui en fait un lieu privé, mais aussi d’autre part le centre du
pouvoir et par conséquent un lieu public. Autrement dit, les affaires politiques ont lieu pour
ainsi dire dans la maison du roi.182
L’architecture du château ne divise pas l’espace de façon dichotomique mais crée une série de
pièces plus ou moins privées ou plus ou moins publiques mais pas entièrement publiques ou
totalement privées. Dans la plupart des monarchies européennes au XVIIe siècle, les châteaux
des rois ou des princes – mais aussi des grands nobles – sont divisés en différentes pièces dans
catégorie de la société bourgeoise ». L’espace public « représentatif » correspond donc à la société
féodale dans le modèle d’évolution historique que propose le marxisme. Dans son livre, Habermas
développe la théorie selon laquelle l’espace public bourgeois est de plus en plus impliqué dans des
contradictions dialectiques au fur et à mesure qu’il se développe – contradictions qui seront résolues
dans une transformation future de l’espace public. On reconnaît aisément la théorie du remplacement
du capitalisme par le socialisme. Je remercie Johannes Arndt pour ce constat.
179
La littérature des mazarinades a été analysée dans son contexte social et culturel par Christian
Jouhaud, Mazarinades: La Fronde des mots, Paris, 1985. Cf. aussi Marie-Noële Grand-Mesnil,
Mazarin, la Fronde et la presse. 1647-1649, Paris, 1967.
180
Cf. Ronald G. Asch, « The Princely Court and Political Space », op. cit., p. 46.
181
Michael Sikora indique que la conception paternaliste de l’Etat, qui voit le prince comme le père de
famille de tout le pays, voit par conséquent la cour comme son foyer, cf. Michael Sikora, Der Adel in
der Frühen Neuzeit, Darmstadt, 2009 (Geschichte kompakt), p. 90.
182
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 95. Cf. aussi les contributions du
volume collectif de John Adamson, ed., The princely courts of Europe. Ritual, politics and culture
under the ancien régime, 1500-1750, op. cit.
77
lesquelles un nombre variable de personnes a accès.183 Contrairement au roi français, les
monarques de Vienne ou de Madrid restent souvent longtemps hors de vue de leurs sujets.184
Par conséquent, le mélange entre la vie privée et intime du roi et son rôle public et politique
est en France plus grand que dans ces deux pays.185 Dans un certain sens, le modèle français
cherche à fondre les deux corps du roi ensemble autant que possible186 comme on peut le voir
par exemple dans les cérémonies du lever et du coucher du roi : même au moment de se lever
et au moment de se coucher, le roi est mis en scène en tant que personne politique.187 Louis
Marin a démontré en détail comment s’opère cette surélévation de la personne du roi. 188 En
France, certes, la plus grande partie des pièces du château est plus accessible qu’à Madrid ou
à Vienne, mais le roi a néanmoins des appartements qui ne sont ouverts qu’à un tout petit
nombre de personnes. La hiérarchie des pièces est compliquée par les « entrées » pendant les
cérémonies du lever et du coucher.189 Il est ainsi important de pouvoir entrer le plus tôt
possible pour le lever du roi : avoir le droit d’entrer très tôt est une distinction très convoitée
et confère un grand prestige. A l’absence de dichotomie dans l’espace correspond l’absence
de dichotomie dans le temps. Comme les nobles n’exercent pas de métier au sens actuel du
terme,190 le déroulement de leur journée ne fait pas la différence entre temps ouvré et temps
libre, c'est-à-dire entre temps « professionnel » et temps « privé ». C’est par conséquent avec
183
Cf. Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 74f, p. 96. Sikora fait remarquer
non seulement le plan architectural sophistiqué d’un château de l’époque moderne, mais aussi les
codes de protocole de cour (Hofordnungen), avec lesquels les princes pouvaient stipuler qui avait
accès à quel lieu à quel moment, ibid., p. 93. Cf. aussi Norbert Elias, Die höfische Gesellschaft.
Untersuchungen zur Soziologie des Königtums und der höfischen Aristokratie, Francfort-sur-le-Main,
2002, p. 85-87.
184
Ronald G. Asch, « The Princely Court and Political Space », op. cit., p. 47.
185
Avec le problème du public et du privé se pose aussi le problème du formel et de l’informel. Pour
la cour moderne, cette problématique a été examinée dans Reinhardt Butz, ed., Informelle Strukturen
bei Hof, Berlin/Münster, 2009.
186
Pour le concept des deux corps du roi, cf. Ernst H. Kantorowicz, The King‟s Two Bodies. A Study in
Medieval Political Theology, Princeton, 1957, paru en allemand comme idem, Die zwei Körper des
Königs. Eine Studie zur politischen Theologie des Mittelalters, Munich, 1990.
187
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 97.
188
Louis Marin, Le portrait du roi, Paris, 1981.
189
Ronald G. Asch, « The Princely Court and Political Space », op. cit., p. 44.
190
Norbert Elias, Die höfische Gesellschaft, op. cit., p. 94.
78
raison que Michael Sikora souligne qu’il serait anachronique de qualifier l’oisiveté noble
comme du temps libre au sens contemporain du terme puisqu’il ne s’oppose pas à un temps
ouvré ni n’est l’occasion d’un changement de rôle pendant lequel l’état noble serait mis de
côté pour un certain temps.191 Ce temps est plutôt vu comme un « otium cum dignitate », une
oisiveté qui doit cependant toujours être accompagnée d’un comportement digne. Par
conséquent, les relations sociales d’un noble ne peuvent pas être attribuées à l’un ou l’autre de
ces aspects. C’est une conception bourgeoise et contemporaine qui veut que l’on passe la
journée avec ses collègues et du temps après le travail avec ses amis privés. La cour n’ayant
pas d’horaires de travail, elle ne s’arrête donc jamais, elle ne connaît pas d’heure de fermeture
après laquelle les nobles pourraient cesser de remplir leurs rôles sociaux pour le reste de la
journée.
C’est pourquoi la séparation entre sympathie privée et alliance politique n’existe pas et n’est
pas envisagée par les contemporains. L’amitié n’est pas une chose publique, au sens où on
l’entendait à l’époque moderne (« public » signifiant « appartenant au roi ») mais pas non plus
quelque chose qui ne concerne pas le monarque.
Par ailleurs, il y a encore une raison de considérer les relations à la cour comme « publiques »
et donc de considérer les amitiés des courtisans aussi dans un certain sens comme des
« amitiés publiques » : la cour est observée par le reste de la société – que ce soit directement
quand les sujets y viennent, ou bien à travers les journaux qui naissent à l’époque tels que le
Mercure Galant, ou bien à travers les pamphlets et la littérature de colportage. Ceci est bien
volontaire, car c’est le rôle de la cour de rendre visible le pouvoir du monarque. 192 La cour
n’est pas seulement l’espace dans lequel les courtisans vivent, c’est aussi une scène193 sur
laquelle le théâtre du pouvoir étatique est présentée au reste de la population.
Le clientélisme dans divers espaces culturels et sociaux en Europe
La cour n’est pas seulement un autre espace social que les provinces, elle se différencie aussi
de la ville. Il serait cependant simpliste d’opposer un modèle clientéliste urbain à un modèle
courtisan pour l’ensemble de l’Europe ancienne. La situation est plus complexe. Si l’on
191
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 88.
192
Asch, « The Princely Court and Political Space », op. cit., p. 50.
193
Chez Castiglione aussi, la cour est représentée comme la scène d’un théâtre, cf. Ronald G. Asch,
« Der Höfling als Heuchler? », op. cit., p. 189.
79
considère que le clientélisme n’est qu’un échange asymétrique de ressources, les usages des
différentes cultures paraîtront très semblables. Si, en revanche, on intègre la dimension
culturelle, on peut considérer les relations entre personnes de rangs différents de façon plus
nuancée. L’histoire de « longue durée » est une donnée importante dans l’évolution des
différents modèles ; on a ici affaire aux conséquences très lointaines issues de la période des
grandes invasions barbares de l’Antiquité tardive qui conditionnent pour un espace donné le
degré de continuité ou de discontinuité culturelle avec l’Antiquité romaine. L’intégration de la
composante culturelle permet aussi d’attirer l’attention sur le fait que le clientélisme a un
autre statut que l’amitié. Les termes de « patron » et de « client » sont déjà très rares dans les
sources ici étudiées ; là où ils apparaissent, ils n’ont pas le sens que les études consacrées au
clientélisme leur ont attribué. Le « patronage » ou le « clientélisme » sont en revanche
complètement absents. Le terme de « patronage » est certes attesté dans les sources de
l’époque moderne,194 mais on cherchera en vain le mot clientélisme, ce mot étant un
néologisme issu des sciences sociales du dernier XXe siècle. Même là où il est question
de « patronage » dans un contexte d’Ancien Régime, il semble qu’il est toujours question de
la protection du plus faible par le plus fort, mais jamais d’un type de relation sociale qui
s’opposerait à d’autres types de relations sociales comme la parenté ou l’amitié.195 Le
194
Alain Rey, ed., Dictionnaire historique de la langue française, op. cit., tome 2, Paris, 1992, p. 1453
note, sous l’article « patron, onne », sur l’histoire de la notion de patronage : « Patron a produit
quelques dérives: le plus ancient est PATRONAGE n. m., sous diverses formes, patrounage (1270), puis
patronaje (fin XIIIe s.) et patronaige (fin XIVe s.). D’abord employé comme terme de droit
ecclésiastique, il désigne spécialement, en référence à l’Antiquité romaine, l’ensemble des rapports qui
lient les ‘patrons’ au ‘clients’ et aux esclaves affranchis (fin XIIIe s.). Depuis le début du XIVe s.,
patronage est employé au sens général de ‘protection’ et, par une métonymie ultérieure, il désigne
l’organisation religieuse qui reçoit les jeunes pendant leurs loisirs et leur propose des activités
distrayantes (1879) ; il est alors familièrement abrégé en PATRO n. m. (1935). Depuis 1825, patronage
désigne également la protection d’une divinité, en particulier (1836) celle d’un saint. »
195
Nous citons la notice étymologique dans Paul Imbs, ed., Trésor de la langue française, op. cit.,
tome 12, Paris, 1986, p. 1197: « Étymol. et Hist. 1. 1270 dr. eccl. patrounage (Liv. noir, ms.
Périgueux, f o 2 b ds Gdf. Compl.); 2. a) fin xiiies. patronaje «protection du patron sur le client» (G. de
Lengr., Instit. de Justice, ms. Saint-Omer, fo 31 b, ibid.), puis 1762 (Encyclop. t.12); b) déb. xives.
[date ms.] patronaige «protection» (Partenopeus de Blois, éd. J. Gildea, 5725 var.); 1790 (Moniteur
universel, III, 54: ... le comité assurera à la Société, autant qu'il sera possible, le droit de patronage sur
ceux [des enfants nègres libres] qui seront ainsi mis en apprentissage ou en service); 1859 nom donné
80
« patronage » est ainsi, dans l’imaginaire de l’époque moderne, l’activité d’un puissant et non
une relation qui aurait une nature différente de celle de l’amitié. On peut supposer que ce ne
sont que les sciences sociales contemporaines qui ont fait du clientélisme (ou du patronage) le
terme consacré pour une sorte particulière de relation sociale. Ceci expliquerait aussi pourquoi
à l’époque moderne les relations qui impliquent un échange continuel et asymétrique entre
deux personnes de rangs différents ne sont pas désignées par une seule notion. Suivant les
personnes concernées, la relation est considérée comme une amitié entre deux personnes de
rangs différents et donc comme une amitié entre inégaux ou comme la relation entre un
serviteur et son maître. A l’époque moderne, une relation asymétrique entre un prince et un
comte est conçue différemment de celle qu’entretiennent un mécène noble et un artiste non
noble ou de celle qu’un grand noble aurait avec un bourgeois faisant carrière dans
l’administration et espérant être anobli. Du point de vue des sciences sociales contemporaines,
toutes ces relations sont des relations clientélistes. Cette perspective est tout à fait légitime
puisqu’elle met en valeur leurs points communs sur le plan structurel. Mais il est aussi
significatif que ces relations soient qualifiées par les contemporains à l’aide de différentes
notions parmi lesquelles on ne trouve ni le clientélisme ni le patronage. Car cela implique que
ces deux termes ne sont pas liés à une histoire des idées de longue durée comme c’est le cas
de l’amitié. Les conceptions de l’époque moderne ne connaissent pas non plus l’opposition
entre amitié et clientélisme. C’est pourquoi la question de savoir quelle serait la limite entre
les deux paraît moins prometteuse que celle d’étudier les différents modèles des relations
entre personnes de rangs différents dans l’Europe de l’époque moderne. Dans une telle
entreprise, la notion de clientélisme peut être intéressante en tant qu’instrument heuristique ;
on peut ainsi mieux différencier les régions de l’Europe dans lesquelles les acteurs politiques
eux-mêmes emploient les termes de « client » et de « patron » (plutôt au sud) et celles dans
lesquelles ces notions apparaissent surtout dans des textes savants où les auteurs montrent
leurs connaissance de la Rome républicaine de l’Antiquité (plutôt au nord).
à diverses associations de bienfaisance (Goncourt, Journal, p.638: une de ces sociétés de patronage
religieux); 1859 (Bouillet: la Société de patronage pour les jeunes libérés); spéc. 1879 «organisation
destinée à recevoir des jeunes à leurs heures de liberté» (Huysmans, Soeurs Vatard, p.328: Elle m'a
demandé pourquoi je n'étais pas allée dimanche au patronage); c) 1825 «protection d'une divinité»
(Brillat-Sav., Physiol. goût, p.171); 1836 «protection d'un saint» (Montalembert, Ste Élisabeth, p.17).
Dér. de patron1*; suff. -age*. »
81
On peut distinguer un premier modèle là où la culture antique à dominante urbaine a été
transmise ; l’archétype en est bien sûr l’Italie.196 Dans les villes-Etats de l’Italie de la fin de
l’époque médiévale, on trouve des structures clientélistes dans lesquelles la parenté mais aussi
le quartier jouent un grand rôle ;197 le rang de naissance semble être moins important que la
puissance économique, les charges dans l’administration urbaine et le prestige. C’est
d’ailleurs justement l’importance de ces charges de l’administration citadine qui rappelle le
cursus honorum de la République romaine. On retrouve aussi dans les villes-républiques
italiennes du Moyen Âge tardif et de l’époque moderne le même échange dans lequel le
patron offre sa protection contre les voix de ses clients.198 L’aristocratie des ces villes est un
patriciat civil, pas une noblesse d’épée. Il est donc plus justifié de parler de clientélisme dans
ce cas qu’ailleurs, puisqu’il est évident qu’il y a une continuité entre le contexte de l’Antiquité
romaine dans lequel se sont formés les rôles et notions de « patron » et de « client » et les
structures de l’époque moderne. Cette similitude se trouve tant au plan des pratiques qu’au
plan des normes. Il n’est pas nécessaire ici de faire appel à la notion problématique de
« sociétés méditerranéennes »199 qui nivelle d’importantes différences entre l’Europe du Sud
196
La péninsule Ibérique est un cas à part, car la domination islamique y introduit un modèle de
société qui est ni romain et urbain ni médiéval et féodal; de plus, avec la Reconquête, l’ordre social est
bouleversé encore une fois.
197
Christiane Klapisch-Zuber remarque que les Toscans des XIVe et XVe siècles associent toujours les
trois notions « parenti », « amici » et « vicini », en les voyant toujours sous un angle d’utilité sociale,
cf. Christiane Klapisch-Zuber, « Parents, amis et voisins », op. cit., p. 59. Pour Florence, il faut aussi
nommer Paul D. McLean, The Art of the Network, op. cit. Une tentative d’analyse des réseaux dans le
cas florentin d’un point de vue sociologique est entreprise par John F. Padgett/Christopher K. Ansell,
« Robust Action and the Rise of the Medici, 1400-1434 », American Journal of Sociology, 98, 1993, p.
1259-1319.
198
Gunner Lind, « Grands et petits amis : clientélisme et élites du pouvoir », in Wolfgang Reinhard,
ed., Les élites du pouvoir et la construction de l‟Etat en Europe, Paris, 1996, p. 163-201, ici p. 173175, décrit ce clientélisme urbain et souligne aussi que quelquefois un seul parmi les grands patrons
dans une ville peut attirer tellement de clients qu’il arrive à devenir plus puissant que tous les autres ; à
terme, il peut réussir à transformer la république en monarchie. Ceci est le cas dans les signorie qui se
forment dans bien des petits territoires italiens ; le cas le plus spectaculaire d’un tel changement de
clientélisme en domination monarchique, qui dure plusieurs générations il est vrai, est la prise de
pouvoir des Médicis à Florence.
199
Pour la notion de la « société méditerranéenne », cf. par exemple J. G. Peristiany, ed., Honour and
Shame. The Values of Mediterranean Society, Chicago, 1966, qui contient, entre autres, des
82
et l’Afrique du Nord musulmane. Il s’agit ici bien plus d’une différence entre le nord-ouest de
l’Europe et le sud en ce qui concerne le degré d’influence de la tradition romaine et la
continuité de celle-ci. La Curie romaine suit aussi ce modèle, dans la mesure où ses
particularités le permettent : ici aussi l’élite n’est pas une noblesse d’épée et les postes que
l’on occupe sont une donnée importante à côté du rang de naissance. Ceci est d’autant plus
vrai que la Curie, qui se trouve géographiquement en Italie, est composée en grande partie de
membres de ces mêmes patriciats urbains évoqués plus haut. L’absence de monarchie
héréditaire, dans les républiques-Etats tout comme dans la monarchie élective ecclésiastique
de la Curie, a pour conséquence que la hiérarchie des familles n’est pas aussi figée que dans
une monarchie héréditaire, où la proximité généalogique avec la maison régnante joue un rôle
important à côté des positions féodales. Pour ce phénomène aussi, les Condé peuvent servir
d’exemple : ils sont assurés de leur primat sur les autres familles de la grande noblesse parce
qu’ils sont une branche secondaire de la dynastie des Bourbons.
A la différence de l’Europe du sud, c’est le modèle féodal qui se forme dans l’Europe du nord,
de l’ouest et du nord-ouest, soit par le biais d’une conquête d’un pays dans lequel vit une
société romaine (comme en France), par une acquisition de terrain qui entraine un
remplacement de la population autochtone par les conquérants (comme en Angleterre) ou,
comme c’est le cas dans de larges parties de l’Allemagne, par l’évolution de traditions locales
de zones n’ayant jamais été sous domination romaine. Dans toutes ces régions, les élites sont
plus rurales qu’urbaines, il s’agit de nobles d’épée qui règnent depuis leurs châteaux sur une
population paysanne. La pyramide des rangs est fixe, les serments prêtés lors de l’hommage
lient les inférieurs à leurs supérieurs dans une relation dont l’asymétrie est permanente parce
que l’inégalité est fondée juridiquement. Les structures clientélistes qui se développent dans
contributions par Julian Pitt-Rivers et Pierre Bourdieu. L’association traditionnelle entre Méditerranée
et clientélisme se montre déjà dans le titre d’Ernest Gellner/John Waterbury, eds., Patrons and Clients
in Mediterranean Societies, Londres, 1977. Un autre thème classique, celui du crime, apparaît dans le
titre de Georges Ravis-Giordani, ed., Banditisme et violence dans les sociétés méditerranéennes,
Ajaccio, 1995. Ces titres montrent déjà que le concept n’est pas sans ambigu, car il construit une
société méditerranéenne clairement archaïque, caractérisée par l’honneur, la honte, le clientélisme, le
banditisme et la violence. Il est tout à fait significatif que d’autres publications qui portent ce concept
dans leurs titres se concentrent sur la vie rurale, et non sur les villes ou la modernité dans l’espace
méditerranéen, ainsi Marie-Claude Marandet, ed., L‟homme et l‟animal dans les sociétés
méditerranéennes, Perpignan, 2000 (Journée d’études du Centre de Recherches Historiques sur les
Sociétés Méditerranéennes 4).
83
ces pays à l’époque moderne sont beaucoup plus influencées par des normes issues du
système féodal médiéval que chez les élites urbaines d’Europe méridionale que nous venons
de décrire plus haut. L’Etat bureaucratique qui est en train de se mettre en place ne dissout les
relations juridiques féodales que très lentement.200 Ainsi, on peut supposer que le modèle des
relations entre suzerain et vassal influence encore la façon dont les hommes de l’époque
moderne conçoivent les relations informelles de nature clientéliste et la manière de laquelle ils
se comportent dans ces mêmes relations. Les prolongements de ces ensembles de normes
considérés longtemps par la recherche comme uniquement liés au Moyen Âge ainsi que la
persistance des comportements qui en découlent ne doivent pas être sous-estimés pour la
période moderne. Stuart Carroll a ainsi démontré que la pratique du duel à l’époque moderne
n’est en rien en rupture avec la pratique médiévale de la querelle mais au contraire donne un
nouvel élan à cette pratique.201
Comme nous l’avons vu, la cour est un élément qui désorganise la pyramide féodale.
Cependant, bien des courtisans ont encore été socialisés dans ce milieu ; et même ceux qui ont
déjà grandi dans le contexte de la cour conservent un lien avec le système normatif de la
noblesse guerrière. Si le féodalisme bâtard remplaçant les fiefs par l’argent est un phénomène
du Moyen-Âge tardif, on pourrait parler pour l’époque moderne d’un post-féodalisme : ce
sont des relations sociales qui ne sont certes plus juridiquement des relations de vassalité mais
dans lesquelles les valeurs féodales sont encore très présentes.
200
Dans le Saint-Empire Romain Germanique par exemple, la relation juridique entre les princes
territoriaux et la noblesse médiatisée est souvent encore définie de façon féodale à l’époque moderne,
et le processus dans lequel les relations juridiques féodales disparaissent dure en beaucoup de lieux
jusqu’au XIXe siècle, cf. Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 26f.
201
Stuart Carroll, « The Peace in the Feud in Sixteenth- and Seventeenth-Century France », Past &
Present, 178, février 2003, p. 74-115, ici p. 75. Pour la Franconie, Hillay Zmora constate un
développement contraire: selon lui, le processus dans lequel les chevaliers d’Empire en Franconie se
sont constitués en corporation a fait disparaître la faide ou querelle au début du XVIe siècle ; comme à
ce moment, la querelle était déjà interdite en tant que Landfriedensbruch (atteinte à la paix publique),
la corporation des chevaliers aurait dû craindre que la réputation de toute la corporation pourrait être
entravée par la querelle d’un seul chevalier, ce qui aurait mené à une pression sociale que la
corporation exerçait sur ses membres et qui les aurait porté à renoncer à ce comportement, cf. Hillay
Zmora, State and nobility in early modern Germany. The knightly feud in Franconia, 1440-1567,
Cambridge, 1997, p. 132-146.
84
Les villes de cette région du nord de l’Europe, qui ont été fondées au Moyen Âge sans
tradition romaine ou qui, si elles sont de tradition romaine, ont été modifiées plus
profondément par rapport aux villes du sud sont un troisième modèle. Dans les villes du nord,
les éléments corporatistes sont très présents en particulier sous la forme de guildes. En France,
la différence entre le nord et le sud est flagrante, comme dans d’autres domaines par ailleurs,
pour la langue avec le français et l’occitan, pour la taille des diocèses, qui sont de grands
domaines au nord et des parcelles étroites au sud ou encore pour la limite entre le droit
coutumier et le droit écrit. Alors que beaucoup de villes méridionales utilisent le modèle des
villes-républiques (que ce soit avec les consuls de Marseille ou les capitouls de Toulouse), ce
sont les Six-Corps, six guildes particulièrement puissantes, qui jouent un rôle décisif dans
l’administration de Paris. Dans les villes du nord-ouest de l’Europe, l’« amitié
institutionnalisée » des corporations est donc plus importante qu’au sud. Ces corporations sont
des lieux où la sociabilité se mêle à la politique comme par exemple dans les
Trinkstubengesellschaften202 du sud-ouest de l’Allemagne, qui sont des confréries qui se
rassemblent pour boire ensemble, mais qui choisissent leurs membres de façon très sélective,
constituant ainsi une sorte de club pour des membres des élites urbaines. Le modèle
corporatiste se trouve aussi dans les régions rurales où il y a une autogestion des paysans sans
participation des nobles comme dans les communautés de vallée (Talschaft) qui sont
répandues dans l’espace helvétique, mais aussi par exemple en Forêt-Noire.
A l’époque moderne, la différenciation croissante entre un modèle monarchique et un modèle
républicain et le passage d’un ordre féodal à un mode d’administration bureaucratique, de la
suzeraineté à la souveraineté se superpose à ces différences régionales ou les transforme.
Alors qu’au nord certaines régions, en particulier les Pays-Bas et la Suisse, développent le
modèle corporatiste en république, les villes-républiques italiennes sont soit consolidées
(comme à Venise), soit transformées en principautés selon le modèle de la signoria (comme
dans plusieurs villes plus petites). L’évolution de Florence sous les Médicis est un problème à
part, car les Médicis y dominent une société qui reste néanmoins républicaine. Le féodalisme
rural des régions du nord se transforme soit parce que les membres de la haute noblesse
202
Cf. le projet de thèse que Christopher Schmidtberger poursuit à Fribourg-en-Brisgau, intitulé
« Geschlechtergesellschaften am Oberrhein. Gruppenbildungen und –bindungen im 14. bis 16.
Jahrhundert, mit Schwerpunkt auf den Städten Freiburg und Colmar ». Il faut, bien sûr, noter que des
confréries existent bien aussi en Europe du Sud, cf. Nicholas Terpstra, ed., The Politics of Ritual
Kinship. Confraternities and Social Order in Early Modern Italy, Cambridge, 2000.
85
partent à la cour (comme en France ou en Angleterre) ou parce qu’ils se créent eux-mêmes
leurs cours et cherchent à changer la relation à leurs vassaux en une relation avec des sujets
(comme en Allemagne). Grâce au grand nombre de personnes présentes, la cour à l’époque
moderne forme une nouvel espace social qui n’avait pas existé au Moyen Âge, et dans lequel
se concentre désormais une grande partie de l’élite de façon durable. La « pyramide féodale »
médiévale qui fait une chaîne reliant le monarque à ses sujets en passant par ses grands et
petits vassaux est bouleversée. Les deux principaux éléments de cette pyramide, le monarque
et les grands, se concentrent désormais en un seul lieu qui attire cependant aussi des nobles de
second rang qui peuvent ainsi avoir directement accès au roi.203 Cela signifie aussi que les
élites de la noblesse provinciale quittent la province pour aller à la cour. Il n’existe plus, à
l’époque moderne, de cours autour de grands nobles loin de celle du roi formant leurs propres
centres culturels. La cour de Bourgogne à la fin du Moyen Âge est certainement le cas le plus
extrême d’une telle cour : très éloignée de la cour royale, elle avait tendance à sortir de
l’orbite du royaume de France.204 Chantilly, la cour non royale la plus importante du XVIIe
siècle français au niveau culturel est différente,205 ce qui est probablement la raison pour
laquelle elle a pu se maintenir si longtemps : se trouvant sous la houlette du Grand Condé,
rebelle gracié, elle n’est non seulement plus un centre politique dangereux pour la couronne
mais en plus elle se trouve à faible distance de la capitale et, plus tard, de la cour royale de
Versailles. Les artistes et intellectuels de Chantilly sont aussi actifs à Paris et à Versailles ; on
peut donc considérer Chantilly plus comme une partie du centre que comme un pôle
concurrent.
Dans la France du XVIe et du XVIIe siècle, comme la cour attire précisément les nobles les
plus riches et les plus puissants hors de leurs provinces natales, les cercles nobles qui y restent
perdent par conséquent justement ceux qui auraient les ressources matérielles pour construire
des pôles culturels et assez de prestige pour attirer avec leur nom des artistes et d’autres
nobles. Ceux qui veulent faire carrière doivent diriger leurs forces pour être présent à la cour
203
Gunner Lind, « Grands et petits amis: clientélisme et élites du pouvoir », op. cit., p. 192.
204
Bien sûr, cela vaut aussi pour les territoires bourguignons qui appartenaient au Saint-Empire
Romain Germanique; ces territoires avaient, eux aussi, tendance à sortir de l’orbite de l’Empire, dans
la mesure que le pouvoir des ducs de Bourgogne augmentait.
205
Le rôle des grandes « cours » nobiliaires pendant le Grand Siècle français a récemment été
examinée par Katia Béguin, « Höfe abseits des Hofes. Adelige Prachtentfaltung im Reich Ludwigs
XIV. », in Werner Paravicini, ed., Luxus und Integration. Materielle Hofkultur Westeuropas vom 12.
bis zum 18. Jahrhundert, Munich 2010, p. 53-63.
86
et dans la capitale – pour les provinces, ceci entraîne un cercle vicieux : plus les nobles
importants partent à la capitale, moins il est valorisant pour les autres de rester dans leur
province. Certes, certains nobles idéalisent la vie à la campagne contre celle de cour.206 Mais
très probablement, cela s’explique précisément par le fait que la vie à la campagne n’est plus
une option pour tous ceux qui refusent d’être pris pour des hobereaux ; elle peut alors devenir
l’objet d’une idéalisation nostalgique. Jonathan Dewald montre par ailleurs que les processus
politiques dans les institutions provinciales (on peut par exemple penser aux états provinciaux
et aux parlements) suivent les mêmes mécanismes d’intrigues que la vie de cour.207 Il faut
cependant nuancer cette observation en tenant compte du fait si, aux yeux des participants, on
trouve des intrigues dans les deux endroits, la dynamique sociologique d’un parlement ou des
états provinciaux est différente puisque personne n’a la position que le roi occupe à la cour.
L’amitié entre nobles provinciaux, que nous ne pouvons ici qu’ébaucher, est, contrairement à
ce que l’on trouve à la cour, caractérisée par une forte insertion dans les réseaux de voisinage,
de parenté et de mariages.208 Tandis que la haute noblesse de cour est, elle aussi, très
fortement endogame, le facteur de voisinage est un critère différenciateur. A la campagne, on
fréquente plus assidûment ses voisins que les nobles habitant plus loin, ce qui favorise les
liens étroits avec les voisins. Il est intéressant de s’allier à une famille du voisinage puisque
cela peut mener à l’agrandissement de ses propres possessions. Des mariages conclus dans le
voisinage permettent de plus d’exercer ensemble une influence plus forte au sein de la
noblesse de cette région. A la cour, en revanche, la situation géographique des domiciles n’a
206
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 163, souligne le fait que les nobles français
investissent dans l’embellissement de leurs châteaux de campagne, et nomme comme exemples les
Condé, mais aussi Foucquet ; cependant, il insiste aussi sur le fait que cela implique une vision de la
campagne comme un lieu de loisir, et non pas comme un centre de pouvoir : « This view of the
country house, however, implied a special view of the countryside: as a focus for consumption,
amusement, and expense, a retreat from activity, rather than as a center of production, income, and
power. »
207
Ibid., p. 40f.
208
Cf. Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern France, op. cit., p. 29. Pour la relation très
complexe entre amitié et parenté telle qu’elle se présente dans la littérature allemande du Moyen Âge
et de l’époque moderne cf. Manuel Braun, « Versuch über ein verworrenes Verhältnis: Freundschaft
und Verwandtschaft in mittelalterlichen und frühneuzeitlichen Erzähltexten », in Sibylle AppuhnRadtke/Esther P. Wipfler, eds., Freundschaft. Motive und Bedeutungen, Munich, 2006
(Veröffentlichungen des Zentralinstituts für Kunstgeschichte 19), p. 67-96.
87
pas d’importance ; par conséquent, elle ne joue aucun rôle dans les ego-documents. Ce sont
les événements de la vie de la cour qui sont le lieu principal des rencontres sociales au cours
desquels de toute façon les nobles les plus importants ne cessent de se rencontrer. Si leurs
appartements sont proches les uns des autres ou non n’a ainsi pas d’importance.
La noblesse comme milieu social
Qui sont donc ces nobles qui peuplent la cour ? Il est ici nécessaire de passer rapidement en
revue les caractéristiques de la noblesse en tant que groupe social. 209 La noblesse française est
209
Une première approche du sujet de la noblesse d’Ancien Régime est offerte par Gudrun Gersmann,
article « Adel », in Enzyklopädie der Neuzeit, tome 1, Stuttgart, 2005, p. 39-54. Nous mentionnons
trois œuvres de synthèse en langue allemande sur la noblesse à l’époque moderne. Le livre de Michael
Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., a un caractère d’introduction et se concentre sur le
Saint Empire Romain Germanique; une vue d’ensemble dans un espace très réduit est donné par
Walter Demel, Der europäische Adel. Vom Mittelalter bis zur Gegenwart, Munich, 2005 (C. H. Beck
Wissen), qui va au-delà de l’époque moderne et prend aussi en considération le Moyen Âge et
l’époque contemporaine ; les points commun des différentes noblesses européennes, ainsi que leurs
différences nationales et régionales sont expliquées par Ronald G. Asch, Europäischer Adel in der
Frühen Neuzeit. Eine Einführung, Cologne/Weimar/Vienne, 2008 ; le même auteur a aussi donné une
vue d’ensemble de la noblesse européenne des XVIe et XVIIe siècles dans idem, Nobilities in
Transition, 1550-1700. Courtiers and Rebels in Britain and Europe, Londres/New York, 2003. Il faut
aussi mentionner la vue encore plus générale de Jonathan Powis, Aristocracy, Oxford, 1984, dont une
version allemande est parue comme idem, Der Adel, Paderborn et al., 1986. Une énorme synthèse en
langue anglaise est donnée par Hamish M. Scott, ed., The European nobilities in the seventeenth and
eighteenth centuries, 2 tomes, Basingstoke, 2ième éd. 2007-2008 ; des articles y sont dédiés à la
noblesse de chaque pays européen. La noblesse française y est analysée pour le XVIIe siècle par Roger
Mettam, « The French Nobility, 1610-1715 », in ibid., tome 1 : Western Europe and Southern Europe,
Basingstoke, 2007, p. 127-155, et pour le XVIIIe siècle par Julian Swann, « The French Nobility in the
Eighteenth Century », in ibid., tome 1, p. 156-190. En langue allemande, une œuvre similaire, qui
analyse elle aussi les noblesses des différentes parties de l’Europe en consacrant un chapitre à chaque
région est Ronald G. Asch, ed., Der europäische Adel im Ancien Régime. Von der Krise der
ständischen Monarchien bis zur Revolution (1600-1789), Cologne/Weimar/Vienne, 2001, dans
laquelle il faut mentionner notamment Jean-Marie Constant, « Der Adel und die Monarchie in
Frankreich vom Tode Heinrichs IV. bis zum Ende der Fronde (1610-1653) », in ibid., p. 129-150. Il
faut aussi nommer Jean-Pierre Labatut, « Patriotisme et noblesse sous le règne de Louis XIV », Revue
88
un groupe hétérogène. La différence entre noblesse d’épée et noblesse de robe est
globalement connue. La première a d’ailleurs tendance à refuser à la seconde l’appartenance à
la noblesse, parce que la noblesse de robe est composée de bourgeois anoblis qui sont entrés
dans l’ordre noble en prenant une charge anoblissante, alors que la noblesse d’épée est issue
de la noblesse guerrière médiévale. Néanmoins, au XVIIe siècle, les nobles de robe occupe
déjà d’importantes positions de pouvoir ; par contre, ils n’occupent pas le sommet de la
société de cour, d’autant plus que la plupart d’entre eux ne se tiennent pas à la cour mais dans
les villes où ils exercent leur charge au parlement ou dans d’autres corporations, dans lesquels
ils occupent les positions clefs.
La petite noblesse se considère comme supérieure à cette noblesse de robe même si dans les
faits les nobles de robe sont souvent plus riches et plus puissants que les hobereaux certes
issus de vieilles familles mais cantonnés dans bien des cas dans leurs seigneuries rurales. La
petite noblesse ne prend pas part à la vie de cour – les petits nobles n’ont tout simplement pas
les moyens pour pouvoir s’offrir le mode de vie d’un courtisan. Comme la société de cour en
tant que société de la présence offre les possibilités de carrière surtout à ceux qui connaissent
personnellement le roi, la démarcation entre les membres de la société de cour et le reste de la
noblesse est de plus en plus nette.
d‟histoire moderne et contemporaine, 29, 1982, p. 622-634. Parmi les études sur la noblesse en dehors
de la France, il convient de mentionner Nils Jörn/Haik Thomas Porada, eds., Lebenswelt und
Lebenswirklichkeit des Adels im Ostseeraum. Festgabe zum 80. Geburtstag von Bernhard
Diestelkamp, Hambourg, 2009 (Schriftenreihe der David-Mevius-Gesellschaft 5). Bien que le livre
soit édité en tchèque, il y a plusieurs contributions allemandes et anglaises dans Ů notamment Jeroen
Duindam, « Problems and prospects for a ‘new’ history of the court : the Habsburg Hofstaat in
perspective », in ibid., p. 49-66, et Karl Vocelka, « Der Kaiserhof und der Adel aus den
österreichischen Ländern (1526-1740) », in ibid., p. 121-132. Pour l’idée d’une crise de la noblesse
dans l’époque analysée, question soulevée par Lawrence Stone, The Crisis of the Aristocracy. 15581641, Oxford, 1965 (Oxford Paperbacks 118) ; cf. en français François Billacois, « La crise de la
noblesse européenne (1550-1650). Une mise au point », Revue d‟histoire moderne et contemporaine,
23, 1976, p. 258-277. L’histoire de la noblesse ne finit pas avec la fin de l’époque moderne ; une
histoire de la noblesse à l’époque contemporaine a récemment été entreprise par Monika Wienfort,
Der Adel in der Moderne, Gœttingue, 2006. Pour le XIXe siècle, il convient aussi de nommer l’étude
de Peter Mandler sur l’Angleterre, Peter Mandler, Aristocratic Government in the Age of Reform.
Whigs and Liberals, 1830-1852, Oxford, 1990.
89
Au dessus de la petite noblesse, on trouve une couche moyenne souvent appelée noblesse
seconde dans les débats entre chercheurs français. Cette couche participe à la vie de cour ;
cependant, contrairement à la haute noblesse, elle n’appartient pas seulement de son propre
droit mais aussi par la grâce royale à l’élite du royaume. Parmi les membres de la noblesse
seconde, on trouve donc par conséquent pendant les conflits internes à l’époque moderne
souvent des loyalistes qui s’opposent à la haute noblesse en étant fidèles au roi et à ses
ministres. Le comte de Bussy-Rabutin ou le comte de Tavannes, qui rompent tous les deux
avec Condé pour prendre le parti de Mazarin, peuvent être nommés comme des exemples de
représentants de ce groupe.
Enfin, au dessus d’eux, on trouve la haute noblesse, noyau de la société de cour et sommet de
l’élite nobiliaire du royaume : les ducs, parmi eux les ducs et pairs particulièrement
distingués, ainsi que les princes, parmi lesquels on distingue les princes de sang et les princes
étrangers. Notre étude s’appuie particulièrement sur les documents issus de l’entourage des
princes de Condé, appartenant au groupe des princes de sang. Nous reviendrons plus loin sur
les Condé et leur rôle dans l’histoire du XVIIe siècle français.
Ce qui différencie la noblesse comme objet d’étude des autres groupes, c’est le fait qu’elle
forme son propre état. L’hérédité du statut est, certes, une caractéristique générale des sociétés
de l’Europe ancienne. En France, en particulier, les guildes, les villes, les corps de métiers,
voire des provinces entières forment des corps qui ont des privilèges particuliers mais la
noblesse en tant que groupe au sommet de cette société composée de corporations
enchevêtrées a une position particulière. Il est certes possible d’entrer dans la noblesse en
particulier en achetant une charge anoblissante ou en étant anobli par le roi. Cette mobilité
sociale est cependant très limitée : en faisant abstraction de quelques exception spectaculaires
– on peut nommer des anoblis comme Colbert qui, bien qu’étant d’origine roturière,
parviennent à devenir ministres – la forte différenciation interne de la noblesse mène à ce que
les anoblis doivent se contenter d’occuper une place tout en bas de l’échelle hiérarchique.
Ceci est dû au fait que d’une part, le roi ne confère presque jamais aux anoblis de hauts rangs
nobiliaires comme par exemple le rang de duc, et d’autre part que la dignité d’une famille se
mesure toujours aussi à son ancienneté – un nouveau noble aura des difficulté à passer devant
un membre de la vieille noblesse. Ce mécanisme est valable de façon analogue pour les cas
dans lesquels un noble est élevé à un rang plus haut que celui dans lequel il était né et pour les
cas où de nouveaux titres nobiliaires sont créés. L’état noble a donc une structure ambiguë qui
ne peut pas rester sans conséquence sur la conception et la pratique nobiliaires de l’amitié :
d’une part, il y a vers l’extérieur une forte unité de la noblesse contre les personnes non
90
nobles210 manifestée à travers certains privilèges, comme le fait de ne pas payer la plupart des
impôts ou le droit de porter des armes, et d’autre part, à l’intérieur, ce groupe est très
hétérogène, il ne s’agit pas seulement d’être noble mais d’être plus noble que les autres.
Qu’est-ce qui différence la noblesse du reste de la société ? Le noble acquiert par la naissance
ou l’anoblissement l’honneur noble auquel le roturier n’a pas accès. Cela ne veut pas dire
qu’il n’y a pas un honneur des bourgeois, des artisans ou des paysans qui seraient ainsi sans
honneur, mais cet honneur n’est pas le même que celui de la noblesse et n’est pas compatible
avec celui-ci. Cette différence est visible par exemple dans la possibilité ou non de donner
satisfaction : seul des nobles peuvent s’opposer dans un duel.211 Eux seuls possèdent le point
d‟honneur nécessaire à cela. Michael Sikora avance que la sociabilité fait partie du style de
vie nobiliaire : ce n’est qu’avec la rencontre d’autres nobles que le mode de vie noble peut se
réaliser dans toute sa dimension. C’est pourquoi les visites que se rendent les nobles entre eux
sont si importantes.212 On peut ajouter que de nombreuses activités qui sont devenues
caractéristiques de la culture nobiliaire ne sont réalisables qu’en société – que l’on pense à la
chasse, les jeux de hasard, la danse ou la conversation pleine d’esprit. Tout ceci contribue à
l’importance des relations d’amitié dans ce milieu.
Les traits caractéristiques du milieu nobiliaire que nous venons de décrire peuvent contribuer
à expliquer une constatation que nous anticipons ici : des relations d’amitié entre un noble et
un roturier sont presque impossibles ; par contre, au sein de la noblesse, des relations d’amitié
sont possibles même entre des nobles de rang différent.
Un des facteurs qui influence l’amitié noble et l’amitié à la cour et qui la différencie de
l’amitié telle qu’on la connaît dans nos sociétés de masses, est que le cercle des amis
potentiels d’un noble, et surtout d’un haut noble, est réduit puisque seuls les membres de ce
milieu très exclusif entrent en ligne de compte. Les ethnologues ont montré dans plusieurs
contextes actuels non-européens que l’amitié dans la pratique n’est souvent pas une relation
210
Cela se réfère au Tiers Etat, non au clergé en tant que premier ordre. Comme le célibat empêche les
ecclésiastiques à léguer leurs offices, le clergé doit se renouveler constamment en recrutant des
personnes tant nobles que roturières ; quand on y regarde de plus près, le haut clergé s’avère être
pratiquement une partie de la noblesse, comme il consiste dans sa grande majorité de prêtres d’origine
nobiliaire.
211
Ce n’est pas pour des raisons de rang que les ecclésiastiques sont exclus du duel, mais parce qu’il
leur est interdit de porter des armes.
212
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 89; pour les visites cf. infra, Pratiques
de l’amitié.
91
fondée sur un choix absolument libre du partenaire, comme on l’a considéré souvent en
Europe. Leur argument est qu’un champ social concret n’offre qu’un choix limité d’amis
potentiels ; cela est valable de façon particulièrement nette pour le milieu de la haute noblesse
à la cour.213 Georg Simmel a souligné qu’une aristocratie ne peut fonctionner en tant que telle
que si ses membres peuvent encore en garder une vue d’ensemble, si tous les membres
peuvent encore se connaître et si les liens de parenté et de mariage au sein de groupe peuvent
encore être retracés.214 Or tout cela s’applique à la haute noblesse française.
Il en découle une conséquence importante : toutes les amitiés à la cour sont des amitiés
politiques – non pas dans le sens où il en existerait d’autres qui ne seraient pas politiques mais
dans le sens où l’aspect politique est inséparable des amitiés nobiliaires puisque tout noble est
par définition homme politique. Cette qualité politique de l’amitié à laquelle s’ajoute la taille
limitée de la cour et de la noblesse a pour suite que toute nouvelle amitié de même que toute
rupture peut potentiellement modifier l’ensemble des équilibres du pouvoir. C’est pourquoi
les amitiés, qui sont des alliances politiques, ne concernent pas seulement les deux partenaires
mais l’ensemble des autres membres de la société de cour. L’amitié de cour n’est donc pas
entièrement soumise à un « mécanisme royal ».215 Les variations de la faveur et de la défaveur
royale sont certes le facteur le plus important dans les jeux de pouvoir, ne serait-ce que parce
que le roi est la seule personne contre laquelle aucune alliance ne peut être montée au sein de
la société de cour – celui qui défie le roi doit devenir rebelle, comme Condé pendant et après
la Fronde. Toutefois, le roi n’est nullement le seul à agir et les nobles ne sont pas de simples
objets des actions royales ni ne se contentent de réagir ; les renversements d’alliances entre
nobles, sans que le roi n’y ait part dans un premier temps, peuvent, elles aussi, changer les
équilibres du pouvoir au sein de la société de cour.
Mutatis mutandis, ces mécanismes existent aussi dans d’autres cours de l’époque moderne.
Ces réflexions ne sont cependant pas des remarques sociologiques générales sur la noblesse.
213
Tilo Grätz/Barbara Meier/Michaela Pelican, Zur sozialen Konstruktion von Freundschaft, op. cit.,
p. 4.
214
Georg Simmel, « Die quantitative Bestimmtheit der Gruppe », in idem, Soziologie. Untersuchungen
über die Formen der Vergesellschaftung, ed. Otthein Rammstedt, Francfort-sur-le-Main, 1992 (Georg
Simmel Gesamtausgabe, tome 11), p. 63-159, ici p. 66f.
215
Le terme provient bien sûr d’Elias, cf. Norbert Elias, Die höfische Gesellschaft, op. cit., p. 44. Chez
lui, ce terme désigne la manière de fonctionnement de la société de cour, caractérisée par le fait que
chaque action du roi, aussi minime soit-elle, est pour lui une source de pouvoir car elle peut servir à
honorer ou réprimander les courtisans.
92
Elles ne sont pas valables pour la noblesse actuelle ni pour celle du XIX e ou du XXe siècle.
Une noblesse qui n’a plus le pouvoir est un autre cas que celui que nous étudions ici. Ce n’est
que dans les lieux où les jeux de la sociabilité de la cour sont en même temps une course au
pouvoir que sont valables les mécanismes ici décrits mêlant de façon inextricable les amitiés
personnelles et les alliances politiques. Lorsque la cour, comme ce fut le cas à partir de 1789
en beaucoup de lieux, coexiste avec un parlement et un gouvernement constitutionnel ou
parlementaire, son rôle n’est plus le même. Le jeu des factions de cour peut continuer mais
tourne plus ou moins à vide et devient de plus en plus autoréférentiel, ne concernant plus que
les courtisans eux-mêmes, parce que les décisions importantes sont désormais prises ailleurs.
En outre, à l’époque moderne, la situation de la noblesse dans les républiques est différente de
celle de la noblesse dans les monarchies, et les constatations que nous venons d’avancer ne
sont donc pas valables pour les aristocraties républicaines : dans une république, il existe
certes une aristocratie dirigeante mais pas de roi qui pourrait par sa seule décision favoriser,
gêner ou terminer des carrières.
93
I.5. Contextes : Les Condé et leur entourage
L’entourage des princes de Condé, et du Grand Condé en particulier, est particulièrement apte
pour être le point de départ pour une analyse de la sociabilité du monde de la cour. Les
partenaires de correspondance des Condé constituent un « who is who » de la société de cour.
De plus, plusieurs d’entre eux ont laissé des mémoires. Comme nous l’avons déjà indiqué
dans le chapitre sur les sources, on peut observer que l’auteur d’un texte apparaît comme
personnage dans un autre ; ainsi, se crée un tissu dense de textes qui renvoient les uns aux
autres. Comme l’entourage de Condé englobait des personnages importants de la société de
cour, et qu’il était en contact avec pratiquement tous les autres membres importants de la cour
– même s’ils étaient ses rivaux ou ennemis – on peut assumer que les documents produits par
les personnes de cet entourage peuvent nous donner une bonne impression des mœurs de la
société de cour en général.
La présente étude n’est pas prévue comme une analyse de réseau. La cour est un milieu, pas
un réseau. Elle n’est pas organisée autour de la structure stable que l’on entend habituellement
lorsque l’on parle de réseau mais par des alliances versatiles. Le fait que nous nous fondions
ici sur du matériel provenant de l’entourage du prince de Condé n’a pas pour but par
conséquent l’analyse de l’amitié dans un groupe cohérent mais la présentation d’un exemple
de fonctionnement de l’amitié nobiliaire. Les sources de l’entourage de Condé sont
particulièrement aptes à une analyse de ce sujet car elles sont très riches. Par ailleurs, le Grand
Condé joue un rôle ambigu au XVIIe siècle et cela permet d’observer une grande variété de
situations – des situations courantes mais aussi des situations extrêmes comme la guerre civile
et l’exil.
En passant les personnes en revue, on remarque que les auteurs des témoignages et des lettres
sont très souvent aussi les protagonistes de la politique de la cour. Ces personnes entretiennent
en plus des relations très diversifiées. Il est très courant dans ce milieu que l’auteur d’un texte
soit l’un des personnages décrits dans un autre. En outre, nombreux sont ceux qui sont aussi
des personnes très importantes de la cour. On peut ainsi espérer que, d’une part, une analyse
fondée sur ces textes assure une certaine cohérence des formes de pensée et de comportement,
et d’autre part que les résultats soient non seulement représentatifs des personnes décrites
mais aussi pour l’ensemble de la société de cour.
Déjà avant le Grand Condé, les Condé avaient une histoire diversifiée entre révolte contre le
pouvoir monarchique qui se renforce et adaptation ; cette histoire ne peut cependant être
94
retracée en détail ici.216 Ainsi le Grand Condé est tout à fait dans la tradition familiale non
seulement lorsqu’il se révolte pendant et après la Fronde mais aussi lorsque, plus tard, il
soutient la monarchie puissante de Louis XIV.217
216
L’histoire familiale des Condé est présentée dans sa totalité dans une œuvre qui est devenue le
point de départ de toute recherche sur cette maison : Henri d’Orléans d’Aumale, Histoire des princes
de Condé aux XVIe et XVIIe siècles, 9 tomes, Paris, 1885-1896. L’auteur est le duc d’Aumale qui avait
hérité du domaine et du château de Chantilly, y compris les archives des Condé, après que ceux-ci
s’étaient éteints. Dans ce contexte, il faut aussi mentionner un texte écrit par le dernier prince de
Condé dans son exil en Angleterre, Louis Joseph de Bourbon, prince de Condé, Essai sur la vie du
grand Condé, Londres, 1807. L’œuvre standard en ce qui concerne les Condé est à l’heure actuelle
Katia Béguin, Les princes de Condé, op. cit. Cf. aussi Christian Jouhaud, « Politiques de princes : Les
Condé », in Philippe Contamine, ed., L’Etat et les Aristocraties (France, Angleterre, Ecosse), XIIeXVIIe siècle, Paris, 1989, p. 335-355.
217
L’histoire de la France au XVIIe siècle, qui constitue l’arrière-plan plus général de notre étude, a
produit une historiographie importante. Deux synthèses importantes en langue française, qui
examinent respectivement la première et la seconde moitié du XVIIe siècle, sont Robert
Descimon/Christian Jouhaud, La France du premier XVIIe siècle, 1594-1661, Paris, 1996, et Michel
Nassiet, La France du second XVIIe siècle, 1661-1715, Paris, 2000. Parmi les introductions générales,
nous citons Peter-Eckhard Knabe, ed., Frankreich im 17. Jahrhundert, Cologne, 1983 (Kölner
Schriften zu Geschichte und Kultur 4). Il faut aussi mentionner la monumentale histoire des Bourbons
entreprise par Klaus Malettke, Die Bourbonen, 3 tomes, Stuttgart, 2008-2009. Différents aspects de
l’histoire française de cette époque, avec un accent particulier mis sur la Fronde, sont analysés dans
l’ouvrage de Peter J. Coveney, France in Crisis. 1620-1675, Totowa, New Jersey, 1977, pour lequel
l’auteur a rassemblé un choix de textes importants.
L’évolution du système politique français est analysée par Aleksandra D. Lublinskaya, French
Absolutism : the crucial phase, 1620-1629, Cambridge, 1968 ; par Richard Bonney, Political Change
in France under Richelieu and Mazarin. 1624-1661, Oxford, 1978, ainsi que par idem, Society and
Government in France under Richelieu and Mazarin, 1624-61, Basingstoke/Londres, 1988. Cf. aussi
Mack P. Holt, ed., Society and Institutions in Early Modern France, Athens, Georgia, 1991. Un
classique de l’histoire « d’en bas », la « history from below » est William Beik, Absolutism and
Society in Seventeenth-Century France. State Power and Provincial Aristocracy in Languedoc,
Cambridge et al., 1985, une œuvre influencée, comme le dit l’auteur dans la préface, par les écoles du
Marxisme et des annales, ainsi que par les événements de l’époque où elle a été écrite, à savoir le
mouvement de 68 et les protestations contre la guerre de Vietnam, ibid., xii-xiii. Ainsi, Beik critique
les œuvres parues jusqu’alors parce que « they fail to deal with the question of class interest », ibid., p.
xii. Il convient aussi de signaler Heinz Duchhardt/Eberhard Schmitt, eds., Deutschland und
95
Devenue deuxième famille du royaume avec l’arrivée au pouvoir des Bourbons dont ils
étaient les plus proches parents, les Condé avaient été parmi les chefs protestants pendant les
guerres de religion ; ils étaient restés Protestants plus longtemps que la ligne principale des
Bourbons. Le père du Grand Condé, fils posthume de son grand-père, avait été élevé dans la
religion catholique par Henri IV lui-même.
Un court aperçu de la biographie de Condé est ici indispensable.218 Louis II de Bourbon, fils
d’Henri II de Bourbon,219 naît le 8 septembre 1621 à l’Hôtel de Condé à Paris. Il fait ses
études chez les Jésuites et plus tard dans une académie d’éducation pour la noblesse. Son
éducation est particulièrement soignée en partie aussi parce que pendant de nombreuses
années, il est considéré comme un successeur probable au trône de France : pendant son
enfance, Louis XIII, le roi, n’a pas d’enfants, Gaston d’Orléans, le frère du roi, n’a qu’une
fille, la Grande Mademoiselle. Elle joue d’ailleurs un rôle important aux côtés de Condé
pendant la Fronde et a écrit ses Mémoires sur cette période. Henri II de Bourbon est, après le
frère du roi, deuxième sur la liste des successeurs possibles, le futur Grand Condé est
troisième mais le premier de la génération plus jeune que le roi. En 1638, la situation change
Frankreich in der frühen Neuzeit. Festschrift für Hermann Weber zum 65. Geburtstag, Munich, 1987
(Ancien Régime, Aufklärung und Revolution 12).
218
Le Grand Condé a inspiré plusieurs biographes; la biographie la plus actuelle est Bernard Pujo, Le
Grand Condé, Paris, 1995. D’autres biographies récentes sont Georges Mongrédien, Le Grand Condé.
L’homme et son œuvre, Paris, 1959; Pierre Duhamel, Le Grand Condé ou l’orgueil, Paris, 1981; Marc
Blancpain, Monsieur le Prince. La vie illustre de Louis de Condé, héros et cousin du Grand roi, Paris,
1986. Une œuvre plus ancienne est Henri Malo, Le Grand Condé, Paris, 1937. Cf. aussi Hubert
Camon, Condé et Turenne. Deux grands chefs de guerre du XVIIe siècle, Paris, 1933. Mais une
littérature biographique sur le Grand Condé existait dès l’époque moderne, comme le montre par
exemple l’œuvre de Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, Second du Nome, Prince de Condé, et
premier prince du sang. Contenant ce qui s'est passé en Europe depuis 1640, jusques en 1686
inclusivement, La Haye, 3ième éd. 1748 [1ère éd. 1692]. Une œuvre parue encore du vivant du prince est
Edme Boursault, Le prince de Condé, Genève, 1979 [réimpression de l’édition Paris, 1675]. – En
langue anglaise cf. Mark Bannister, Condé in Context. Ideological Change in seventeenth-century
France, Oxford, 2000.
219
Pour la biographie d’Henri II de Bourbon cf. maintenant Caroline Bitsch, Vie et carrière d’Henri II
de Bourbon, Prince de Condé (1588-1646), exemple de comportement et d'idées politiques au début
du XVIIe siècle, Paris, 2008 (Bibliothèque d'histoire moderne et contemporaine 27).
96
radicalement avec la naissance du futur Louis XIV.220 En 1640, à la naissance de son frère,
Philippe d’Orléans, l’extinction des Bourbons et donc la possibilité pour les Condé de monter
sur le trône sont repoussées – et finalement ne seront jamais réalisées. Au lieu de se consacrer
à son rôle de grand aristocrate, Louis II de Bourbon entame une carrière de militaire. Le 19
mai 1643, il vainc triomphalement les troupes espagnoles à Rocroi.221 Cette victoire fait de
lui, qui n’a pas accès au trône, un personnage central de la politique française : être à un peu
plus de vingt ans premier prince du sang présomptif et en même temps le général le plus
couronné de gloire du pays lui donnent un poids politique très important et font de lui un
risque pour cette monarchie en pleine constitution depuis l’époque de Richelieu. Même si ce
n’est que plusieurs décennies plus tard que Fouquet est condamné pour l’exemple pour avoir
offert une fête plus fastueuse que le roi : la règle tacite de la monarchie « absolue »222 n’est
220
Louis XIV en tant que personne a fait l’objet d’innombrables études, qu’il est impossible de
nommer toutes ici. Il convient d’indiquer Richard Wilkinson, Louis XIV, Londres, 2007; Uwe Schultz,
Der Herrscher von Versailles. Ludwig XIV. und seine Zeit, Munich, 2006 ; Olivier Chaline, Le règne
de Louis XIV, Paris, 2005 ; Lucien Bély, Louis XIV. Le plus grand roi du monde, Paris, 2005 ;
Geoffrey R. R. Treasure, Louis XIV, Harlow/Munich, 2001 ; Klaus Malettke, Ludwig XIV. von
Frankreich. Leben, Politik und Leistung, Gœttingue/Zurich, 1994 (Persönlichkeit und Geschichte
143/145). Il est aussi important de noter Daniel Dessert, 1661, Louis XIV prend le pouvoir : naissance
d’un mythe ?, Bruxelles, 2000, ainsi que Peter Burke, The Fabrication of Louis XIV, New
Haven/Londres, 1992.
221
Pour la bataille de Rocroi cf. Pujo, Le Grand Condé, op. cit., p. 59-75 ; pour le déroulement de la
bataille Gilbert Bodinier, article « Rocroi », in François Bluche, ed., Dictionnaire du Grand Siècle,
Paris, 2ième éd. 2005, p. 1348f. Une courte monographie sur la bataille est Laurent Henninger, Rocroi,
1643, Paris, 1993, dont la grille d’analyse contient cependant des éléments nationalistes.
222
Les notions « absolutisme » et « monarchie absolue » ont fait et continuent de faire l’objet d’un
débat acharné parmi les historiens. Pour le débat sur la notion de l’absolutisme cf. récemment Lothar
Schilling, ed., Absolutismus, ein unersetzliches Forschungskonzept? Eine deutsch-französische
Bilanz/L’absolutisme, un concept irremplaçable? Une mise au point franco-allemande, Munich, 2008,
ainsi que Dagmar Freist, Absolutismus, Darmstadt, 2008. Un bilan du point de vue français est donné
dans Robert Descimon/Fanny Cosandey, L’absolutisme en France. Histoire et historiographie, Paris,
2002 (Points : Série Histoire 313). Une contribution récente par une historienne de la littérature est
Hélène Merlin, L’absolutisme dans les lettres et la théorie des deux corps. Passion et politique, Paris,
2000 (Lumière classique 29). Il faut aussi nommer Yves-Marie Bercé, La naissance dramatique de
l’absolutisme. 1598-1661, Paris, 1992 (Nouvelle histoire de la France moderne 3). Les avantages et
désavantages de cette notion sont aussi discutés dans Ronald G. Asch/Heinz Duchhardt, eds., Der
97
certes pas l’éviction complète de toutes les autres instances (une idée complètement illusoire
dans les conditions de partage et de disponibilité des ressources matérielles et politiques
pendant l’Ancien Régime), mais le respect d’une distance entre le monarque et toute autre
personne. En outre, Richelieu est mort en 1642 et le 14 mai 1643, peu de temps avant la
bataille de Rocroi, Louis XII meurt aussi ; au moment de la bataille, le royaume a à sa tête un
roi de quatre ans et une régente dont l’origine étrangère mine l’autorité. Dans cette situation,
la question décisive est qui sera le mentor du roi mineur et par conséquent qui va diriger la
France jusqu’à la majorité de ce dernier. La victoire à Rocroi donne à Condé la possibilité de
revendiquer cette position. Cependant, cela l’entraîne dans un conflit avec celui qui en tant
que premier ministre entend décider du sort du pays : le cardinal Mazarin. Dans un premier
temps, toutefois, le cardinal italien a beaucoup d’ennemis bien plus acharnés que Condé : tout
d’abord le Parlement et puis une grande partie de la noblesse. Ces deux groupes voient dans la
minorité du roi une chance de rendre caduques les efforts de Richelieu pour concentrer le
pouvoir au sommet de l’Etat ; nobles et parlementaires espèrent modifier l’organisation de
Absolutismus – ein Mythos? Strukturwandel monarchischer Herrschaft in West- und Mitteleuropa (ca.
1550-1700), Cologne/Weimar/Vienne, 1996 (Münstersche Historische Forschungen 9), qui soulignent
l’autonomie du discours moderne sur la monarchie absolue par rapport à la notion d’absolutisme, qui,
elle, n’a été formée qu’après coup; les auteurs plaident, en outre, pour une utilisation plus heuristique
que descriptive de la notion d’absolutisme. L’utilité du concept de l’absolutisme est niée dans Nicolas
Henshall, The Myth of Absolutism: Change and Continuity in Early Modern European Monarchy,
Londres/New York, 1992. Une synthèse récente de l’époque de l’absolutisme est Johannes Kunisch,
Absolutismus, Gœttingue, 2ième éd. 1999. Parmi les contributions plus anciennes, nous citons Perry
Anderson, Lineages of the Absolutist State, Londres, 1974, traduit en allemand comme idem, Die
Entstehung des absolutistischen Staates, Francfort-sur-le-Main, 1979; Ernst Hinrichs, ed.,
Absolutismus, Francfort-sur-le-Main, 1986 (suhrkamp taschenbuch wissenschaft 535); Hans Patze, ed.,
Aspekte des europäischen Absolutismus. Vorträge aus Anlaß des 80. Geburtstags von Georg Schnath,
Hildesheim, 1979; Walther Hubatsch, ed., Absolutismus, Darmstadt, 1973 (Wege der Forschung 314).
Malgré son titre qui laisse penser à une introduction plus générale à l’histoire de la France moderne,
l’absolutisme est aussi le sujet de Raymond R. Kierstead, State and Society in Seventeenth-Century
France, New York, 1975. En langue italienne, une tentative d’explorer les origines de l’absolutisme en
France est entreprise dans Enzo Sciacca, Le radici teoriche dell’assolutismo nel pensiero politico
francese del primo cinquecento (1498-1519), Milan, 1975 (Pubblicazioni della Facoltà di
Giurisprudenza/Università di Catania 79). Sur le rôle du prince cf. le volume collectif de Wolfgang E.
J. Weber, ed., Der Fürst. Ideen und Wirklichkeiten in der europäischen Geschichte,
Cologne/Weimar/Vienne, 1998.
98
l’Etat afin que les institutions qui représentaient les différents états soient à nouveau associées
au pouvoir tel qu’ils l’étaient prétendument au Moyen Âge.
Le conflit entre Mazarin et ses détracteurs est retardé tant que la France participe à la Guerre
de Trente Ans. A cause de cette guerre, Condé est longtemps retenu à l’étranger : il mène en
1644 et 1645 des campagnes en Allemagne et en 1647 en Catalogne. Il y noue des contacts
avec les alliés locaux, c’est-à-dire avec de nombreux princes allemands, avec les alliés
suédois ainsi qu’avec des dignitaires catalans. Ces liens s’ajoutent à ceux, très étendus, que
son père a déjà tissés en France et à l’étranger. Condé reprend ainsi un réseau qu’il agrandit
par la suite jusqu’à ce qu’il s’étende pratiquement sur toute l’Europe latine, tant protestante
que catholique, de la péninsule Ibérique jusqu’à Léopol dans le royaume de Pologne (l’actuel
Lviv en Ukraine), et de La Valette, d’où lui viennent des lettres de l’ordre de Malte, jusqu’à la
Suède ; ce n’est qu’aux confins des empires russe et ottoman que son réseau international
s’arrête.223
Presque en même temps que la fin de la Guerre de Trente ans, le conflit entre Mazarin et ses
adversaires éclate : c’est le début de la Fronde. Elle se caractérise par une grande complexité
qui ne peut être reprise ici dans son ensemble.224 Pour la compréhension de son déroulement
223
Pour le réseau européen du Grand Condé cf. Christian Kühner, « Mapping the Grand Condé’s
Networks », in Marko Lamberg/Marko Hakanen/Janne Haikari/Ulla Koskinen, eds., Mapping Early
Modern Space, Lund (à paraître), une contribution qui essaye de visualiser le réseau du prince de
Condé en utilisant la cartographie, pour montrer ainsi son extension géographique. Un autre article qui
utilise l’approche de « cartographier » les réseaux est Thierry Rentet, « Network Mapping. Ties of
fidelity and dependency among the major domestic officers of Anne de Montmorency », French
History, 17, 2003, p. 109-126.
224
Pour la Fronde cf. la synthèse d‘Orest Ranum, The Fronde. A French Revolution, 1648-1652, New
York/Londres, 1993, traduit en français comme idem, La Fronde, Paris, 1995. Cf. en outre Paul
Sonnino, Mazarin’s Quest. The Congress of Westphalia and the coming of the Fronde, Cambridge,
Massachusetts, 2008 ; Hubert Carrier, Le labyrinthe de l’Etat. Essai sur le débat politique en France
au temps de la Fronde (1648 - 1653), Paris, 2004 (Bibliothèque d'histoire moderne et contemporaine
14) ; Michel Pernot, La Fronde, Paris, 1994 ; Roger Duchêne, ed., La Fronde en questions, Aix-enProvence, 1989 ; Hubert Méthivier, La Fronde, Paris, 1984 (Collection SUP : L'historien 49) ;
Alanson Lloyd Moote, The Revolt of the Judges. The Parlament of Paris and the Fronde 1643-1652,
Princeton, 1971; Pierre-Georges Lorris, La Fronde, Paris, 1961. Un recueil de sources important est
Abraham de Wicquefort, Chronique discontinue de la Fronde. 1648-1652, ed. Robert Mandrou, Paris,
1978. A Bordeaux, la Fronde était particulièrement radicale et tenace, et était dominée par un
mouvement local, l’Ormée, avec laquelle Condé avait pour quelque temps une alliance étroite. Sur
99
et de son échec, il est important de souligner qu’il s’agit de révoltes successives de différents
groupes. Louis II de Bourbon, devenu à la mort de son père le 26 décembre 1646 prince de
Condé, se tient à distance de la révolte pendant la première phase bien que de nombreux
membres de la haute noblesse y participent. Lorsque la situation s’aggrave, le 18 janvier 1650,
Mazarin fait arrêter préventivement Condé, le prince de Conti, son frère, ainsi que le duc de
Longueville, son beau-frère. Les trois nobles restent treize mois en prison. En faisant cela,
Mazarin obtient l’effet inverse de l’effet désiré. Lorsqu’il est obligé de libérer Condé, celui-ci
a abandonné son scepticisme vis-à-vis de la Fronde. Il partage ainsi avec la Fronde hétérogène
le plus petit dénominateur commun : l’opposition à Mazarin. Les facteurs qui font de Condé
un personnage particulier du paysage politique de l’époque ont été évoqués plus haut, c’est
pourquoi ce n’est pas étonnant qu’il ne soit pas qu’une personne parmi les nombreux
participants à la Fronde mais qu’il en prenne la tête. Condé se considère certes comme un
rebelle au sens traditionnel, c'est-à-dire qu’il ne se rebelle pas contre mais pour le roi, qu’il a
le « devoir de révolte »225 contre le mauvais conseiller Mazarin, cependant, il franchit le
Rubicon lorsqu’il pactise avec l’Espagne, alors en guerre avec la France. Condé fait marcher
ses troupes sur Paris. Là-bas, Turenne à la tête des troupes royales, met les siennes en
mouvement ; il avait été frondeur pendant quelques temps puis avait fini par se décider pour
la couronne. Lorsque Condé et son armée atteignent Paris, ils trouvent porte close ; Turenne
parvient à bloquer les troupes de Condé dans le Faubourg Saint-Antoine contre le mur de
fortification le 2 mai 1652. Tout espoir semble perdu mais Condé reçoit une aide inattendue :
la fille de Gaston d’Orléans, la princesse de Montpensier fait donner les canons de la ville
contre les troupes royales et ouvre les portes de la ville à Condé. Il s’y réfugie et commence
les négociations avec les chefs de la Fronde parlementaire. Le 4 juillet, dans des circonstances
peu claires, un tumulte éclate à l’Hôtel de Ville suivi d’un massacre appelé « terreur
condéenne ». Même si la participation de Condé n’est pas certaine, l’opinion parisienne se
retourne contre lui. Le 13 octobre 1652, il est contraint de quitter la ville et le 12 novembre
l’Ormée, cf. Helmut Kötting, Die Ormée (1651-1653). Gestaltende Kräfte und Personenverbindungen
der Bordelaiser Fronde, Münster, 1983 (Schriftenreihe der Vereinigung zur Erforschung der Neueren
Geschichte e.V. 14); Eckart Birnstiel, Die Fronde in Bordeaux. 1648-1653, Francfort-sur-leMain/Berne/New York, 1985 ; Sal A. Westrich, The Ormée of Bordeaux. A revolution during the
Fronde, Baltimore, 1972 (Johns Hopkins University studies in historical and political science 89,2).
225
Pour ce concept cf. Arlette Jouanna, Le devoir de révolte, op. cit.
100
ses titres, charges et gouvernements lui sont retirés et ses possessions confisquées. Condé se
retire aux Pays Bas espagnols ; il est condamné à mort le 27 mars 1654 par contumace.
Condé est le seul chef de la Fronde à continuer le combat même après son échec – abandonner
aurait voulu dire se rendre à Mazarin, son pire ennemi, les amnisties généreuses attribuées à
de nombreux frondeurs n’y changent rien. Condé est premier prince du sang et par conséquent
très haut placé, dans la nouvelle conception de la monarchie il se trouve donc parmi les
frondeurs qui sont le plus nettement dans le camp des perdants. Alors que les élites
provinciales traditionnelles se soumettent volontiers lorsque la couronne leur garantit en
échange leur domination en matière de politique locale, et que beaucoup de nobles, même de
haut rang, apprécient les possibilités de carrière qui s’ouvrent à eux à la cour, dans l’armée et
dans la diplomatie, Condé, lui, n’y voit aucun avantage. Ce qui l’intéresse en fin de compte,
c’est la participation au pouvoir royal et c’est justement sur ce point-là que Mazarin et Louis
XIV se refusent à faire des compromis.226 Au lieu de se soumettre, Condé s’exile et combat
aux côtés des Espagnols – puisque la guerre entre l’Espagne et la France, qui n’est pas
concernée par les traités de Westphalie, continue. Pendant huit ans, de 1652 à 1659, il mène
depuis le territoire espagnol une guerre contre le cardinal qu’il accuse de manipuler le roi. Ce
n’est que lorsque l’Espagne conclut la paix des Pyrénées avec la France en 1659 qu’il est
contraint d’abandonner. Bien qu’il n’arrive pas à se faire attribuer un territoire souverain à lui
– la Franche-Comté et Cambrai avec le Cambrésis sont discutés comme de possibles solutions
– son grand prestige en Espagne et d’habiles négociations lui permettent de revenir en France
à des conditions favorables : il obtient non seulement l’annulation des condamnations pour lui
et sa suite mais en plus la restitution de la quasi-totalité de ses biens.
Cependant à son retour, Condé ne peut pas revenir au même niveau de pouvoir qu’avant la
Fronde : il est certes toujours premier prince du sang mais il est un rebelle gracié et non plus
le chef d’une fraction noble armée comme cela avait été le cas avant la Fronde. Par ailleurs,
les équilibres du pouvoir se sont déplacés : malgré toutes les critiques justifiées faites au sujet
des concepts de la « monarchie absolue » et de la « domestication de la noblesse », la Fronde
représente un moment du changement. Après son échec, les troupes dirigées par des membres
de la haute noblesse ne sont plus jamais un facteur de pouvoir dans la politique intérieure
226
Cf. Christian Kühner, « ’Il va de ma vie, de mon honneur et par conséquent de tout’. Die
Selbstinszenierung des Grand Condé », in Ronald G. Asch/Birgit Emich/Jens Ivo Engels, eds.,
Legitimation-Integration-Korruption. Politische Patronage in Früher Neuzeit und Moderne (à
paraître).
101
française. Même les Grands qui ont été plus loyaux que Condé perdent du pouvoir au moment
où Louis XIV commence à régner seul car les postes de ministres et de secrétaires d’Etat qui
prennent de plus en plus d’importance sont systématiquement donnés à des bourgeois ou à des
anoblis, c'est-à-dire à des personnes qui ne peuvent pas s’appuyer sur un pouvoir familial.
Lorsque Condé reçoit la proposition de la reine polonaise Marie-Louise de Gonzague qui lui
offre de faire élire son fils roi de Pologne, il donne au projet tout son soutien. Il échoue certes,
tout comme la propre candidature de Condé peu de temps après. Toutefois, cet épisode
montre clairement que la hauteur de son rang combinée à un réseau au niveau européen lui
offrent d’énormes possibilités d’action : avoir la possibilité d’accéder à un trône alors qu’il
vient juste de commettre une haute trahison, est pour le moins inhabituel.227
Malgré l’échec du projet de succession polonaise, Condé peut à nouveau, après une période
creuse, renouer avec ses succès passés en France : comme toute la haute noblesse, il est certes
écarté des décisions politiques mais Louis XIV utilise ses talents militaires : à partir de la
guerre de Dévolution, Condé, qui passe pour être, en France, à côté de Turenne le plus grand
chef des armées de son époque, peut à nouveau diriger des armées françaises.
Par ailleurs, il se concentre sur l’embellissement de la résidence familiale, le château de
Chantilly228 qu’il transforme en un centre des arts. Condé protège de nombreux artistes ce que
l’on peut interpréter comme une façon de remplacer le clientélisme politique devenu
impossible par le mécénat. Il entretient une troupe de théâtre qui ne joue pas qu’à Chantilly
mais part aussi en tournée.229 Il fait redessiner les jardins du château par André Le Nôtre, le
jardinier qui a dessiné les jardins de Versailles. Nicolas Boileau est un hôte régulier à
227
Condé utilisait ses contacts européens aussi comme une source de pouvoir, cf. Christian Kühner,
« Hochadlige Außenverflechtung zwischen Fürstendienst und Hochverrat. Der Grand Condé als
europaweit tätiger Akteur », in Hillard von Thiessen/Christian Windler, eds., Akteure der
Außenbeziehungen. Netzwerke und Interkulturalität im historischen Wandel, Cologne/Weimar/Vienne,
2010, p. 63-77. Pour la biographie de Marie-Louise de Gonzague cf. le chapitre que lui consacre
Lucien Bély, La société des princes. XVIe-XVIIIe siècle, Paris 1999, p. 246-259. Une partie de la
correspondance de la reine de Pologne avec la maison de Condé est accessible dans une édition : Le
Grand Condé et le duc d’Enghien, Lettres inédites à Marie-Louise de Gonzague, Reine de Pologne,
sur la cour de Louis XIV (1660–1667), ed. Emile Magne, Paris, 1920.
228
Le château de Chantilly, qui abrite aujourd’hui une des collections d’art les plus importantes de
France, a fait l’objet de plusieurs études, dont Jean-Pierre Babelon, Le château de Chantilly, Paris,
2008, et Raoul de Broglie, Chantilly. Histoire du château et de ses collections, Paris, 1964.
229
Bernard Pujo, Le Grand Condé, op. cit., p. 353.
102
Chantilly que Condé invite aussi parfois à chasser dans les forêts avoisinantes. Boileau lui
présente le jeune Racine pour lequel il prend parti par deux fois lorsque ses tragédies Bérénice
et Phèdre sont attaquées par la critique. Bibliophile, le prince agrandit sans cesse sa
gigantesque bibliothèque et y invite des intellectuels tels que Louis Bourdaloue, Jacques
Bénigne Bossuet ou Nicolas Malebranche pour discuter.230 Cette activité culmine dans la
création d’une académie scientifique patronnée par le prince de Condé.231
Le Grand Condé meurt à Fontainebleau le 11 décembre 1686 de la petite vérole. Par la suite,
sa famille reste loyale à la monarchie et elle conserve avec un peu de honte la mémoire de
celui qui fut son membre le plus éminent mais aussi le plus rebelle.232
Le Grand Condé a un frère et une sœur, qui sont aussi des acteurs importants du XVIIe siècle
français. Son frère, Armand de Bourbon, prince de Conti (1629-1666), est d’une condition
physique frêle ; pour cette raison, il est destiné à la carrière ecclésiastique. Il ne reçoit
cependant jamais l’ordination. Il est emprisonné ensemble avec Condé et se rallie avec lui à la
Fronde après leur libération en 1651. Cependant, contrairement à son frère, Conti se soumet
après l’échec de la Fronde, et va même plus loin : il épouse Anne Marie Martinozzi, qui est
une nièce du cardinal Mazarin. Le couple est à l’origine de la branche des princes de Conti ;
leurs deux fils deviennent respectivement le deuxième et le troisième prince de Conti. Les
choix politiques des princes de Condé et de Conti montrent bien que dans le milieu de la cour
et de la haute aristocratie française du Grand Siècle, les membres d’une même famille peuvent
bien opter pour des choix politiques opposés. Les dernières années du prince de Conti sont
marquées par un intérêt accru pour la religion.
Anne-Geneviève de Bourbon (1619-1679) est la sœur des princes de Condé et de Conti. Elle
épouse en 1642 Henri II d’Orléans, duc de Longueville (1595-1663) et devient ainsi duchesse
de Longueville. Ensemble avec ses deux frères, elle participe à la Fronde dans une position de
premier plan ; pendant ce temps, elle a une liaison amoureuse avec La Rochefoucauld, lui230
Ibid., p. 362f.
231
Cf. Katia Béguin, « L’académie du Grand Condé : un asile de la liberté scientifique ? », in
Christiane Demeulenaere-Douyère/Eric Brian, eds., Règlement, usages et science dans la France de
l’absolutisme, Paris/Londres/New York, 2002, p. 25-35.
232
Cf. Katia Béguin, « La trahison glorieuse. Une transfiguration de la mémoire de la Fronde
condéenne à la fin du XVIIe siècle », in Horst Carl/Martin Wrede, eds., Zwischen Schande und Ehre:
Erinnerungsbrüche und die Kontinuität des Hauses. Legitimationsmuster und Traditionsverständnis
des frühneuzeitlichen Adels in Umbruch und Krise, Mayence, 2007 (Veröffentlichungen des Instituts
für Europäische Geschichte Mainz. Beihefte 73), p. 53-64.
103
même frondeur. Après l’échec de la Fronde, elle se tourne vers le jansénisme et est jusqu’à sa
mort une protectrice importante de l’abbaye Port-Royal-des-Champs.
Son mari, le duc de Longueville, participe également à la Fronde ; il partage la prison de ses
deux beaux-frères Condé et Conti.
Condé et son entourage
Le nombre de personnes avec lesquelles Condé entretient une correspondance est
considérable ; pour s’en convaincre, il suffit de savoir que ses lettres datant de la période où il
était prince de Condé en titre, c'est-à-dire entre 1646 et 1686 emplissent 108 volumes grand
format dans les archives de Chantilly. Il serait trop hâtif de voir amitié partout où il y a
correspondance ; faire une notice biographique de tous ses correspondants confèrerait une
exactitude factice à notre questionnement mais n’apporterait pas d’éléments concrets. Le
prince, par ailleurs, n’a pas laissé de mémoires,233 on ne peut donc pas s’appuyer sur un tel
témoignage pour voir qui il considérait comme ami pour ensuite faire des recherches dans sa
correspondance. En outre, certaines parties du réseau de Condé ont fait l’objet d’études
prosopographiques auxquelles on peut avoir recours.234
Nous procéderons de façon qualitative et non quantitative, et présenterons les personnages les
plus importants qui jouent un rôle particulier dans les sources.
Un groupe mérite une attention particulière, celui des Petits Maîtres. Ce sont des amis de
jeunesse du prince caractérisés par le libertinage de leurs paroles et actions. Ce cercle n’est
pas constitué en tant que tel, c’est pourquoi il n’en existe pas de liste dans les ouvrages
233
Selon le père Bergier, Condé aurait été pressé par ses amis d’écrire des mémoires : « Ses meilleurs
amis l'ont conjuré cent fois d'enrichir la postérité de ce qu'elle ne sçauroit qu'imparfaitement s'il ne l'en
instruisoit. » Mais il aurait refusé en expliquant qu’il lui serait impossible d’écrire de telles mémoires
sans parler de lui-même de façon flatteuse, et qu’il risquerait de parler de façon calomnieuse des
autres, cf. François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, Principis Condaei, primi e regio sanguine
principis; et de praeclare ab eodem in vita gestis, epistolae duae, Paris, 1689, p. 322f.
234
La composition du parti nobiliaire de Condé avant et pendant la Fronde se trouve dans l’excellent
annexe prosopographique de la monographie de Katia Béguin, Les princes de Condé, op. cit., p. 395440. Un autre cercle de personnes est examiné par Pierre Lefebvre, « Aspects de la ‘fidélité’ en France
au XVIIe siècle: le cas des agents des princes de Condé », Revue Historique, 250, 1973, p. 59-106; par
un « agent », Lefebvre entend une personne qui exerce une fonction dans la maison et dans les
possessions du prince.
104
consacrés à Condé.235 Pierre Coste évoque le terme mais ne donne pas de noms : « Alors,
beaucoup de Petits-Maîtres, qui s'étoient attachés auprès de ce Prince, lui conseilloient de s'en
retourner à la Cour pour y recevoir les applaudissemens qui étoient dûs à sa valeur ».236 La
désignation indéfinie « beaucoup de Petits Maîtres » indique qu’il ne s’agit pas d’un cercle
fermé dont les membres peuvent être nommés. Les sources les concernant sont insuffisantes :
beaucoup meurent jeunes, et on ne trouve pour la majorité d’entre eux qu’une poignée de
lettre aux archives de Chantilly. C’est par exemple le cas de Gaspard de Coligny, marquis
d’Andelot, duc ce Châtillon.237 Né en 1620, il meurt au cours de la bataille de Charenton, en
1649. Il semble avoir été intimement lié à Condé ; il passe une grande partie de sa vie dans
son entourage et meurt jeune aux côtés du prince. Comme tous les deux n’ont pas écrit de
mémoires et qu’ils se sont écrits peu de lettres (très probablement exactement parce qu’ils se
voyaient constamment), il ne subsiste presque rien qui puisse nous renseigner sur les détails
de leur relation. Les Petits-Maîtres fournissent ainsi la preuve éclatante que justement les
amitiés considérées comme les plus étroites ne laissent pas nécessairement beaucoup de traces
écrites.
Plusieurs auteurs dont les œuvres sont citées ici ont, d’après leur propre témoignage, été liés à
Condé avant de rompre avec lui. C’est particulièrement le cas pour Bussy-Rabutin, ColignySaligny et Tavannes.
Roger de Rabutin, comte de Bussy (1618-1693) est une figure brillante qui ne peut pas être
décrite ici autant qu’elle le mériterait.238 Le comte entretient tout d’abord de bons rapports
235
Katia Béguin nomme Charles d’Aumont, Arnaud de Corbeville, Bussy-Rabutin, le chevalier de
Chabot, Amaury de Goyon, et Gaspard de Coligny, comme « les principaux des ‘petits-maîtres’ »,
Katia Béguin, Les princes de Condé, op. cit., p. 102.
236
Cf. Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 31.
237
Pour un abrégé biographique de Gaspard de Coligny cf. Katia Béguin, Les princes de Condé, op.
cit., p. 413.
238
La combinaison d’une biographie mouvementée et d’une œuvre littéraire a valu à Bussy-Rabutin
l’intérêt de bien des chercheurs. Une œuvre ancienne, mais toujours informative est Emile GérardGailly, Bussy-Rabutin. Sa vie, ses œuvres et ses amies, Paris, 1909. La correspondance de BussyRabutin est analysée par César Rouben, Bussy-Rabutin épistolier, Paris, 1974. Parmi les œuvres plus
récentes, il faut citer François-Antoine Mertens, Bussy-Rabutin, mémorialiste et épistolier, Louvain-laNeuve, 1984. Deux importantes biographies littéraires de Bussy-Rabutin sont Jean Orieux, BussyRabutin. Le libertin galant homme (1618-1693), Paris, 1958, et Jacqueline Duchêne, Bussy-Rabutin,
Paris, 1992. Cf. aussi Christian Kühner, « L’esilio nel regno. La caduta in disgrazia del conte Bussy-
105
avec le prince, qu’il accompagne par exemple lors de la campagne de Catalogne en 1647 ;
mais lorsque Condé sort de prison, il oblige Bussy-Rabutin à vendre sa charge de lieutenant à
son favori, Guitaut. A la suite de cela, Bussy-Rabutin rompt avec lui et se met au service de
Mazarin contre la Fronde qui renaît. Il accompagne aussi le prince de Conti lors de sa
campagne en Catalogne en 1654 et devient ami du prince. Cela a une certaine logique :
Bussy-Rabutin a rompu avec Condé et s’est mis au service du cardinal Mazarin, tandis que
Conti a choisi de se détacher de la révolte de son frère et de se marier à une nièce du cardinal.
La carrière de Bussy-Rabutin à la cour s’arrête brusquement en 1665 lorsque son Histoire
amoureuse des Gaules, un texte satirique tenu secret dans lequel toute la haute noblesse, et en
particulier Condé, est ridiculisée, tombe dans les mains d’un éditeur, qui en vend une édition
pirate, suite à une imprudence de son auteur. Bussy-Rabutin est tout d’abord emprisonné à la
Bastille ; banni de la cour seize mois plus tard par Louis XIV, il est obligé de passer le reste
de sa vie dans son château en Bourgogne d’où il tente en vain de se réhabiliter. C’était surtout
Condé qui avait poussé à son bannissement. Bussy-Rabutin lui écrit entre autres une lettre
pour essayer de gagner son soutien dans laquelle il admet avoir écrit l’Histoire amoureuse des
Gaules mais prétend cependant que les passages offensants pour lui ont été ajoutés ensuite par
ses ennemis.239 On peut parler d’amitié rompue entre Condé et Bussy-Rabutin et à ce propos
deux choses apparaissent. Tout d’abord, la relation est clairement politique – il s’agit du
positionnement pendant la Fronde et de qui Condé choisit de favoriser la carrière. Ensuite,
avec l’épisode de l’Histoire amoureuse, il est clair que l’on ne peut pas parler ici de cette
relation sans réserve, intense et sincère à l’image de ce que les romantiques ont appelé
« amitié », Bussy-Rabutin ayant tout même caricaturé Condé derrière son dos.
Avec cet exemple on peut aussi illustrer à quel point l’ensemble de la société de cour est
étroitement lié. Condé mis à part, Bussy-Rabutin entretient des relations avec de nombreuses
autres personnes citées ici. Il est le cousin de Madame de Sévigné qui est importante pour
nous en tant qu’auteur de lettres.240 Il compose avec la Grande Mademoiselle une satire de
Rabutin », in Fabio Di Giannatale, ed., Escludere per governare. L’esilio politico fra Medioevo e
Risorgimento, Rome (à paraître).
239
Archives de Chantilly, P XXXVII 314-319, Le comte de Bussy-Rabutin au prince de Condé, 9
novembre1668.
240
Pour la vie de Madame de Sévigné cf. Roger Duchêne, Naissance d’un écrivain. Madame de
Sévigné, Paris, 1996; Jeanne A. Ojala/William T. Ojala, Madame de Sévigné. A Seventeenth-century
Life, New York, 1990. Pour sa correspondance Nathalie Freidel, Public et privé dans la
« Correspondance » de Madame de Sévigné, Paris, 2000 (Lumière classique 85); Christiane Solte-
106
Turenne. Sa maîtresse, Madame de Montglas, est non seulement une intime de la Grande
Mademoiselle mais aussi la femme de Monsieur de Montglas,241 lui-même important auteur
de mémoires du Grand Siècle.242 Bussy correspond avec Coligny-Saligny qui vit non loin de
lui en Bourgogne – à l’époque de l’exil de Bussy, Coligny-Saligny s’était retiré sur ses terres
en raison d’attaques de goutte aggravées par son âge ; tous les deux sont amis. De plus, en
tant que propriétaire du château de Bussy-Rabutin, il est le voisin du favori de Condé,
Guitaut, qui possède dans la région le domaine d’Epoisses.243 Il est possible que tous deux
rivalisent pour le contrôle de cette partie de la Bourgogne, ce que laisse apparaître leur conflit
pour obtenir les faveurs de Condé sous un autre jour. Comme Stuart Carroll l’a démontré, les
relations entre duels, les querelles de famille et les conflits de voisinage sont bien plus étroites
que ce que la recherche a considéré jusqu’à présent.244 Il donc probable que de tels conflits se
répercutent aussi dans les rivalités de cour. Confirmant tout cela, il faut noter que ColignySaligny, lui aussi brouillé avec Condé à cause de Guitaut, est de même originaire de
Bourgogne ; peut-être est-il aussi un rival de Guitaut. De plus, Bussy-Rabutin, Guitaut et
Coligny-Saligny sont tous trois comtes ; le fait qu’ils aient justement le même rang rend
probable la rivalité locale pour établir leur position en Bourgogne. Les Condé disposent
traditionnellement de la fonction de gouverneur de Bourgogne et sont par conséquent la
première famille de la région, ils n’y habitent certes pas mais c’est là qu’ils sont enterrés.
C’est pourquoi leur faveur représente pour les comtes un facteur de pouvoir non négligeable.
D’autre part, cet exemple ne doit pas être généralisé : puisque la cour rassemble des nobles
venus de toute la France, la plupart ne possède pas de biens voisins. L’importance des conflits
de voisinage y est par conséquent moins grande que dans la noblesse régionale où, au
contraire, ils sont très courants. Dans les mémoires utilisées ici, les conflits de voisinage sont
Gresser, Leben im Dialog. Wege der Selbstvergewisserung in den Briefen von Marie de Sévigné und
Isabelle de Charrière, Königstein im Taunus, 2000 (Frankfurter feministische Texte: Literatur und
Philosophie 4); Michèle Longino Farrell, Performing motherhood. The Sévigné correspondence,
Hanover, New Hampshire, 1991.
241
Jacqueline Duchêne, Bussy-Rabutin, op. cit., p. 148, p. 152. – On trouve aussi d’autres
orthographies du nom comme Monglas, Monglat, Montglat.
242
Cf. François de Paule de Clermont, marquis de Montglat, Mémoires de François de Paule de
Clermont, marquis de Montglat, in Joseph-François Michaud/Jean-Joseph-François Poujoulat, eds.,
Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, tome 3/5, Paris, 1838, p. 1-365.
243
Jacqueline Duchêne, Bussy-Rabutin, op. cit., p. 201.
244
Cf. Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern France, op. cit..
107
absents lorsque la vie à la cour et à Paris est décrite. La raison en pourrait être qu’à Paris, les
hôtels nobles ne sont pas seulement entourés de bien des maisons roturières, mais que les
nobles n’y possèdent pas de droits de seigneurie. Habiter proche l’un de l’autre à Paris ou
partager un couloir dans un château pendant que la cour y séjourne est une toute autre chose
que posséder deux seigneuries adjacentes à la campagne, où les conflits de voisinage entre
nobles sont toujours aussi des luttes pour le contrôle de terres, de ressources, de paysans. La
cour, en revanche, génère ses propres conflits pour l’obtention de la faveur du roi ou d’une
charge.
Jacques de Saulx, comte de Tavannes (1620-1683), dans un premier temps, prend parti pour
Condé dans la Fronde – il commande même ses troupes – mais finit par se détourner de lui. Il
décrit lui-même l’histoire de la rupture de la façon suivante : la Fronde condéenne se
radicalisant, ses amis le pressent de quitter le prince au plus vite avant qu’il ne devienne
usurpateur.245 Sa tante, la comtesse de Tygery, le menace même de le déshériter s’il ne rompt
pas avec Condé.246 Tavannes tente de ruser et de soutenir le prince sans être impliqué dans
une éventuelle « folie ». Fin 1652, le prince de Tarente vient en aide à Condé mis dans une
situation délicate avec ses troupes – par gratitude, Condé se voit obligé de lui céder le
commandement et donc de le retirer des mains de Tavannes. Celui-ci démissionne car, comme
il l’explique lui-même, il ne peut pas servir sous le commandement d’autrui dans une armée
qu’il a lui-même auparavant commandée.247 Il est toutefois impossible de savoir si Tavannes a
rompu avec Condé par orgueil ou bien s’il a cherché un prétexte pour sortir de cette révolte
devenue vaine.
C’est le comte de Coligny-Saliny (1617-1686) qui rompt le plus radicalement avec Condé. Il
lui reste fidèle pendant toute la Fronde et le suit dans son exil. Il n’en revient qu’après la paix
des Pyrénées, à la suite de Condé. La rupture entre les deux intervient en 1661 lorsque Condé
refuse de l’aider à devenir Chevalier du Saint Esprit en le recommandant.248 Monmerqué, qui
a édité les mémoires de Coligny-Saligny rappelle que le roi avait donné la permission à Condé
245
Jacques de Saulx comte de Tavannes, Mémoires. Contenant ce qui s'est passé de plus remarquable
de 1649 jusqu'en 1653, Paris, 1691, p. 319f.
246
Ibid., p. 320-322.
247
Ibid., p. 369-373.
248
Jean de Coligny-Saligny, Mémoires du comte de Coligny-Saligny, ed. Louis Jean Nicolas
Monmerqué, Paris 1841, p. 64-67.
108
de désigner un chevalier ; tout le monde s’attendait à ce que Coligny-Saligny fût nommé mais
à sa place, Condé désigna Guitaut, son favori.249
Cette relation étroite qui lie Coligny-Saligny à Condé est née lorsque celui-ci fait du comte le
mestre-de-camp-lieutenant du régiment du duc d’Enghien. Coligny-Saligny y voit le début
d’une longue et fatale relation avec Condé qui se termine dans la haine :
« Hinc mihi prima mali labes.250 C'est ce qui a esté cause que je me suis attaché à lui,
et que j'ai fait beaucoup de choses contre mon inclination, et ensuite avec les
Espagnols, sept ans, et deux fois prisonnier de guerre pour son service; et tout cela
s'est terminé en une guerre mortelle et une haine irréconciliable entre nous; car s'il me
hait en diable, je le hais en diable et demi; mais revenons. »251
Comme il déteste Condé, ses mémoires sont pleines d’invectives contre le prince, lancées au
passage, au fil du récit ; ce texte est l’un des documents les plus impressionnants de la
transformation d’amitiés rompues en hostilité. Comme nous le montrerons par la suite, les
amitiés dans le petit monde de la noblesse, une fois rompues, ne se transforment pas en
indifférence mais en animosité. Notre exemple l’illustre clairement : Condé et ColignySaligny ne peuvent pas simplement s’ignorer puisqu’ils restent tous deux prince et comte. Ils
continuent de se rencontrer à la cour ; après la rupture qui suit le refus de Condé d’aider
Coligny-Saligny à entrer dans l’ordre du Saint Esprit, le comte exige une partie de la somme
concédée par les Espagnols à Condé comme dédommagement des coûts engagés lorsqu’il a
combattu à leurs côtés. Suite à cela, le duel est évité de justesse.252
Le favori de Condé, Guillaume de Pechpeyrou de Comminges (1626-1685), comte de Guitaut
est aussi un personnage important. Il n’y a pas de mémoires et presque aucune lettre de lui ;
les témoignages les plus importants le concernant sont les copies de 114 lettres que Condé lui
249
Ibid., p. xxi.
250
Comme l’explique l‘édition, la citation latine est tirée de Virgile, Énéide, II, 97. Pour une édition du
texte en français Virgile, Énéide, ed. Jacques Perret, 3 tomes, Paris, 1977-1980. La tournure « prima
mali labes » est traduite par Félix Gaffiot, Dictionnaire illustré latin-français, Paris, 1934, par
« commencement de ma chute et de mes malheurs ».
251
Coligny-Saligny, Mémoires, op. cit., p. 18.
252
Ibid., p. 71-83.
109
avait adressées et qui sont conservées à Chantilly. 253 Il est page du cardinal Richelieu puis
corvette des chevau-légers de Condé. Il le suit dans son exil et devient son premier
gentilhomme. En épousant Madeleine de la Grange d’Arquian, il devient marquis
d’Epoisses.254 En revanche, les sources n’expliquent pas la raison pour laquelle Condé le
favorise de la sorte parmi toute sa suite. Guitaut est très nettement ce que la recherche en
matière de clientélisme appelle un client, Condé est son patron. Comme nous le montrerons,
Condé parle souvent dans ses lettres de leur amitié ; on pourrait objecter qu’elle n’en est pas
une puisqu’il s’agit d’une relation clientélaire et non d’une véritable relation amicale. Une
telle objection doit être rejetée. Comme les termes de patron et de client n’apparaissent pas
dans la langue de la noblesse ici étudiée, il n’est pas très sensé d’argumenter que Condé
appelle fallacieusement Guitaut son ami. Cette relation illustre par excellence le fait qu’une
relation peut très bien être décrite par les parties concernées comme une amitié alors que les
catégories analytiques des sciences sociales la classent dans les relations de clientélisme et
qu’elle est caractérisée par la différence de rang (ici entre un prince et un comte), par le
soutien du client par le patron et par la loyauté du client pour son patron – ce qui s’illustre
notamment en ce que Guitaut suit volontairement Condé en exil. S’il est un cas où l’on peut
parler d’amitié entre inégaux, c’est bien celui-là.
Une relation très intéressante lie Condé à Antoine de Gramont, maréchal de Guiche (16041678). Son fils, le duc de Gramont, a compilé les mémoires de son père à partir de fragments
et de lettres.255 Il est fait maréchal de France en 1641. Peu après la bataille de Rocroi, il est
envoyé servir dans l’armée du futur Grand Condé et ne combat par la suite plus que sous ses
ordres, il prend par exemple part à la campagne de Catalogne. Condé et Gramont
entretiennent l’archétype de l’amitié nouée et renforcée pendant de longues années passées
ensemble à l’armée. Mais, à l’inverse de Condé, le maréchal combat la Fronde bien qu’il soit
un ami personnel du prince. A Chantilly, il a une lettre de Condé dans laquelle il lui explique
que leur amitié existe toujours malgré leurs positions antagonistes dans la Fronde.256 Ce texte
est particulièrement remarquable pour deux raisons. Il illustre d’une part le dilemme de
253
Archives de Chantilly, O I 161-219, Copies de 114 lettres adressées au comte de Guitaut par le
Grand Condé, en un cahier de 57 ff., donné au duc d’Aumale par le comte de Guitaut.
254
Bernard Pujo, Le Grand Condé, op. cit., p. 423f.
255
Mémoires du Maréchal de Gramont, in: Joseph-François Michaud/Jean-Joseph-François Poujoulat,
eds., Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome 3/7, Paris,
1839, p. 225-341.
256
Archives de Chantilly, J IV 158, Le prince de Condé au maréchal de Gramont, 28. septembre 1651.
110
l’amitié entre loyauté au roi et loyauté à l’ami. D’autre part, ce document montre que les
catégories de la loyauté politique et de l’amitié personnelle commencent à se différencier à
l’époque moderne même si ce processus est loin de s’être accompli en entier. La relation entre
Condé et Gramont est, dans cette perspective, une exception, comme nous le montrerons, une
telle dissociation entre relations personnelles et circonstances politiques est très rare dans les
sources ici analysées.
Nicolas de Brichanteau, marquis de Beauvais-Nangis (1582-après 1641) est certes beaucoup
plus âgé que le Grand Condé mais appartient à la suite de la famille. Ses mémoires racontent
sa vie ainsi que les certains des faits de son père, Antoine de Beauvais-Nangis.257 Ses
mémoires sont pleins de plaintes contres l’ingratitude des princes, c'est-à-dire principalement
des Condé, ils donnent un aperçu de l’horizon de la moyenne noblesse pour laquelle le terme
de « noblesse seconde » s’est imposé.258
Une histoire de l’amitié ne peut se limiter à une histoire de l’amitié masculine; mais comme
presque toutes les lettres et une grande majorité des mémoires ont été écrites par des hommes,
il en résulte un déséquilibre en leur faveur. Dans le fonds de Chantilly, on trouve des milliers
de lettres échangées par des hommes mais seulement une poignée dont les correspondants
sont un homme et une femme et encore moins entre deux femmes. La femme de Condé est à
ce point absente des archives que l’on peut supposer que ses traces ont été nettoyées de façon
ciblée,259 ce qui, si l’on considère la fin dramatique de leur relation – Condé la fit enfermer
257
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit.
258
La notion de noblesse seconde a été construite par Jean-Marie Constant, « Un groupe socio-
politique stratégique dans la France de la première moitié du XVIIe siècle: la noblesse seconde », in
Philippe Contamine, ed., L’Etat et les Aristocraties (France, Angleterre, Ecosse), XIIe-XVIIe siècle, op.
cit., p. 279-304. Cf. aussi Laurent Bourquin, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et
XVIIe siècles, Paris, 1994; J. H. M. Salmon, « A Second Look at the Noblesse Seconde: The Key to
Noble Clientage and Power in Early Modern France », French Historical Studies, 25, 2002, p. 575593. Le concept a été durement critiqué par Robert Descimon, « Chercher de nouvelles voies pour
interpréter les phénomènes nobiliaires dans la France moderne. La noblesse, 'essence' ou rapport
social? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 46, 1999, p. 5-21.
259
C’est ce que pense Bernard Pujo, qui soutient que « Les archives de Chantilly ont été
systématiquement expurgées de tout ce qui avait trait au sort de Claire-Clémence. », Bernard Pujo, Le
Grand Condé, op. cit., p. 367. Cependant, Pujo est aussi d’avis que la princesse souffrait d’une
maladie mentale, ce qui, selon lui, explique le fait que le prince de Condé ait, peu avant sa mort, prié le
111
dans le château de Châteauroux pour le restant de sa vie parce qu’elle était soupçonnée de
l’avoir trompé avec un page – n’est pas très étonnant.260 Mais aussi sa sœur, la duchesse de
Longueville et sa belle-fille, Anne de Bavière, n’ont laissé que quelques lettres à Chantilly. En
cherchant sciemment des sources provenant de l’entourage féminin de Condé, on peut
compenser dans une certaine mesure le déséquilibre sans pour autant le combler totalement.
Deux auteurs sont alors importants pour notre étude : ce sont la Grande Mademoiselle et
Madame de Sévigné.
La princesse de Montpensier, aussi appelée la Grande Mademoiselle (1627-1693) est la fille
de Gaston d’Orléans et par conséquent la cousine de Louis XIV. Elle est donc encore plus
proche du roi que Condé. Malgré tout, pendant la Fronde, elle se décide pour le parti du
prince ; son action la plus spectaculaire pendant la révolte consiste à faire donner le canon sur
les troupes royales pendant la bataille du Faubourg Saint-Antoine permettant ainsi aux troupes
de Condé de se retirer dans Paris.
Le fait que la maîtresse de Bussy-Rabutin, Madame de Montglas, appartienne aux intimes de
la Grande Mademoiselle,261 illustre le fait qu’il existe d’innombrables relations entre les
personnes de la société de cour ici décrites ; rien ne serait plus faux que de croire le prince lié
aux différentes personnes de façon uniquement bilatérale. Cette société est un milieu dans
lequel tout le monde se connaît, surtout dans les cercles les plus importants ; cet état de fait
compliquerait beaucoup la tâche si l’on voulait placer clairement une personne dans un
réseau. Cette tentative sera, comme nous le verrons, rendue vaine par la grande inconstance
des relations à la cour.
Madame de Sévigné (1626-1696) est la cousine de Bussy-Rabutin. Les sources ne permettent
pas de savoir si elle a été proche du Grand Condé ; en revanche en raison de ses relations
étroites avec son cousin, on peut toutefois la compter dans le même milieu que le prince, ses
écrits peuvent être utilisés comme des exemples de correspondance féminine telle qu’elle était
pratiquée à la cour. Ses lettres font partie, en France, du canon littéraire classique et ont
longtemps été utilisées comme modèles. Le cœur de son œuvre épistolaire consiste certes en
des lettres à sa fille, Madame de Grignan, qui à cause de son mariage vivait en Provence, loin
roi de maintenir la princesse enfermée à Châteauroux, ce qui fut en effet fait, de sorte qu’elle y
demeura jusqu’à sa mort, ibid., p. 403f.
260
Ibid., p. 306.
261
Jacqueline Duchêne, Bussy-Rabutin, op. cit., p. 148.
112
de Paris, mais on y trouve aussi des lettres adressées à beaucoup d’autres nobles vivant à la
cour, à Bussy-Rabutin par exemple.
Il y a aussi beaucoup d’auteurs qui ont non seulement beaucoup correspondu avec Condé
mais aussi laissé de nombreux témoignages mais ne peuvent être comptés parmi ses amis.
Ceci n’est paradoxe qu’en apparence : il s’agit en fait d’employés du prince – même si le
terme n’est pas encore employé à l’époque. Parmi eux, on peut nommer en particulier Pierre
Lenet, le secrétaire personnel de Condé et Gourville, son intendant des finances.
Pierre Lenet (1600-1671) est le fils d’un des conseillers de Henri II de Bourbon,262 il sert de
secrétaire au Grand Condé. A cause de sa position, ses mémoires sont une source importante
même s’il n’est pas noble.
Jean Hérault de Gourville (1625-1703) est l’archétype du « parvenu » qui gravit les échelons
et du roturier connaissant une ascension sociale fulgurante. Issus de milieu bourgeois, il finit
par percer en devenant le bras droit de Fouquet. Collaborateur très proche du surintendant des
finances, il amasse une grande fortune ; après la chute de Fouquet, il fuit et s’exile aux Pays
Bas espagnols. La couronne de France entretient avec lui un rapport pragmatique : recherché
officiellement par la justice, il joue parfois le rôle d’un ambassadeur spécial. Gourville finit
par revenir en France après quelques années et obtient, surtout grâce à ses bonnes relations
avec Colbert263 et Louvois,264 le retrait des plaintes déposées contre lui. En tant qu’intendant
262
Katia Béguin, Les Princes de Condé, p. 427.
263
Colbert, que l’on a dressé en architecte du mercantilisme, a suscité traditionnellement un grand
intérêt parmi les historiens, comme le montre le grand nombre de livres qui lui ont été dédiés et
continuent de l’être. Il faut nommer Daniel Dessert, Le royaume de Monsieur Colbert (1661-1683),
Paris, 2007 ; Michel Vergé-Franceschi, Colbert. La politique du bon sens, Paris, 2003 ; Aimé
Richardt, Colbert et le colbertisme, Paris, 1997 ; Jean Villain, La fortune de Colbert, Paris, 1994 ;
Roland Mousnier, ed., Un nouveau Colbert, Paris, 1985 ; Jean Meyer, Colbert, Paris, 1981 ; Inès
Murat, Colbert, Paris, 1980 ; Georges Mongrédien, Colbert. 1661-1683, Paris, 1963. Dans l’espace
anglo-saxon cf. Jacob Soll, The Information Master. Jean Baptiste Colbert's secret state intelligence
system, Ann Arbor, 2009; Glenn J. Ames, Colbert, Mercantilism, and the French Quest for Asian
Trade, DeKalb, Illinois, 1996. En allemand Klaus Malettke, Jean-Baptiste Colbert. Aufstieg im
Dienste des Königs, Gœttingue, 1977. Une biographie lui a aussi été dédié par le critique littéraire et
publiciste controversé Friedrich Sieburg, Das Geld des Königs. Eine Studie über Colbert, Stuttgart,
1974. Pour les origines de la famille Jean-Louis Bourgeon, Les Colbert avant Colbert. Destin d’une
famille marchande, Paris, 1973 (Travaux du Centre de Recherches sur la Civilisation de l'Europe
Moderne 14).
113
des finances, il lui incombe d’épurer les finances de Condé revenu d’exil, ce qu’il fait avec
beaucoup de succès. Il a écrit des mémoires.
L’exemple de ces deux dernières personnes montre que l’on doit se garder de considérer
qu’ami et correspondant sont identiques. Comme nous le montrerons, l’amitié à la cour est
une relation bien plus instable que ce que nous attendons aujourd’hui d’une amitié digne de ce
nom. Elle est aussi beaucoup plus large que l’acception actuelle en allemand ou en français –
ainsi des relations « peu intenses » que l’on appellerait aujourd’hui des connaissances
(Bekanntschaften), sont déjà considérées comme des amitiés dans la société de cour. L’usage
linguistique à la cour française trouve plutôt un parallèle dans l’acception anglo-américaine
telle qu’elle se présente de nos jours : le terme « friend » décrit aussi des personnes que l’on
n’appellerait pas ainsi en allemand parce qu’on ne les connaît que très superficiellement.265
264
Pour Louvois cf. Aimé Richardt, Louvois. Le bras armé de Louis XIV, Paris, 1998 ; André
Corvisier, Louvois, Paris, 1983. Comme pour les Condé avec l’œuvre du duc d’Aumale, le XIXe siècle
a aussi produit une description monumentale de Louvois, Camille Rousset, Histoire de Louvois et de
son administration politique et militaire, 4 tomes, Paris, 1862-1864. Le duc d’Aumale lui-même a
d’ailleurs écrit sur Louvois, cf. Henri d’Orléans d’Aumale, Les institutions militaires de la France :
Louvois, Carnot, Saint-Cyr, Paris, 1867. Cf. récemment aussi Thierry Sarmant, Les demeures du
soleil. Louis XIV, Louvois et la surintendance des bâtiments du roi, Seyssel, 2003, ainsi que le projet
d’édition de la correspondance de Louvois qui est en cours, Thierry Sarmant, ed., Architecture et
beaux-arts à l’apogée du règne de Louis XIV. Edition critique de la correspondance du marquis de
Louvois, surintendant des bâtiments du roi, arts et manufactures de France, 1683-1691, Paris, 2007ff,
dont jusqu’ici deux tomes ont été publiés.
265
En anglais, on n’oppose pas aussi systématiquement qu’en français ou en allemand les « amis » aux
simples « connaissances ». Ainsi, une personne de langue maternelle allemande peut avoir
l’impression que la civilisation anglo-américaine utilise la notion de l’amitié de façon inflationniste.
Dans le domaine des réseaux sociaux sur internet, l’énoncé « John has 349 friends on Facebook »
apparaît comme difficilement possible à un locuteur de la langue allemande ; cela lui inspirera très
probablement la question de savoir s’il peut vraiment s’agir de « vrais » amis. Ce n’est qu’en prenant
en considération qu’on devrait traduire « friends » ici plutôt par « connaissances », « contacts » que
l’on comprendra bien le sens de l’exemple cité. Ce malentendu courant pourrait indiquer à quel point
la notion de l’ami en allemand est encore de nos jours largement associée à des idées héritées du
Romantisme, idées selon lesquelles on ne peut avoir que très peu d’amis qui méritent ce nom, parce
que cela présuppose une relation longue, étroite et intensive. Visiblement, le sens anglais de la notion
n’implique pas cela.
114
On trouve d’autres personnes concernées par la correspondance de Chantilly, entre autres des
partenaires à l’étranger et des correspondants de nature administrative, comme par exemple
avec le président Jean Perrault (1604-1681) qui fut le secrétaire du père du Grand Condé. Par
ailleurs, d’autres nobles sont représentés, comme Amaury III de Goyon, marquis de La
Moussay, comte de Quintin (1601-1674) qui est le gendre du duc de Bouillon et le beau-frère
de Turenne.
Clairement, l’ensemble des personnages que nous venons de présenter ne peut pas être
identifié à un « cercle d’amis » de Condé. Ils entretiennent avec lui des relations diverses,
parfois très lâches. Comme nous le verrons, les amitiés de la cour sont souvent très
changeantes et courtes, il s’agit plus d’alliances d’acteurs agissant pour leur propre compte
que de groupes fermement établis. La clientèle de Condé, étudiée par Katia Béguin et dont on
peut trouver en annexe de son livre une étude prosopographique, ne peut être, elle non plus,
considérée comme étant identique à un cercle amical du prince. Il s’agit de sa suite composée
de nobles et de roturiers. Beaucoup de ses membres – comme Lenet ou Perault –entretiennent
une relation de professionnelle avec lui, ils sont, pour le dire de façon moderne, ses employés.
Dans ces relations, en particulier avec des roturiers, le terme d’amitié n’apparaît pas.
115
Deuxième partie : Une histoire de l’amitié nobiliaire au XVIIe siècle
II.1. Sémantique des notions d’ « ami » et d’ « amitié »
A l’époque moderne, le terme d’amitié recouvre de multiples significations mais ne concerne
pas toutes les relations que nous qualifierions aujourd’hui d’amitié. C’est pourquoi il n’est pas
adapté comme terme analytique. On peut répondre à la question de savoir si Gramont est un
ami de Condé ou pas, de deux façons dont aucune n’est satisfaisante pour une analyse des
réseaux car soit la réponse est tautologique – il est son ami parce que Condé le nomme ami –
soit la réponse doit avoir recours à des critères choisis par l’analyste et se détacher par
conséquent du concept employé dans la source. Si l’on veut reconstruire les réseaux, le terme
d’amitié n’est pas adapté ; l’appellation n’est pas utilisée par les contemporains d’une façon
assez systématique pour qu’on puisse reconstruire à partir d’elle les cercles d’amis.266 Pour
une telle approche, les concepts issus de l’appareil des sciences sociales, tels que le
clientélisme, sont beaucoup plus efficaces. On peut cependant analyser les différentes facettes
du concept d’amitié tel qu’il est employé dans les sources et tel qu’il est pratiqué. Une telle
analyse permet de mieux comprendre les pratiques d’alliances à la cour qui sont plus des
unions conjoncturelles que de véritables réseaux.
Le mot « amitié » ne s’est certes pas modifié mais le sens de la notion en revanche a beaucoup
évolué entre l’époque moderne et aujourd’hui – pour se rendre compte de ce changement, il
suffit de lire rapidement diverses sources autobiographiques et historiographiques. Ainsi, le
Maréchal de Bassompierre rapporte une dispute entre le duc de Guise et le comte de Soissons
en 1611 ; la dispute s’envenime lorsque le comte de Soissons ordonne à ses amis de se
rassembler, à la suite de quoi les « amis » du duc de Guise se rassemblent aussi devant son
hôtel particulier et sont si nombreux que plus d’un millier de nobles y sont réunis.267 Avec un
millier d’amis, on ne peut s’attendre à ce que le duc entretienne avec chacun d’entre eux une
relation étroite et personnelle qui corresponde d’une façon ou d’une autre à ce que l’on entend
aujourd’hui par « amitié ». En outre, des sources du même milieu rapportent que les époux
vivent en « bonne amitié ».268 Ces occurrences renvoient clairement à des significations qui ne
correspondent pas à ce que l’on entend aujourd’hui par « amitié ». Une étude qui se fonde sur
266
Cf. infra, Sémantique des notions d’ « ami » et d’ « amitié ».
267
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XIX, p. 446.
268
Cf. infra.
116
la notion « d’amitié » telle qu’on la trouve dans les sources doit d’abord s’attacher à la
sémantique du mot même et analyser l’éventail de ses significations et de ses usages pour
l’époque étudiée. Ce n’est qu’après que l’on pourra étudier le contexte dans lequel le mot est
inséré dans le discours et l’action des contemporains. Klaus Oschema a, avec raison, indiqué
que comme le mot « amitié » ne s’est pas ou peu modifié, la tentation est grande de considérer
pour un interprète d’aujourd’hui qu’il en est de même pour le concept désigné par ce mot.269
Ce qui veut dire en langage linguistique qu’il peut très bien y avoir une modification du
signifié, c'est-à-dire du contenu sémantique du signe linguistique, sans modification du
signifiant, c'est-à-dire de ce que Saussure appelle l’image acoustique, cette forme prononcée
ou sous laquelle le mot se présente à nous, et sur laquelle est basée sa forme écrite.270
Il n’est pas possible de donner une définition homogène de la notion « d’amitié » qui
résumerait en une ou deux phrases les usages de l’époque moderne puisque ce qui nous
intéresse ici, ce sont les acceptions quotidiennes de la notion d’amitié. Ces acceptions sont
nécessairement moins cohérentes que les définitions philosophiques, juridiques ou
lexicographiques qui cherchent à attribuer un contenu clairement délimité à un mot donné. Il
faut ici toutefois argumenter contre Jacques Derrida271 lorsqu’il affirme que jamais un signifié
fixe ne correspond au signifiant et que le signifié glisse tout le temps, rendant vaine toute
recherche de signification. Si c’était le cas pour les situations concrètes ici étudiées, on ne
pourrait plus communiquer dans la société de cour au sujet de l’amitié car personne n’aurait la
même compréhension de ce qu’est l’amitié. On affirme au contraire ici que cette
compréhension partagée existe et qu’elle est globalement descriptible. Ces conceptions de la
noblesse ne s’ajoutent toutefois pas en un système de pensée organisé mais sont des éléments
non systématiques d’une « folk theory »272 de l’amitié. La description de l’usage du mot
« amitié » parait, dans cette perspective, plus prometteuse que la tentative d’une définition
systématique. Dans ce chapitre, il s’agit seulement de l’emploi même du mot ; un autre
chapitre sera consacré au discours amical, c'est-à-dire aux idées et conceptions de l’amitié.
269
Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe im spätmittelalterlichen Burgund, op. cit., p. 109.
270
Pour le potentiel de changement de chacun des deux côtés du signe linguistique cf. Ferdinand de
Saussure, Cours de Linguistique générale, op. cit., p. 108-112.
271
C’est la position qu’il prend dans Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, 1967.
272
La « folk theory » n’est pas un concept que l’on pourrait attribuer à un chercheur précis.
L’expression souligne que les représentations populaires ne sont pas nécessairement irrationnelles,
mais que le savoir populaire contient des idées complexes qu’on peut désigner comme des théories,
bien qu’elles ne soient pas soumises aux standards de rigueur d’une théorie scientifique.
117
Il faut préciser ce que nous entendons par « image acoustique » et « contenu sémantique »
lorsqu’on emploie ces expressions au sujet de l’amitié, puisque l’amitié est liée à des
émotions tant dans son acception à l’époque moderne qu’à l’époque contemporaine. Quand
nous tentons ici de décrire le contenu sémantique qui se cache derrière les mots « amitié » ou
« ami », on renvoie à la signification que les contemporains attribuaient à ce mot – si tant est
que l’on puisse la déduire du contexte où les mots sont employés. Nous ne renvoyons en
aucun cas à l’expérience subjective telle qu’elle serait définie dans une histoire des émotions.
La façon dont l’expérience subjective de la relation « amitié » s’est modifiée au fil du temps
est une question inaccessible aux outils méthodologiques de l’historien. Une histoire des
émotions peut étudier quels sentiments sont désignés par quels mots par les individus d’une
société donnée et lesquels d’entre ces sentiments ils ressentent dans quelles situations d’après
leur témoignage propre. Elle peut aussi étudier les attentes de comportement liées à tel ou tel
sentiment (comme par exemple le fait qu’en Europe moderne, la compassion et la fidélité sont
liées à une attente d’aide). Cependant, l’historien ne peut pas trancher la question de savoir à
quoi ressemble l’expérience subjective à ce moment et si elle est commune ou non à tous les
membres d’une société. C’est pourquoi il nous est impossible de dire ce que les hommes de
l’époque moderne ont « vraiment » éprouvé pour leurs amis ; nous pouvons en revanche
décrire les principales idées des nobles modernes sur ce qu’est un vrai ami et sur la façon de
laquelle un vrai ami doit se comporter.
Analyse lexicographique
Si l’on veut essayer d’avoir une vue d’ensemble des tentatives de définition de l’amitié, on
peut jeter un coup d’œil dans les dictionnaires et les encyclopédies. Dans cette perspective, il
faut garder à l’esprit que la recherche actuelle ne considère plus les dictionnaires, et en
particulier les dictionnaires de l’époque moderne, seulement comme le simple compte rendu
de l’usage quotidien des mots (ce qu’ils affirment être dans l’ensemble) mais aussi au moins
autant comme des instances normatives qui cherchent à intervenir dans un usage quotidien qui
est toujours multiple et non sans contradictions pour l’organiser.273 Le lexicographe est, lui
aussi, un auteur qui agit en intervenant dans le discours.
273
Cf. Jean-Claude Waquet, La conjuration des dictionnaires. Vérité des mots et vérités de la politique
dans la France moderne, Strasbourg, 2000, p. 233.
118
L’Encyclopédie274 définit l’amitié de la façon suivante : « L’amitié n’est autre chose que
l’habitude d’entretenir avec quelqu’un un commerce honnête & agréable. » Contrairement à
l’usage quotidien des ego-documents du XVIIe siècle, elle distingue déjà très clairement les
amis et les connaissances. « Le commerce que nous pouvons avoir avec les hommes, regarde
ou l’esprit ou le cœur : le pur commerce de l’esprit s’appelle simplement connoissance ; le
commerce où le cœur s’intéresse par l’agrément qu’il en tire, est amitié. »275
Les dictionnaires du XXe siècle ont parfois mais pas toujours une entrée « amitié ». Ainsi,
cette notion n’est pas présente dans l’Encyclopædia Britannica.276 Pour l’encyclopédie
Brockhaus de 1968 l’amitié est « une relation consistant en une inclinaison mutuelle et
individuelle et une intimité sans réserve avec la vie de l’ami ». L’amitié est ensuite délimitée
par rapport à d’autres relations sociales : « notre langue courante refuse cette appellation à des
liens plus superficiels qui se contentent d’une sociabilité commune » ; selon ce texte, on peut
alors employer le mot « ami » uniquement dans les cas où un deuxième mot vient en définir et
limiter le sens comme dans « Geschäftsfreund (ami d’affaires), Gastfreund (hôte et ami),
Klubfreund (ami connu grâce à la fréquentation d’un club) ». « La camaraderie qui, sous
l’aspect moral, est tenue dans un estime comparable à celui de l’amitié » se différencie d’elle
en ce que c’est la situation extérieure et non l’inclinaison personnelle qui en est la cause, le
partenaire étant par conséquent interchangeable.277 Ici, c’est la conception contemporaine de
l’amitié caractérisée par un lien intensif qui est évoquée ; nous verrons que pour la période
moderne et la société de cour les « liens plus superficiels qui se contentent d’une sociabilité
commune » valent tout à fait comme amitié.
Parmi les dictionnaires français, l’entrée « amitié » du Grand Larousse de la langue française
est particulièrement éclairante.278 Il ne lui attribue pas moins de douze significations
différentes. Il nomme en premier (et donc par conséquent comme signification standard) :
« affection réciproque de deux êtres, étrangère aux liens du sang et à l’attrait sexuel ». Ici l’on
274
Article « amitié », in Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers,
tome 1, Stuttgart, 1966 [Nouvelle impression en facsimilé de la première édition 1751-1780], p. 361f,
ici p. 361.
275
Ibid.
276
Ceci vaut tout aussi bien pour Encyclopædia Britannica. A New Survey of Knowledge,
Chicago/Londres/Toronto, 1953, que pour The New Encyclopædia Britannica. Micropædia, Chicago,
1997, et pour The New Encyclopædia Britannica. Macropædia, Chicago, 1997.
277
Brockhaus Enzyklopädie, tome 6, Wiesbaden, 17ième éd. 1968, p. 591.
278
Article « amitié », in Grand Larousse de la langue française, tome 1, Paris, 1971, p. 151.
119
voit clairement la division contemporaine en trois catégories lien sexuel, familial et amical,
pensées comme trois catégories qui s’excluent mutuellement. Nous allons montrer que les
relations ne sont pas aussi claires à l’époque pré-contemporaine. Il est intéressant de noter que
le concept d’amitié non réciproque est aussi évoqué : « 4. Affection d’un être pour un autre
sans qu’il y ait nécessairement réciprocité ». Dans cette entrée, l’expression « prendre
quelqu’un en amitié » est introduite, explicitée par « éprouver une sympathie naissante pour
un inférieur ». Nous montrerons aussi que cette amitié unilatérale est courante dans les egodocuments de l’Ancien Régime et souvent liée à des différences hiérarchiques entre les amis.
L’acception dans le sens de « bienveillance » est aussi introduite comme par exemple dans la
tournure « recevoir quelqu’un avec amitié ». Ici, dans le langage quotidien, on préfèrerait
peut-être aujourd’hui la notion de « gentillesse ». Le fait que cet emploi du mot « amitié » soit
particulièrement étrange pour des oreilles germanophones s’explique par le fait que dans la
langue allemande l’opposition des substantifs « Freundschaft » (« amitié », entendue
exclusivement
comme
une
relation
entre
deux
personnes)
et
« Freundlichkeit »
(« gentillesse », comme une manière de se comporter) est courante alors qu’en français
« amicalité » (c'est-à-dire le mot dérivé de l’adjectif « amical » que l’on pourrait attendre là
où il est question du comportement d’une personne et non de la relation entre des personnes)
est un mot rare et soutenu qui n’apparaît jamais dans la langue courante.
L’entrée du Grand Larousse évoquée plus haut ajoute à la liste, en déviant de la définition
initiale, deux paragraphes sur les recoupements entre amitié, parenté et amour : « 8. Class.
Affection pour une personne à qui on est lié par les liens du sang » et « 9. Class. Amour
témoigné à quelqu’un, attachement tendre (peut s’employer par retenue, par réserve) ». Il est
caractéristique que les deux soient indiqués comme « classiques », c'est-à-dire qu’il s’agit
d’usages de la langue du siècle classique et qui paraissent aujourd’hui vieillis. Cet usage
confirme la thèse selon laquelle la différenciation des trois champs sémantiques de l’amitié,
de l’amour et de la parenté ne s’est constituée qu’après la fin du XVIIe siècle. Les auteurs
cités comme exemples pour le paragraphe 8 sont Molière et Racine et pour le paragraphe 9
Pascal, Racine et Corneille. Il faudra revenir aussi sur le fait, mentionné lui aussi dans cette
entrée, que la désignation de relations érotiques comme amitié témoigne d’un usage qui vise à
minimiser et affaiblir la réalité : l’influence de la préciosité a certainement joué ici un rôle.
L’article renvoie aussi à la fin à « amitiés » au pluriel dont la signification principale est :
« Témoignages d’affection ; paroles affectueuses ou simplement obligeantes ». Dans l’analyse
du langage de l’amitié, il faudra aussi prendre en compte cet usage. Le Grand Robert définit
lui aussi l’amitié par opposition à la parenté et à l’amour : « sentiment d’affection ou de
120
sympathie d’une personne pour une autre, ou entre deux personnes, qui ne se fonde ni sur la
parenté, ni sur l’attrait sexuel : relations qui en résultent. »279
Dans les encyclopédies de sciences humaines récentes, l’amitié n’est pas toujours présente :
les Geschichtliche Grundbegriffe, la grande encyclopédie allemande dans le domaine de
l’histoire des notions,280 n’y consacrent aucun articles pas exemple. Wolfgang Weber dans
l’Enzyklopädie der Neuzeit voit l’ « Amicitia » de l’Europe pré-contemporaine caractérisée
par sa nature fondamentale qui, d’après lui, est celui d’une relation d’échange ; selon lui elle
est « le modèle de constitution des groupes et des sociétés le plus important après celui de la
famille en Europe. Il tend à l’égalité de rang et repose sur l’échange de dons matériels et
immatériels ».281 Cette définition illustre le fait que la langue analytique de l’époque
contemporaine qui part du concept actuel d’amitié a tendance parfois à ne voir que les amitiés
entre personnes de rang égal comme de « vraies » amitiés et à écarter les autres emplois du
concept en les présentant comme de l’hypocrisie ou comme un emploi seulement
métaphorique. Comme nous le verrons, la thèse selon laquelle l’égalité de rang est l’une des
principales caractéristiques de l’amitié à l’époque moderne ne peut être maintenue si l’on
prend au sérieux la langue employée dans les sources. On peut bien sûr objecter que les
sources évoquent souvent des amitiés entre personnes de rangs inégaux mais que celles-ci ne
sont pas véritablement des amitiés puisque l’amitié n’est possible par définition qu’entre
personnes de même rang. Un tel raisonnement est un argument circulaire – sauf si l’on part
d’une définition essentialiste et intemporelle de l’amitié. Mais si l’on prétend que la nature de
l’amitié est éternelle, il n’est plus possible d’écrire une histoire de ce concept ; or, il n’est pas
possible de trouver avec des outils historiques une raison vraiment pertinente de s’en tenir à
cette conception intemporelle. Ceux qui affirment que l’essence de la véritable amitié ne s’est
pas modifiée au cours du temps transforment l’amitié en une idée au sens platonicien ; une
telle argumentation quitte le domaine de l’histoire et entre dans celui de la métaphysique.
Mais s’il y a une notion éternelle de l’amitié, comment la connaît-on ? On rencontre ici une
difficulté majeure, car il faut argumenter que tel ou tel caractéristique de l’amitié – qu’elle est
279
Article « amitié », in Alain Rey, ed., Le Grand Robert de la langue française. Dictionnaire
alphabétique et analogique de la langue française, Paris, 2ième éd. 1989, p. 318-319, ici p. 318.
280
Otto Brunner/Werner Conze/Reinhart Koselleck, Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches
Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, op. cit.
281
Wolfgang E. J. Weber, article « Amicitia », in Enzyklopädie der Neuzeit, tome 1, Stuttgart, 2005, p.
297-300, ici p. 297.
121
toujours égalitaire, qu’elle repose sur un sentiment sincère – va de soi. En effet, quand on y
regarde de plus près, une conception qui attribue à l’amitié des traits caractéristiques qui sont
indépendants du temps et du lieu s’avère être une généralisation de la notion actuelle, et donc
un anachronisme. C’est pourquoi cette conception doit ici être abandonnée. Quand on
renonce à une vision essentialiste de l’amitié, il devient possible d’historiciser le concept
même.
La Theologische Realenzyklopädie, issue de la tradition de la théologie protestante, envisage
l’amitié comme « une relation entre des personnes dans laquelle ‘la liberté’ et ‘l’amour’ se
rencontrent de telle façon que l’existence humaine se trouve dirigée et équilibrée par les
preuves de sympathie de la part d’autres hommes ».282 Le Lexikon für Theologie und Kirche,
de tradition catholique, renonce à une définition globale de l’amitié et analyse à la place
séparément trois aspects de l’amitié : l’aspect « grec, hellénistique et du Nouveau
Testament », l’aspect « éthique » et l’aspect « pédagogique ».283
Il devient alors clair que les ouvrages de référence contemporains ne s’accordent pas sur la
définition de l’amitié. Les conceptions selon lesquelles l’amitié repose sur l’inclinaison et
« l’intimité sans réserve » s’opposent à celles qui voient l’échange de services comme
l’élément fondamental. Ici plusieurs traditions de pensées sont à prendre en compte, il y a le
point de vue romantique qui met au centre de tout le sentiment éprouvé pour l’ami, il y a aussi
l’approche des sciences sociales historiques et empiriques qui préfèrent les indicateurs
quantifiables (par exemple des dons échangés). Toutefois s’il y a des différences si
fondamentales dans la conception de ce qui fait l’assise même du phénomène de l’amitié, on
peut supposer que ces différences prennent leur source dans le phénomène. En effet, l’amitié
s’avère être un phénomène dont les limites sont floues et qui est historiquement variable.
C’est pourquoi nous renonçons ici à proposer une définition préalable de l’amitié, qui servirait
comme point de départ de l’analyse ; bien plus, c’est l’emploi du terme dans les sources qui
doit être expliqué en ayant à l’esprit que justement la conception de l’amitié précontemporaine peut être fondamentalement différent de la nôtre.
Etymologie de mot « amitié »
282
Heinz-Horst Schrey, article « Freundschaft », in Theologische Realenzyklopädie, tome XI,
Berlin/New York, 1983, p. 590-599, ici p. 590.
283
Michael Theobald/Manfred Masshof-Fischer/Wolfgang Krone, article « Freundschaft », in Lexikon
für Theologie und Kirche, tome 4, Fribourg-en-Brisgau et al., 1995, p. 132-135.
122
Le français étant une langue romane, il provient du latin vulgaire. 284 Cela signifie que,
contrairement à l’allemand, les racines latines ne sont pas des mots d’emprunt mais des mots
hérités d’états plus anciens de la langue. La parenté avec le latin facilite aussi les adoptions
plus tardives. Au cours des siècles, des mots latins supplémentaires font ainsi sans cesse leur
entrée dans la langue française. Contrairement aux mots savants qui sont restés proches du
latin (comme imagination, fidélité, littérature, université), les mots « ami » et « amitié »
appartiennent aux mots populaires, c'est-à-dire aux mots hérités qui sont entrés dans la langue
en continuité directe du latin vulgaire au français moderne en passant par l’ancien français. Ils
ont donc été présents pendant toutes les étapes de la langue depuis l’Antiquité jusqu’à
aujourd’hui. On peut ainsi affirmer que, pour toutes les époques, il a existé des mots de la
langue vernaculaire correspondant aux formes latines amicus et amicitia. La transposition des
termes entre le latin et la langue vulgaire a de même été toujours possible : malgré la mutation
phonétique, les formes françaises de ces mots ne se sont pas éloignées de leur forme latine au
point de rendre la correspondance méconnaissable. Cela a son importance pour l’époque
moderne : la haute noblesse maîtrise habituellement le latin ; les sources historiographiques
sont parfois écrites en latin et quelques textes sont même imprimés dans les deux langues
comme le récit du père Bergier rapportant la mort du Grand Condé. 285 On peut donc assumer
que ces auteurs utilisent amicitia comme une traduction littérale de la notion d’amitié en
français, ce qui permet d’utiliser des textes latins écrits par des Français comme sources pour
notre enquête.
Pour ce qui concerne le signifiant du mot, ami provient directement de amicus alors qu’amitié
n’est pas directement dérivé de l’amicitia du latin classique mais de la forme *amicitas, une
forme dont on doit assumer l’existence en latin vulgaire et dont la forme accusative
*amicitatem a ultérieurement donné lieu à la forme française.286
284
Cette évolution est expliquée de façon concise chez Johannes Klare, Französische
Sprachgeschichte, Stuttgart/Düsseldorf/Leipzig, 1998.
285
Cf. François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit.
286
Walther von Wartburg, Französisches Etymologisches Wörterbuch. Eine darstellung des
galloromanischen sprachschatzes, tome 1, Bonn, 1928, p. 88; Oscar Bloch/Walther von Wartburg,
Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, 5ième éd. 1968, p. 23; Alain Rey, ed.,
Dictionnaire historique de la langue française, op. cit., tome 1, p. 63, note que le mot amitié « est issu
d’un dérivé tardif non attesté de amicus, dont l’existence est assurée par une série de mots romans :
ancien français amistet, catalan, espagnol (amistad), portugais, occitan (d‘où l’italien amistà). La
123
Il n’est pas possible de retrouver la signification latine « originelle » d’amicus et amicitia. Si
l’on fait abstraction du fait qu’une langue évolue en permanence, les premières sources
littéraires accessibles dans lesquelles ces formes latines apparaissent sont déjà fortement
influencées par le grec.287 Amicitia a, par conséquent, été souvent employé comme traduction
directe du mot philia grec et a donc aussi été influencé par son sens.288 C’est pourquoi il n’est
pas possible d’indiquer une signification du mot latin datant d’avant le contact intensif des
Romains avec les Grecs qui permettrait de différencier le concept « originel » romain de
l’influence grecque.
Différences entre le français et l’allemand
Une différence importante dans l’évolution du concept d’amitié entre le français et l’allemand
est que le mot « Freund » dans les étapes précédant le haut-allemand moderne a aussi couvert
le champ lexical de la parenté, ainsi vriunt en moyen haut-allemand289 signifie « ami,
prochain, amant(e), parent(e) ».290 Ce mot est rattaché à la racine germanique reconstituée
*frijond- « ami, parent ».291
En français, à l’inverse, il y a toujours eu deux concepts différents pour l’amitié et la parenté
provenant respectivement d’amicus et de parens.292 A cause des raisons expliquées plus haut,
il n’est pas possible de savoir si la séparation plus nette de la racine latine et romane par
rapport à la parenté s’est faite sous l’influence grecque ou si elle lui a préexisté. Il faut
souligner que la différenciation entre l’amitié et la parenté, qui actuellement s’excluent
mutuellement tant en allemand qu’en français, a des raisons différentes dans les cas de ces
forme moderne (v. 1330), d’abord amistié (v. 1170), est la réfection de amistet (mil. XIe s.), du latin
populaire °amicitas, -atis (à l’accusatif), altération de amicitia, ‚amitié’, mot séparé de la notion de
amor et dérivé de amicus. » Cf. aussi Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe, op. cit., p. 116.
287
David Konstan, Friendship in the Classical World, op. cit., p. 122.
288
Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe im spätmittelalterlichen Burgund, op. cit., p. 115.
289
Le moyen haut-allemand est l‘état médiéval de la langue allemande.
290
Wolfgang Pfeifer, ed., Etymologisches Wörterbuch des Deutschen, Berlin, 2ième éd. 1993, tome 1, p.
374f.
291
Friedrich Kluge, Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache, Berlin/New York, 24ième éd.
2002, p. 316.
292
Walther von Wartburg, Französisches Etymologisches Wörterbuch, op. cit., tome 7, Bâle, 1955, p.
642-644.
124
deux langues : là où en allemand le concept d’ami couvre dans un premier temps les deux
champs lexicaux, l’amitié entre parents ne signifie pas en français le lien de parenté mais le
fait que cette relation est marquée par la sympathie.
L’amitié et la parenté
Une des différences les plus nettes entre les conceptions de l’amitié au XVIIe et au XXIe
siècle se trouve dans la relation de l’amitié à la parenté.293 Aujourd’hui, on emploie « ami » et
293
L’histoire de la parenté est un champ qui a produit une littérature importante, qui s’est souvent
inspirée de l’ethnologie, où l’analyse de la parenté un sujet classique. Une vue d’ensemble est offerte
par le volume collectif récent de David Warren Sabean/Simon Teuscher/Jon Mathieu, eds., Kinship in
Europe. Approaches to long-term development (1300-1700), New York et al., 2007. Des études de cas
du XVe jusqu’au XXe siècle sont réunies dans le volume collectif de Margareth Lanzinger, ed.,
Politiken der Verwandtschaft. Beziehungsnetze, Geschlecht und Recht, Gœttingue, 2007 ; cf. aussi
Anne-Lise Head-König, ed. Famille, parenté et réseaux en Occident (XVIIe-XXe siècles). Mélanges
offerts à Alfred Perrenoud, Genève, 2001 (Mémoires et documents. Série in-8 61). Une approche
interdisciplinaire, qui englobe l’histoire et la littérature et qui se concentre sur la dimension sexuée, est
entreprise par le volume collectif d’Eva Labouvie, ed., Familienbande – Familienschande.
Geschlechterverhältnisse in Familie und Verwandtschaft, Cologne/Weimar/Vienne, 2007. Une étude
qui met en relief le problème du mariage est Margareth Lanzinger, Das gesicherte Erbe. Heirat in
lokalen und familialen Kontexten, Innichen 1700-1900, Cologne/Weimar/Vienne, 2003 (L’homme.
Schriften 8). Le problème de l’inceste est analysé dans Claudia Jarzebowski, Inzest. Verwandtschaft
und Sexualität im 18. Jahrhundert, Cologne/Weimar/Vienne, 2006 (L’homme. Schriften 12). Le rôle
des grands-parents est analysé par Vincent Gourdon, Histoire des grands-parents, Paris, 2001. Il faut
aussi nommer la monumentale étude de David Sabean sur les structures de la parenté dans un village
du Wurttemberg, qui est aussi devenu un des classiques de la micro-histoire, cf. David Warren Sabean,
Kinship in Neckarhausen, 1700-1870, Cambridge, 1998. Sur la noblesse à la fin du Moyen Âge et au
début de l’époque moderne cf. Michel Nassiet, Parenté, noblesse et Etats dynastiques, XVe-XVIe
siècles, Paris, 2000 (Recherches d'histoire et de sciences sociales 90). Les officiers dans la France
moderne sont analysés par Claire Chatelain, Chronique d’une ascension sociale. Exercice de la
parenté chez de grands officiers (XVIe-XVIIe siècles), Paris, 2008 ; les notaires par Sébastien Jahan,
Profession, parenté, identité sociale. Les notaires de Poitiers aux temps modernes (1515-1815),
Toulouse, 1999. Une étude de cas sur l’Ecosse est Alison Cathcart, Kinship and Clientage. Highland
Clanship, 1451-1609, Leyde, 2006. Pour l’Angleterre cf. Will Coster, Family and Kinship in England,
1450-1800, Harlow, 2001. Pour l’Italie, une étude importante est Gérard Delille, Famille et propriété
125
« parent » comme deux catégories qui s’excluent mutuellement, la deuxième relation est
considérée comme prescrite, la première est acquise. Pour les Européens d’aujourd’hui, il est
naturel de considérer que les parents sont attribués par la naissance alors que les amis sont
ceux que l’on choisit. On parle, certes, aussi de parents par alliance mais justement en
utilisant cette notion on précise le lien, on les différencie des parents de sang qui sont vus
comme les « véritables » parents. Bien sûr, on peut s’entendre plus ou moins bien avec sa
famille, mais il serait étrange de le dire en précisant que l’on est lié d’amitié avec tel membre
de la famille et pas avec tel autre.
Les recoupements et même parfois l’impossibilité de différencier les champs de l’amitié, de
l’amour et de la parenté durant le Moyen Âge européen a déjà été souvent décrit.294 De même,
dans le français de l’époque moderne, l’usage des termes « ami » et « amitié » concernant leur
relation à la parenté ne correspond pas à l’usage actuel. Les cercles des amis et de la famille
sont imbriqués ; l’amitié est aussi considérée comme une facette des relations au sein de la
famille, c'est-à-dire entre époux, entre frères et sœurs, entre parents et enfants. Il est
particulièrement net pour ces dernières relations que la notion d’« amitié » peut être utilisée
pour décrire une qualité d’une relation prescrite.
Le chevauchement des groupes amicaux et familiaux peut s’expliquer par le fait que la
noblesse de l’époque moderne a une compréhension beaucoup plus large de la « parenté » que
celle qui est d’usage aujourd’hui : dans la noblesse justement la connaissance généalogique
est très développée, même pour ce qui concerne les parents lointains – car les relations
généalogiques déterminent la hiérarchie des rangs entre les familles et sont importantes,
dans le royaume de Naples (XVe-XIXe siècle), Rome, 1985 (Démographie et sociétés 18/Bibliothèque
des Écoles Françaises d'Athènes et de Rome 259,1). Les Gonzague et leurs parents allemands sont
analysés par Ebba Severidt, Familie, Verwandtschaft und Karriere bei den Gonzaga. Struktur und
Funktion von Familie und Verwandtschaft bei den Gonzaga und ihren deutschen Verwandten (1444 1519), Leinfelden-Echterdingen, 2002 (Schriften zur südwestdeutschen Landeskunde 45). Pour les
premiers siècles du Moyen Âge cf. Stephen D. White, Re-thinking Kinship and Feudalism in Early
Medieval Europe, Aldershot, 2005 (Variorum Collected Studies 823). En ce qui concerne la littérature
en sciences sociales, nous citons à titre d’exemple Michael Wagner/Yvonne Schütze, eds.,
Verwandtschaft. Sozialwissenschaftliche Beiträge zu einem vernachlässigten Thema, Stuttgart, 1998
(Der Mensch als soziales und personales Wesen 14).
294
Pour le Moyen Âge et l’époque moderne en Allemagne, la relation entre amitié et parenté a été
analysée récemment par Manuel Braun, « Versuch über ein verworrenes Verhältnis: Freundschaft und
Verwandtschaft in mittelalterlichen und frühneuzeitlichen Erzähltexten », op. cit.
126
lorsqu’une famille s’éteint, pour déterminer qui hérite des titres et des biens : lorsqu’il ne reste
plus que de lointains parents, il est central de pouvoir déterminer lequel des parents est le
moins éloigné de la famille éteinte. Dans un cas comme celui-ci, les différents candidats à
l’héritage essayent souvent de présenter leur lien de parenté comme étant prioritaire, cela
donne lieu ensuite à de longues querelles d’héritage ; le savoir généalogique est alors une
ressource décisive dans de tels conflits juridiques. Par ailleurs, dans les pays catholiques, dont
la France, le droit canon interdit les mariages entre parents jusqu’au cinquième degré
canonique et il est alors nécessaire de demander une dispense à l’Eglise si un tel mariage est
prévu ; cet état de fait renforce la conscience de l’existence de liens de parenté. La conception
large de la notion de parenté empêche de déterminer avec certitude quelle relation, celle
familiale et prescrite ou amicale et acquise, prime sur l’autre. Par conséquent, il est logique de
trouver de nombreux passages non seulement où les « amis » et les « parents » sont
mentionnés dans la même phrase mais aussi d’autres où une seule personne est désigné par
l’auteur comme « mon parent et ami », ce qui indique qu’elle appartient simultanément aux
deux catégories. Le fait que les deux termes soient employés ensemble indique précisément
qu’ils n’ont pas le même sens même s’ils peuvent être employés au sujet d’une seule et même
personne.
La compréhension de l’amitié en tant que caractéristique de certaines relations prescrites
paraît plus étrange. On pourrait peut-être expliquer cela simplement par le fait que le terme
d’« amitié » peut être traduit par « sympathie » mais premièrement ce ne serait pas une
explication, mais seulement une constatation et deuxièmement cela n’expliquerait pas le
rapport que « l’amitié » entretiendrait avec les relations prescrites où elle a lieu. Nous
essayerons d’expliquer cela de la manière suivante : comme nous le verrons dans le chapitre
sur les conceptions de l’amitié, l’essence de l’amitié nobiliaire à l’époque moderne n’est pas
l’intimité mais la loyauté. L’ami n’est pas celui à qui l’on confie ses états d’âme mais celui à
qui on peut se fier. Cette loyauté ne va pas de soi dans la société de cour, même entre parents
proches. Un conflit entre Condé et son beau-frère, le duc de Longueville, qui se trouve décrit
dans les mémoires de Tavannes, illustre ce phénomène. En 1650, peu avant son arrestation,
Condé a empêché l’entrée dans la haute noblesse française par mariage d’une nièce de
Mazarin en faisant épouser à la dernière minute au futur marié, le duc de Richelieu, la veuve
du duc d’Albret ; il est alors noté dans le texte de Tavannes que le mariage a lieu sur un
domaine appartenant au duc de Longueville. Longueville, qui s’était réconcilié avec Mazarin
quelques jours auparavant, s’indigne : le mariage a eu lieu sans son accord sur ses terres. Le
degré de crédibilité de cette histoire est certes discutable ; il se pourrait tout à fait que
127
Longueville, lui aussi membre de la haute noblesse, se satisfasse de la domination de Mazarin
en tant que premier ministre mais qu’il ne veuille pas qu’il entre par alliance dans le cercle de
la haute noblesse. Un tel double jeu doit être dissimulé pour que Mazarin ne se doute pas qu’il
a été dupé par Longueville. Après que le duc de Richelieu a épousé la duchesse veuve,
Longueville rompt avec Condé – on peut ici alors supposer que soit Longueville se sent dupé
par Condé, soit il se sent obligé de chercher un prétexte pour rompre avec Condé pour rendre
crédible sa loyauté vis-à-vis de Mazarin. Face à cette brouille, la mère de Condé, la princesse
douairière de Condé, intervient :
« Mais Madame la Doüairière de Condé, qui avoit un extrême soin d'entretenir
toûjours l'union dans la famille, s'étant aperçûë de cette division, fit aussi-tôt venir
Messieurs le Prince son fils, & le Duc de Longueville son gendre dans son cabinet, &
les remit si bien dans leur première amitié, qu'ils se jurerent une mutuelle assistance
contre tous leurs ennemis. »295
La relation entre les deux beaux-frères est ici qualifiée explicitement d’ « amitié » ; la bonne
entente rétablie est manifestée de façon visible par le fait que non seulement les deux hommes
s’assurent mutuellement de s’assister contre leurs ennemis mais en plus ils scellent leur
promesse par un serment.296 Comme nous l’avons déjà dit, il se pourrait tout à fait que toute la
succession de brouille et de réconciliation ne soit qu’un leurre mis en scène pour tromper
Mazarin ; mais quelle que soit la vérité, cela ne change rien à la signification de l’ « amitié »
que l’on cherche ici à analyser.
Le terme d’ « amitié » est aussi employé pour décrire un mariage harmonieux. Madame de
Motteville écrit au sujet d’Anne d’Autriche qu’il semble « que la Reine estoit née pour rendre
par son amitié le feu Roi son mari le plus heureux mari du monde ».297 Elle-même se flatte de
ne pas avoir instrumentalisé l’inclinaison de son défunt mari : « et si j’avois voulu profiter de
l’amitié qu’il avoit pour moi, et recevoir tous les avantages qu’il pouvoit et vouloit me faire,
295
Jacques de Saulx comte de Tavannes, Mémoires, op. cit., p. 19f.
296
Pour le rôle des serments dans l’amitié cf. infra, Pratiques de l’amitié.
297
Françoise Bertaut dame de Motteville, Mémoires de Madame de Motteville, in Joseph-François
Michaud/ Jean-Joseph-François Poujoulat, eds., Nouvelle collection des mémoires pour servir à
l’histoire de France, op. cit., tome 2/10, Paris, 1838, p. 5-572, ici p. 13.
128
je me serois trouvée riche après sa mort ».298 Un autre mémorialiste, Philippe Hurault, raconte
que lorsqu’ Henri IV rencontre Marie de Médicis pour la première fois, il commence tout de
suite « à luy tesmoigner l’honneur, le respect et l’amityé qu’il luy a tousjours très
soigneusement rendue ».299 Plus tard, le roi et la reine vivent ensemble « avec tous les
tesmoignaiges d’honneur, d’amityé et respect reciproques qui se peuvent imaginer ».300
Cet emploi du terme d’ « amitié » doit être mis en relation avec le fait que la noblesse du
XVIIe siècle ne connaît pas les mariages d’amour301 et même les condamne. Ceci est par
exemple exprimé dans les mémoires de la Grande Mademoiselle ; lorsque des bruits courent
au sujet d’un mariage de l’auteur avec le roi d’Angleterre, elle dit à Mme d’Epernon : « je lui
dis que j'avais su que, M. de Fienne disant dans le monde que j'aimais passionnément le roi
d'Angleterre et que je l'épouserais par amour, cela me déplut au dernier point. »302 On peut
apporter à cette réaction deux explications. Tout d’abord, comme l’a montré Niklas Luhmann,
le XVIIe siècle français a une autre compréhension de l’amour que le XIXe siècle et les
époques suivantes : alors que la conception romantique de l’amour place le mariage comme
298
Ibid., p. 25.
299
Philippe Hurault, Mémoires de Philippe Hurault, Abbé de Pontlevoy, Evesque de Chartres. Lesdits
Mémoires en suitte de ceux que j’ay ramassés et mis en ordre, portans le discours entier de la vye de
feu M. le chancelier de Cheverny mon père, descrypte par lui mesme, lequel il m’a commandé
d’acheverapprès luy, et de continuer en suitte celuy de la mienne ; le tout pour demeurer
particulièrement à ceux de nostre maison, in Joseph-François Michaud/ Jean-Joseph-François
Poujoulat, eds., Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome
1/10, Paris, 1838, p. 577-614, ici p. 605.
300
Ibid., p. 606.
301
Niklas Luhmann, Liebe als Passion, op. cit., p. 119f, souligne qu’à l’époque moderne, l’amour et la
raison apparaissent encore comme étant opposés l’un à l’autre. Il s’appuie sur un « Dialogue de
l’Amour et de la Raison » datant de cette époque, qu’il tire de F. Joyeux, Traité des combats que
l’amour a eu contre la raison et la jalousie, Paris, 1667, p. 1-23. Luhmann explique que dans ce texte,
la Raison insiste surtout sur deux points, d’une part sur le droit du père ou des parents à désigner le
partenaire que l’enfant doit épouser, et d’autre part sur la nécessité de choisir le partenaire en fonction
de l’égalité des rangs sociaux. Orest Ranum, « Les refuges de l’intimité », in Philippe Ariès/Georges
Duby, eds., Histoire de la vie privée, op. cit., tome 3 : De la Renaissance aux Lumières, p. 211-265, ici
p. 254, remarque qu’à l’époque moderne, « L’amour dans le mariage est exprimé dans le discours de
la ‘parfaite amitié’, c’est- à-dire de l’amour divin qui unit deux âmes sur la terre. La sexualité est
souvent évoquée, mais, dans l’amitié, la raison domine le corps, et cette raison est divine. »
302
Mémoires de la Grande Mademoiselle, ed. Bernard Quilliet, Paris, 2005, p. 108.
129
but de la relation d’amour et qu’elle promet le bonheur durable (un schéma que l’on retrouve
encore de nous jours sous une forme stéréotypée comme intrigue des films hollywoodiens), le
XVIIe siècle voit l’amour comme une passion qui, à cause de ses lois propres, ne peut durer :
la satisfaction de l’ardeur, c'est-à-dire lorsqu’on est exaucé par la personne désirée, prélude
déjà à la fin de l’amour. Le seul amour durable ne peut être, dans cette conception, que
l’amour inaccompli. Vouloir fonder un mariage sur l’amour est, pour un noble du XVIIe
siècle, par conséquent absurde puisque, ainsi, on fonderait une institution durable sur un
sentiment nécessairement passager. L’amour est envisagé à la cour comme la caractéristique
des liaisons hors mariage et le mariage comme un lien utilitaire. Deuxièmement, les mariages
ont, dans la noblesse et surtout dans la haute noblesse, un aspect politique : avec qui se
mariera la fille du duc d’Orléans n’est pas une question en rapport avec ses préférences
personnelles mais une déclaration politique. Une princesse qui ose ne serait-ce que songer à
un mariage d’amour fait preuve d’un manque éclatant de professionnalisme, pour le dire avec
des termes de l’époque présente, c’est incompatible avec le rôle qu’elle doit jouer en tant que
membre de la dynastie régnante. Le mariage n’est pas seulement un lien entre deux personnes
mais aussi tout autant une alliance entre deux clans familiaux nobles, et dans le cas des
familles régnantes entre deux dynasties y compris leurs deux royaumes.303 Une princesse, en
tant que membre de la famille royale, doit chercher son mari de préférence à l’étranger ; làbas, elle peut non seulement trouver un homme qui lui soit égal en rang mais aussi, du point
de vue dynastique, elle scelle une alliance de politique extérieure – une princesse qui
épouserait un de ses propres sujets serait, du point de vue de la politique dynastique, un
mauvais choix, le renoncement inutile à une possible union avec une dynastie étrangère. Bien
sûr, des unions où le rang de la femme dépasse celui de son mari peuvent être possibles, mais
rencontrent souvent de sérieux obstacles – un exemple particulièrement frappant sont les
difficultés de la Grande Mademoiselle lorsqu’elle veut épouser le duc de Lauzun. Louis XIV
consentit d’abord à l’union, mais révoque son accord après trois jours et fait embastiller
Lauzun. Il n’est pas clair si la princesse l’a ensuite épousé en secret. De telles unions d’un
membre de la dynastie régnante avec un noble, même de haut rang, sont aussi problématiques
303
Cf. dans ce contexte Claude Lévi-Strauss, « L’analyse structurale en linguistique et en
anthropologie », in idem, Anthropologie structurale, Paris, 2ième éd. 1974, p. 43-69. Ce texte a été
fondamental pour la discussion anthropologique sur les alliances matrimoniales et sur la structure des
relations dans des groupes dont les membres sont liés par alliance. Cette discussion s’est prolongée
chez les historiens et a été, chez eux aussi, été largement inspirée par Lévi-Strauss.
130
parce qu’elles perturbent la hiérarchie des familles nobles : un noble qui devient parent par
alliance du roi ne peut garder la même position qu’auparavant, mais doit monter dans la
hiérarchie. Il représente donc un danger pour les positions des autres maisons de la haute
aristocratie et ainsi une source de mécontentement. Même si, au temps de Louis XIV, les
hauts aristocrates mécontents n’on plus recours à la révolte, le roi est très sensible à ce risque,
après l’expérience de la Fronde.
L’amour et le mariage ne sont pas séparés par hasard dans la noblesse du Grand Siècle mais
inconciliables dans leur conception. L’amitié, au contraire, est considérée comme durable ou
plus exactement, elle peut être potentiellement de durée indéterminée même si les amitiés
nobiliaires sont très souvent rompues. Contrairement à l’amour, la rupture n’est pas
considérée comme inhérente à l’évolution de la relation, comme inévitable à cause de la
nature même de l’amour. Les amitiés peuvent être rétablies alors que selon la conception qui
domine au Grand Siècle, une fois que l’amour s’est éteint, il est définitivement terminé. Nous
verrons dans le chapitre consacré aux pratiques de l’amitié que le rétablissement de l’amitié
fait l’objet de pratiques élaborées. La rupture d’une amitié n’est définitive ni en théorie ni
dans la pratique, on peut rompre plusieurs fois avec la même personne puis se réconcilier.
L’amitié et la parenté sont aussi imbriquées dans le sens où les relations acquises peuvent se
transformer en relations prescrites par les mariages entre familles amies. Comme cet aspect ne
concerne pas la sémantique mais les pratiques sociales, il sera traité dans le chapitre
concernant les pratiques de l’amitié.
En outre, il existe aussi l’idée d’une amitié entre deux lignées : l’amitié entre deux individus
peut être élargie aux membres de leur famille et ainsi englober toute la famille dans l’amitié.
Pendant son exil à Bruxelles, Gourville ne choisit pas des individus mais des familles dont il
cherche ensuite à acquérir l’amitié :
« Les deux maisons que je choisis par préférence pour m'attacher d'une liaison
particulière furent celles de M. le prince d'Arenberg et de M. le comte d'Ursel, qui était
un très bon vivant. Sa femme avait aussi son mérite, et je puis dire que notre amitié
des uns et des autres a duré jusqu'à la mort. »304
304
Jean Hérault de Gourville, Mémoires de Monsieur de Gourville, ed. Arlette Lebigre, Paris, 2004, p.
151. A côté de cette édition récente, d’après laquelle nous citons ici, il existe aussi une édition des
mémoires de Gourville qui date du XIXe siècle, Jean Hérault de Gourville, Mémoires, in Joseph-
131
Il est significatif, aussi dans la perspective de la dimension sexuée de l’amitié,305 que
Gourville se lie d’amitié avec le comte d’Ursel, mais aussi avec sa femme ; dans la famille
Arenberg, il entretient une relation étroite non seulement avec le prince d’Arenberg mais aussi
avec son frère, le duc d’Arschot.306 Tout comme la contraction d’alliance par le mariage,
l’amitié concerne, au moins potentiellement, tous les membres de la famille de celui qui
entretient cette amitié. Ce concept est à différencier de celui de l’amitié dans un « Bund », un
concept sociologique qui englobe des ligues ou unions : alors que dans ce cas tous les
membres adhèrent chacun individuellement au groupe, l’amitié d’un noble avec toute une
maison signifie l’amitié avec un groupe qui est formé sur la base de liens prescrits ; il en est
de même pour l’amitié entre deux maisons nobles dans laquelle seul le lien entre les deux
groupes est une relation acquise, en revanche les relations au sein de chacun des groupes sont
prescrites, et ce sont ces relations prescrites qui sont à la base de la cohésion du groupe qui est
la maison noble. En d’autres termes, il n’est pas nécessaire de se lier d’amitié avec tous les
membres de la famille séparément ; tout du moins, l’amitié avec un membre d’une maison
facilite le développement de relations amicales individuelles avec d’autres membres de cette
famille. Il faut bien sûr nuancer cela : il n’est possible de devenir l’ami de toute une maison
noble que si elle n’est pas divisée en factions rivales comme c’est souvent le cas dans les
disputes d’héritage.
On voit ici une dualité dans la signification de la notion d’amitié. L’amitié de cour est d’une
part une relation entre deux courtisans dont chacun poursuit sa propre carrière et a ses
objectifs individuels. Elle a, d’autre part, l’aspect d’un lien entre deux clans familiaux.
Jonathan Dewald a postulé que les nobles du Grand Siècle sont les précurseurs de
François Michaud/ Jean-Joseph-François Poujoulat, eds., Nouvelle collection des mémoires pour
servir à l’histoire de France, op. cit., tome 3/5, Paris, 1838, p. 486-593.
305
Comme le mot « sexué » provient de la racine du sexe, il nous semble nécessaire de souligner que
nous n’avons pas le dessein ici de négliger la différence établie par les gender studies entre « sex » et
« gender ». La dimension sexuée n’est pas simplement une dimension sexuelle de l’amitié ; dans les
amitiés entre hommes et femmes, c’est justement le « genre », et non pas le « sexe », qui joue le rôle
décisif. Ce qui importe quand on analyse les relations d’amitié entre les hommes et femmes, ce n’est
pas tellement la question de l’attrait sexuel qui pourrait rendre impossible une relation platonique entre
hommes et femmes, mais la marge de manœuvre que les rôles sociaux des hommes et des femmes et
les normes de la bienséance laissent aux amitiés entre eux.
306
Jean Hérault de Gourville, Mémoires de Monsieur de Gourville, op. cit., p. 152f.
132
l’individualisme de la modernité ; il indique que le mot « carrière » prend dès avant 1630 son
sens contemporain, c'est-à-dire celui de l’ambition d’un individu à atteindre le succès. 307 Ceci
est certes vrai mais doit être complété : les nobles du Grand Siècle sont encore très liés à leur
maison et se soumettent à des stratégies qui dépassent les individus ; ceci concerne par
exemple le genre de carrière que chacun embrasse. Les aînés reprennent les propriétés de la
famille, les seconds sont souvent préparés à une carrière ecclésiastique ; l’individualisme n’est
pas poussé au point que les individus puissent se rebeller contre ces devoirs imposés. Dans le
domaine de l’amitié, cette situation a des conséquences complexes ; en effet, il semble que le
XVIIe siècle ait une conception de l’amitié en pleine évolution. D’une part, la notion de lien
entre les familles continue d’exister (comme on peut le voir dans le phénomène des amitiés
laissées en héritage que nous étudierons plus bas), d’autre part, les amitiés sont scellées et
rompues individuellement ; plus tard, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, une
nouvelle conception plus radicale entre en jeu qui ne s’intéresse plus aux liens extérieurs à
l’amitié de deux individus mais qui souligne uniquement les interactions entre deux âmes
semblables. Ici aussi Montaigne est un précurseur : dans ce qui advient entre Etienne de la
Boétie et lui, leur famille ne joue aucun rôle, cette relation a lieu uniquement entre les deux.
L’ambiguïté de l’amitié qui est pour la noblesse du XVIIe siècle à la fois un lien entre deux
individus et une alliance entre des familles, montre de façon exemplaire un trait
caractéristique de l’amitié en tant que concept de la vie quotidienne. De tels concepts sont
composés de plusieurs facettes et éléments qui ne forment pas nécessairement un ensemble
logique dans lequel il n’y aurait pas de contradiction logique entre ses éléments constitutifs.
C’est le mot qui fait l’unité du phénomène, et non une définition qui maintiendrait
harmonieusement les différents éléments ensemble. Cette conception courante ne fonctionne
par comme le concept d’amitié d’un traité philosophique – on peut par exemple penser au
chapitre sur l’amitié dans l’Ethique à Nicomaque d’Aristote où l’amitié est divisée en trois
types auxquels correspondent des caractéristiques particulières. Les contradictions évoquées
ne sont cependant pas une marque propre au XVIIe siècle, les analyses de l’amitié à l’époque
contemporaine montrent que les gens n’ont pas au quotidien une définition exacte de l’amitié,
sans parler d’une unanimité concernant ses propriétés.308
307
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 20.
308
C’est le sociologue Graham Allan qui a formulé ce problème, cf. Graham A. Allan, A Sociology of
Friendship and Kinship, Londres, 1979; idem, Friendship. Developing a Sociological Perspective,
New York, 1989 ; idem, Kinship and Friendship in Modern Britain, Oxford, 1996. Le même constat
133
Amitié et amour309
Comme nous l’avons déjà vu, par les formes dérivées des racines latines parens et amicus le
français a toujours eu, contrairement à l’allemand, deux notions différentes pour signifier la
différence entre l’amitié et la parenté. En français, il existe en revanche une autre proximité
sémantique, celle entre l’amour et l’amitié puisque les deux sont issus du verbe latin amare ;
aujourd’hui encore « aimer » a gardé les deux significations érotiques et non-érotique, où la la
langue allemande fait une différence entre « lieben » et « mögen ». Il n’est donc pas
surprenant que les deux significations ne soient souvent pas clairement différenciées dans les
textes de l’époque moderne. Dans les lettres du Grand Condé à son favori Guitaut, le verbe
« aimer » est très utilisé : « soyez persuadé que je vous aime de tout mon cœur »310, « J'ai des
impatiences furieuses de vous voir pour vous pouvoir témoigner que je vous aime avec tout
l'estime et toute la tendresse imaginables » 311, « Croyez, mon cher, que personne au monde ne
vous aime et ne vous estime tant que moi »312. Le Dictionnaire culturel en langue française
indique que le terme d’ « amitié » peut encore avoir au XVIe et XVIIe siècle le sens d’amour :
« L’évolution du sens de amitié et de amour correspond à un croisement des valeurs
dominantes de aimer, qui a gardé les deux contextes : ‘fidélité’ et ‘érotisme’. Amitié a
perdu le second progressivement : on dit encore charnel amitié au XVIe s. et encore faire
une amitié, ‘avoir une liaison’ au XVIIe. »313
se trouve chez Frank Rexroth/Johannes F. K. Schmidt, « Freundschaft und Verwandtschaft: Zur
Theorie zweier Beziehungssysteme », op. cit., p. 11, qui expliquent: « Hinzu kommt der empirische
Befund, dass die moderne Gesellschaft selbst eine sehr unspezifische Semantik der Freundschaft
pflegt: Befragungen haben gezeigt, dass der Begriff der Freundschaft auf höchst unterschiedliche
Beziehungen angewandt wird und die Bezeichnung ‚Freund‘ häufig als eine Art Residualkategorie
verwendet wird (‚just friends‘), so dass eine Abgrenzung zu Bekannten zunehmend schwer fällt. »
309
Pour l’histoire du mot « amour » cf. l’article « amor » dans Walther von Wartburg, Französisches
Etymologisches Wörterbuch, op. cit., tome 1, p. 90.
310
Archives de Chantilly, O I 183, Condé à Guitaut, 25 avril 1657.
311
Archives de Chantilly, O I 177, Condé à Guitaut, 17 décembre 1656.
312
Archives de Chantilly, O I 170, Condé à Guitaut, sans date.
313
Article « amitié », in Alain Rey, ed., Dictionnaire culturel en langue française, Paris, 2005, tome 1,
p. 273.
134
Dans les ego-documents et dans les textes historiographiques de l’époque moderne, il y a des
exemples où « amitié » est employé en effet très clairement comme un synonyme d’
« amour ». On peut trouver chez Pierre Coste un exemple lorsqu’il écrit au sujet du prince de
Conti : « Il se laissoit posséder par la duchesse de Longueville sa Sœur, & s'abandonnoit si
fort à tous ses sentiments, qu'on a cru, quoi qu'injustement, qu'il eût pour elle une passion qui
passoit les bornes de la plus violente amitié. »314 On a certainement ici à faire avec un usage
précieux de la langue qui, par retenue, ne parle pas d’ « amour » ni de « passion » ; cette
interprétation est soutenue par le fait qu’habituellement on ne qualifie pas l’amitié de
« violente » mais plutôt de calme et constante. Une relation amoureuse entre Conti et Madame
de Longueville serait incestueuse, ce qui renforce notre hypothèse selon laquelle l’historien
Coste utilise « violente amitié » comme un euphémisme pour laisser entendre au lecteur ce
qu’il ne veut pas dire clairement. Nicolas Goulas, noble de robe,315 raconte comment il est
tombé amoureux de la fille d’un bourgeois pendant ses études à Bourges ; cependant, pour des
raisons liées à leur différence de rang, cette « amitié » lui fait tellement honte qu’il la
dissimule à ses camarades.316 Cette occurrence est une preuve supplémentaire – même si
« amitié » ici n’est pas du tout l’amitié entre deux hommes d’honneur mais une relation
amoureuse – que pour un noble l’amitié n’est possible que si l’ami ou l’amie est aussi noble.
L’emploi partiellement interchangeable des deux mots « amour » et « amitié » dans l’emploi
quotidien à l’époque moderne ne doit pas suggérer que la situation est la même pour le
discours philosophique au sujet de l’amitié et de l’amour. Ici, d’une part le discours
traditionnel antique et misogyne, qui considère que les femmes ne sont pas capables d’amitié,
est maintenu et d’autre part on trouve le discours de la caritas du Moyen Âge chrétien qui
aimerait voir idéalement tous les chrétiens liés par l’amour du prochain.317 Le discours
314
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 96.
315
L’amitié dans la noblesse de robe constituerait, bien sûr, à elle seule un sujet digne de faire l’objet
d’une monographie. Pour la noblesse de robe cf. Albert Cremer, « La genèse de la notion de noblesse
de robe », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 46, 1999, p. 22-38 ; pour un exemple
approfondi Philippe Hamon, « La chute de la maison de Thou : la fin d’une dynastie robine », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 46, 1999, p. 53-85.
316
Nicolas Goulas, Mémoires et autres inédits de Nicolas Goulas, Gentilhomme ordinaire de la
chambre du duc d'Orléans. Publiés d'après des manuscrits autographes pour la Société de l'histoire
de France par Noémi Hepp, Paris, 1995, p. 89f.
317
Cf. de façon plus détaillée infra, Représentations de l’amitié.
135
antique exclut donc l’amour entre les sexes de l’amitié, celui du Moyen Âge universalise
l’amitié, au moins pour tous les croyants. Chez La Bruyère à la fin du XVIIe siècle, se
constitue clairement une opposition entre amour et amitié : « Les femmes vont plus loin en
amour que la plupart des hommes: mais les hommes l'emportent sur elles en amitié» ;318 « Le
temps qui fortifie les amitiés affaiblit l'amour. »319
Amitié réciproque et unilatérale
Comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, le mot français « amitié » peut aussi être employé
unilatéralement, c'est-à-dire non seulement comme une amitié entre deux personnes mais
aussi comme l’ « amitié » que peut éprouver une personne pour une autre. Dans le discours
pré-contemporain, cet usage est courant. La Grande Mademoiselle raconte dans ses mémoires
comment, lorsqu’elle avait dix ans environ, elle avait fait l’objet de témoignages d’amitié de
Louis XIII et d’Anne d’Autriche : « le roi et la reine me traitaient avec une bonté non pareilles
et me donnaient toutes sortes de témoignages d'amitié. »320 Mais elle ne se désigne pas pour
autant comme amie du couple royal. Bien entendu, il ne s’agit pas ici au premier plan de la
problématique de l’amitié avec un souverain ; même chez les nobles à l’extérieur de la famille
régnante il serait difficile d’imaginer qu’un enfant de dix ans puisse faire partie de leurs amis.
Apparemment cette forme unilatérale d’amitié désigne simplement une expression de
sympathie. Toujours dans les mémoires de la Grande Mademoiselle, l’auteur raconte
comment elle joue avec Louis XIV, qui a cinq ans à l’époque, ainsi qu’avec son petit frère
lorsqu’elle est au Louvre : « Mon occupation ordinaire y était de jouer avec le roi ou M. le
duc d'Anjou, qui était l'enfant du monde le plus joli et pour qui j'ai toujours eu grande
amitié. »321 Comme la Grande Mademoiselle est la cousine des deux enfants royaux, cette
amitié, dans le sens d’inclinaison, coïncide avec son acception au sein des relations prescrites.
Il apparaît ainsi que dans celles-ci aussi l’amitié peut être aussi bien unilatérale que
réciproque. La conception d’amitié en tant que sympathie se manifeste aussi en ce qu’on peut
la décrire comme une sensation, comme quelque chose que l’on ressent. Ainsi la Grande
Mademoiselle expose sa relation avec sa belle-mère :
318
Jean de La Bruyère, Les Caractères, op. cit., p. 184f (Des Femmes, 55).
319
Ibid., p. 192 (Du Cœur, 4).
320
Mémoires de la Grande Mademoiselle, op. cit., p. 27.
321
Ibid., p. 49.
136
« Je le [sc. Monsieur] mettais le plus souvent qu'il m'était possible sur le chapitre de
ma belle-mère, pour qui je me sentais beaucoup d'amitié: même nous nous écrivions et
je puis dire avec vérité qu'après avoir parlé d'elle en plusieurs occasions à Son Altesse
Royale, personne ne la servit auprès de lui plus utilement que moi. »322
Cette possibilité d’une conceptualisation unilatérale de l’amitié a une conséquence
méthodologique importante. Tant
que l’on
pense l’amitié comme une relation
fondamentalement réciproque, on pourrait être tenté de penser, vu la fréquence des termes
« ami » et « amitié », qu’il est facile de reconstituer le cercle amical d’une personne en
utilisant des moyens sémantiques : tous ceux qui sont appelés amis, le sont, les autres sont
alors probablement protecteurs, clients, alliés etc. Et puisque cette relation est réciproque, on
pourrait alors la vérifier dans la correspondance du partenaire. Cette conception est peut-être
valable pour l’époque contemporaine, mais ne l’est pas pour l’époque moderne comme on
peut le constater à la lecture des sources pré-contemporaines. Toute relation qualifiée d’amitié
par l’un des deux partis peut ne pas être conceptualisé de la même façon par l’autre parti, de
même toute relation qui pourrait être en effet qualifiée d’amitié par les deux partis n’est pas
nécessairement décrite de cette façon par eux. « Amitié » mais aussi « ami » peut être utilisé
de façon asymétrique. Ceux qui sont haut placés ont une certaine marge de manœuvre pour
déterminer jusqu’où ils acceptent de se nommer ami et à partir d’où ils s’affirment en tant que
seigneur. Cependant, il y a ici des frontières claires : un noble n’appellera pas sans raison son
ami quelqu’un qui est très en dessous de son rang, à l’inverse, il est plus opportun pour lui de
s’adresser comme à des amis et non comme à des serviteurs aux nobles qui lui sont proches
par leur rang. Ce qui vaut pour l’octroi du titre d’ami, vaut aussi pour les mots que l’on utilise
pour se décrire soi-même : se qualifier soi-même comme l’ami de quelqu’un qui nous est
inférieur en rang est une manifestation de faveurs particulières, se qualifier soi-même l’ami de
quelqu’un qui nous est supérieur par le rang est, suivant les circonstances, une usurpation qui
peut être ressentie comme une exagération inacceptable. La dénomination de tiers comme
amis de soi-même lorsqu’on parle d’eux est encore un cas différent. Du point de vue
protocolaire, elle est beaucoup moins problématique que lorsque l’on parle de soi-même dans
une lettre ou que l’on s’y adresse à quelqu’un. Il y a une plus grande liberté en particulier dans
les mémoires qui sont écrits bien après les faits ; beaucoup de ceux qui sont décrits sont déjà
322
Ibid., p. 34.
137
morts et ne peuvent se défendre d’être appelés éventuellement abusivement ami par l’auteur
qui cherche à augmenter son prestige ; par ailleurs l’auteur doit, pour des raisons de
convenances, indiquer leur titre exact lorsqu’il parle de ses relations avec ces nobles mais il
est beaucoup plus libre que dans les lettres dans lesquelles il doit respecter toutes les
conventions rhétoriques et ménager les possibles susceptibilités personnelles de ceux à qui il
s’adresse en choisissant à chaque fois les formules correctes.323 C’est quand il s’agit de
l’amitié de tiers que la liberté est la plus grande : celui qui désigne deux nobles comme amis
sans être lui-même impliqué est moins responsable que celui qui écrit sur ses propres amis ou
même qui leur écrit.
De même, il faut différencier entre l’écrit et l’oral. Il n’est pas d’usage de se désigner dans
une lettre adressée à un personnage plus élevé que soi comme l’ami de celui-ci, de même que
cela ne se fait pas de le désigner comme son ami dans le même contexte. Au contraire, dans
les mémoires, on trouve des descriptions de discussions où cela se fait. On en trouve un
exemple dans les mémoires de Bassompierre. Lorsque Henri II de Condé, Schomberg et Retz
proposent à Bassompierre de lui procurer la position de favori royal s’il accepte de rompre
avec son ami M. de Puisieux, il tente de s’y soustraire en les plaçant parmi ses amis
hiérarchiquement tous les trois au dessus de Puisieux auquel il tient néanmoins ; il explique
comment il a établi cet ordre :
« je saurois toujours bien garder les degrés d’amitié selon la qualité de mes amis,
comme je ferois premièrement de service très-humble et de respect soumis envers M.
le prince, privativement à tous autres, à cause de sa qualité, de celle de mon général
qu’il possédoit maintenant, et pour les faveurs qu’il avoit daigné me faire depuis qu’il
m’avoit fait l’honneur de m’assurer de ses bonnes grâces; ensuite de messieurs le
cardinal de Retz et de Schomberg, par une amitié plus ancienne que celle de M. de
Puisieux, mais qu’il marcheroit aussi dans son rang en mon affection, et que je ne lui
manquerois pas. »324
323
Le rôle important des formules de commencement et de conclusion dans les lettres a été mis en
relief dans un article important de Christophe Blanquie, qui utilise le matériel des Condé pour illustrer
ce phénomène, cf. Christophe Blanquie, « Entre courtoisie et révolte. La correspondance de Condé
(1648-1659) », Histoire, économie et société, 14, 1995, p. 427-443. Pour la codification du rang dans
les lettres du Grand Siècle cf. maintenant aussi Giora Sternberg, « Epistolary Ceremonial:
Corresponding Status at the Time of Louis XIV », Past & Present, 204, août 2009, p. 33-88.
324
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 413.
138
Bassompierre prend en compte comme critère le rang des personnes, leur charge, les faveurs
dont ils lui ont fait l’honneur et la durée de leur relation. Il ne conçoit pas d’opposition entre
amitié et clientélisme ni entre amitié de personnes de même rang et de rang différent. Il
construit une catégorie d’ « amitié » large dans laquelle il classe ses amis par ordre de
préséance quoique le rang dans la hiérarchie nobiliaire n’y soit qu’un facteur parmi d’autres.
La métaphore de la procession imaginaire de ses amis que Bassompierre utilise est
intéressante (« qu’il marcheroit aussi dans son rang en mon affection »), le rang de chaque
personne est déterminé par la combinaison des différents facteurs. On peut supposer que
Bassompierre, mémorialiste et noble, connaît suffisamment bien les règles de la bienséance
pour décrire ces scènes de mémoire sans aller à l’encontre des règles élémentaires de la
politesse. Même si peut-être la discussion n’a pas eu lieu exactement en ces termes,
Bassompierre doit la décrire telle qu’elle aurait pu se passer dans la société nobiliaire s’il veut
rester crédible pour ses lecteurs contemporains. Or la probabilité de telles situations est
importante pour la crédibilité de l’ensemble des mémoires à laquelle l’auteur doit être attaché.
En plus du fait de parler avec ses amis et de leur écrire, il faut aussi prendre en compte le fait
d’écrire au sujet de ses amis, c'est-à-dire le cas où un ami est évoqué dans une lettre ou surtout
dans des mémoires. Beauvais-Nangis écrit au sujet de sa relation avec le duc de Bouillon :
« Depuys ce temps, mondit sieur de Bouillon m’a tousjours pris en amitié, et moy je l’ay
honoré comme un des meilleurs seigneurs et amys que j’aye eu. »325 Ici, il est clair que la
relation est inégale ; mais bien que cette inégalité soit soulignée, elle est tout de même
qualifiée de relation amicale. Plus loin, il écrit aussi au sujet du duc de Montbazon « que je
tenoys en ce temps-là pour un de mes meilleurs seigneurs et amys ».326 A fortiori, une amitié
inégale entre deux tiers peut être désignée comme telle, ainsi Beauvais-Nangis décrit son père
comme l’ « amy et serviteur » du duc de Guise.327
Il faut aussi apporter une nuance entre l’emploi unilatéral des deux notions d’ « ami » et d’
« amitié » : ce n’est pas la même chose de manifester unilatéralement de l’ « amitié » pour
quelqu’un et de se dire l’ami de quelqu’un. On peut supposer que l’assurance de l’ « amitié »
semble moins engager que la description de soi-même ou celle de l’autre comme ami.
Lorsqu’un haut placé manifeste de la sympathie pour quelqu’un qui lui est inférieur,
325
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 92.
326
Ibid., p. 93f.
327
Ibid., p. 43.
139
l’expression consacrée est « honorer quelqu’un d’amitié(s) »,328 elle ne signifie très
probablement pas exactement la même chose qu’ « être ami de quelqu’un ». Ainsi, le père
Bergier se vante d’être honoré par l’amitié de Condé : « Pour moy je n'ay plus qu'un party à
prendre, de prier Dieu pour luy le reste de mes jours, & pleurer un Prince, qui tout grand qu'il
estoit, a bien voulu durant plus de trente ans m'honorer de son amitié & de sa confiance
jusqu'au dernier soupir de sa vie. » En faisant cela, le Père, qui ne fait pas partie de la haute
noblesse, ne revendique pas nécessairement le rang d’ami du prince, on peut même avancer
que l’expression « honorer » ne laisse très probablement pas entendre que la personne
honorée pourrait être un ami mais le simple récepteur de la sympathie dont le haut placé lui
fait l’honneur.
Cette possibilité d’attribuer unilatéralement son amitié sans qu’elle soit réciproque, parce
qu’elle ne peut l’être pour des raisons de rang, complique la tâche lorsque l’on veut isoler les
paires d’amis. C’est pourquoi on obtient des résultats plus satisfaisants lorsque l’on s’intéresse
au discours sur l’amitié et aux pratiques qui lui sont liées et que l’on questionne leur
signification plutôt que lorsque l’on chercher à partir de ces indices à établir la liste des amis
d’une personne. Ainsi, il est préférable de considérer l’amitié comme une sorte d’interaction
entre les personnes au lieu de chercher à savoir qui est l’ami de qui et qui a le statut d’ami
auprès de qui.
Le rang
Les considérations indiquées plus haut mettent en lumière un problème central du concept
d’amitié sous l’Ancien Régime : le problème de savoir qui peut être appelé ami par qui.
Comme nous l’avons déjà évoqué, l’hypothèse soutenue est celle selon laquelle ce n’est pas
l’égalité parfaite qui autorise l’amitié – la noblesse française en effet, et en particulier la haute
noblesse, est si diverse qu’il n’y a pas d’exacte égalité de rang. Même si deux nobles avaient
exactement le même titre et les mêmes charges – ce qui est déjà en soi un cas très improbable
– on peut trouver une différence de rang due à la différence d’ancienneté du titre, c’est ce cas
de figure que l’on rencontre pour les ducs et pairs.329 En raison de l’étiquette qui limite dans
328
François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit., p. 327f.
329
Pour les détails de la différenciation du rang à la cour de France cf. Emmanuel Le Roy Ladurie,
Saint-Simon ou le système de la Cour, op. cit., où il y a un chapitre consacré à « La hiérarchie et les
rangs », p. 43-99. Le Roy Ladurie y explique comment le rang des différents courtisans s’exprime
140
la langue épistolaire l’usage des mots « ami » et « amitié », on ne peut répondre à la question
du rapport entre amitié et rang qu’en regardant aussi les sources narratives. Nous soutenons
l’hypothèse à ce sujet qu’une amitié est toujours possible à l’intérieur de la noblesse mais pas
avec des partenaires extérieurs à cet ordre. Il existe quelques exceptions à cette règle mais
elles ne suffisent pas à l’infirmer.
Au sein de la noblesse, toutes les relations sociales peuvent être qualifiées d’amitié, elles
suivent le modèle déjà évoqué suivant lequel la personne la moins haut placée évitera
d’utiliser ce terme dans les interactions écrites. Il semble que les mêmes règles soient valables
pour les interactions au sein de la noblesse et entre nobles et membres du clergé, le haut
clergé étant de toute façon très largement issu de la noblesse. Un grand noble pourrait appeler
« ami » sans problème un évêque ou un cardinal, en revanche au sujet du curé d’un village,
cela serait très inhabituel.
Si la relation sort des limites de l’ordre de la noblesse, en général, d’autres notions que celle
de l’amitié doivent être employées. Le plus souvent, on retrouve le champ lexical du seigneur
protecteur et de son fidèle serviteur. Il est frappant de voir que les termes de « patron » et de
« client » sont absents des sources étudiées. Le patron et le client sont dans la France du
Grand Siècle ce que les ethnologues appellent des catégories étiques, c’est-à-dire des concepts
analytiques qui ne proviennent pas des sources.330 Cela ne vaut pas nécessairement de la
même façon pour d’autres langues européennes : Mark Hengerer fait remarquer que dans les
correspondances de hauts courtisans de la cour impériale du milieu du XVIIe siècle, la notion
dans un système extrêmement élaboré des titres et formules de s’adresser, des places où siègent les
différents courtisans, des types de sièges qui leur reviennent (fauteuil, chaise, tabouret), et de
l’organisation des repas.
330
Les deux catégories ont une étymologie qui n’est pas évidente sans explication ultérieure. Cette
étymologie a son origine dans le structuralisme linguistique, qui distingue la « phonémique » de la
« phonétique » ; la première désigne l’analyse de sons indépendamment d’une langue spécifique, la
seconde l’analyse d’unités porteuses de signification dans une langue spécifique. Ces unités sont
appelés « phonèmes ». Un son ne peut donc être phonème qu’en relation à une langue spécifique.
Lorsqu’on a transféré ces deux catégories à l’ethnologie, on a les a élargies ; pour marquer cela, on a
laissé tomber la syllabe « phon- ». Ainsi, les catégories « étiques » sont celles qu’on développe
indépendamment de la civilisation analysée, tandis que les catégories « émiques » sont celles qui sont
utilisées à l’intérieur de la civilisation et qui y ont une signification qui est propre à cette civilisation.
141
de « Patron » est fréquente, à la différence cependant de celle de « Klient », qui ne l’est pas.331
De même, les deux notions sont courantes en italien à l’époque moderne. Dans les catégories
émiques, c'est-à-dire parmi les catégories qui se trouvent dans le langage même des sources, il
y en a beaucoup qui recoupent celle du clientélisme ou qui y correspondent en partie mais
aucune qui coïnciderait complètement avec elle. Dans les sources, on trouve des « maîtres »,
des « seigneurs », des « créatures », des « serviteurs », des « amis » mais presque jamais des
« patrons » ou des « clients », ou tout du moins pas dans le sens qui nous intéresse ici. Ce qui
est à mettre en relation avec le fait que ces deux mots ont, en français, un sens propre qui n’a
rien à voir avec le clientélisme. Le « client » est tout simplement quelqu’un qui achète
quelque chose, dans un magasin par exemple, le patron peut être le tavernier ; plus souvent le
mot désigne un chef mais justement pas dans le sens d’un clientélisme informel : par rapport à
un « patron », on se trouve dans la position d’un employé. La relation n’est pas une relation
de confiance personnelle où les dons et contre-dons restent volontairement flous mais une
relation dans laquelle une tâche définie est rémunérée par un contre-don en argent – mais cela
n’est pas aristocratique. La seule fois où la notion de « patron » apparaît dans les sources
étudiées ici provenant de l’entourage de Condé, c’est de façon caractéristique dans une
remarque de Rochefort, son valet de chambre ;332 dans ce cas, « patron » signifie employeur
comme en français contemporain. Certes, le terme apparaît dans des textes littéraires ou
philosophiques, mais dans le contexte de ces genres, il doit plutôt être vu comme le signe d’un
savoir antiquisant.333
331
Mark Hengerer, « Amtsträger als Klienten und Patrone? Anmerkungen zu einem
Forschungskonzept », in Stefan Brakensiek/Heide Wunder, eds., Ergebene Diener ihrer Herren?
Herrschaftsvermittlung im alten Europa, Cologne/Weimar/Vienne, 2005, p. 45-78, ici p. 69.
332
Ce passage se trouve chez Bussy-Rabutin, où un noble raconte comment il a rencontré Rochefort ;
le texte mentionne explicitement que Rochefort désigne le prince de Condé comme « patron » : « lui,
qui me parloit, l'avoit reconnu et lui avoit demandé d'où il venoit; que Rochefort se trouvant surpris,
lui avoit répondu qu'il étoit avec le patron, voulant parler du prince. » Roger de Bussy-Rabutin,
Mémoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy, lieutenant-général des armées du roi, mestre de camp
général de la cavallerie légère. Nouvelle édition revue sur un manuscrit de famille, augmentée de
fragments inédits, ed. Ludovic Lalanne, 2 tomes, Westmead, 1972 [Facsimilé de l’édition Paris, 1857],
tome 1, p. 264.
333
Ronald G. Asch, « Der Höfling als Heuchler », op. cit., p. 183, mentionne que La Bruyère dit sur le
courtisan : « il vise également à se faire des patrons et des créatures ».
142
Dans les cas d’amitié entre personnes d’ordre différent, il y a deux types de cas limites. Le
premier groupe englobe des personnes d’origine bourgeoise qui ne sont certes pas nobles mais
qui s’assimilent à des nobles par leur mode de vie. On peut citer Gourville, l’intendant de
Condé, comme exemple pour ce groupe. Bras droit de Nicolas Fouquet, il s’enrichit mais doit
quitter le pays lors de sa chute. A Bruxelles, il mène une vie qui réunit les aspects
contradictoires de l’exilé et du représentant spécial français temporaire. Dans ses mémoires, il
nomme beaucoup de nobles ses amis mais toutefois pas le prince de Condé. On peut avancer
pour cela deux explications : d’une part Condé fait parti de la très haute noblesse et Gouville
ne se sent pas autorisé à se dire son ami, car cela ne lui appartient pas de le décider. De plus,
Gourville, en tant qu’intendant, est dans une position de serviteur par rapport au prince ;
Condé est, pour utiliser un anachronisme, son supérieur, son employeur, Gourville est un
employé du prince. En revanche, Gourville compte parmi ses amis des princes du SaintEmpire Romain Germanique. Il est possible que son prestige soit à l’étranger, où il est vu
comme un riche exilé, plus grand qu’en France où il n’est certes pour bien des nobles qu’un
parvenu. Son prestige est d’autant plus grand lorsqu’il est l’émissaire de la couronne de
France : même s’il n’est pas ambassadeur, il est tout de même considéré comme une sorte de
diplomate or à l’époque moderne, les diplomates sont presque toujours des nobles.334 Il est
donc probable que sa qualité d’émissaire lui facilite l’entrée dans la société aristocratique – de
même que son immense fortune qui lui permet de mener le train de vie qui est celui de la
noblesse, le « vivre noblement ».
L’autre groupe de cas limites concerne l’amitié entre la petite noblesse et les grands
bourgeois. La petite noblesse d’épée ou de robe et la grande bourgeoisie ne sont pas assez
éloignées l’une de l’autre pour que la différence d’ordre empêche l’amitié. Et comme la
grande bourgeoisie cherche au XVIIe siècle à s’anoblir, elle peut être considérée comme une
« noblesse en attente ». Cela ne signifie pas qu’un grand bourgeois puisse être aussi l’ami
d’un membre de la haute noblesse ; du moins dans les sources étudiées ici, on ne trouve
aucune preuve d’une relation d’amitié conceptualisée de la sorte. On peut ici aussi s’aider des
écrits de Gourville. Il rapporte une affaire datant de l’été 1653. La relation entre les princes et
la couronne évolue vers la conclusion de la paix ; ainsi, Condé dans son exil court le risque
d’un isolement politique. Mazarin envoie Gourville pour qu’il parlemente à Bordeaux avec les
princes :
334
Pour le Saint-Empire Romain Germanique, ce phénomène est expliqué chez Michael Sikora, Der
Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 54.
143
« Je jugeai bien qu'il [sc. Mazarin] avait envie que j'allasse à Bordeaux sur ce qu'il me
demanda si je n'étais pas bien dans l'esprit de M. le prince de Conti et de Mme de
Longueville. Je lui dis que j'avais l'honneur d'en être bien connu et que M. de Marcin
et M. Lenet étaient particulièrement de mes amis ».335
Gourville, qui appartient à la grande bourgeoisie, est ainsi lié d’amitié avec Lenet, lui aussi
bourgeois, mais aussi avec Marcin, un noble, qu’il cite aussi, contrairement au prince de
Condé, explicitement au nombre de ses amis.
Les deux affirmations qui, à première vue, se contredisent – l’amitié au-delà des limites des
ordres est impossible mais possible lorsque les deux amis se trouvent hiérarchiquement très
proches l’un de l’autre de part et d’autre de la limite – peuvent être conciliées en ayant recours
à Aristote. Dans l’Ethique à Nicomaque, l’amitié est possible entre deux personnes de rang
différent tant qu’ils ne sont hiérarchiquement pas trop éloignés l’un de l’autre.336 L’amitié
supporte dans une certaine mesure la différence, il est cependant impossible de dire où se
trouve exactement la limite à partir de laquelle l’amitié entre personnes de rang différent n’est
plus possible. Les deux cas évoqués remplissent la condition selon laquelle l’écart n’est pas
trop important. L’amitié au-delà des barrières des ordres est envisageable si les deux
partenaires se trouvent hiérarchiquement près de cette barrière – c'est-à-dire qu’elle n’est pas
possible entre un prince de sang et des journaliers mais en revanche tout à fait plausible entre
la grande bourgeoisie et la petite noblesse.
On peut objecter que la réalité ne suit pas les préceptes philosophiques. On peut répondre à
une telle objection, dans le sens de l’analyse du discours telle qu’elle a été proposée par
335
Jean Hérault de Gourville, Mémoires de Monsieur de Gourville, op. cit., p. 75.
336
Aristote, L’Éthique à Nicomaque, éd. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., tome 1/2 :
traduction, Louvain/Paris, 2ième éd. 1970, p. 229 (livre VIII) : « Somme toute, il n’y a pas de règle
précise qui fixe la limite où l’on cesse d’être ami : qu’on ôte beaucoup à l’un des deux amis et l’amitié
dure encore, mais qu’on continue à augmenter la distance qui les sépare jusqu’à en faire par exemple
la distance qui sépare un dieu d’un homme, et elle ne peut plus durer. » Dans une version allemande
du même texte, on lit : « Eine scharfe begriffliche Festlegung, bis zu welcher Grenze Freunde noch
Freunde sind, gibt es in solchen Fällen allerdings nicht. Es kann (von der einen Seite) vieles
weggenommen werden und es ist immer noch Freundschaft, ist aber der Abstand sehr groß geworden,
z. B. bei der Gottheit, so ist es keine mehr. » Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier,
Stuttgart, 1969, p. 226.
144
Michel Foucault : l’époque moderne est une période qui est l’héritière d’un Moyen Âge
influencé pendant des siècles par la philosophie aristotélicienne. Dans une telle société, il
n’est pas nécessaire d’avoir lu Aristote pour penser comme lui puisque ses idées se retrouvent
dans beaucoup de textes qui ne le citent pas expressément. Si l’on rejette cette explication
fondée sur les traditions intellectuelles et que l’on insiste sur le primat des structures sociales,
les phénomènes décrits peuvent être expliqués par le pragmatisme des acteurs : si quelqu’un
ne cherche ses amis que parmi ceux qui lui sont exactement égaux au niveau du rang, dans
une société aussi diversifiée que celle de l’Ancien Régime, cette personne n’en trouvera pas
beaucoup – et choquera ceux qui se trouvent par le rang directement après elle. Un membre de
la haute noblesse peut se permettre de choisir ses amis uniquement dans la noblesse, un
membre de la noblesse de plus basse extraction en revanche est peut-être plus dépendant du
bon vouloir des roturiers.
Il faut ici évoquer parmi les considérations concernant le rang une autre représentation : la
conception de la relation au saint patron comme amitié. Elle doit être un argument qui permet
d’envisager l’amitié entre personnes de rangs différents : l’hypocrisie n’est pas de mise quand
il s’agit du sacré et la dissimulation de la différence de rang entre soi et le saint patron serait
pour un aristocrate catholique un blasphème. Le père Bergier raconte comment Condé sur son
lit de mort cherche la protection des saints :
« son esprit s'estant calmé par une confiance entière qu'il prit en la miséricorde divine,
je luy proposay de dire les Litanies de Saints, afin que la Sainte Vierge, & ces
bienheureux se joignissent ensemble pour estre ses intercesseurs auprês [sic] de Dieu.
Faisons-le, dit il, je le veux bien, un grand pecheur comme je fus a besoin de puissans
amis auprês de Dieu justement irrité contre moy. »337
Les saints sont donc qualifiés dans ce passage comme des amis possibles de Condé malgré
leur nette différence de rang. Cependant, cette affirmation est probablement possible
seulement parce qu’il s’agit d’un discours au sujet d’un tiers et non d’une adresse directe aux
saints.
L’amitié entre souverain et sujet
337
François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit., p. 64.
145
Il faut distinguer le problème de l’amitié entre deux personnes de rang différent et celui de
l’amitié entre souverain et sujet, puisque dans ce dernier cas, un aspect supplémentaire entre
en jeu, c’est-à-dire la dimension de la domination338 de l’un des amis sur l’autre.339 Toute
amitié inégale n’implique pas nécessairement une relation de dépendance clientéliste, et
même lorsque c’est le cas, les deux partis ont la possibilité de mettre fin à cette relation. Le
clientélisme n’est pas synonyme de domination puisque le patron et son client ne sont pas
souverain ni sujet l’un de l’autre. Il n’est pas possible de mettre fin à cette dernière relation
dans des circonstances normales, ni le souverain ni le sujet ne peut refuser sa qualité. La
relation souverain-sujet est une relation prescrite, celle patron-client est acquise puisque, dans
une monarchie héréditaire, le souverain hérite de son rôle par la naissance tout comme le sujet
qui lui est soumis de par sa naissance. Une relation clientéliste, à l’inverse, n’est nouée et
maintenue que si le patron et le client entretiennent ce lien. Cette différence est très clairement
manifestée en ce que le monarque ne connaît pas la majorité de ses sujets, la relation
souverain-sujet existe ainsi aussi là où il n’y a pas d’interaction alors que la relation de
clientélisme ne peut exister que si les partenaires interagissent. Le souverain ne peut se libérer
de son rôle qu’en abdiquant, le sujet en s’exilant ou en étant banni, mais ce sont des situations
extrêmes. Par exemple, il n’y a pas une seule abdication en France pour la période étudiée
même si l’on en trouve quelques-uns à l’étranger, comme par exemple dans le cas de
Christine de Suède. Il est complètement impossible d’inverser le rapport de force entre
souverain et sujet comme c’est le cas des relations clientélistes à la curie romaine où, lorsque
le client fait une carrière brillante, il peut arriver à dépasser son ancien patron.340
338
Nous entendons la notion de domination ici au sens que Max Weber lui a donné en parlant des trois
types de domination (traditionnelle, légale, charismatique) qu’il distingue. Weber explique cela dans le
troisième chapitre de la première partie d’Écomonie et société, dédié aux formes de domination, cf.
Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft. Grundriss der verstehenden Soziologie, ed. Alexander Ulfig,
Neu-Isenburg/Francfort-sur-le-Main, 2005, p. 157-222.
339
Cf. infra, Représentations de l’amitié.
340
Wolfgang Reinhard illustre cela en utilisant le cas de Mazarin qui, à l’origine un protégé des
Barberini, finit par devenir leur protecteur après être passé au service du roi de France. Pour Reinhard,
Mazarin aurait ainsi passé par le stade d’ami des Barberini, ce qui correspond à la phase dans laquelle
son pouvoir égale celui des Barberini, cf. Wolfgang Reinhard, Freunde und Kreaturen, op. cit., p. 69f.
– On pourrait objecter que Mazarin a précisément quitté Rome et n’est ainsi pas un exemple pertinent
pour illustrer les structures de la curie. Néanmoins, Wolfgang Reinhard, ibid., p. 70, mentionne que
146
Contrairement au patron qui peut se débarrasser d’un client peu fiable et s’en venger aussi
peut-être mais pas le forcer, le souverain peut recourir à des mesures coercitives pour forcer la
réalisation des engagements convenus.341 Contrairement au client qui peut changer de patron,
le sujet n’a pas d’autre alternative que son roi. Mais il existe aussi des exceptions :
Bassompierre, qui est Lorrain, sert successivement plusieurs souverains dans différents pays
européens jusqu’à ce qu’il s’engage personnellement auprès d’Henri IV, à la suite de quoi il
connaît une ascension jusqu’au rang de Maréchal de France. Toutefois même dans ce cas
couronné de succès, l’émigration reste la condition qui permet de choisir son souverain. Dans
le champ du clientélisme, par contre, un noble de province peut changer de patron à la cour
sans avoir à déménager.
Concernant l’amitié avec un souverain, il ne s’agit pas ici de réponde à la question de savoir si
une amitié conçue comme une relation reposant essentiellement sur la proximité émotionnelle
peut supporter le rapport de force qui vient avec une relation de domination. Cette
problématique relève de la philosophie et de la psychologie et non de l’histoire puisqu’elle
repose sur une définition normative de l’amitié ; qui plus est, pour répondre à cette question,
on se trouverait à nouveau contraint d’essayer de savoir ce que les personnes ressentaient
« vraiment ». Comme nous l’avons déjà expliqué, nous considérons une réponse à une telle
question comme étant hors de la portée de la méthodologie de l’historien ; par conséquent,
elle n’entre pas dans notre étude. La question ici est bien plus celle de savoir s’il y avait des
relations entre le souverain et quelques-uns parmi ses sujets dans la société de cour du XVIIe
qui ont été conceptualisées comme des relations d’amitié. C’est en utilisant l’outil
sémantique, c'est-à-dire l’emploi des mots « amis » et « amitié » que nous tenterons d’y
répondre.
Le terme d’ami, en ce qui concerne le roi, est employé de façon nettement asymétrique dans
les sources pour la période étudiée. Les sujets ne se qualifient jamais eux-mêmes d’ami de
leur souverain ni n’osent appeler le roi leur ami. Cela vaut autant pour les cas où ils parlent
avec ou de lui. Le roi peut cependant qualifier certains de ses sujets comme étant ses amis.
François Bluche rapporte que Louis XIV aurait dit au maréchal de Gramont à la mort de
Mazarin reste actif dans la politique romaine, où il s’efforce de promouvoir les carrières des membres
de sa famille.
341
Birgit Emich/Nicole Reinhardt/Hillard von Thiessen/Christian Wieland, « Stand und Perspektiven
der Patronageforschung », op. cit., p. 237.
147
Mazarin : « Ah! Monsieur le maréchal, nous venons de perdre un bon ami. »342 Il faut
toutefois souligner que le roi parle ici d’un sujet mais ne s’adresse pas à lui. Il n’y a pas
d’occurrences dans les sources étudiées ici où le Roi-Soleil s’adresse à un de ses sujets en
l’appelant son « ami », ni de cas où il se serait qualifié lui-même d’ami. On trouve en
revanche des cas pour Henri IV : lorsqu’il force Bassompierre à rompre ses fiançailles parce
qu’il s’était lui-même épris de la fiancée, il s’ouvre à lui de cette façon : « Bassompierre, je
veux te parler en ami ».343 On peut supposer ici qu’Henri IV veut souligner qu’il ne s’adresse
pas à Bassompierre en tant que roi mais en tant qu’ami – ce qui n’est qu’une stratégie
rhétorique puisqu’il s’impose de toute façon en utilisant son pouvoir pour forcer
Bassompierre à renoncer au profit d’Henri II de Condé à épouser la riche héritière de
Montmorency. De l’union des deux naîtra plus tard le Grand Condé. Au fil du XVIIe siècle, le
roi est de plus en plus distant par rapport aux courtisans, il s’élève de plus en plus au-dessus
d’eux. Dans la mesure où la cour croît jusqu’à compter plusieurs milliers de courtisans, elle
s’éloigne du modèle de la famille élargie du roi ce qu’elle avait été traditionnellement. Dans
la pensée traditionnelle et paternaliste, la cour était simplement la maison344 du roi.345 La cour
du XVIIe siècle offre à toutes les actions royales un public de plusieurs centaines de personnes
– rien qu’à cause de cela la situation est complètement différente de celle des petites cours
médiévales. A cela s’ajoute aussi la sacralisation croissante du roi346 qui, désormais monarque
« legibus absolutus »,347 tendait à devenir de plus en plus un roi au dessus de la sphère du
commun des mortels. Cette dynamique s’accélère sous Louis XIII avant d’atteindre un
sommet avec Louis XIV. Dans ce processus, l’amitié avec le roi devient de moins en moins
envisageable car l’accent mis sur la différence insurmontable entre le souverain qui est grandi
par la propagande jusqu’à apparaître surhumain et ses sujets, aussi nobles soient-ils, va à
l’encontre de l’idée d’un échange amical – un échange non pas entre égaux mais entre
partenaires dont la différence de rang peut être surmontée par l’amitié.
342
François Bluche, L’Ancien Régime. Institutions et société, Paris, 1993, p. 47.
343
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XIX, p. 386.
344
Une telle « maison » englobe, bien sûr, déjà un grand nombre de serviteurs.
345
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 90.
346
Ronald G. Asch, « The Princely Court and Political Space », op. cit., p. 47.
347
Sur le développement de la monarchie absolue en France cf. Richard Bonney, The Limits of
Absolutism in Ancien Régime France, Aldershot, 1995 (Variorum Collected Studies, 491) ; sur ses
institutions Denis Richet, La France moderne. L’esprit des institutions, Paris, 1980 (Collection
champs. Historique 86).
148
A première vue, la notion d’amitié semble être moins asymétrique que celle d’ami, puisque
des sujets parlent aussi parfois de l’amitié que leur souverain leur accorde. Si l’on y regarde
de plus près, l’asymétrie resurgit : il est seulement question de l’amitié que le souverain porte
à un sujet, jamais l’inverse, et cela des deux côtés. Le souverain peut assurer un sujet de son
amitié ; ainsi Louis XIV termine une lettre à Condé avec les mots : « je finirai cette lettre en
vous assurant de la continuation de mon amitié, Louis ».348 Il est presque superflu de préciser
que jamais un sujet n’assurera son roi de son amitié. Toutefois des sujets rapportent dans des
récits l’amitié que le roi leur accorde. La Grande Mademoiselle, dont il est admis qu’elle est
un membre de la famille élargie du roi, raconte qu’enfant, elle a fait l’objet de l’amitié du
couple royal. Dans un passage que nous avons déjà évoqué plus haut, elle note : « le roi et la
reine me traitaient avec une bonté non pareilles et me donnaient toutes sortes de témoignages
d'amitié. »349 Elle rapporte ensuite qu’après la naissance du Dauphin, le futur Louis XIV,
Richelieu décide qu’il faut le tenir éloigné d’elle. La raison de cette décision pourrait être
qu’il la voit comme moyen pour son père Gaston d’Orléans d’exercer son influence sur le
Dauphin ; il se pourrait même que Mazarin craigne pour la sécurité du jeune Dauphin, car
après tout, s’est par sa naissance que Gaston perd sa place d’héritier du trône. Le jour où la
Grande Mademoiselle quitte la cour à Saint Germain et retourne à Paris, le couple royal lui
témoigne son amitié : « Ce ne furent que pleurs et que cris quand je quittais le roi et la reine;
Leurs Majestés me témoignèrent beaucoup de sentiments d'amitié, et surtout la reine, qui me
fit connaître une tendresse particulière en cette occasion. »350
L’emploi du terme d’ « amitié » dans les passages que nous venons de citer montre clairement
qu’il a ici la signification d’inclinaison ou de sympathie. Une fois encore, cela démontre
clairement que l’emploi du terme « amitié » pour décrire une relation entre deux personnes ne
signifie pas obligatoirement que les deux personnes se désignent mutuellement comme des
amis. Même si la Grande Mademoiselle appartient à la même famille que le roi, une petite
fille ne peut pas être considérée par ses contemporains comme l’amie du couple royal.
Quand c’est la forme plurielle d’ « amitiés » du roi qui est employée, ce sont plutôt les signes
d’une sympathie qui sont signifiés. On trouve le terme chez Bussy-Rabutin. Pendant la
Fronde, alors que la capitulation des troupes des partisans de Condé enfermés à Montrond est
proche, Bussy-Rabutin raconte ce qu’il fera après la prise de la ville : « je leur dis mon
348
Archives de Chantilly, P XXXIX 168-169.
349
Mémoires de la Grande Mademoiselle, op. cit., p. 27.
350
Ibid., p. 37.
149
dessein, qui étoit que voyant Montrond pris et n'ayant plus rien à faire en ce pays-là pour le
service du roi, je m'en allois à la cour recevoir de Sa Majesté les amitiés qu'elle fait
d'ordinaire à ceux qui l'ont bien servie. »351
« Amitié intime » et « amitié sociale »
Le terme d’amitié est complexe car, tout comme dans la société actuelle, il qualifie des
relations d’intensité très variée. Arlette Jouanna a opposé les deux formes « amitié intime » et
« amitié sociale »,352 de même Jean-Marie Constant évoque cette opposition entre « amitié
intime » et « amitié de Cour » faite par Beauvais-Nangis dans ses mémoires.353 On pourrait
s’attendre à ce que les premières soient les « véritables » amitiés et les autres des alliances
uniquement fonctionnelles. Cependant, cette hypothèse implique que déjà à cette époque l’on
fasse la différence entre une amitié « véritable » dans laquelle on peut confier ses états d’âme
à son ami et des relations superficielles ou uniquement utilitaires. On ne trouve cependant
nulle part dans notre corpus de lettres du XVIIe siècle un tel abandon romantique. Montaigne
n’est pas un contre-exemple, car si on le prend au sérieux, on doit aussi le croire lorsqu’il
raconte que son amitié avec Etienne de la Boétie n’est pas dans les normes de son époque,
c'est-à-dire qu’elle est tout sauf représentative des relations sociales de ses contemporains – et
c’est exactement sur ce point qu’il insiste dans son essai sur l’amitié. En outre, en opposant
amitié intime et amitié sociale, il faut faire attention à ne pas mélanger les catégories étiques
et émiques. Il faut d’autant plus le souligner que les expressions « amitié intime » ou « intime
amitié » sont des formulations qui apparaissent dans les sources, alors que l’opposition entre
amitié intime et amitié sociale est de nature analytique et appartient au côté des catégories
étiques. Lorsqu’on les conçoit comme couple antinomique, ces deux expressions doivent être
entendues comme des « idéaux-types » au sens de Max Weber et ne doivent pas être pris pour
des types réels. Ainsi, premièrement, amitié intime et amitié sociale sont à envisager comme
faisant partie d’un phénomène continu et non comme une opposition binaire, deuxièmement,
les amitiés qui sont qualifiées par les contemporains d’ « amitié intime », « amitié
351
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 320f.
352
Arlette Jouanna, article « amitié », in: Lucien Bély, ed., Dictionnaire de l’Ancien Régime. Royaume
de France, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, 1996, p. 56-58, ici p. 56f.
353
Jean-Marie Constant, La vie quotidienne de la noblesse française aux XVIe et XVIIe siècles, Paris,
1985, p. 163.
150
particulière » ou toute autre expression de renforcement,354 sont très probablement celles
caractérisées par une confiance plus grande, une durée plus longue et finalement une loyauté
plus solide que dans les relations versatiles de la cour. Cependant, il n’y a ici aucune
dimension d’abandon, de révélation de soi qui existerait dans l’une et non dans l’autre. Les
sources ne permettent pas de déclarer que l’ « amitié intime » est identique au genre d’amitié
que les Romantiques du XIXe siècle ont idéalisé.
Les affirmations de ceux qui, dans leurs écrits autobiographiques, placent certaines amitiés
hors du cadre de la vie quotidienne à la cour en les qualifiant d’ « amitiés intimes », doivent
aussi être considérées comme faisant partie de la présentation de soi. Le fait d’exclure
certaines amitiés des jeux de pouvoir qui ont lieu à la cour leur confère une plus grande valeur
et les place au dessus des « amitiés de cour ». Cela ne veut pas nécessairement dire que les
choses se sont passées de cette façon. L’exemple le plus extrême est à nouveau Montaigne qui
nous dit que son amitié avec La Boétie obéit à des lois radicalement différentes de celles
auxquelles les relations appelées habituellement « amitiés » obéissent. Dans de tels cas, les
topoï de l’amitié héroïque ont pu influencer leur représentation ; il faudrait donc se garder de
passer de la représentation à la pratique sociale sans précaution. Cela ne veut pas dire qu’il
n’existe pas différents degrés d’amitié mais il faut toujours tenir compte du fait que les nobles
se mettent en scène dans leurs écrits, qu’ils pratiquent la présentation de soi. Il faut tout autant
prendre en compte le fait que les amitiés ressenties par l’auteur comme particulièrement
étroites sont en fait exagérées et enjolivées par hyperbole, que le fait que les amitiés avec des
personnages illustres peuvent être arrangées de façon à paraître rétrospectivement plus étroites
qu’elles ne l’avaient été. En outre, dans les mémoires, il faut prendre en compte d’une part le
fait que les amitiés anciennes sont involontairement modifiées par le souvenir et d’autre part
le fait que l’action de donner une forme narrative à sa propre vie (ce que Hayden White a
appelé « emplotment ») oblige à masquer des conflits entre amis pour laisser paraître cette
amitié de façon plus cohérente. Il serait naïf de croire qu’il existe des amitiés au sein de la
société de cour, avec son caractère de compétition intense, qui seraient épargnées par les jeux
de pouvoir des courtisans. Même dans le cas d’une relation entre deux amis qui serait restée
sincère et inaltérée pendant toute leur vie, il n’est pas à exclure qu’ils aient intrigué contre un
tiers. Cependant, on ne peut pas représenter une telle amitié de cette façon car elle rappellerait
354
Pour les signes linguistiques du renforcement cf. infra, Langages de l’amitié.
151
avec trop d’insistance l’exemple aristotélicien de l’amitié entre criminels355 qui est une forme
de mauvaise amitié.
Nous ne prétendons pas ici qu’il n’y a pas de différence entre les amitiés étroites et d’autres
plus lâches mais nous avançons la thèse que justement ce point fait l’objet non seulement
d’une mise en scène de son propre rôle par l’auteur mais aussi d’une forte stylisation littéraire
de l’ensemble des faits. C’est pourquoi de tels récits doivent être pris avec le plus grand
scepticisme. Comme en plus, on ne peut pas quantifier l’intensité d’une amitié – puisqu’elle
repose des deux côtés sur des sensations subjectives – elle ne peut être soumise à la
méthodologie de l’histoire sérielle. On ne peut donc pas confronter les énoncés des egodocuments sur ce point à des sources parallèles qui permettraient un traitement statistique : il
nous est impossible de construire une échelle sur laquelle on pourrait mesurer l’intensité de
l’amitié, par exemple en mesurant le nombre des lettres échangés ou la valeur des dons et des
contre-dons.
La problématique des amitiés plus ou moins étroites est intimement liée à la question du
rapport entre sentiment et intérêt. Ariane Boltanski a attiré l’attention sur le fait que cette
opposition parait bien plus nette aux observateurs de nos jours qu’aux contemporains du
XVIIe siècle ;356 nous discuterons plus précisément ce phénomène dans le chapitre concernant
les conceptions de l’amitié.
Stabilité et instabilité
355
Aristote, Éthique à Nicomaque, éd. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., tome 1/2, p.
275.
356
Ariane Boltanski, Les ducs de Nevers et l’Etat royal, op. cit., p. 244f, n’est pas d’accord avec
Sharon Kettering, qui oppose strictement l’affection sur laquelle insiste la rhétorique et les intérêts qui,
selon elle, sont les vrais motifs des interactions clientélistes ; en s’appuyant sur Mark Greengrass,
Boltanski souligne par contre que l’intérêt et l’affection vont de pair dans ces relations : « Il convient,
à cet égard, de prendre au sérieux ces témoignages ‘affectueux’. S’il ne faut pas être dupe de ces
messages ou les comprendre au sens littéral, ce qui probablement d’ailleurs n’était pas le fait des
contemporains, il ne s’agit pas davantage, par une distanciation objectiviste, de montrer discours et
pratiques de l’affection comme des masques qui déguisent des considérations intéressées ; on
s’attachera plutôt à les décrire, tels qu’ils se présentent, comme des actes qui se déploient dans un
espace affectif, à côté de celui des intérêts » (Ibid., p. 245).
152
La question de la stabilité et de l’instabilité de l’amitié est aussi étroitement liée avec la
problématique de l’ « amitié intime » et de l’ « amitié sociale ». Sur le plan méthodique, elle
est très importante. « Amitié » recouvre chez les nobles non seulement des relations plus ou
moins étroites mais aussi plus ou moins stables. A ce sujet, il semble que la règle soit
l’instabilité et la stabilité des amitiés soit plutôt l’exception. On le remarque dans les sources
en ce que l’instabilité des relations est notée comme une constatation générale, à l’inverse, la
stabilité est soulignée pour chaque cas particulier. Beauvais-Nangis se plaint à plusieurs
reprises de l’hypocrisie des courtisans vis-à-vis de leurs amis et ajoute à chaque fois des
exemples personnels pour illustration. Selon lui, les courtisans ne sont pas fiables, ils
abandonnent leurs amis lorsque ceux-ci sont en disgrâce, leur amitié ne dure jamais plus de
deux jours, ils oublient tout jeune courtisan dès qu’il s’éloigne de la cour, ils sont trop lâches
pour assister leurs amis.357
Si une amitié est de longue durée, les auteurs le soulignent particulièrement. Lorsque BussyRabutin scelle son amitié avec le duc de Candale, il écrit : « cette amitié a durée jusqu'à sa
mort [1658] et elle étoit à un point qu'il n'avoit guère de secrets dont il ne me fit
confidence. »358 La Grande Mademoiselle explique dans ses souvenirs qu’elle était certes en
colère que son amie, mademoiselle d’Epernon, fut entrée au couvent mais elle souligne aussi :
« Quant à l'amitié que j'ai pour elle, elle durera autant que ma vie. »359 Si l’on considère les
nombreux récits d’amitiés qui ne durent pas longtemps et les plaintes stéréotypées sur
l’absence de fidélité dans l’amitié à la cour, il est probable que les amitiés durables étaient
ressenties par les auteurs de mémoires comme des exceptions. Deux arguments parlent en
faveur de cette théorie : d’une part elles sont considérés comme des souvenirs dignes de
figurer dans un texte autobiographique et d’autre part leur longue durée est spécialement
soulignée – ce que l’on ne ferait pas s’il s’agissait d’une règle générale et non d’une
exception.
Dans ces circonstances, au moins dans le milieu de la cour, une étude prosopographique de
l’amitié risquerait de ne pas apporter beaucoup. Une étude des réseaux au sein de la cour
échouerait parce que les « réseaux » sont en perpétuelle restructuration – ou plus exactement
les actions des courtisans ne s’agrègent pas de façon à former une structure stable qui
mériterait le nom de « réseau ». Le concept de réseau est surtout utile s’il est entendu de façon
357
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 23, p. 38, p. 64f, p. 86f.
358
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., tome 1, p. 404.
359
Mémoires de la Grande Mademoiselle, op. cit., p. 70.
153
que les mêmes personnes interagissent sur de longues durées et toujours de la même façon.
On pourrait, certes, aussi adopter une position qui prend les préceptes de l’analyse des réseaux
dans un sens minimaliste, et entend par réseau l’ensemble des liens sociaux d’une personne
avec d’autres. Or, quoiqu’il soit vrai qu’une telle conception du réseau permet de prendre en
compte plus de phénomènes sociaux, il comporte aussi le danger de diminuer sérieusement la
portée analytique du concept. Si des contacts éphémères constituent déjà un réseau, les
réseaux sont partout. Il devient alors difficile d’identifier les réseaux, car une multitude
d’interactions – ou même la quasi-totalité des interactions qui ont laissé des traces – doivent
être pris en considération. De plus, il devient difficile d’identifier des traits caractéristiques
des réseaux, si ceux-ci englobent une grand partie des relations sociales, tant stables
qu’éphémères. Jens Ivo Engels, qui utilise une notion de réseau plutôt étroit, insiste sur la
nécessité d’un réseau d’avoir une idée directrice qui les unit et qui les empêche de se
désagréger.360 Alors qu’une telle définition est certes étroite, elle permet au chercheur des
énoncés plus nuancés sur les réseaux en considération. Une autre possibilité est de limiter
l’analyse à un type de réseau déterminé par un seul critère bien défini, comme par exemple le
réseau de correspondance d’un personnage comme le Grand Condé – qui exclut alors ceux
avec qui Condé était en contact sans pour autant échanger des lettres avec eux. 361 Pour ces
raisons méthodologiques, nous avons choisi pour ce travail une notion étroite de réseau, qui
voit les réseaux comme caractérisés par des liens stables, marqués plutôt par des « liens
forts » que par des « liens faibles ».362
Comme le milieu de la cour est au contraire marqué par des liens éphémères et des
changements fréquents d’alliance, il est donc probable que les comportements amicaux se
constituent indépendamment des individus impliqués, qu’ils soient valables au sein de
l’ensemble de la noblesse de cour et qu’ils n’appartiennent justement pas à la culture propre
d’un réseau spécifique. Jens Ivo Engels a montré que les réseaux stables génèrent une culture
360
Jens Ivo Engels, « Von der Heimat-Connection zur Fraktion der Ökopolemiker. Personale
Netzwerke und politischer Verhaltensstil im westdeutschen Naturschutz », in Hillard von
Thiessen/Arne Karsten,eds., Nützliche Netzwerke und korrupte Seilschaften, Gœttingue, 2006, p. 1845.
361
Cf. Christian Kühner, « Mapping the Grand Condé’s Networks », op. cit.
362
Nous faisons ici allusion à la différence entre liens forts et liens faibles proposée par Mark
Granovetter, « The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, 78, 1973, p. 1360-1380.
154
propre qui soutient à son tour cette stabilité,363 une faction à la cour créée dans un but précis et
disparaissant aussitôt après n’a pas le temps de le faire. Autrement dit, les partis à la cour
pourraient toujours être constitués différemment, leur combinaison change souvent ; ce qui
implique en effet qu’il n’y ait pas d’idée qui les structure mais que leur composition soit
arbitraire, qu’elle résulte bien plus de la coïncidence momentanée des ambitions de carrière
personnelle de chacun des nobles qui forment ce groupe. A la cour, il est rare que les paires
ou les groupes d’amis forment durablement un système social dans le sens de Niklas
Luhmann dans lequel une forme de communication s’établit qui est caractéristique des
membres du groupe et qui exclut ainsi les personnes extérieures. On peut supposer au
contraire que le cadre de référence des comportements qui sont habituels et ordinaires entre
amis nobles soit le système social de la cour ou de la noblesse. C’est justement parce que les
amis des courtisans sont nombreux et changent souvent que l’on peut trouver des
caractéristiques globales de l’amitié à la cour au plan des mœurs, coutumes et usages. Ils
seront analysés dans le chapitre sur les pratiques de l’amitié. Michael Sikora argumente que,
dans une société d’ordres, l’épanouissement individuel est limité par les conventions
auxquelles chaque individu doit se plier en tant que membre de l’un des ordres. Cette
constatation renforce la signification des « conventions, des usages, des attributs
symboliques ».364 Ceci pousse à supposer que les amitiés dans la noblesse de l’époque
moderne ne sont pas ces relations uniques, imprégnées de l’irremplaçable individualité des
deux amis que le Romantisme et par la suite l’époque contemporaine ont vu et voient dans
l’amitié – même si dans la pratique quotidienne, l’amitié dans les sociétés contemporaines est
aussi soumise à des conventions sociales intangibles qui décident du bon comportement entre
amis. Toutefois, le poids des règles, des mœurs et des usages dans l’amitié a été probablement
bien plus grand pour la petite société très normée de la cour. Ceci vaut aussi bien sûr pour
l’influence déjà évoquée de la différence de rang dans les relations qui prescrit à chacun des
partenaires inégaux certains comportements.365
363
Cf. Jens Ivo Engels, « Von der Heimat-Connection zur Fraktion der Ökopolemiker. Personale
Netzwerke und politischer Verhaltensstil im westdeutschen Naturschutz », op. cit. Cf. aussi idem,
Naturpolitik in der Bundesrepublik. Ideenwelt und politische Verhaltensstile in Naturschutz und
Umweltbewegung 1950-1980, Paderborn et al., 2006.
364
Michael Sikora, Der Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit, p. 5.
365
Cela vaut par exemple pour les lettres de vœux adressées à des personnes de rang supérieur lors des
jours de fête qui ont récemment été analysées par Jean Boutier, cf. Jean Boutier, « Adresser ses vœux
au grand-duc. Pratiques épistolaires entre recherche de la grâce et expression de la fidélité dans l’Italie
155
Emploi abstrait de la notion d’amitié
Le terme d’amitié peut aussi être employé dans la France de l’époque moderne comme une
notion abstraite. Nous appelons formes abstraites de l’amitié toutes celles qui sont constituées
par des relations qui n’ont pas lieu entre deux personnes et qui ne sont donc pas des relations
interpersonnelles. On peut différencier quatre configurations différentes : des amitiés entre
groupes, des amitiés entre individu et groupe, des emplois métaphoriques et des emplois
allégoriques. Si l’on laisse de côté les deux dernières formes pour l’instant, on peut discerner
deux domaines dans lesquels on trouve cette amitié abstraite : dans la diplomatie et l’armée.
Ils entretiennent des liens étroits puisqu’ils ont tous les deux rapport aux relations
internationales et aux problèmes liés à la guerre et à la paix, toutefois, il est plus judicieux de
les traiter séparément car il y a quelques différences structurelles. Ce qui importe dans une
perspective de l’histoire de la notion, c’est l’étude de la sémantique employée dans les deux
domaines, non pas tellement le mode de fonctionnement des relations interpersonnelles
transfrontalières.
L’amitié militaire crée une opposition entre « armées amies et ennemies ».366 « Amies » ne
signifie pas la même chose que les troupes propres ou les troupes d’un même pays car elles
peuvent aussi bien désigner « les propres troupes » que les « troupes alliées ».367 Ceci est
caractéristique : dans un siècle où il n’y a en général pas d’armée de métier, les différences
entre les troupes propres et étrangères mais alliées disparaissent. Les armées de l’époque
du XVIIe siècle », in idem/Sandro Landi/Olivier Rouchon, eds., La politique par correspondance. Les
usages politiques de la lettre en Italie (XIVe-XVIIIe siècle), Rennes, 2009, p. 249-274, ici p. 250.
366
Cela est formulé ainsi par Madame de La Guette dans ses mémoires, cf. Mémoires de Madame de
La Guette, écrits par elle-même, ed. Micheline Cuénin, Paris, 1982 (Le temps retrouvé. Les livres
blancs 35), p. 108.
367
Chez Madame de La Guette, cette expression se trouve dans le contexte de la Fronde, et désigne
donc deux camps opposés. Il ne s’agit donc pas de différencier une armée à laquelle on appartient des
armées avec lesquelles on est allié. Quand elle veut entreprendre son voyage de Bordeaux à Paris, elle
prie un ami de son mari à l’accompagner. Celui-ci lui déconseille : « Il me regarda entre les yeux et
dit : ‘Y avez-vous bien songé ? Quoi ! Une femme jeune et jolie (il ajouta ce mot, quoiqu’il n’en fût
rien) se hasardera à faire deux cents lieues et traverser les armées amies et ennemies sans crainte et
sans risque ? Je vous conseille, Madame, de demeurer où vous êtes. » Mémoires de Madame de La
Guette, op. cit., p. 108.
156
moderne sont des troupes au service d’un souverain ou même au service d’un condottiere qui
est à son tour employé par le souverain, mais pas des troupes « nationales » au sens de
l’époque après 1789.
L’emploi de la notion d’amitié dans un contexte diplomatique est aussi abstrait.368 Cependant,
sa parenté avec l’amitié entre deux personnes est encore visible. A l’origine, l’amitié
diplomatique est une conception personnalisée : l’amitié lie les deux souverains. Le bas
Moyen Âge ne connaît pas l’idée abstraite de l’Etat dissociée de la personne du souverain. Au
fur et à mesure que l’indépendance conceptuelle de la couronne et de l’Etat se développe et
que ces concepts se séparent de la personne concrète du souverain, le concept d’amitié est
transposé sur ces notions abstraites. C’est un processus graduel qui connaît de nombreuses
étapes. Ainsi au XVIIe siècle, les emplois personnalisés et abstraits se combinent. Il y a dans
le Saint Empire Romain Germanique des « amis de la France »,369 que l’on qualifierait
aujourd’hui de sympathisants ou de partisans. Dans ce cas, l’un des partenaires est abstrait, la
France, et l’autre est une vraie personne physique qui se trouve dans le Saint Empire Romain
Germanique.
Comme la guerre est considérée comme une option légitime des relations internationales, les
conceptions militaires et diplomatiques de l’amitié peuvent se recouper : les amis à l’étranger
sont des alliés en cas de guerre. Dans le Prince de Machiavel, ce principe est poussé jusqu’au
bout : les alliances politiques à l’intérieur d’un Etat et à l’extérieur et les alliances militaires
en cas de guerre ou de guerre civile tombent toutes dans la dichotomie amis/ennemis. 370 Ce
n’est pas par hasard que l’époque moderne emploie la sémantique de l’amitié et non les
termes d’alliés et d’adversaires : ceci montre que l’amitié est encore inséparable de la sphère
politique. Dans la noblesse de cette période, parler d’« amitié politique » est un pléonasme.
Les emplois métaphoriques du terme d’amitié définissent une personne en tant qu’ami d’une
chose inanimée ou d’une qualité abstraite. On peut observer cela par exemple dans les
368
Le vocabulaire de l’amitié dans le domaine de la diplomatie est analysé par Andreas Würgler,
« Freunde, amis, amici. Freundschaft in Politik und Diplomatie der frühneuzeitlichen
Eidgenossenschaft », in Klaus Oschema, ed., Freundschaft oder ›amitié‹?, op. cit., p. 191-210.
Würgler peut montrer qu’en ce qui concerne la notion d’amitié, il n’y avait pas de différences entre les
quatre langues utilisées par la diplomatie de la confédération helvétique, c’est-à-dire l’allemand, le
français, l’italien et le latin, ibid., p. 207.
369
Pour les « amis de France » cf. le projet de thèse que Tilman Haug poursuit à Berne.
370
Machiavel, Le Prince, ed. Mario Martelli/Paul Larivaille, Paris, 2008.
157
mémoires du comte de Tavannes : après s’être plaint de la partialité de la plupart des
historiens, il continue :
« Mais il arrive aussi quelquefois, pour la consolation des honnêtes gens, qu'il se
trouve parmi eux des hommes sincères & amis de la vérité, qui laissent à leur vertu &
à leur mérite les marques d'honneur qui leur sont dûës, & qui ne pouvant faire une
meilleure fortune aux malheureux, leur font au moins une meilleure réputation, & leur
sauvent l'honneur, malgré l'infidélité de ces Ecrivains mercenaires, & l'injustice de
ceux qui les font servir à leur vanité. »371
Il serait encore possible aujourd’hui de qualifier dans un texte quelqu’un d’« ami de la
vérité », même si cela produirait un effet pathétique. Ceci ne serait plus possible pour un autre
emploi abstrait de l’amitié que l’on peut qualifier d’allégorique. Cet emploi consiste en ce que
l’on explique des faits complexes en les exprimant comme des relations d’amitié ou d’inimitié
avec des figures allégoriques. Contrairement à l’emploi métaphorique de l’amitié, la
représentation abstraite est donc personnifiée. Comme ce procédé produit des tournures
compliquées, il n’est pas étonnant qu’il se trouve surtout chez les Précieuses, car c’est
finalement exactement un exercice précieux que de formuler les choses de façon neuve et
raffinée – c’est exactement cela que Molière caricature dans Les précieuses ridicules.
Madame de Sévigné qui peut être considérée comme faisant partie du mouvement de la
préciosité loue dans une lettre du 3 mars 1671 l’assiduité de sa fille, Madame de Grignan. Elle
emploie une langue extrêmement recherchée : elle fait apparaître une allégorie de la paresse
qui se plaint auprès de Madame de Grignan que bien qu’elles soient de vieilles amies, elle se
sent délaissée, mais Madame de Sévigné ne laisse aucun doute, la rupture de cette amitié ne
peut être surmontée :
« Il me semble que vous lui [sc. la paresse] dites en passant un petit mot d'amitié, vous
lui donnez quelque espérance de la posséder à Grignan; mais vous passez vite, et vous
n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, qui
ne vous donnent pas un moment de repos. »372
371
Jacques de Saulx comte de Tavannes, Mémoires, op. cit., p. 2f.
372
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, Paris, 1976, p. 80f.
158
Pour conclure, d’autres emplois peuvent être exposés par volonté d’exhaustivité. Il y a un
article « amitié » dans le Dictionnaire de l’Académie Française de 1694 ; on y trouve
quelques autres définitions inhabituelles de l’amitié comme celle entre deux espèces d’êtres
vivants373 ou entre l’aimant et le fer, c’est à dire l’amitié comme une forme d’attraction
inexplicable.374 Il faut cependant faire attention aux définitions de l’amitié proposées par les
dictionnaires : comme Jean-Claude Waquet l’a montré, les sens proposés sont des
interprétations du lexicographe, ils prétendent certes correspondre à l’emploi général mais
d’une part les dictionnaires s’appuient principalement sur des sources très savantes et d’autre
part, ces œuvres ne sont pas uniquement descriptives, mais plutôt normatives, ayant pour but
d’inciter à un emploi correct de la langue.375
L’amitié, un concept aux multiples significations
Le concept d’amitié n’a ainsi pas une seule signification en français du XVIIe siècle, mais de
multiples facettes. Plus qu’à une définition qui engloberait tous les aspects, la notion se prête
au concept de « Familienähnlichkeit » développé par Wittgenstein, que l’on a essayé de
traduire en français comme « ressemblance familiale » ou « air de famille ». Pour illustrer
cette problématique, Wittgenstein renvoie à la notion du jeu : le jeu d’échecs, les jeux de
balle, les jeux de cartes sont tous de jeux, mais on chercherait en vain des traits qui seraient
communs à toutes les activités que l’on désigne comme des jeux. Par contre, on trouve bien
des ressemblances et des traits communs entre deux jeux ; si on passe du deuxième jeu à un
troisième, puis de celui-ci à un quatrième, il y a chaque fois de traits communs qui restent et
de nouveaux qui surgissent, tandis que d’autres disparaissent. Wittgenstein utilise la
métaphore du fil pour décrire ce phénomène : ce qui fait la stabilité du fil, ce n’est pas une
fibre qui le parcourrait sur toute sa longueur, mais une multitude de fibres qui s’entrelacent.376
373
Ainsi, par exemple, entre la vigne et l’orme ; probablement, cela fait allusion au fait que la vigne
grimpe le long de l’orme.
374
Dictionnaire de l’Académie française, Paris, 1694, p. 23 : « Amitié, Se dit fig. de la simpathie qui
se trouve naturellement entre de certaines choses, soit dans les vegetaux, soit dans les mineraux. Il y a
de l'amitié entre la vigne & l'ormeau, entre l'aimant & le fer. » Cf. aussi Georges Matoré, article
« amitié », in : François Bluche, ed., Dictionnaire du Grand Siècle, op. cit., p. 71.
375
Jean-Claude Waquet, La conjuration des dictionnaires, op. cit., p. 233.
376
Ludwig Wittgenstein, Philosophische Untersuchungen, in idem, Schriften, 8 tomes, tome 1,
Francfort-sur-le-Main, 1980, p. 279-544, ici p. 324f (§§ 66-67).
159
Dans le cas de l’amitié, ces nombreuses significations concomitantes se recouvrant
mutuellement montrent que le concept d’amitié peut ouvrir de nombreuses perspectives de
recherche mais aussi qu’il y a un emploi auquel il n’est pas apte, à savoir en tant que catégorie
dans le cadre conceptuel de l’analyse du réseau. Nous n’allons pas l’employer de cette façon.
Cela pose un problème moins important pour l’analyse des réseaux qu’il n’y paraît à première
vue, car on peut remplacer le concept d’amitié en tant que concept analytique. Le
renoncement à ce concept augmente même la grande force de l’analyse des réseaux qui
consiste en ce que l’on dispose d’un appareil descriptif étique dont les concepts ne sont pas
des notions que l’on trouve dans les sources. Pour l’analyse des réseaux nous proposons
d’utiliser le terme d’allié pour désigner une personne liée à une autre par une relation acquise
et symétrique. Il ne s’agit donc pas dans cette étude d’une contre-proposition contre l’analyse
des réseaux mais d’un accès qu’il faut comprendre comme complémentaire à elle. En sortant
de l’appareil de la recherche sur les réseaux, on décharge le concept d’amitié de la nécessité
de toujours devoir placer les phénomènes décrits dans un schéma de réseau. Au lieu de cela,
le regard sur le discours, la langue et les pratiques de l’amitié s’ouvre. Nous nous occuperons
successivement de ces différents phénomènes dans les chapitres suivants. Après l’étude des
différentes facettes du sens du mot « amitié », la première question qui se pose c’est celle de
savoir ce que les contemporains pensaient de ce phénomène ainsi nommé, avec quels thèmes,
quels normes et valeurs ils le reliaient, quelle compréhension ils avaient de ce concept. C’est à
ces questions que le chapitre suivant est consacré.
160
II.2. Représentations de l’amitié
L’amitié n’est pas seulement une relation qui existe sans conditions entre individus. D’une
part, depuis l’Antiquité, l’amitié fait partie de la réflexion philosophique ; d’autre part des
termes nobles rentrent dans le registre du comportement concernant l’amitié. Si on veut faire
des recherches sur l’amitié dans la société de cour du XVIIe siècle, il est important de savoir
ce que cette société pensait de l’amitié. C’est pourquoi il est essentiel de porter son regard sur
le discours amical de l’époque en question si on veut analyser l’amitié.
Si on parle de conceptions de l’amitié, pourquoi alors, ne pas se servir de textes théoriques sur
ce thème et redonner leurs idées ? Trois arguments nous empêchent de procéder ainsi. Tout
d’abord, la formulation d’un traité implique toujours une systématisation des idées. Aristote
lui-même parle déjà de trois sortes d’amitié, et son texte implique qu’il n’existe que ces trois
formes et qu’elles couvrent toutes les relations amicales possibles. En outre, les traités ont
tendance à parler de types idéaux ; le genre le veut ainsi. Ensuite, et surtout à l’époque
moderne, on doit compter sur le fait qu’un auteur de traité fait une synthèse de sources
anciennes et quand on lit certains traités de l’époque moderne, on risque de confondre un
étalage d’érudition humaniste avec une description de l’époque de l’auteur. Enfin, les traités
sur l’amitié sont souvent normatifs. Ils conçoivent souvent des modèles idéalisés contraires où
même explicitement opposés à la conception de l’amitié de leurs contemporains. L’essai sur
l’amitié de Montaigne377 constitue un bon exemple. Il s’agit, nous dit Montaigne, de
377
Les Essais ainsi que leur auteur ont fait l’objet d’un grand nombre d‘études, qu’il est bien sûr
impossible de nommer ici de façon exhaustive. Parmi les œuvres récentes, il faut mentionner Laurence
D. Kritzman, The fabulous imagination. On Montaigne’s Essays, New York, 2009 ; Dominik Andreas
Eberl, Michel de Montaigne und das Politische in den Essais, Wurtzbourg, 2009 ; Hans Peter Balmer,
Montaigne und die Kunst der Frage. Grundzüge der „Essais“, Tübingen, 2008 ; Nicola Panichi, Les
liens à renouer. Scepticisme, possibilité, imagination politique chez Montaigne, Genève, 2008 (Etudes
montaignistes 51) ; Philippe Desan, Montaigne, les formes du monde et de l’esprit, Paris, 2008 (En
toutes lettres 2) ; Terence Cave, How to read Montaigne, Londres, 2007 ; Marcel Conche, Montaigne
ou la conscience heureuse, Paris, 2ième éd. 2007 ; Philippe Desan, ed., Dictionnaire de Michel de
Montaigne, Paris, 2ième éd. 2007 (Dictionnaires & références 14) ; Jean-Luc Martinet, Montaigne et la
dignité humaine. Contribution à une histoire du discours de la dignité humaine, Paris, 2007 ; Giovanni
Dotoli, Montaigne et les libertins, Paris, 2006 (Etudes montaignistes 49) ; Philippe Desan, ed.,
Montaigne politique, Paris, 2006 (Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance 55) ; Elisabeth
Schneikert, Montaigne dans le labyrinthe. De l'imaginaire du Journal de voyage à l'écriture des
161
différencier l’amitié idéale (qui selon lui n’arrive qu’une fois tous les trois cents ans) 378 des
amitiés communes.379 Il faut comprendre que pour Montaigne, ces amitiés communes ne sont
là que pour faire ressortir l’amitié extraordinaire qu’il décrit. Le but de la déclaration dans le
texte est donc de les représenter de façon négative.
On trouve aussi des énoncés sur l’amitié dans de nombreux textes qui ne traitent pas
exclusivement de l’amitié. Il y aurait donc deux sortes de conceptions sur l’amitié : l’une
savante et systématique et l’autre qui se montre dans la vie quotidienne. Andreas Schinkel a
étudié ces deux aspects différents : d’après sa terminologie, ce chapitre ne s’intéresse pas à la
Freundschaftsvorstellung (une conception de l’amitié qui fait partie des textes théoriques
traitant de l’amitié en général), mais plutôt au Freundschaftsverständnis (un sens ou une idée
de l’amitié), c'est-à-dire à l’expérience individuelle avec des amitiés. En tant que sources pour
cette dernière catégorie, Schinkel nomme explicitement les lettres et les journaux intimes.380 Il
Essais, Paris, 2006 (Etudes montaignistes 47) ; Ullrich Langer, ed. , The Cambridge Companion to
Montaigne, Cambridge, 2005 ; Wendell John Coats, Montaigne’s Essays, New York et al., 2004
(Masterworks in the Western tradition 11) ; Marie-Luce Demonet, ed., L’écriture du scepticisme chez
Montaigne, Genève, 2004 ; Ann Hartle, Montaigne. Accidental Philosopher, Cambridge, 2003 ; Bruno
Roger-Vasselin, Montaigne et l’art de sourire à la Renaissance, Saint-Genouph, 2003 ; Marie-Luce
Demonet, « A plaisir ». Sémiotique et scepticisme chez Montaigne, Orléans, 2002 ; Olivier Guerrier,
Quand les poètes feignent. « Fantasie » et fiction dans les Essais de Montaigne, Paris, 2002 (Etudes
montaignistes 40) ; Géralde Nakam, Le dernier Montaigne, Paris, 2002 (Etudes montaignistes 39) ;
Karin Westerwelle, Montaigne und die Kunst des Essays, Munich, 2002. Montaigne est
traditionnellement vu comme un des auteurs dans l’histoire de la littérature qui sont des innovateurs et
qui constituent ainsi des points tournants dans l’histoire littéraire ; dans son cas, c’est le fait qu’il a
donné son nom au genre des essais, bien que de tels textes existent avant lui déjà et qu’il est ainsi
problématique d’aller jusqu’à dire que Montaigne a « inventé » le genre des essais. Il y a, en outre,
chez Montaigne un nouveau genre d’introspection et d’exploration du moi. Ce sont ces raisons,
probablement, qui font régulièrement apparaître Montaigne dans des œuvres comparatives qui tracent
un sujet ou motif à travers l’histoire littéraire. Parmi des œuvres récentes qui représentent ce genre,
nous nommons Jocelyn Royé, La figure du pédant de Montaigne à Molière, Genève 2008 ; Christian
Moser, Buchgestützte Subjektivität. Literarische Formen der Selbstsorge und der Selbsthermeneutik
von Platon bis Montaigne, Tübingen, 2006; John D. Lyons, Before imagination. Embodied thought
from Montaigne to Rousseau, Stanford, 2005.
378
Michel de Montaigne, Essais, ed. Jean Céard, op. cit., tome 1 (I, 28 « De l’amitié »), p. 324.
379
Ibid., p. 333.
380
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 23-26.
162
faut cependant rappeler que Schinkel associe cette différence entre l’idée et la conception de
l’amitié à une différence entre le social et l’individuel, ce qui est problématique. On peut
comprendre que selon Schinkel, la réflexion se fait sur le plan social mais que l’individuel
s’effectue sur le plan de la pratique et de l’expérience. Cependant, nous allons argumenter que
l’interaction d’amis concrets et la description d’amitiés personnelles se font toujours dans un
cadre social Ŕet s’il n’y avait aucune donnée sociale sur le comportement vis-à-vis d’amis, il y
aurait alors un grand manque d’assurance sur la manière appropriée d’entretenir des amitiés,
surtout dans une société aussi réglementée que la société de cour. Une certaine « folk theory »
de l’amitié voit alors le jour ; ce n’est pas une construction hermétique d’idées, c’est plutôt un
ensemble de conceptions connues sur l’amitié qui sont comme un fil conducteur au quotidien.
Les textes systématiques ne sont donc pas identiques au discours quotidien mais ils
l’influencent. Le fait d’insister sur la séparation entre traités et de pratique au quotidien ne
veut pas dire non plus que les influences de l’Antiquité n’apparaissent pas dans les
représentations quotidiennes de l’amitié. Il existe deux voies possibles de la réception : d’une
part l’influence directe de textes antiques sur les nobles, d’autre part l’influence des contenus
antiques par le truchement de la littérature et la philosophie française de l’époque moderne
dans lesquels ils apparaissent. Il n’est pas toujours possible de faire une différenciation claire
et nette entre ces deux voies.
Il faut donc s’intéresser aussi aux textes théoriques. Ils jouent en effet un rôle important dans
la formation des représentations de l’amitié. La tradition philosophique de l’amitié sera donc
évoquée brièvement ci-dessous.
Discours de l’amitié dans l’Antiquité
L’Antiquité a produit quantité de textes dans différents domaines et l’amitié en fait partie. Ces
textes ont orienté la réflexion occidentale dans une certaine direction ; les penseurs
occidentaux n’ont pas pu développer une pensée sur l’amitié qui était totalement indépendante
des réflexions anciennes, car les textes de l’Antiquité classique formaient déjà la base de leur
propre culture. On parlera ici d’« une dépendance à une voie donnée »381 (pour employer un
381
Pour le concept de dépendance à voie donnée dans le domaine de la science économique cf.
Douglass C. North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge, 1990;
pour le développement ultérieur du concept dans la science politique cf. Paul Pierson, Politics in Time:
history, institutions, and social analysis, Princeton, 2004; idem, « Path Dependence, Increasing
Returns, and the Study of Politics », American Political Science Review, 94/2, 2000, p. 251-267.
163
terme économique et politologue), ce que la réflexion anglo-saxonne a désignée comme une
« path dependence ». Ces textes ont en effet créé les métaphores, les catégories et les thèmes
de base sur lesquels devaient s’appuyer les textes postérieurs parlant de l’amitié.382 Les
problèmes sémantiques de la terminologie antique en ce qui concerne l’amitié ne nous
préoccupent pas ici outre mesure. Certes, un problème pourrait survenir quant à
l’interprétation de textes antiques : philos, par exemple coïncide à peu près à la notion
moderne du mot « ami », mais philia concerne un domaine plus vaste que l’amitié.383 Les
textes antiques ne nous intéressent qu’en leur qualité d’arrière-plan de la pensée de l’époque
moderne. L’époque moderne ne connaît pas encore de philologie historique et critique ; elle
traduit donc philia et amicitia par « amitié » et c’est sous cette forme que les déclarations
antiques sur l’amitié passent dans le discours moderne.
On retiendra ici deux aspects principaux de la tradition antique : d’une part la tradition épique
et mythique, d’autre part la tradition philosophique. La tradition épique et mythique a
influencé l’Occident en créant des paires d’amis idéaux qui sont devenus classiques ; parmi
eux, il faut nommer chez les Grecs Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Thésée et Pirithoüs,
chez les Romains Scipion et Laelius. On pourrait ajouter que les textes grecs se basent sur
d’autres textes plus anciens du Proche-Orient et que par conséquent, il faudrait prolonger la
ligne de tradition des paires d’amis idéaux jusqu’à ces civilisations très anciennes : on
pourrait penser à Gilgamesh et Enkidu, paire d’amis idéaux de la tradition babylonienne. Ces
études n’offriraient que peu d’intérêt pour notre sujet concernant l’histoire moderne car les
textes précédant les écrits grecs n’ont été découverts qu’au XIXe siècle ou on ne les a
déchiffrés qu’à cette époque. Les textes les plus anciens qui ont eu une influence sur l’époque
moderne sont donc on effet les textes grecs ; plus précisément, l’auteur le plus ancien qui ait
influencé l’époque moderne est Homère. On peut donc placer ses héros à l’origine de
l’histoire de la tradition occidentale des paires d’amis. Ce que l’on peut qualifier d’amitié
héroïque384 sera particulièrement décrite avec Achille et Patrocle: deux amis se battent côte à
côte contre des ennemis surpuissants et ce, jusqu'à la mort. Homère, dans l’Iliade, fait
remarquer la ressemblance entre les deux héros, Patrocle en plus, meurt vêtu de l’armure
d’Achille et tous deux sont enterrés ensemble - comme le raconte l’Odyssée - : on considère
382
La pensée antique sur l‘amitié des Grecs jusqu’à l’Antiquité tardive chrétienne est décrite chez
David Konstan, Friendship in the Classical World, op. cit.
383
Ibid., p. 9.
384
Pour le concept de l’amitié héroïque cf. Peter N. Miller, « Friendship and Conversation in
Seventeenth-Century Venice », op. cit., p. 5.
164
donc ces deux amis comme le point de départ du motif de l’ami considéré comme un « alter
ego ».385
Hésiode met en valeur une autre conception de l’amitié : dans Les Travaux et les Jours,
l’amitié n’est pas décrite comme une relation à deux emphatique mais en tant que relation
réciproque dans un monde rural dans lequel on dépend de l’aide d’autrui.386
Platon thématise le thème de l’amitié dans le Lysis.387 La tradition de Platon est plus ancienne
que celle d’Aristote mais on la retrouve moins dans les textes médiévaux. Au Moyen Âge,
Aristote est tout simplement « le Philosophe » et ses déclarations passent pour être des
préceptes canoniques. L’autorité d’Aristote ajoutée à la faible connaissance de la langue
grecque au Moyen Âge en Europe de l’Ouest ont contribué à affaiblir le rayonnement de
Platon et la réception de ses textes. Dans une mesure beaucoup plus grande que dans les cas
d’Aristote et de Cicéron, la réception des textes constitue un nouveau départ entrepris pendant
l’époque de l’humanisme. En fait, la conception de Platon est remarquable parce qu’elle ne
dévalorise pas l’intérêt personnel dans l’amitié ; elle le considère au contraire comme
légitime. L’intérêt évoqué dans le Lysis n’est pas considéré comme un avantage économique
mais comme un avantage caractériel : Platon compte la valeur éducative de l’amitié parmi les
aspects utiles de celle-ci.
L’Éthique à Nicomaque388 d’Aristote est très importante parce qu’il y introduit les différences
de catégorie de base qui vont alors déterminer la discussion sur l’amitié dans l’histoire
intellectuelle de l’Occident. Aristote considère l’amitié au nom de la vertu comme la seule et
385
David Konstan, Friendship in the Classical World, op. cit., p. 41f; à la suite de Konstan Andreas
Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 164.
386
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 169f.
387
Platon, Lachès et Lysis. Edition, introduction et commentaire, ed. Paul Vicaire, Paris, 1963; pour
une traduction en allemand Platon, Lysis, ed. Michael Bordt, Gœttingue, 1998 (Platon, Werke.
Übersetzung und Kommentar, im Auftrag der Kommission für Klassische Philologie der Akademie
der Wissenschaften und der Literatur zu Mainz, ed. Ernst Heitsch et Carl Werner Müller, tome 5/4).
Sur l’amitié chez Platon cf. Mary P. Nichols, Socrates on friendship and community. Reflections on
Plato’s Symposium, Phaedrus, and Lysis, op. cit.
388
Nous utilisons les éditions suivantes, que nous venons déjà de citer : Aristote, L’Éthique à
Nicomaque. Introduction, traduction et commentaire, ed. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif,
Louvain/Paris, 2ième éd. 1970, et Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, Stuttgart,
1969. Sur l’amitié dans l’éthique à Nicomaque cf. Nathalie von Siemens, Aristoteles über
Freundschaft. Untersuchungen zur Nikomachischen Ethik VIII und IX, op. cit., et Lorraine Smith
Pangle, Aristotle and the philosophy of friendship, op. cit.
165
véritable sorte d’amitié. Par contre, deux autres formes, l’amitié fondée sur le profit et celle
fondée sur le plaisir ne constituent pas la véritable amitié.389 Aristote introduit là un aspect
dévalorisant du profit dans l’amitié dans le discours européen. Cet aspect aura des
répercussions ultérieures, tout comme l’idée que la véritable amitié n’est possible qu’entre
personnes vertueuses. Dans la conception aristotélicienne, la vertu devient par là la base de
l’amitié. Aristote, faisant allusion à Platon déclare : « enfin il ne manque pas de gens pour
penser que ce sont les mêmes hommes qui sont ‘bons’ qui sont aussi ‘amis’ ».390
Andreas Schinkel considère qu’avec Aristote, le concept de l’amitié dans le contexte grec a
trouvé sa forme définitive ; il n’y aura ultérieurement que quelques différentiations comme
par exemple chez Epicure qui place le moment du plaisir au cœur de l’amitié.
391
A Rome,
Lucrèce se réfèrera aux idées d’Epicure. Son idée de l’amitié s’appuie sur une interprétation
prise au sens large du terme « philia » et signifie plutôt sympathie. Pour Lucrèce, qui est
épicurien, ce n’est pas une donnée de base anthropologique. Au contraire, cette sympathie ne
naît qu’avec l’intégration des individus dans les sociétés, tandis qu’auparavant, les individus
étaient isolés.392
Cependant, c’est surtout Cicéron qui transpose dans un contexte romain les conceptions de
l’amitié de la philosophie grecque, surtout les idées d’Aristote. Cette transposition a lieu dans
son œuvre Laelius de amicitia.393 Dans l’œuvre de Cicéron des nobles romains discutent sur
les caractéristiques de l’amitié. Pour les classes supérieures modernes, ce texte est plus près
de leur expérience de vie, car l’amitié y est quelque chose qui n’échoit qu’aux élites. Laelius
et Scipion sont des aristocrates et servent d’exemples éventuels pour les lecteurs modernes et
nobles. Pour ces derniers, le laps de temps entre l’Antiquité et l’époque moderne n’est pas un
handicap pour s’identifier aux figures des textes. La période pré-moderne (au sens de la
389
Aristote, L’Éthique à Nicomaque, ed. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., p. 221f ;
Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, op. cit., p. 216-218.
390
Aristote, L’Éthique à Nicomaque, ed. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., p. 213 ;
Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, op. cit., p. 214.
391
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 193.
392
David Konstan, Friendship in the Classical World, op. cit., p. 111.
393
Cicéron, L’amitié, ed. L. Laurand, Paris, 1928 ; une édition plus récente est Marcus Tullius Cicero,
Laelius de amicitia/L’amitié, ed. Robert Combès, Paris, 1971. Pour une édition en allemand Cicero,
Laelius. Über die Freundschaft, ed. Robert Feger, Stuttgart, 1970. Pour l’amitié chez Cicéron cf. Beryl
Rawson, The Politics of Friendship : Pompey and Cicero, Sydney, 1978 ; Raymond Sansen, Doctrine
de l’amitié chez Cicéron. Exposé, source, critique, influence, Paris, 1975.
166
« modernité » de l’époque contemporaine) est aussi une époque pré-historiciste. Les textes de
Montaigne le montrent bien : pour illustrer les mêmes phénomènes, on trouve sans distinction
des exemples tirés de l’Antiquité et de sa propre époque.
Dans l’œuvre de Sénèque De Beneficiis , un traité sur les bienfaits, l’amitié en tant que notion
ne joue qu’un rôle secondaire.394 Il y est seulement dit que les bienfaits ne sont pas possibles
entre amis puisque de toute façon, ils possèdent tout en commun. 395 Le texte doit cependant
avoir joué un rôle pour le développement de l’éthique d’obligation et de réciprocité si
importante dans l’amitié moderne.
Il faut enfin considérer Plutarque qui aborde deux problèmes dans deux dissertations sur la
Moralia. Ces deux problèmes sont devenus
importants pour la réflexion ultérieure sur
l’amitié : d’une part comment on peut faire la différence entre un ami et un flatteur,396 d’autre
part combien on doit avoir d’amis.397
Saint Augustin constitue en quelque sorte la jonction entre la pensée de l’Antiquité et la
pensée médiévale concernant l’amitié.398 Il garde la conception substantialiste de l’amitié
venant de l’Antiquité. Chez lui aussi, l’amitié n’est possible que si les amis possèdent
certaines qualités morales. Tout comme Aristote et Cicéron, il n’accepte pas l’amitié
profiteuse. Mais, au contraire de l’Antiquité classique, l’amitié se base chez saint Augustin
394
David Konstan, Friendship in the Classical World, op. cit., p. 127f.
395
Sénèque, Des bienfaits, ed. François Préchac, tome 2, Paris, 1927, p. 88f (Livre XII, chapitre 7, § 1)
: « Donc il est possible de faire des cadeaux au sage, lors même que tout lui appartient. Rien
n’empêche non plus, bien que nous disions que tout est commun entre amis, qu’on ne fasse un don à
un ami. En effet, cette communauté entre mon ami et moi ne ressemble pas à celle qui m’unit à un
associé, dans laquelle chacun des deux a sa part respective, mais au droit commun du père et de la
mère sur leurs enfants, lesquels, lorsqu’ils en ont deux, n’en possèdent pas un chacun, mais chacun
deux. » (« Sapienti ergo donari aliquid potest, etiam si sapientis omnia sunt. Aeque nihil prohibet, cum
omnia amicis dicamus esse communia, aliquid amico donari. Non enim mihi sic cum amico communia
omnia sunt, quomodo cum socio, ut pars mea sit, pars illius, sed quomodo patri matrique communes
liberi sunt, quibus cum duo sunt, non singuli singulos habent, sed singuli binos. »)
396
Nous citons ici après l‘édition française des Moralia, qui est une des plus récentes éditions critiques
de ce texte: Plutarque, Œuvres morales, tome 1/2, ed. Robert Klaerr/André Philippon/Jean Sirinelli,
Paris, 1989, p. 64-141.
397
Ibid., p. 213-228.
398
Pour les changements dans les représentations sur l’amitié qui ont été l’effet de la pensée de saint
Augustin cf. la thèse que Thomas Loy vient d’achever à Fribourg-en-Brisgau, sur laquelle nous venons
déjà de renvoyer et qui paraîtra sous le titre « Vera amicitia ».
167
sur l’amour de Dieu. Ce qui est nouveau, c’est la notion de charité, inconnue jusqu’alors dans
la pensée antique. Chez saint Augustin, la synthèse de l’amour de Dieu et de l’amour du
prochain se fait dans la relation amicale. Cette amitié a deux visages : d’une part la
représentation de l’amitié comme elle a été développée dans l’Antiquité, basée sur la vertu et
la raison, d’autre part la relation des amis avec Dieu et, comme l’on peut ajouter, entre eux
par Dieu. Il y a là une hiérarchie très nette : l’amitié pour l’amour de Dieu est substance, et
l’amitié pour l’amour de la vertu est accident.399
Discours d’amitié médiévaux
Le Moyen Âge reprend les idées augustiniennes et les développe. Le fait que les sources nous
soient parvenues dans un choix très asymétrique est-il responsable du fait que les idées sur
l’amitié paraissent plus pieuses au Moyen Âge que dans l’Antiquité et à l’époque moderne ?
On peut se poser la question, mais nous n’allons pas pouvoir y répondre ici. Nous mettrons
l’accent ici sur deux lignes dans la tradition de la pensée sur l’amitié. D’une part la réflexion
monastique, plus tard scolastique, et d’autre part la tradition de la poésie épique
chevaleresque. Dans la réflexion monastique, l’amitié est thématisée par rapport au monde
conventuel, comme par exemple chez Aelred de Rievaulx.400 La tradition scolastique qui
apparaît pendant le Haut Moyen Âge enrichit la tradition patristique par des éléments
aristotéliciens qui sont ainsi réintroduits. Dans le texte De spirituali amicitia401 d’Aelred de
Rievaulx, on distingue trois formes d’amitié : l’amitié charnelle, l’amitié profane et l’amitié
spirituelle. Il est facile de reconnaître là l’amitié liée au plaisir, au profit et à la vertu. Aelred
fait une différence entre l’amitié (amicitia) et la charité (caritas) : l’amitié n’est possible
qu’entre les bons et les croyants alors que la charité est valable pour tous les hommes.402 On
399
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 211-219.
400
Ibid., p. 221.
401
Aelred de Rievaulx, L’amitié spirituelle, ed. Gaëtane de Briey, Bégrolles-en-Mauges, 1994 (Vie
monastique 30). Pour une édition allemande Aelred von Rieval, Über die geistliche Freundschaft, ed.
Rhaban Haacke, Trèves, 1978. Pour un commentaire du concept de l’amitié chez Aelred cf. Peter
Schuster, « Aelred von Rievaulx und die amicitia spiritualis. Überlegungen zum Freundschaftsdiskurs
im 12. Jahrhundert », in Johannes Altenberend, ed., Kloster – Stadt – Region. Festschrift für Heinrich
Rüthing, Bielefeld, 2002 (Sonderveröffentlichung des Historischen Vereins für die Grafschaft
Ravensberg 10), p. 13-26.
402
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 224-227.
168
pourrait presque penser que ce sont là les origines d’une pensée aristocratique, quand
l’hospitalité chez les nobles de l’époque moderne résout les problèmes qui surgissent lorsque
la norme de la serviabilité chrétienne entre en collision avec les différences de rang entre
nobles et roturiers. Les nobles échappent à ce dilemme en proposant de faire une différence
entre charity pour les pauvres et hospitality pour les personnes de condition semblable.403
L’amitié spirituelle chez Aelred aide les amis à se perfectionner mutuellement : le but parfait
ou la perfection à atteindre sera l’amitié commune des deux amis avec le Christ, dans une
union mystique.404 Aelred met l’accent sur cette révélation de soi réciproque chez deux amis,
sur la nécessité de confier tout à l’ami.405 Si on interprète cette révélation de soi, on doit
ajouter qu’elle n’a pas la même teneur que chez les romantiques. Pour Aelred, il s’agit de
confesser ses péchés afin de ne plus les commettre ultérieurement ; les amis s’aideront
mutuellement à ne pas retomber dans les péchés et les vices qu’ils viennent de confesser.
Cette réflexion sur soi-même et cette révélation de soi-même n’est donc pas un but en soi. Le
texte d’Aelred est, en plus, un traité théorique et normatif, alors que chez les romantiques on
prend activement soin de la révélation de soi Ŕ qu’elle soit ressentie sincèrement ou qu’elle
soit plutôt un acte de présentation de soi.
C’est Thomas d’Aquin qui exprimera le mieux la pensée de la tradition scolastique dans sa
Summa theologica.406 Il y réunit les pensées d’Aristote, de saint Augustin et du Moyen Âge.
Grâce à cette synthèse de plusieurs modèles antérieurs, le nombre de types d’amitié s’accroit.
Dans la position suprême, on trouve l’amitié de l’homme croyant avec Dieu, puis, suivant
fidèlement l’exemple d’Aristote, on trouve l’amitié-vertu, l’amitié-profit et l’amitié-plaisir
(qui font tous les trois partie de l’amitié humaine). A côté de cela, il y a la charité, qui s’étend
403
Felicity Heal, Hospitality in Early Modern England, Oxford, 1990, p. 15f.
404
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 227f.
405
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 229.
406
Thomas d’Aquin, Somme théologique, ed. Albert Raulin/Aimon-Marie Roquet, 4 tomes, Paris,
1984-1986. Pour une édition allemande Thomas von Aquino, Summe der Theologie, ed. Joseph
Bernhart, 3 tomes, Leipzig, 3ième éd. 1985. Pour l’amitié chez Thomas d’Aquin cf. Eberhard
Schockenhoff, « Die Liebe als Freundschaft des Menschen mit Gott. Das Proprium der Caritas-Lehre
des Thomas von Aquin », Communio, 36, 2007, p. 232-246 ; Maarten J. F. M. Hoenen, « Thomas von
Aquin über Liebe und Freundschaft », in Cora Dietl, ed., Ars und scientia im Mittelalter und in der
frühen Neuzeit: Ergebnisse interdisziplinärer Forschung. Georg Wieland zum 65. Geburtstag,
Tübingen, 2002, p. 125-137 ; Dagmar Kiesel, Liebe im Irdischen. Freundschaft, Frauen und Familie
bei Augustin, op. cit.
169
à tous les hommes, y compris les pécheurs, et qui est aussi conçue comme une forme d’amitié.
Enfin, on trouve la vertu d’affabilité (affabilitas) envers les autres dans les rencontres de la vie
quotidienne.407
Les épopées chevaleresques se placent à côté de cette tradition monastique et scolastique. On
retrouve là - sans référence directe aux amitiés de l’Antiquité - l’amitié héroïque, comme chez
Roland et Olivier dans la Chanson de Roland.408 Les deux héros combattent côte à côte contre
les païens ; avant de mourir, le dernier acte d’Olivier est de dire adieu à Roland que l’auteur a
expressément décrit comme son ami (« sun ami »).409 Andreas Schinkel fait remarquer à juste
titre que cette amitié aussi est chrétienne ;410 on doit cependant ajouter que cette notion
chrétienne porte une autre signification que dans la réflexion spirituelle. Son essence n’est pas
la perfection de soi avec l’aide de l’ami, mais le combat militaire contre les païens que les
amis entreprennent ensemble. Dans ces épopées médiévales, les païens ne sont pas présentés
comme des représentants de croyances concurrentes, mais fausses, mais plutôt comme les
armées du diable.411
Les discours sur l’amitié pendant la Renaissance
Quand il est question d’amitié pendant la Renaissance (surtout la Renaissance française) on se
doit d’évoquer Montaigne. Il a rédigé sa conception de l’amitié dans un essai intitulé « De
l’amitié ».412 La conception de Montaigne est radicalement nouvelle : son amitié avec Etienne
de La Boétie ne se base plus sur les qualités de deux amis, ni sur les vertus, elle se base sur
une individualité irréductible : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela
ne se peut exprimer qu’en répondant: parce que c’était lui, parce que c’était moi. »413
407
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 230-235.
408
Une édition critique du texte en ancien français, accompagnée d’une traduction en allemand, est
Das altfranzösische Rolandslied, ed. Wolf Steinsieck, Stuttgart, 1999.
409
Ibid., p. 152-159 (Laisse 146-151).
410
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 223.
411
Ceci se montre par exemple dans la chanson de Roland lors des descriptions des différentes
divisions de l’armée des Sarrasins, où beaucoup d’entre les peuples qui sont décrits ont des qualités
physiques qui les caractérisent comme des monstres, cf. Das altfranzösische Rolandslied, ed. Wolf
Steinsieck, op. cit., p. 246-251 (Laisse 232-234).
412
Michel de Montaigne, Essais, ed. Jean Céard, op. cit., tome 1 (I, 28 « De l’amitié »), p. 321-341.
413
Ibid., p. 330f.
170
Montaigne fait cependant remarquer que cette amitié est tout à fait exceptionnelle : elle n’a
lieu qu’une fois tous les trois cents ans et elle ne peut se concevoir qu’avec une seule
personne au cours de toute une vie. D’après lui, elle est également très différente des amitiés
ordinaires. C’est là la clé qui aide à comprendre le texte : Montaigne est atypique pour
l’époque moderne, Avec cette amitié avec Etienne, il est en effet une exception sur le plan de
l’histoire des idées ; tandis que lui-même revendique d’être une exception sur le plan moral.
Montaigne est aussi peu un représentant typique du XVIe siècle que Pascal un représentant
typique du jansénisme. Seulement si on considère la conception de Montaigne de l’amitié
comme typique pour cette époque, on peut en conclure, comme il est précisé dans le
Dictionnaire du Grand Siècle sous la référence « amitié » que l’amitié aurait eu une plus
grande valeur pendant la Renaissance qu’au XVIIe siècle.414 Une telle explication amène de
considérables problèmes d’interprétation : si on considère que la nouvelle forme de l’amitié
commence avec Montaigne, il faut alors classer tous les traits caractéristiques des amitiés du
XVIIe siècle qui ne cadrent pas avec le concept d’amitié de l’époque comme atavismes
temporaires ou comme signes de décadence. On devrait donc argumenter que les hommes du
Grand Siècle seraient ou retombés dans des pratiques médiévales déjà abandonnés par la
Renaissance, ou qu’ils auraient perdu les vertus de cette époque Ŕ cette dernière interprétation,
bien sûr, cadrerait bien avec une perspective « jacobine », voire « sans-culotte » qui verrait
l’histoire de l’Ancien Régime comme l’histoire d’une dégénération toujours plus grave. Mais
en effet, une interprétation qui atteste au XVIIe siècle d’avoir perdu cette amitié idéale que la
Renaissance aurait possédé se refuse de voir que le texte de Montaigne est une idéalisation
d’une expérience personnelle, non pas un compte rendu des pratiques courantes de son
époque. L’idée de Montaigne de ne plus baser l’amitié sur la vertu mais sur une individualité
irréductible ne s’impose que pendant la Sattelzeit, avec le culte de la sensibilité dans
l’amitié415 et elle ne devient vraiment dominante qu’avec les romantiques. Les amitiés du
XVIe et du XVIIe siècle obéissent encore à une conception dans laquelle les bases de l’amitié
reposent sur les caractères, qualités et vertus de la personne et non dans le fait que cette
414
Georges Matoré, article « amitié », in François Bluche, ed., Dictionnaire du Grand Siècle, op. cit.,
p. 71.
415
Le culte de l’amitié à l’époque de la sensibilité est décrit de façon concise chez Silvia Bovenschen,
« Die Bewegungen der Freundschaft. Versuch einer Annäherung », in idem, Schlimmer machen,
schlimmer lachen. Aufsätze und Streitschriften, ed. Alexander García Düttmann, Francfort-sur-leMain, 1998, p. 34-66, ici p. 43-50.
171
personne soit elle-même.
416
Cependant, le discours savant des traités et la pratique sociale
(avec elle le discours quotidien) s’orientent ici différemment et divergent. Dans la société
aristocratique du siècle classique, la condition pour l’amitié ou pour la disposition à l’amitié
se situe plutôt dans l’honneur nobiliaire que dans la vertu Ŕ un noble de cette époque pourrait
probablement concilier les deux conceptions en disant que la vertu est le résultat de l’honneur
nobiliaire. Cependant un paysan, même s’il fait preuve d’une grande vertu, ne sera jamais
l’ami d’un noble. Les rapports de proximité et de confiance entre ces personnes doivent
utiliser une autre sémantique. De préférence, il s’agit de la sémantique du serviteur dévoué et
du seigneur qui se doit de protéger et de récompenser son serviteur loyal.
L’amitié dans la littérature moraliste et dans la littérature des traités au XVIe et XVIIe
siècle
Comme il a déjà été mentionné, l’époque moderne a en effet produit beaucoup de textes
littéraires concernant l’amitié. Cela ne constitue cependant pas le cœur de nos recherches et
ce, pour trois raisons : tout d’abord ces textes sont normatifs ou, du moins, ils reflètent
certaines normes. Ils donnent certes des informations sur les idéaux mais ils n’en livrent pas
sur ce qu’on attendait d’un ami au niveau empirique. Ensuite, les textes sont souvent
systématisants, proposent des subdivisions dans le champ de l’amitié, suivant en cela la
tradition d’Aristote sur l’amitié, et gomment les faits empiriques. Ce dernier fait est en
relation avec le troisième point : les traités sur l’amitié réfèrent à l’amitié en soi et non à
l’amitié aristocratique. Ils constituent bien évidemment un groupe important de sources, mais
ils doivent être étayés par des ego-documents.
Une source importante concernant la pensée moderne de l’amitié est l’étude des traités sur le
courtisan. Nous résumons ici la littérature du XVIe et du XVIIe siècle : il s’agit d’un genre très
spécialisé, obéissant à des lois internes qui devraient être plus fortes que des conjonctures
416
D’après Niklas Luhmann, les mutations du concept de l’amour auraient pris un déroulement
similaire: là aussi, une conception substantialiste perdure au-delà de la fin du Moyen Âge. Celle-ci est
remplacée au XVIIe siècle par le concept de l’amour-passion, c’est-à-dire de l’amour dont le trait
caractéristique est précisément le fait qu’elle ne peut pas être durable. Au XVIIIe et XIXe siècle, on
assiste à une transition vers l’idée d’un amour durable, qui est maintenant vu comme la base du
mariage et non plus comme un phénomène qui lui est opposé; cf. Niklas Luhmann, Liebe als Passion,
op. cit. Ŕ Pour l’amitié, on pourrait ajouter, il n’y a jamais eu le stade d’une « amitié-passion », car on
a toujours vu l’amitié comme une relation durable et jamais comme une passion courte et excessive.
172
éphémères dans l’histoire des idées. Cela permet de traiter les textes de deux siècles
ensemble.
Ce genre débute en Italie.417 Il Cortegiano418 de Baldassare Castiglione constitue l’origine du
genre et sera plus tard un classique lu dans l’Europe entière. On peut certainement interpréter
la naissance et l’élaboration des traités sur le courtisan comme une réponse à la croissance
quantitative des cours, une réaction à certains problèmes de cohabitation et de concurrence
chez les élites dans le milieu de cour. Chez Castiglione, ce n’est donc plus, comme chez
Machiavel, le prince qui est le personnage le plus important, c’est le courtisan. Par contre, le
Principe peut encore se passer de la discussion de la micro-politique de la cour. Certes on y
retrouve des groupes comme les Grands et le peuple Ŕ dont le prince doit aussi considérer les
intérêts Ŕ mais pas les courtisans individuels, dont chacun a ses propres buts. Castiglione se
demande comment le courtisan peut acquérir l’amitié de son maître.
Un autre auteur important dans ce genre est Giovanni Della Casa qui y a contribué avec deux
œuvres. Le Galateo,419 en italien, est la plus connue et parle surtout des bonnes manières du
courtisan. Le problème de l’amitié est encore mieux expliqué dans le traité rédigé en latin De
officiis inter potentiores ac tenuiores amicos.420 Comme le titre de ce traité sur les devoirs
417
Pour l’amitié dans la littérature des traités pendant la Renaissance italienne cf. Ada Annoni,
L’amicizia nella trattatistica rinascimentale, in: Luigi Cotteri, ed., Il concetto di amicizia nella storia
della cultura europea/Der Begriff Freundschaft in der Geschichte der europäischen Kultur, op. cit., p.
462-484, qui utilise les exemples d’Alberti, de Castiglione et de Della Casa.
418
Baldassar Castiglione, Le livre du courtisan, ed. Alain Pons, Paris, 1991. Pour une édition
allemande Baldassare Castiglione, Das Buch vom Hofmann, ed. Fritz Baumgart, Munich, 1986; une
édition plus récente est Baldassare Castiglione, Der Hofmann. Lebensart in der Renaissance, ed.
Albert Wesselski, Berlin, 2ième éd. 2004.
419
Deux éditions en langue originale italienne sont Giovanni Della Casa, Galateo, ed. Saverio
Orlando, Milan, 1988, et Giovanni Della Casa, Galateo, ed. Gennaro Barberisi, Venise, 1991. Pour
une édition en allemand Giovanni Della Casa, Der Galateo. Traktat über die guten Sitten, ed. Michael
Rumpf, Heidelberg, 1988. Une édition en français a été réalisée au XVIe siècle : Le Galatée,
premièrement composé en italien par J. de La Case, et depuis mis en François, Latin et Espagnol par
divers auteurs, Lyon, 1598.
420
Le texte original en latin, qui date de 1546, se trouve rééditée dans Ioannis Casae Latina
Monimenta, Quarum partim versibus, partim soluta oratione scripta sunt, Florence, 1657, p. 27-52. Le
traité a été traduit en français peu après la parution de l’original : Des Offices mutuels qui doivent estre
entre les Grands Seigneurs et leurs Courtisans. Prins en partie sur le Latin du Seigneur Jean De La
Case, Archevesque de Benevent. Plus Du devoir qui doit estre reciproquement gardé & observé entre
173
entre les amis plus puissants et les amis plus humbles le suggère déjà, ce texte soulève des
problèmes qui se rapportent à la possibilité ou à l’impossibilité de différences de rang dans les
amitiés.
La littérature des traités italienne trouve bien des lecteurs en France et y stimule à son tour la
création d’œuvres de ce genre. Au XVIIe siècle apparaîtront des traités français. Le plus
important est celui de Nicolas Faret : l’Honnête homme ou l’art de plaire à la cour.421
Un peu plus tard, Antoine Gombaud, Chevalier de Méré présente l’honnête homme sous
forme d’un dialogue en français, comme Castiglione l’avait fait en italien. Dans ses
Conversations,422 il met l’accent sur l’honnêteté dans l’amitié. On voit déjà ici une pensée qui
souligne la relation entre amitié et honneur.423 Relier honnêteté et honneur n’est pas un simple
jeu de mots : seul un homme d’honneur peut être un honnête homme. Le roturier n’y a pas
accès à moins de cultiver une manière de vivre se rapprochant de la vie nobiliaire : on parlera
alors de « vivre noblement ». Même si les textes ne donnent qu’un aperçu sur la vie des
nobles parce que leurs constatations font des concessions au savoir humaniste et aux lois du
genre, il ne faut néanmoins pas sous-estimer leur influence : chaque courtisan du XVIIe siècle
a très probablement lu au moins quelques-uns des textes évoqués.424
Il faut encore évoquer au moins deux auteurs non français qui sont important grâce à l’impact
considérable de leurs écrits. Ils ne sont pas au cœur du genre des traités sur le courtisan, tant
du point de vue géographique que du point de vue de leur contenu. Francis Bacon intitule son
Œuvre Essays425, ce qui est une allusion à Montaigne ; mais la structure très ordonnée de ses
les Maistres & Serviteurs privez, par le mesme Traducteur, éd. François de Ferris, Paris, 1571. Pour
la réception du texte de Della Casa en France cf. Mario Richter, Giovanni Della Casa in Francia nel
Secolo XVI, Rome, 1966 (Quaderni di Cultura Francese 8), pour le Galateo p. 53-85, pour De Officiis
inter potentiores ac tenuiores amicos p. 87-100. Pour l’interprétation que Della Casa donne de la vie à
la cour cf. Ronald. G. Asch, « Der Höfling als Heuchler ? », op. cit., p. 197-201.
421
Nicolas Faret, L’honnête homme, ou l’art de plaire à la cour, Genève, 1970 [Réimpression de
l’édition Paris, 1925].
422
Chevalier de Méré, Les Conversations, ed. Charles-H. Boudhors, Paris, 1930.
423
Cf. infra.
424
Pour le genre des traités du courtisan cf. Manfred Hinz, Rhetorische Strategien des Hofmannes.
Studien zu den italienischen Hofmannstraktaten des 16. und 17. Jahrhunderts, Stuttgart, 1992; pour la
littérature allemande concernant les courtisans cf. Manfred Beetz, Frühmoderne Höflichkeit:
Komplimentierkunst und Gesellschaftsrituale im altdeutschen Sprachraum, Stuttgart, 1990.
425
Francis Bacon, The essayes or counsells, civill and morall, ed. Michael Kiernan, Oxford, 2ième éd.
2000 (The Oxford Francis Bacon, tome XV).
174
textes se rapproche plus du genre du traité que des Essais de Montaigne, volontairement
moins ordonnés et caractérisés par leurs fréquentes digressions.426 Bacon reprend la
problématique de l’intérêt et du profit dans l’amitié427 et comme Plutarque, il pose la
question : comment faire la différence entre un ami et un flatteur ?428
Baltasar Gracián y Morales est un autre auteur classique ; son Oráculo manual y arte de la
prudencia s’est très vite répandu dans toute l’Europe au XVIIe siècle. L’œuvre est rédigée
sous formes de maximes et elle offre un mode d’emploi pour survivre convenablement et pour
effectuer une ascension à la cour. Gracián y inclut volontairement l’art des feintes tactiques.
Gracián se sert d’un genre très répandu en France au XVIIe siècle et qui fera même de
l’ombre à la forme du traité. Un regard sur le Chevalier de Méré avait déjà montré que des
formes moins rigides que la dissertation scolastique avaient vu le jour au Siècle classique.
Une littérature des maximes se profile : les Maximes et Réflexions de La Rochefoucauld429
sont très importantes pour le thème de l’amitié, tout comme les Caractères de La Bruyère.430
Les thèmes caractéristiques littéraires
La littérature constitue, à côté de la philosophie, une autre source importante pour les
représentations sur l’amitié. En général, la noblesse d’épée ne va pas à l’université, ce qui ne
veut pas dire qu’elle est nécessairement moins cultivée que la noblesse de robe. Condé luimême constitue un excellent exemple : à huit ans, il entre au collège des Jésuites de Bourges
426
Silvia Bovenschen voit dans Montaigne et Bacon les deux pères fondateurs de l’essai moderne et
contemporain; elle souligne la tension entre leurs deux procédés respectifs, une tension qui, d’après
elle, aurait marqué désormais l’histoire du genre de l’essai. Elle insiste, en outre, sur le fait que tous
les deux ont écrit des essais sur l’amitié, cf. Silvia Bovenschen, « Die Bewegungen der
Freundschaft », op. cit., p. 59f.
427
Francis Bacon, The Essayes or Counsels, Civill and Moral, ed. Michael Kiernan, op. cit., p. 80-
87(chapitre XXVII, Of Frendship).
428
Ibid., p. 147-152 (chapitre XLVIII, Of Followers and Frends, et chapitre XLIX, Of Sutours).
429
François de La Rochefoucauld, Maximes, suivies des Réflexions diverses, du Protrait de La
Rochefoucauld par lui-même et des Remarques de Christine de Suède sur les Maximes, ed. Jacques
Truchet, Paris, 1967. Pour une traduction allemande cf. François de La Rochefoucauld, Maximen und
Reflexionen, ed. Konrad Nußbächer, Stuttgart, 1965. Pour une édition qui accompagne l’original
français d’une traduction allemande cf. François de La Rochefoucauld, Maximen und Reflexionen.
Französisch und deutsch, ed. Jürgen von Stackelberg, Munich, 1987.
430
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., Paris, 1998.
175
où il apprendra la théologie, la philosophie et les sciences.431 A-t-il vraiment tenu un discours
dans un latin parfait à sept ans ?432 On peut penser que l’anecdote a été inventée ou exagérée,
mais cela ne change rien à la grande culture ni à la bibliophilie du prince. Les Condé
insistaient fortement sur l’apprentissage du latin : c’était une tradition de famille que les
garçons, pendant leur scolarité, ne devaient écrire leur père qu’en latin.433 Nous avons trouvé
aux archives de Chantilly de telles lettres latines écrites à Henri II de Condé par le prince de
Conti, frère du Grand Condé, pendant sa scolarité.
On peut donc partir du fait que la littérature joue un rôle dans la formation de l’image de soi
des nobles. Des déclarations portant sur l’influence de certains auteurs doivent en général
rester du domaine de la spéculation ; celui qui, pour agir, trouve son inspiration dans un
roman ne le citera probablement pas. Néanmoins, cela ne peut pas être une raison de ne pas
renvoyer à d’éventuels modèles littéraires. Il ne s’agit pas d’écrire ici une deuxième histoire
du discours sur l’amitié à côté de celle constituée par la tradition philosophique, tout
simplement parce que les discours philosophique et littéraire ne sont pas deux courants
absolument distincts l’un de l’autre pendant deux millénaires et demi. C’est très moderne de
séparer nettement les deux genres. Ici, cependant, il est plus question d’auteurs et de motifs
qui auraient pu influer sur la pensée du Siècle classique.
Le Siècle classique a une piètre opinion du Moyen Âge, par contre, il tient l’Antiquité en
haute estime. Il faut donc prendre en compte d’une part les auteurs de l’Antiquité et d’autre
part ceux du XVIe et du XVIIe siècle, tandis que les auteurs médiévaux n’ont guère influencé
les textes de l’époque moderne.
Chez les auteurs de l’Antiquité, on évoquera tout d’abord Plutarque. Les Vies des hommes
illustres est la lecture obligatoire par excellence pour les jeunes nobles ; ils ne lisent pas ces
œuvres dans la langue d’origine mais dans la traduction devenue classique de Jacques
Amyot.434 La popularité de cet ouvrage en tant que lecture éducative s’explique facilement :
431
Jean de La Brune, Mémoires pour servir à l'histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé,
Cologne 1693, p. 10f.
432
Selon Pierre Duhamel, auteur d’une biographie du prince, Condé aurait joué à la guerre à l’âge de
sept ans avec les enfants du voisinage et aurait harangué ses troupes en latin, Pierre Duhamel, Le
grand Condé ou l’orgueil, op. cit., p. 26.
433
Henri Malo, Le Grand Condé, op. cit., p. 19.
434
Encore de nos jours, cette traduction est la base de l’édition dans la collection de la Pléiade, d’après
laquelle nous citons pour cette même raison : Plutarque, Les vies des hommes illustres. Traduction de
Jacques Amyot, ed. Gérard Walter, 2 tomes, Paris, 1951.
176
en effet, il relate les exploits des grands hommes. Les jeunes nobles peuvent alors prendre ces
grands hommes comme modèles ou comme exemples. On peut alors chercher des traces de
Plutarque dans les conceptions et dans les pratiques de l’amitié nobiliaire.
Dans la Vie de Thésée, une parmi les vies décrites dans l’œuvre de Plutarque, Thésée et
Pirithoüs enlèvent ensemble la belle Hélène ; ils la tirent au sort et c’est Thésée qui gagne. Ce
dernier s’engage en échange à aider Pirithoüs à enlever une femme qui n’est autre que la fille
du roi des Molosses ; cependant, Pirithoüs trouve la mort lors de l’enlèvement.435 La relation
entre Thésée et Pirithoüs est qualifiée d’amitié, en toutes lettres.436 L’aide de l’ami lors de
l’enlèvement d’une femme rappelle l’« Histoire d’Angélie et de Ginolic »437 dans l’Histoire
amoureuse des Gaules. Il s’agit du récit de l’enlèvement de mademoiselle de Boutteville par
Coligny-Saligny. Après l’enlèvement, Condé met son château à la disposition de ColignySaligny pour que celui-ci puisse s’y réfugier.438 Cette même Histoire amoureuse des Gaules
est plus tard la cause de la rupture entre Condé et Bussy-Rabutin, à cause de l’image de
Condé qui n’est pas très flatteuse Ŕ le personnage du prince porte, certes, un pseudonyme,
comme tous les personnages dans l’Histoire amoureuse des Gaules, mais pour un
contemporain qui est familier avec la vie de la cour de France à cette époque, il est facile de
décoder ces pseudonymes et d’identifier chacun des personnages avec un courtisan. Le texte
constituant une satire contre une grande partie de la cour, Bussy-Rabutin en est banni après la
publication du texte. De son exil il écrit à Condé, nie d’avoir écrit le texte et accuse ses
ennemis d’être les véritables auteurs.439 On pourrait donc décrire ici une interaction complexe
entre littérature et pratique sociale : l’inspiration antique contribue à façonner les actions des
nobles ; ces mêmes actions inspirent à leur tour les auteurs de l’époque à de nouvelles œuvres
littéraires. Dans le cas de Bussy-Rabutin, un tel texte a à son tour des conséquences sur la
pratique sociale parce qu’il est la cause de l’exil de son auteur et qu’il compromet les amitiés
du poète (il en est ainsi pour sa relation avec Mme de Sévigné, décrite sous des traits très peu
charmeurs) et détruit des relations établies (comme celle avec Condé).
En ce qui concerne la littérature du XVIe siècle, on doit rappeler l’influence de Montaigne.
Cela saute particulièrement aux yeux dans le domaine de l’écriture autobiographique. Les
435
Ibid., tome 1, p. 30f.
436
Ibid., p. 29.
437
Roger de Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules, ed. Antoine Adam, Paris, 1967, p. 93f.
438
Bernard Pujo, Le Grand Condé, op. cit., p. 97; cf. aussi Katia Béguin, Les princes de Condé, op.
cit., p. 342f.
439
Bussy-Rabutin à Condé, Archives de Chantilly, P XXXVII 314-319.
177
mémoires de Coligny-Saligny nous en donnent un exemple frappant. Non loin du début des
« Petits Mémoires », Coligny-Saligny décrit son propre corps. Il fait cela d’une manière qui,
de toute évidence, est inspirée du modèle de la description que Montaigne fait de lui-même
dans l’Essai II, 17 « De la présomption » :
« Voicy mon portrait en peu de mots : je suis d’une taille fort droite, fort aisée, fort
grande et très belle. Je suis gaucher au dernier point, sans qu’on m’ayt jamais pu
chastier. J’ay la main extraordinairement petite pour un grand homme, et les bras un
peu trop longs ; mais cela ne paroit qu’à moy ; la jambe fort bien faite, mais le visage
fort régulier, le nez gros et mal fait, la bouche grande, les yeux beaux et excellents ; le
teint assez beau ; dans la jeunesse le poil chastain : je suis devenu chauve de fort
bonne heure. J’ay été fort adroit à de certains exercices et fort maladroit dans d’autres.
J’ay parfaitement bien dansé, quoique je n’aye jamais aimé la danse. J’ay été fort
adroit à faire des armes, et il y a paru, car j’ay tué ou battu tous ceux quy ont eu affaire
à moi. »440
Ce passage montre bien que Coligny-Saligny a pris les Essais comme modèle sur le plan
stylistique. Il va jusqu’à en adapter tout un morceau. La technique est la même que chez
Montaigne, seulement il met ses propres caractéristiques physiques à la place de celles de
Montaigne. On peut même prouver que Coligny-Saligny connaissait le texte de Montaigne, ce
qui se voit dans un autre passage de ses mémoires où il se réfère explicitement à lui ; il
reprend l’avis de Montaigne sur les parlements : « L’heure des parlements est dangereuse ;
Montaigne le dit et moi aussi. »441
La conception radicale de l’amitié développée par Montaigne est, certes, une exception dans
le discours sur l’amitié du XVIe autant que du XVIIe siècle, comme nous venons de le montrer
plus haut. Néanmoins, cela n’empêche pas les nobles du Grand Siècle de piocher dans son
œuvre afin de décrire des amitiés que Montaigne n’aurait jamais qualifiées comme telles ou
auxquelles il aurait du moins refusé le nom de vraie amitié. Quand le comte de Bussy-Rabutin
recommande son ancienne maîtresse, une comtesse, à un ami en lui expliquant que cet ami est
son alter ego, on voit que les contemporains s’approprient des topoï de façon créative et qu’ils
440
Jean de Coligny-Saligny, Mémoires, op. cit., p. xliij-xliv.
441
Ibid., p. 33; il se réfère ici au sixième essai du premier livre de Montaigne, un texte intitulé
« l’heure des parlements dangereuse » ; Michel de Montaigne, Essais, ed. Jean Céard, op. cit., tome 1,
p. 108-112.
178
les interprètent quelquefois aussi de façon ironique et frivole : « je vous déclare que bien loin
d’être jaloux, le plus grand plaisir que vous puissiez faire, c’est de le bien traiter ; c’est un
autre moi-même, madame, je vous aurai obligation des faveurs qu’il recevra de vous comme
si je les recevois. »442
Avec Bussy-Rabutin, la voie opposée est abordée, c'est-à-dire le fait que les auteurs de
l’époque s’inspirent des amitiés nobles pour leur propre création littéraire. Si on étudiait ce
sujet à fond, cela donnerait lieu à une étude à part, plus philologique qu’historique ; nous ne
pouvons ici que mentionner le phénomène de façon passagère, pour ne rien laisser de côté. En
effet, c’est précisément dans le cas du grand Condé que l’on trouve toute une série
d’exemples où des amitiés nobiliaires sont utilisées comme matériel pour la création littéraire,
et, plus généralement, des œuvres qui s’inspirent du prince et de ses actes. On doit mentionner
particulièrement Madeleine de Scudéry et son Artamène ou le Grand Cyrus qui constitue le
plus long roman de l’histoire de la littérature française avec ses 13095 pages et ses 2,1
millions de mots.443 Le protagoniste s’inspire de Condé et le texte lui-même est dédié à la
duchesse de Longueville. En outre, Saint-Evremond et Vincent Voiture, qui font partie de
l’entourage de Condé, traitent des événements de la vie du prince.
Amitié et honneur
L’honneur nobiliaire constitue un aspect important de l’amitié nobiliaire.444 Il faut à cet
endroit considérer certaines difficultés conceptuelles en ce qui concerne la notion même d’
442
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 106f.
443
Madeleine de Scudéry, Artamène ou le Grand Cyrus, 10 tomes, Paris/Leyde, 1656.
444
Pour le sujet de l’honneur nobiliaire cf. Ronald G. Asch, « ‘Honour in all parts of Europe will be
ever like itself’. Ehre, adlige Standeskultur und Staatsbildung in England und Frankreich im späten 16.
und im 17. Jahrhundert: Disziplinierung oder Aushandeln von Statusansprüchen? », in idem/Dagmar
Freist, Staatsbildung als kultureller Prozeß. Strukturwandel und Legitimation von Herrschaft in der
Frühen Neuzeit, Cologne, 2005, p. 353-379; Andreas Pečar, Die Ökonomie der Ehre. Höfischer Adel
am Kaiserhof Karls VI., Darmstadt, 2003; Beatrix Bastl, Tugend, Liebe, Ehre. Die adelige Frau in der
Frühen Neuzeit, Cologne/Weimar/Vienne, 2000. Cf. aussi Arlette Jouanna, « Recherches sur la notion
d’honneur au XVIe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 15, 1968, p. 597-623. Cf. en
outre Klaus Schreiner/Gerd Schwerhoff, eds., Verletzte Ehre. Ehrkonflikte in Gesellschaften des
Mittelalters und der frühen Neuzeit, Cologne/Weimar/Vienne, 1995 (Norm und Struktur 5). Cf. aussi
la monographie récente de Brendan Kane sur l’honneur en Grande-Bretagne et en Irlande, Brendan
Kane, The Politics and Culture of Honour in Britain and Ireland, 1541-1641, Cambridge, 2010.
179
« honneur ».445 Arlette Jouanna a, dans une étude devenue classique datant des années 1960,
constaté à quel point ce concept est polysémique et complexe dans la France moderne. Selon
elle, la notion d’honneur a quatre aspects principaux. Il désigne premièrement les qualités qui
rendent une personne digne d’estime ; deuxièmement les effets que les exploits d’une
personne produisent dans la conscience des autres ; troisièmement, et surtout au pluriel, les
signes extérieurs par lesquels se manifeste l’estime ; et quatrièmement, une distance sociale
qui distingue celui qui possède l’honneur des autres et l’élève au-dessus d’eux.446 Quand on
parle d’honneur nobiliaire, on doit faire une différence entre honneur et réputation (Ehre et
Ansehen, honour et reputation). Ces deux qualités sont toutes les deux propres aux nobles,
mais elles n’obéissent pas aux mêmes lois. Un noble possède l’ « honneur » depuis sa
naissance. On ne peut l’améliorer ou l’augmenter, par contre, on peut le perdre. Le plus grand
risque de perte de l’honneur est particulier à chacun des deux sexes : Les hommes perdent
leur honneur quand ils subissent une humiliation sans y répondre avec une provocation en
duel. Pour les femmes, on attend surtout d’elles de ne pas avoir de relations sexuelles avant le
mariage. Les deux termes « honneur » et « réputation» ne font pas partie du système
catégoriel d’un appareil analytique, mais ce sont des notions que l’on trouve dans les sources.
Chez Bussy-Rabutin, ces deux termes sont même explicitement opposés. Sur un plan sexuel,
Bussy-Rabutin exploite la peur du déshonneur public d’une jeune fille (probablement noble) :
la jeune fille couche avec lui après avoir fui les soldats qui font partie de l’unité même dont
Bussy-Rabutin est le commandant ; il note : « elle me répondit fort honnêtement, que pour
sauver son honneur, elle ne soucioit pas de hasarder sa réputation. »447
Quant à la réputation, elle peut être augmentée, mais elle peut également s’amoindrir;
plusieurs facteurs contribuent à elle, dont évidemment le rang de la propre maison, mais aussi
les propres actions, les titres, les charges, ainsi que les contacts ; c’est ce dernier point qui la
met particulièrement en rapport avec l’amitié.
445
Une synthèse du problème de l’honneur qui va au-delà d’une seule civilisation se trouve chez Frank
Henderson Stewart, Honor, Chicago/Londres, 1994. Le modèle de Stewart a été appliqué à l’époque
moderne par Markku Peltonen dans son livre sur le duel, dans lequel il a dédié un chapitre à l’honneur,
cf. Markku Peltonen, The Duel in Early Modern England. Civility, Politeness and Honour,
Cambridge, 2003 (Ideas in Context 65), p. 35-44.
446
Arlette Jouanna, « Recherches sur la notion d’honneur au XVIe siècle », op. cit., p. 599,p. 607, p.
611, p. 614.
447
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 140.
180
La relation entre l’amitié et l’honneur est peut-être ce qui est spécifiquement « nobiliaire »
dans l’amitié nobiliaire. En ce qui concerne le rapport entre l’amitié nobiliaire et l’honneur
nobiliaire, nous proposons l’hypothèse suivante : l’honneur est la condition préalable à
l’amitié nobiliaire, la réputation peut constituer une incitation supplémentaire pour se lier
d’amitié avec quelqu’un ; elle peut être améliorée par l’amitié, mais elle peut aussi s’en
trouver diminuée.
Une lettre de Condé à Mazarin montre à quel point le lien étroit entre amitié et honneur est
critique : lorsque le poste de gouverneur de la ville d’Ypres est à pourvoir, Condé propose
Gaspard de Coligny, mais Mazarin attribue le poste au comte de Palluau, en disant
explicitement qu’il est « extrêmement de [ses] amis ». Condé y voit une manœuvre habile et
ciblée servant à affaiblir son autorité et son prestige au sein de l’armée ; il écrit alors à
Mazarin qu’il est dur et pénible (« rude ») de servir, ce faisant, de « se voir hors d’estat de
rien faire ny pour soy ny pour ses amis » ; à l’avenir, personne ne s’adresserait plus à lui pour
une quelconque requête et lui-même hésiterait à s’engager pour quelqu’un, afin de ne pas se
« décréditer » encore plus.448 Le terme « crédit » ne désigne pas ici un crédit financier, mais la
possibilité d’agir avec ou par sa réputation. Jay Smith a fait remarquer qu’à l’époque
moderne, le mot « crédit » a deux significations qui cependant se chevauchent et qui sont liées
entre elles : d’une part il a un sens financier (ce qu’on emploie encore aujourd’hui), d’autre
part il signifie la bienveillance et la confiance personnelles et subjectives que l’on témoigne à
une personne.449
L’honneur explique pourquoi les personnes qui ne sont pas nobles ont tant de difficultés à
établir des amitiés avec des personnes nobles. L’honneur, qui se manifeste dans la faculté de
donner et de demander satisfaction, est une qualité qui est inhérente aux nobles, mais elle ne
l’est pas aux roturiers (les ecclésiastiques ne doivent pas combattre avec des armes ; ainsi,
pour eux, la question de la faculté de donner et de demander satisfaction ne se pose pas). Pour
le dire en d’autres termes et plus précisément : ce n’est pas que les roturiers n’aient pas
d’honneur du tout, mais ils ne possèdent pas cet honneur spécifique qui est particulier aux
nobles. Arlette Jouanna souligne à juste titre que l’honneur est spécifique pour chaque
« estat », et cela dans un sens où la notion d’état va au-delà de la différence entre clergé,
noblesse et Tiers Etat pour désigner une multitude de groupes sociaux différenciées par leur
448
Archives de Chantilly, P II 110-117, Condé à Mazarin, 4 juin1648 ; cf. Katia Béguin, Les Princes
de Condé, op. cit., p. 98.
449
Jay M. Smith, « No More Language Games », op. cit., p. 1427f. Ŕ Les deux sens existent encore de
nos jours.
181
rang social, leur âge, leur sexe, et leur métier.450 Pour employer le système de catégories
développé par l’ethnologue Frank H. Stewart, l’honneur nobiliaire est un honneur
« horizontal », c’est-à-dire qu’il implique le droit d’être traité comme un membre d’un groupe
d’égaux, dans notre cas : de la noblesse ; Stuart désigne un tel groupe par le nom d’honor
group.451 Toujours dans ce système de catégories, ce que les roturiers doivent aux nobles
serait un honneur « vertical », c'est-à-dire la reconnaissance de leur rang plus élevé. C’est
pourquoi les roturiers ne peuvent habituellement se lier d’amitié avec les nobles. La relation
entre Condé et l’auteur Vincent Voiture constitue un exemple pour un autre genre de relation
interpersonnelle étroite. C’est précisément parce que Voiture peut ni donner ni demander
satisfaction qu’il peut s’adresser au Prince sur un ton que les nobles ne pourraient se
permettre ; la célèbre lettre qu’il envoie au prince et dans laquelle il le traite de « compère le
brochet » est sans doute un exemple particulièrement flagrant pour ce phénomène.452
Paradoxalement, celui qui ne possède pas l’honneur nobiliaire ne risque aucun duel ;
cependant, cela ne veut pas dire que tous les roturiers peuvent se permettre un comportement
irrespectueux. Tout au contraire, dans l’Europe pré-contemporaine, un roturier qui insulte un
noble doit s’attendre à des peines juridiques sévères.453 Quand un roturier ose prendre
certaines libertés vis-à-vis d’un noble, c’est donc toujours avec l’accord tacite du noble qu’il
le fait : Voiture joue en quelque sorte le rôle du bouffon envers Condé. Les conclusions de
Stuart donnent encore une autre explication pour la difficulté d’établir des amitiés entre les
hommes qui appartiennent à différents états. Selon Stuart, un membre d’un « honor group »
doit insister sur ce que les personnes qui n’appartiennent pas au groupe et qui sont de
450
Arlette Jouanna, « Recherches sur la notion d’honneur au XVIe siècle », op. cit., p. 600f. Ŕ La
Enzyklopädie der Neuzeit applique aussi cette conception selon laquelle l’honneur est spécifique à
chaque groupe social. Il est significatif qu’elle consacre des articles séparés à Ehre (honneur) et
Adelsehre (honneur nobiliaire), cf. Klaus Graf, article « Adelsehre », in Enzyklopädie der Neuzeit, op.
cit., tome 1, Stuttgart, 2005, p. 54-56, et Wolfgang E. J. Weber, article « Ehre », in ibid., tome 3,
Stuttgart, 2006, p. 77-83. Le sujet est analysé à l’aide d’un exemple anglais par Richard Cust,
« Honour and Politics in Early Stuart England : The Case of Beaumont v. Hastings », in Past &
Present, 149, novembre 1995, p. 57-93.
451
Frank Henderson Stewart, Honor, op. cit., p. 54.
452
Œuvres de Voiture. Lettres et poésies, nouvelle édition revue en partie sur le manuscrit de Conrart,
corrigée et augmentée de lettres et pièces inédites, avec le Commentaire de Tallemant des Réaux, des
éclaircissements et des notes par M. A. Uricini, tome I, Genève, 1967 [réimpression de l’édition Paris,
1855], p. 401f.
453
Walter Demel, Der europäische Adel, op. cit., p. 63.
182
condition inférieure à la sienne le traitent en supérieur, s’il ne veut pas perdre la
reconnaissance de ses pairs et, par là, son honneur horizontal. Pour ce raisonnement, Stuart
s’appuie, certes, sur la situation en Grande Bretagne au XVIIIe siècle Ŕ il cite le cas d’un
officier qui est condamné pour avoir fraternisé avec les hommes du rang en buvant avec
eux454 Ŕ mais on peut supposer que cette démarcation était plutôt encore plus nette en France
au XVIIe siècle. Ce n’est donc pas seulement que le roturier ne possède pas l’honneur
nécessaire pour pouvoir devenir l’ami du noble ; il pourrait même nuire à son honneur, parce
que le noble devrait craindre de donner l’impression de se commettre avec le peuple.
Bien sûr, il y a des cas limites comme Gourville, qui ne remettent cependant pas en question
la constatation générale. Gourville est certes un homo novus, mais en tant que bras droit de
Fouquet, il s’est tellement enrichi qu’il peut se permettre un train de vie qui correspond à celui
d’un noble. Même si au XVIIe siècle, le fait de « vivre noblement » ne permet presque plus
jamais d’usurper des titres de noblesse (et encore moins dans le milieu de la cour), ce mode de
vie peut quand même servir à assouplir certaines barrières sociales. Quand Gourville est en
mission diplomatique à l’étranger, il jouit de plus de beaucoup de prestige qui provient de sa
fonction et en tant qu’envoyé, il jouit aussi d’un honneur qui ne lui reviendrait pas en tant que
roturier dans son pays. Cela peut expliquer pourquoi il a tant d’amis parmi les nobles du
Saint-Empire - on a presque l’impression qu’il peut plus facilement qualifier d’« amitié » ses
rapports avec des nobles étrangers qu’avec des nobles français. Par exemple, Gourville ne
parle jamais d’amitié entre lui et Condé tout au long du texte de ses mémoires.
Les ministres d’origine roturière constituent un autre cas limite. Condé utilise le terme
d’amitié dans une lettre à Colbert : « Monsieur, rien ne m’est plus cher que ce qui me vient de
vous, je n’ay pas eü peu de joie en recevant vostre lettre d’hier d’y voir des marques de la
continuation de vostre amitié ».455 On peut cependant supposer ici une raison tactique d’une
part Ŕ le rebelle amnistié doit s’adresser sur un ton courtois au ministre qui est au sommet de
sa carrière Ŕ et d’autre part les ministres, par leur charge, occupent une place qui leur donne
du moins un statut similaire à des nobles ; ils sont donc élevés au rang de gens d’honneur. En
outre, les ministres roturiers sont en général anoblis très rapidement et ainsi officiellement
intégrés dans la noblesse.
Dans les amitiés, il est aussi possible de s’attribuer réciproquement de la réputation. L’ami de
bas rang agrandit par sa présence le nombre des amis de celui de rang plus élevé.456 Un grand
454
Frank Henderson Stewart, Honor, op. cit., p. 59.
455
Archives de Chantilly, P LII 333f, Condé à Colbert, 15. septembre 1673.
456
Cf. Ariane Boltanski, Les ducs de Nevers et l’Etat royal, op. cit., p. 235f.
183
nombre d’amis augmente le prestige Ŕ et avec lui, le poids politique.457 Ainsi se crée une
action réciproque : plus un noble a du poids politique, plus il devient attrayant comme ami
potentiel pour d’autres nobles. Ces amis peuvent aussi rendre d’importants services sur le plan
matériel.458
Celui qui est d’un rang plus élevé est un ami particulièrement illustre de celui qui a un rang
moins élevé et va par là augmenter la réputation de ce dernier, en particulier si on le compare
à des nobles du même rang qui n’ont pas d’amis de haut rang. On peut bien sûr décrire cela
aussi en utilisant le modèle du clientélisme, qui, cependant, met l’accent sur l’échange de
dons et non sur l’honneur. Ces deux dimensions ne s’excluent pas, elles se complètent au
contraire ; il ne s’agit donc pas ici d’attaquer le modèle sociologique du clientélisme mais de
considérer le même état des choses sous un autre aspect. En outre, chaque amitié entre deux
personnes de rang différent n’est pas nécessairement une relation clientéliste au sens d’un
échange de dons asymétrique. La société nobiliaire du XVIIe siècle a été restructurée par le
passage du féodalisme traditionnel au modèle de la cour ; par conséquent, le rang et les
possibilités matérielles ne correspondent plus de façon linéaire. Dans une amitié asymétrique
au niveau du rang, les biens ne coulent pas nécessairement aussi de façon asymétrique.
Castiglione avait déjà fait remarquer que choisir judicieusement ses amis augmentait la
« riputazione ».459 Le fait qu’amis et réputation soient liés a pourtant un revers de médaille
négatif : Celui qui compte des conspirateurs ou même des rebelles parmi ses amis doit
s’attendre à être considéré comme leur partisan. Ici, l’amitié peut donc aussi nuire à la
réputation.460 Dans de tels cas, il est préférable pour l’amour de la prudence politique de
mettre fin à de telles amitiés.461
457
Cf. dans le même livre le chapitre « Avoir beaucoup d’amis », ibid., p. 228-242.
458
Cf. infra, Services entre amis.
459
Baldassar Castiglione, Le livre du courtisan, ed. Alain Pons, op. cit., p. 143f (II.29) ; Baldassare
Castiglione, Das Buch vom Hofmann, ed. Fritz Baumgart, op. cit., 146.
460
Cf. infra, amitié et révolte.
461
Déjà chez Alberti, on trouve le conseil de terminer les amitiés qui portent préjudice à la « fama » :
Leon Battista Alberti, Über das Hauswesen, ed. Walter Kraus/Fritz Schalk, Zurich/Stuttgart, 1962, p.
415; cependant, selon Alberti, il faut éviter de rompre avec cet ami, mais il faut plutôt desserrer le lien
d’amitié lentement et imperceptiblement, afin que l’amitié ne se transforme pas en inimitié: ibid., p.
416-418. Nous n’avons pas pu retrouver de traduction française de ce livre d’Alberti ; pour cette
raison, nous citons le passage décisif dans l’original italien, Leon Battista Alberti, I Libri della
famiglia, ed. Ruggiero Romano/Alberto Tenenti, Turin, 1969, p. 390, ou Lionardo, un des personnages
184
Amitié et rang
Afin de comprendre l’amitié, il est important de se demander comment les nobles traitent la
différence de rang dans les amitiés. Le terme actuel d’amitié suppose un même rang et conçoit
ainsi l’amitié comme un rapport symétrique. Nous sommes d’avis que ce n’est pas le cas dans
la société nobiliaire du XVIIe siècle. Une des raisons pour cela pourrait être que l’égalité de
rangs n’existe pratiquement pas dans cette société. Si l’égalité des rangs était la condition
pour l’amitié, cette dernière serait seulement un cas limite ; la fréquence avec laquelle les
nobles parlent d’amitié dans leurs écrits contredit cette théorie. Les nobles ont des fonctions
ou des titres différents, ce qui les place dans des rangs différents ; et même quand tout cela est
identique chez deux nobles, il reste toujours l’ancienneté des titres respectifs qui, lui, établit
une différence (par exemple chez les Ducs et les Pairs, dont la hiérarchie s’établit sur ce
critère). L’amitié ne suppose donc pas l’égalité, mais elle la produit, elle est « créatrice
d’égalité ».462 Un noble est un homme d’honneur et on ne peut pas le traiter comme un
serviteur, on doit le traiter en ami si on veut se l’attacher et l’avoir dans son propre camp.463
Si l’amitié n’est peut-être qu’un euphémisme dans les relations hiérarchiques (comme le
suppose Wolfgang Reinhard), une pure formule de politesse qui n’est pas prise au sérieux par
les intéressés, ne joue ainsi qu’un rôle secondaire : s’il s’agit d’un jeu de rôles permanent
qu’on ne peut pas quitter impunément, les résultats ne seraient pas changés au cas où les
participants entretiendraient une reservatio mentalis et considéreraient seulement les amitiés
entre égaux comme de « vraies » amitiés. D’ailleurs les sources indiquent le contraire : quand
les nobles parlent de leurs propres amitiés, on trouve dans leurs mémoires des endroits qui
parlent ouvertement d’inégalité dans les amitiés, par exemple quand les auteurs emploient la
formule « ami et serviteur ».464 L’amitié fait ici office de forme de fréquentation dans laquelle
on ne renie pas la différence de rang, mais dans laquelle elle est, pour ainsi dire, mise entre
parenthèses de sorte que les deux acteurs puissent interagir en honnêtes hommes Ŕ tout en
sachant qu’une différence de rang existe entre eux, mais sans insister sur ce fait parce tous les
du livre, déclare : « se dallo amico per suo vizio a te impendesse infamia, conosciotula gravissima, per
deporre ogni sinistro nome sarà permesso segregarselo e da sé volerlo lungi. »
462
Nous reprenons ici une formule proposée par Jean Boutier dans une discussion sur cette étude.
463
Cf. Ronald G. Asch, Europäischer Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 115.
464
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 43, décrit son père comme un
« amy et serviteur » du duc de Guise.
185
deux savent qu’ils le savent. Le fait qu’on emploie aussi le terme « amitié » pour des relations
entre personnes de rangs différents lorsqu’on décrit des amitiés entre d’autres personnes
montre également que les contemporains ne considèrent pas cela comme un problème. La
Grande Mademoiselle qualifie ainsi les adeptes de Mazarin d’amis du cardinal ; à l’occasion
de la libération de Condé elle écrit : « Monsieur le Prince arriva le lendemain. Monsieur alla
au-devant de lui jusqu’à Saint-Denis ; et, de toute la cour, il ne resta au Palais-Royal que des
femmes et des mazarins ; car l’on commença lors à appeler ses amis ainsi. »465 Quand on sait
que cette même princesse est une frondeuse de premier plan et donc une adversaire du
cardinal, il n’y a pas de raison pour laquelle elle utiliserait des euphémismes pour les relations
sociales de ses ennemis.
D’ailleurs, l’époque moderne se trouve ici dans le sillon d’Aristote : chez lui, l’amitié est une
relation entre égaux qui permet cependant une certaine inégalité. Le Philosophe fait remarquer
qu’il n’y a pas de ligne claire à partir de laquelle une amitié n’est absolument plus possible.
Elle est simplement impossible avec les rois et les dieux.466 La noblesse moderne se comporte
de façon bien similaire : au sein de la noblesse, des amitiés sont possibles au-delà des
différences de rang ; mais dans le cas où la barrière entre deux états est franchie, la différence
est trop importante pour que la relation puisse être menée sous la forme d’une amitié. Il peut y
avoir bien sûr des exceptions dans la petite noblesse, où un petit noble ou un robin peut se lier
d’amitié avec un grand bourgeois Ŕ certes, il y aurait ici une barrière de condition à franchir,
mais les positions sociales dans ce cas seraient proches : dernier échelon dans la noblesse et
premier échelon dans la roture.
Il existe cependant aussi des cas où la hiérarchie est expressément et délibérément suspendue.
Gourville relate un tel cas. Quand il se trouve aux Pays-Bas, il rend régulièrement visite au
Prince d’Orange. Ce dernier, tout comme les ambassadeurs qui ont témoigné à Gourville
465
Mémoires de a Grande Mademoiselle, op. cit., p. 97.
. Nous citons le passage tel qu’il apparaît dans Aristote, Éthique à Nicomaque, ed. René Antoine
466
Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., p. 228f : « On le voit lorsqu’une grande distance s’établit avec le
temps entre deux amis, qu’il s’agisse de différence de vertu ou de malice ou de richesse ou de quoi que
ce soit d’autre : non seulement ils ne sont plus amis, mais il ne leur vient même plus à l’idée qu’ils
pourraient l’être. Cela saute aux yeux plus que partout ailleurs dans le cas des dieux, si grande est leur
supériorité en tous biens ! » Il continue à expliquer qu’il est aussi difficile d’être l’ami d’un roi, d’un
homme particulièrement vertueux ou d’un savant si on est soi-même un homme sans grand mérite.
Pour le même passage en allemand Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, op. cit.,
VIII.9, p. 225f.
186
« toutes sortes d’amitiés », veut goûter aux délices préparés par le célèbre cuisinier de
Gourville. Gourville, le homo novus roturier, invite donc le Prince d’Orange et les
ambassadeurs de France, du Portugal et d’Espagne ainsi que d’autres personnes :
« Nous convînmes que je leur donnerais à dîner à une maison de campagne d’un de
mes amis, et qu’en y entrant chacun serait dépouillé de son caractère et de sa qualité :
ce qui fort bien observé.
Quand il fut question de se mettre à table, je pris par la main la marquise de Melin,
fille de Don Estevan de Gamarra, ambassadeur d’Espagne, et la fis asseoir auprès de
moi, ayant pris la première place. Chacun prit la sienne sans songer à aucune
cérémonie. »467
La mesure est radicale, et c’est pour cette raison qu’elle est clairement délimitée : les invités
ne se défont de leur rang qu’en pénétrant dans la pièce et on ne doit pas dire explicitement
qu’ils le récupéreront en quittant cette même salle. Il est bien possible que ce n’est que le fait
que ces invités sont tous des nobles venant de différents pays qui rend possible de mettre de
côté le rang pendant une telle rencontre ; il est difficile d’imaginer une telle action parmi les
courtisans d’une même cour. Un cas particulier de la relation entre le rang et l’amitié se
présente dans des cas où des saints qui parlent en faveur de quelqu’un sont qualifiés d’amis.
Le Père Bergier raconte comment il a recommandé l’invocation des Saints à Condé mourant :
« son esprit s’étant calmé par une confiance entière qu’il prit en la miséricorde divine,
je luy proposay de dire les Litanies des Saints afin que la Sainte Vierge, &ce
bienheureux se joignissent ensemble pour estre ses intercesseurs auprês (sic) de Dieu.
Faisons-le, dit-il, je le veux bien, un grand pecheur comme je fus a besoin de puissans
amis auprês de Dieu justement irrité contre moy. »468
On peut interpréter cette conception comme une extension du réseau d’amis jusque dans le
surnaturel ; la relation avec le Saint patron apparaît donc comme une amitié entre personnes
inégales, qui perdure au-delà de la mort.469
467
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 156.
468
François, Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit., p. 64.
469
Cf. Wolfgang Reinhard, « Amici e creature », op. cit., p. 315-317.
187
L’amitié avec le monarque
Aristote a déjà soulevé la question de savoir s’il peut y avoir une amitié entre monarque et
sujet. Après avoir déclaré que l’amitié entre les dieux et les hommes est inconcevable à cause
de la trop grande différence de rang, il se montre aussi très sceptique en ce qui concerne la
possibilité d’une amitié avec les rois ; il ajoute cependant qu’il est impossible de fixer
exactement combien l’amitié supporte de différence :
« Mais cela est encore visible quand il s’agit des rois : être leurs amis, cela ne vient
même pas à l’idée des petites gens, pas plus qu’être les amis des personnes les plus
vertueuses ou des plus grands savants ne vient à l’idée des gens sans aucun mérite.
Somme toute, il n’y a pas de règle précise qui fixe la limite où l’on cesse d’être ami :
qu’on ôte beaucoup à l’un des deux amis et l’amitié dure encore, mais qu’on continue
à augmenter la distance qui les sépare jusqu’à en faire par exemple la distance qui
sépare un dieu d’un homme, et elle ne peut plus durer. »470
Du point de vue de la sociologie de la domination et du pouvoir, la question de l’amitié avec
le monarque peut être distinguée de la question de savoir si une amitié est possible entre
personnes de rangs différents. La différence de rang entre amis inégaux peut engendrer une
relation clientéliste (ce qui cependant n’est pas non plus nécessairement toujours le cas). Par
contre, elle ne crée pas de domination. Le clientélisme et la domination sont deux choses
différentes. Le clientélisme reste une relation acquise pouvant être rompue à chaque moment
par le patron aussi bien que par le client. Par contre, la domination est une relation prescrite
entre le souverain et ses sujets, dans laquelle les personnes des deux côtés sont nées dans leurs
rôles respectifs et ne peuvent s’en défaire que dans des cas extrêmes (abdication de l’un côté,
révolte ou exil de l’autre). A la différence d’une amitié entre personnes inégales, dans une
amitié entre un monarque et son favori, une relation prescrite supplémentaire, à savoir la
relation de domination, est toujours présente dans l’amitié. C’est cette situation qui est à
l’origine de la tradition de discours que nous appellerons ici le discours sur le problème du
favori.
Elle présente essentiellement deux aspects. D’une part, de la perspective des amis il s’agit de
savoir si une amitié est possible sous la condition de la domination de l’un des amis sur
470
Aristote, Éthique à Nicomaque, ed. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., p. 229 ;
Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, op. cit., p. 226.
188
l’autre. D’autre part, de la perspective de la communauté politique, il s’agit de savoir si
l’amitié entre le monarque et son favori est utile ou nuisible pour cette même communauté. Il
y a le topos du souverain qui est manipulé par son favori. Pour décrire ce cas, les auteurs de
l’époque moderne ont à leur disposition l’exemple de Tibère et de son favori Séjan, qui est
assez connu pour pouvoir être utilisé dans des allusions. Gourville écrit à l’occasion d’un
voyage à Nantes que Foucquet, juste avant sa disgrâce, propose au roi :
« Le bruit du voyage de Nantes s’étant répandu, un autre de mes amis me dit que l’on
comparait déjà M. Foucquet au favori d’un empereur qui avait fait naître une occasion
de mener son maître bien éloigné de sa résidence ordinaire, dans la seule pensée de
pouvoir manger des figues qu’il avait dans son jardin ; que M. Foucquet n’avait pensé,
en proposant au Roi de faire un voyage à Nantes, qu’à aller voir Belle-Isle. »471
Même si les personnages de l’Antiquité ne sont pas nommés, on reconnaît Séjan dans le
favori qui attire le roi loin de sa résidence Ŕavec, bien entendu, tout ce que cela implique de
négatif quant à l’image de Foucquet. On doit remarquer que pour le problème du favori, 472 le
discours de l’amitié dans les traités diffère du discours quotidien. Tandis que les traités
considèrent la relation entre monarque et favori comme une amitié, cela ne veut pas dire pour
autant que le roi doit nécessairement, dans la pratique, appeler son favori un ami ni qu’il doit
nécessairement utiliser les formes de l’amitié dans sa relation avec son favori. Inversement, le
terme d’amitié se trouve dans les lettres de Louis XIV à Condé, bien que Condé ne soit pas un
favori, mais un ancien rebelle. C’est par exemple le cas dans la formule : « je finiray cette
471
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 132f.
472
Pour le phénomène du favori cf. pour la France du XVIe siècle l’œuvre magistrale de Nicolas Le
Roux, La faveur du roi, op. cit. Pour l’Espagne Antonio Feros, Kingship and Favoritism in the Spain
of Philipp III, 1598-1621, Cambridge, 2000. Une bonne vue d’ensemble est offerte par le volume
collectif de J. H. Elliott/L. W. B. Brockliss, eds., The World of the Favourite, New Haven, 1999. Il y a,
en outre, des études de cas biographiques, dont Hélène Duccini, Concini. Grandeur et misère du favori
de Marie de Médicis, Paris 1991 ; David Onnekink, The Anglo-Dutch Favourite. The career of Hans
Willem Bentinck, 1st Earl of Portland (1649 - 1709), Aldershot, 2007 (Politics and culture in NorthWestern Europe 1650 - 1720) ; Patrick Williams, The Great Favourite. The Duke of Lerma and the
court and government of Philip III of Spain, 1598 – 1621, Manchester, 2006 (Studies in early modern
European history).
189
lettre en vous asseurant de la continuation de mon amitié, Louis. »473 Le roi peut donc utiliser
le langage de l’amitié lorsqu’il communique avec les plus hauts rangs de la noblesse.
La problématique des sentiments et des intérêts
Chez Aristote, la question qui domine est celle de savoir si l’amitié naît de la vertu ou du
calcul intéressé Ŕ une problématique qui n’a cessé dans la suite de dominer le discours antique
sur l’amitié. Certes, Aristote fait encore une différence entre l’amitié basée sur le plaisir et
l’amitié basée sur le profit, mais comme il s’agit d’un avantage dans les deux cas, elles ne se
sont pas en contradiction, mais elles forment toutes les deux un contraste à l’amitié basée sur
la vertu. A l’époque moderne, la contradiction s’est décalée : l’opposition entre vertu et profit
est devenue l’opposition entre sentiment et profit. On aurait donc pu s’attendre à ce que la
notion d’amitié basée sur la vertu disparaisse chez à l’époque moderne, mais ce n’est pas le
cas. Les textes antiques sont sans cesse repris et par les érudits et par les nobles (en tant que
partie du programme de l’éducation noble) ; ils sont ainsi réintroduits à répétition dans le
discours moderne. Condé assure Guitaut une fois qu’il ressent pour lui « toute l’estime, la
tendresse et l’amitié que vous méritez ».474 Ici, l’amitié est donc comprise comme quelque
chose que l’on gagne parce qu’on le mérite : la conception de l’amitié basée sur la vertu y
réapparaît clairement. Si l’on oppose à de tels énoncés la conception de Montaigne dans
laquelle il est précisément impossible de gagner l’amitié parce qu’on la mérite (la seule et
unique raison de l’amitié étant « parce que c’était lui, parce que c’était moi »), on comprend
alors qu’au niveau de l’histoire des idées, l’époque moderne nous présente un mélange de
différents courants. Ce mélange pourrait être provoqué par la reprise des textes de l’Antiquité
d’un côté et de l’autre par les problèmes issus de la vie à la cour. Comme les courtisans se
trouvent toujours dans une situation de concurrence, la réflexion se concentre sur des
problèmes stratégiques ; se lier avec quelqu’un de moins vertueux paraître maintenant plus
acceptable même au niveau du discours que cela n’avait été le cas dans les textes antiques sur
l’amitié, où il n’est pas question de faire carrière, mais de se perfectionner soi-même au
niveau éthique. Andreas Schinkel fait remarquer à juste titre qu’à la lecture du livre de Leon
Battista Alberti, Della Famiglia,475 rédigé en 1441, on peut constater que d’une part, l’amitié
473
Archives de Chantilly, P XXXIX 168f, Louis XIV à Condé, 26 mai 1672.
474
Archives de Chantilly, O I 172, Condé à Guitaut, 30 septembre 1656.
475
Leon Battista Alberti, I Libri della famiglia, ed. Ruggiero Romano/Alberto Tenenti, op. cit. Pour la
biographie d’Alberti cf. Anthony Grafton, Leon Battista Alberti. Master Builder of the Italian
190
basée sur le profit est déjà en train d’être revalorisée, mais que d’autre part l’amitié basée sur
la vertu telle qu’elle a été conçue pendant l’Antiquité est encore décrite ; les deux aspects sont
évoqués côte à côté sans qu’il y ait une relation étroite entre eux.476
Dans les textes ultérieurs que l’époque moderne a produits au sujet de l’amitié, on observe
différents mélanges dans lesquels varie la dimension de la part respective de l’amitié basée
sur la vertu suivant le modèle antique et l’amitié stratégique du courtisan moderne. D’une
part, à la différence de l’Antiquité, les problèmes éthiques sont, à l’époque moderne, surtout
traités sous la perspective de la théologie, et des auteurs comme Baltasar Gracián477 séparent
presque complètement les problèmes de la survie à la cour et du succès dans cette société du
caractère vertueux de l’individu. D’autre part, le concept de l’honnête homme tel qu’il figure
par exemple dans les textes du Chevalier de Méré réintroduit la question de la perfection de
l’individu dans les textes où on parle d’amitié. Cependant, il s’agit maintenant d’honnêteté et
non de vertu : l’honnête homme se distingue certes par ses qualités morales mais du moins
autant, sinon plus encore par les qualités qui le rendent apte à participer à la sociabilité de la
cour. L’idée que les qualités des personnes jouent un rôle lorsqu’on choisit des amis est donc
bien vivante dans la noblesse du XVIIe siècle ; pourtant, ces qualités ne sont pas les mêmes
que dans la tradition philosophique de l’Antiquité : elles ne sont pas seulement éthiques et
morales, mais spécifiquement de cour et aristocratiques. Elles n’ont pas seulement une
dimension éthique mais aussi une dimension esthétique. Avec cela, des questions sur le rang
au sein de la hiérarchie aristocratique et sur les capacités d’être un courtisan entrent en jeu Ŕ
ce sont des questions qui n’avaient aucune valeur dans la vie de la polis grecque et que l’on ne
trouve donc pas dans les textes de l’Antiquité.
On peut quelquefois trouver dans les ego-documents des énoncés qui font preuve de
l’insouciance des nobles modernes en ce qui concerne le profit dans l’amitié, une attitude qui,
pour un lecteur d’aujourd’hui, apparaît cynique et frivole. Quand Bussy-Rabutin apprend en
1652 que son ami Palluau est si gravement malade que l’on doit craindre pour sa vie, il rend
Renaissance, Cambridge, Massachusetts, 2000, traduit en allemand comme idem, Leon Battista
Alberti. Baumeister der Renaissance, Berlin, 2002.
476
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 247.
477
Baltasar Gracián, L’art de la prudence, ed. Jean-Claude Masson, Paris, 1998 (Rivages Poche. Petite
Bibliothèque 116). Pour une édition en allemand Baltasar Gracián, Handorakel und Kunst der
Weltklugheit, ed. Arthur Hübscher, Stuttgart, 1954. Cette dernière version reproduit la traduction du
texte par Arthur Schopenhauer. Le taux de notoriété de l’œuvre de Gracián dans l’espace
germanophone est certainement aussi dû à la célébrité du traducteur.
191
visite à Mazarin pour lui demander de lui octroyer la charge de cet ami, au cas où ce dernier
mourrait :
« Deux jours après, il (sc. Mazarin) revint à Sedan, où il reçut la nouvelle de la rechute
du comte de Palluau et de son extrémité. Il me l’apprit, et sur cela, je lui dis que si
mon ami eût eu des enfants je n’aurois pas songé à profiter de ses dépouilles à leur
préjudice ; mais que n’ayant point d’héritier connu, je suppliois très-humblement son
Eminence de me faire obtenir sa charge de mestre de camp général de cavalerie légère
en cas de mort, et de prendre ma lieutenance de roi dont il recompenseroit quelqu’un.
Il m’en donna sa parole et me renvoya à la cour avec mille assurances de la
continuation de son amitié, en me disant que je lui serois plus nécessaire là qu’auprès
de lui. »478
Mazarin trouve cette proposition aussi peu immorale que Bussy-Rabutin lui-même, sinon, il
ne l’accepterait pas. Le fait que Bussy-Rabutin relate ce fait de plein gré dans ses mémoires
montre qu’une telle façon d’agir ne choque en aucun cas ses contemporains.
Emotion et loyauté
Dans les traités, on s’intéresse beaucoup à la question de savoir si l’amitié naît du sentiment
ou de l’intérêt. Mais qu’est-ce que les ego-documents nous disent sur ces sujets ?
On est tout d’abord assez désappointé après avoir lu des correspondances « amicales » entre
courtisans du Grand Siècle : dans les lettres qui parlent d’ « amitié », on trouve autant (ou
aussi peu) de détails personnels que dans les autres lettres entre courtisans. Ce résultat montre
donc une différence essentielle entre le discours de l’amitié dans la haute noblesse de
l’époque moderne et le discours actuel. Le discours sur l’amitié des aristocrates de l’époque
moderne n’a pas besoin de « self-disclosure ». Certes, on met souvent l’accent sur le
sentiment dans les sources, mais les énoncés sur ce sujet restent limités à une seule
dimension : c’est l’intensité du sentiment qui est soulignée ; pour cela, on invente sans cesse
de nouvelles expressions. Par contre, on ne trouve nulle part de différenciation dans ce
sentiment. On n’informe pas son ami des variations dans les sentiments que l’on éprouve pour
lui. Cela correspond à la théorie d’Andreas Schinkel selon laquelle ce n’est qu’à l’époque
478
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 338.
192
romantique que l’on commence à voir l’amitié non comme un état mais comme un
processus.479 Dans les sources ici étudiées, on ne trouve pas non plus d’expression de doute,
de peur, d’obsession, en bref de tout ce que les Romantiques étalent devant leurs amis pour
montrer à quel point leur révélation d’eux-mêmes est sans réserve.
On peut trouver une structure logique dans ces résultats quand on interprète les déclarations
sur les sentiments d’une autre façon que ne feraient les Romantiques. Quand il ne s’agit pas
de révélation personnelle, les expressions d’émotions dans les textes modernes ne doivent pas
être comprises comme des descriptions des états d’âme des auteurs. Ces énoncés sont plutôt
des essais de faire part de sa loyauté Ŕ qu’elle soit sincère ou hypocrite est une autre question.
En analogie à ce que la théorie des systèmes sociaux a formulé à propos de l’amour et de
l’amitié, on pourrait formuler que l’amitié nobiliaire moderne n’est précisément pas une
codification de l’intimité, c’est une codification de la loyauté. Cela rend plus compréhensible
la conception de l’amitié méritée citée plus haut. Il est difficile de mériter un sentiment parce
qu’on ne peut pas l’exiger ; il est possible par contre de mériter la loyauté, et ce, justement par
la loyauté : une personne à laquelle on peut se fier peut attendre la même qualité chez son
ami. Ici, la rhétorique de l’obligation entre déjà en jeu : ce n’est seulement l’amitié qui
engendre des obligations à des bienfaits pour l’ami, mais c’est aussi le service loyal qui
engendre une obligation à l’amitié.
Ce qui parle aussi en faveur d’une telle théorie, c’est que dans certains ego-documents, l’aide
aux intérêts de l’ami est souvent citée comme pierre de touche pour l’amitié. C’est le cas chez
Coste, dans un paragraphe qui, dans une note en marge, porte le titre « Profonde dissimulation
de Mazarin ». Le cardinal accueille Condé dont l’arrestation est imminente; nous sommes le
18 janvier 1650 :
« Il (sc. Condé) sortit le matin pour aller voir le Cardinal, qu’il trouva dans sa chambre
avec le Marquis de Lionne, qui y écrivoit les ordres pour l’arrêter avec son Frère et
son
Beau-frère. Le Cardinal, sans faire semblant de rien, le reçut avec des témoignages
d’une sincère amitié, & le Prince s’étant plaint à lui des bruits qui couroient qu’il ne
songeoit qu’à le perdre, Mazarin l’assura que jamais il n’avoit eu la moindre pensée de
lui nuire , & lui fit mille protestations de service, & d’un attachement inviolable à ses
intérêts. Cependant le Marquis de Lionne continuoit d’écrire l’ordre pour l’arrêter. Le
479
Andreas Schinkel, Freundschaft, op. cit., p. 395f.
193
Prince rassuré par tous ces beaux semblans d’amitié, donna dans tous les pièges qu’on
vouloit lui tendre. »480
Ce qui est ici scandaleux aux yeux de Coste, c’est donc la divergence entre la loyauté feinte et
la trahison qui est déjà préparée, et non pas d’éventuelles fausses déclarations de Mazarin sur
ses sentiments. Cette interprétation que nous venons d’ébaucher présente aussi l’avantage
qu’elle peut expliquer certains cas, à première vue paradoxaux, d’amitiés qui sont où
ordonnés par un monarque ou interdits par son veto. Dans de tels cas, le monarque ou le
patron n’ordonne pas des états d’âme Ŕ car comment cela serait-il possible ? Dans l’amitié
ordonnée, il s’agit plutôt d’exhorter deux personnes à travailler loyalement ensemble dans
l’intérêt du monarque ou du patron, et dans le cas d’une amitié interdite, d’essayer
d’empêcher la formation d’un parti ou au moins d’exprimer que cette formation est
indésirable.
Obligation et réciprocité
La loyauté, sur laquelle on insiste si souvent dans les sources, n’est pas seulement synonyme
de choix dans le cas d’un conflit, ce qui est certes fréquent mais pas forcément quotidien. Elle
implique aussi une fidélité à la parole donnée et, par conséquent, le respect des obligations.
Pour cette raison, la question de l’obligation, de la dette de remerciement provenant des bons
offices de l’ami, est un aspect qui prend une place importante dans les correspondances
modernes.
La tradition philosophique traite ce problème de différentes façons. Chez Aristote et
Montaigne, il s’agit d’un problème secondaire.
Chez Aristote, il en est ainsi parce que d’une part l’amitié basée sur le profit n’est pas une
véritable amitié, et parce que d’autre part la quintessence de l’amitié vertueuse, sa substance,
repose dans l’amélioration morale réciproque des amis Ŕ et ce n’est pas très important si,
ensuite, il en résulte quelque profit matériel ou non, qui en tout cas ne serait qu’un accident au
sens aristotélique du terme. Montaigne résout le problème ainsi : dans la conception de
l’amitié qu’il développe, les deux amis sont tellement unis qu’on ne voit même plus la couture
480
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 156.
194
entre leurs deux âmes.481 Mais, en conclut-il, si la frontière entre le moi et le toi s’effondre, il
n’y plus aucun sens de parler de réciprocité : ce que l’on fait pour l’ami, on le fait pour soimême, et cela vaut également pour l’ami.
Ces conceptions n’ont pas grand-chose en commun avec la vie pratique du monde dans lequel
vit la noblesse du XVIIe siècle. Cependant, on ne peut pas construire une opposition entre les
idées d’une part et la pratique sociale de l’autre. L’idée de l’obligation et de la réciprocité est
peut-être l’un des points où le discours humaniste et savant des traités et le discours quotidien
des ego-documents divergent le plus. Dans les ego-documents, les auteurs mettent souvent
l’accent sur le fait qu’ils se souviennent des obligations provenant de services d’amitié
effectués.482 Cette idée est, à son tour, étroitement liée aux normes aristocratiques ; quand les
nobles échangent des services, un laps de temps doit s’écouler entre le moment où l’on offre
quelque chose et le moment où on reçoit à son tour quelque chose, donc entre don et contredon ; sinon il s’agirait d’un négoce.483 Dans ce cas, au moins une des deux personnes devrait
avoir l’impression qu’on la paie pour ce qu’elle a fait ; cela, pourtant, n’est pas compatible
avec l’honneur nobiliaire.484 Le laps de temps, cependant, crée une incertitude : on ne sait pas
si le contre-don sera aura vraiment lieu ou non. On surmonte cette incertitude en protestant de
sa propre obligation. A cet effet, les nobles se servent d’une rhétorique spéciale concernant
481
Michel de Montaigne, Essais, ed. Jean Céard, op. cit., tome 1 (I, 28 « De l’amitié »), p. 330: « En
l’amitié de quoi je parle, elles [sc. les âmes] se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si
universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. »
482
Pour une description détaillée des services échangés entre amis cf. infra, Services entre amis.
483
Pour l’échange de dons cf. Marcel Mauss, « Essai sur le don », op. cit. ; de façon plus spécifique
pour l’échange de dons en France au XVIIe siècle cf. Natalie Zemon Davis, The Gift in SixteenthCentury France, Oxford, 2000. Ce livre a été traduit en français comme idem, Essai sur le don dans la
France du XVIe siècle, Paris, 2003, et en allemand comme idem, Die schenkende Gesellschaft. Zur
Kultur der französischen Renaissance, Munich, 2002.
484
Ce phénomène est analysé pour le domaine de la diplomatie chez Barbara Stollberg-Rilinger, « Zur
moralischen Ökonomie des Schenkens bei Hof (17.-18. Jahrhundert) », in Werner Paravicini, ed.,
Luxus und Integration, op. cit., p. 187-202. Les résultats de cet article peuvent, cependant, être
transférés par analogie à d’autres domaines que la diplomatie. Je remercie Barbara Stollberg-Rilinger
pour la possibilité de consulter le manuscrit déjà avant la parution du volume. Ŕ Une étude
approfondie des cadeaux pour les diplomates, qui prend l’Etat de Brandebourg-Prusse du XVIIe et du
XVIIIe siècle comme exemple, est Jeannette Falcke, Studien zum diplomatischen Geschenkwesen am
brandenburg-preußischen Hof im 17. und 18. Jahrhundert, Berlin, 2006 (Quellen und Forschungen
zur brandenburgischen und preußischen Geschichte 31).
195
l’obligation.485 Dans cette rhétorique, on a tendance à exagérer les prestations de l’autre et
d’accentuer l’impossibilité de jamais régler sa propre dette de remerciement.
Ici, le discours de l’obligation est, dans quelques cas du moins, en contradiction avec la
pratique sociale agonistique et concurrentielle des nobles. Les normes agonistiques incitent
précisément au potlatch qui est l’inversion de la rhétorique évoquée précédemment : son but
est de montrer que l’autre ne sera jamais capable de rendre les bienfaits dont il a profité et de
montrer par là sa propre supériorité.
Les « vrais » et les « faux » amis
Si on résume les problèmes évoqués précédemment, deux questions se posent : l’ami fait-il
preuve d’une véritable loyauté ou fait-il semblant d’être loyal ? Et tiendra-t-il ses promesses ?
Ceci mène à une question qui a beaucoup préoccupé les auteurs des traités sur le courtisan et
leurs contemporains : la question des « vrais » amis et des « faux » amis.
Savoir si quelqu’un était un vrai ou un faux ami est une question qui est lié au problème de la
définition normative et essentielle de l’amitié. Bien sûr, le danger de l’anachronisme surgit si
on traite de cet aspect, mais on peut cependant prévenir ce danger.
Si on veut demander si quelqu’un était un vrai ou un faux ami, il faut surtout éviter de poser la
question dans la perspective de la signification actuelle de ces deux concepts. Il faut plutôt
d’abord se demander quelle était la conception de la vraie ou de la fausse amitié chez les
hommes de l’époque moderne. Pour notre étude, nous supposons donc que ce qui est un faux
et un vrai ami dépend du temps et du lieu. Une société possède des critères sur lesquels elle
juge l’authenticité d’une amitié. On peut puiser ces critères dans les descriptions que la
société fait d’elle-même. Outre les textes systématiques qui sont les traités philosophiques, on
doit aussi interroger les ego-documents des nobles quant aux images du vrai et du faux ami
qu’ils présentent au lecteur.
Quand on a déchiffré ces critères, on peut en effet mesurer certaines amitiés à leur aune.
Cependant ce sont souvent les protagonistes, les intéressés, qui sont les seuls à relater un fait ;
pour des raisons de documentation, il est donc souvent impossible de juger de façon certaine
si un protagoniste a « vraiment » (c'est-à-dire dans la pratique sociale des contemporains et
dans le sens de ces mêmes contemporains) agi en tant que vrai ou faux ami.
485
Pour le vocabulaire spécifique de la rhétorique de l’obligation cf. infra, Langages de l’amitié.
196
Cette façon de faire permet cependant de ne pas niveler la différence entre vrais et faux amis.
Cette différence dépend pourtant du contexte : on doit renoncer à des attributions
essentialistes si on ne veut pas tomber dans l’anachronisme.
Ce sont surtout deux situations dans les ego-documents dans lesquelles on trouve des images
du vrai ami. On les trouve d’une part dans la présentation de soi. Les nobles s’efforcent
évidemment de représenter positivement leur propre comportement envers leurs amis ; dans
les passages où ils décrivent leur propre comportement envers leurs amis, il est probable que
l’on tombe sur des traits qui caractérisent l’ami idéal. D’autre part on trouve ces
représentations dans des éloges que les auteurs font de leurs amis. On trouve ces éloges dans
les mémoires Ŕ souvent quand l’auteur arrive au moment de la mort d’un ami dans l’ordre
chronologique des mémoires. La réflexion sur l’amitié a depuis longtemps constaté que la
mort de l’ami est une des occasions classiques de raconter l’histoire d’une amitié ; cela est
presque un topos de la recherche sur l’amitié.486 D’autres genres peuvent également contenir
de tels éloges. On trouve des éloges de Condé en tant qu’ami dans la description de la mort de
Condé487 par Bergier, tout comme dans l’oraison funèbre du prince de Condé de Bossuet.488
Qu’est-ce qui caractérise alors un véritable ami ? La durée de l’amitié est un premier point
important. Dans les mémoires, on trouve souvent la remarque que l’amitié avait duré une vie
entière Ŕ quelquefois l’auteur fait cette remarque lors de la mort de l’ami, en précisant alors
que l’amitié a duré jusqu’à la mort de l’ami. Gourville, par exemple, le souligne lorsqu’il
raconte comment, dans son exil à Bruxelles, après avoir attendu quelque temps et sondé la
société bruxelloise, il choisit deux familles afin de conclure avec elles une étroite amitié :
« les deux maisons que je choisis par préférence pour m’attacher d’une liaison particulière
furent celles de M. le prince d’Arenberg et de M. le comte d’Ursel, qui était un très bon
vivant. Sa femme avait aussi son mérite, et je puis dire que notre amitié des uns et des autres a
duré jusqu’à la mort. »489
La véritable amitié est donc étroitement liée à la mort. Cela peut d’abord s’expliquer par
l’influence de la tradition chrétienne, selon laquelle le plus grand manifeste d’amour réside
486
Silvia Bovenschen, « Vom Tanz der Gedanken und Gefühle », in idem, Schlimmer machen,
schlimmer lachen, op. cit., p. 19-33, ici p. 26.
487
François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit., p. 260-273.
488
Jacques-Bénigne Bossuet, « Oraison funèbre du prince de Condé », in idem, Oraisons funèbres, ed.
Jacques Truchet, Paris 1988, p. 352-410, ici p. 383f.
489
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 151.
197
dans le sacrifice de sa propre vie pour l’ami: « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner
sa vie pour ses amis. »490
Jacques Derrida a interprété le rapport entre l’amitié et la mort de telle façon que, dans
l’amitié, on anticipe toujours que l’un des amis, un jour, survivra à l’autre.491 Dans le contexte
moderne, ce n’est pas nécessairement faux ; mais dans le discours de la loyauté aristocratique,
ce n’est pas seulement le fait que la mort ait mis fin à l’amitié qui est important, mais c’est
surtout le fait que l’ami n’ait jamais trahi l’amitié jusqu’à la fin de leurs jours. On insiste donc
sur la durée de l’amitié et sur le fait qu’elle n’ait pas trouvé sa fin par une rupture, mais
seulement par la mort.
Un exemple particulièrement frappant dans les mémoires de Beauvais-Nangis souligne cette
théorie : il sauve la dépouille de son ami Dunes, tué lors d’un duel, pour que les ennemis du
défunt ne puissent pas saisir son corps.492 Il est possible d’interpréter ce geste comme aide
stratégique pour la famille du défunt ; mais on peut aussi penser que ce geste ne s’adresse pas
en premier lieu à la famille, mais sert à la présentation de soi de Beauvais-Nangis. En
n’abandonnant pas l’ami après la mort de celui-ci et en gardant la fidélité, Beauvais-Nangis se
met en scène comme un ami exceptionnel qui sort de l’ordinaire par une surenchère des
devoirs liés à l’amitié. Que cette présentation de soi ait eu lieu dans la pratique sociale ou
seulement après dans le texte que Beauvais-Nangis écrit sur sa propre vie, est secondaire : en
tout cas, on peut constater cette présentation de soi.
Le véritable ami se distingue également par sa franchise et sa sincérité.493 Boileau fait ainsi
remarquer dans son Art poétique que le véritable ami ne fera pas de louanges sur de mauvais
poèmes, au contraire, il les critiquera afin qu’ils puissent être améliorés.494 La vieille tradition
discursive qui fait la différence entre le véritable ami et le flatteur est ici reprise.
490
Jn 15,13.
491
Cf. Jacques Derrida, Politiques de l’amitié, op. cit., p. 31f.
492
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 114; cf. infra, Pratiques de
l’amitié, pour une analyse plus détaillée de ce passage.
493
Pour le sujet de la sincérité Claudia Benthien, ed., Die Kunst der Aufrichtigkeit im 17. Jahrhundert,
Tübingen, 2006 (Frühe Neuzeit 114) ; d’un point de vue littéraire Achim Geisenhanslüke, Masken des
Selbst. Aufrichtigkeit und Verstellung in der europäischen Literatur, Darmstadt, 2006.
494
Nicolas Boileau, « Art poétique“, in idem, Satires, Epîtres, Art poétique, ed. Jean-Pierre Collinet,
Paris, 1985, p. 225-258, ici p. 232 :
« L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
198
Finalement, le véritable ami est aussi celui qui tient sa parole, c’est-à-dire celui sur lequel on
peut compter surtout en cas de besoin Ŕ une conception qui, même de nos jours, est encore
ancrée dans des proverbes dans plusieurs langues européennes : « A friend in need is a friend
indeed », « Freunde in der Not, gehn tausend auf ein Lot », « Amitié dans la peine, amitié
certaine », « En la necesidad se conoce la amistad », « Chi sta fermo in casi avversi, buon
amico è da tenersi ». En remontant dans le temps, l’idée que l’ami véritable est l’ami sur
lequel on peut compter peut être retracé jusqu’aux textes bibliques.
D’un autre point de vue la représentation de celui sur lequel on peut compter est synonyme
d’ami dans la Bible. Dans le livre du Siracide, on trouve un passage sur les vrais et les faux
amis :
Faites-vous des amis prompts à vous censurer;
Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires.
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur;
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur:
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Un flatteur aussitôt cherche à se récrier:
Chaque vers qu'il entend le fait extasier.
Tout est charmant, divin: aucun mot ne le blesse;
Il trépigne de joie, il pleure de tendresse;
Il vous comble partout d'éloges fastueux:
La vérité n'a point cet air impétueux.
Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible,
Sur vous fautes jamais ne vous laisse paisible:
Il ne pardonne point les endroits négligés,
Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés,
Il réprime des mots l'ambitieux emphase;
Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase.
Votre construction semble un peu s'obscurcir;
Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir.
C'est ainsi que vous parle un ami véritable. »
199
« Car tel est ami à ses heures, qui ne le restera pas au jour de ton affliction ; tel est ami
qui deviendra un ennemi, et qui révélera votre différend à ta confusion ; tel est ami
quand il est assis à ta table, qui ne le restera pas au jour de ton malheur. Durant ta
prospérité, il sera comme un autre toi-même, et il parlera librement avec les gens de ta
maison. Si tu tombes dans l’humiliation, il sera contre toi, et il se cachera devant toi.
Eloigne-toi de tes ennemis, et sois sur tes gardes avec tes amis. Un ami fidèle est une
protection puissante ; celui qui le trouve a trouvé un trésor. »495
Les images du faux ami se trouvent surtout dans la description des ennemis de l’auteur ou du
protagoniste. L’ « Histoire du prince de Condé » de Pierre Coste constitue une source très
riche sur ce point précis,496 car Mazarin y montre tous les traits spécifiques propres au faux
ami, de façon que le texte en donne une démonstration presque « encyclopédique ».
Selon Coste, le cardinal se montre ingrat : il oublie les services d’amitié que Condé lui a
rendus. C’est particulièrement condamnable parce qu’il n’agit pas par négligence, mais parce
qu’il ne veut pas remplir ses obligations qui résultent de sa dette de remerciement : « En effet,
le Cardinal, oubliant bientôt les services que le Prince de Condé venoit de lui rendre, ne
songea qu’à le perdre, pour se délivrer du joug de ses obligations, qui lui devenoit tous les
jours plus insupportable. »497 Coste juge donc ici l’authenticité d’une amitié en utilisant
comme critère la question de savoir si quelqu’un tient ses promesses.
Le faux ami est aussi celui qui joue un double jeu. Mazarin prévient Condé de l’imminence
d’une tentative d’attentat contre lui (mais comme Coste l’insinue de façon implicite, c’est
Mazarin lui-même qui l’a manigancé) :
« Après l’avis que le Prince avoit reçu du Cardinal, il ne douta plus que ce coup ne
vint des Frondeurs. A l’instant il alla demander justice au Roi & à la Reine contre eux.
Le Cardinal se surpassa lui-même en cette occasion. Il parut touché de cet accident, il
s’emporta contrre les auteurs d’un si horrible complot, & embrassa les intérêts du
Prince de Condé avec tant de chaleur, qu’il sembloit avoir plus à cœur cette affaire que
les plus proches parents, & les amis les plus passionnés de ce Prince. Tous ces
empressements du Cardinal passèrent dans l’esprit du Prince pour de véritables
495
Si 6, 8-14.
496
Cf. Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit.
497
Ibid., p. 143f. Ŕ Coste décrit ici la situation de l’année 1649.
200
marques d’amitié, & lui persuadèrent sans peine que ce Ministre étoit sincèrement
attaché à ses intérêts. »498
Mazarin est ici clairement présenté en tant que faux ami : il donne des marques d’amitié pour
que son vis-à-vis se sente en sécurité, et pour mieux le prendre par surprise ultérieurement. Il
est intéressant de remarquer qu’il n’est pas question que Condé se soit imaginé que le cardinal
éprouve des sentiments amicaux envers lui, mais que le cardinal se soit engagé à défendre les
intérêts de Condé.
Le faux ami est aussi celui qui ment tout simplement. Nous avions déjà mentionné le
paragraphe chez Coste qui porte le titre « Profonde dissimulation de Mazarin ».499 Nous
sommes le 18 janvier 1650 : Condé va voir Mazarin et demande des explications au sujet de
bruits qui courent selon lesquels le cardinal voudrait lui nuire. Ce dernier l’assure de son
amitié et trompe ainsi le prince Ŕ car pendant toute la conversation, le marquis de Lionne est
assis dans la pièce et il écrit les mandats d’arrêt contre les princes. Le fait que Coste prétend
que c’est vraiment en présence de Condé que Lionne écrit le mandat d’arrêt peut être
interprétée comme une stratégie de dramatisation du récit ; le point sur lequel Coste veut
insister, c’est que Mazarin se conduit en faux ami car il assure encore Condé de son amitié
tout en étant déjà fermement décidé à y mettre fin. Cela rend la trahison plus grave que s’il
avait simplement fait arrêter les princes sans avertissement.
Les « meilleurs » amis
Quand il est question de l’intensité de l’amitié, on est encore plus radicalement dépendant des
déclarations des intéressés que lorsqu’il s’agit de la question de savoir si quelqu’un a été un
vrai ou un faux ami. Des résultats quantitatifs peuvent tout au plus livrer des indices, mais
elles peuvent aussi mener à des conclusions erronées. Cela est particulièrement vrai pour
l’interprétation, qui semble s’imposer à première vue, selon laquelle la fréquence de la
correspondance est proportionnelle à l’intensité de l’amitié. Cependant, dans le texte complet
de ses mémoires, Gourville n’écrit pas une seule fois qu’il est un ami du prince de Condé ;
cependant il correspond bien plus souvent avec le prince que ne le font beaucoup d’autres
personnes dans la correspondance de qui on trouve le terme d’amitié. Il correspond en outre
avec Henri Jules, le duc d’Enghien. La raison en est simple : Gourville est l’intendant des
498
Ibid., p. 150.
499
Ibid., p. 156.
201
finances de Condé, et dans bien des lettres, il est simplement question de finances.500 Mais
même si on met de côté de tels cas : la fréquence de la correspondance est tout d’abord reliée
à la distance géographique. Il est donc possible qu’une amitié soit ressentie comme très étroite
par les deux amis sans qu’elle produise pour autant beaucoup de correspondance que
l’historien pourrait lire, étant donné que les intéressés vivaient la plupart du temps au même
endroit. De telles relations ne sont ainsi saisissables qu’à travers les sources narratives Ŕ qu’il
s’agisse d’ego-documents ou de textes écrits par une tierce personne. En plus, dans la société
de l’Ancien Régime qui est caractérisée par une stricte hiérarchie des rangs, les lettres n’ont
pas toutes la même valeur. Une lettre royale, et encore plus une lettre écrite de la propre main
du roi, est d’un poids immense ; ce même poids se trouverait amoindri, cependant, si
quelqu’un recevait de telles lettres chaque semaine. Le fait que certaines formes de
communication ne sont utilisées que rarement rehausse leur importance. C’est une autre
raison pour laquelle il serait erroné de croire que la fréquence des lettres serait proportionnelle
à l’intensité de l’amitié.
La réponse à la question de savoir qui était le meilleur ami de quelqu’un est accessible
uniquement à travers les énoncés de l’intéressé ; sinon, elle doit rester inaccessible. C’est
facile à expliquer : décider lequel d’entre ses amis on considère comme le meilleur est un
jugement radicalement subjectif ; cela vaut tout aussi bien pour la conception de l’amitié
centrée sur la loyauté de l’époque moderne que pour cette conception centrée sur l’ouverture
personnelle réciproque caractéristique pour le Romantisme et, plus tard, pour la Modernité à
l’époque contemporaine.
En outre, il faut interpréter avec prudence les superlatifs que l’on trouve dans les textes de
l’époque moderne : Quand Beauvais-Nangis écrit que Souvray et La Châtaigneraie avaient été
« jusques leur mort les meilleurs seigneurs et amys que j’aye jamays eü » et qu’il dit, déjà à la
page suivante, à propos de Dunes : « après mes frères, je n’aymois personne à l’égal de luy »,
force est de constater que tous ces superlatifs ne peuvent pas signifier « le meilleur ami de
tous que l’on a eus dans la vie ».501 Il s’agit plutôt de ce que les grammairiens appellent un
élatif, un superlatif qui ne veut pas comparer mais souligner le degré extrême, pour dire « un
très bon ami », « un ami avec qui on est lié par une amitié d’une intensité exceptionnelle ».
Amitiés de groupe
500
Ainsi par exemple dans une longue lettre de Gourville à Enghien, Archives de Chantilly, P
XXXVIII 122, M. de Gourville au duc d’Enghien, 5 septembre 1670.
501
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 110f.
202
Dans la plupart des passages dans les sources de l’époque moderne où il est question d’amitié,
c’est l’amitié entre deux individus de laquelle il s’agit. Cependant l’idée d’une amitié en
groupe existe également. Nous n’entendons pas par là les cas (qui existent) où une amitié
entre deux personnes entraîne une amitié entre leurs deux familles respectives ou ceux où
l’amitié entre deux individus procède de l’amitié entre leurs familles. 502 Il s’agit plutôt de
groupes constitués d’individus et dont l’amitié produit la cohésion. Nous évoquerons ici deux
formes de tels groupes : d’une part les factions, d’autre part cette forme de groupe que l’on
désignerait comme un Bund en Allemand et qui peut être décrit en français avec des termes
tels que ligue, confrérie, union, alliance. Les factions se trouvent surtout à la cour tandis que
les ligues nobles naissent surtout loin d’elle. Chacune des deux formes se rapproche d’un
genre spécifique de subversion : quant à la faction, elle peut mener à l’intrigue tandis que la
ligue de nobles peut mener à la révolte.
Dans le français moderne, on désigne les factions de cour sous le nom de cabales. Il faut
cependant remarquer que ce mot n’est pas automatiquement relié à une éventuelle idée de
complot dans l’usage des hommes du XVIIe siècle ; mais que le mot « cabale » soit devenu
par la suite synonyme d’intrigue montre bien que les phénomènes sont étroitement liés entre
eux.
Madame de Motteville parle d’une « cabale de la Reine » qui se groupe autour d’Anne
d’Autriche ; elle mentionne que Richelieu traite les membres de ce groupe comme « ceux
qu’il ne croyoit pas être de ses amis ».503 La meneuse de la cabale est donc une femme, même
s’il s’agit, il faut l’admettre, de la Régente et non pas comme une dame noble de la cour.
Le rôle des cabales504 n’est cependant pas très important dans les ego-documents, et dans
quelques textes, elles ne figurent pas du tout. Elles ne possèdent pas d’organisation structurée
comprenant un nombre de membres fixe qui tiendraient régulièrement assemblée. Il faut
plutôt les voir comme des groupuscules qui se forment autour d’une personne importante pour
un temps limité. Ils ne changent pas l’impression d’ensemble de la cour où dominent des
502
Une position contraire est prise par Maurice Aymard, selon qui, à l’époque moderne, l’amitié entre
familles a toujours la priorité sur celle entre individus, cf. Maurice Aymard, « Amitié et convivialité »,
op. cit., p. 460. Cependant, ce n’est pas la noblesse qu’Aymard vise avec cette constatation, mais la
société entière ; selon lui, « Elle [sc. l’amitié] engage les familles entières plus encore que des
personnes, et les secondes à travers les premières. »
503
Françoise Bertaut dame de Motteville, Mémoires, op. cit., p. 30.
504
Pour les cabales cf. Emmanuel Le Roy Ladurie, Saint-Simon ou le système de la Cour, op. cit.
203
alliances situationnelles et non des réseaux dans lesquelles les personnes sont fortement liées
entre elles.
Il en va tout autrement dans l’autre forme de l’amitié de groupe nobiliaire, les ligues de
nobles. Elles sont essentiellement des unions masculines. La raison en est simple : il ne s’agit
pas, comme dans le cas des cabales, d’unions visant à influencer des décisions politiques,
mais d’alliances essentiellement militaires. La raison d’être principale de l’alliance est
l’autodéfense commune. Les nobles concluent l’alliance en se jurant fidélité et assistance
mutuelle. Un « acte d’union » est alors signé par tous les membres de cette assemblée
nobiliaire. Au milieu du XVIIe siècle encore, pendant la Fronde, on voit renaître cette forme
de communauté d’amis unis par serment qui provient du Moyen Âge.505 Il est alors évident
que, vu la composante militaire d’une telle association, qu’elle ne peut être ouverte qu’aux
membres mâles de la noblesse d’épée. A la différence des cabales, ces unions sont donc des
groupes institutionnalisés et permanents, possédant des membres permanents et identifiables ;
pour devenir membre de ce groupe, il faut se soumettre à des pratiques d’initiation ritualisées.
On ne les rencontre pas à la cour même, mais elles se forment dans des régions éloignées de la
cour. Pendant la Fronde, elles sont un phénomène de crise, pendant les périodes de paix elles
ne sont pas prévues dans la société de cour.
Nous n’évoquons que brièvement une troisième forme d’amitié nobiliaire : il s’agit des
cercles d’amis érudits. A la différence des unions ou ligues nobiliaires, ils englobent toutes les
couches de la noblesse. Le plus célèbre de ces cercles est celui dont est issue l’Académie
française ; en 1635, elle est institutionnalisée par Richelieu Ŕ et par là même, elle perd son
caractère de cercle d’amis : le jeu qui avait été de coutume dans ce cercle auparavant et qui
consistait à mettre de côté et à ignorer délibérément les réseaux et interdépendances politiques
des membres lors des réunions du cercle n’est plus possible dans l’Académie, devenue
institution officielle.506
Conflits dans l’amitié
Traiter de conflits entre amis dans un chapitre sur les idées peut tout d’abord paraître déplacé ;
en effet les conflits ne semblent pas faire partie du domaine des idées mais du domaine de la
politique de pouvoir pure et dure. Cependant, la question de savoir lesquelles sont les raisons
505
Jean-Marie Constant, » L’amitié : le moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la
première moitié du XVIIe siècle », op. cit., p. 605.
506
Christian Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature, op. cit., p. 13.
204
qui donnent lieu à des conflits entre amis dépend de la conception de l’amitié qui est en
vigueur dans une société donnée.
Plusieurs causes peuvent être à l’origine de conflits entre amis : concurrence pour un poste,
conflits de préséance, « affaires amoureuses », offenses réelles ou seulement présumées et
perçues comme telles, sans oublier le reproche Ŕ à tort ou à raison Ŕ d’avoir trahi l’amitié. Les
conflits peuvent briser les amitiés ; mais la société nobiliaire connaît néanmoins certains
mécanismes pour résoudre les conflits et pour reconstituer une amitié.507
La concurrence est un élément de base de la société nobiliaire ; donc, le succès d’un noble est
une épreuve pour ses amitiés parce que ce succès entraîne automatiquement la jalousie.
Beauvais-Nangis raconte ainsi sur son père : »La paix se fit et vostre grand-père prit
possession du régiment des gardes, ce qui luy causa l’envie de tous ses meilleurs amys. »508
Les hommes de cette époque sont conscients de ce danger pour l’amitié ; Madame de
Motteville parle de « l’ambition, qui l’emporte presque toujours sur l’amitié ».509 Quand l’un
de deux amis qui étaient auparavant sur un plan d’égalité essaie d’exploiter son ascension afin
que l’amitié se transforme en relation hiérarchique, cela peut briser l’amitié. Beauvais-Nangis
parle d’un tel cas : « Le mareschal de Vitry, avec quy j’avoys vescu comme frère, se voyant
eslevé par-dessus moy, me voulust traiter de petit gentilhomme de campagne ».510 Comme
Beauvais-Nangis le relate plus loin, l’amitié ne survit pas à ce conflit. Dans cet exemple, ce
n’est pas la jalousie de l’inférieur mais au contraire l’arrogance du supérieur qui détruit
l’amitié. Quand Vitry tombe en disgrâce en 1618, Beauvais-Nangis évite d’aller lui rendre
visite, bien qu’il passe près de chez lui à l’occasion d’un voyage Ŕ ce qui est un signe qui
indique clairement que cette amitié est rompue, car un tel comportement peut être interprété
comme un geste de mépris.511 Cette rupture durable de l’amitié est d’autant plus remarquable
qu’il existe une « proximité » entre Beauvais-Nangis et Vitry, car ils sont cousins au second
degré. Leur relation est donc une relation multiple qui combine la parenté et l’amitié.
Néanmoins l’humiliation ressentie par Beauvais-Nangis par la demande de Vitry de lui
507
Cf. infra, Pratiques de l’amitié.
508
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 23.
509
Françoise Bertaut dame de Motteville, Mémoires, op. cit., p. 30.
510
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 153.
511
Ibid., p. 156: « Je partis de Nangis avec feu mon frere, et passay dans ce village sans luy faire de
recommandations, car je vivois froidement avec luy depuys qu’il avoit voulu faire l’entendu avec moy,
et qu’il s’estoit imaginé que pour estre mareschal de France, je devois luy rendre beaucoup plus
d’honneur qu’auparavant. »
205
manifester un comportement de soumission est si grande qu’il n’essaie pas plus de rétablir la
relation ; ce n’est que des années plus tard qu’ils se réconcilient. A la fin de ses mémoires,
Beauvais-Nangis va jusqu’à déclarer Ŕ dans un acte évident de présentation de soi Ŕ que de
tels différends pour le maintien de l’égalité de rang sont la cause par excellence de conflits
dans des amitiés étroites ; il raconte au sujet de ses amis proches : « s’il y a eü quelque
refroidissement d’amitié entre eux et moy, le défaut est venu de leur part, et non de la mienne,
car s’estant veüs plus eslevés de la fortune que moy, ils ont voulu changer de façon de vivre
avec moy, et je ne l’ay peü souffrir. »512
La rivalité pour les postes et les charges, une des formes de la concurrence, peut avoir un effet
particulièrement destructeur sur les amitiés. Beauvais-Nangis relate comment son père et le
maréchal d’Aumont rivalisent pour la charge d’amiral, jusqu’à ce qu’Aumont l’obtienne Ŕ ce
qui détruit leur amitié, bien qu’elle ait été auparavant renforcée par une alliance par
mariage.513 Quand Beauvais-Nangis lui-même apprend en 1628 lors d’une campagne que
Henri II de Condé l’a remplacé au poste de maréchal de camp par Montferrand, il quitte
immédiatement le service du prince et se justifie ainsi : « car je ne pouvois plus entrer dans le
conseil pour seoir au-dessous dudict sieur de Montferrand, lequel, quoyqu’il fust fort mon
amy, je ne pouvois souffrir que Mgr le Prince l’eut préféré à moy. »514
Les querelles de préséance sont une autre concrétisation de la concurrence. Quand l’évêque de
Luçon, le futur cardinal de Richelieu est nommé secrétaire d’état en 1617, il exige une
assurance écrite de sa préséance vis-à-vis de Brienne, son ami et collègue. Lorsque Brienne
refuse, l’évêque l’attaque en présence de la Reine, comme Brienne le raconte lui-même :
« Celui-ci [sc. Richelieu] oublia pour lors ce qu’il m’avoit souvent protesté, qu’il
vouloit être de mes amis, et l’expérience qu’il m’avoit faite de ma bonne foi en
m’adressant les lettres qu’il écrivit à la Reine pendant le voyage de Guienne ; car il me
dit, d’un ton fier, qu’il y avoit longtemps qu’il savoit que plusieurs personnes (et moi
particulièrement) qui approchoient de celle du Roi, avoient peu de considération pour
l’Eglise. »515
512
Ibid., p. 246.
513
Ibid., p. 48: « Le roy le dit à vostre grand-père, lequel ne fut jamays depuis son amy, car auparavant
il ne croyoit pas avoir un meilleur amy au monde, et il avoit espousé une nièce de sa femme. »
514
Ibid., p. 206f.
515
Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, Mémoires contenant les évènements les plus
remarquables du règne de Louis XIII et de celui de Louis XIV jusqu’à la mort du cardinal Mazarin,
206
Naturellement, entre homme nobles, il existe aussi des conflits qui sont dus à la jalousie à
cause de certaines femmes ; et là aussi, les normes combatives et agonistiques de la société
nobiliaire ont un effet plutôt excitant qu’apaisant sur le conflit.
La rupture d’une amitié516 dépend, elle aussi, considérablement des idées sur l’amitié. Ce
qu’une société donnée considère comme être les devoirs centraux d’un ami décide aussi de ce
qui est pardonnable ou non chez un ami.
Selon Jay Smith, des causes fréquentes de ruptures de relations entre patron et client sont des
affronts réels ou des comportements perçus comme des affronts, un manque de considération
ou un manque d’attention pris comme un signe d’irrespect.517 Il n’y a aucune raison de penser
que cela est seulement le cas dans des amitiés entre personnes de rangs inégaux.
Le reproche d’avoir trompé son ami est aussi une raison pour une rupture de l’amitié. Condé
craint que ses négociations secrètes avec la Princesse Palatine soient portées à la connaissance
de ses amis ; car le fait qu’il ne les ait pas mis au courant serait, d’après La Rochefoucauld,
« un juste prétexte au duc de Bouillon et à M. de Turenne de quitter ses intérêts. »518
Conflits de loyauté et dilemmes de l’amitié
Les conflits n’existent pas seulement entre des amis, c'est-à-dire au sein d’une amitié ; il
existe aussi des cas où l’amitié entre en conflit avec une autre loyauté qui est extérieure à la
relation amicale concernée. Là aussi, on peut différencier deux cas : nous appelons conflit de
loyauté un conflit dans lequel l’amitié se trouve opposée à une loyauté concurrentielle,
comme par exemple la loyauté envers le monarque ou envers la religion ; nous appelons
dilemme de l’amitié un conflit dans lequel la personne concernée est forcée de briser l’une
d’entre deux amitiés afin de pouvoir maintenir l’autre. Ces phénomènes montrent encore une
fois clairement que de tels conflits sont influencés de façon décisive par des développements
composés pour l’instruction de ses enfants, in François-Joseph Michaud/Jean-Joseph-François
Poujoulat, eds., Nouvelle Collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome
3/3, Paris, 1838, p. V-172, ici p. 11.
516
Pour la manière de laquelle les contemporains rompent une amitié cf. infra, Pratiques de l’amitié.
517
Jay M. Smith, « No More Language Games », op. cit., p. 1433.
518
François de La Rochefoucauld, Mémoires, in idem, Œuvres complètes, ed. L. Martin-Chauffier,
Paris, 2ième éd. 1964, p. 39-213, ici p. 142.
207
au niveau de l’histoire des idées et de l’histoire des mentalités ; il s’agit de la hiérarchie des
normes quand elles entrent en conflit les unes avec les autres.
Il existe essentiellement trois formes de conflits de loyauté. Les conflits entre l’amitié et la
loyauté confessionnelle sont moins importants au XVIIe siècle, après la fin des Guerres de
religion, qu’au XVIe siècle. Les deux autres types de conflit restent actuels, ce sont les conflits
entre loyauté parentale et amicale et ceux entre la fidélité au roi et à l’ami.
L’amitié entre en conflit avec les loyautés parentales. Schomberg est l’ami de BeauvaisNangis et il est en même temps (par une cousine) son parent par alliance ; néanmoins il lui
enlève un commandement pour le confier à son propre neveu, le comte du Lude, qui est
beaucoup plus jeune que Beauvais-Nangis. Ce dernier se plaint de Schomberg. Le duc
d’Elbœuf en parle à Beauvais-Nangis et essaie de lui expliquer que la décision de choisir son
propre neveu est tout à fait normale ; Beauvais-Nangis insiste cependant que cela n’est pas
toujours le cas : « je luy dics que si le comte du Lude et moy eussions prétendu une mesme
charge, je n’eusse pas trouvé estrange qu’il l’eust préféré à moy, mays de m’oster un
commandement en l’aage où j’estoys pour le faire donner à un jeune homme, je ne le pouvoys
souffrir. »519 Schomberg a donc compromis son amitié avec Beauvais-Nangis afin de procurer
un poste à son neveu. Ce passage illustre en outre la théorie de Jens Ivo Engels, selon laquelle
il existe à l’époque moderne plusieurs systèmes de normes qui sont en concurrence :520 Alors
que Bassompierre521 mentionne l’âge (c'est-à-dire l’expérience militaire), Schomberg et
Elbœuf insistent sur le devoir de solidarité envers sa propre famille.
Au moins au niveau théorique, il y a une sorte de loyauté à laquelle l’amitié doit toujours
céder le pas : c’est la loyauté due au monarque. Pendant l’époque évoquée, il n’existe pas de
loyauté à un Etat abstrait, mais seulement une fidélité à la personne concrète du roi. Presque
tous les nobles qui ont écrit des mémoires partagent ce sentiment de loyauté chargée
d’affectivité envers leur monarque522 Ŕ tout au moins sur le plan de la présentation de soi dans
519
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 188f.
520
Les recherches à propos desquelles Jens Ivo Engels a fait cette observation générale s’occupent du
problème de la corruption à l’époque moderne : Jens Ivo Engels, « Politische Korruption in der
Moderne », Historische Zeitschrift, 282, 2006), p. 313-350, ici p. 326.
521
Pour Bassompierre cf. Christian Jouhaud, « Les ‘Mémoires’ du Maréchal de Bassompierre et la
prison », in Jean-Pierre Cavaillé, ed., Ecriture et prison au début de l’âge moderne (Cahiers du centre
de recherches historiques 39, avril 2007), p. 95-106.
522
Cf. Jean-Marie Constant, « L’amitié : le moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la
première moitié du XVIIe siècle », op. cit., p. 605.
208
le texte. Quand Richelieu soupçonne Bassompierre en 1630 de comploter contre lui,
Bassompierre s’élève contre ce soupçon et insiste sur sa fidélité d’abord au roi et ensuite à ses
amis : « que je ne m’étois mêlé jamais que de bien et fidèlement servir le Roi premièrement,
et ensuite mes amis, dont il étoit un des premiers, et à qui j’avois voué tout très-humble
service. »523
La loyauté envers le roi peut cependant être compatible avec sa propre transgression : on
introduit alors un raisonnement selon lequel on ne fomente pas de révolte contre le roi mais
pour lui, afin de le délivrer des griffes de ses conseillers sans scrupules.524
Le problème de loyauté envers le roi laisse déjà supposer que des amis peuvent se trouver
dans différents camps lors d’une guerre civile. Au XVIIe siècle, dans la plupart des cas, ce
problème ne se double plus de la question de la possibilité d’une amitié à travers les barrières
créées par la différence confessionnelle, ce qui était encore le cas au XVIe siècle. Cependant,
malgré la moindre importance du facteur religieux, le problème du conflit entre loyauté à
l’ami et loyauté à son propre camp militaire reste virulent pendant la Fronde. Ainsi Condé
écrit au maréchal de Gramont que leur amitié doit perdurer, malgré le fait qu’ils combattent
dans des camps différents :
« je m’asseure que vous me cognoissiezr asssez pour croire que vous ne doutez pas du
desplaisir que je scay [ sic ; recte j’ay ?] de me voir réduit par mes ennemis à prendre
les résolutions que j’ay prises, mais enfin il y va de mon honneur, de ma vie et par
conséquent de tout. Vous estes témoin de toutes mes pensées et vous savez que je ne
me suis résolu à faire ce que j’ai fait qu’à l’extrémité ; mais puisqu’on m’y a forcé,
j’agirai de sorte qu’on se repentira de m’y avoir poussé, et à vous, à qui je ne puis rien
celer, je vous dirai que je n’épargnerai rien pour sortir glorieusement du pas où je suis,
j’en ay assez de moyens, et j’ay assez peu d’estime pour mes ennemis pour ne les
guère appréhender. Je souhaitte avec passion, dans ces fâcheuses rencontres, qu’il ne
fasse rien qui puisse diminuer notre amitié. De mon côté, je feray tout ce que je dois
pour cela, et je ne doute pas que vous fassiez de même du vôtre. Je continuerai mon
commerce avec vous jusqu’à ce que vous me témoigniez de ne le pouvoir plus et
j’espère que vous ne ferez rien contre moi sans me faire savoir auparavant que vous ne
pouvez plus vous en empêcher. »525
523
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XXI, p. 274.
524
Arlette Jouanna, Le devoir de révolte, op. cit., p. 9.
525
Archives de Chantilly, J IV 158, Condé à Gramont, 28 septembre 1651.
209
Les dilemmes de l’amitié naissent le plus souvent quand une amitié se rompt et quand les
amis jusque-là communs sont obligés de choisir entre les deux anciens amis devenus ennemis.
Cela va même quelquefois jusqu’à la mise en demeure de la part de l’un des ennemis de
choisir expressément l’un ou l’autre. Quand Bassompierre refuse de comploter avec Henri II
de Condé, Schomberg et Retz contre Puisieux, Condé le menace de le placer devant un
dilemme de l’amitié :
« M. le prince me dit alors que je ne serois pas toujours en état de choisir, et que
quand, pour conserver l’amitié de M. de Puisieux, j’aurois perdu la sienne et celle des
trois ministres, j’aurois tout loisir de m’en repentir et n’auroys plus moyen d’y
revenir. »526
Condé fait une nouvelle démarche pendant la même année : Lorsqu’Aligre, qui est un allié de
la faction de Condé, est sur le point de devenir garde des sceaux, Condé oblige Bassompierre
à choisir : il lui fait dire par l’abbé Rousselay qu’il a encore le temps jusqu’au soir de ce jourlà de rompre avec Puisieux ; sinon, il ne pourrait obtenir l’amitié de Condé.527
Refuser aurait signifié l’hostilité de Condé, ce qui se voit dans le fait que Condé menace
Bassompierre de le ruiner ensemble avec Puisieux.528 Bassompierre met alors secrètement le
roi au courant des plans de Condé et il réussit à convaincre le roi que le prince et ses alliés
veulent faire du roi leur marionnette. Là-dessus, il revient vers l’abbé Rousselay et lui
explique qu’il refuse de choisir entre l’amitié de Condé et celle de ses autres amis. Cependant,
dans la logique d’un dilemme de l’amitié, le refus du choix est synonyme de rejet : même si
Bassompierre ne rompt pas de lui-même avec Condé, il doit s’attendre à ce que ce dernier
rompe alors avec lui, comme il l’avait annoncé auparavant. Néanmoins Bassompierre obtient
une victoire momentanée sur Condé car le roi, sur le conseil de Bassompierre, ne choisit pas
comme garde des sceaux le candidat de Condé, Aligre, mais Caumartin.529
526
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 413.
527
Ibid., p. 471, où Rousselay explique à Bassompierre : « Enfin il [sc. Condé] m’a dit qu’il vous avoit
offert son amitié tout entière, pourvu que vous voulussiez quitter celle de M. de Puisieux, et m’a dit
que ayez à vous en résoudre toute cette journée, parce que, celle-ci passée, il ne vous recevra plus. »
528
Ibid., p. 471f.
529
Ibid., p. 473-476.
210
Le Grand Condé déclenche lui aussi une fois une situation semblable quand il demande
directement aux Frondeurs quel camp ils choisiraient dans le cas d’un conflit entre lui et le
duc d’Orléans. Leur porte-parole, Bellièvre, essaie de contourner le dilemme en disant qu’un
tel conflit est impensable, puisque Condé et Orléans sont « parens si proches ». Condé insiste,
mais les autres Frondeurs se rallient à la réponse de Bellièvre, car ils ne veulent pas choquer
le duc d’Orléans. Là-dessus, Condé rompt sa relation avec eux : « il se raccommoda
publiquement avec le cardinal Mazarin […] et sans autres formalités il rompit avec eux. »530
On voit ici aussi que ce n’est qu’avec la rupture avec les Frondeurs qu’il devient possible pour
Condé de se réconcilier avec Mazarin ; Condé lui-même avait donc été pris dans un dilemme
de l’amitié.
Les dilemmes de l’amitié peuvent aussi survenir quand une amitié ordonnée par un patron ou
par un monarque est incompatible avec des amitiés déjà existantes ; ceci est le cas lorsque la
reine ordonne à La Rochefoucauld de commencer une amitié avec le duc de Beaufort. : « Elle
souhaita même que je fusse ami du duc de Beaufort et que je me déclarasse pour lui contre le
maréchal de la Meilleraye, bien qu’il fût des amis de mon père et le mien. »531 Tout comme
les monarques ordonnent que de nouvelles amitiés soient nouées, ils peuvent tout aussi bien
ordonner la fin d’amitiés existantes. C’est par exemple le cas quand la reine, pressée par
Mazarin, ordonne à La Rochefoucauld de rompre l’amitié avec Madame de Chevreuse. Il est
intéressant de voir lesquelles sont les raisons qu’elle avance pour cette décision : ce serait
pour elle une preuve de l’amitié de La Rochefoucauld, même et surtout s’il faisait abstraction
du rang de la reine.532 Une rupture ordonnée par un souverain peut donc aussi être considérée
comme un dilemme, à savoir comme un dilemme entre l’amitié du souverain et celle de
l’autre ami. Bien sûr, il est beaucoup plus difficile de choisir dans ce cas, car préférer l’autre
ami sur le souverain impliquerait ou la disgrâce ou la décision de se révolter.
530
Marie d’Orléans, duchesse de Nemours, Mémoires, in Joseph-François Michaud/ Jean-Joseph-
François Poujoulat, eds., Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit.,
tome 2/9, Paris, 1838, p. 607-660, ici p. 627.
531
François de La Rochefoucauld, Mémoires, op. cit., p. 72.
532
Ibid., p. 83f: « étant assurée de la fidélité et de l’amitié que j’avais toujours eues pour elle, je ne
devais pas lui en refuser une marque qu’elle devait attendre de moi comme mon amie, quand même je
ne considérais pas sa dignité et son pouvoir. » - La Rochefoucauld essaye de se soustraire à ce
dilemme en expliquant qu’il serait prêt à rompre cette amitié pour faire plaisir à la reine, mais qu’il ne
le ferait pas si c’était seulement à la demande de Mazarin ; cela a pour conséquence que Mazarin
essaye désormais de faire tomber La Rochefoucauld en disgrâce.
211
Il existe aussi des situations qui sont une sorte de renversement du dilemme d’amitié. Tandis
que lors d’un dilemme, deux amitiés s’excluent réciproquement, le cas inverse se présente
lorsque la rupture d’une amitié a pour conséquence la rupture d’autres amitiés. Bassompierre
relate un tel cas survenu en 1626. Les nobles Louvigny et Candale se disputent « pour
quelques amourettes ». Là-dessus, les nobles Chalais et Bouteville prient Bassompierre de
réprimander Louvigny, ce qu’il fait ; ces nobles ainsi que d’autres nobles préviennent
Louvigny de ne pas continuer à se disputer avec Candale, s’il ne veut pas les perdre en tant
qu’amis parce qu’ils ont envers Candale des « obligations particulières. » Louvigny continue
la dispute, « et lors tous ceux qu’il pensoit ses amis le quittèrent pour s’aller offrir à M. de
Candale ».533
Amitié et inimitié
La rupture de l’amitié renvoie déjà à l’inimitié. Elle n’est pas le sujet de la présente étude,
mais elle doit être évoquée en tant que contraire de l’amitié.534 Au contraire des conceptions
sur l’amitié romantiques et actuelles, l’amitié et l’inimitié sont considérées à l’époque
moderne comme deux phénomènes dont la structure est très semblable et qui différent
seulement, pour ainsi dire, par leur signe positif ou négatif. Dans la théorie, à cette époque,
l’amitié et l’inimitié sont considérées comme deux relations qui peuvent facilement être
transformées l’une en l’autre, et elles le sont aussi dans la pratique sociale. C’est pourquoi La
Bruyère conseille de ne jamais perdre de vue la perdre de vue la possibilité qu’une relation
avec une autre personne peut se transformer en son contraire : « Vivre avec ses ennemis
comme s’ils devaient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient
devenir nos ennemis, n’est ni selon la nature de la haine ni selon les règles de l’amitié : ce
n’est point une maxime morale, mais politique. »535
533
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XXI, p. 55. Ŕ Louvigny se venge en
dévoilant le contenu de négociations secrètes entreprises par Monsieur, ce qui a pour conséquence,
entre autres, l’arrestation de Chalais.
534
Pour l’inimitié dans la France moderne cf. Stuart Carroll, Blood and Violence in Early Modern
France, op. cit..
535
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., p. 198.
212
A quelques détails près, l’inimitié fonctionne Ŕ en tant que contraire de l’amitié Ŕ selon les
mêmes règles que cette dernière.536 Tout comme l’amitié, on peut aussi déclarer l’inimitié de
façon explicite : Bassompierre note que M. de Bellegarde « s’étoit déclaré ennemi de M. le
cardinal ».537 Elle peut être jurée, ce qu’on retrouve dans l’expression de l’« ennemi juré ».538
Elle peut aussi, comme l’amitié, perdurer sur plusieurs générations. Le duc d’Epernon est
ainsi l’ennemi de l’auteur de mémoires Beauvais-Nangis, parce qu’il était déjà l’ennemi de
son père.539
Les contemporains considèrent donc que l’amitié et l’inimitié peuvent être transformées l’une
en l’autre sans transition. Quand la Princesse Palatine est en pourparlers avec Condé en 1651,
une parmi les conditions qu’elle pose est que Condé ne s’oppose pas au retour de Mazarin ;
néanmoins, il doit être libre « d’être son ami ou son ennemi », selon le comportement de
Mazarin.540 L’idée d’une distance neutre que Condé pourrait prendre vis-à-vis du cardinal
n’est donc même pas évoquée ; l’amitié et l’inimitié sont des choix binaires, tertium non
datur. L’amitié et l’inimitié entre deux personnes peuvent alterner plusieurs fois dans des laps
de temps très rapprochés, et théoriquement cela peut se répéter aussi souvent que l’on veut. La
Rochefoucauld peut ainsi écrire qu’il a été témoin des plus importantes actions du duc de
Beaufort, « souvent comme son ami, et souvent comme son ennemi. »541
L’observateur actuel peut trouver que le passage direct d’une amitié rompue en une inimitié
est insolite, mais le cas inverse est encore plus insolite. Quand la reine ordonne la mise en
liberté de Condé, Mazarin accourt pour le voir et pour lui expliquer qu’il est toujours d’avis
d’avoir été en droit de l’arrêter. Là-dessus, il lui offre son amitié tout en lui disant
explicitement qu’un refus ne compromettrait en rien sa mise en liberté ; Condé accepte et ils
fêtent leur réconciliation avec un banquet.542
536
Jean-Marie Constant, Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles, op. cit., p. 248. Ŕ Pour
les pratiques de l’amitié qui correspondent à celles mentionnées ici pour l’inimitié cf. infra, Pratiques
de l’amitié.
537
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XXI, p. 268.
538
A titre d‘exemple, on peut citer La Vieuville qui est un « ennemi juré » de Schomberg, cf. ibid.,
tome XX, p. 498.
539
Jean-Marie Constant, « L’amitié : le moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la
première moitié du XVIIe siècle », op. cit., p. 597.
540
François de La Rochefoucauld, Mémoires, op. cit., p. 141f.
541
Ibid., p. 71.
542
Ibid., p. 136f.
213
La logique de l’obligation veut qu’un service rendu à un ennemi oblige ce dernier selon le
code d’honneur nobiliaire à commuer l’inimitié en amitié, et non pas dans une quelconque
sorte d’indifférence, de neutralité ou de simple connaissance. Beauvais-Nangis rapporte
l’histoire de M. de Villequier : le père de Beauvais-Nangis l’aide à traverser un pont branlant,
bien que Villequier lui ait fait une fois un « mauvais office » : « Le Roy lui fait grand accueil
et tesmoignage d’estime, car il sçavoit et toute la compagnie le mauvais office que l’autre luy
avoit rendu, il n’y avoit pas long-temps, et néanmoings M. de Villequier ressentit tellement
l’obligation que depuys il fut fort son amy. »543
Il est presque inutile de mentionner que dans les conjonctures de la politique de la cour, il est
d’usage d’éveiller des conflits dans les amitiés des autres pour que ces relations se brisent, au
sens d’une stratégie de divide et impera. La Rochefoucauld est par exemple persuadé que la
Reine voulait rendre Condé suspect aux yeux de ses amis, afin de l’isoler des Frondeurs.544
Amitiés dangereuses
Dans la conception moderne tout comme dans la conception actuelle, le mauvais ami est celui
qui abuse de la confiance de l’autre ;545 ce danger réside donc au sein de l’amitié. A côté de
cela, il existe cependant à l’époque moderne aussi des discours qui décrivent l’amitié ellemême comme une chose dangereuse. On peut identifier deux arguments. Premièrement,
l’amitié devient suspecte parce que les conspirations et les révoltes se servent de sa
sémantique ; on peut alors la soupçonner de représenter un danger politique. Conclure des
amitiés implique certes, d’une part, qu’on acquiert un capital social ;546 mais d’autre part,
l’amitié peut aussi devenir un risque pour la position de pouvoir qu’on détient, voire même
pour la vie et l’intégrité corporelle : il n’y a pas que des liaisons dangereuses, il existe aussi
543
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 9f.
544
François de La Rochefoucauld, Mémoires, op. cit., p. 141.
545
Un problème fondamental de la confiance est que celui à qui on fait confiance peut en abuser; cette
problématique est analysée dans le livre de Niklas Luhmann sur la confiance, qui est une contribution
fondamentale sur ce sujet : Niklas Luhmann, Vertrauen. Ein Mechanismus der Reduktion sozialer
Komplexität, op. cit.
546
Pour la notion du capital social dans le contexte de la théorie bourdieusienne des différentes sortes
de capital cf. Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, 1979, p. 133, traduit
en allemand comme idem, Die feinen Unterschiede. Kritik der gesellschaftlichen Urteilskraft,
Stuttgart, 1987, ici p. 204.
214
des amitiés dangereuses. Deuxièmement, l’amitié côtoie aussi l’homosexualité, ce qui
représente un risque. Il y a donc une démarcation floue entre l’amitié et une pratique interdite
qui est considérée comme danger moral.
Images négatives de l’amitié
La question du favori nous a déjà fait entrevoir l’image négative de l’amitié. Malgré la
tradition dominante du discours sur l’amitié qui, depuis Aristote, base l’amitié sur la vertu, il
y a aussi un contrepoint qui accompagne ces discussions et qui souligne le côté sombre de
l’amitié. Aristote lui-même mentionne déjà la possibilité qu’une amitié puisse être une
alliance dont la fin est de commettre un crime ensemble Ŕ même si, bien sûr, il ne considère
pas une telle relation comme une vraie amitié : « C’est ce qui fait que l’amitié des gens de rien
est mauvaise (instables comme ils ne peuvent mettre en commun que leurs vices, et ils
deviennent mauvais en s’assimilant les uns aux autres), tandis que l’amitié des honnêtes gens
est honnête et s’accroît au fur et à mesure qu’ils se fréquentent. »547
La conspiration est la face sombre des ligues nobiliaires qui ont pour but l’autodéfense ;548
une fois qu’on est « conjuré » (car c’est avec des serments que de telles alliances sont
scellées), on peut employer ces alliances contre le monarque ou du moins contre un parti
adverse auquel on peut reprocher un abus de pouvoir. De là à fomenter une révolte, il n’y a
qu’un petit pas.549
Un autre topos est celui de la formation de cliques. C’est l’idée qu’un groupe d’amis
s’implante au centre du pouvoir afin de détourner les ressources de la communauté à leur
propre avantage. Cette idée est souvent évoquée en rapport avec le topos du mauvais
547
Aristote, Éthique à Nicomaque, ed. René Antoine Gauthier/Jean Yves Jolif, op. cit., p. 275 ;
Aristoteles, Nikomachische Ethik, ed. Franz Dirlmeier, op. cit., p. 270.
548
Pour l’amitié en tant que facteur dans les conspirations cf. Jean-Marie Constant, « L’amitié : le
moteur de la mobilisation politique dans la noblesse de la première moitié du XVIIe siècle », op. cit.,
p. 597-600. Pour les conspirations Klaus Malettke, Opposition und Konspiration unter Ludwig XIV.
Studien zu Kritik und Widerstand gegen System und Politik des französischen Königs während der
ersten Hälfte seiner persönlichen Regierung, Gœttingue, 1976 (Veröffentlichungen des Max-PlanckInstituts für Geschichte 49) ; Yves-Marie Bercé, ed., Complots et conjurations dans l’Europe
moderne, Rome, 1996 (Collection de l'Ecole Française de Rome 220).
549
Cf. infra, amitié et révolte.
215
conseiller (evil counsellor).550 Quand de telles cliques ont prise sur le souverain, la révolte
n’est pas seulement légitime, elle est un devoir. Du point de vue de Condé et des Frondeurs,
Mazarin est le mauvais conseiller par excellence.
Depuis l’Antiquité, la vraie amitié est vue comme quelque chose d’utile pour la communauté,
alors que la fausse amitié lui est nocive ; on construit donc une opposition entre vrai/altruiste
et faux/égoïste. Le topos de l’amitié en tant qu’alliance dont le but est de servir ensemble le
bien public se trouve aussi dans les ego-documents de certains érudits modernes, comme par
exemple dans les mémoires du président de Thou. Il idéalise ses deux collègues Pithou et
Loysel : « Loysel et Pithou etoient, l’un avocat et l’autre procureur-général de la commission :
Couple d’amis illustre par leur mérite et par leur probité, plus illustre encore par la conformité
550
L’expression date de l’époque moderne même ; elle est attestée dans une lettre que Thomas
Cromwell reçoit de son protégé Stephen Vaughan en novembre 1531: « Who seeth not that he that is
an evil counsellor to a prince is an evil counsellor to a realm? If it be sin to be an evil counsellor to one
man, what abomination, what devilish and horrible sin is it to be an evil counsellor to a prince? », in:
John Sherren. Brewer et al., eds., Letters and Papers, Foreign and Domestic, of the Reign of Henry
VIII, 21 tomes, Londres, 1862-1932, tome V, p. 533, cité d’après Greg Walker, Writing under
Tyranny. English Literature and the Henrician Reformation, Oxford, 2005, p. 8. A propos de ce
passage cf. aussi Geoffrey R. Elton, Reform and Renewal. Thomas Cromwell and the Common Weal,
Cambridge, 1973, p. 41f. Ŕ La lutte contre les mauvais conseillers est, bien sûr, un thème clé des
révoltes de l’époque moderne, qui se réclament du « devoir de révolte » (Arlette Jouanna). Pour les
révoltes cf. Yves-Marie Bercé, Histoire des croquants. Etude des soulèvements populaires au XVIIe
siècle dans le Sud-Ouest de la France, 2 tomes, Paris/Genève, 1974 (Mémoires et documents publiés
par la société de l’Ecole des chartes 22) ; idem, ed., Croquants et Nu-pieds. Les soulèvements paysans
en France du XVIe au XIXe siècle, Paris, 1974 ; idem, Révoltes et révolutions dans l’Europe moderne
(XVIe-XVIIe siècles), Paris, 1980 (Collection SUP : L'historien 40) ; Bernard Barbiche, ed., Pouvoirs,
contestations et comportements dans l’Europe moderne. Mélanges en l’honneur du professeur YvesMarie Bercé, Paris, 2005 (Collection Roland Mousnier 23) ; René Pillorget, Les mouvements
insurrectionnels de Provence entre 1596 et 1715, Paris, 1975 ; Madeleine Foisil, La révolte des Nupieds et les révoltes normandes de 1639, Paris, 1970 (Publications de la faculté des lettres et sciences
humaines de Paris-Sorbonne, Série « Recherches » 57) ; Reynald Abad, « Une première Fronde au
temps de Richelieu ? L’émeute parisienne des 3-4 février 1631 et ses suites », XVIIe Siècle, 218,
janvier-mars 2003, p. 39-70. Ŕ Pour une histoire des conseillers royaux eux-mêmes cf. Orest Ranum,
Richelieu and the Councillors of Louis XIII. A Study of the Secretaries of State and Superintendents of
Finance in the Ministry of Richelieu, 1635-1642, Oxford, 1963.
216
de leur zèle pour le bien public. »551 Ici, le fait de servir le bien public est donc explicitement
mentionné en tant que trait caractéristique de l’amitié. Cela nous amène au problème de la
corruption. Elle peut certes être utilisée en tant que reproche et, par conséquent, aussi mener à
des condamnations, comme le montre le cas de Nicolas Foucquet. Cependant, à l’époque
moderne, ce reproche est moins grave qu’à l’époque contemporaine, car comme Jens Ivo
Engels le fait remarquer, il existe à l’époque moderne plusieurs normes qui sont en
concurrence les unes aux autres et dont on peut toujours choisir une pour essayer de justifier
certaines fautes.552 Et c’est précisément ici que l’amitié entre à nouveau en jeu : il est possible
de rejeter le reproche de corruption en tant qu’abus de l’amitié en répliquant qu’il est un
devoir légitime de veiller à ce que ses amis soient munis des biens matériels dont ils ont
besoin pour bien vivre.
Amitié et intrigue
Si l’amitié chez les courtisans est tellement dangereuse, c’est qu’elle glisse facilement vers
l’intrigue. Il existe un très bon exemple où plusieurs sources associent amitié et complot : il
s’agit du complot de Cinq-Mars en 1642,553 et plus concrètement encore de l’amitié entre
Cinq-Mars et Auguste de Thou.554 De Thou ne soutient pas le projet de complot de son ami
Cinq-Mars mais il le couvre, et cela lui est fatal.555 Il est exécuté ensemble avec Cinq-Mars.
L’historiographe Benjamin Priolo qualifie l’exécution des deux amis de punition pour « leur
amitié pernicieuse » : « Quinque-Martius & Thuanus exitiosae amicitiae poenas luunt ».556 La
Grande Mademoiselle fait remarquer que Richelieu avait aussi voulu intimider tous leurs amis
après leur exécution : « il voulut que tous ceux qui avaient été des amis de ces malheureux et
551
Jacques-Auguste de Thou, Mémoires de Jacques-Auguste de Thou, depuis 1553 jusqu’en 1601, in
Joseph-François Michaud/Jean-Joseph-François Poujoulat, eds., Nouvelle Collection des Mémoires
pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome 1/11, Paris, 1838, p. 265-374., ici p. 297.
552
Jens Ivo Engels, « Politische Korruption in der Moderne », op. cit., p. 324-327.
553
Pour une courte vue d’ensemble de la conjuration cf. Lucien Bély, La France moderne. 1498-1789,
Paris, 5ième éd. 1999, p. 308f. Pour une vue plus complète cf. Jean-Marie Constant, Les conjurateurs.
Le premier libéralisme politique sous Richelieu, Paris, 1987.
554
Le fils aîné du mémorialiste Jacques-Auguste de Thou.
555
Françoise Bertaut dame de Motteville, Mémoires, op. cit., p. 37-39.
556
Benjamin Priolo, Ab excesso Ludovici XIII. de rebus gallicis historiarum libri XII, Utrecht, 1669, p.
7.
217
qui lui faisaient ombrage se sentissent des effets de sa colère.»557 Cela n’a de sens que quand
les amis des comploteurs peuvent faire figure de complices éventuels. La Rochefoucauld luimême doit apprendre lors de la Cabale des Importants que les amis des comploteurs sont
toujours soupçonnés d’être des complices : « Pour mon malheur, j’étais de leurs amis, sans
approuver leur conduite. »558
On trouve chez Bassompierre un exemple qui montre que l’amitié peut très facilement être
soupçonnée d’intrigue ; nous le citons, bien qu’il soit situé un peu avant la période que nous
étudions dans ce travail. Lorsque Bassompierre et Créqui sont en train d’arranger la
réconciliation de Saint-Luc et de La Rochefoucauld, Marie de Médicis et le maréchal d’Ancre
observent la scène par une fenêtre. Ancre dit à la Reine qu’il s’agit sans aucun doute d’une
conjuration Ŕ cela serait clair d’après les gestes ; sinon, on ne pourrait pas expliquer le fait que
des gens qui se voient sans cesse se serrent dans les bras.559 La Reine leur fait donc
« mauvaise mine » à tous les quatre et dit en présence de Bassompierre qu’il existe des gens
« qui se mêloient de faire des ligues contre le service du Roi et le sien », et qu’elle sévira si
elle venait à découvrir quelque chose. Le mot « ligue » renvoie aux unions nobiliaires scellées
par serment. Quand Bassompierre apprend que la Reine l’a accusé de déloyauté, il demande
une audience lors de laquelle la Reine se contente de lui dire qu’elle le fera observer pour se
forger une opinion. C’est seulement quand Bassompierre s’apprête alors à quitter la France
qu’elle cesse toute accusation.560 Du point de vue de la monarchie, l’amitié est donc souvent
suspecte ; après tout, l’épisode décrit ci-dessus ne se base que sur un geste mal interprété qui
est pourtant pris pour un indice d’une conspiration majeure.
La duchesse de Nemours voit aussi des intrigues avant la Fronde condéenne. Quand les
princes se trouvent en prison en 1650, ce sont, d’après elle, leurs liaisons amicales qui
maintiennent leur parti en vie au moyen de complots : « Cependant les princes […] ne
laissèrent pas d’être extrêmement bien servis : leurs amis n’oublièrent rien de tout ce qui leur
557
Mémoires de la Grande Mademoiselle, ed. Bernard Quilliet, op. cit., p. 42.
558
François de La Rochefoucauld, Mémoires, op. cit., p. 76.
559
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 43f: « Alors le marquis, prenant
son temps, lui dit: ‘Pardieu, madame, tout cela est contre nous. Ils font une brigue, et je veux mourir si
Bassompierre ne les assure de messieurs de Rohan, Créqui, de Lesdiguières, et les autres
réciproquement à eux. Il est aisé à juger par leurs gestes. Autrement, à quoi seroient bonnes toutes ces
embrassades à gens qui se voient incessamment ? »
560
Ibid., p. 44-46.
218
pouvoit être utile et Dans la Fronde et dans le parlement, où ils faisoient de grandes
brigues. »561 Dans ce contexte, le terme de « brigue » désigne un complot.
Amitié et révolte
Les observations que nous avons faites à propos de l’intrigue ne peuvent pas être appliquées
telles quelles à la révolte ; car tout comme la conjuration est par définition clandestine, la
révolte est par définition ouverte. Ainsi, les malentendus qui peuvent survenir au sujet de
l’intrigue, comme nous l’avons décrit, sont presque impossibles pour la révolte ; cependant, il
est bien possible de soupçonner quelqu’un d’être un sympathisant de la révolte bien qu’il n’y
participe pas.
C’est un autre rapport de la révolte à l’amitié qui nous semble plus important. La révolte se
sert souvent de la sémantique de l’amitié. Coste interprète l’alliance du parti des princes avec
les Frondeurs en 1650 comme une coalition des amis des princes emprisonnés avec les
rebelles : « Tous les Frondeurs entrérent, dans le même tems, en traité avec les Amis des
Princes. »562
On irait certainement trop loin si l’on prétendait que la Fronde, dans sa description d’ellemême et dans la perception des contemporains, avait été unie exclusivement ou
principalement par l’amitié Ŕ dans la langue de l’analyse, ce sont de toute façon les termes de
la théorie du clientélisme qui entrent en jeu.563 Néanmoins, on rencontre le terme d’amitié
dans la Fronde. Dans la Fronde aussi, il existe des actes d’union, comme par exemple le traité
de Saint-Maur entre Condé et ses alliés : il s’agit de son frère, de sa sœur, des ducs de
Nemours et de La Rochefoucauld et du président Viole.564
Cependant, pour les contemporains, l’amitié peut être une raison possible pour se rallier à une
révolte. Par exemple, la duchesse de Nemours est d’avis que l’amitié est au moins une des
deux raisons qui ont poussé le maréchal de La Mothe à participer à la Fronde ; dans une
561
Marie d’Orléans, duchesse de Nemours, Mémoires, op. cit., p. 636.
562
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 187.
563
Ainsi chez Katia Béguin, Les princes de Condé, op. cit., où (après une première partie sur la
Fronde) les deux autres parties sont intitulées « Les clientèles, un monde presque clos » et « Patronage
princier et absolutisme ».
564
Archives de Chantilly, P XII 11f, Traité conclu entre le prince de Condé, le prince de Conti, la
duchesse de Longueville, le duc de Nemours, le duc de la Rochefoucauld, et le président Viole, 22.
juillet 1651.
219
énumération des Frondeurs et de leurs raisons respectives d’agir, elle déclare : « le maréchal
de La Mothe, par l’amitié qu’il avoit pour M. de Longueville, comme aussi pour se venger de
quatre années de prison où l’avoit détenu la cour. »565
Les amis sont également plus soudés par une révolte commune, et cela tout aussi bien en ce
qui concerne la vie interne de leur relation, dans laquelle la révolte commune est une
expérience et un signe de solidarité, qu’en ce qui concerne le côte externe, car celui qui prend
part à une révolte peut plus difficilement prendre ses distances ou changer de camp qu’à
l’occasion de cabales de cour en temps de paix. Un tel changement n’est certes pas impossible
mais il est bien plus dangereux que le changement d’une faction à l’autre à la cour. Le propre
exemple de Condé montre que même un rebelle gracié doit s’attendre à une période de
quarantaine politique avant de pouvoir continuer sa carrière Ŕ au moins le début des années
1660 représente une telle période pour le prince.
Amitié et homosexualité
Au XVIIe siècle, l’idée de l’amitié a encore de forts liens avec le thème de l’homosexualité.
L’accusation d’une relation homosexuelle entre le prince et son favori est un topos très
classique de diffamation.566 D’une part, l’homosexualité est considéré comme illégitime dans
l’Europe du XVIIe siècle ;567 mais d’autre part, comme nous allons le montrer, les
contemporains jouent aussi avec l’interdit en brisant délibérément ce tabou.
Le comte de Toulongeon écrit un jour un « billet » à Condé, c’est-à-dire une courte lettre dans
laquelle on renonce aux formules de politesse au début et à la fin de la lettre ; déjà avec les
pseudonymes qui sont employés, « le Prince de l’amour à son frère », le texte laisse entendre
565
Marie d’Orléans, duchesse de Nemours, Mémoires, op. cit., p. 617.
566
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 118. L’exemple classique pour des rumeurs
concernant des relations homosexuelles entre un monarque et ses favoris sont les « mignons » d’Henri
III. Pour la dénonciation des mignons d’Henri III cf. Nicolas Le Roux, La faveur du roi, op. cit., p.
266-270, pour les rumeurs sur leur homosexualité ibid., p. 268, pour les pamphlets sur les favoris ibid.,
p. 650-652.
567
Pour l’homosexualité dans l’Europe d’Ancien Régime cf. Alan Bray, The Friend, op. cit., ainsi que
John Boswell, Same-Sex Unions in Premodern Europe, New York, 1994. Pour l’Italie du XVIe siècle,
le sujet a été étudié par Michael Rocke, Forbidden Friendships. Homosexuality and Male Culture in
Renaissance Florence, New York/Oxford, 1996.
220
la connotation homo-érotique ; le fait que l’auteur dit de soi-même qu’il « espère de vous
embrasser la cuisse bien tost » rend cette allusion encore plus drastique.568
Comme plusieurs affaires amoureuses du prince de Condé avec des femmes sont connues
(entre autres avec la célèbre « hétaïre » Ninon de Lenclos), il n’est certainement pas
exclusivement homosexuel. Au contraire, lui et les petits-maîtres ont, chez leurs
contemporains, la réputation de se livrer à des débauches tant hétérosexuelles
qu’homosexuelles.569 On sait que l’époque moderne ne connaît pas encore les concepts
d’ »hétérosexualité » et d’« homosexualité » ; à l’époque moderne, on ne pense pas encore
que l’orientation sexuelle est un attribut permanent de la personne et une partie de son
identité. L’homosexualité passe au contraire comme une action, à savoir et il s’agit d’une
action immorale. En d’autres mots, l’homosexualité est pour l’époque moderne non pas
« être » mais « faire ».570 Si le prince de Condé a vraiment eu des relations homosexuelles, ce
qu’on lui a souvent attribué,571 ou s’il s’agit seulement d’un jeu avec ce qui est défendu et qui
reste sur le plan de la langue est une question qui doit rester ouverte. Ce qui est important
pour notre analyse, ce n’est la question de savoir si certains personnages historiques ont été
homosexuels ou non, mais c’est le lien discursif entre amitié et homosexualité. Ce lien s’avère
aussi délicat parce que la démarcation entre l’amitié si valorisée et l’homosexualité si
condamnée est floue dans la pratique des relations sociales des nobles.572 Le fait de flirter
avec l’interdit se trouve aussi dans les poèmes occasionnels que Condé et La Moussaye
échangent en latin macaronique.573 Voyageant ensemble sur le Rhône en 1643, ils subissent
un orage, et le prince aurait alors donné ce poème à La Moussaye :
568
Archives de Chantilly, P III 438, Le prince de l’amour à son frère, 2 mai 1649.
569
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 119.
570
Ibid. Ŕ Dewald souligne encore le fait que les relations homo-érotiques entre nobles de rang inégal
ont aussi un caractère de relations de pouvoir, ibid., p. 119f.
571
Georges Mongrédien, Le Grand Condé, op. cit., p. 60, et, se référant à Mongrédien, Jonathan
Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 117. Pour l’homosexualité masculine dans la France
d’Ancien Régime cf. aussi Maurice Lever, Les bûchers de Sodome. Histoire des « infâmes », Paris,
1985.
572
Jonathan Dewald, Aristocratic Experience, op. cit., p. 117.
573
Les deux poèmes sont cités par Monmerqué dans la préface de son édition des mémoires de
Coligny-Saligny, Mémoires, op. cit., p. xlix-I; la source indiquée dans cette édition est un manuscrit
qui faisait partie de la collection privée de Monmerqué et que nous n’avons pas pu localiser.
221
Carus amicus Mussaeus !
Ah ! Deus bone ! Quod tempus !
Landerirette,
Imbre sumus perituri,
Landeridi.
La Moussaye lui aurait répondu :
Securae sunt nostrae vitae,
Sumus enim s[odomitae].574
Landerirette,
Igne tantum perituri,
Landeridi.
C’est déjà le fait même qu’on exprime sa propre homosexualité sous forme de poème qui
indique qu’il s’agit ici d’un jeu avec l’interdit et non d’un « coming out ». Le sujet est
d’autant plus apte à la provocation que d’une part, l’homosexualité est en principe passible de
la peine de mort sur le bûcher (à quoi le vers igne tantum perituri fait allusion), mais que
d’autre part cette peine n’est presque plus vraiment infligée depuis le XVIe siècle déjà.575
Il est important de signaler que ce flirt avec l’interdit n’est possible que dans l’homosexualité
masculine. Des relations amoureuses entre femmes ne sont même pas mentionnées dans nos
sources. Le rapport entre amitié et homosexualité est aussi compliqué parce qu’au niveau de
la langue tout comme au niveau de la pratique sociale, le XVIIe siècle trace les limites entre
amitié et homosexualité autrement que ne le fait l’époque contemporaine. Sur le plan de la
langue, la sympathie entre amis est affirmée en utilisant des termes que l´époque
contemporaine qualifierait de trop forts pour des relations platoniques ; sur le plan de la
pratique sociale, nombre de contacts physiques entre amis n’ont encore aucune connotation
érotique, alors qu’au XIXe siècle et pendant une grande partie du XXe siècle, les contacts
physiques qui sont considérés comme légitimes dans la culture de l’élite se limitent à un
574
Avec cette conjecture, nous suivons Bernard Pujo, Le Grand Condé, op. cit., p. 108. Ŕ Au XVIIe
siècle, « sodomita » signifie encore « homosexuel », cf. Jean-Marie Cabasse, article « Vice
ultramontain (définition de la sodomie et répression du) », in François Bluche, ed., Dictionnaire du
Grand Siècle, op. cit., p. 1588f.
575
Jean-Marie Cabasse, article « Vice ultramontain », op. cit., p. 1588f.
222
nombre très réduit de gestes Ŕ chez les hommes, c’est seulement la poignée de mains qui
reste, entre hommes et femmes le baisemain et le fait de se promener bras dessus bras
dessous, à la rigueur et seulement entre femmes la bise sur la joue.576
La dimension sexuée dans les conceptions de l’amitié
Si on veut parler de la dimension sexuée dans les conceptions de l’amitié, on doit alors faire la
différence entre deux dimensions. D’une part il s’agit de se demander si les deux sexes ont
des vues différentes sur l’amitié, c'est-à-dire s’il y a une perspective spécifiquement
masculine et une perspective spécifiquement féminine sur l’amitié ; d’autre part il s’agit de se
demander quels caractéristiques sont attribuées aux deux sexes sous l’aspect de l’amitié, c’està-dire d’analyser les images des deux sexes sous l’aspect de l’amitié.
Il est possible de traiter rapidement le premier aspect : on ne remarque pas de différences
fondamentales dans les points de vue d’auteurs masculins ou féminins concernant l’amitié.
Les topoï utilisés, les attentes qu’on a concernant le comportement des amis sont semblables.
L’imaginaire de l’amitié au XVIIe siècle est le même chez les hommes et chez les femmes.
Tout au plus, la préciosité pourrait passer pour un discours spécifique à l’un des deux sexes,
mais d’une part elle n’est pas uniquement réservée aux femmes et d’autre part, elle est plutôt
une manière rhétorique d’exprimer des idées qu’elle n’est elle-même une idée directrice, et
encore moins une théorie. Ceci ne signifie pas nécessairement pour autant que nous avons
affaire à une sorte de neutralité sexuelle de l’amitié ; il est plus vraisemblable de penser que le
modèle masculin est si dominant que les femmes se mettent au diapason de ce modèle quand
elles concluent des amitiés avec des hommes Ŕ et les ego-documents qui parlent d’amitiés
entre femmes sont rares, dans le corpus de Chantilly on n’en trouve aucun. Si l’on veut
analyser l’amitié entre femmes, il faut donc utiliser d’autres sources, par exemple des sources
littéraires, afin d’essayer d’approcher de façon indirecte l’amitié féminine telle qu’elle a été
pratiquée au quotidien. C’est ce que Marianne Legault a magistralement fait il y a peu de
temps dans son étude sur l’intimité féminine au Grand Siècle.577 Elle démontre qu’il n’existe
aucun modèle philosophique de l’amitié féminine au XVIIe siècle. D’après elle, l’amitié entre
576
Cf. infra, Pratiques de l’amitié.
577
Marianne Legault, Narrations déviantes. L‘intimité entre femmes dans l’imaginaire français du dix-
septième siècle, Québec, 2008.
223
femmes est marginalisée, et l’homosexualité féminine est un tabou.578 En effet, toutes les
allusions grivoises faites sur l’homosexualité qu’on trouve dans les sources ici utilisées se
rapportent toujours à l’homosexualité entre hommes, ce qui étaye la théorie de Marianne
Legault. L’homosexualité masculine devient objet de scandale, alors qu’on passe sous silence
l’homosexualité féminine ; elles sont donc toutes les deux marginalisées, mais elles ne sont
pas marginalisées de la même façon. Le fait que des amitiés entre les sexes existent Ŕ comme
c’est le cas pour les nombreux amis de la Grande Mademoiselle ou pour l’amitié entre BussyRabutin et Mme de Sévigné Ŕ pourrait être dû à la structure de la société de cour. A la
différence des amitiés guerrières du Moyen Âge qui sont basées sur l’aide réciproque des
deux amis pendant le combat, la politique de cour est accessible aux femmes. Le service
militaire et le duel restent d’importants aspects de la masculinité aristocratique. Cependant, à
l’intérieur de la sphère de la cour, où le comportement est réglé selon le cérémonial, l’usage
de la force reste un sujet tabou : la guerre ne se fait qu’en dehors de la cour et le duel est
illégal. Le jeu politique de la cour est certes accessible aux femmes, mais ce sont les hommes
qui en forment le style. On pourrait ici tracer un parallèle avec la domination féminine : tandis
qu’au Moyen Âge, le mari d’une princesse héritière devient roi iure uxoris, l’époque moderne
évide cette institution de plus en plus et la transforme finalement pour créer celle du prince
consort dont la femme est souveraine Ŕ une institution qui ne s’est cependant pas formée en
France où une femme ne peut régner de son propre droit, bien qu’elle puisse gouverner pour
un temps limité si le roi son fils est mineur.579 Une telle transformation du modèle de la
domination monarchique en Europe a certainement été rendue possible par le fait que les
souverains de l’époque moderne ne conduisent plus eux-mêmes leurs troupes à la bataille
comme c’était le cas au Moyen Âge. A la différence du Moyen Âge, la domination féminine
est donc devenue une option à l’époque moderne ; cela ne doit pourtant pas mener à la
conclusion hâtive que ce le modèle de domination n’est plus empreint d’un caractère
masculin. En France, c’est la Loi salique qui exclut toute domination d’une femme de son
propre droit ; et même là où une telle domination est possible, les descendants mâles ont
578
Ibid., p. 1-13. Selon Marianne Legault, cela n’est pourtant pas un trait spécifique du XVIIe siècle
français ; la pensée de ce siècle s’insère d’après elle dans une longue tradition de misogynie qui aurait
marquée la pensée occidentale sur l’amitié des Anciens jusqu’à des philosophes contemporains ; ainsi,
elle cite des passages dans lesquels Friedrich Nietzsche et Gilles Deleuze affirment que les femmes ne
sont pas capables de l’amitié, ibid., p. 2.
579
Pour cette transformation cf. Hans Wolfram von Hentig, Titularkönig und Prinzgemahl. Studien zur
Verfassungsgeschichte von Sonderformen des Königtums, Bonn, 1962.
224
toujours la priorité en tant qu’héritiers. L’institution du monarque reste orientée sur le cas
normal d’un souverain masculin.580 Cela est tout aussi vrai pour le monarque lui-même que
pour les rôles des hommes politiques courtisans qui l’entourent. La plupart des charges à la
cour ne sont accessibles qu’aux hommes et la même chose est valable pour les ordres qui sont
très convoités, comme par exemple pour l’ordre du Saint Esprit dont bien des courtisans
veulent devenir membres. Les femmes qui veulent faire de la politique à la cour doivent donc
adopter des comportements masculins afin d’avoir du succès. Quand la Grande Mademoiselle
fait tirer les canons dans la bataille du Faubourg Saint-Antoine, elle entre dans un rôle
aristocratique et masculin, à savoir celle du commandant militaire. Bien entendu, tout cela ne
veut pas dire pour autant qu’il n’existe pas d’autre modèle d’amitié entre femmes nobles qui
se distingue du modèle de l’amitié politique de cour ; mais comme nous venons de
l’expliquer, on ne peut qu’entrevoir d’autres aspects de l’amitié aristocratique féminine dans
les sources.
A la différence des représentations, il est clair quant aux pratiques qu’elles doivent se
différencier selon les sexes.581 Les rôles attribués aux deux sexes interdisent aux femmes
d’une part l’accès au pouvoir,582 et d’autre part toute forme de violence physique. Mme de
Sévigné joue exactement sur cette différence d’idées identiques et de pratiques différentes
dans une lettre à Bussy-Rabutin qui date de l’année 1668. Bussy-Rabutin l’a offensée en
traçant d’elle un portrait peu flatteur dans son Histoire amoureuse des Gaules et elle le
provoque alors dans un duel métaphorique :
« Levez-vous, Comte, je ne veux point vous tuer à terre ; ou reprenez votre épée pour
recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous donne la vie, et que nous
vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose comme elle s’est passée : c’est tout
ce que je veux. Voilà un procédé assez honnête : vous ne me pouvez plus appeler une
petite brutale. […]
580
Pour la position et le rôle de la reine en France cf. Fanny Cosandey, La reine de France. Symbole et
pouvoir, XVe-XVIIIe siècle, Paris, 2000.
581
Cf. infra, Pratiques de l’amitié.
582
La Rochefoucauld commente cette situation, de façon très misogyne : « Cette triste et fatigante
vanité se trouve d’ordinaire dans les femmes ambitieuses. Comme leur sexe leur ferme tous les
chemins qui mènent à la gloire, elles s’efforcent de se rendre célèbres par la montre d’une inconsolable
affliction. » François de La Rochefoucauld, Maximen und Reflexionen. Französisch und deutsch, ed.
Jürgen von Stackelberg, op. cit., p. 82.
225
Adieu, Comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que vous êtes le plus
brave homme de France, et je conterai notre combat le jour que je parlerai des combats
singuliers. »583
La relation de Mme de Sévigné avec Bussy-Rabutin mène à un autre élément du discours
concernant la dimension sexuée : les amitiés entre les sexes sont considérées comme
possibles. Dans ses lettres, Mme de Sévigné ne désigné pas seulement sa relation avec BussyRabutin comme une relation d’amitié, mais elle assure aussi M. de Pomponne,584 le neveu du
Grand Arnauld, de son amitié,585 et dans des lettres qu’elle lui adresse, elle qualifie Nicolas
Fouquet, à qui on est en train de faire le procès, de « notre pauvre ami ».586
A côté des amitiés masculines et des amitiés entre les sexes, il faut étudier aussi les amitiés
entre femmes. Elles se distinguent des amitiés masculines à plusieurs égards. Dans les amitiés
féminines il manque l’élément de la concurrence directe pour obtenir une charge. Les femmes
ne peuvent pas obtenir la position du favori qui est souvent aussi ministre ; le renvoi au rôle la
maîtresse ne montre qu’un parallèle apparent, car la position de la maîtresse dépend d’autres
considérations que les considérations politiques. A la différence de la position de favori, on ne
peut donc pas y aspirer par stratégie politique et par un procédé systématique. Il est cependant
plus difficile de trouver des énoncés sur les amitiés féminines que sur les deux autres sortes
d’amitié : comme la plupart des ego-documents proviennent d’auteurs masculins, les amitiés
entre hommes et femmes et surtout les amitiés entre femmes ont laissé beaucoup moins de
traces que les amitiés masculines.
Si on considère les images des deux sexes en ce qui concerne l’aspect de l’amitié, on observe
une tension entre les textes théoriques et les ego-documents étudiés ici. Les textes qui
reflètent des normes, comme par exemple l’essai de Montaigne sur l’amitié montrent que le
concept de l’Antiquité selon laquelle la femme est incapable de la vraie amitié continue d’être
affirmé à l’époque moderne ; par contre, on ne trouve aucun indice dans les ego-documents
qui donnerait lieu à croire que des amitiés de cour avec des femmes aient été vues comme des
amitiés de second rang par les hommes en question. Une femme comme la Grande
Mademoiselle est une femme politique de cour et elle agit en tant que telle dans ses amitiés.
Ce n’est pas que dans les amitiés entre femmes ou entre hommes et femmes, le moment
583
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, op. cit., p. 62.
584
Simon Arnauld de Pomponne (1618-1699), fils de Robert Arnauld d’Andilly.
585
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, op. cit., p. 48.
586
Ibid., p. 46.
226
politique manque. Il est vrai que les femmes ne peuvent accéder à la plupart des postes
politiques, militaires et ecclésiastiques (sauf pour être abbesse dans une abbaye), mais d’une
part elles font partie de maisons nobles aux rivalités desquelles elles participent, et d’autre
part elles ont elles-mêmes des amis masculins dont elles veulent faire avancer la carrière.
En outre, jouer avec l’homosexualité est en bien sûr un aspect spécifique à l’un des deux
sexes. Ce point peut présente deux sous-aspects. Premièrement, les hommes ne peuvent pas se
permettre des plaisanteries grossières en présence de dames nobles, car cela contredit les
règles de la bienséance. Le jeu avec ce tabou que représente l’homosexualité masculine doit
donc se limiter à des lettres d’homme à homme. Deuxièmement, on ne trouve nulle part dans
nos sources une quelconque allusion à l’homosexualité féminine, que ce soit de la part
d’auteurs masculins ou féminins. Ici aussi, c’est probablement la bienséance qui peut
expliquer ce résultat : pour les femmes, il n’est pas convenable de faire des remarques
grivoises, et pour les hommes, il n’est pas de bon ton de faire de telles remarques sur les
dames.
Les conceptions de l’amitié connaissent donc une évolution importante entre l’Antiquité et
l’époque moderne. Comme nous l’avons essayé de montrer, la structure sociale de la cour à
l’époque moderne, tout comme les idéaux de la noblesse en tant que groupe social,
influencent la manière de penser l’amitié. Celle-ci est étroitement liée à des concepts de rang
et d’honneur, essentiels, eux, pour la culture nobiliaire. On voit aussi que la société de cour,
monde de la concurrence et de l’intrigue, amène les nobles qui vivent à s’occuper
intensivement du problème des vrais et des faux amis ; la capacité de bien discerner les uns
des autres peut être essentiel pour la carrière d’un courtisan. Mais on voit aussi que l’amitié
elle-même a des côtés sombres : à la cour, le chemin n’est pas loin d’un cercle d’amis à une
conjuration.
Nous avons déjà vu dans ce chapitre que les idées que l’on fait sur l’amitié sont liées à des
concepts précis, comme l’honneur, et donc à un vocabulaire utilisé par les contemporains, à
des mots précis du langage du Grand Siècle. Si l’on veut comprendre le rôle de l’amitié au
sein de la culture des courtisans, on ne peut pas se passer de l’analyse du vocabulaire qu’ils
utilisent dans leurs relations amicales, et de leur manière de parler à leurs amis. C’est cette
problématique que nous allons examiner dans le prochain chapitre.
227
II.3. Langages de l’amitié
Tout au long de ce chapitre sera analysé le langage de l’amitié nobiliaire moderne. Après
l’analyse dans le chapitre précédent du monde des imaginaires évoqués, prévalent désormais
le vocabulaire concret et la rhétorique de l’amitié. Le langage constitue la jonction entre les
représentations et les pratiques de l’amitié : il est d’une part à l’oral et à l’écrit l’instrument
qui permet d’exprimer les représentations, mais en tant qu’acte de communication (pour le
dire en terminologie linguistique : en tant qu’acte de langage) il constitue également une
partie des pratiques.587
Le langage de l’amitié ne se limite pas à l’utilisation des mots « ami » et « amitié » ; bien plus
encore toute une série de mots de vocabulaire et d’expressions est venue s’y rattacher. Ceuxci seront présentés dans un premier temps. Un sous-chapitre sera entièrement consacré aux
signes linguistiques de renforcement de l’amitié – comme précédemment indiqué, les nobles
modernes insistent souvent sur l’intensité de l’amitié, ce qui explique un vocabulaire riche
dans ce domaine. Dans la deuxième partie du chapitre, sera traitée l’utilisation du langage,
donc les pratiques linguistiques, avant que ne soient développées dans le chapitre suivant, les
pratiques non verbales qui sont les rituels et les gestes.
Au préalable, notons que tout comme c’est le cas pour les conceptions de l’amitié, aucune
différence entre hommes et femmes ne peut être constatée au niveau du langage. Dans les
mémoires et les lettres il existe une rhétorique de l’amitié, pas de rhétoriques séparées pour
les amitiés entre hommes ou femmes.
Les verbes de l’amitié : que faire dans et avec l’amitié?
Une série de verbes décrivant la fondation et l’arrangement de l’amitié est liée aux termes de
l’amitié et de l’ami. Le début de l’amitié peut être décrit avec l’expression « acquérir l’amitié
587
Pour la théorie des actes de langage cf. John L. Austin, How to do things with words. The William
James lectures delivered at Harvard University in 1955, Cambridge, Massachusetts, 1962, traduit en
français comme idem, Quand dire, c’est faire, Paris, 1970, et en allemand comme idem, Zur Theorie
der Sprechakte, Stuttgart, 2ième éd. 2005, et John R. Searle, Speech acts. An essay in the philosophy of
language, Cambridge, 1969, traduit en français comme idem, Les actes de langage. Essai de
philosophie du langage, Paris, 1972, et en allemand comme idem, Sprechakte. Ein
sprachphilosophischer Essay, Francfort-sur-le-Main, 5ième éd. 1992.
228
de quelqu‘un » ;588 on trouve également l’expression « gagner l’amitié de quelqu’un ».589
L’amitié est donc considérée comme quelque chose qui peut être acquis ; sans vouloir
surinterpréter ce constat, cette expression semble être un indice supplémentaire qui souligne le
fait que dans la conception aristocratique de l’amitié, il ne s’agisse pas d’âmes-sœurs qui se
rencontrent comme pour Montaigne, mais de promesses de loyauté. La parenté des âmes,
donc la ressemblance des caractères, peut difficilement être considérée comme quelque chose
qui peut être acquis, ce qui est tout à fait possible pour la loyauté et la fidélité.
Le fait de commencer une relation amicale avec quelqu’un, qui est quelquefois décrit
explicitement dans les ego-documents,590 se désigne avec l’expression « se lier d’amitié avec
quelqu’un » ; ainsi, Gourville raconte qu’il ne s’est lié d’amitié avec personne lorsqu’il est
arrivé à Bruxelles mais qu’il a attendu « jusqu'à ce que j'eusse bien connu les personnes avec
qui je voudrais me lier d'amitié, pour, dans la suite, n'être pas obligé d'en changer. »591 La
simple sémantique du mot nous indique que les hommes conceptualisent l’amitié et la
décrivent comme étant un lien, un lien social car il s’agit du substantif correspondant au verbe
« lier ». Étant donné qu’on réclame parfois explicitement l’amitié d’une personne, il existe
l’expression « demander l’amitié de quelqu’un ».592
Une fois l’amitié acquise, elle doit-être entretenue. « Cultivez vos amis, soyez homme de
foi », conseille Boileau à celui qui souhaite faire de la poésie.593 Boileau n’est certes pas
noble, mais son public l’est ; par conséquent cette déclaration peut être considérée comme une
expression de la culture de cour, car l’auteur de l’ « art poétique » s’oriente sur les normes de
la société de cour. Que Boileau allie l’entretien d’une amitié au fait de tenir une promesse,
renvoie à nouveau aux conceptions de véritables amis décrites dans le dernier chapitre.
Pareillement, l’expression « pratiquer des amis »594 qui de même que « cultiver » souligne
l’aspect de la continuité de fréquentations entre amis, est très courant. Le fait de « cultiver »
des amitiés indique que l’amitié se manifeste par des interactions ; ceci conteste également le
« parce que c’était lui, parce que c’était moi » de Montaigne. Dans une telle conception, il
n’est pas nécessaire de cultiver l’amitié pour la préserver d’un déclin imminent, mais la
588
Ainsi par exemple Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 236.
589
Ainsi par exemple Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 335.
590
Cf. infra, Pratiques de l‘amitié.
591
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 151.
592
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., p. 231.
593
Nicolas Boileau, « Art poétique », op. cit., IV, p. 122.
594
Ainsi par exemple Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 165f.
229
persistance de l’amitié résulte de la complémentarité des deux amis liés par un amour
inconditionnel.
Il existe pareillement l’expression « témoigner de l’amitié » ;595 de même dans ce cas il faut
considérer le risque de pousser trop loin l’interprétation, mais l’expression semble néanmoins
indiquer que l’amitié est considérée comme un phénomène qui est visible – ceci est également
un argument défendant une amitié qui n’est pas en premier lieu un sentiment dans un monde
intérieur clos.
Finalement, l’expression « faire des amitiés » est essentielle.596 Comme évoqué dans le
premier chapitre, « amitié » au pluriel signifie la plupart du temps « compliments » ;
l’expression évoquée décrit donc le fait de faire des compliments, ou respectivement – lorsque
les amitiés sont transmises par une tierce personne – de transmettre des salutations.
Substantifs de l’amitié
L’amitié apparait souvent dans le contexte d’autres substantifs abstraits qui décrivent des
relations proches. Ceci ne signifie pas que tous ces termes correspondent à un synonyme du
mot « amitié ». Ils marquent plutôt le champ sémantique des relations proches dans lequel
s’inscrit la notion d’amitié.
Chez Gourville on retrouve les notions de « confiance » et de « familiarités ». En 1669,
Gourville est en mission diplomatique en Espagne. Le marquis d’Aytona, majordome de la
reine, montre de l’amitié pour Gourville : « [il] me témoigna beaucoup d’amitié et de
confiance » ; comme Gourville voit qu’il a gagné la confiance d’Aytona, il commence à
négocier avec lui : « Me voyant dans ses bonnes grâces et, si j'ose dire, familiarités, j'entrai
avec lui sur les sommes immenses que les Pays-Bas avaient coûté à l'Espagne. » 597 Gourville
lui propose, sans succès il est vrai, un échange des Pays-Bas espagnols contre le Roussillon.
Les « familiarités » dans le sens de « confidentialités » sont étroitement liées à la
« confiance » : il s’agit de transmettre des informations qu’on ne confierait pas à un inconnu,
à quelqu’un sous le sceau du secret. Les deux termes montrent que la confiance constitue un
élément important de l’amitié. À l’époque moderne cette confiance ne signifie pas confier ses
propres sentiments à un ami, mais compter sur un ami afin qu’il n’abuse pas des informations
qu’on lui a divulguées. Il s’agit donc d’une confiance qui, dans le sens de Niklas Luhmann,
595
Ainsi par exemple Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 199.
596
Ainsi par exemple Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 194.
597
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 185.
230
repose sur une « prestation anticipée risquée ».598 Dans ce discours sur l’amitié, la rhétorique
de la confiance ne désigne donc aucunement le dévouement inconditionnel à un ami, telle que
la propage Schleiermacher ultérieurement : « Dés que je m’approprie du nouveau, que
j’approfondie ici et là ma culture ou que je gagne en indépendance : je cours l’annoncer à mon
ami en paroles et en actes, afin qu’il partage ma joie, et qu’il prenne conscience de la
croissance de ma vie intérieure, et qu’il gagne ainsi, lui aussi ? J’aime mon ami tel que je
m’aime moi-même : dès que je remarque quelque chose pour moi, je le lui offre. »599 Or
contrairement à Montaigne, Schleiermacher défend le point de vue que l’homme peut avoir
plus qu’un seul ami ; il est cependant difficile d’imaginer que sa notion emphatique de
l’amitié lui permette d’afficher un grand nombre d’amis. Il peut donc bel et bien être
considéré comme un défendeur de la ligne de tradition remontant à Montaigne, qui domine au
XIXe siècle, mais qui, à l’époque moderne, reste encore un contre-projet face au concept
dominant de l’amitié.
Dans les amitiés de cour de l’époque moderne et contrairement à la conception du
romantisme, la confiance repose sur la diffusion ciblée d’informations et sur l’observation de
l’ami ci-après. L’amitié nobiliaire est et reste étroitement liée à la politique : à qui on fait
confiance et ce que l’on confie à qui peut avoir des conséquences sur les deux amis et souvent
même sur des tiers. Schleiermacher qui reprend également ici une figure de pensée de
Montaigne déplore la propagation de ce genre d’amitiés :
« Tous les autres éléments y sont consacrés : la croissance de la possession extérieure
d’avoirs et de savoir, la protection et l’aide contre le destin et la malchance, davantage
de force dans l’alliance pour limiter les autres : ce sont les seuls éléments que
cherchent et trouvent les hommes d’aujourd’hui dans l’amitié, la vie conjugale et la
patrie ; non pas l’aide et le complément de force pour sa propre culture, non pas le
gain d’une nouvelle vie intérieure. »600
Une autre notion dans le langage de l’amitié est la « croyance ». Gourville évoque ce terme en
décrivant sa relation avec Louvois : « Depuis que M. de Louvois m'eut admis à son
commerce, il m'a toujours témoigné de l'amitié et de la confiance, même, si je l'ose dire,
598
Niklas Luhmann, Vertrauen. Ein Mechanismus der Reduktion sozialer Komplexität, op. cit., p. 27.
599
Friedrich Schleiermacher, « Monologen », in idem, Kritische Gesamtausgabe, Première partie,
tome 12, ed. Günter Meckenstock, Berlin, 1995, p. 322-393, ici p. 353.
600
Ibid., p. 364f.
231
beaucoup de croyance sur tout ce que je lui disais ; et cela a duré jusqu'à sa mort. »601 L’ami
apparaît donc ici comme celui aux paroles de qui l’on croit ; dans la société de cour où des
courtisans répandent souvent de fausses informations dans le contexte d’intrigues, ceci est une
grande preuve de confiance.
Dans le langage de l’amitié nobiliaire moderne, le lecteur actuel est étonné de trouver des
mots réservés aujourd’hui à l’amour. À noter tout particulièrement la notion de « tendresse ».
Ainsi, Condé termine une lettre à Guitaut de la sorte : « Croyez que je ne vous abandonnerai
jamais et que vous n'aurez jamais lieu de douter de ma tendresse et de mon amitié. »602 Ceci
peut-être interprété de la manière suivante : au XVIIe siècle, les vocabulaires respectifs de
l’amitié et de l’amour n’étaient pas encore aussi rigoureusement dissociés comparativement à
l’époque contemporaine.603 S’ajoute un autre aspect qui concerne particulièrement le langage
du Grand Siècle, à savoir la préciosité.604 Au-delà des exagérations dont se moque Molière
dans les « Précieuses ridicules », ce mouvement a pour objectif un affinement de la langue
française. Le grossier et l’explicite doivent être remplacés par un langage qui dit les choses de
façon indirecte, par des allusions, des insinuations et des sous-entendus. Cette modération et
atténuation de la langue permet notamment de décrire l’amour comme une amitié dans des
textes précieux ; lorsqu’on parle de « tendre amitié », il s’agit plutôt d’amour que d’amitié.
L’amour conceptualisé en tant que passion sauvage605 est présenté sous la forme d’une amitié
601
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 209.
602
Archives de Chantilly, O I 165, sans date, daté par l’archiviste à la fin de 1662.
603
La recherche médiéviste signale déjà depuis bien longtemps qu’au Moyen Âge, les sémantiques de
l’amitié et de l’amour ne sont pas encore séparées, ainsi que les sémantiques de l’amitié et de la
parenté, bien que ce dernier point varie considérablement d’une langue à l’autre, cf. Gerd Althoff,
Verwandte, Freunde und Getreue, op. cit. ; Klaus van Eickels, « Freundschaft im
(spät)mittelalterlichen Europa. Traditionen, Befunde und Perspektiven », in Klaus Oschema, ed.,
Freundschaft oder ‚amitié‘?, op. cit., p. 23-34, ici p. 23-25; Claudia Garnier, « Politik und
Freundschaft im spätmittelalterlichen Reich », in ibid., p. 35-65, ici p. 55. Le processus de
différenciation de ces sémantiques est en cours à l’époque moderne est n’est pas du tout déjà terminé à
cette époque.
604
Pour la préciosité cf. Roger Lathuillère, La Préciosité. Etude historique et linguistique, tome 1:
Position du problème – les origines, Genève, 1966. René Bray, La préciosité et les précieux. De
Thibaut de Champagne à Jean Giraudoux, Paris, 1948, conçoit la préciosité non pas comme un
mouvement du Grand Siècle, mais comme un phénomène qui se répète et qui se trouve dans
différentes périodes historiques.
605
Cf. Niklas Luhmann, Liebe als Passion. Zur Codierung von Intimität, op. cit., p. 71-96.
232
calme et solide. Ceci n’empêche pas les Précieux de se servir d’un vocabulaire sentimental
pour décrire des amitiés platoniques. Madame de Sévigné par exemple écrit au poète Ménage
à l’occasion de leur réconciliation après une dispute : « [je] me loue si fort de votre tendresse
et de votre amitié, que je veux prendre à tâche désormais d'en dire autant de bien que j'en ai
dit de mal. »606
Dans les exemples cités, on pourrait à première vue être tenté de penser que le mot
« tendresse » désigne une liaison amoureuse, respectivement hétérosexuelle ou homosexuelle.
Les hommes du XVIIe siècle le considèrent différemment ; surtout les Précieux, qui utilisent
un langage particulièrement pudique, n’utiliseraient pas le terme de « tendresse » s’il était trop
explicite. Comme nous venons d’expliquer, dans le langage de la préciosité c’est plutôt le
contraire : les relations érotiques sont décrites comme étant platoniques et non pas l’inverse.
De plus l’époque moderne ne connait pas encore le concept d’identité homosexuelle – par
conséquent elle ne connaît pas non plus celui de l’identité hétérosexuelle. Pour Klaus van
Eickels, l’origine de la dichotomie homosexualité/hétérosexualité remonte au début du XXe
siècle, lorsque les modèles de perception de la psychologie contemporaine seraient apparus en
Europe. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’on s’intéresse aux prédispositions et
préférences d’une personne et non plus aux comportements interdits.607 Dans la période
moderne en revanche, l’homosexualité est considérée comme un comportement vicieux ; en
France, en particulier, elle est désignée, avec un coup de griffe xénophobe contre les Italiens,
comme le « vice ultramontain ».608 Dans cette perspective, l’homosexualité semble être un
mode de comportement qui peut être rejeté par autodiscipline. Dans la conception de l’époque
606
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, op. cit., p. 39f.
607
Klaus van Eickels, « Freundschaft im (spät)mittelalterlichen Europa », op. cit., p. 32f. Le
développement de l’idée selon laquelle un mode de comportement sexuel qui n’obéit pas à la norme
fait partie de la nature de l’homme qui se comporte de cette façon cf. aussi Michel Foucault, Les
anormaux. Cours de Michel Foucault au Collège de France (1974-1975), Paris, 1999, traduit en
allemand comme idem, Die Anormalen. Vorlesungen am Collège de France (1974-1975), Stuttgart,
2003. Pour la relation entre amitié et homosexualité à l’époque moderne Alan Bray, The Friend, op.
cit. ; Katherine O’Donnell/Michael O’Rourke, eds., Love, Sex, Intimacy, and Friendship Between
Men, 1550-1800, Basingstoke, 2003.
608
Par conséquent, le « Dictionnaire du Grand Siècle » ne contient pas d’article intitulé
« homosexualité », mais deux articles sur le « vice ultramontain »: Jean-Marie Carbasse, article « Vice
ultramontain (Définition de la sodomie et répression du) », in François Bluche, ed., Dictionnaire du
Grand Siècle, op. cit., p. 1588f ; François Bluche, article « Vice ultramontain (relativité du) », in ibid.,
p. 1589.
233
moderne, les comportements homosexuels ne signifient pas non plus qu’une personne n’est
pas intéressée par l’autre sexe. Des études récentes ont démontré que dans le domaine de la
sexualité, l’époque moderne utilise des catégories qui sont fondamentalement différentes de
celles utilisées à l’époque contemporaine.609 C’est ainsi que Daniel Juan Gil a fait remarquer
que le concept contemporain de l’intimité n’existait pas encore à l’époque moderne610 - une
conclusion qui peut d’ailleurs être mise en rapport avec le fait que les mots « public » et
« privé » apparaissent comme mots dans les textes analysés ici, mais jamais comme deux
notions contradictoires. Dans ces textes, le contraire de « public » est généralement
« particulier » ; or, ceci pourrait être considéré comme une simple variante de « privé », mais
au mot « particulier » ne se rattache pas tout ce discours relatif à la vie et au domaine privés
qui sont considérés comme des valeurs à défendre à l’époque contemporaine.
Un terme de très grande importance dans les débats de la recherche est la « fidélité ». Dans
son éloge de Condé en tant qu’ami, le père Bergier l’attribue à la relation amicale entre Condé
et le Maréchal de Gramont : « J'estois un jour à Chantilly avec luy [sc. M. le Prince], quand il
apprit que Mr le maréchal de Grammont estoit tout d'un coup tombé malade dangereusement
à la Cour, il partit une heure aprês pour se rendre incessamment auprês d'un amy, dont il avoit
éprouvé la fidélité dans tous les temps de sa vie, bons & mauvais. »611 Le concept doit son
importance en tant que concept analytique à Roland Mousnier ; il a interprété « fidélité »
comme l’expression de liens fidèles préservés à vie entre personnes de rang différent.612 En
analysant les concepts de Mousnier, il faut prendre en considération la forte pulsion politique
qui a contribué à les façonner : dans le contexte de la Guerre froide, Mousnier critiqua
609
La littérature sur les identités sexuelles et les constructions du sexe et du genre à l’époque moderne
est désormais très vaste ; citons, à titre d’exemple : Martin Dinges, ed., Hausväter, Priester, Kastraten.
Zur Konstruktion von Männlichkeit in Spätmittelalter und Früher Neuzeit, Gœttingue, 1998; Wolfgang
Schmale, Geschichte der Männlichkeit in Europa (1450-2000), Cologne/Weimar/Vienne, 2003. Pour
le cas anglais cf. Alexandra Shepard, Meanings of Manhood in Early Modern England, Oxford, 2003.
610
Daniel Juan Gil, Before Intimacy. Asocial Sexuality in Early Modern England,
Minneapolis/Londres, 2006.
611
François Bergier, De morte Ludovici Borbonii, op. cit., p. 260-273.
612
Roland Mousnier, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789, op. cit.,
tome I: Société et Etat, p. 85-93. La discussion de recherche qui a suivi les thèses de Mousnier est
expliquée et commentée dans Ariane Boltanski, Les ducs de Nevers et l’Etat royal, op. cit., p. 174177.
234
l’historien soviétique Boris Porsnev613 qui, sans surprises, décrivait l’histoire de la France
moderne comme une histoire de la lutte des classes ; une telle conception souligne la
solidarité entre personnes « égales » et les antagonismes entre « haut » et « bas ». Mousnier
insiste en revanche sur les liens de fidélité précisément entre personnes hiérarchiquement
inégales, qu’il radicalise en utilisant le terme de « don de soi » : le subordonné se dévoue
pleinement à son maitre et défend dès lors ses intérêts, voire même, si nécessaire, à son propre
désavantage. L’opposition de deux sortes de liens hiérarchiques faite par Mousnier fut
particulièrement controversée : pour lui la « fidélité » basée sur la loyauté s’oppose au
« clientélisme » animé par des intérêts. Les connaissances acquises grâce à la recherche sur le
clientélisme au sujet d’éléments stratégiques importants dans les relations interpersonnelles614
ont fortement relativisé les théories de Mousnier. Les critiqueurs de Mousnier lui ont reproché
à raison de prendre la rhétorique des hommes au pied de la lettre et de conclure à partir du
discours à la pratique sociale.615 D’après eux, son choix de méthode de fonder ses analyses sur
des traités modernes et non sur le comportement des acteurs l’a conduit à des conclusions
erronées.616
Les résultats du « tournant linguistique » permettent de transcender l’alternative binaire entre
la représentation « sincère » de sentiments et la dissimulation de fausses intentions :
reconnaître que le langage forme une partie des phénomènes qu’il décrit, remplace l’idée plus
ancienne de la représentation par le langage ; selon cette conception traditionnelle, les
sentiments contenus dans un monde intérieur fermé sont présentés au monde extérieur par le
langage, et cela soit correctement, soit de manière fausse.
Si la « fidélité » est ainsi reconnue comme étant un élément de la rhétorique affective de
l’amitié, cela ne signifie pas pour autant que le terme n’est qu’un simple ornement. Peu
importe ce qui se passe à l’intérieur du locuteur : une personne qui utilise un vocabulaire
affectif émet ainsi des messages de loyauté sur lesquels le destinataire va pouvoir juger son
comportement ultérieur. Promettre fidélité et ne pas être là lorsque l’autre a besoin d’aide est
risqué pour la propre réputation.617 S’il n’existait aucune relation entre les paroles et les actes
613
Cf. Boris Fedorovic Porsnev, Les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, op. cit.
614
Cf. surtout Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and Clients in Seventeenth-Century France, op.
cit.; Wolfgang Reinhard, Freunde und Kreaturen, op. cit.
615
Arthur L. Herman, « The Language of Fidelity in Early Modern France », op. cit., p. 3.
616
Kristen B. Neuschel, Word of Honor, op. cit., p. 10.
617
Ainsi l’argument chez Arthur L. Herman, « The Language of Fidelity in Early Modern France »,
op. cit., d’après qui cependant l’ensemble de la rhétorique affective n’est qu’un jeu de langage.
235
des acteurs, cette forme de communication s’effondrerait d’ailleurs rapidement : on ne se
donnerait guère la peine d’écrire des lettres qui ne signifient rien – ou du moins on n’y
répondrait pas. L’énorme activité de correspondance des nobles modernes s’oppose à une telle
interprétation. Même si on fait abstraction des correspondances qu’on pourrait qualifier de
« correspondances d’affaires » (lorsque Condé par exemple correspond avec son intendant au
sujet de sa situation financière) et de ceux qu’on pourrait qualifier de « correspondances
officielles » (lorsque Condé discute d’affaires militaires avec d’autres officiers), il reste
suffisamment de courriers dont la valeur informative est manifestement faible, qui servent
principalement à entretenir des relations. Dans un cas extrême leur fonction pourrait être
désignée comme ce qui est appelé en linguistique la fonction « phatique » de la
communication :618 on communique pour ne pas interrompre le fil de la discussion – dans
notre cas, pour maintenir la relation. Des recherches linguistiques ont souligné que le « small
talk » et ses équivalents, donc des formes de communication sans échange d’informations
pertinentes, ont une fonction importante dans le maintien et le renfort des relations
humaines.619
De plus, le terme de « fidélité » est intéressant au niveau de l’histoire des idées : il exprime
l’importance de la loyauté dans la description de soi-même en tant qu’ami. Après tout, les
normes que transporte la rhétorique sont tout aussi importantes lorsqu’elles ne sont pas
respectées, car ce n’est que lorsqu’une norme est définie qu’une infraction apparait clairement
comme telle.
Un autre mot-clé du langage de l’amitié est « affection ». Au sujet de ce terme, il faut
d’emblée préciser qu’il serait extrêmement difficile d’un point de vue méthodologique de
618
D‘après Roman Jakobson, la fonction phatique est une des six fonctions de la langue (référentielle,
expressive, poétique, conative, phatique et méta-linguistique), cf. Roman Jakobson, « Linguistics and
Poetics », in Thomas A. Sebeok, ed., Style in Language, New York/Londres, 1960, p. 350-377, ici p.
355f.– Jakobson a, à son tour, repris de le terme de « fonction phatique » de Bronislaw Malinowski,
« The problem of meaning in primitive languages », in Charles K. Ogden/Ivor A. Richards, eds., The
Meaning of Meaning, New York/Londres, 10ième éd. 1960, p. 296-336, ici p. 315.
619
Cett idée a été exprimée de façon particulièrement pointue par Samuel I. Hayakawa, Language in
Thought and Action, Londres, 2ième éd. 1965, p. 81: « Try to live a whole day without any presymbolic
uses of language, restricting yourself solely to (a) specific statements of fact which contribute to the
hearer’s information; (b) specific requests for needed information or services. This exercise is
recommended only to those whose devotion to science and the experimental method is greater than
their desire to keep their friends. »
236
déduire l’état d’âme d’un acteur d’une prétendue affection. Plus que « fidélité »,
l’ « affection » renvoie à des sentiments, et non pas seulement à des convictions. Le
changement d’approche des scientifiques évoqué ci-dessus, de la fonction représentative du
langage vers son potentiel de structurer la réalité et de participer à la former, ne signifie
absolument pas que la vie intérieure des acteurs devient pour autant transparente ; à première
vue, on pourrait penser cela, car un argument envisageable serait qu’avec une telle conception
du langage, les sentiments ne sont pas situés derrière le langage, mais qu’ils transparaissent
ouvertement en lui. La supposition d’une plus grande transparence est pourtant erronée,
l’inverse est exact : seul un « moi dans le texte » est visible, saisissable et compréhensible,
donc la stylisation des auteurs face à leurs lecteurs, qu’ils soient contemporains ou qu’ils
appartiennent aux générations suivantes. Certes, le postmodernisme radical fait erreur quand il
en conclut hâtivement qu’un « moi derrière le texte » n’est pas seulement insaisissable pour
l’historien, mais tout à fait inexistant ; il y a toujours un auteur qui fait face à son propre texte
et qui n’en est pas absorbé. Mais les historiens n’ont pas la possibilité de comparer le point de
vue que décrit l’auteur dans le texte à celui qu’il éprouve « réellement ». Qui plus est, il faut
tenir compte du fait que l’auteur ne domine pas souverainement son texte : des éléments liés à
son époque et à l’inconscient, des détails qu’il dévoile sans s’en rendre compte entrent dans
son texte malgré lui. Dans ces conditions, il faut renoncer à voir le processus de présentation
de soi de l’auteur et de son auto-stylisation dans des schémas binaires : qu’il donne des
informations ou les retienne, qu’il dise la vérité ou mente. La relation de l’auteur à son texte a
bien plus de facettes, mais reste donc inaccessible pour l’historien. Contrairement à des cas où
il s’agit par exemple de définir la date d’un évènement, la méthode de contraster les sources
de différents auteurs échoue quand il s’agit d’analyser les déclarations que quelqu’un fait au
sujet de l’état de lui-même, de sa propre identité, de son « soi ». Nous n’allons pas définir ici
si les méthodes de l’histoire psychologique pourraient servir dans ce cas en révélant des
incohérences et en tirant des conclusions au sujet de processus inconscients, mais cela semble
cependant invraisemblable : car même une approche psychologique doit faire face à la réalité
fondamentale que les acteurs historiques ne peuvent être approchés et saisis que par
l’intermédiaire de leurs sources. Même la conception de Norbert Elias ne peut pas résoudre le
problème de fond. Il insiste sur le rôle de la socialisation de l’individu. Il faut bien avouer
qu’on peut ainsi tirer des conclusions sur les valeurs, les visions du monde et les normes qui
ont influencé la manière d’agir d’un personnage historique ; mais l’expérience personnelle de
l’auteur reste toujours inaccessible. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas pour les historiens
des générations suivantes, mais également pour les contemporains, et ce indépendamment du
237
processus de civilisation postulé par Elias. Les humains n’ont jamais pu observer les pensées
de l’autre. Par conséquent, il faut également rejeter le postulat d’Elias qu’une séparation entre
monde intérieur et extérieur d’une personne n’apparait que lorsque, dans le processus de
civilisation, des contraintes sociales permettent de moins en moins de vivre ses sentiments
personnels spontanés en agissant.620 Les contemporains disposent cependant d’une aide
importante à la compréhension dont ne profite pas l’historien : lorsqu’ils reçoivent un
courrier, ils connaissent la plupart du temps personnellement l’auteur, en particulier dans le
petit monde de la noblesse de cour. Il leur reste donc l’expérience comme outil pour estimer
ce qu’il faut penser des déclarations des autres – même si cette expérience est elle-même
contrecarrée par l’art de la dissimulation cultivé tout particulièrement dans la noblesse de
cour. Contrairement à l’historien, ils ne connaissent donc pas seulement le « moi dans le
texte », mais souvent la personne naturelle qui a écrit le texte – ce qui ne veut pourtant pas
dire qu’ils connaissent également le « moi derrière le texte », les « véritables » motifs.
Le terme « affection » aide à illustrer un trait de caractère supplémentaire du langage de
l’amitié, qui rend plus difficile l’analyse des « véritables » sensations des acteurs, à savoir le
caractère conventionnel d’une multitude de leurs termes. Le caractère conventionnel du terme
« affection » vaut particulièrement pour les lettres dont le langage est soumis aux règles de la
politesse ; dans un texte narratif se posent d’autres problèmes, ici la présentation de soi et
l’auto-stylisation de l’auteur plus que la convention linguistique apparaît comme
avertissement majeur de prendre au pied de la lettre les paroles d’« affection ».
Dans les lettres, on remarque particulièrement que l’adjectif « affectionné » fait partie de
certaines formules de politesse que des personnes de rang supérieur envoient à des
destinataires occupant une place bien moins importante dans la hiérarchie sociale. L’auteur de
manuels épistolaires Jean Puget de la Serre affirme explicitement que la formule « Vôtre trés
humble & trés affectionné serviteur » vaut pour des destinataires qui se situent plus bas dans
la hiérarchie sociale que l’auteur de la lettre.621
620
Cf. Norbert Elias, Über den Prozeß der Zivilisation. Soziogenetische und psychogenetische
Untersuchungen, op. cit., tome 1 : Wandlungen des Verhaltens in den weltlichen Oberschichten des
Abendlandes, Francfort-sur-le-Main, 3ième éd. 1976, p. 66.
621
Jean Puget de La Serre, Le secrétaire à la mode. Augmenté d'une Instruction d'écrire des Lettres, cy
devant non imprimée. Avec un receil de Lettres Morales des plus beaux esprits de ce temps. Plus le
devis d'un Cavalier & d'une Damoiselle. Ensemble de nouveaux Complimens de la Langue Françoise,
lesquels n'ont eté encor vûs, Rouen, 1693, p. 34f. Sur Puget de La Serre cf. Jacques Chupeau, « Puget
238
Ceci se vérifie dans les correspondances de courtisans nobles qui nous sont parvenus. Le
comte de Bussy-Rabutin reçoit des lettres du cardinal Mazarin622 et du duc d’Epernon623
s’achevant par la formule « votre très-affectionné serviteur ». Tous les deux sont évidemment
d’un rang beaucoup plus élevé que le comte. Cette formule diffère donc de la formule « votre
très-humble et très-obéissant serviteur » reconnue comme étant la formule de politesse finale
standard d’une lettre.624 On peut doublement démontrer le caractère conventionnel du langage
dans ce cas. Premièrement dans les deux formules, on retrouve le terme de « serviteur » ; il
semble exprimer une soumission – c’est réellement le cas lorsqu’il est utilisé dans des textes
narratifs ; si un noble de bas ou moyen rang se décrit comme étant le serviteur d’un prince ou
d’un duc, alors le terme désigne – exprimé en catégories étiques – une relation clientélaire.
Dans le langage des lettres, par contre, se désigner comme un serviteur correspond à une
tournure rhétorique dans laquelle on s’abaisse soi-même vis-à-vis du destinataire. Mais cet
abaissement n’est en revanche qu’une apparence, car les différents adjectifs rattachés au
substantif « serviteur » codent la différence de rang entre l’émetteur et le destinataire, sans
aborder le sujet. C’est ici qu’entre en jeu le deuxième aspect du langage conventionnel :
« affectionné » s’avère être un mot de code pour « supérieur » et n’a donc rien à voir avec
l’intensité de la relation. Il est également intéressant de relever dans ce cas que le terme de
« serviteur » ne s’intègre pas à un système dans lequel on s’abaisserait soi-même et on
élèverait l’autre, dans lequel une personne de même rang se placerait en dessous et un
supérieur se présenterait à niveau égal. Nous retrouvons plutôt un système dans lequel tout
émetteur est le « serviteur » du destinataire – et dans lequel la différence de rang est
immédiatement rétablie sur un deuxième niveau codé. Le seul qui n’y participe d’ailleurs pas
est le roi ; les correspondances royales se terminent par la formule « que Dieu vous prenne,
Monsieur, en sa très-sainte garde » ou des variantes similaires ; c’est ainsi par exemple que se
termine une lettre de Louis XIV à Bussy-Rabutin : « Sur ce, je prierai Dieu qu'il vous ait,
monsieur de Bussy-Rabutin, en sa sainte garde ».625 C’est donc aussi au niveau du langage
codé de la correspondance que le roi est élevé par-dessus la noblesse : il est le seul qui ne
s’abaisse jamais lui-même vis-à-vis du destinataire. Il est intéressant de noter qu’il ne s’élève
de La Serre et l’esthétique épistolaire : les avatars du ‘Secrétaire de la cour’ », Cahiers de
l’association internationale des études françaises, 39, 1987, p. 111-126.
622
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 237. – La lettre date du 14. février 1652.
623
Ibid., p. 240. – La lettre date du 21 février 1652.
624
Nathanael Adam, Le secrétaire françois, Paris, 1615, p. 15.
625
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 236.
239
pas non plus lui-même, ne se décrit pas par exemple comme « votre maître », mais qu’il
change complètement de registre : il sollicite la protection de Dieu pour le destinataire de la
lettre.
Les différences de rang ne sont donc exprimées qu’à l’aide d’un code ; ainsi le texte est
compatible, du moins dans son sens littéral, avec l’idéal de l’humilité chrétienne qui se
manifeste dans la formule biblique : « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque
s’abaissera sera élevé. »626
Dans les textes narratifs, le substantif « affection » apparait régulièrement en rapport avec le
mot « amitié ». Gourville emploie les deux mots d’une manière qui ressemble réellement à un
hendiadys. Il propose au duc de Hanovre de devenir catholique ; de cette façon, il pourrait,
affirme Gourville, obtenir peut-être la dignité électorale. Le duc refuse : « Il lui [sc. le prince
de Furstenberg, que Gourville a appelé] dit que la proposition lui paraissait belle et bonne,
mais qu'il la regardait seulement comme une marque de l'affection et de l'amitié que j'avais
pour lui, parce qu'il voulait mourir dans sa religion. »627
Dans les textes narratifs aussi, on retrouve le lien entre le terme « affection » et les relations
hiérarchiques. Il apparaît par exemple dans un passage où Bussy-Rabutin s’étend sur la
manière par laquelle Guitaut est devenu le favori de Condé. Après avoir brièvement résumé la
biographie de Guitaut, il explique que Guitaut, en tant que Gascon, avait frayé avec le
maréchal de Gramont : « celui-ci lui rendit de bons offices auprès du prince qui, le trouvant à
son gré, prit de l'affection pour lui et fit sa fortune. » 628 Il rapporte que lui-même avait gagné
la sympathie de Conti – celui-ci est non seulement de rang plus élevé, mais également son
supérieur car il commande la campagne vers la Catalogne à laquelle participe Bussy-Rabutin
en tant qu’officier. Bussy écrit à son sujet : « il avoit de la bonté et de la tendresse pour ses
amis, et comme il étoit persuadé que je l'aimois fort il m'honoroit d'une affection trèsparticulière. »629 De même que pour l’amitié, le fait de pouvoir « honorer » quelqu’un de son
affection reste surprenant. Tout d’abord cette formulation exprime certainement une
différence de rang – on peut « respecter », « admirer », « honorer » une personne de rang
supérieur, mais difficilement l’honorer de quelque chose. Par ailleurs et de même que pour
l’amitié, l’idée qu’il s’agisse dans l’affection moins de l’état des sentiments dans le monde
intérieur d’une personne, que des sensations indissociablement liées à des normes qui
626
Mt 23,12; Lc 18,14.
627
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 254.
628
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 159f.
629
Ibid., p. 358.
240
influencent la manière d’agir, joue probablement un rôle important dans ce cas – la
sentimentalité sans loyauté est une conception étrange dans l’univers de la société de cour. Or
honorer une personne constitue un acte qui ne peut que difficilement être guidé par autre
chose que la raison. Il serait difficile de dire « il m’honorait de sa passion ». L’affection dont
il est question ici semble être une estime acquise par le mérite et la loyauté, donc quelque
chose de profondément raisonnable, et non pas une passion irrationnelle qui frappe les
humains en dépit des objections de la raison.
Mais l’ « affection » implique également un moment de bienveillance du plus puissant à
l’égard du plus faible. Ceci peut être démontré à l’aide de l’exemple de l’« affection » que les
adultes ressentent à l’égard des enfants. La Grande Mademoiselle décrit comment elle a
ressenti étant petite fille l’« affection » de sa grand-mère Marie de Médicis ; en raison de la
différence de deux générations entre elles et de la différence de rang entre reine et princesse, il
ne s’agit pas d’une relation d’égal à égal :
« La reine, ma grand-mère, Marie de Médicis, m'aimait extrêmement et témoignait, à
tout ce que j'ai ouï dire, beaucoup plus de tendresse pour moi qu'elle n'avait jamais fait
pour ses propres enfants ; et comme Monsieur en avait toujours été le plus chéri, cette
considération, jointe à l'estime et à l'affection qu'elle avait eues pour ma mère, fait
qu'on ne doit pas s'étonner de l'amitié qu'elle avait pour moi. »630
L’amitié de la grand-mère pour sa petite-fille est donc expliquée ici comme une conséquence
de la « tendresse » qu’elle éprouve pour son fils et de l’ « estime » et de l’ « affection »
qu’elle éprouve pour sa belle-fille.
Plus bas dans l’hiérarchie sociale se situe la relation de Nicolas Goulas et de son enseignant
Richer qu’il rencontre au collège et au sujet duquel il note : « Il me prist en affection dès qu'il
me vist ».631 Ces exemples ne permettent pas d’affirmer que le terme « affection » code
systématiquement des relations hiérarchiques ; mais ils nous signalent que c’est une
possibilité.
Ce terme peut également être utilisé pour décrire des relations dans lesquelles on ne constate
aucun rapport de soumission entre les deux partenaires. Tavannes prend ainsi note au sujet de
Mazarin qui s’est exilé à la suite de la libération des princes en 1651 : « L'Electeur de
630
Mémoires de la Grande Mademoiselle, op. cit., p. 26.
631
Nicolas Goulas, Mémoires, op. cit., p. 73.
241
Cologne lui envoya pour lors des assurances de son affection, qui le firent résoudre à se retirer
auprès de lui. »632
Finalement, il existe aussi des passages qui traitent de l’ « affection » des serviteurs à l’égard
de leurs maîtres. Goulas parle d’un gentilhomme qui est son propre ami ; celui-ci a convaincu
Gaston d’Orléans que l’ensemble de son entourage le soutenait dans le seul but de préserver
ses propres intérêts. Goulas juge que c’est « bien inconsideré ou bien meschant d'empoisonner
ainsi l'esprit des princes contre leurs serviteurs et les persuader que, tout ce qui estoit autour
d'eux cherchant son seul interest, personne n'alloit au leur et les servoit par affection. » 633
On retrouve une observation intéressante au sujet de l’ « affection » chez la Bruyère. Il
s’interroge – avec le manque d’espoir propre aux moralistes – sur le fait que les compliments
soient utilisés sans « affection » ; selon lui, il n’est cependant pas conseillé de s’en passer, car
ils représentent du moins l’image d’une véritable amitié – que les humains, comme il insinue,
ne sont généralement pas capables d’entretenir et à laquelle, par conséquent, la plupart ne
croient pas :
« Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme dans un
magasin, et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements :
bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient reçues sans
reconnaissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre ; parce que du moins elles
sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les hommes
ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus
entre eux, de se contenter des apparences. »634
Les mêmes réflexions méthodiques que pour le terme « affection » s’appliquent au terme de
« sentiment » au singulier comme au pluriel. Cette expression se doit également d’être
reconnue dans sa conventionalité.
Encore aujourd’hui les personnes font part de « sentiments respectueux » et de « sentiments
distingués » dans les formules de politesse de lettres formelles françaises – mais ces formules
sont le plus souvent employées pour des personnes que l’auteur n’a encore jamais rencontrées
personnellement. Ces formules témoignent d’un respect pour le destinataire ; dans ce cas le
terme « sentiments » a une fonction purement conventionnelle. Ces formules peuvent donc
632
Jacques de Saulx comte de Tavannes, Mémoires, op. cit., p. 96.
633
Nicolas Goulas, Mémoires, op. cit., p. 244f.
634
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., p. 284f.
242
même être considérées comme un vestige de la culture de correspondance écrite de l’époque
moderne.635
Dans les textes narratifs, le terme de « sentiments » est plus complexe. Il enveloppe ici de
nombreuses attitudes et humeurs mais également des intentions. Gourville rapporte comment
Condé, de retour de son exil, le convoque au début de 1660 au sujet de la question délicate du
comportement, à l’avenir, de Condé vis-à-vis de Mazarin. Celui-ci a remporté le combat de
force entre eux : Condé est un rebelle gracié, Mazarin le premier ministre de Louis XIV.
Condé essaye donc de se lier d’amitié avec Mazarin ; Gourville, en tant que messager du
prince, doit rendre visite au cardinal. Condé lui montre clairement qu’il lui fait confiance :
« Après m'avoir beaucoup parlé de tout ce qui le regardait, il me dit qu'il me disait ses
sentiments comme à un homme auquel il se confiait entièrement, comme il l'avait fait
autrefois. »636 Malheureusement Gourville ne précise pas de quels « sentiments » il s’agit.
Vraisemblablement la traduction adéquate serait plutôt « points de vue, projets et intentions »
et non la véritable opinion du prince concernant le cardinal. Car Gourville évoque que Condé
lui avait parlé de « l'amitié qu'il me disait être commencée entre lui et Monsieur le Cardinal ».
Or, l’histoire de la rivalité entre le prince et le cardinal est longue, elle remonte en réalité à la
période peu après les décès de Richelieu et de Louis XIII ; et après tout, Mazarin avait fait
enfermer Condé pendant treize mois par mesure préventive, et celui-ci avait par la suite mené
une guerre civile contre lui. Si on se remémore cet antécédent, l’amitié entre Condé et
Mazarin prouve comme peu d’autres que le concept de l’amitié moderne peut englober des
alliances stratégiques dans lesquelles aucun des deux partenaires ne croit à la sympathie de
l’autre. Est-ce que cette amitié aurait duré? C’est une question hypothétique à laquelle on ne
peut pas répondre : environ un an après la scène décrite, le cardinal décède.
L’utilisation de « sentiment » dans le sens d’« opinion politique » devient encore plus
frappante chez Pierre Coste qui écrit au sujet d’une rencontre de Condé et de ses confidents en
1648 :
« Ce Prince avoit admis à sa confiance deux personnes de qualité & de mérite, qui
avoient des sentiments bien opposés, savoir le duc de Châtillon, & le Maréchal de
635
Il faut noter que dans les dernières années, l’utilisation de ces formules connaît un déclin rapide. En
particulier dans les courriels, elles ne sont presque plus utilisées. C’est peut-être l’influence des
courtes formules anglo-saxonnes qui a favorisé l’adoption de formules plus courtes aussi en français :
« amicalement », « cordialement », « bien cordialement », « bien cordialement à vous ».
636
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 121.
243
Grammont. Le premier lui inspiroit de se déclarer pour le Parlement, ou du moins de
moderer les differends avec toute la neutralité possible ; & l'autre attaché par toutes
sortes d'intérêts à la Cour, employoit ses persuasions pour lui faire prendre son
parti. »637
Mais le terme de « sentiment » peut également signifier de vives émotions. La Grande
Mademoiselle décrit une situation dans laquelle elle est submergée par des sentiments. Son
amie Mademoiselle d’Epernon a pris la décision de ne pas se marier, elle décide plutôt d’aller
dans un couvent. La Grande Mademoiselle ne réussit pas, ni à la faire changer d’avis, ni
même à l’inciter à choisir un couvent à Paris ; à la place, elle choisit un couvent à Bourges. La
Grande Mademoiselle lui rend visite dans ce couvent ; lorsqu’elles se rencontrent, la Grande
Mademoiselle est horrifiée en voyant son amie faire le choix d’être enfermée de son plein
gré :
« Lorsqu'elle fut arrivée, elle m'envoya prier de l'aller voir : j'y allai dans un esprit de
colère et d'une personne outrée d'une violente douleur, et bien résolue de lui témoigner
mon ressentiment sur tous les sujets que j'avais de me plaindre d'elle. Lorsque je la vis,
je ne fus touchée que de tendresse ; et tous les autres sentiments cédèrent si fort à
celui-là qu'il me fut impossible de le lui cacher, puisque mes larmes et l'extrême
douleur que j'avais m'empêchèrent de pouvoir lui parler ; elles ne discontinuèrent pas
pendant deux heures que je fus avec elle, sans pouvoir lui dire une parole.
Elle reçut cela avec la dernière cruauté ; peut-être que les autres trouvèrent cela
fermeté ; l'amitié, que j'avais eue pour elle, fait que je ne la puis nommer autrement.
Elle me plaignait de plaindre ainsi son bonheur et me reprochait que ce n'était pas
l'aimer que d'en user ainsi ; puis elle me fit des sermons qui ne me touchèrent point :
j'en pus profiter ; je m'affligeai seulement. »638
La Grande Mademoiselle souligne qu’elle a compris ultérieurement qu’elle était plus
malheureuse dans le monde que son amie dans le couvent ; c’est plutôt elle qui devrait la
plaindre, et non l’inverse. Certes il faut prendre en compte ici que la scène décrite permet
d’exposer le topos littéraire selon lequel la vita activa qui consiste à s’intégrer dans le monde
extérieur n’est qu’en apparence plus abondante que la vita comtemplativa qui consiste à
637
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 124.
638
Mémoires de la Grande Mademoiselle, op. cit., p. 69.
244
renoncer au monde. Il est intéressant de noter que la Grande Mademoiselle souligne ici la
longévité de leur amitié : « Quant à l'amitié que j'ai pour elle, elle durera autant que ma
vie. »639
Coste qui soupçonne le prince de Conti d’avoir entretenu une relation incestueuse avec sa
sœur, écrit que celui-ci s’était fait griser par ses sentiments :
« Il se laissoit posséder par la duchesse de Longueville sa Sœur, & s'abandonnoit si fort à tous
ses sentiments, qu'on a cru, quoi qu'injustement, qu'il eût pour elle une passion qui passoit les
bornes de la plus violente amitié. »640
Ce qui est intéressant dans cette citation est le fait que l’amitié soit en principe perçue comme
étant modérée, même s’il existe une « violente amitié » presque comparable à une passion et
qui représente donc un cas limite. Niklas Luhmann a relevé qu’au XVIIe siècle en France,
l’amitié est considérée comme étant durable et sereine tandis que l’amour semble passionnel,
mais ne résiste pas à la durée.641
Selon le contexte, le terme du « sentiment » désigne donc d’une part des émotions, qui
peuvent même s’accompagner – comme dans le cas de la Grande Mademoiselle – de réactions
physiques telles que de larmes, et d’autre part des opinions insensibles et intéressées
concernant la situation politique.
Désignations des amis
En plus des substantifs abstraits qui désignent des relations étroites, il y en a d’autres qui
décrivent les personnes concernées et étroitement liées. De même que pour les notions
abstraites, les mots cités ne sont en aucun cas une énumération de synonymes du terme
« ami ». Il faut toutefois rappeler que dans le domaine de l’amitié, on n’a pas affaire à un
système rigide de descriptions de rôles liées les unes aux autres comme c’est le cas pour les
descriptions de liens de parenté qui sont des relations prescrites ou les descriptions de
relations féodales codées juridiquement. Une approche « structuraliste » qui à la manière de
Saussure considèrerait toutes les catégories décrivant des relations sociales comme s’excluant
mutuellement serait vouée à l’échec en raison de ce manque de précision dans les termes
utilisées par les contemporains eux-mêmes : dans une perspective structuraliste, les amis
seraient donc ceux qui ne sont pas parents, les parents ceux qui en raison de leur filiation ne
639
Ibid., p. 70.
640
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 96.
641
Cf. Niklas Luhmann, Liebe als Passion, op. cit., p. 94.
245
pourraient pas être considérés comme des amis. Mais les catégories modernes ne fonctionnent
pas de cette manière. Le chevauchement sémantique des termes évoqués avec « ami » et leur
emploi occasionnel comme synonymes de ce mot se retrouvent dans les sources. Les études
médiévistes ont montré qu’au Moyen Âge, le champ des descriptions des phénomènes amitié,
relations de dépendance hiérarchique, parenté et finalement amour est encore moins
clairement structuré, encore plus flou qu’à l’époque moderne.642 A l’époque moderne, les
descriptions correspondantes commencent à se différencier ; au XVIIe siècle, ce processus est
loin d’être terminé. Ceci apparaît dans le fait qu’ « amitié », comme décrit ci-dessus dans
l’exemple de la Grande Mademoiselle et de sa grand-mère, puisse encore être employé pour
décrire des relations particulièrement proches entre parents ; que le terme puisse être employé
en tant que circonlocution atténuante de l’ « amour » ; et que des relations hiérarchiques
puissent être considérées comme étant des amitiés tant que la distance de rang n’est pas trop
importante. « Parenté », « amour », « fidélité », de plus des concepts liés aux personnes tels
que « maître » et « serviteur » existent parfaitement déjà ; mais l’idée que l’amitié et la
parenté ou l’amitié et la hiérarchie s’excluent mutuellement ne s’est pas encore intégralement
imposée. Avec l’apparition du concept « Amour comme passion » (titre de l’étude influente
de Niklas Luhmann à ce sujet), la distance s’accroît entre l’amitié conceptualisée comme étant
durable, modérée et constante, et l’amour interprété comme une ardeur éphémère qui
s’enflamme et disparaît, mais qui ne peut jamais durer très longtemps ; parallèlement,
cependant, le concept médiéval de la caritas, la charité est toujours actuel, un concept qui ne
dissocie pas fondamentalement l’amitié et l’amour car le terme plus large de l’amour décrit
non seulement l’amour entre un homme et une femme mais il englobe aussi l’amour du
prochain.
Les amis peuvent également être décrits comme « camarades ». Chez Bassompierre on
retrouve un passage où les deux termes sont explicitement employés comme synonymes.
Bassompierre parle à son ami Créqui afin d’arranger une dispute (résultant d’un sentiment de
jalousie à cause d’une femme) entre leurs amis communs Saint-Luc et la Rochefoucauld :
« Nous jugeâmes, M. de Créqui et moi, bienséant d’empêcher cette froideur entre amis et les
nôtres si particuliers. M. de Créqui me dit : ‘Parlez-en de votre côté à votre camarade, et j’en
ferai de même du mien ; et si nous y voyons jour, demain au matin nous les ferons
embrasser.’ »643
642
Klaus van Eickels, « Freundschaft im (spät)mittelalterlichen Europa », op. cit., p. 24.
643
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 43f.
246
Une autre désignation est le « confident ». Dans le contexte de l’amitié, ce terme ne va pas
sans problèmes ; si on considère le théâtre français classique du XVIIe siècle, le rôle de
« confident » revient de manière stéréotypée à des serviteurs, et donc à des personnes qui ne
peuvent pas être considérées comme des amis des protagonistes en raison de leur position
sociale. Ceci explique peut-être pourquoi on retrouve assez rarement le terme pour décrire des
amis nobles. Chez Bussy-Rabutin, on retrouve le terme dans un contexte très déplacé : il fait
de son ami Chavagnac le complice de son aventure amoureuse avec la Comtesse de Moulins,
car il le craint comme rival. Il espère qu’en étant son confident, Chavagnac hésitera à le
duper :
« Mon dessein étoit de le faire mon confident, pour les commodités qu'il me pouvoit
donner de la [sc. la comtesse] voir, et de peur même qu'il ne devînt mon rival ; car
encore que ce ne soit pas toujours un coup sûr, néanmoins l'honneur ou du moins la
honte de paroître infidèles à leurs amis, retient souvent les gens qui ne sont pas encore
fort touchés. »644
Les termes qui décrivent des différences de rang dans les amitiés sont particulièrement
intéressants. Leur analyse peut contribuer à la discussion si la rhétorique de l’amitié est
réellement un moyen pour dissimuler des différences de rang ou non. Dans ce cas, il faut
différencier le fait de parler avec l’ami du fait de parler de l’ami. Effectivement, dans une
conversation avec l’ami, on ne mentionne pas ouvertement la différence de rang dans l’amitié
lorsqu’on utilise le mot amitié. Néanmoins le terme « amitié » ne sert en aucun cas à
dissimuler cette différence de rang qui est en effet exprimée ailleurs, à savoir dans les
formules de politesse codées à la fin de lettres. Mais le mot « amitié » ne fait pas partie de ces
formules de politesse. Cette notion n’est pas non plus exclusivement utilisée « de haut en
bas ». Une lettre de Mazarin à Bussy-Rabutin de 1652 nous servira d’exemple. De par, et de
son rang, et de sa position de pouvoir, le cardinal est supérieur au comte. Cependant dans ses
lettres, le cardinal ne parle pas de son amitié pour le comte, mais de celle que le comte
éprouve pour lui. En pleine Fronde, Bussy-Rabutin lui avait proposé ses services ; le cardinal
répond : « Monsieur, Je vous suis sensiblement obligé des offres que vous avez bien voulu me
faire par la lettre que ce gentilhomme m'a rendue de votre part : ce sont des marques d'amitié
à n'oublier jamais. »645 Il faut avouer que cette lettre est écrite dans les mémoires de Bussy644
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 103.
645
Ibid., p. 221f.
247
Rabutin, elle pourrait donc être falsifiée par lui ; mais s’il essayait ainsi d’invertir les
différences de rang entre lui et le cardinal, cet effort serait ridicule, aucun contemporain ne lui
croirait. De plus, les mémoires sont un outil de présentation de soi, elles nous montrent donc
la façon de laquelle Bussy-Rabutin veut être vu par les autres ; une telle lettre est donc plutôt
insérée pour montrer l’importance du comte, non pas pour manipuler la manière de
représenter les événements. Le fait que tout courtisan soit parfaitement conscient de sa
position dans le système hiérarchique de la cour, et que cette position soit parfaitement
connue à tous les autres courtisans, est un argument puissant contre la thèse de différences de
rang dissimulées ; face à un interlocuteur, on peut renoncer à insister sur la différence, mais
on ne peut pas la maintenir secrète face à des tiers (comme par exemple, les lecteurs de textes
narratifs).
Dans les lettres, l’auto-description comme ami est en revanche réservée aux personnes de
rang supérieur – par conséquent, ce contexte ne permet pas non plus à la terminologie de
l’amitié de dissimuler la différence de rang, elle ne fait que coder cette différence. Cet usage
n’est pas une spécificité de l’époque moderne : Klaus van Eickels a prouvé que dans l’empire
allemand médiéval, le terme « ami » était d’ores et déjà soumis aux mêmes règles
d’utilisation. Dans une relation féodale, le suzerain appelait les vassaux ses amis quand il
s’adressait à eux, tandis qu’eux se devaient de saluer le maître par dominus. Van Eickels a
raison de souligner que le vassal ne pouvait pas se permettre de qualifier son suzerain d’ami
en s’adressant à lui, car cela aurait été une provocation ; celui-ci ne pouvait pourtant pas
traiter le vassal tel un exécutant sans l’humilier.646 Ces réflexions valent aussi pour les amitiés
inégales des nobles modernes. Le terme du « clientélisme » issu du contexte romain
républicain ne doit pas détourner notre point de vue : il risque de cacher le fait que dans le
cadre des normes des contemporains, ces liaisons s’inscrivaient dans la tradition des relations
féodales, même si contrairement à elles, les liaisons n’étaient plus formalisées. Dans les titres
asymétriques, il ne s’agit pas de dissimuler la hiérarchie, mais de respecter l’honneur de
l’autre. Le suzerain, patron ou amicus potentior peut exiger la reconnaissance de sa
supériorité, le vassal, client ou amicus tenuior peut exiger le respect de son autonomie et de sa
liberté de décision.647
Le terme « ami » est en revanche plus flexible dans les textes narratifs ; il peut décrire des
personnes de rang supérieur, égal ou inférieur à l’autre. Dans ces textes où on parle de l’ami et
646
Klaus van Eickels, « Freundschaft im (spät)mittelalterlichen Europa », op. cit., p. 26f.
647
Nous reprenons ici une terminologie de Giovanni Della Casa, qui intitule son traité sur l’amitié
entre inégaux De officiis inter potentiores ac tenuiores amicos.
248
non pas avec lui, la différence de rang est souvent même décrite explicitement. Une personne
peut être décrite comme l’ « ami et serviteur » ou comme le « seigneur et ami » d’une autre
personne. Beauvais-Nangis décrit son amitié avec le duc de Bouillon comme une relation
marquée tout aussi bien par une amitié que par une hiérarchie clairement définie : « Depuys
ce temps, mondit sieur de Bouillon m’a tousjours pris en amitié, et moy je l’ay honoré comme
un des meilleurs seigneurs et amys que j’aye eu. »648 Par la suite, il écrit au sujet du duc de
Montbazon, « que je tenoys en ce temps-là pour un de mes meilleurs seigneurs et amys ».649
Beauvais-Nangis décrit son père comme « amy et serviteur » du duc de Guise.650 La même
flexibilité est a fortiori possible pour la description d’amitiés entre tiers, lorsque l’auteur n’est
pas personnellement concerné.
Ces résultats sont très importants pour le débat sur l’amitié et le rang. Les discussions ont
jusqu’ici eu tendance à soutenir l’hypothèse que le terme amitié sert à dissimuler des
différences de rang dans des relations hiérarchiques et constitue ainsi un pur euphémisme ;
ceci est basé sur la présupposition que l’amitié a toujours été considérée comme une relation
entre personnes égales et qu’elle exclut fondamentalement des relations hiérarchiques entre
amis.651 Si on ne base l’étude que sur des correspondances, on peut en effet avoir une telle
impression, car une personne de rang inférieur se décrit toujours comme « serviteur » dans la
formule de politesse et non pas comme « ami » du destinataire qui est de rang supérieur. Le
648
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 92.
649
Ibid., p. 93f.
650
Ibid., p. 43.
651
Wolfgang Reinhard définit l’amitié comme une relation entre égaux. Il concède certes que la limite
entre amitié et clientélisme n’est pas fixe, mais il insiste qu’il s’agit d’un euphémisme qu’on ne doit
pas comprendre littéralement quand un patron désigne un client comme son ami, cf. Wolfgang
Reinhard, Freunde und Kreaturen, op. cit., p. 38f. Sharon Kettering définit l’amitié comme une
relation symétrique d’échange : « Friends were bound together by mutual respect and affection in a
relationship that was enjoyable and useful but not absolutely necessary to them both. It was a free,
horizontal alliance of equality in what was exchanged. » Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and
Clients, op. cit., p. 14. On pourrait, certes, objecter qu’il s’agit ici d’une égalité des services qui sont
échangés, non pas du statut de ceux qui les échangent ; toujours est-il que dans une société d’Ancien
Régime, il est normal que les hauts aristocrates ont plus de ressources que les petits nobles. Le modèle
de Sharon Kettering limite donc dans la pratique largement l’amitié à des relations entre personnes de
statut plus ou moins égal.
249
fait que la personne de rang supérieur se décrive également comme « serviteur » prête à
première vue à confusion. La distinction réside dans les compléments précis.652
Pendant la période prise en considération ici, le terme « ami » ne fait plus partie de ces
schémas de formules ; « ami » et « serviteur » ne forment donc pas un système
terminologique dans lequel un terme décrit des relations égalitaires et l’autre des relations
hiérarchiques. Vu l’utilisation d’ « ami », les règles changent manifestement au cours du
XVIIe siècle. Au XVIe siècle, « amy » est encore couramment utilisé dans les formules de
politesse à la fin de lettres. Si l’on consulte des manuels épistolaires,653 il apparait clairement
que le terme de l’amitié disparait de ces formules au cours du XVIIe siècle. Dans « Le
secrétaire françois » (1615), Nathanael Adam mentionne encore « amy » dans des formules de
politesse. Le terme apparait dans les formules de politesse de fin de lettres suivantes :
« Vostre affectionné amy à vous servir »
« Vostre affectionné amy »
« Vostre entièrement bon amy à vous servir »
« Vostre entièrement bon amy »
« Vostre meilleur amy »
« Vostre bon amy »654
652
Cf. infra.
653
L’épistolographie moderne et les manuels épistolaires ont fait l’objet de plusieurs études. Il faut
mentionner Janet Gurkin Altman, Epistolarity. Approaches to a Form, Columbus, Ohio, 1982 ; idem,
« The Letter Book as a Literary Institution, 1539-1789. Toward a Cultural History of Published
Correspondences in France », Yale French Studies, 71, 1986 (cahier thématique « Men/Women of
Letters »), p. 17-62. Cf. en outre Maurice Daumas, « Manuels épistolaires et identité sociale (XVIeXVIIe siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 40, 1993, p. 529-556 ; Alain Viala, « La
genèse des formes épistolaires en français et leurs sources latines et européennes. Essai de chronologie
distinctive », Revue de littérature comparée, 218, 1981, p. 168-183 ; Guy Guedet, « Archéologie d’un
genre. Les premiers manuels français d’art épistolaire », in Mélanges sur la littérature de la
Renaissance à la mémoire de V.-L. Saulnier, Genève, 1984, p. 87-98 ; Guy Guedet, L’art de la lettre
humaniste. Textes réunis par Francine Wild, Paris 2004 ; Marc Fumaroli, « A l’origine d’un art
français : la correspondance familière », in idem, La diplomatie de l’esprit : de Montaigne à La
Fontaine, Paris, nouvelle édition augmentée 1998, p. 163-181. En langue allemande cf. Angelika
Ebrecht, ed., Brieftheorie des 18. Jahrhunderts. Texte, Kommentare, Essays, Stuttgart, 1990. En
langue italienne cf. Maria Luisa Doglio, L’arte delle lettere. Idea e pratica della scrittura epistolare
tra Quattro e Seicento, Bologne, 2000.
654
Nathanael Adam, Le secrétaire françois, op. cit., p. 15f.
250
Dans « Le secrétaire à la mode » (1693) de Jean Puget de la Serre,655 « ami » n’apparait plus
dans les formules listées par l’auteur. Dans « Le secrétaire inconnu » (1677) de Barthélémy
Piélat, il n’y a pas de partie explicative ; tous les exemples de lettres cités se terminent par la
formule
standard
stéréotypée
« Vostre
tres-humble,
&
tres-obeïssant
serviteur. »,
respectivement « Vostre tres-humble, & tres-obéissante servante » lorsque l’auteur de la lettre
est une femme. Chez Piélat, lorsqu’une lettre française se termine par une autre formule, il
s’agit alors d’une variante de la formule standard dans laquelle un adjectif est supprimé ou
rajouté ; les lettres en langue étrangère se terminent par des formules qui correspondent plus
ou moins à la traduction littérale de la formule standard française.656 Chez Piélat, le terme
« ami » n’apparait plus non plus dans les formules de politesse à la fin de lettres.
La disparation du terme « ami » dans les formules de politesse va de pair avec la diminution
du nombre de formules utilisées. Certes Adam constate déjà que l’auto-description « treshumble serviteur » est la formule de politesse standard pour terminer une lettre entre
« personnes qualifiées » ; mais il ne cite ensuite pas moins de 26 autres formules de politesse
pour la fin de lettres dont celles citées ci-dessus avec le composant « amy ». Il ne précise pas
par qui, quand et pour qui ces formules peuvent être employées ; on peut en déduire qu’il
existait une certaine liberté de choix les concernant. Puget de la Serre en revanche ne cite plus
que cinq variantes si on ne compte pas les équivalents féminins des formes masculines :
« La Souscription tient le plus bas lieu des Lettres, & écrivant à des Grands se fait en cette
sorte.
Vôtre trés humble & trés-obéissant serviteur. N.
Ou bien
Vôtre trés humble & trés obligé serviteur. N.
A des moindres.
Vôtre trés humble & trés affectionné serviteur.
Ou bien
Vôtre plus humble à [recte « & »?] affectionné serviteur.
655
C’est la date de l’édition qui nous a été accessible à Fribourg-en-Brisgau ; toujours est-il qu’il
existe une édition antérieure du texte datant de 1640. Cela, cependant, n’invertit pas notre chronologie,
Jean Puget de La Serre étant toujours bien postérieur à Nathanael Adam.
656
Barthélémy Piélat, Le secrétaire inconnu. Contenant des lettres sur diverses sortes de matières,
Lyon, 2ième éd. 1677.
251
Et à ceux de basse condition :
Vôtre affectionné à vous faire plaisir.
Si c'est une femme qui écrit, elle mettra.
Vôtre servante, &c. »657
On remarque ici qu’une explication est rattachée à chaque formule pour définir à quel rapport
hiérarchique entre l’auteur et le destinataire elle convient ; seulement une, au plus deux
formules sont disponibles pour chaque cas. La réduction des formules correspond donc à une
systématisation de leur utilisation. Dans le domaine de l’épistolographie, il s’agit
apparemment ici des mêmes tendances qui sont visibles dans d’autres domaines de la langue
française pendant le Siècle classique : depuis la réforme de la langue entreprise par Malherbe
et contrairement au français de la Renaissance, des efforts sont faits pour diminuer des
synonymes « superflus » et obtenir l’équivalence la plus exacte possible entre les mots et les
choses.658 Le but final de cette démarche était une langue sans doublements, sans synonymes
et dans lequel chaque mot correspondrait exactement à une chose et chaque chose
correspondrait exactement à un mot.
On ne peut que supposer les raisons pour lesquelles c’est précisément le terme d’« ami » qui
disparaît du langage protocolaire, et peut-être devrions-nous ne pas pousser trop loin
l’interprétation : si certaines formules disparaissent alors des termes utilisés disparaissent
également, et ceci n’est pas forcément dû à la signification des termes respectifs ; car, comme
cela a été précisé ci-dessus, le langage des formules de politesse code d’autres informations
que celles véhiculées par leur sens littéral. A l’inverse, on peut cependant constater : à partir
du moment où le terme d’« ami » disparait des contextes protocolaires, il devient possible de
le charger de nouvelles significations qui sont plus fortes qu’auparavant. Si on désigne le
destinataire des correspondances comme « ami » non plus parce que c’est la coutume mais
parce que c’est un choix, alors le fait de le désigner comme ami ou non marque une différence
plus importante qu’avant. Le phénomène inverse peut être constaté par exemple dans les
657
Jean Puget de La Serre, Le secrétaire à la mode, op. cit., p. 34f.
658
Pour une interprétation encore plus large du Siècle Classique comme « âge de la représentation »
cf. Michel Foucault, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, 1966,
traduit en allemand comme idem, Die Ordnung der Dinge. Eine Archäologie der
Humanwissenschaften, Francfort-sur-le-Main, 1974.
252
correspondances diplomatiques : Andreas Würgler indique que, par exemple, dans les traités
diplomatiques de la Confédération helvétique d’Ancien Régime, le terme de l’amitié est
tellement courant qu’il ne peut pas servir à classer les partenaires avec qui les Suisses
concluent les traités en éventuels amis et non-amis de la confédération.659
Dans la société de cour française, il n’existe donc pas comme dans le cas du « my honorable
friend » des parlementaires britanniques, un groupe à qui reviendrait la désignation d’ « ami »
indépendamment de la relation entre deux individus concrets. Ceci indique déjà que des
obligations peuvent être reliées au terme ami : si l’amitié n’était qu’une formule de politesse,
le fait d’en déduire une obligation serait absurde.
Un autre point négligé jusqu’à présent dans les débats évoqués est la différenciation entre
trois formes de communication concernant l’amitié. Nous y avons déjà eu recours dans les
passages ci-dessus, mais encore de façon non-systématisée. La différence entre ces formes
devient visible si on prend en compte non seulement des lettres, mais également des textes
narratifs. Dans les lettres, on retrouve essentiellement le fait de parler avec l’ami ; en
revanche, dans les textes narratifs on trouve aussi le fait de parler des propres amis et amitiés
et – en tant que troisième forme de communication – de parler des amis et amitiés des autres.
Les mécanismes de l’abaissement de sa propre position et de l’élévation de l’autre se
retrouvent dans les cas où on parle avec l’ami, cette forme de communication est donc
inadaptée pour répondre à la question de savoir si une amitié peut être hiérarchique ou non.
Les exemples présentés ci-dessus montrent qu’amitié et différence de rang peuvent tout à fait
être liées dans des textes narratifs. Dans la société de cour française, une dissimulation du
rang d’une tierce personne est non seulement impossible dans la pratique, car toutes les
personnes concernées sont informés de la hiérarchie existante, elle est également inutile. Ceci
vaut d’autant plus pour les amitiés qui ne concernent pas l’auteur, mais également pour celles
de l’auteur avec des défunts et a fortiori pour des amitiés entre défunts. Il est impossible de
cacher le fait que le père décédé de Beauvais-Nangis et le duc de Guise n’étaient pas du même
rang ; le fait que leur relation soit présentée comme une amitié entre personnes inégales est un
argument en faveur de l’existence d’une telle conception.
Une autre caractéristique du langage de l’amitié qui le distingue des formes d’aujourd’hui est
l’absence de termes pour ce qu’on pourrait appeler des relations de faible intensité. Ceci inclut
non seulement la neutralité dans des conflits (qui commence, comme le montre Klaus
Oschema, à ne plus être perçue comme une indétermination suspecte seulement vers la fin du
659
Andreas Würgler, « Freunde, amis, amici. Freundschaft in Politik und Diplomatie der
frühneuzeitlichen Eidgenossenschaft », op. cit., p. 192.
253
Moyen Âge),660 mais également la description de relations qui sont marquées surtout par
l’indifférence. La connaissance plus ou moins passagère, une forme de relation très répandue
dans la société actuelle, respectivement une relation quasi-inexistante, n’apparaît pas dans les
ego-documents des nobles. Ceci peut être dû au fait que la cour et la haute noblesse soient des
petits milieux très renfermés dans lesquels des connaissances passagères ne sont guère
envisageables ; mais il est également possible que les réserves traditionnelles au sujet de la
neutralité continuent à influencer la pensée et le comportement des nobles.
Pareillement il n’existe pas d’expressions décrivant des relations purement professionnelles.
Beaucoup de nobles occupent des postes et charges dans la cour, l’armée ou la diplomatie ;
mais dans leurs sources, il n’est pas question de supérieurs, de subordonnés ou de collègues.
Le terme d’employé ne joue pas un rôle non plus, bien que les nombreux serviteurs roturiers
des courtisans soient régulièrement rémunérés, et qu’ils se trouvent ainsi d’un point de vue
économique non pas dans une relation féodale ou clientélaire avec leurs maîtres, mais qu’ils
aient un statut d’employé. Dans ces résultats, on retrouve le manque de séparation entre le
public et le privé : les relations professionnelles fonctionnelles ne sont pas encore
conceptualisées comme étant séparées ou même séparables des relations personnelles de
loyauté.
Signes de renforcement de l’amitié
La rhétorique de l’amitié de la société de cour à l’époque moderne propose toute une série de
possibilités afin de mettre en avant certaines personnes parmi toutes celles qu’on désigne
comme ses amis, grâce à des signes de renforcement – tant dans l’interaction avec l’ami qu’en
parlant de l’ami. Dans la conversation avec l’ami, les signes de renforcement peuvent être
considérés comme faisant partie de la rhétorique hyperbolique décrite ci-dessous ; si un auteur
parle de son ami, ces signes peuvent être interprétés comme l’expression d’amitiés qui ont
subjectivement été vécues comme étant particulièrement proches, tant qu’elles ne sont pas
clairement identifiables comme des éléments stratégiques de la présentation de soi. Ceci est
par exemple le cas dans la préface des mémoires de Nicolas Goulas : en s’adressant à son
neveu à qui sont destinées les mémoires, l’auteur souligne que la lecture en vaut la peine. Un
660
Klaus Oschema, « Auf dem Weg zur Neutralität. Eine neue Kategorie politischen Handelns im
spätmittelalterlichen Frankreich », in idem, ed., Freundschaft oder „amitié“?, op. cit., p. 81-108, ici
surtout p. 91.
254
des arguments qu’il invoque est qu’il a appris par ses amis des secrets politiques venant de
l’entourage du monarque, peut-être même des secrets d’Etat :
« […] mes amis plus intimes ont eu occasion plusieurs fois de negotier avec le Premier
ministre du feu Roy [Mazarin und Ludwig XIII.] et de la Reyne regente et ils se sont
confiez en ma discretion ; ainsi vous lirez dans cet escrit des particularitez de ce qui
s'est traitté et fait en ce Royaume et dehors que peut-estre n'apprendrez-vous point de
l'histoire et que d'honnestes gens seront ravis d'apprendre. »661
Le fait que les « amis plus intimes » ne soient pas nommés ici, est révélateur ; l’intensité de
l’amitié évoquée doit souligner la crédibilité et l’importance des affirmations de Goulas. Il
serait cependant exagéré de considérer chaque description qui insiste sur l’intensité d’une
amitié comme une pure présentation de soi servant à s’enorgueillir du prestige de l’ami ; car
souvent les amis décrits ne sont pas plus illustres que l’auteur lui-même.
L’intensité de l’amitié est subjective. Dans la description d’un de ses séjours à Bruxelles,
Gourville mentionne M. de Monterey, le gouverneur de la ville, « qui m'avait témoigné une
amitié toute particulière dans le temps que j'étais en ce pays-là. » 662 Le complément « toute
particulière » est de toute évidence une accentuation. Il faut certes refuser l’opposition binaire
entre amitié intime et amitié sociale : les deux termes peuvent facilement être pris pour des
faits de la réalité historique, pour des types réels et non pas pour des idéaux-types.663 Ceci ne
signifie évidemment pas que certaines amitiés ne soient pas plus fortes que d’autres dans la
perception des contemporains. Bien évidemment il faut noter que les descriptions de telles
amitiés font partie d’ego-documents. La hiérarchisation des amitiés d’une personne est donc
subjective ; il est fort possible que les amis concernés évaluent différemment l’intensité des
amitiés respectives. Il faut donc rester prudent lorsqu’en partant de l’ego-document d’un
noble qui affirme entretenir une relation particulièrement étroite avec un autre noble, on en
veut tirer des conclusions sur la manière dont l’ami vit cette amitié de son côté. La même
chose vaut pour la manière dont les décisions politiques sont prises : dans ce cas, il faut
effectivement s’attendre à ce que le récit soit émaillé par l’auteur afin d’enjoliver son propre
rôle et qu’ex eventu, le texte dédramatise par exemple des relations entretenues avec des
comploteurs et mette en relief celles avec des personnes devenues importantes par la suite, et
661
Nicolas Goulas, Mémoires, op. cit., p. 35f.
662
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 199.
663
Cf. supra, Sémantique des notions d’ « ami » et d’ « amitié ».
255
qu’il présente ces dernières relations comme plus importantes qu’elles ne l’étaient. Ici,
cependant, ces risques qui se présentent lorsqu’on veut tirer des conclusions concernant la
pratique sociale ne comptent pas ; ce que nous allons discuter ici, ce n’est pas le fait que deux
personnes aient « vraiment » étés des amis très proches, mais qu’il y a dans le discours des
contemporains des possibilités pour nuancer verbalement des amitiés.
En parlant de Foucquet, Gourville mentionne M. de Harlay, « son parent et extrêmement de
ses amis ».664 Ceci se montre de façon concrète lorsque Foucquet vend sa charge de procureur
général à Harlay à un prix préférentiel : il la lui cède pour 1,4 millions de livres, alors qu’un
autre acheteur lui proposait 1,8 millions de livres.665 Une autre expression servant à décrire
une accentuation d’une amitié se retrouve lorsqu’en hiver 1676/77, Gourville, qui voyage en
compagnie de La Rochefoucauld, arrive dans le village de Bâville ; il y rencontre le premier
président Lamoignon de même que ses fils et remarque : « MM. de Lamoignon et de Bâville,
ses fils, étaient de mes plus intimes et plus particuliers amis ».666 De plus, il utilise
l’expression « être fort des amis de quelqu’un ». Pendant la guerre de Hollande, il arrive à
Louvain et note : « j'y trouvai M. de Marcin, qui avait toujours été fort de mes amis ».667
L’expression « ami intime » apparait également dans des mémoires de l’époque, comme dans
l’exemple déjà cité de Goulas. Sans vouloir surinterpréter les termes exacts, il est important
de relever qu’il est question ici de « mes amis plus intimes » et non de « mes amis intimes ».
Les signes d’accentuation de l’amitié semblent en effet décrire une relation plus étroite dans
la catégorie plus large de l’amitié ; les contemporains ne font pas de distinction nette entre les
deux catégories « amitié intime » et « amitié sociale ». Le grand nombre de différents signes
de renforcement et d’accentuation indique – ce qui n’est finalement pas très surprenant - que
l’intensité de l’amitié était considérée comme un continuum allant d’amitiés très superficielles
jusqu’à des amitiés très fortes. Contrairement aux formules de politesse à la fin des lettres, le
langage des signes d’accentuation n’est cependant pas codé ou réglementé ; il serait donc
inutile de vouloir classer les signes d’accentuation dans un système ou de se demander si un
« ami intime » est plus important qu’un « ami particulier » ou non. Dans ce cas, les auteurs
disposaient alors manifestement d’une liberté stylistique, notamment dans les textes narratifs.
Un autre signe d’accentuation est celui du « premier ami ». Coste remarque que la mort de
Gaspard de Coligny dans la bataille de Charenton a beaucoup touché Condé : « le Prince de
664
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 132.
665
Ibid., p. 130-132.
666
Ibid., p. 229.
667
Ibid., p. 215.
256
Condé avec l'Armée à Montreuil, fort touché de la perte du duc de Châtillon, son parent & son
premier Ami. » 668 Ceci pourrait signifier que Coligny était un ami d’enfance de Condé, et de
ce fait son ami de plus longue date, la première personne avec Condé s’était liée d’amitié ;
ceci peut également être interprété comme « meilleur ami ». Les deux interprétations ne
s’excluent pas forcément.
Parfois on retrouve des passages dans des mémoires où les auteurs mentionnent leurs
meilleurs amis. Chez Beauvais-Nangis ont retrouve l’expression « un des meilleurs amys que
j’aye jamais eu ».669 Cependant peu après, il écrit que les seigneurs Souvray et La
Châtaigneraye avaient été « jusques leur mort les meilleurs seigneurs et amys que j’aye
jamays eü », et déjà sur la page suivante il note au sujet du Seigneur de Dunes : « après mes
frères, je n’aymoys personne à l’égal de luy ». Manifestement, tous ces superlatifs ne peuvent
pas signifier de la même façon « le meilleur ami en faisant abstraction des autres ».670 Ils
semblent plutôt être utilisés ici comme des élatifs, dans le sens d’ « un ami extraordinaire ».
Dans la littérature des mémoires, on retrouve encore d’autres signes d’accentuation ; il faut
nommer les « bons amis », 671 « mon cher ami » 672 et « grande amitié ».673
Alors que les exemples cités concernent le fait de parler et d’écrire au sujet de l’ami, il existe
également la communication écrite et orale avec l’ami. Ici aussi, il est d’usage d’utiliser des
signes d’accentuation ; comme précisé, le poids de ce qu’ils dévoilent au sujet de la relation
réelle est bien plus à relativiser dans ce cas que dans des textes narratifs. Néanmoins, ces
signes restent des objets intéressants à analyser, parce qu’ils font partie de la rhétorique de
l’amitié. Madame de Sévigné rassure Bussy-Rabutin dans une lettre : « croyez surtout que je
668
Pierre Coste, Histoire de Louis de Bourbon, op. cit., p. 135.
669
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 91.
670
Ibid., p. 110f.
671
Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, Mémoires d’Estat par Monsieur de Villeroy, conseiller
d’Etat et secrétaire des commandemens des rois Charles IX, Henri III, Henri IV, et de Louys XIII, in
Joseph-François Michaud/ Jean-Joseph-François Poujoulat, eds., Nouvelle Collection des Mémoires
pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome 1/11, Paris, 1838, p. 89-263, par exemple p. 107, p.
110.
672
Mémoires de Madame de La Guette, op. cit., p. 55.
673
Henri de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, Mémoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
Bouillon, 1565-1586, ed. Gustave Baguenault de Puchesse, Paris, 1901, p. 38.
257
suis la plus fidèle amie que vous ayez au monde. »674 Comme dans bien d’autres sources,
l’accentuation est ici exprimée par l’emploi d’un superlatif.
Il existe finalement des formulations dont le statut de signe d’accentuation reste incertain. On
retrouve ici aussi un exemple chez Gourville. Il est rentré d’exil, mais n’a pas encore
officiellement été gracié. Colbert lui conseille de devancer les événements et d’offrir de
l’argent à la couronne : « M. Colbert, de bonne amitié, me disait quelquefois que je ferais bien
de me résoudre à donner quelque somme d'argent au Roi, pour lui fournir un prétexte
d'obtenir de S.M. un arrêt qui me déchargeât de toutes les affaires que j'avais eues ; mais il ne
trouvait pas mauvais que je ne le fisse pas. »675
La formulation « de bonne amitié » ne signifie vraisemblablement pas ici une accentuation de
l’amitié. Si la deuxième partie restrictive de la phrase n’existait pas, elle pourrait même être
interprétée comme un avertissement caché, voire même comme une menace. Elle peut
également vouloir dire qu’ici Colbert conseille Gourville non pas en sa fonction de ministre,
mais en sa qualité d’ami, et elle pourrait exprimer ainsi une différentiation entre deux rôles.
Les termes de parenté dans l’amitié
Indépendamment du fait que l’amitié puisse chevaucher les liens de parenté, il existe aussi la
coutume permettant d’utiliser des termes de parenté entre amis qui ne sont pas parents, ou du
moins pas liés par le degré de parenté que le terme utilisé décrit. Ainsi, entre amis, on peut
réciproquement se désigner comme des frères lorsqu’on s’adresse à l’autre. Bassompierre et
Schomberg s’appellent respectivement « mon frère ».676 Si la différence d’âge entre amis est
grande, on utilise la terminologie des parents et des enfants. Ainsi, la reine polonaise MarieLouise de Gonzague appelle Condé son « frère », et le duc d’Enghien son « fils » lorsqu’elle
leur écrit.677 Montrésor rapporte que l’infante espagnole à Bruxelles est une amie tellement
proche de Gaston d’Orléans qu’elle l’appelle son fils :
674
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, op. cit., p. 40-41.
675
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 211.
676
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 324.
677
Christophe Blanquie, « Entre Courtoisie et révolte. La correspondance de Condé (1648-1659) », op.
cit., p. 431. Les références citées par Blanquie sont tirées de Le Grand Condé et le duc d’Enghien,
Lettres inédites à Marie-Louise de Gonzague, reine de Pologne, sur la cour de Louis XIV (16601667), ed. Emile Magne, op. cit.
258
« Monsieur arriva […] à Bruxelles, et fut descendre au logis du comte de Sallazar,
d’où il vint aussitôt au palais de l’Infante, de laquelle il fut traité avec autant de bonté,
de témoignage d’affection et de tendresse, que s’il eût été son fils, qui étoient les
termes dont elle se servoit ordinairement lorsqu’elle voulait exprimer l’amitié qu’elle
avoit pour lui. »678
On peut aussi explicitement convenir d’utiliser des termes de parenté dans l’amitié. Lors de
son voyage de légation en Espagne, Bassompierre salue le duc d’Ossuna. Après que celui-ci
l’ait régalé trois ou quatre fois, il lui rappelle que lors d’un dîner du banquier Zamet à Paris,
ils avaient « fait alliance ensemble, et promis que je l’appellerois mon père et lui mon fils, et
me pria de continuer de la sorte, comme nous fîmes depuis, sans nulle cérémonie. »679 Il serait
pourtant exagéré de vouloir constater dans cet usage linguistique une « parenté spirituelle »
comme c’est le cas pour une adoption ou un parrainage. Contrairement à l’amitié, il existe des
obligations fixes pour des relations de parenté spirituelle, elles sont formalisées et durent toute
une vie.680 Il est évident que la relation parrain-filleul ne peut se former qu’une seule fois,
qu’elle ne peut pas être dissolue et par conséquent ne peut pas être rétablie après une rupture.
C’est justement le fait qu’une fois conclue, une telle relation devient une relation prescrite qui
lui confère un caractère analogue à celui de la parenté. De plus, il est vrai qu’un parrain peut
avoir plusieurs filleuls. Mais le concile de Trente avait limité le nombre de parrains que peut
avoir un enfant à un parrain et une marraine ;681 et de plus, contrairement à l’amitié il existe
678
Claude de Bourdeille, comte de Montrésor, Mémoires, in Joseph-François Michaud/Jean-Joseph-
François Poujoulat, eds., Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit.,
tome 3/3, Paris, 1838, p. 173-241, ici p. 183.
679
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XX, p. 226f.
680
Cf. Maurice Aymard, « Amitié et convivialité », op. cit., p. 473 ; Julian Pitt-Rivers, « The Kith and
the Kin », op. cit., p. 90, p. 102f. Pour le parrainage cf. maintenant Guido Alfani, Fathers and
Godfathers. Spiritual Kinship in Early Modern Italy, Farnham, 2009. Cf. aussi Anita GuerreauJalabert, « Spiritus et caritas. Le baptême dans la société médiévale », in Françoise HéritierAugé/Elisabeth Copet-Rougier, eds., La parenté spirituelle, Paris et al, 1995, p. 133-203. En langue
allemande, c’est l’étude du médiéviste Bernhard Jussen sur le parrainage et l’adoption dans les
premiers siècles du Moyen Âge qui est centrale pour ce sujet, Bernhard Jussen, Patenschaft und
Adoption im frühen Mittelalter. Künstliche Verwandtschaft als soziale Praxis, Gœttingue, 1991
(Veröffentlichungen des Max-Planck-Instituts für Geschichte 98).
681
Guido Alfani, « Les réseaux de marrainage en Italie du Nord du XVe au XVIIe siècle: coutumes,
évolution, parcours individuels », Histoire, Economie et société, 25/4, 2006, p. 17-44, ici p. 18.
259
ici évidemment la restriction énorme qui consiste à ce qu’on ne peut pas choisir un nouveau
parrain après le baptême, même si son propre parrain décède.
La sémantique de parenté dans l’amitié reste une métaphore, la relation d’amitié n’est pas
assimilée aux liens de parenté biologiques, la relation n’est ni institutionnalisée, ni formalisée.
Les amis que l’on appelle ses frères ne participent pas non plus – comme y est obligé par
exemple le parrain pendant la cérémonie du baptême – à certains rituels dans des rôles bien
définis qui découleraient du fait qu’on les appelle ses frères.682
La pratique de l’utilisation de termes de parenté peut prendre un ton ironique : le comte de
Toulongeon allie cette pratique à un jeu grivois avec des allusions à des comportements
interdits par les bons mœurs – qu’il s’agisse de l’adultère, de la promiscuité ou même de
l’homosexualité – lorsqu’il adresse une lettre à Condé qui porte la suscription « Le prince de
l’amour à son frère ».683
Ceci nous amène à une autre coutume entre amis, à savoir l’utilisation de pseudonymes. Il
peut ici s’agir de noms programmatiques tels que le « prince de l’amour » cité ci-dessus ; mais
la plupart du temps, les pseudonymes sont empruntés à l’Antiquité classique, leur choix
n’étant pas aléatoire mais ayant lui-même un caractère programmatique. Que Condé choisisse
le nom d’ « Alexandre » n’est donc pas une coïncidence. Cette pratique peut tout à fait être
considérée comme une stratégie servant à délimiter la noblesse de cour des hobereaux (un
terme irrespectueux, qui équivaut au terme allemand « Krautjunker »). Ceux qui représentent
la « culture des élites » chargée d’éléments classiques prennent leurs distances vis-à-vis de la
« culture populaire » ou du moins de la culture des personnes n’appartenant pas à l’élite qui a
accès à la cour.684
682
Cf. Julian Pitt-Rivers, « The Kith and the Kin », p. 102f.
683
Archives de Chantilly, P III 438, 2 mai 1649. – Comme la main de Toulongeon est connue par
d’autres lettres écrites par lui, il peut être identifié comme l’auteur de ce texte.
684
Pour la différence entre culture populaire et culture des élites cf. Robert Muchembled, Culture
populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe-XVIIIe siècle). Essai, Paris, 1978. Le
concept de culture populaire a désormais été critiqué; on lui a reproché d’une part de niveller les
différences entre plusieurs élites en construisant une élite homogène, et d’autre part de nier la
participation de ces mêmes élites à la culture populaire. Pour une vue d’ensemble de ces critiques cf.
Peter Burke, Was ist Kulturgeschichte?, op. cit., p. 43-45. Pierre Bourdieu a interprété la préférence
pour certains biens culturels comme des moyens de distinction sociale, cf. Pierre Bourdieu, La
distinction, op. cit. Selon Bourdieu, les membres d’une couche sociale donnée se trouvent sous la
260
Les pratiques du langage dans l’amitié
Le vocabulaire de l’amitié n’est pas un phénomène pouvant être dissocié de son contexte ; il
s’inscrit dans une série de pratiques du langage entre amis qui expriment l’amitié.
Conformément aux deux formes dans lesquelles apparaît le langage, ces pratiques se
répartissent en pratiques verbales et écrites.
Dans la catégorie des pratiques verbales, les compliments constituent probablement la
pratique la plus répandue. Les compliments ne sont certainement pas exclusivement réservés
aux relations conceptualisées comme amicales, mais ils
y sont indispensables.
Conceptuellement ils sont étroitement liés à l’amitié : lorsque Gourville, comme nous l’avons
mentionné ci-dessus, décrit une situation dans laquelle il propose au duc de Hanovre une
conversion au catholicisme, afin que celui-ci obtienne la dignité électorale, il remarque :
« Mme la duchesse, qui sut cela, me fit des compliments et des amitiés sur la bonne volonté
que j'avais, d'une manière qui me fit juger qu'elle aurait volontiers consenti à la proposition, si
Monsieur son mari y était entré. » 685 Dans ce cas, les notions « amitiés et compliments » sont
donc utilisées ensemble.
Dans la société de cour, les compliments sont souvent standardisés. Par conséquent, les
personnes concernées savent que leurs compliments ne sont pas conçus individuellement pour
l’autre personne, mais qu’ils font partie d’un registre de formules. L’« émetteur » tout comme
le « destinataire » est conscient que leurs compliments ne sont pas aussi emphatiques au
niveau du sens que les termes utilisés semblent le décrire. Ils restent néanmoins
indispensables en tant que signes de l’amitié. La Bruyère a résumé cette problématique à
l’essentiel, dans un passage que nous venons déjà de mentionner ci-dessus :
« Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l'on prend comme dans un
magasin, et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les évènements :
bien qu'elles se disent souvent sans affection, et qu'elles soient reçues sans
reconnaissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre ; parce que du moins elles
sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est l'amitié, et que les hommes
pression de partager le goût qui est prédominant dans cette couche ; il ne s’agit donc pas d’un choix,
mais d’une pression sociale.
685
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 254.
261
ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus
entre eux, de se contenter des apparences. »686
Selon La Bruyère, les compliments sont donc consciemment conceptualisés comme étant
vides de sens. Ils sont donc d’une part des jeux de langage ; mais ils ne sont pas des
ornements superflus, car ils sont indispensables en leur qualité de codifications de l’affection.
Cela cadre bien avec le fait que dans les textes narratifs, les compliments sont souvent
mentionnés comme faisant partie de la conversation, sans que leur contenu soit explicité pour
autant.
La question de savoir si les compliments ont éventuellement une fonction de potlatch se pose
effectivement compte tenu de la fréquence de leur utilisation. Nous ne soutenons pas cette
hypothèse parce que le terme de potlatch serait en effet ainsi vidé de son sens. Car l’objectif
du potlatch est justement de démontrer, par un gaspillage ostentatoire de ressources, que l’on
possède ces mêmes ressources en abondance. Or les mots ne sont justement pas une ressource
limitée et ne peuvent donc pas être employés à des fins agonistiques, contrairement par
exemple aux cadeaux. Certes les compliments permettent de s’attribuer mutuellement honneur
et prestige ; mais ceci ne se fait pas d’une façon agonistique qui impliquerait qu’une personne
ne pourrait plus faire jeu égal avec l’autre à partir d’un certain point. Ceci ne signifie
évidemment pas qu’on n’essaye pas de se surpasser respectivement dans le raffinement des
compliments. En revanche, l’étiquette de la cour assigne des limites à cette pratique : il n’est
pas possible pour chaque noble de dire tout à tout le monde car en effet le rang, l’âge et le titre
imposent des formes de compliments bien déterminées.
En plus des compliments, il existe une deuxième forme de communication caractéristique de
l’amitié. Il s’agit des « protestations d’amitié ». Ces déclarations sont souvent citées dans les
textes narratifs, mais leur contenu n’est presque jamais explicité. Manifestement elles servent
tout simplement à clamer ouvertement l’amitié. D’une certaine manière, c’est une forme de
communication autoréférentielle entre amis : l’amitié elle-même devient le sujet de la
conversation entre amis. La fonction des protestations d’amitié consiste manifestement à
affirmer explicitement la loyauté.
Les félicitations peuvent également constituer un geste amical. Bussy-Rabutin félicite son ami
Palluau d’être finalement parvenu à négocier un délai pour la remise de la ville de Montrond
686
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., De la Cour, p. 81.
262
aux troupes de Palluau par les partisans de Condé retranchés dans la ville, à condition que des
troupes de secours ne viennent pas en aide des troupes Condéennes :
« Enfin, le 15 août 1652, Persan, gouverneur de Montrond, ayant traité avec le comte
de Paluau que si, le 1er septembre prochain, il n'étoit secouru par un corps
considérable de troupes qui forcât un de ses quartiers, il lui rendroit la place, j'en fus
averti le lendemain. Je ne manquai pas d'écrire aussitôt au comte de Paluau avec tous
les témoignages de joie qu'on peut rendre à son ami dans une rencontre comme cellelà, et en même temps je me disposai d'aller à la cour. »687
De même, la transmission de salutations, « faire des amitiés à quelqu’un », peut être
considérée comme un signe verbal de l’amitié. On retrouve un exemple chez Gourville qui
reçoit des salutations de l’étranger : « La paix [de Ryswick] étant faite, M. le duc de Zell
envoya au Roi M. le comte de Schulenbourg, qui me vint dire que S. A. l'avait chargé de me
faire bien des amitiés de sa part et de celle de Mme la duchesse. Cela me donna beaucoup de
joie. »688 Les salutations ont la même fonction que les protestations d’amitié : l’amitié est
maintenue par le simple fait d’insister sur ce qu’elle existe encore. Dans la communication
entre personnes éloignées les unes des autres, les salutations transmises rendent possible ce
que les protestations permettent dans la communication entre personnes présentes sur un
même lieu – en ayant toutefois recours à un tiers qui transmet les salutations.
Si cette tierce personne ne s’interpose pas, la communication entre personnes éloignées n’est
plus possible verbalement, mais uniquement à l’écrit par le biais de lettres. La correspondance
est donc également une pratique qui est d’usage entre amis. Le seul contact par écrit ne fait
pas nécessairement de deux nobles des amis, mais les nobles qui se considèrent comme étant
des amis vont correspondre du moins occasionnellement s’ils sont longtemps éloignés l’un de
l’autre.
Il serait erroné de déduire de la fréquence des correspondances entre deux personnes qu’ils
ont été des amis particulièrement proches. Une correspondance fréquente peut également
résulter de la nécessité d’échanger des informations - de nature administrative ou militaire par
exemple. Le fait de promettre à un ami de lui écrire souvent reste néanmoins un signe
d’amitié. Conti s’en assure après la fin de la campagne de Catalogne en 1654 auprès de
Bussy-Rabutin : « j'attendis jusqu'au dernier novembre, que je pris congé du prince : j'en reçus
687
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 320.
688
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 263.
263
à mon départ toutes les caresses imaginables et toutes les assurances de l'honneur de son
amitié ; il me fit promettre de lui écrire souvent, à quoi je ne manquai pas. »689
Mis à part la fréquence, il existe des signes qui permettent d’exprimer l’estime pour un ami
dans les lettres. La longueur et l’exhaustivité d’une lettre peuvent être un tel signe ; ceci vaut
particulièrement lorsqu’une personne de rang supérieur écrit à une personne de rang
inférieur. Un autre signe utilisé par les personnes de rang supérieur consiste à écrire des lettres
de sa propre main, contrairement à d’autres qu’on fait rédiger par le secrétaire.690 Si on veut
atténuer ce signe, on peut rajouter une note personnelle écrite à la fin d’une lettre rédigée par
le secrétaire ; Condé reçoit par exemple une lettre de Christine de Suède dans laquelle elle
avait personnellement rajouté un postscriptum.691 C’est précisément de cette pratique
d’échelonnement de parties dictées et de parties écrites personnellement dont se servent les
monarques de cette époque pour marquer dans les lettres une affection particulière. Condé se
sert lui aussi de cette pratique de rédiger personnellement la formule de politesse en écrivant à
des personnes de haut rang, et à l’inverse de céder cette tâche à un secrétaire pour ses
correspondances avec des personnes de rang social inférieur.692
Les compliments se retrouvent également à l’écrit. Bussy-Rabutin nous apporte un exemple
montrant à quel point les compliments sont indispensables. Il rapporte avoir perdu l’amitié de
Turenne parce qu’il a oublié de le complimenter avant d’entrer dans une charge dans son
régiment. En effet, s’il avait écrit à Turenne, « je ne serois pas en doute, comme je suis,
d'avoir manqué son amitié faute d'un compliment. »693 Dans les lettres, contrairement aux
conversations, on peut voir la manière de complimenter. On retrouve un exemple dans
l’épisode cité ci-dessus lorsque le comte de Palluau investit Montrond. Bussy-Rabutin
rassemble
les
nobles
du
Nivernais
pour
secourir
Palluau
en
cas
de
besoin.
Lorsqu’effectivement les troupes de Condé se mettent en chemin pour secourir Montrond,
Palluau demande de l’aide à Bussy-Rabutin dans une lettre datée du 20 août 1652 :
689
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 405.
690
La question complexe des textes « autographes » dans la France moderne est discutée par Christian
Jouhaud, La main de Richelieu ou le pouvoir cardinal, Paris, 1991, qui examine cette question aussi
dans idem, « Les Mémoires de Richelieu : une logique manufacturière », Mots, 32, septembre 1992, p.
81-93.
691
Archives de Chantilly, P X 151, 18 février 1651.
692
Christophe Blanquie, « Entre Courtoisie et révolte. La correspondance de Condé (1648-1659) », op.
cit., p. 432.
693
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 348f.
264
« Monsieur, j'ai avis certain, par un gouverneur de Gergeau, que les ennemis ont passé
à Châteauneuf-sur-Loire quatre cents chevaux pour secourir Montrond ; je vous
supplie de marcher ici avec vos trois compagnies et l'emploi de la Noblesse, si votre
santé vous le permet, ou de me les envoyer si vous ne pouvez venir. Je me prépare à
les bien recevoir. Si vous êtes de la partie, je m'en estimerai beaucoup plus fort, par
l'amitié et la confiance que j'ai en vous. »694
La demande de soutien militaire est donc élégamment rattachée à un compliment au sujet des
vertus personnelles de Bussy-Rabutin.
La signification des formules de politesse qui marquent le début et la fin d’une lettre a déjà été
exposée auparavant. Elles s’appliquent à tous, même et en particulier à ceux qui ne sont pas
considérés comme des amis. Pour les formules de politesse de début ou de fin de lettre
s’applique le même raisonnement que pour les compliments : ce sont des formules
standardisées qui ne sont pas prises au pied de la lettre, mais dont on ne peut pas se passer
sans que le texte paraisse malpoli, voire rude. Une exception à cette règle est le « billet », une
lettre informelle sans introduction, sans formule de politesse ou du moins avec des formalités
très réduites. Dans les sources analysées ici, il apparait sous deux formes : d’une part comme
consigne militaire dont la forme restreinte est manifestement due au manque de temps, d’autre
part comme un signe d’intimité entre amis proches, ce qui est parfois souligné par un contenu
téméraire. Dans le billet du « prince de l’amour » évoqué ci-dessus, l’auteur, qui parle de luimême à la troisième personne, écrit « [qu‘] il espère de vous embrasser la cuisse bien tost ».
La plaisanterie citée est accentuée par le fait que l’auteur fait l’allusion au tabou de
comportements homosexuels et joue ainsi avec l’interdit ; au XVIIe siècle, ces comportements
sont encore théoriquement passibles de la peine de mort. Etant donné que l’auteur est un
noble et donc en droit de se battre en duel, il doit être un très proche confident du prince pour
se permettre une telle plaisanterie. Le cas du poète Vincent Voiture qui écrit des choses tout
aussi provocantes, est différent : comme il n’est pas autorisé à se battre en duel en tant que
roturier, il est un genre de bouffon du prince. Nous venons déjà de renvoyer au texte le plus
célèbre qui illustre cette relation : en novembre 1643, Voiture commence une lettre pour
Condé, à l’époque encore duc d’Enghien, par les mots : « Eh! bonjour, mon compère le
Brochet! bonjour, mon compère le Brochet! »695 Le fait d’appeler le prince « mon compère le
694
Ibid., p. 326f.
695
Œuvres de Voiture, op. cit., tome I, p. 401f.
265
Brochet » se rapporte à un jeu galant dont les détails ne sont pas expliqués, que le prince avait
joué avec des dames de la cour et au cours duquel il jouait le rôle du brochet dans l’étang de
carpes.696 Un des biographes de Condé, Georges Mongrédien, qui malheureusement ne donne
qu’une bibliographie sommaire de ses sources sans indiquer de laquelle il a pris quelle
citation, attribue à Condé la phrase « Si Voiture était de notre condition, disait-il, il n’y aurait
pas moyen de le souffrir. »697 Nous avons pu trouver la citation dans une annotation d’une
édition des Historiettes de Tallemant des Réaux datant du XIXe siècle, dans l’historiette
dédiée à Voiture ; son statut n’est cependant pas tout à fait clair.698
Les formules de politesse restent pourtant modulables même dans la communication par
correspondance habituelle. De la même manière qu’il est possible de suspendre partiellement
l’étiquette au cours de contacts personnels entre amis,699 il est possible de se passer d’une
partie des règles d’utilisation de formules dans la communication par correspondance entre
amis. Dans les mémoires de Bussy-Rabutin, on retrouve une série de lettres insérées que lui
avait écrites le comte de Palluau ; malheureusement Bussy-Rabutin n’a pas inséré de copies
de ses propres lettres, de sorte que seule une des deux parties de la correspondance est
disponible. Comme l’affirme Bussy-Rabutin dans une lettre à Mazarin début 1652, Palluau est
son « ami particulier de longue main ».700 Ce n’est cependant que fin 1651 que Bussy-Rabutin
rompt avec le parti de Condé et qu’il se rallie au patron de Palluau, Mazarin ; Mazarin les
engage à collaborer étroitement d’un point de vue militaire pour lutter contre les Frondeurs.
On peut observer que les lettres de Palluau débutent en février 1652 encore de façon très
formelle et qu’il réduit ensuite peu à peu le dispositif des formules de politesse. La première
lettre évoquée de Palluau à Bussy-Rabutin du 4 février 1652 s’achève par la phrase : « [...] et
696
Ibid., note éditoriale, sans pagination.
697
Georges Mongrédien, Le Grand Condé, op. cit., p. 49.
698
Gédéon Tallemant des Réaux, Les historiettes de Tallemant des Réaux, ed. Louis-Jean-Nicolas
Monmerqué/René Charles Hippolyte marquis de Châteaugiron/Jules-Antoine Taschereau, (Mémoires
pour servir à l’histoire du XVIIe siècle tomes 1-4), tome 3, Bruxelles, 1834, p. 232, annotation n° 4 :
« On dit qu’un prince à dit, je crois que c’était M. le duc d’Enghien : ‘Si Voiture était de notre
condition, il n’y aurait pas moyen de le souffrir. » Le « je » semble être Tallemant lui-même, d’autant
plus que l’éditeur a noté « (T.) » derrière l’annotation ; cependant, cette annotation ne se trouve pas
dans la très soigneuse édition de la Pléiade, Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, ed. Antoine
Adam, 2 tomes, Paris, 1960-61.
699
Cf. infra, Pratiques de l‘amitié.
700
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 223.
266
je chercherai sans relâche les occasions de vous témoigner que je suis, monsieur, votre trèshumble et très-passionné serviteur, Paluau. »701 Le 25 février, la conclusion est déjà plus
restreinte : « je vous assure que personne du monde n'est avec plus de passion que moi,
monsieur, votre très-humble serviteur, Paluau. »702 Quelques jours plus tard et pour conclure
deux lettres, Palluau se contente finalement de la formule : « Je suis, monsieur, votre trèshumble serviteur, Paluau. » 703
Le tutoiement entre amis est devenu très rare dans les sources du XVIIe siècle. Chez
Bassompierre et Henri IV on remarque un changement intéressant entre tutoiement et
vouvoiement. Bassompierre relate une situation critique du printemps 1609 : il vient de se
fiancer avec la belle fille du connétable de Montmorency, une des héritières les plus riches de
France. Le roi goutteux le fait appeler et lui explique qu’il veut le marier. Bassompierre lui
explique que son mariage est de toute façon imminent. Le roi répond : « Non, ce dit-il, je
pensois de vous marier avec mademoiselle d’Aumale, et, moyennant ce mariage, renouveler
le duché d’Aumale en votre personne. » Bassompierre affirme ne pas comprendre ; est-ce que
le roi souhaite lui donner deux femmes? Ce n’est qu’à ce moment précis que le roi passe au
tutoiement et qu’il commence, « après un grand soupir », à expliquer pourquoi il dissout les
fiançailles de Bassompierre :
« Bassompierre, je te veux parler en ami. Je suis devenu non-seulement amoureux,
mais furieux et outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu l’épouses, et qu’elle
t’aime, je te haïrai ; si elle m’aimoit, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point
cause de rompre notre bonne intelligence, car je t’aime d’affection et d’inclination.
Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma
famille. Ce sera la consolation et l’entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer.
Je donnerai à mon neveu, qui est jeune, et aime mieux la chasse cent mille fois que les
dames, cent mille francs par an pour passer son temps, et je ne veux autre grâce d’elle
que son affection, sans prétendre davantage. »704
Bassompierre qui, comme il explique au lecteur, n’a de toute façon pas le choix, explique
alors au roi que le renoncement qu’il attend de lui, lui permet de prouver l’ampleur de sa
701
Ibid., p. 227.
702
Ibid., p. 241.
703
Ibid., p. 244f.
704
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XIX, p. 386f.
267
fidélité au roi : il affirme qu’il accepte cet abandon de bon gré justement à cause de son
importance. Bassompierre s’adresse toujours à Henri IV par « vous » et « Sire » et l’appelle
« Votre Majesté ». Le roi est ravi par l’accord de Bassompierre : « Alors le Roi m’embrassa et
pleura, m’assurant qu’il feroit pour ma fortune comme si j’étois un de ses enfans naturels, et
qu’il m’aimoit chèrement, que je m’en assurasse, et qu’il reconnoîtroit ma franchise et mon
amitié. »705 Sur ce, le prince de Condé épouse Mademoiselle de Montmorency ; de leur union
naît plus tard le Grand Condé.
Dans l’exemple cité, le tutoiement est asymétrique étant donné que le roi tutoie parfois
Bassompierre, lui ne le tutoie par contre jamais. Cet exemple illustre une fois de plus qu’il
peut tout à fait être question d’ « amitié » d’une personne de rang inférieur vers une personne
de rang supérieur – même si Bassompierre ne peut certainement pas s’appeler un ami du roi
qui lui-même lui parle comme « en ami ».
Au XVIIe siècle, un vouvoiement général semble s’être imposé dans la noblesse ; même dans
des relations très hiérarchiques au sein de la noblesse, on n’observe pas de tutoiement
asymétrique.
Diverger du discours formel
Comme nous venons de l’expliquer, le mot « amitié » lui-même ne constitue pas une partie
des formules de politesse standardisées. En revanche, le langage de l’amitié utilise ces
formules standardisées en grand nombre. Cela a pour conséquence qu’on peut exprimer une
proximité particulière précisément en renonçant à employer ces formules.
Dans les lettres de Condé à son favori Guitaut, on remarque que les affirmations de l’amitié se
situent parfois en début et parfois en fin de texte : apparemment, le prince n’a justement pas
orienté la rédaction de ces lettres sur un schéma tiré d’un manuel épistolaire. Qui plus est,
dans ces lettres, on rencontre une grande diversité de formules alors qu’il s’agit toujours des
mêmes personnes qui correspondent. De plus il s’agit de formules qu’on ne retrouve pas dans
d’autres lettres. Même à l’intérieur du corpus des lettres pour Guitaut, certaines formules de
politesse ne sont employées qu’une fois, elles ont donc apparemment été inventées ad hoc et
avec la ferme intention de se différencier du langage standardisé des formules de politesse.
Par conséquent, l’expression d’une étroite relation de confiance résulte ici précisément de la
suspension du langage formel au profit d’un langage pas moins baroque mais justement plus
705
Ibid., p. 388.
268
libre. Bien évidemment, ceci est uniquement possible parce que Condé occupe le rang le plus
élevé des deux et qu’il est ainsi plus libre dans la conception de sa lettre ; mais il pourrait
également signer ses lettres par « affectionné serviteur » comme c’est généralement le cas
dans des amitiés inégales. Mais au contraire, il honore Guitaut en créant ad hoc des formules
de fin de lettre pour la correspondance avec lui. Voici des exemples de formules qu’il utilise :
« Je suis à vous de tout mon cœur » ;706 « Je suis tout à vous et à Madame de Guitaut » ;707
« Je suis tout à vous » ;708 « Je suis absolument à vous » ;709 « Croyez, mon cher, que
personne au monde ne vous aime et ne vous estime tant que moi » ;710 « je ne me puis
empêcher de vous dire que je vous aime de tout mon cœur et que je vous souhaite fort auprès
de moi » ;711 « Je meurs d'impatience de vous voir et suis tout à vous ».712 Ceci n’est qu’un
extrait de cette liste d’exemples.
La poésie de circonstance
Le niveau de formation et de culture élevé de la noblesse de cour permet aux aristocrates de
jouer avec leur patrimoine culturel et de s’en servir de façon à marquer des signes d’amitié.
Les nobles écrivent donc des poèmes de circonstance pour leurs amis à des occasions
familiales joyeuses et tristes, mais ils les rédigent parfois aussi sans raison apparente. La
poésie de circonstance fait d’une part partie de la présentation de soi, car elle sert à démontrer
un niveau de formation et de culture élevé, mais d’autre part, elle est aussi – au sens de
Thorstein Veblen – de la consommation ostentatoire,713 non pas d’argent, mais de temps et
d’efforts consacrés à l’ami. Un exemple particulièrement fort pour cette pratique est certes
issu de la noblesse de robe cultivée, mais nous servira néanmoins d’illustration pour ce
phénomène. Lorsqu’il fait le récit de la mort de son père, Thou liste les noms de 27 de ses
706
Archives de Chantilly, O I 166, Condé à Guitaut, 24 juin 1665.
707
Archives de Chantilly, O I 167, Condé à Guitaut, sans date.
708
Archives de Chantilly, O I 167, Condé à Guitaut, sans date.
709
Archives de Chantilly, O I 168, Condé à Guitaut, sans date.
710
Archives de Chantilly, O I 170, Condé à Guitaut, sans date.
711
Archives de Chantilly, O I 173, Condé à Guitaut, 2 octobre 1656.
712
AC O I 174, Condé à Guitaut, 10 octobre 1656.
713
Cf. Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class. An economic study of institutions, New
York 1934 [1ère éd. 1899], traduit en allemand comme idem, Theorie der feinen Leute. Eine
ökonomische Untersuchung der Institutionen, Francfort-sur-le-Main, 1986.
269
amis (mais il mentionne d’autres qu’il ne dénomme pas) ayant rédigé des textes en l’honneur
du défunt, et il évoque que toutes les personnes citées avaient fait la même chose à l’occasion
de la mort de son frère trois ans auparavant.714 On peut également écrire des poèmes de
circonstance sans raison particulière ; comme exemple, on peut citer les poèmes que
s’échangent Condé et La Moussaye, dans lesquels ils font allusion au tabou des
comportements homosexuels.715
Les stratégies de communication dans l’amitié
En plus des gestes de communication verbale et écrite qui concernent la forme, il existe des
stratégies relatives au contenu à l’aide desquelles on peut façonner la communication entre
amis. Il faut tout particulièrement relever deux stratégies, à savoir les secrets et les
euphémismes.
L’ami est celui qui sait garder un secret. Le langage de l’amitié contient ainsi de nombreuses
allusions qui sont manifestement des signes secrets que seuls les amis savent décoder parce
qu’ils se sont mis d’accord sur ces signes auparavant. Dans un passage concret d’un texte, un
interprète peut souvent seulement constater l’existence d’un tel signe secret mais il ne peut
pas le décoder. Ceci vaut particulièrement pour les lettres, car elles ne livrent pas de contexte
mais attendent des lecteurs de pouvoir situer le contenu de la lettre. C’est ainsi que Condé
écrit à Guitaut :
« J'ai reçu vos lettres et je ne vous ai pas fait réponse, puisque je croyais que vous
viendriez. Cependant comme je vois que vous ne venez pas, je ne suis pas sans
inquiétude d'apprendre ce que vous me voulez dire. Mandez-moi si vous viendrez ou
non. Je me suis mis dans la tête d'en deviner quelque chose. Mandez-moi seulement si
l'homme qui vous a parlé, n'aime pas le chocolat. Par-là je verrai si j'ai bien deviné ou
non. »716
L’identité de l’homme qui n’aime pas le chocolat n’est pas dévoilée ; mais il doit
certainement s’agir d’un trait de caractère d’une connaissance commune de Condé et de
Guitaut, sinon cette forme de communication ne fonctionnerait pas.
714
Jacques-Auguste de Thou, Mémoires, op. cit., p. 314.
715
Cf. supra, Représentations de l‘amitié.
716
Archives de Chantilly, O I 163f, sans date.
270
Les plaisanteries entre amis, certes moins sérieuses, occupent néanmoins en tant que
stratégies de la communication une fonction similaire à celle des secrets. Ici aussi, l’amitié
peut être exprimée par le fait que seuls les deux amis initiés comprennent le sens d’une
plaisanterie. Qui plus est, la plaisanterie dépasse toujours les limites en transgressant le
décorum qui se doit normalement d’être respecté dans la communication entre personnes
respectables. Ici aussi, le rang social joue certainement un rôle important : lorsque
Toulongeon et La Moussaye peuvent se permettre d’envoyer des lettres au contenu frivole
voire même obscène au prince de Condé, ceci est bien plus significatif qu’une plaisanterie
d’un prince ou d’un duc face à un noble de rang inférieur. Toutefois, ce dernier cas reste
également un geste d’affection comme le montre un exemple chez Bussy-Rabutin. Il s’agit
d’une plaisanterie entre lui et le prince de Conti. Comme le remarque Bussy-Rabutin, le texte
est une lettre manuscrite de Conti, ce qui symbolise une affection particulière ; le ton ironique
du courrier n’est donc en aucun cas une moquerie à l’attention du destinataire. Étant donné
que la lettre fait partie d’un texte de mémoires, le lecteur apprend ici, contrairement à des
sources conservées dans des archives, la signification de l’allusion :
« Il [sc. Conti] fut trompé dans ses espérances de venir à la cour : les affaires du roi en
Languedoc l'y retinrent, et je reçus quelque temps après cette lettre de sa main :
'A Montpellier, ce 2 mars 1655.
Je ne sais où trouver des amitiés qui puissent bien exprimer ce que je sens pour vous.
Je vous assure, mon cher Temple, que cela va au delà de toutes choses et que j'écrirai
pour vous avoir en Catalogne avec le même empressement que je le ferois pour avoir
dix mille hommes de pied de plus que je n'ai. Mandez-moi des nouvelles de Braquerie
et si vos palefreniers ne vous volent plus ; c'est-à-dire, en langue vulgaire, si vous vous
êtes défait de votre écuyer. Adieu. Armand de Bourbon.'
Pour entendre la plaisanterie des palefreniers, il faut savoir qu'en allant en Catalogne
avec le prince, on me prit trente pistoles une nuit dans mon haut de chausses ; et
comme j'en faisois du bruit le lendemain dans mon domestique, le gentilhomme qui
me servoit d'écuyer et qui avoit couché dans ma chambre, me dit qu'assurément c'étoit
un de mes palefreniers qui m'avoit volé. Je fis semblant de le croire, quoique je
soupçonnasse fort ce gentilhomme, de qui la vie avoit été jusque-là d'un filou. Je
271
contai le même jour mon aventure et mes soupçons au prince qui, depuis ce temps-là,
en railloit toujours avec moi. »717
Ce passage renvoie également à la pratique entre amis de s’appeler par des pseudonymes qui
expriment eux aussi une sympathie. Bussy-Rabutin explique pourquoi Conti le surnomme
« mon cher Temple » : « Mais pour ne rien laisser qu'on n'entende, il faut savoir que le prince
de Conti aimoit à rire et badinoit toujours avec moi : et parce que mon oncle étant grand
prieur de France et que je logeois au Temple avec lui, le prince avoit trouvé plaisant de
m'appeler quelquefois son templier. »718 Il est tout à fait envisageable que la préciosité ait
influencé la pratique d’utiliser des pseudonymes. Ceci est particulièrement probable lorsque
les pseudonymes font allusion à quelque chose de savant comme dans notre cas : BussyRabutin qui vit à Paris dans le Temple (l’ancienne demeure parisienne de l’Ordre du Temple)
devient Chevalier du Temple aux yeux de Conti.
Une autre stratégie de communication qui est utilisé en parlant aux amis mais aussi dans les
énoncés au sujet des amis réside dans l’emploi d’euphémismes. Il ne s’agit là non pas de
masquer les différences de rang, comme le suppose Sharon Kettering dans son
raisonnement,719 mais du fait de ne pas aborder les faiblesses d’un ami ou du moins de les
présenter positivement. La Bruyère ironise sur cette pratique : si les amis de quelqu’un disent
de lui qu’il est « propre à tout », ceci signifie qu’il n’a pas de talent particulier et qu’il ne sert
à rien en réalité.720
La rhétorique hyperbolique et la rhétorique de l’obligation
Une autre stratégie de communication importante est l’utilisation de rhétorique hyperbolique.
Elle doit être considérée comme un élément à part qui se différencie des compliments et des
formules de politesse à la fin des lettres. Les deux catégories citées englobent des formules
standardisées ; la rhétorique hyperbolique en revanche est une stratégie de communication
717
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 406f.
718
Ibid., p. 373.
719
Cf. Sharon Kettering, Patrons, Brokers, and Clients, op. cit., p. 15: « Client loyalties were
expressed in terms of friendship, masking inequalities and conflicts of interest. »
720
Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., p. 158 (Du mérite personnel, §
10).
272
dans laquelle les formules standardisées ne constituent qu’une partie des éléments utilisés ; les
nobles créent aussi ad hoc de nouvelles hyperboles.
Madame de Sévigné certifie au comte de Bussy-Rabutin : « croyez surtout que je suis la plus
fidèle amie que vous ayez au monde. »721 De même, la lettre citée ci-dessus de Conti à BussyRabutin commence également par une phrase hyperbolique : « Je ne sais où trouver des
amitiés qui puissent bien exprimer ce que je sens pour vous. » 722 Le duc d’Epernon emploie
également des hyperboles lorsqu’il certifie à Bussy-Rabutin à la fin d’une lettre : « Obligezmoi, cependant, de croire que je suis aussi passionnément qu'il se peut, monsieur, votre trèsaffectionné serviteur, Le duc d'Epernon. »723 Cette phrase illustre la pratique de combiner les
éléments formalisés (dans ce cas la formule standardisée « votre très-affectionné serviteur ») à
des formulations qu’on a créées soi-même (« aussi passionnément qu’il se peut »). Cette
pratique se poursuit au cours des siècles suivants ; au XIXe siècle, l’auteur de manuels
épistolaires Armand Dunois la félicite d’être particulièrement artistique et cite l’exemple type
d’une lettre de Voltaire.724
Nicolas Le Roux a identifié, pour la cour de France du XVIe siècle, une « rhétorique de
l’amitié » ainsi qu’une « rhétorique du don de soi ».725 On peut, de même, identifier une
rhétorique de l’obligation. Les formulations hyperboliques apparaissent particulièrement dans
le domaine de la rhétorique de l’obligation. L’ « obligation » est un sujet permanent de la
correspondance noble ; les auteurs répètent sans cesse qu’ils n’oublieront pas les services
rendus et qu’ils se montreront reconnaissants le moment venu. Lorsque Bussy-Rabutin
propose ses services à Mazarin en janvier 1652, après sa rupture avec Condé (une rupture qui
721
Madame de Sévigné, Lettres, ed. Bernard Raffalli, op. cit., p. 40f.
722
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 406.
723
Ibid., p. 240.
724
« Les lettres se terminent par certaines formules qui expriment un sentiment affectueux ou
respectueux pour la personne à laquelle on écrit, et qui sont suivies de la signature. Quelquefois celleci est amenée par une transition, et une pareille fin de lettre est assez heureuse, quand la transition est
amenée adroitement.
Par exemple Voltaire, écrivant à M. de Lamarre qui avait fait imprimer sa tragédie de Jules César, lui
dit: Vos fautes sont si peu de chose en comparaison des miennes, que je ne songe qu’à ces dernières.
J’en ferais une fort grande de ne vous point aimer, et vous pouvez compter toujours sur moi. »
(Armand Dunois, Le Petit secrétaire français. Contenant des lettres sur toutes sortes de sujets, Paris,
1854, p. 40). C’est l’auteur qui souligne.
725
Nicolas Le Roux, La faveur du roi, op. cit., p. 284-288.
273
pour Bussy-Rabutin tout comme pour Coligny-Saligny est justifiée par la préférence de
Condé pour son favori Guitaut, ce que tous les deux ressentent comme une humiliation), le
cardinal lui répond : « Je vous suis sensiblement obligé des offres que vous avez bien voulu
me faire par la lettre que ce gentilhomme m'a rendue de votre part : ce sont des marques
d'amitié à n'oublier jamais. Je ne manquerai pas, étant à la cour, d'en rendre compte à Leurs
Majestés. »726 L’exagération est clairement visible car à ce moment donné il n’est question
que d’une simple offre ; Bussy-Rabutin ne lui a pas encore rendu service. En février 1652,
lorsque Bussy-Rabutin se bat déjà pour Mazarin, celui-ci lui indique une deuxième fois qu’il
n’oubliera pas les services qui lui ont été rendus : « Je vous en conjure aussi, et de croire que
je correspondrai de sorte à l'amitié que vous me témoignez, que vous connoîtrez que je sais
l'estimer au point qu'elle mérite, et que je suis véritablement, monsieur, votre très-affectionné
serviteur, Le cardinal Mazarini. »727
On pourrait être tenté de banaliser cette rhétorique en la considérant comme un simple jeu de
langage ; les formulations auraient dans ce cas une fonction purement décorative, elles
seraient un ornement linguistique embellissant le langage mais ne contribuant pas au message.
Toutefois, si on prend en considération que La Bruyère signale l’importance des compliments
et que la différence de rang des personnes concernées apparait codée dans les formules de
politesse à la fin de lettres, il est probable que la rhétorique hyperbolique dans son ensemble
soit aussi porteuse de significations codées. Nous proposons d’oser l’hypothèse selon laquelle
il s’agit d’une codification de la loyauté. Les formulations constamment renouvelées et
variées à l’aide desquelles on souligne l’intensité de l’amitié expriment une volonté de
loyauté. Que cette volonté soit vraie ou simulée est une autre problématique que celle de
déterminer la fonction de la rhétorique. On peut même aller plus loin et affirmer : une fausse
loyauté ne peut être simulée de façon efficace et convaincante que si elle se sert des mêmes
formes que la vraie. Mais ceci nous indique d’ores et déjà que la loyauté est précaire dans la
société de cour. L’instabilité chronique des amitiés rend indispensable le fait de toujours
insister sur la loyauté. Si elle était évidente, on ne parlerait pas autant d’elle.728
726
Roger de Bussy-Rabutin, Mémoires, op. cit., p. 221f.
727
Ibid., p. 237.
728
Alessandro Manzoni montre bien que c’est précisément ce qui ne va pas de soi dont il faut discuter
sans cesse ; c’est en utilisant l’exemple des lois qu’il le montre. Dans le chapitre introducteur des
Promessi Sposi, les gouverneurs espagnols de Milan promulguent un édit après l’autre contre les
voleurs de grand chemin. Le fait qu’ils répètent sans cesse l’interdiction du brigandage montre qu’ils
ne viennent pas à bout du problème. Dans l’histoire réelle, cela vaut en France pour les édits contre le
274
La question des contreparties en échange de services rendus ne peut être clarifiée qu’en
prenant en compte les règles et normes de conduite aristocratiques. De par le code d’honneur
nobiliaire, un noble est obligé de faire preuve de largesse, donc de générosité, d’une fidélité
inconditionnelle et d’une volonté de sacrifice dans sa manière de se comporter. C’est
pourquoi il ne doit pas clairement indiquer jusqu’où va réellement sa fidélité. En revanche,
son interlocuteur peut certes supposer un comportement de la sorte, mais il n’a pas le droit
d’en tirer profit. La caractéristique de la générosité nobiliaire est justement qu’elle soit
volontaire, de plein gré ; elle ne peut donc pas être exigée.
Les affirmations de loyauté ardentes deviennent donc des éléments constituants d’un jeu
mutuel : on promet un secours et une gratitude illimités, mais on échange en réalité des
services et des compensations bien limités.729
La création de confiance par le langage
Comme les nobles de la cour n’utilisent pas un langage de l’intimité clairement distingué du
langage de la politesse qu’ils utilisent dans leur communication quotidienne, ils ne peuvent
pas se servir d’un vocabulaire de l’intimité pour créer de la confiance ; et comme les
confessions intimes ne sont pas usuelles dans le milieu de la cour, elles ne peuvent pas non
plus servir à établir une confiance particulièrement forte entre deux courtisans. La pratique
des confessions intimes a cependant probablement existé, mais elle n’est pas inscrite dans les
sources. Contrairement au XIXe siècle, ce genre de confessions, même s’il a existé, n’est pas
retenu par écrit et on ne fait pas le récit de rendez-vous en tête à tête. A la cour, la confiance
n’est donc pas créée par le biais d’une communication qui se distinguerait radicalement d’une
communication avec des personnes extérieures. Nous proposons d’identifier trois
mécanismes : la création de confiance par des actions, par des secrets et par des déclarations
ou protestations. La première solution est naturellement la plus évidente : la confiance en ses
amis résulte de la preuve de leur loyauté en situation de crise. Cependant, en situation de
crise, il faudrait pouvoir savoir auparavant sur qui on peut compter ; et il est très difficile et
duel au XVIIe siècle qui sont renouvelés sans cesse, cf. Michel Nassiet, La France au XVIIe siècle.
Société, politique, cultures, Paris, 2006, p. 161.
729
Le mécanisme selon lequel des promesses illimitées sont faites par les deux côtés, promesses
auxquelles correspondent des actions et des prestations limitées des deux côtés a été expliqué par
Barbara Stollberg-Rilinger, qui utilise l’exemple de la relation entre le prince et ses courtisans, cf.
Barbara Stollberg-Rilinger, « Zur moralischen Ökonomie des Schenkens bei Hof », op. cit.
275
dangereux de provoquer une telle situation de crise, par exemple une conjuration, seulement
pour mettre à l’épreuve la sincérité des amis. Par conséquent, les secrets constituent une autre
solution : initier un ami à une affaire dont tout le monde n’est pas au courant, est une preuve
de confiance qui entraine à son tour des obligations pour l’ami. Cependant, dans les lettres, les
secrets entre amis ne sont visibles qu’indirectement pour l’historien.
Dans les lettres, les secrets entre amis sont reconnaissables mais seulement indirectement : les
lettres sont un moyen de communication bien trop risqué pour leur confier des informations
sensibles ;730 si on tient toutefois à le faire, on le fait alors de manière chiffrée. Ce qui se
trouve cependant dans les lettres, ce sont des indices de secrets qui seront communiqués
verbalement et personnellement, comme le montre l’exemple cité ci-dessus de la lettre de
Condé à Guitaut dans laquelle il est question de l’homme qui n’aime pas le chocolat. Dans
l’espace public de la cour et dans les correspondances écrites générales, il reste une troisième
solution pour créer de la confiance, à savoir les déclarations de loyauté. Cependant, comme
l’a constaté Niklas Luhmann de manière pertinente, ces déclarations sont problématiques à
leur tour : car insister trop souvent sur sa propre sincérité vis-à-vis de son interlocuteur peut
l’inciter à justement remettre en cause cette sincérité.731 Une personne qui ne cesse d’assurer à
son interlocuteur qu’elle ne cherche pas à le duper, lui inspirera à partir d’un certain point
l’idée que c’est précisément ceci qui est réellement le cas, et toute déclaration ultérieure
insistant sur la sincérité ne fera que renforcer ce point de vue. Dans la société de cour, la
loyauté est cependant quelque chose de fondamentalement précaire ; il est donc judicieux de
730
On peut penser par exemple aux complications causées par un billet d’amour qu’un courtisan vient
de perdre dans le roman La Princesse de Clèves. Cf. Marie Madeleine Pioche de La Vergne de La
Fayette, La Princesse de Clèves, ed. Jean Mesnard, Paris, 1980. Le roman a fait l’objet de bien des
œuvres critiques, dont nous citons Michael G. Paulson, Facets of a Princess. Multiple Readings of
Madame de La Fayette’s « Princesse de Clèves », New York et al., 1998 (Currents in comparative
Romance languages and literatures 58) ; Janet Letts, Legendary Lives in La Princesse de Clèves,
Charlottesville, 1998 ; Sung Kim, Les récits dans La Princesse de Clèves. Tentative d’analyse
structurale, Saint-Genouph, 1998 ; John Campbell, Questions of Interpretation in « La Princesse de
Clèves », Amsterdam, 1996 ; Jean-Michel Delacomptée, La Princesse de Clèves. La mère et le
courtisan, Paris, 1990 ; Jean Fabre, L’art de l’analyse dans « La Princesse de Clèves », Strasbourg,
1989 ; Georg Bergner, Gesellschaft und Moral der Klassik im Spiegel der « Princesse de Clèves » von
Madame de La Fayette, Sarrebruck, 1988 ; Laurence A. Gregorio, Order in the Court. History and
society in La Princesse de Clèves, Saratoga, California, 1986 (Stanford French and Italian studies 47).
731
Niklas Luhmann, Soziale Systeme. Grundriß einer allgemeinen Theorie, Francfort-sur-le-Main,
2ième éd. 1985, p. 207.
276
la clamer haut et fort. Mais le doute reste omniprésent ; un sujet dont la société de cour ne
cesse de discuter est le faux ami : comment le reconnaitre, comment deviner ses feintes ? La
cour est un milieu où règne une méfiance générale ; en raison des nombreuses intrigues et de
la conjoncture instable et changeante de faveur et de défaveur, la prudence est de mise.
Le langage de l’amitié est donc tout à fait paradoxal : par leur utilisation fréquente, les
déclarations de loyauté s’usent ; mais la loyauté est tellement précaire qu’il est nécessaire de
toujours la confirmer. Ceci peut expliquer pourquoi les compliments, dont on sait bien qu’ils
sont vides de sens comme l’explique La Bruyère, sont constamment utilisés et réutilisés. Un
compliment à lui seul ne suffit pas, car il a perdu de son sens en raison de son utilisation
inflationniste ; il est donc nécessaire de ne cesser de complimenter.
La dimension sexuée dans le langage de l’amitié
La description du langage de l’amitié ne serait pas complète sans que l’on prenne en
considération la question de la dimension sexuée. Le résultat le plus surprenant est ici
l’absence d’une différence notable. Le même langage de l’amitié est utilisé dans les egodocuments d’acteurs féminins que dans celles des acteurs masculins. La raison est
certainement la suivante : la culture et la sociabilité de la cour forment le langage des deux
sexes ; la séparation sociale des sexes n’est justement pas une caractéristique de la société de
la cour. Dans le monde de la cour moderne il n’existe pas, comparé au XIXe siècle bourgeois,
le modèle selon lequel l’homme père de famille travaille et entretient sa famille, tandis que
son épouse est femme au foyer. Dans la noblesse, ni les hommes, ni les femmes n’ont un
métier dans le sens bourgeois du terme ;732 la sociabilité des courtisans n’est pas séparée en
fonction des sexes. Étant donné que les deux sexes font partie d’un même milieu, ils utilisent
également le même langage. Il n’y a que la préciosité qui pourrait être caractérisée comme
une forme spécifiquement féminine du langage des courtisans ; mais cette classification serait
trop simple. Toutes les dames de la cour ne sont pas précieuses et l’usage linguistique de la
préciosité ne se limite pas aux femmes ; même dans les « Précieuses ridicules » de Molière
figurent des acteurs masculins qui parlent un langage précieux.
Il existe cependant des situations de communication entre amis exclusivement masculins au
cours desquelles sont employés des registres linguistiques réservés aux hommes : on ne
retrouve pas de plaisanteries grossières et désobligeantes dans la communication entre
732
Norbert Elias, Die höfische Gesellschaft, op. cit., p. 94.
277
hommes et femmes ; entre femmes – en raison des normes qui obligent les femmes à la
chasteté et à la modestie – elles sont pareillement taboues.
Des paroles au sens figuré ? – la question de l’ « authenticité » du langage de l’amitié
La question de savoir à quel point le langage des relations interpersonnelles doit être pris au
sérieux a été longuement discutée. Alors que Roland Mousnier estime que les intentions
correspondent globalement aux paroles, Sharon Kettering considère le langage de la fidélité
comme un instrument servant à masquer des intérêts matériels. Kristen Neuschel estime que
le problème est mal posé : d’après elle, dans la société nobiliaire moderne, on pouvait
seulement agir en tant qu’ami, mais on ne pouvait pas être ami ; les remarques
correspondantes se rapporteraient donc uniquement à des actions relatives à une situation
concrète et non pas à des liaisons à long terme.733 Dans le raisonnement d’Arthur L. Herman,
la question de la croyance des nobles en leurs propres affirmations reste accessoire : il
s’agirait d’un jeu de langage à l’aide duquel le locuteur légitimerait ses propres actions et
inciterait son vis-à-vis à réagir.734 Jay M. Smith rétorque que l’approche du jeu de langage
souffre du même problème que les approches préalables, à savoir qu’elle – en accusant les
acteurs de ne pas prendre au sérieux leurs propres affirmations et énoncés – transfère les
motivations des acteurs dans un domaine au-delà du langage et qu’elle peut par conséquent
identifier seulement des motivations qui semblent nécessiter aucune justification
supplémentaire, comme par exemple la recherche de pouvoir ou la recherche de statut et de
prestige. Il souligne plutôt que les intérêts des personnes concernées existent eux aussi
uniquement dans le cadre de la pensée de l’époque et qu’il est par conséquent impossible de
séparer le langage des idéaux, normes et valeurs de l’époque.735
Le débat ne peut que difficilement être tranché pour deux raisons. D’une part le problème de
la sincérité ou de l’hypocrisie des acteurs soulève inévitablement des questions auxquelles
l’arsenal méthodique des historiens ne peut pas répondre – seule une histoire qui utiliserait
des outils psychologiques pourrait oser y répondre, à tort ou à raison. La question de savoir si
733
Cf. Kristen B. Neuschel, Word of Honor, op. cit., p. 23: « French warrior society [...] weighed
incidental performance over continuing states of being. In a very real sense, then, the possibility of
being a client was a behavioral and psychological possibility that postdates sixteenth-century warrior
society. » C’est l’auteur qui souligne.
734
Cf. Arthur L. Herman, « The Language of Fidelity in Early Modern France », op. cit.
735
Cf. Jay M. Smith, « No More Language Games », op. cit.
278
les acteurs croyaient ce qu’ils affirmaient soulève la question de savoir ce qui se passait dans
la tête des acteurs, et touche ainsi des phénomènes qui vont fondamentalement bien au-delà de
ce que les sources peuvent nous apporter comme réponses.
D’autre part, les questions énumérées dépassent le « language of fidelity » moderne ; le débat
sur ces questions s’est peut-être concentré sur le sujet du langage de la fidélité parce que pour
les observateurs actuels, ce registre de langage semble contenir des divergences
particulièrement flagrantes – entre le vocabulaire affectif d’une part et la politique de force
d’autre part. Mais fondamentalement, il s’agit de la question qui est en fin de compte
linguistique et philosophique de l’autonomie du sujet face à son contexte linguistique et donc
également culturel. Si on défend un déterminisme linguistique, on aura plutôt tendance à
supposer une utilisation sincère du vocabulaire affectif par les acteurs ; si on soutient en
revanche le primat du matériel voire même un déterminisme social, alors le langage semble en
effet être une superstructure ou un ornement.
Nous proposons de défendre une position qui se rapproche certes plutôt du déterminisme
linguistique que matériel, qui ne va toutefois pas aussi loin que celui-ci mais qui essaye plutôt
de se situer au-delà des déterminismes.
Les approches proposées jusqu’à présent ont toujours considéré le langage de la
correspondance moderne comme une entité monolithique et leurs affirmations au sujet de son
statut sont toujours restées globales. Nous allons plutôt suggérer ici que le langage contient
différents éléments qui ont des statuts différents. On peut distinguer trois formes d’éléments.
La première catégorie est constituée par des éléments qui sont en effet à prendre au pied de la
lettre. Cette catégorie englobe des informations spécifiques transmises dans des lettres comme
par exemple des détails militaires, des sommes d’argent dues ou payées, des informations au
sujet de fiançailles, de mariages ou de naissances. La dissimulation serait déplacée ici – elle
ne sert ni à l’auteur ni au destinataire. Ceci ne signifie pas que le mensonge n’existe pas dans
les lettres – mais le simple mensonge qui consiste à raconter des évènements qui n’ont jamais
eu lieu ou à falsifier des chiffres n’est pas un trait caractéristique qui se trouverait uniquement
dans la communication entre courtisans. Comme dans toute autre société, le mensonge
fonctionne seulement si l’interlocuteur ne s’y attend pas.
La deuxième catégorie est composée par des éléments de jeu de langage, comme ils sont
présentés par Arthur Herman.736 Les hyperboles soulignant l’intensité des sentiments sont des
736
Le concept du jeu de langage provient de la philosophie de Ludwig Wittgenstein; selon ce concept,
aucun mot ne possède une signification qui est indépendante de son usage dans le langage. Ce concept
a été modifié par la théorie des actes de langage de John L. Austin et a été introduite dans le discours
279
déclarations portant le message « je suis loyal ». Ici, ce qui est exactement dit au niveau
littéral est effectivement sans importance tant que le message est transmis. Un tel message
peut également être un avertissement, une exhortation ou le rappel de l’existence d’une
relation hiérarchique entre les amis. Une lettre de Condé à Guitaut en est un exemple. Condé
affirme qu’il est « bien fâché» d’être obligé de faire venir Guitaut alors que la femme de
Guitaut est malade ; mais il souligne qu’il a une affaire urgente (« une affaire pressée ») qu’il
ne peut régler sans Guitaut.737 Dans la lettre, Condé ne lui ordonne toutefois rien, tout au
contraire, il le prie explicitement. Mais on peut supposer que Guitaut avait certainement
compris qu’il ne pouvait refuser la demande de son ami puissant. Dans deux autres lettres,
Condé devient plus explicite. Le 28 décembre 1656, Condé termine une lettre en soulignant sa
fidélité inébranlable et la stabilité de son amitié pour Guitaut tout en l’exhortant à être loyal :
« Je ne vous en dirai pas davantage sinon que rien au monde n'est capable de diminuer l'amitié
que j'ai pour vous. Vous pouvez être fort en repos là-dessus, mais aussi vous devez en être de
même pour moi. »738 À Bruxelles le 23 décembre 1656, Condé avait déjà écrit une lettre à
Guitaut dans laquelle il plaisantait tout d’abord sur un ton de conversation léger, mais
convoque Guitaut par la suite plus ou moins clairement en le menaçant de rompre leur amitié :
« Raillerie à part, revenez bientôt, si vous voulez que je continue à être de vos amis. »739 Les
lettres n’indiquent pas si Guitaut a donné suite à cette exhortation ; mais il est évident qu’une
telle demande n’est rien d’autre qu’un ordre. Après tout, en 1656, Condé est en exil. Il est
donc dans une certaine mesure dépendant des quelques partisans restants qui l’ont suivi. Mais
leur dépendance face à lui est bien plus importante : contrairement à lui, ils ne peuvent pas
espérer que leur rang social va leur garantir d’être graciés. Qu’ils veuillent faire carrière en
exil ou qu’ils veuillent retourner en France, leur destin est dans tous les cas directement lié à
celui de Condé.
La troisième catégorie est formée par des éléments formalisés où il est d’une importance
cruciale de déterminer exactement qui dit quoi à qui, car les mots codifient certaines
significations sans qu’elles soient reconnaissables au niveau littéral – un exemple sont ici les
formules de politesse à la fin de lettres où l’adjectif « affectionné » codifie une supériorité.
des historiens par l’école de Cambridge autour de Quentin Skinner et J. G. A. Pocock, cf. Jay M.
Smith, « No More Language Games », op. cit., p. 1421.
737
Archives de Chantilly, O I 166, Condé à Guitaut, sans date, daté par l’archiviste à 1667.
738
Archives de Chantilly, O I 180.
739
Archives de Chantilly, O I 179.
280
La deuxième et la troisième catégorie montrent qu’il est insuffisant de considérer l’utilisation
« impropre » des mots dans le langage des courtisans comme étant la dissimulation des
relations existantes (tout particulièrement des relations de pouvoir). Ce langage dissimule
d’éventuelles différences de pouvoir pour autant qu’elle ne les exprime pas sèchement mais
qu’elle les enrobe dans des formules codées ; mais ceci diffère fondamentalement de la
négation de l’existence de ces relations de pouvoir.
Il existe des lettres dans lesquelles la deuxième et la troisième catégorie d’éléments
linguistiques dominent – comme par exemple les lettres de félicitations dans lesquelles, par
définition, on ne transmet pas d’informations nouvelles au destinataire. Contrairement aux
lettres de félicitations dont la pratique a non seulement survécu jusqu’à aujourd’hui dans la
civilisation occidentale, mais s’est généralisée et s’est répandue à tous les niveaux sociaux, un
autre genre de lettres n’est plus d’usage aujourd’hui. Ce sont les compliments écrits.
Contrairement aux lettres de félicitations ou de condoléances, ils ne sont pas écrits à une
occasion particulière ; mais ils ont la même caractéristique de ne pas transmettre
d’information spécifique.
On remarque que les jeux de langage et les formules codées sont utilisés là où il est question
de la relation entre l’auteur et le destinataire. Les informations spécifiques ne sont pas
exprimées dans des jeux de langage ou des formules détournées de leur sens littéral – si on ne
souhaite pas qu’un tiers puisse les lire, on les chiffre. Contrairement au texte chiffré, le
langage codé de la correspondance entre courtisans reste facilement lisible pour d’autres
membres de la société de cour ; elle ne sert pas à conserver des secrets mais à respecter les
règles de politesse. Probablement elle est encore autre chose, à savoir un moyen de
distinction.
On peut supposer que la capacité qui consiste d’une part à lire la correspondance et de
décoder les messages contenus et d’autre part à la produire soi-même en utilisant les formules
correctes et appropriées constitue une distinction au sens de Pierre Bourdieu. Car celui qui
écrit ou réagit mal dans la correspondance, ne sera bientôt plus pris au sérieux dans la société
de cour. La connaissance des règles de correspondance est donc une des nombreuses capacités
qu’on doit maitriser pour pouvoir participer à la sociabilité nobiliaire – de même que la danse,
les compliments ou la conversation courtoise. Le fait que ces capacités soient indispensables
constitue un obstacle pour toute personne qui souhaite couronner son ascension sociale par
l’entrée dans le milieu des courtisans ; une telle personne risque d’échouer parce qu’elle ne
maîtrise pas assez toutes ces facultés, comme le démontre Molière de façon exemplaire avec
Monsieur Jourdain, le protagoniste du Bourgeois gentilhomme.
281
La question de savoir si un propos doit être interprété dans son sens littéral est à distinguer de
la question s’il est utilisé pour manipuler ou non. Le témoignage de sentiments inexistants
pour promettre la loyauté est une autre sorte de mensonge que la promesse d’être loyal sans
l’être par la suite. Même si l’ensemble de la communication était un jeu de langage, on aurait
encore la possibilité de répondre aux attentes que l’on a suscitées ou de ne pas le faire.
Comme il a été exposé ci-dessus, la pratique courante d’insister fortement sur la loyauté d’un
ami peut indiquer que les contemporains étaient absolument conscients de la divergence entre
leur rhétorique politique et la pratique sociale ; le propos cité de La Bruyère sur les « phrases
toutes faites » soutient cette hypothèse.
Il est possible que l’écart perçu entre paroles et actes se soit creusé au cours des XVIIe et
XVIIIe siècles. L’étiquette de la cour de Versailles définie sous Louis XIV n’a que très peu
été modifiée par ses successeurs ; vient s’y rajouter l’isolement des élites présentes à la cour
qui à l’époque de Versailles, contrairement au passé, n’accueillent presque plus de nouveaux
membres venus de l’extérieur.740 Norbert Elias a associé les nouveaux modèles culturels du
XVIIIe et XIXe siècle à l’ascension des milieux sociaux bourgeois qui désapprouvaient les
mécanismes de la politique de cour qu’ils ne comprenaient guère ; selon lui, ceci ne vaut
cependant que pour l’Allemagne où la bourgeoisie s’est clairement différenciée de la cour
alors qu’en France, elle s’est assimilée à la culture de la cour et l’a reconduite.741 La
description souvent schématique d’Elias doit certainement être modifiée ; néanmoins, la
nostalgie d’une véritable amitié basée sur des émotions qui s’articule pendant les Lumières
pourrait néanmoins être interprétée comme une réaction au raidissement perçu d’une
rhétorique protocolaire de l’amitié utilisée par des courtisans. Leur comportement était
considéré comme moralement corrompu, car les penseurs bourgeois des Lumières ne
percevaient pas les codifications subtiles mais plutôt la divergence entre les paroles
prononcées et le comportement des nobles.
Une différence qui mérite d’être relevée dans le contexte du langage de l’amitié est celle de
l’oralité et de l’écriture. La linguistique et les études littéraires ont démontré il y a longtemps
que les communications verbale et écrite respectent des règles très différentes ;742 les études
740
Cf. la thèse de Leonhard Horowski, Machtstrukturen und Karrieremechanismen am Hof von
Frankreich (1661-1789), Ostfildern, 2010 (Beihefte der Francia 72) (à paraître).
741
Norbert Elias, Der Prozeß der Zivilisation, op. cit., tome 1, p. 151f.
742
La relation entre oralité et scriptualité, tout comme les transitions entre elles sont bien explorés.
C’est surtout le mérite du travail du Sonderforschungsbereich (Centre de recherche collaborative) n°
321 « Übergänge und Spannungsfelder zwischen Mündlichkeit und Schriftlichkeit » (transitions et
282
historiques se sont également penchées sur cette question.743 Cette différence influence autant
la structure des phrases que la stylistique et la structure globale des textes. On peut facilement
la représenter à l’aide des formules de politesse évoquées : tant en allemand qu’en français, il
est aujourd’hui impossible de se servir dans une discussion de ces formules dont l’utilisation
dans les lettres est pourtant perçue comme une question de bon style. Appeler en allemand
une personne « sehr geehrter Herr » serait tout aussi bizarre que d’assurer à une personne au
cours d’une discussion en français que l’on ressent des « sentiments distingués » pour elle.
Il se trouve que la structure de la communication orale est naturellement plus difficile à cerner
pour l’historien qui s’occupe des époques pré-contemporaines que celle de la communication
écrite – contrairement à l’historien spécialiste du XXe siècle, il ne dispose pas de sources
audiovisuelles qui enregistrent directement la communication orale. Pour l’époque moderne,
toute transmission de communication orale s’effectue par le biais du texte, et le récit d’une
tensions entre oralité et scriptualité), qui était situé à l’université de Fribourg-en-Brisgau. Il a engendré
un nombre très élevé de publications ; nous devons ainsi nous limiter ici à un choix, même parmi les
œuvres qui ont trait à l’histoire moderne : Wolfgang Raible, ed., Zwischen Festtag und Alltag. Zehn
Beiträge zum Thema ‚Mündlichkeit und Schriftlichkeit‘, Tübingen, 1988 (ScriptOralia 6) ; Wolfgang
Raible, ed., Erscheinungsformen kultureller Prozesse. Jahrbuch 1988 des Sonderforschungsbereichs
„Übergänge und Spannungsfelder zwischen Mündlichkeit und Schriftlichkeit“, Tübingen, 1990
(ScriptOralia 13) ; Willi Erzgräber/Hans-Martin Gauger, eds., Stilfragen, Tübingen, 1992
(ScriptOralia 38) ; Paul Goetsch, ed., Lesen und Schreiben im 17. und 18 Jahrhundert. Studien zu
ihrer Bewertung in Deutschland, England, Frankreich, Tübingen, 1994 (ScriptOralia 65) ; Werner
Röcke/Ursula Schaefer, eds., Mündlichkeit – Schriftlichkeit – Weltbildwandel. Literarische
Kommunikation und Deutungsschemata von Wirklichkeit in der Literatur des Mittelalters und der
frühen Neuzeit, Tübingen, 1996 (ScriptOralia 71) ; Wolfgang Raible, ed., Kulturelle Perspektiven auf
Schrift und Schreibprozesse. Elf Aufsätze zum Thema Mündlichkeit und Schriftlichkeit, Tübingen,
1995 (ScriptOralia 72) ; Gabriele Kalmbach, Der Dialog im Spannungsfeld von Schriftlichkeit und
Mündlichkeit, Tübingen, 1996 (Communicatio 11) ; Bettina Rommel, Rabelais zwischen Mündlichkeit
und Schriftlichkeit. Gargantua: Literatur als Lebensführung, Tübingen, 1997 (Mimesis 24). Nous
renvoyons, de façon plus générale, aux tomes de la sérié « ScriptOralia », série qui est éditée par Paul
Goetsch, Wolfgang Raible et Hans-Robert Roemer.
743
Ainsi par exemple pour le domaine de l’histoire ancienne Hans-Joachim Gehrke, « Verschriftung
und Verschriftlichung im sozialen und politischen Kontext: das archaische und klassische
Griechenland », in Christine Ehler/Ursula Schaefer, eds., Verschriftung und Verschriftlichung. Aspekte
des Medienwechsels in verschiedenen Kulturen und Epochen, Tübingen, 1998 (ScriptOralia 94), p. 4056.
283
discussion ou d’une conversation est ainsi immédiatement « contaminé » par les formes de
l’écriture.
Nous pouvons toutefois supposer que tout particulièrement les courtisans étaient également
conscients de la divergence entre ces deux formes de communication. Les manuels
épistolaires évoqués démontrent que les conventions de nature linguistique à employer dans
les lettres étaient des éléments que les contemporains, eux aussi, devaient soit apprendre
systématiquement par cœur à l’aide de ces manuels, soit s’approprier par l’étude de
nombreuses lettres types – pour cette raison, les traités rajoutent toujours une sélection de
lettres types pour illustrer la partie théorique, et ils sont parfois même uniquement composés
d’une telle sélection. Dans le débat sur la sincérité ou l’hypocrisie du langage des lettres, il
faut donc noter qu’il s’agit d’une communication écrite et que les contemporains savent que
certaines conventions sont à respecter dans ce cas.
Pour reprendre les termes de Walter Bagehot, les parties protocolaires d’une lettre, sans
lesquelles le message contenu ne peut pas être transmis sans paraitre trop rude, peuvent être
interprétées comme les « dignified parts » de la communication, indispensables aux « efficient
parts ».744 Comme il a été démontré, ce raisonnement ne doit cependant pas aboutir à
l’interprétation erronée que les « dignified parts » n’aient pas de signification leur étant
propre.
Comment en arrive-t-on au langage codé de la cour? Pour illustrer ce phénomène, on peut se
servir d’analogies du présent. Concernant le langage des lettres à l’époque moderne,
Wolfgang Reinhard a en passant fait référence à l’exemple des certificats de travail allemands
actuels.745 Cet exemple peut être développé : dans les attestations de travail ou de services, la
convention incitant à littéralement ne rien écrire de négatif au sujet du candidat implique
l’apparition de formulations codées qui, sous des formulations apparemment positives,
cachent des critiques telles qu’un manque de ponctualité ou de fiabilité que comprennent
seules les personnes capables de décoder le langage. Le même phénomène apparait dans les
bulletins de l’école primaire au Bade-Wurtemberg : la suppression des notes pour les deux
premières années scolaires et leur remplacement par des comptes-rendus personnalisés a
impliqué la création immédiate d’une série de formules standard correspondant aux notes
supprimées – les personnes connaissant les formules peuvent reconnaitre les notes dissimulées
dans les comptes-rendus.
744
Cf. Walter Bagehot, The English Constitution, ed. R. H. S. Crossman, Glasgow, 1963 [1ère éd.
1867], p. 62-65.
745
Wolfgang Reinhard, « Amici e creature », op. cit., p. 322.
284
Les facteurs qui impliquent une codification du langage dans la société de cour sont la
politesse et le code d’honneur nobiliaire. La politesse interdit d’aborder directement les
différences de niveau de pouvoir car ce serait trop rude. Mais ce sont justement les
formulations codées telles que les formules de politesse au début et à la fin des lettres qui
indiquent l’existence d’une différence de niveau de pouvoir – il suffit simplement de pouvoir
les déchiffrer. Le code de l’honneur nobiliaire, quant à lui, interdit par exemple d’insister
fortement sur des affaires économiques : réclamer le remboursement d’un crédit à une date
déterminée serait très peu élégant et ne serait pas aristocratique. Dans ce cas, il est plutôt
recommandé de mentionner en passant l’argent prêté et d’espérer que le débiteur en sera
appelé à son honneur et remboursera l’argent sans demande explicite.
Si l’on considère le langage de l’amitié dans son ensemble, la description des pratiques
linguistiques et des stratégies de communication de l’amitié montre déjà clairement qu’il
existe de nombreuses manières de se comporter en ami et d’exprimer ainsi visiblement qu’on
se considère comme l’ami de son interlocuteur. Ceci ne signifie bien évidemment pas qu’on
est seulement ami au moment de l’action, comme l’affirme la thèse de Kristen Neuschel citée
ci-dessus ; mais bel et bien que sans l’existence de ces actions, l’amitié resterait invisible tant
pour l’ami que pour des tiers. Ceci laisse supposer qu’en plus des pratiques verbales, il existe
toute une série de comportements non verbaux pouvant exprimer une amitié. Le prochain
chapitre leur est consacré.
L’évolution du langage de l’amitié
Concernant l’évolution du langage de l’amitié, il faut tout d’abord constater qu’on ne peut
relever aucun changement significatif dans le laps de temps analysé ici. Au cours de la durée
de vie d’un individu, le langage ne change pas fondamentalement ; ses changements font
plutôt partie de la longue durée – comme ceux des us, coutumes et traditions. Si on cherchait à
directement déceler les changements du langage de l’amitié dans les ego-documents
respectifs, il faudrait lancer une étude sur plusieurs générations, de préférence sur plusieurs
siècles. Un tel procédé outrepasserait le cadre de la présente étude, de même qu’il détruirait la
cohérence de l’étude de cas : en élargissant la période de recherche bien au-delà de la durée de
vie d’individus et de générations individuelles, il faudrait prendre en compte un ensemble de
conditions qui ne cessent de changer – ceci rendrait difficile la tâche de décrire des formations
spécifiques de l’amitié sous un aspect synchronique et de façon cohérente. Ceci n’exclut
toutefois pas une autre approche, à savoir celle qui consiste à combiner et à comparer les
285
résultats obtenus ici avec ceux d’autres études de cas situées avant et après la période que
nous analysons et avec des œuvres de synthèse qui insistent sur le changement diachronique.
Une tendance que l’on peut observer et dans laquelle s’inscrivent nos résultats est la
différenciation progressive du vocabulaire des relations interpersonnelles. Ce constat est bien
sûr risqué, étant donné qu’il peut être interprété comme une prise de position pour un modèle
simplifiant de modernisation, dans lequel les catégories peu distinctes des « primitifs » se
différencient progressivement pour aboutir aux catégories très nettes de la civilisation de la
modernité. Ce n’est pas la signification de notre constat : les systèmes catégoriels des
relations sociales ne sont pas liés au niveau de développement technique d’une société ;
souvent ils sont structurés de manière particulièrement compliquée dans les sociétés qui ne
disposent justement pas de technologies très sophistiquées. Le changement de ce genre de
catégories doit donc être interprété comme un changement contingent, tout comme le
changement du langage lui-même, changement dans lequel – d’un point de vue linguistique –
il n’existe pas non plus ni une amélioration ni une dégradation du langage mais seulement un
changement linguistique qui est un renouvellement constant des moyens d’expression.746
Alors qu’au Moyen Âge l’amitié fait encore partie d’un champ dans lequel les relations
familiales, amoureuses, les alliances et même les relations de domination peuvent être décrites
avec les mêmes termes,747 le champ commence à se différencier à l’époque moderne. Tous les
chercheurs qui se sont penchés sur la question confirment qu’il est nécessaire à ce sujet de
faire la différence entre la langue allemande et française (de même que l’anglais, l’italien et le
latin subissent des changements leur étant propres) ;748 toutefois, pour l’instant il n’existe
746
Cela ne veut pas dire, bien sûr, que l’on ne puisse pas constater qu’une époque ou société a produit
des œuvres littéraires plus belles ou plus importantes qu’une autre. Cependant, même si l’on fait
abstraction du fait qu’un tel jugement est nécessairement subjectif, la comparaison est seulement
judicieuse si l’on compare des poètes, mais pas des langues ou des époques d’une même langue. Dans
une perspective linguistique, il n’est par exemple pas justifié de parler d’une décadence du latin à
partir de l’Antiquité tardive, une perspective dans laquelle le latin classique serait « pur » et les formes
plus tardives seraient « corrompues ».
747
Klaus van Eickels, « Freundschaft im (spät)mittelalterlichen Europa », op. cit., p. 24, explique
qu’au Moyen Âge, un seul et même champ sémantique englobe l’amitié, l’amour, la parenté, le
mariage et la relation entre suzerain et vassal.
748
Une analyse de la rhétorique de l‘amitié dans la Scandinavie moderne a récemment été entreprise
par Ulla Koskinen, « Friends and Brothers. Rhetoric of friendship as a medium of power in late-16thcentury Sweden and Finland », Scandinavian Journal of History, 30, 2005, p. 238-248. Cf. aussi idem,
« ‘Benevolent Lord’ and ‘Willing Servant’. Argumentation with Social Ideals in Late-Sixteenth-
286
aucune étude comparative qui analyserait comment évoluent les significations des termes
décrivant les relations sociales, ou même uniquement les significations de ceux décrivant
l’amitié, dans les langues dominantes d’Europe centrale et occidentale. On peut toutefois
constater qu’en français contrairement à l’allemand, il existe depuis toujours une série
d’expressions décrivant des relations familiales, alors qu’en allemand la terminologie de la
« Verwandtschaft » comme catégorie distincte de l’amitié n’existe pas encore au Moyen
Âge.749 L’époque moderne creuse alors également l’écart entre la sémantique de l’amitié et
celle de l’amour ; on pourrait formuler l’hypothèse audacieuse que cela est dû à une influence
humaniste. Le fait de s’être davantage penché sur des textes païens pourrait avoir conduit à ce
qu’on accentue à nouveau la dichotomie amor/amicitia respectivement la dichotomie
eros/philia, alors que dans la pensée chrétienne de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge, la
caritas, la charité était considérée comme une catégorie plus générale, dont les affections
fraternelle, conjugale, amicale ou charitable n’étaient que différentes expressions. La
différenciation entre « hospitality » et « charity » en Angleterre au XVIe siècle, relevée par
Felicitiy Heal, va dans ce sens. L’idée de la charité aurait ainsi été progressivement limitée à
l’assistance de personnes dans le besoin et le rétrécissement de cette catégorie aurait conduit à
l’émergence de nouvelles catégories.
Le processus dans lequel deux catégories qui sont essentielles pour la société contemporaine
se sont séparées du champ de l’amitié se situe manifestement après l’époque moderne : il
s’agit de celles des connaissances et des collègues. Même si cette différence est tout d’abord
une différence située au niveau de la sémantique, elle indique probablement aussi des
différences entre la structure sociale des formations qui font et de celles qui ne font pas cette
distinction sémantique. Les sociétés industrielles actuelles sont depuis longtemps
majoritairement urbaines ; la majorité des personnes vivent au quotidien dans un univers dans
lequel l’individu est confronté à un nombre plus élevé de personnes comparé au nombre de
relations sociales qu’il est réellement capable d’entretenir. Il n’est donc pas étonnant
qu’apparaisse un modèle de catégories dans lequel les relations interpersonnelles se groupent
Century Letters », in Petri Karonen, ed., Hopes and Fears for the Future in Early Modern Sweden,
1500-1800, Helsinki, 2009 (Studia Historica 79), p. 55-76 ; Marko Hakanen/Ulla Koskinen, « From
‘friends’ to ‘patrons’. Transformations in the social power structure as reflected in the rhetoric of
personal letters in sixteenth- and seventeenth-century Sweden », Journal of Historical Pragmatics, 10,
2009, p. 1-22.
749
Cette différence entre les deux langues est soulignée par Klaus Oschema, « Einführung », in idem,
ed., Freundschaft oder ‘amitié’?, op. cit., p. 7-21, ici p. 13f.
287
dans des cercles concentriques, classées en fonction de leur intensité : on aime son partenaire
et ses proches parents, on est amis avec certaines personnes, et le cercle plus vaste des
connaissances s’étend autour de ce noyau. La société de cour est en revanche petite, elle n’est
pas une société de masse ; certes, elle regroupe également un nombre considérable de
personnes mais beaucoup d’entre elles n’ont qu’une fonction de serviteur (cuisiniers, artisans,
laquais) et ne sont donc pas des membres à part entière de la société de cour. Ceux qui en font
réellement « partie » sont peu nombreux et se connaissent tous entre eux. La question est donc
de définir la nature des relations entre les personnes, et non pas la question de savoir si elles
se connaissent ou non.
De même, le terme de collègue est largement absent du langage des courtisans. Les nobles
n’exercent pas d’activité professionnelle dans le sens stricte du terme.750 Bien évidemment,
les relations entre collègues existent tout de même au niveau de la structure sociale, à savoir
dans l’armée et dans des institutions telles que les parlements, sachant que ceci concerne
avant tout la noblesse de robe. Mais pourquoi n’existe t-il aucune sémantique des relations
entre collègues ? La raison est certainement l’inexistence d’une séparation entre sphère
professionnelle et privée ; une fois de plus apparaît donc le problème du public et du privé. De
bonnes relations avec leurs collègues sont conceptualisées par les nobles qui occupent un
poste d’officier dans le même escadron comme des relations amicales et non pas comme une
catégorie distincte – ce qui ne ferait en effet aucun sens, car l’amitié n’est pas interprétée
comme un phénomène de la vie privée. L’amitié noble à la cour est une amitié
fondamentalement politique ; c’est pourquoi il n’est pas question d’ « alliances » politiques ou
fonctionnelles, ce qui en français serait encore compliqué par la signification du mot « alliés »
qui désigné des parents par alliance. Mais l’idée de former une alliance fonctionnelle sans être
ami avec ses « alliés » (un terme qui, même dans notre langage actuel, est rarement utilisé
pour se désigner soi-même) paraît étrange à l’époque moderne. Klaus Oschema a démontré
que l’idée qu’un conflit entre deux parties n’est pas forcément un conflit entre justice et
injustice n’apparaît que peu à peu, et qu’il devient par conséquent possible d’interpréter la
neutralité autrement que comme une indifférence à l’égard de la distinction entre le bien et le
mal.751 Dans les relations privées, ceci signifie qu’une alliance entre deux personnes continue
encore longtemps de se servir de la sémantique de l’amitié. La question de la différenciation
de « simples » alliances et de « véritables » amitiés est donc mal posée, dans la sémantique de
l’époque prise en considération ici, la différence n’existe pas.
750
Norbert Elias, Die höfische Gesellschaft, op. cit., p. 94.
751
Cf. Klaus Oschema, « Auf dem Weg zur Neutralität », op. cit.
288
Un deuxième développement essentiel est l’introduction d’un langage de l’intimité dans la
pratique de l’amitié. Ici le Moyen Âge et l’époque moderne se détachent de la Sattelzeit et de
l’époque contemporaine suivante. L’idée d’un langage de l’intimité comme signe distinctif de
l’amitié spécifiquement contemporaine semble tout d’abord inopinée, car c’est justement
l’époque moderne qui recouvre toutes les relations sociales d’un vocabulaire émotionnel qui
apparaît tout à fait exagéré à un observateur du XXIe siècle. Et c’est exactement là le point
essentiel : il ne s’agit non pas de certaines relations sociales bien déterminées, mais de toutes
les relations. La conception de relations purement professionnelles et fonctionnelles (comme
celle avec les collègues évoquée ci-dessus) dans lesquelles les individus ne sont impliqués que
par certains aspects de leur personne,752 alors que d’autres aspects, tout particulièrement les
sentiments, restent exclus, est une conception inconnue à l’époque moderne. Ce n’est que
l’époque contemporaine qui – encore une fois avec la séparation discursive des domaines
professionnel-public et privé – introduit l’idée que les relations professionnelles et les
relations amicales privées constituent deux genres différents de relations. Que, dans la
pratique sociale actuelle, on entretienne souvent les deux sortes de relations avec les mêmes
personnes, que souvent les collègues soient donc également des amis ne change rien à cette
séparation catégorielle : car dans le système de catégories actuel, un collègue n’est pas
d’emblée et en tant que tel déjà un ami.
En revanche, à partir du moment où l’idée de relations non-émotionnelles est introduite dans
le système catégoriel des relations sociales, un renforcement émotionnel intentionnel des
relations qui doivent continuer à rester sentimentales devient possible. En étant désormais
limité à un champ d’application plus restreint, le vocabulaire émotionnel obtient une
signification plus importante et plus intensive qu’auparavant. Ainsi se forme pendant les
Lumières et plus tard pendant le Romantisme (et dans ce cas dans sa forme la plus extrême et
exaltée en Allemagne),753 l’idée d’une amitié qui repose non plus prioritairement sur la
loyauté dans des situations de conflits, mais sur la familiarité, l’intensité des sentiments et les
752
Cf. Georg Simmel, Soziologie. Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, op. cit.,
p. 387. Pour la contribution de Simmel à un sociologie de l’amitié cf. Andreas Schinkel, Freundschaft,
op. cit., p. 32-41.
753
La différence des évolutions française et allemande pendant les Lumières et le Romantisme est
analysé dans Norbert Elias, Über den Prozeß der Zivilisation, op. cit., tome 1, p. 89-153. Selon Elias,
les élites intellectuelles en Allemagne vivaient loin des cours, dans des villes universitaires de taille
moyenne, et développaient ainsi une profonde méfiance contre les courtisans nobles ; de surcroît, ils
percevaient la culture de ces mêmes courtisans nobles comme française et donc étrangère.
289
révélations respectives de son état d’âme. Or ces éléments définissent d’ores et déjà la notion
d’intimité. Niklas Luhmann a relevé que l’idée de l’amour subit une transformation similaire :
l’amour est considéré au XVIIe siècle comme une passion sauvage qui par définition ne
pouvait pas être de longue durée et qui par conséquent aurait constitué une base absurde pour
fonder un mariage ; le Romantisme transforme fondamentalement ce concept. L’amour est
maintenant considéré comme un sentiment durable dont l’authenticité se manifeste
précisément par sa constance.754 La distance historique entre le XIXe et le XXIe siècle ne doit
pas induire en erreur et pousser à croire que les conceptions romantiques de l’amitié et de
l’amour ne sont plus les nôtres aujourd’hui : les adaptations littéraires et cinématographiques
du thème de l’amitié se réfèrent encore aujourd’hui au modèle des âmes-sœurs. Et la
représentation de l’amour dans les films hollywoodiens se termine de toute façon de manière
stéréotypée par le happy-end, c’est à dire le mariage montré, annoncé ou du moins en
perspective du héros avec l’héroïne.
Évidemment, ces différentes sémantiques de l’amour et de l’amitié ne sont pas seulement des
changements purement discursifs ; au niveau de la structure de la société sont apparues des
modifications qui leur correspondent. Dans le cas des concepts de l’amour modifiés, il s’agit
de la transition parallèle du modèle dominant du mariage arrangé vers celui du mariage par
amour – il sera cependant très difficile de décider laquelle entre les deux évolutions est la
cause et laquelle est la conséquence ; la réponse la plus probable est certainement le
développement parallèle et un renforcement mutuel des deux tendances. Dans le cas de
l’amitié, les séparations de plus en plus courantes entre vie professionnelle et sphère privée
754
Niklas Luhmann, Liebe als Passion, op. cit., p. 126, postule que ce changement de la vision de
l’amour est lié à un changement de la manière de voir le caractère humain. Selon lui, l’époque
moderne considère le caractère de l’homme comme une donnée fixe ; ainsi, les différences entre les
individus et entre les sexes rendent impossible un amour durable. Avec les Lumières, naît l’idée d’une
évolution du caractère. Maintenant, il devient envisageable que deux personnes peuvent s’aimer toute
une vie, parce qu’ils évoluent ensemble – ce qui rend pensable l’idée que l’amour pourrait être un
fondement du mariage : « Weil Personen nicht geändert werden können, ist die Liebe unbeständig. Die
Konstanz der Personen produziert die Inkonstanz ihrer Liebe – gegeben die Verschiedenheit der
Geschlechter und der Charaktere. […] Dies ändert sich erst im Laufe des 18. Jahrhunderts. Die
Personen werden als änderbar, als entwicklungsfähig, als perfektibel begriffen, und die Liebe dadurch
als bestandsfähig, ja schließlich sogar als mögliche Ehegrundlage. » Il convient de noter que la vision
de Luhmann trouve un appui dans les comédies de Molière : les vices humains – l’avarice,
l’hypochondrie, la vanité – y sont ridiculisés, mais ils ne sont jamais guéris.
290
ont sûrement renforcé l’idée qu’elle fasse partie de la sphère privée. Dans la société de cour, il
serait absurde de rencontrer ses amis après le travail du seul fait qu’il n’existe pas d’heure fixe
pour arrêter le travail ; l’idée que la journée, la semaine, l’année se divisent en périodes où il
faut remplir son rôle social et en périodes où il est permis de s’en éloigner, n’apparaît pas
dans le discours du monde de la cour car le milieu de vie des courtisans ne connaît pas cette
division. Ceci empêche l’apparition de l’idée de pouvoir entretenir des relations proches dans
les deux sphères avec des cercles de personnes différents. Dans la société de cour, il est
impossible d’entretenir une relation étroite purement fonctionnelle avec un individu tout en
gardant ses distances envers lui en tant que personne et personnalité. En revanche,
l’organisation bourgeoise du monde du travail permet théoriquement d’avoir deux cercles
d’amis et de collègues parfaitement distincts – même si pour beaucoup de personnes ces
cercles se chevauchent empiriquement.
L’amitié est donc caractérisée par un vocabulaire qui s’utilise entre les amis, et par des
manières spécifiques d’utiliser ce vocabulaire et de parler aux amis. L’amitié s’inscrit dans
des champs sémantiques, comme celui de l’affection ; elle fait appel au vocabulaire d’autres
relations sociales, comme la parenté, vocabulaire qu’elle utilise pour exprimer de façon
métaphorique la force des relations ; elle développe une rhétorique, dans laquelle on trouve et
un discours formel et réglementé et des formules qui se distinguent nettement des formules
prescrites par les manuels épistolaires. Nous avons déjà rencontré des pratiques, car un le
vocabulaire de l’amitié doit être étudié dans le contexte de son utilisation. Mais les pratiques
ne se limitent pas aux pratiques du langage. C’est donc le vaste champ des pratiques de
l’amitié qui va nous occuper dans le prochain chapitre.
291
II.4. Pratiques de l’amitié
Les différences entre les discours d‘amitié des XVIIe et XXIe siècles sont, certes,
considérables ; mais ces discours ont en commun l’idée que l’amitié est une relation acquise.
Contrairement à une relation prescrite, l’amitié a ainsi besoin de l’interaction des amis. Une
amitié qui n’est pas actualisée risque de tomber dans l’oubli, de s’effacer. Pour cette raison,
les pratiques de l’amitié sont particulièrement importantes.
L’analyse des pratiques de l’amitié permet d’éviter le danger d’analyser l’amitié sur le niveau
discursif exclusivement. En incluant les pratiques de l’amitié, on n’analyse pas seulement le
champ de la parole, mais aussi celui de l’action. On évite ainsi une pure histoire intellectuelle
des phénomènes examinés ici. Une telle approche courrait le risque de prendre pour argent
courant des énoncés sur l’amitié qui ne sont pas des descriptions, mais des prescriptions
normatives. La description des pratiques se trouve surtout dans les sources narratives ; dans
les lettres, les pratiques sont rarement mentionnées. Ceci n’est pas étonnant ; la connaissance
des mœurs et manières de l’amitié va de soi pour l’expéditeur tout comme pour le
destinataire. Elles font donc partie du contexte des lettres ; c’est ainsi que normalement, elles
ne figurent pas dans le contenu des lettres. Les sources narratives, par contre, ne s’adressent
pas à l’ami ; de plus, les auteurs décrivent quelquefois les amitiés des autres, et pas seulement
leurs propres amitiés.
Il est clair que l’analyse des pratiques n’est pas un moyen qui permettrait de juger si deux
nobles étaient « vraiment » des amis. En contrepartie, il faut se demander dans quelle mesure
l’« authenticité » d’une amitié fait partie de la réalité sociale, ou si elle n’est pas elle-même
une représentation normative et qu’elle relève ainsi du domaine discursif. Les pratiques, elles,
relèvent en tout cas du domaine de l’action. En revanche, on a besoin des représentations pour
donner une interprétation adéquate des pratiques.
Rituels, gestes, symboles
Dans le cas de cette étude, nous distinguons les rituels des gestes. En référence à Werner
Paravicini755 et Barbara Stollberg-Rilinger,756 nous employons ici une définition étroite du
755
Werner Paravicini, « Zeremoniell und Raum », in idem, ed., Zeremoniell und Raum. 4. Symposium
der Residenzen-Kommission der Akademie der Wissenschaften in Göttingen, 25.-27. September 1994,
Sigmaringen, 1997, p. 11-36, ici p. 14.
292
rituel. Une séquence stéréotypée d’actions qui change le statut d’une relation sera nommée
rituel.757 Seront aussi inclus dans la catégorie des actions les actes de langage dits
« performatifs »,758 c’est-à-dire les paroles qui expriment un tel changement, par exemple
quand on déclare à quelqu’un qu’on sera désormais son ami ou bien que l’on se sépare
d’amitié avec lui. Sera distingué du champ des rituels le champ des gestes de l’amitié, donc
des signes qui expriment l’amitié sans en changer le statut ; la notion de geste est donc
employée ici dans un sens plus vaste que celui de « geste corporel ».759 Elle peut donc
englober aussi des activités qui impliquent le corps plutôt indirectement, comme c’est le cas
du jeu de hasard. Cependant, les gestes qui sont en premier lieu des actes de langage sont
décrits dans le chapitre qui traite du langage de l’amitié ; cela concerne des pratiques orales
comme les compliments tout comme des pratiques écrites comme la correspondance.
Tous les objets qui expriment l’amitié seront appelés symboles de l’amitié.760 Par conséquent,
le geste de l’amitié est une action qui exprime l’amitié, tandis que le symbole de l’amitié est
un objet qui exprime l’amitié. Aucun des deux ne sera appelé « signe » de l’amitié ; ce terme
plus général englobe les actes linguistiques et non linguistiques ainsi que les objets. Les objets
seront traités ici ensemble avec les pratiques, car ils sont liés à celles-ci : par exemple, l’acte
de faire des cadeaux est un geste, le cadeau lui-même un symbole.
756
Barbara Stollberg-Rilinger, « Zeremoniell, Ritual, Symbol. Neuere Forschungen zu symbolischer
Kommunikation in Spätmittelalter und Früher Neuzeit », Zeitschrift für historische Forschung, 27,
2000, p. 389-405, ici p. 397; cf. aussi idem, « Symbolische Kommunikation in der Vormoderne.
Begriffe - Forschungsperspektiven - Thesen », Zeitschrift für Historische Forschung, 31, 2004, p. 489527.
757
Karl Leyser, « Ritual, Zeremonie und Gestik: das ottonische Reich », Frühmittelalterliche Studien,
27, 1993, p. 1-26, ici p. 2f. – Chez Leyser tout comme chez Paravicini, une opposition est établie entre
le rituel d’une part et le cérémonial ou la cérémonie d’autre part. Cette dernière montre, mais elle ne
transforme pas. Mais comme l’amitié est une relation qui n’est pas codifiée de façon juridique, la
notion du cérémonial nous paraît inadaptée pour la décrire, parce que « cérémonial » a une connotation
qui renvoie a une situation officielle.
758
Cf. à ce sujet et plus généralement pour la théorie des actes de langage John L. Austin, How to do
things with words, op. cit., et John Searle, Speech acts, op. cit.
759
La notion de geste est donc ici utilisée dans un sens plus large que chez Werner Paravicini,
« Zeremoniell und Raum », op. cit., p. 13. Là, un accent plus fort est mis sur la dimension corporelle
du geste ; les gestes correspondent à « des tenues, mouvements et activités corporels ».
760
A cet égard aussi, nous nous écartons de la définition de Paravicini, qui inclut aussi des actions
dans le domaine des symboles; Werner Paravicini, « Zeremoniell und Raum », op. cit., p. 15.
293
Les services d’amis seront exclus ici, bien qu’ils soient des pratiques ; à cause de leur
diversité et de leur relation complexe avec les représentations et avec l’échange de dons, un
chapitre à part leur sera dédié.
Les rituels de l’amitié
Dans la recherche historique, le rituel est un sujet relativement nouveau. Il ne fait pas partie
des sujets canoniques de l’histoire politique classique du XIXe et du premier XXe siècle, car à
première vue, il est très éloigné des actions gouvernementales. En ce qui regarde les grands
courants historiographiques du XXe siècle, le rituel échappe à l’approche quantitative de
l’école des Annales (car des facteurs quantifiables comme la durée ou la fréquence d’un rituel
ne peuvent donner des informations sûres ni sur la signification du rituel ni sur son
importance au sein de la civilisation étudiée), et il échappe aussi à l’approche de l’école
allemande de Bielefeld, qui a pratiqué une histoire sociale centrée sur des structures
macroscopiques de la société et qui, nécessairement, a négligé en revanche des phénomènes
qui relèvent de l’interaction entre individus. Pour la recherche historique, ce sont donc des
impulsions venues d’autres disciplines qui l’ont portée à s’occuper du rituel. La théologie et la
science des religions avaient depuis longtemps examiné des rituels ; depuis le XVIIIe siècle,
les études liturgiques commencent à se développer, pour devenir une sous-discipline de la
théologie.761 Naturellement, ces études se sont occupées de la liturgie, c’est-à-dire du rituel
sacré, non pas du rituel profane. Pour la réflexion des historiens sur le rituel, c’est surtout
l’anthropologie ou l’ethnologie qui a exercé une grande influence. Longtemps, on pourrait
avoir l’impression que les rituels seraient caractéristiques des sociétés dites primitives et
qu’ils finiraient par s’effacer dans un processus de rationalisation et de modernisation de la
société ; la description systématique du rituel, comme elle a été entreprise par exemple par
Victor Turner,762 a cependant mis à la disposition des chercheurs des instruments analytiques
qui ont permis de découvrir des rituels aussi dans des sociétés dites modernes ou complexes.
A part la critique des théories linéaires de modernisation, c’est le scepticisme envers une
761
Albert Gerhards/Benedikt Kranemann, Einführung in die Liturgiewissenschaft, Darmstadt, 2006, p.
25. – Concernant la naissance et le développement des études liturgiques cf. Franz Kohlschein/Peter
Wünsche, eds., Liturgiewissenschaft. Studien zur Wissenschaftsgeschichte, Münster, 1996.
762
Victor Witter Turner, The Ritual Process. Structure and Anti-Structure, Londres, 1969, traduit en
allemand comme idem, Das Ritual. Struktur und Anti-Struktur, Francfort-sur-le-Main, nouvelle édition
2005.
294
histoire centrée uniquement sur le niveau du texte qui a favorisé l’analyse des rituels en
histoire.763 Dans l’historiographie allemande, c’est l’école de Munster qui est le groupe le plus
influent dans le domaine des études rituelles ; les fondateurs de ce groupe, le médiéviste Gerd
Althoff764 et la moderniste Barbara Stollberg-Rilinger,765 ont particulièrement mis l’accent sur
l’analyse des rituels politiques.
On manque encore d’études historiques sur les rituels de l’amitié. Dans les disciplines
voisines aussi, le sujet a été peu travaillé ; le seul volume collectif qui s’occupe des rituels de
l’amitié se concentre sur la période à l’entour de 1800,766 la plupart des contributions provient
des lettres et traite de sujets dans le milieu du classicisme de Weimar. Pour la société
aristocratique française du XVIIe siècle dont nous traitons ici, les rituels jouent manifestement
un grand rôle : si on examine les situations dans lesquelles l’amitié change son statut, on
s’aperçoit que ces situations sont souvent – mais pas toujours – accompagnées de pratiques
qui réapparaissent sans cesse dans les sources et qui sont relativement indépendantes des
personnes qui les mettent en œuvre. Cela porte à supposer que l’on a affaire à des pratiques
ritualisées, à des rites de passage.767
En référence à Klaus Oschema,768 nous ne concevons pas le rituel comme une pratique qui
s’adresse en premier lieu à des spectateurs. Au contraire, les rituels de l’amitié s’adressent
d’abord aux participants eux-mêmes ; mettre en œuvre un rituel de l’amitié, c’est se désigner
comme ami de l’autre et reconnaître l’autre comme ami.
763
Hanns Peter Neuheuser, « Profane Rituale und Ritualität. Tendenzen der fächerübergreifenden
Forschung und der kulturhistorischen Ansätze in den Einzeldisziplinen », Archiv für Kulturgeschichte,
87, 2005, p. 427-455, ici p. 428.
764
Cf. Gerd Althoff, Die Macht der Rituale. Symbolik und Herrschaft im Mittelalter, Darmstadt, 2003;
idem/Barbara Stollberg-Rilinger, « Rituale der Macht in Mittelalter und Früher Neuzeit », in: Axel
Michaelis, ed., Die neue Kraft der Rituale. Sammelband der Vorträge des Studium Generale der
Ruprecht-Karls-Universität Heidelberg im Wintersemester 2005/2006, Heidelberg 2007, p. 141-178.
765
Cf. Barbara Stollberg-Rilinger, « Zeremoniell, Ritual, Symbol. Neue Forschungen zur
symbolischen Kommunikation in Spätmittelalter und Früher Neuzeit », op. cit.
766
Klaus Manger/Ute Pott, eds., Rituale der Freundschaft, op. cit.
767
Le texte initial du concepte des rites de passage est : Arnold van Gennep, Les rites de passage.
Etude systématique des rites de la porte et du seuil, de l‘hospitalité, de l’adoption, de la grossesse et
de l’accouchement, de la naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation, de l’ordination, du
couronnement, des fiançailles et du mariage, des funérailles, des saisons, etc, Paris, 1909.
768
Klaus Oschema, Freundschaft und Nähe, op. cit., p. 19.
295
Les rituels de commencement de l’amitié
Les nobles de l’époque moderne choisissent leurs amis avec circonspection. C’est Gourville,
le secrétaire du Grand Condé, qui exprime cela de façon explicite ; quand il arrive à
Bruxelles, il attend avant de conclure des amitiés : « Cependant, je me proposai d'être un
temps sans faire de liaison particulière, jusqu'à ce que j'eusse bien connu les personnes avec
qui je voudrais me lier d'amitié, pour, dans la suite, n'être pas obligé d'en changer. »769 En
conséquence, les nobles nous disent souvent d’où ils connaissent un ami et décrivent même
quelquefois la situation concrète dans laquelle ils ont conclu cette amitié.
Il est vrai qu’il y a des amitiés qui se développent petit à petit, en partant d’une simple
connaissance qui s’intensifie jusqu’à ce que l’un des partenaires commence à utiliser le mot
d’amitié. On peut utiliser le début des « Conversations » du Chevalier de Méré comme
exemple. Cette œuvre est un texte didactique sur l’honnête homme, mais aussi une description
de l’amitié entre le chevalier de Méré et le maréchal de Clérambault. D’une façon complexe,
le texte fait référence à lui-même : les deux personnes sont ce qu’ils discutent – c’est-à-dire,
d’honnêtes hommes ; et ils pratiquent cette conversation idéale qui est précisément le sujet de
cette même conversation. Le maréchal de Clérambault se trouve à Poitiers pour une cure ; par
hasard, le chevalier se trouve aussi dans cette ville. C’est ainsi que leur connaissance se
transforme en amitié. Jusque-là, le chevalier n’avait connu le maréchal « comme on se
connoist dans la foule » ; maintenant, ils se rencontrent plus souvent : « Le Mareschal avoit
l'esprit si agreable qu'on ne se lassoit point de l'entendre: Cela m'engageoit à le voir souvent,
et je fus assez heureux pour avoir quelque part en son amitié. »770 Cette amitié se consolide
vite : après que le chevalier a rendu visite au maréchal pour sept ou huit jours de suite, il ne
peut plus se passer de sa compagnie.771 Dans un tel cas, on n’a pas besoin d’un rituel pour
marquer la transition de la connaissance à l’amitié. Les amitiés léguées772 peuvent, elles aussi,
continuer sans transition les amitiés de la génération précédente.
Mais on peut aussi proposer l’amitié de façon explicite.773 En réaction à une telle proposition,
on peut faire une promesse expresse d’amitié. Dans la civilisation de l’Ancien Régime, les
éléments performatifs, c’est-à-dire les actes mêmes qui consistent à demander, à accorder, à
769
Jean Hérault de Gourville, Mémoires, op. cit., p. 151.
770
Chevalier de Méré, Les Conversations, ed. Charles-H. Boudhors, op. cit., p. 3.
771
Ibid., p. 22.
772
Cf. infra, les rituels de translation de l‘amitié.
773
Cf. Jean-Marie Constant, Nobles et paysans en Beauce, op. cit., p. 246.
296
refuser, jouent un grand rôle.774 On attache donc un grand poids à une demande formelle
d’amitié. Chez La Bruyère, on trouve l’expression « prier quelqu’un d’accorder son
amitié » ;775 cela montre que les contemporains eux-mêmes formulent le concept de la prière
d’amitié ; elle n’est donc pas une pratique dont les contemporains ne saisiraient pas la
structure. Il y a des signes de renforcement qui permettent d’augmenter encore l’emphase
mise sur une telle proposition ; on peut nommer notamment le serment d’amitié et la pratique
de conclure l’amitié devant des témoins.
On peut identifier deux genres de situations qui sont particulièrement susceptibles de donner
lieu à des rituels de commencement d’amitié : premièrement, une situation dans laquelle des
dignitaires qui n’étaient pas liés étroitement auparavant concluent une amitié ; deuxièmement,
quand une inimitié terminée doit être transformée en amitié.
Un exemple pour la première catégorie se trouve en 1624. Après avoir été nommé, le nouveau
garde des sceaux, Etienne d’Aligre, propose au maréchal de Bassompierre de se lier d’amitié
avec lui. Ce faisant, il combine deux signes de renforcement, c’est-à-dire le serment d’amitié
et la présence de témoins ; Bassompierre note : « Puis il me dit qu’il me prioit de l’aimer, et
qu’il me juroit, devant ces messieurs, qu’il seroit fidèlement mon serviteur et mon ami,
comme certes il me l’a depuis témoigné en toutes les occasions qui se sont rencontrées. »776
Pour la deuxième catégorie, nous citons un exemple particulièrement drastique. C’est
l’histoire de l’amitié entre le futur maréchal de Bassompierre et le général Rosworm, sous les
ordres duquel Bassompierre participe à des combats à la frontière turque. Entre les deux, il y a
un conflit hérité : Rosworm lui-même avait combattu sous les ordres du père de
Bassompierre, qui avait failli le faire exécuter à cause d’un manquement. Cela empêche
Bassompierre et Rosworm de nouer des liens amicaux – mais quand Bassompierre montre sa
bravoure lors d’un combat contre les Turcs, Rosworm lui offre son amitié, en présence
d’autres officiers :
« Puis nous revinmes au lieu où étoit le Rosworm et autres chefs, assis sur des Turcs
morts; qui me voyant me voulut parler devant tous ces messieurs, et après m’avoir
774
Christian Wieland, « Paul V. und das Großherzogtum Toskana. Zwischen Idealismus und
Pragmatismus: von der Makro- zur Mikropolitik in fünf Schritten », in Alexander Koller, ed., Die
Außenbeziehungen der römischen Kurie unter Paul V. Borghese (1605 – 1621), Tübingen 2008, p.
261-283, ici p. 279.
775
Cf. Jean de La Bruyère, Les Caractères, ed. Louis van Delft, op. cit., p. 231.
776
François de Bassompierre, Journal de ma vie, op. cit., tome XXI, p. 6.
297
loué de m’avoir bien vu faire, et que je ne serois pas de la maison dont je suis issu si je
n’étois vaillant, il me dit ensuite: ‘Feu M. de Bestein votre père a été mon maître, mais
il m’a voulu indignement faire mourir. Je veux oublier ce dernier outrage pour me
ressouvenir de la première obligation, et être désormais, si vous voulez, votre ami et
serviteur.’ »777
Bassompierre met pied à terre, salue Rosworm et lui promet sa fidélité. Puis Rosworm invite
les personnes présentes à déjeuner chez lui le lendemain, pour sceller cette réconciliation.778
L’amitié nouvellement conclue signifie donc à la fois la terminaison d’une vieille inimitié ;
c’est pour ça qu’elle est aussi ressentie comme une réconciliation par les participants ;
Bassompierre parle plus tard de « Rosworm, qui depuis notre réconciliation, m’avoit porté
une très-étroite amitié. »779
Le commencement de l’amitié, qu’il soit rituellement marqué ou non, ne peut être saisi qu’à
travers les auto-descriptions des personnes concernées. On peut donc poser la question du
cadre social et situationnel dans lequel les nobles localisent le commencement de l’amitié.
Nous essayons de donner une réponse à cette question dans le cadre d’une digression, avant
de continuer à décrire les autres rituels de l’amitié.
Contextes d’origine et situations d’origine
Pour décrire ces circonstances, nous différencions entre les contextes d’origine et les
situations d’origine. Un milieu social ou une institution dans le cadre desquels se forme
l’amitié sera appelé contexte d’origine. L’ensemble des circonstances concrètes dans
lesquelles commence l’amitié sera appelé situation d’origine. Il doit être souligné que
l’utilisation de ces deux catégories ne signifie pas une réintroduction par la porte de derrière
d’une définition sociologique de l’amitié. Nous n’envisageons pas de quitter l’étude de la
notion d’amitié dans les sources et de définir l’amitié par le milieu social. Au contraire, il
s’agit de se demander où les acteurs eux-mêmes localisent le début d’une amitié. On doit
cependant s’attendre à ce que les énoncés sur les circonstances de la formation d’une amitié
entre deux nobles soient influencés à leur tour par le discours d’amitié et par des
considérations dramaturgiques de l’auteur du texte, c’est-à-dire de l’aristocrate qui raconte sa
777
Ibid., tome XIX, p. 307.
778
Ibid., p. 308.
779
Ibid., p. 321.
298
propre vie. Des descriptions des contextes d’origine se trouvent souvent aussi pour des
amitiés qui se sont formées peu à peu ; tandis que les situations d’origine nous parviennent de
préférence quand elles comportent un élément spectaculaire. Cependant, cela ne veut pas dire
que de telles descriptions soient simplement des textes de fiction et que par conséquent leur
valeur en tant que sources serait nulle. Une telle description doit rester vraisemblable pour que
les contemporains soient portés à croire à sa véracité. Par conséquent, même si une telle
description est déformée soit par une manipulation, soit par des trous de mémoire de l’auteur
et qu’elle ne décrit pas correctement la situation en question, elle peut cependant donner des
renseignements sur des caractéristiques plus généraux des origines des relations d’amitié.
On peut distinguer entre les contextes d’origine des amitiés de jeunesse et les contextes qui
appartiennent au monde des adultes. Parmi les contextes d’origine des amitiés de jeunesse, les
plus importants sont la nourriture, c’est-à-dire le temps qu’un jeune noble passe en tant que
page dans une maison noble qui n’est pas celle de ses parents, l’école, le grand tour et, le cas
échéant, l’université.
La nourriture est le premier contexte d’origine d’amitiés dans l’ordre biographique. Dans les
sources analysées ici, il ne se trouve pas de mention d’amitiés qui se seraient formées dans la
période de la vie située avant la nourriture, c’est-à-dire dans l’enfance passée dans la maison
parentale. Pour ce qui est de la nourriture, le choix de la maison où le jeune noble va la passer
est déjà influencé par les réseaux de ses parents ; envoyer son fils dans une maison noble peut
à son tour être interprété comme un signe amical envers cette maison. Kristen Neuschel
souligne que dans la maison des parents et dans la maison de nourriture se forme l’habitude
de nouer et de cultiver des relations avec d’autres nobles dans et en dehors de la famille ; la
nourriture aurait été une période d’apprentissage du métier d’aristocrate.780 Rarement les
habitants d’une telle maison auraient-ils fait l’expérience de la solitude : le seigneur de la
maison, sa famille, d’autres nobles appartenant à la maison, d’autres pages et des invités
nobles créaient un milieu aristocratique permanent. Ici, le jeune noble aurait appris de cultiver
beaucoup de relations simultanées et cependant étroites. Neuschel remarque que des gens qui
se connaissent depuis leur temps de nourriture conservent leur contact souvent pour toute une
vie et le renouvellent par la nourriture réciproque de leurs propres enfants.
Les écoles et les académies de nobles781 sont, elles aussi, des contextes où se forment des
amitiés – dans le monde aristocratique du XVIIe siècle comme dans le monde contemporain,
780
Kristen B. Neuschel, Word of Honor, op. cit., p. 85f.
781
Pour les institutions d’éducation des nobles cf. Corinne Doucet, « Les académies équestres et
l'éducation de la noblesse (XVIe-XVIIIe siècle) », Revue historique, 628, 2003, p. 817-837 ; Jean
299
les institutions d’éducation sont des lieus classiques pour la formation d’amitiés. Le père du
Grand Condé y voit une chance de créer de bonne heure un réseau pour son fils : c’est pour
cela qu’il renonce à le faire enseigner par un précepteur. Au lieu de cela, il l’envoie à une
académie, comme le raconte Pierre Lenet. Le prince de Condé espère que le prestige de son
grand nom va motiver d’autres nobles d’envoyer leurs fils au même établissement :
« Le prince, son père, habillé et éclairé en toute chose, creut qu’il seroit moins diverti
de ceste occupation si précisément nécessaire à un homme de sa naissance, dans
l’accadémie que dans l’hostel, et creut encore que, l’y mestant parmi tant de seigneurs
et tant de gentilshommes, qui y estoient et qui y entreroient pour avoir l’honneur d’y
estre avec luy, seroient autant de serviteurs et d’amis qui s’attacheroient à sa personne
et à sa fortune. »782
Le Grand Tour est un autre contexte d’origine. Nous citons un texte situé légèrement en
amont de la période examinée ici, à savoir les mémoires du marquis de Beauvais-Nangis.
Dans ce texte, il est question d’une amitié qui s’est formée dans un collège pour des nobles et
pendant le Grand Tour. Lorsque Beauvais-Nangis entre à la cour en 1604, il prend quartier
chez son ami M. de Dunes : « Je me logeay avec M. de Dunes, premier mari de Mme de Gié,
l’un des plus galans hommes de son aage. Nous avions commencé nostre amitié dès le
collége, l’avions continuée en Italie, et elle n’a fini que par sa mort. »783
Boutier, « L’académie de Lunéville-Nancy. Education nobiliaire et culture équestre dans la Lorraine
ducale (1699-1737) », in Patrice Franchet d’Espérey, ed., Lunéville, la cité cavalière par excellence.
Perspectives cavalières du siècle des Lumières au XXe siècle, Paris, 2007, p. 81-95. Il faut, dans ce
contexte, aussi mentionner la grande étude de Jean Meyer sur l’éducation princière, cf. Jean Meyer,
L’éducation des princes en Europe du XVe au XIXe siècle, Paris, 2004. Deux exemples allemands du
XVIIIe siècle ont récemment été analysés par Claudia Kollbach, Aufwachsen bei Hof. Aufklärung und
fürstliche Erziehung in Hessen und Baden, Francfort-sur-le-Main, 2009 (Campus Historische Studien
48).
782
Pierre Lenet, Mémoires, in Joseph-François Michaud/Jean-Joseph-François Poujoulat, eds.,
Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, op. cit., tome 3/2, Paris, 1838, p.
183–632, ici p. 188.
783
Nicolas de Brichanteau de Beauvais-Nangis, Mémoires, op. cit., p. 74.
300
L’université, en tant que prochaine phase d’éducation après l’école, est un autre contexte
d’origine d’amitiés. Cependant, cela concerne beaucoup plus la noblesse de robe que la
noblesse d’épée, car cette dernière fréquente plutôt rarement les universités.
La formation d’amitiés de jeunesse entre jeunes femmes aristocratiques diffère de celle des
hommes, parce que des institutions comme le collège où le Grand Tour, susceptibles
d’éloigner les garçons et les jeunes hommes de leur famille pour des périodes prolongées
qu’ils passent avec des personnes de même âge manquent chez les femmes. La Grande
Mademoiselle décrit comment sa « grande amitié » avec Mlle de Longueville784 se forme
pendant l’hiver 1637, quand les deux se rencontrent deux fois par semaine lors de fêtes dans
l’hôtel de Brissac.785 A l’époque, la Grande Mademoiselle a dix ans.
Pour la noblesse d’épée, les deux contextes d’origine d’amitiés qui sont primordiaux dans le
monde des adultes sont la cour et l’armée ; ceci n’est pas surprenant, car ce sont les deux
milieux dans lesquels les nobles passent la plupart de leur temps, les deux « pôles de
l’existence nobiliaire ».786 Même en temps de guerre, ils passent à la cour le temps du quartier
d’hiver, donc le temps entre deux campagnes militaires.787 D’autres contextes sont des
périodes qu’on passe à l’étranger, de gré ou de force ; ce sont les ambassades et l’exil. Dans le
cas de la noblesse de robe, l’armée est remplacée par les cours dans lesquelles les robins
peuvent nouer des liens amicaux avec leurs collègues.
Les amitiés courtoises peuvent se former vite, mais aussi se dénouer vite ; souvent, elles se
transforment alors en inimitiés. C’est ainsi que La Rochefoucauld raconte qu’il a été témoin
des principales actions du duc de Beaufort, « souvent comme son ami, et souvent comme son
ennemi. »788
Pour la noblesse d’épée, l’armée est un autre contexte d’origine d’amitiés. Ici, des amitiés
peuvent se former entre des nobles qui servent en tant qu’officiers dans la même unité.
Gourville raconte qu’il a fait la connaissance de son ami Langlade aux guerres de
Bordeaux.789 Une fois qu’on a des réseaux à l’armée, il est plus facile d’en nouer des
784
Il ne s’agit pas de la sœur du Grand Condé, la future duchesse de Longueville, mais d’une fille du
premier lit du duc de Longueville, donc du futur beau-frère du Grand Condé. Le duc de Longueville
est de 24 ans l’aîné de sa deuxième épouse.
785
Mémoires de la Grande Mademoiselle, ed. Bernard Quilliet, op. cit., p. 35.
786
Ronald G. Asch, Europäischer Adel in der Frühen Neuzeit, op. cit., p. 218.
787
François Bluche, L’Ancien Régime, op. cit., p. 51.
788
François de La Rochefoucauld, Mémoires, op