Âme, Amour, Amitié

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Âme, Amour, Amitié
Âme, Amour, Amitié
Introduction
On parle très peu de l’âme mais de la personne, et pour beaucoup la distinction
âme/corps n’est plus d’actualité. L’âme n’est pas atteignable par
l’expérimentation scientifique. Elle serait un mythe hérité de la philosophie
grecque (Platon) alors qu’en réalité elle nous vient de l’Inde.
Quel rapport corps/âme ? :
-
vision platonicienne : mépris du corps (corps tombeau de l’âme dont il
faut se libérer). Vision non chrétienne puisque le corps est amené à
ressusciter sous un mode glorieux
-
vision réaliste : unité substantielle ; le corps représente un
conditionnement substantiel qui interfère sur la vie spirituelle : ex.
l’action de penser peut être interrompue par des nécessités de la vie
végétative.
Qu’est-ce que le vivant ? :
-
le vivant se meut de l’intérieur à la différence d’une simple réalité
physique : découverte de l’assimilation substantielle, intentionnelle, puis
du passage à l’universel : l’abstraction. Tout en se mouvant il y a qc de
plus profond qui demeure, de permanent.
-
Le vivant possède un rythme de développement : conception, naissance,
croissance, vieillesse. Ce rythme implique aussi des moments de repos et
d’activité : le vivant doit se reposer pour repartir avec plus d’élan.
1. A la découverte de l’âme
a. Deux voies d’accès : affective/inductive
Voie affective ou subjective : expérimentation de toute une vie intérieure qui
échappe aux regards des autres (qd je vous parle je ne sais pas ce que vous
1
pensez !). Cette vie intérieure est à cultiver dans le silence, la rencontre avec
soi-même, la méditation… Les stoïciens recommandaient d’ailleurs à leurs
étudiants de faire tous les jours un quart d’heure de méditation pour retrouver
leur intériorité et, par là, leur unité. Mais plus je la cultive, plus je découvre une
source très profonde qui unifie ces expériences internes très diverses. Cette
source profonde n’est-ce pas précisément ce qu’on appelle l’âme, la source
cachée, intime de toute notre vie humaine, ce qui fait notre intériorité
radicale ? Nous ne savons pas ce qu’est cette âme, mais nous pouvons affirmer
qu’il ya « quelque chose » qui nous semble distinct de notre corps, qui est plus
présent à nous que notre propre corps, quelque chose qui est là, intimement
présent, et qui est source en nous d’un sens intime de nous-mêmes.
Il est évident que pour le philosophe une telle connaissance ne suffit pas, parce
que trop affective, incommunicable : elle reste une certaine expérience
intérieure, très profonde sans doute, mais aussi très obscure, indicible. C’est le
sentiment affectif d’une présence, d’une source cachée dont dépendent toutes
nos opérations vitales.
Voie objective ou inductive : diversité de nos opérations vitales : on se réveille,
on prie, on mange, on se lave, on travaille, on aime, on coopère avec d’autres…
et cependant ce sont toujours nos opérations : chacun a sa propre façon de
marcher, de manger, d’être joyeux, de travailler, d’aimer ou de coopérer…
Qu’est-ce qui fait l’unité dans cette diversité ? L’unité biologique, le
« génome », ne suffit pas pour expliquer cela, parce qu’il y a des opérations qui
dépassent le point de vue biologique : la pensée, l’amour, le sourire, la parole,
le travail. Il existe donc une source cachée de toutes nos opérations. Cette
source est principe d’unité. Ce principe d’unité de toutes les opérations vitales,
c’est ce qu’on appelle l’âme.
Âme : source immanente de vie et d’être (vivre c’est être pour nous) ; principe
de vie qui demeure au-delà de la mort = immortalité. L’âme n’a pas d’organe
physique. C’est pourquoi l’âme humaine est un principe de vie qui subsiste audelà de la mort. Le vivant humain, à sa mort, au terme de sa croissance, ne
meurt pas dans son âme. Son âme spirituelle dépasse la corruptibilité du corps,
elle est substance, elle subsiste au-delà de son union avec le corps.
2
b.
Les degrés de vie : végétative/sensible/spirituelle
Âme : réalité une avec néanmoins 3 développements : les degrés de vie :
-
Vie végétative : assimilation substantielle enracinée dans le corps
organique : instinct de survie (appétit du boire et du manger) ; instinct de
reproduction (appétit spirituel)
-
Vie sensible : assimilation intentionnelle : on « devient » l’autre sans le
détruire. Connaissances sensible, imaginative, passions (concupiscible,
irascible), mémoire
-
Vie spirituelle : attraction pour le vrai (intelligence) : la recherche de la
vérité ; attraction pour le bien (volonté) : la recherche d’une relation
d’amour avec un autre.
Âme réalité une : Puisque son âme qui est spirituelle, est la même que celle qui
informe le corps et qui est source des opérations de vie végétative et de vie
sensible, le développement de l’intelligence et de la volonté aura chez l’homme
une répercussion sur sa sensibilité et jusque sur sa vie végétative.
2. A la découverte de l’amour
a. Qu’est-ce qu’aimer ?
Aimer1 :
- le chocolat
- son petit chien
- une personne
L’acte d’aimer se porte toujours sur quelque chose qui nous attire : le chocolat,
le petit chien, mon ami. Ce quelque chose nous apparaît comme un bien pour
nous, nous avons envie de le conquérir, c’est lui qui fait notre bonheur. L’acte
1
Le vocabulaire français est très pauvre à la différence d’autres langues :
-
anglais : to like, to love…
espagnol : gustar, querer, amar…
3
d’aimer présuppose toujours une connaissance sensible ou spirituelle
(coopération de l’intelligence et de la volonté2).
b.
Les effets de l’amour
Les fruits de l’amour, de l’acte d’aimer sont multiple :
-
-
l’accueil – l’intériorisation – la paix du cœur – le repos dans le cœur
de l’autre – la douceur …
le don de soi (l’amour est extatique, il nous déloge) – le dépassement
– la force de conquête
la mobilisation de tout notre capital de vie
l’épanouissement – la confiance en soi – l’estime de soi – la
reconnaissance
l’ouverture du cœur : on se livre à quelqu’un, y compris dans ses
fragilités
la vulnérabilité : l’amour nécessairement blesse et fait souffrir
la délicatesse
Le double champ sémantique du mot « reconnaissance » :
L’amitié produit la reconnaissance au sens d’un « avènement » du sujet : par
la relation amicale, le sujet advient. De fait, un lien amical est toujours un
« révélateur » pour le sujet aimé, il se découvre à la fois aimable et capable
d’aimer au contact de la personne qui l’attire, et dont il se sait aimé. La
personne prend conscience de toutes ses riches potentialités, de ce qu’elle est
elle-même en profondeur. Dans cette réciprocité aimante, son identité se
trouve pleinement attestée. Comme l’écrit Paul Ricœur :
2
Tout lien affectif implique dans sa genèse comme dans sa croissance la coopération de l’intelligence et de la
volonté. On dit de la connaissance qu’elle est condition sine qua non de l’amour, en ce sens qu’on ne peut
aimer autrui sans le connaître préalablement, plus ou moins succinctement. De même, il ne peut y avoir de
communication profonde, de vrai lien spirituel sans une participation de l’intelligence. Les langages de l’amour
de Gary Chapman nous invitent à découvrir cette coopération de l’intelligence et de l’amour. Chacun dispose
d’un réservoir affectif qui peut être comblé dans la mesure où notre langage d’amour est rejoint par celui qu’on
aime. Chapman énumère 5 langages de l’amour : la parole valorisante, le service rendu, le cadeau, le toucher,
le moment de qualité.
4
Pour être « ami de soi » - selon la philautia aristotélicienne -, il faut déjà être entré
dans une relation d’amitié avec autrui, comme si l’amitié pour soi-même était une
auto-affection rigoureusement corrélative de l’affection par et pour l’ami autre 3.
En définitive, l’amitié produit et nourrit l’estime de soi, car l’on se sent
reconnu : on a du prix aux yeux d’un autre. C’est cette estime de soi qui donne
au sujet toute sa stabilité et son développement. Dans l’amitié, on reconnaît et
l’on est reconnu par l’ami, mais on a également de la reconnaissance pour lui.
Tel est l’autre versant sémantique du terme reconnaissance, désignant la
gratitude envers quelqu’un. De fait, il n’y a pas d’amitié possible si les deux
partenaires n’éprouvent pas l’un pour l’autre une forme de gratitude. Cette
gratitude s’exprime dans une bienveillance mutuelle, à savoir l’échange de
services, de paroles et de silence, d’écoute et de confidences rendues possibles
par la confiance. L’ami n’est pas tant celui qui parle ou agit, que celui qui est et
reçoit pleinement l’autre, dans la qualité de sa présence.
3.
A la découverte de l’amour spirituel : amour d’amitié – amour conjugal
a.
Les fondements de l’amour spirituel (ratio amicitiae) :
bienveillance, réciprocité (choix mutuel/élection4), mise en
commun
Bienveillance : vouloir du bien à autrui ; altruisme
Réciprocité : amour mutuel qui s’exprime dans un choix délibéré (processus :
1er amour, intention de vie, conseil, exécution/imperium)
Mise en commun : échange5/communion/œuvre commune/services
mutuels/ « mutualité de commerce » (saint François de Sales)
b.
Les degrés de mise en commun : distinction amour
d’amitié/amour conjugal
3
P. RICŒUR, Soi-même comme un autre, p. 381.
4
L’élection, le choix délibéré nous fait quitter le simple registre de la charité offerte à tous dans la fraternité.
5
Cet échange implique un rapport ajusté, une juste distance que Xavier Thévenot identifie à la vertu de
chasteté (cf. Repères éthiques). S’il y a fusion affective l’échange n’est plus possible.
5
C’est au niveau de la mise en commun que s’opère la distinction amour
d’amitié/amour conjugal :
-
l’amitié s’inscrit en son principe dans la gratuité et le don 6. Elle
parvient à sa pleine maturité dans la révélation des secrets du cœur,
le partage à un autre de ce qu’un homme a de plus précieux
(fragilités et blessures). Dans l’amitié, on quitte le jeu de la séduction
pour entrer dans celui d’une attention aimante, où chacun des amis
peut sans crainte se révéler tel qu’il est, dans sa pauvreté et sa
vulnérabilité inhérentes à sa condition d’homme7. Avant tout
spirituel et gratuit, cet échange amical n’est en rien égalitaire ou
marchand8 : « Ce qui est recherché auprès de l’ami, c’est donc
l’oreille suffisamment ouverte et disponible pour qu’elle soit capable
d’entendre le silence et de le respecter. L’ami, c’est celui qui écoute,
mais qui ne pose pas forcément de question ; qui ne met pas en
demeure de parler9 ».
-
l’amour conjugal relève d’abord de la convoitise et du désir. C’est
pourquoi la mise en commun ira jusqu’au don des corps dans
l’ouverture à la procréation (œuvre commune de l’éducation des
enfants, fruits de la relation amoureuse). Ce don des corps entraînera
l’exclusivité du lien : la fidélité (un unique partenaire), l’indissolubilité
(un unique partenaire pour toujours). On parle d’alliance entre les
conjoints qui se noue dans une déclaration d’amour (il n’y a pas de
déclaration d’amitié)
Dans les 2 cas il s’agit d’un amour où la personne est d’abord aimée pour ellemême dans la gratuité du don ; amour mutuel, dépourvu d’égoïsme, ou chacun
6
Cf. J.-M. GEULLETTE, L’amitié, une épiphanie, p. 92-95. Il ne s’agit pas de séparer l’amour conjugal de l’amitié,
mais de les distinguer. Un amour conjugal, pour sa croissance, demandera à terme de s’approfondir en amitié
entre les conjoints. A cet égard, il est intéressant de noter que le concile, dans sa Constitution pastorale
Gaudium et spes, parle d’« amitié conjugale » (cf. GS 49).
7
Le sacrement de la pénitence, envisagé comme « réconciliation d’amitié », honore ces dimensions d’écoute et
de compassion à l’égard du pénitent.
8
Dans un monde très marqué par la logique du marché, où les critères usuels sont ceux de l’utilité et de
l’efficacité, l’amitié risque gravement de se voir marginalisée et tenue pour rien.
9
J.-M. GUEULLETTE, op. cit., p. 55.
6
se sait aimé par l’autre. Ce lien d’amour est durable, car il n’est pas fondé sur
l’espoir du plaisir que donnent des avantages personnels qui peuvent s’effacer
avec le temps, mais sur l’engagement libre et ferme de chacun à poursuivre le
bien de l’autre, pour l’autre. « La mesure de l’amour c’est d’aimer sans
mesure » écrivait saint Bernard.
c. Les obstacles à l’amour spirituel

Amour captatif : on ramène le bien désiré à soi (exclusivité,
accaparement) ; on aime pour soi en cherchant à séduire (la séduction
n’est pas l’attraction beaucoup plus oblative):
- amour instinctif : 2 appétits : le boire et le manger (ex : j’aime boire),
l’instinct sexuel (érotisme)
- amour sensible lié uniquement à la jouissance sensible (ex : j’aime le
vin)
- amour passionnel (ex : j'aime m’enivrer) qui se traduit souvent :
chez l'homme dans un amour instinctif
chez la femme dans la jalousie

Amour imaginatif : on est en dehors de la réalité, on aime un idéal.
Amour très artistique, qui repose sur la confusion du bien avec le beau :
- amour platonique
- amour romantique (ex : j’aime tel acteur de cinéma)

Amour "angélique" ou stoïque ne cherche pas à intégrer la sexualité. On
recherche la perfection des vertus en supprimant les passions.
L’encyclique Deus caritas est de Benoît XVI a mis en lumière cette
complémentarité entre eros et agapè.
Conclusion
•
Chemin de l’amour spirituel est laborieux, parfois crucifiant : notre atout
c’est le Christ qui nous apprend le dépassement, le pardon ; la grâce
vient au secours de notre faiblesse. Elle nous fait passer de la mort à la
vie (mystère pascal de mort et de résurrection).
7
•
L’amour humain qu’il soit de l’ordre de l’amitié ou de la conjugalité nous
décevra toujours, d’où la découverte du Christ ami (cf. Jn 15, 15). Ex. du
couple au sein duquel l’un des conjoints découvre l’amour de Dieu, cet
amour illimité qui peut combler le cœur de l’homme, à la différence d’un
cœur humain toujours limité, car en puissance à aimer et non en acte
d’aimer à chaque instant.
Bibliographie :
ARISTOTE, Ethique à Nicomaque
J. KELEN, Les amitiés célestes
A. DE RIEVAULX, L’amitié spirituelle
G. CHAPMAN, Les langages de l’amour
X. LACROIX, Les mirages de l’amour
J.-M. GUEULLETTE, L’amitié, une épiphanie
BENOÎT XVI, Dieu est amour
Christus n°209, Fragile amitié
Christus n°213, Amour et sexualité
Colloque Centre Sèvres oct. 2006, L’amitié spirituelle
8

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