Lettres persanes - Flammarion enseignants

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MONTESQUIEU
Lettres persanes
Étonnants Classiques, n° 2095
I. BREF
RAPPEL HISTORIQUE
• Montesquieu avant les Lettres persanes
la charge de président à mortier. Le 13 juillet 1716, il est
reçu au parlement mais il ne pourra présider effectivement
avant l’âge de quarante ans.
Dès 1716, son mariage, conclu en 1715, commence à lui
peser et la vie bordelaise à le lasser. Dès lors, il vit à Paris
pendant l’hiver et, durant l’été, à la campagne, dans sa propriété de La Brède que sa femme administre en son absence.
La rédaction des Lettres persanes a pu être commencée
lors de son premier séjour parisien, de décembre 1716 à
avril 1717. [Biblio. Desgraves 1986, p. 103-122 ; Vernière (éd.),
p. I-V.]
• Contexte politique et historique contemporain du séjour
des Persans en France (1711-1720)
La Régence et la polysynodie 1 : cette forme d’administration inaugurée par le duc d’Orléans est en rupture avec
le règne de Louis XIV, lequel avait organisé son gouvernement autour de six ministres. De ces fonctions était exclue
la haute noblesse. Le nouveau système qu’accepte de
mettre en place le Régent en 1715 lui a été inspiré par un
groupe de réformateurs issus de la haute aristocratie parmi
1. Polysynodie : gouvernement dont les pouvoirs sont répartis entre plusieurs conseils.
Lettres persanes
propriétaire foncier et magistrat, membre du parGrand
lement de Bordeaux, Montesquieu hérite de son oncle
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lesquels le duc de Saint-Simon. Les secrétariats d’État
sont supprimés et leur sont substitués six puis huit conseils
au sein desquels siègent des membres de la haute
noblesse, des membres du parlement et, de manière prudente, d’anciens ministres. L’expérience échoue et, en
septembre 1718, on rétablit les secrétariats d’État avec à
leur tête Dubois, La Vrillière, Maurepas et Le Blanc.
Le système de Law 1 : c’est la première expérience de
papier-monnaie en France. À la mort de Louis XIV, le
Régent doit apurer les comptes de la France et réduire la
dette publique. Pour remédier à la « famine monétaire »
due à la rareté des métaux précieux, il se rallie à l’idée
qu’un banquier écossais, John Law, lui a soumise dès
décembre 1715 : créer du papier-monnaie pour faciliter la
circulation monétaire et, partant, les échanges économiques.
Le Régent donne le feu vert à l’opération en mai 1716 :
Law crée donc une banque qui émet des actions, lesquelles
peuvent être rémunérées en billets du Trésor. Pour garantir
les billets émis, Law acquiert la Compagnie de la Louisiane et devient ensuite contrôleur général des Finances.
Par un système de cavalerie, Law soutient les billets par
les actions, les actions par des créations d’entreprises et
les entreprises par les billets. Dans le climat spéculatif
ainsi engendré, des fortunes se font et se défont et les « Mississippiens » apparaissent comme des nouveaux riches
insolents.
Mais certains actionnaires finissent par vouloir « réaliser » leurs actions en or. Fin 1719, le duc de Bourgogne
et le prince de Conti convertissent ainsi 34 millions de
billets. La contagion prend et la faillite ne peut être évitée.
Le 10 octobre 1720, le Régent entérine la banqueroute ;
tout s’achève par le grand autodafé de 1722, lors duquel
sont détruites les planches à billets. Law mourra à Venise
dans la misère, le duc de Bourgogne et le prince de Conti
ne seront jamais inquiétés.
1. Prononcer « Lasse ». Pour des explications plus détaillées et claires,
voir G. Valance, Histoire du franc, 1360-2002, Champs-Flammarion,
1998, p. 82-94. Dans notre recueil, se reporter aux lettres 53 et 56.
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II. LECTURES
DES
LETTRES
PERSANES
L’étude des Lettres persanes (désormais : LP) correspond à l’instruction des Nouveaux Programmes de premières préconisant l’étude du genre épistolaire au travers
du roman par lettres. La complexité du roman ainsi que
la mise en pages claire et aérée de la présente collection
nous ont fait définir un ensemble de soixante-dix lettres
sur les cent soixante et une que contient le roman.
Choisir d’écarter des lettres dans un tel roman épistolaire
était périlleux à double titre car, d’une part, l’unité du
projet romanesque devait demeurer pour donner son sens
à la diversité des points de vue et, d’autre part, la situation respective des épistoliers devait être compréhensible
pour que chaque discours adressé ait son sens exact en
contexte.
D’abord ces lettres ne devaient pas être des fragments
assimilables, par exemple, aux Caractères de La
Bruyère. Conserver ce qu’on a coutume d’appeler « le
roman du sérail » a permis de maintenir l’ancrage persan
qui établit un contrepoint perpétuel aux développements
raisonnables d’Usbek et à l’alacrité sagace de Rica 1. Le
noyau romanesque que forme le pôle du sérail permet de
mettre en perspective les énoncés des Persans : Usbek,
qui est si raisonnable et dont la place est la plus éminente
dans le roman, est cependant l’incarnation du despotisme. Pour le romancier, c’est une manière de faire voir
ailleurs le despotisme que l’on ne peut critiquer dans une
1. Un exemple évident est celui du conte libertin (voir la lettre 55 du
26 juillet 1720 de Rica à Usbek) qui peut avoir une tout autre visée pragmatique lorsqu’on aborde le dénouement. Bien qu’écrit chronologiquement après la dernière lettre du recueil, il figure avant le récit de la
répression du sérail (lettres 56 à 70). Son antéposition permet ainsi d’en
faire un apologue prédictif et une leçon de sagesse pour Usbek – qui
indirectement aura pu se reconnaître dans le jaloux Ibrahim et deviner
Roxane dans la plus hardie des femmes qui souhaite être séparée de son
tyran par la mort.
Lettres persanes
PERSPECTIVE PÉDAGOGIQUE
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fin de règne louis-quatorzienne 1, mais aussi une façon de
montrer, ainsi que le concluait J. Goldzink, que « le comportement d’Usbek, comme celui des femmes et des
eunuques, est donc entièrement dépendant de la nature des
choses : chacun occupe la place et remplit la fonction que
lui assignent la structure des rapports de force et la logique
de l’institution » [Biblio. Goldzink, p. 76].
Enfin, les relations épistolaires devaient permettre
d’isoler des personnalités, des points de vue et des voix
différentes : les deux principaux épistoliers, Usbek et
Rica, sont les signataires respectifs de 77 et 46 lettres, soit
123 lettres sur 161. Le reste provient des eunuques
(11 lettres), des épouses (11 lettres) et de religieux et
d’amis éloignés (Rustan et Mirza à Ispahan, Ibben à
Smyrne, son neveu Rhédi à Venise, et Nargum de Moscovie) [Biblio. Calas, p. 33-34 ; Goldzink, p. 17-27 (le plus
complet) ; Perrin-Naffakh, p. 306-307]. Pour faire bref, dans
la perspective énonciative qui est celle des Nouveaux Programmes, il est évident que « c’est par l’Orient qu’il faut
entrer dans les LP, parce qu’elles ne fonctionnent qu’à
condition de refaire sans cesse le voyage que font les
lettres » [Biblio. Goldzink, p. 43].
Après un bref récapitulatif sur l’énonciation, la modalisation et la pragmatique au travers des programmes, notre étude
s’appuiera sur la pluralité des voix, sur leur énonciation et sur
la stratégie romanesque qui unifie par « une chaîne secrète »
cette diversité et tire profit des différentes voix épistolaires.
• La communication épistolaire : une forme au service d’un
projet romanesque.
• Les fonctions du discours (argumenter, décrire, expliquer,
raconter).
• Les modalités dans le discours.
• Les instances d’énonciation : discours direct, discours indirect.
Cette étude générale sera ensuite orientée vers une
exploitation pédagogique en six séances.
1. Une lettre a dû être déplacée pour qu’elle ne renvoie pas directement à
la fin du règne de Louis XIV : la lettre n° 49 (CXXIV), apparue dans la
deuxième édition de 1721, était datée du 11 janvier 1715. Pour éviter les
commentaires dangereux, Montesquieu l’a placée en 1718. Voir Vernière
(éd.), p. 262, note 1.
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L’une des orientations nouvelles des programmes est celle de
l’étude du discours dont les trois aspects indissociables sont :
l’énonciation, l’interaction et les pôles fonctionnels de l’activité
de discours. Au collège, les élèves se sont intéressés aux activités
suivantes : « raconter, décrire, expliquer et argumenter ». Ils ont
pu prendre conscience qu’il n’y a pas de texte qui ne soit pris en
charge et orienté par un point de vue et que « tout écrit est finalisé, qu’il appelle la présence d’un lecteur qu’il s’agit d’informer,
d’émouvoir, de séduire, de persuader » [Accompagnement des
programmes de 5e et 4e, p. 84]. Au lycée, il s’agit de poursuivre
cette étude des différents aspects de l’énonciation, et notamment
l’investigation large de toutes les formes d’inscription de la subjectivité dans le discours : il faut en effet affiner et structurer
l’étude complexe de la modalisation. Pour mieux comprendre
ces nouvelles directives, nous nous proposons de faire un point
sur les termes qui servent à décrire notre objet d’étude.
Le terme de discours « se réfère à l’activité des personnes
qui parlent, écrivent ou lisent, c’est-à-dire à une “mise en pratique du langage” ». Parler de discours au singulier, c’est
définir cette mise en pratique du langage à l’aide des critères
de l’énonciation, de l’interaction, de l’usage et de la singularité. Étudier le discours revient donc à considérer qu’il
s’adresse à quelqu’un, et dans une situation donnée, « la
situation d’énonciation », déterminée par les protagonistes du
discours (énonciateur-énonciataire), par le lieu et le moment,
par les circonstances historiques. « Enfin, la position adoptée
par l’énonciateur conduit à distinguer ses modes d’engagement dans son discours, selon une échelle qui va de la présence d’un sujet impliqué à la production d’effets de
distance. » [Programmes de 2de, Documents d’accompagnement, p. 38] Ainsi lorsqu’on parlera d’énonciation, on verra
le lien de l’énoncé à la situation d’énonciation.
La modalisation est l’attitude que manifeste l’énonciateur à
l’égard de son énoncé. « La modalisation est cet espace de sens
creusé entre le sujet de la parole et ses énoncés. Elle spécifie
l’attitude que l’énonciateur adopte par rapport à son référent. »
[Ibid. p. 38] L’étude du point de vue adopté par l’énonciateur
sur son énoncé inclut le destinataire du message. D. Maingueneau rappelle clairement une évidence concernant la modalité dans le discours : « Le dit est inséparable du dire, l’énoncé
Lettres persanes
L’énonciation, la modalisation et la pragmatique
au travers des Nouveaux Programmes
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est en quelque sorte doublé par une sorte de commentaire de
l’énonciataire sur sa propre énonciation. » Le champ de la
modalité recouvre l’expression de la subjectivité dans le discours et permet de montrer qu’un même énoncé peut être pris
en charge de différentes façons. La véracité – vrai, faux,
incertain – et le degré d’adhésion à l’énoncé sont le champ
d’étude de la modalité. [Ibid., p. 37-39 ; Maingueneau, 1996,
p. 11 ; Arrivé et al., « Énonciation », p. 255-257 ; Tomassone,
p. 39 pour un tableau des moyens syntaxiques et sémantiques
de la modalité].
La pragmatique est la relation de l’énoncé à l’énonciataire.
La fonction et la visée du discours de l’énonciateur sur
l’énonciataire permettent d’étudier l’interaction de communication et les stratégies déployées pour atteindre tel ou tel
objectif en fonction de tel ou tel destinataire. Il s’agit là d’un
des champs de la rhétorique classique dans son rapport avec
le langage comme producteur d’effets pouvant intervenir sur
le réel. [Maingueneau, 1996, p. 1-26].
Ce champ d’étude peut être résumé en trois schémas
[Weinland et Puygrenier-Renault, p. 57] :
Énonciation
énonciateur
énoncé
énonciataire
Situation d’énonciation
Modalisation
énonciateur
énoncé
énonciataire
Situation d’énonciation
Pragmatique
Pragmatique
énonciateur
énonciateur
énoncé
énoncé
Situation
Situationd’énonciation
d’énonciation
énonciataire
énonciataire
Cet apport linguistique de l’interaction verbale apparaîtra
moins complexe appliqué, par exemple, à une scène de
L’Avare de Molière, qui voit la confrontation d’Harpagon et
de Valère (I, V). Elle offre un exemple de réponses
« interactives » dans le sens que donne C. Kerbrat-Orecchioni
à propos de l’assertion : « Je dis que cela est d’une manière
telle que j’essaie, en fonction de ce que je sais de toi, de te
faire admettre que cela est, et d’obtenir de toi que tu me dises
si tu admets ou non que cela est. » [Biblio. Kerbrat-Orecchioni, 1990, p. 11]. La définition non paragmatique et non
interactive serait : « Je dis que cela est. »
Ainsi sans modalisation – sans prise en compte d’Harpagon –, Valère aurait dit : « Je dis qu’un père a tort lorsqu’en
matière de mariage il substitue son intérêt à l’amour de sa
fille. » Au lieu de quoi, sa réponse s’effectue en deux temps :
d’abord l’approbation au « Sans dot » péremptoire avec le
recours aux modalités exclamative – « Ah ! il n’y a pas de
réplique à cela » – et interrogative – « qui diantre peut aller là
contre ? » (Cette interrogation est un acte de langage
indirect : Valère pose une question pour affirmer que personne ne peut réfuter l’argument, l’interjection diantre servant à fermer l’interrogation partielle et introduisant la modalité exclamative.) Ensuite, sa réponse est introduite par une
modalité réfutatoire : « ce n’est pas qu[e] » qui entraîne la
modalité verbale par les modes subjonctif et conditionnel :
« qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeraient ». La négation
répétée est là pour dire inversement qu’il y a « quantité de
pères qui... », le nombre (quantité de) servant à appuyer
l’affirmation sur un argument d’autorité. Ensuite la comparaison oppose la « satisfaction des filles » à « l’argent », pour
aboutir à « ne les vouloir point sacrifier à l’intérêt » :
l’humain est opposé à l’argent dans une structure comparative
qui privilégie le premier terme. Le lexique parle de sacrifice
et valorise la « douce conformité » par les valeurs de
« l’honneur », de la « tranquillité » et de la « joie ». Cela renforce l’argumentation. Il faut voir dans le double mouvement
qui passe par l’assentiment pour atteindre à la réfutation cette
interaction de discours qui prend d’abord en compte autrui
par une captatio benevolentiæ afin de permettre d’aborder la
réfutation qui veut convaincre indirectement en restant sur le
plan général.
Lettres persanes
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LA COMMUNICATION ÉPISTOLAIRE :
UNE FORME AU SERVICE D’UN PROJET ROMANESQUE
[Biblio. Rousset, p. 65-108 ; Testud ; Starobinski (éd.), p. 7-12 ;
Goldzink, p. 17-27 ; Perrin-Naffakh ; • Calas, p. 15-19, 32-35.]
Dans l’introduction aux LP, en tête du volume anonyme
de 1721, un éditeur fictif s’adressait aux lecteurs éventuels
et présentait son livre comme un recueil de lettres réelles
écrites par des Persans logés chez lui, lettres qu’il aurait traduites et adaptées à la langue cible, le français le plus vif et
le plus précis qui fût. C’est ainsi que l’auteur se dissimule
derrière la figure d’un éditeur-traducteur qui laisserait la
parole à une pluralité de narrateurs-destinateurs s’adressant
à autant de narrataires-destinataires de leurs lettres. Ce jeu
permet à l’auteur d’effacer sa propre activité inventive derrière des personnages-auteurs de leurs propres discours.
L’éditeur fictif de l’Introduction évoque l’éventualité de
publier d’autres lettres et il précise bien :
Mais c’est à condition que je ne serai pas connu : car si l’on vient à
savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connais une femme
qui marche assez bien, mais qui boite dès qu’on la regarde. C’est
assez des défauts de l’ouvrage sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. Si l’on savait qui je suis, on dirait :
« Son livre jure avec son caractère ; il devrait employer son temps à
quelque chose de mieux ; cela n’est pas digne d’un homme grave. »
Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce
qu’on les peut faire sans essayer beaucoup son esprit.
Le dispositif énonciatif fictif de la relation épistolaire
permet bien à Montesquieu de dire je sans que jamais ce je
le désigne. Ce point retentit sur la focalisation ; nous renvoyons au chapitre « Mode » de Figures III dans lequel
Gérard Genette fait le point sur les phénomènes de focalisation, rappelant qu’il y a trois types de narrateurs : celui qui
en dit plus que son personnage et en sait plus qu’aucun personnage (Narrateur > Personnage). Le narrateur qui ne dit
que ce que sait le personnage, et c’est l’exacte situation de
la relation épistolaire avec laquelle joue Montesquieu (Narrateur = Personnage). Le narrateur en dit moins que ne sait
le personnage (Narrateur < Personnage) 1.
1. G. Genette, Figures III, Le Seuil, « Poétique », 1972, p. 206-211.
143
repris la substance de ses remarques quand elles pouvaient
être appliquées à la sélection de lettres de l’édition des
Étonnants Classiques.
Montesquieu a supprimé la narration omnisciente :
chaque narrateur est donc enfermé dans une vision parcellaire de la réalité et de l’intrigue. Le lecteur n’en sait pas
plus que ce que disent ou apprennent les épistoliers.
Concernant l’intrigue du sérail, le lecteur est aussi aveugle
que l’est Usbek. Ainsi, la lettre 13, p. 63 (de Paris, le 7 de la
lune de Rhegeb 1712), montre un Usbek plein d’illusions
concernant Roxane. L’heureuse Roxane de 1712 est en fait
une femme qui trompe et hait son tyrannique époux. Il faut
attendre le dénouement, la lettre de Solim (n° 68, p. 172,
8 de la lune de Rébiab 1 1720) et celle de Roxane mourante
(n° 69, p. 173) pour qu’Usbek soit dessillé et que le lecteur
connaisse la vérité. Le montage du dénouement donne à
voir la cécité d’un des gardiens du sérail : Narsit écrit en
effet à Usbek que tout va bien (lettre 59). Onze mois plus
tard, Solim dénonce les désordres des femmes mais il se
trompe encore sur Roxane, par un jeu de retardement du
dénouement rendu possible par l’exploitation du point de
vue (« La seule Roxane est restée dans le devoir », lettre
n° 61, p. 165, 6 de la lune de Rébiab 1 1719). La successivité et la juxtaposition des deux lettres permettent de développer des vues opposées sur un même événement. La disposition des deux dernières lettres donne le dernier mot à la
révolte et ne laisse aucun doute sur la trahison de Roxane.
Le dénouement groupe tout l’ensemble des lettres du
sérail relatives aux désordres et à la révolte : la première lettre est datée du 1er septembre 1717 (n° 57, p. 161).
Dans le recueil, elle apparaît donc après une lettre du
11 novembre 1720 (n° 56). Cette rupture doit trouver une
explication dans la préface. Le traducteur-préfacier parle de
la réticence des Persans à les lui communiquer. Il
n’explique cependant pas le regroupement en fin de recueil :
il apparaît clairement que le roman épistolaire, en brisant la
continuité linéaire de l’histoire, aurait brouillé la compréhension de l’intrigue et le jeu épistolaire sur la lettre disparue, celle non ouverte, etc. Il était donc plus clair de
Lettres persanes
Cette dissimulation, cette « fiction du non-fictif » [Biblio.
Rousset, p. 75], a bien été étudiée par P. Testud. Nous avons
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grouper les quinze dernières lettres ensemble. Cependant,
comme lecteur, on peut replacer les lettres à la place de leur
date et l’on s’aperçoit qu’à la date à laquelle Usbek répond
au premier eunuque (11 février 1718), ce même Usbek
entretient Rhédi de la dépopulation comparée dans les différentes civilisations et sur les différents continents. Après
avoir mis le fer à la main de Solim, le 6 mai 1719, il parle de
politique, le 4 août 1719. Le dispositif romanesque qu’ordonne Montesquieu est assez retors car le dénouement tragique est précédé par une des dernières lettres de Rica dont
le contenu est un conte leste sur la jalousie d’un mari
trompé et dépossédé de son sérail (lettre 55, 26 de la lune de
Gemmadi 1, 26 juillet 1720). Dans la chronologie des LP,
cette lettre est encadrée par des lettres des femmes consacrées au châtiment (nos 65, 66, 67) et par celle de Solim qui
annonce la trahison de Roxane (no 68). Mais le plus étonnant est que la dernière lettre du recueil n’est pas la lettre 69
(CLXI 1) du 8 mai 1720, mais la lettre 56 (CXLVI) du
11 novembre 1720 : cette dernière lettre décrit l’apocalypse
de la France après la banqueroute de Law et c’est ainsi que
sont reliés, « mis en abyme », le plan de l’histoire de la
France et le plan du récit du sérail par un double écroulement. [Biblio. Schneider.]
La force de la première personne est aussi de faire
plonger dans l’intimité de l’expérience des interlocuteurs.
La lettre permet, par exemple, l’expression de la mélancolie
d’Usbek (n° 4, n° 65), ou celle, racinienne, de la passion de
Roxane (n° 69). [Biblio. Goldzink, p. 111-118 pour l’analyse
de cette dernière lettre.] La première personne n’est pas
d’abord la forme du récit (c’est la troisième personne) mais
celle du point de vue, de la subjectivité et, dans les LP, une
forme bien paradoxale – persane – du regard et des idées.
Le lecteur se trouve dans la position du spectateur face
aux acteurs. Comme le théâtre, le roman par lettres tire sa
force dramatique du présent. De plus chaque lettre maintient l’œuvre ouverte : ni le narrateur-épistolier ni le lecteur
ne savent ce qui les attend. Aussi la lettre de Zachi (n° 3,
mars 1711) peut-elle être lue de diverses façons (« C’est un
1. Les chiffres romains renvoient à la numérotation du texte intégral de
l’édition de L. Versini en GF-Flammarion.
malheur de n’être point aimée ; mais c’est un affront de ne
l’être plus. […] Ah ! mon cher Usbek, si tu savais être
heureux ! ») : comme une marque d’amour déçu et comme
une menace pour l’avenir. Cela peut annoncer les désordres
qui vont suivre (n° 57), mais de plus grands désordres proviendront de Roxane dont la réserve masque l’adultère. La
fin, avec son groupe de quinze lettres sur le roman du sérail,
laisse en suspens le dénouement final : qui va encore
mourir ? Usbek va-t-il revenir (n° 65) alors qu’il a quitté son
pays pour échapper à la mort (n° 5), répondant ainsi par la
mort au suicide de Roxane ?
Le présent joue du décalage entre le moment de l’énonciation et le moment de la lecture qui caractérise toute relation par lettre : dans les LP, ce décalage est amplifié par la
lenteur de la transmission – effet de réel supplémentaire –,
puisqu’il faut cinq à six mois pour qu’une lettre soit acheminée de Paris à Ispahan. Cette lenteur est accrue dans les
situations de crise : la lettre d’Usbek au premier eunuque,
annonçant qu’il lui donne les pleins pouvoirs (n° 58), n’est
pas ouverte puisque ce dernier est mort lorsqu’elle arrive à
Ispahan (n° 59). Elle a mis six mois pour arriver, six mois
suivent et Usbek apprend par Narsit que la lettre n’est pas
ouverte, enfin la lettre d’Usbek (n° 60) arrive six mois plus
tard. Un an et demi s’est écoulé. Les lettres mettent beaucoup de temps pour arriver, ou se perdent (n° 62)…
Autre point : l’orchestration des différentes voix permet
de rendre compte de la diversité des points de vue et de la
singularité de chaque voix narrative. Usbek et Rica ont très
peu l’occasion de dialoguer, leurs lettres sont, sauf exception, de longs monologues. Nous avons gardé les lettres 4445 qui composent un aller-retour entre Rhédi et Usbek. Les
lettres du dénouement émanent d’échanges effectifs.
Malgré la rareté de lettres comportant des réponses – et qui
n’est pas liée à notre sélection [Biblio. Goldzink, p. 22-25] –,
une forte impression de dialogue se dégage des LP et elle
est due à la multiplicité des dialogues contenus dans les
lettres et à l’entrecroisement des formes des paroles rapportées.
Lettres persanes
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QUELQUES FORMES DU DISCOURS
L’argumentation est de structure dialogique, qu’il y ait
dialogue ou que le raisonnement soit présenté de façon à
faire entendre les arguments contraires par la présentation
de la thèse d’autrui au moyen de la parole rapportée au style
direct ou indirect. Pour mener le lecteur d’une position à
une autre, il y a un parcours que la forme du dialogue par
lettre privilégie. Les exemples des lettres 21, 44 et 45 sont
assez nets. Les deux derniers exemples sont un échange
complet de thèses et d’antithèses : Rhédi doute du bien que
l’on peut retirer des sciences et conclut : « Heureuse, l’ignorance des enfants de Mahomet ! » C’est contre cette thèse
qu’Usbek développe son argumentation, et il cite les affirmations de Rhédi pour mieux les défaire une à une. Les dissertations politiques d’Usbek constituent d’autres exemples
d’argumentation, comme la lettre sur l’esclavage (n° 48,
p. 133).
La description est évidemment une forme de texte bien
représentée puisqu’une grande part de l’activité des reporters ou des sociologues que sont les Persans est d’envoyer
un tableau de la réalité parisienne : Paris est décrit lettre 11 ;
les Parisiens lettre 36 ; la comédie lettre 15. Cependant la
description, qui est présente dans beaucoup d’énoncés satiriques, est mêlée à d’autres formes de discours, notamment
le récit. C’est ainsi que Montesquieu décrit ou fait parler ses
personnages par le dialogue rapporté. L’autoportrait satirique qui se fait à la première personne permet de faire voir,
par les paroles mêmes du personnage, ses défauts. On peut
citer les coquettes, n° 23 ; les « conservateurs », n° 26 ;
celui qui a toujours raison, n° 29 ; le grand seigneur, n° 31.
L’explication, qui propose de rechercher les causes d’un
fait ou d’un événement, est l’entreprise même des Persans
qui relatent des coutumes et leur regard proprement perçant
met au jour des causes cachées et souvent ridicules, car la
satire est aussi à l’œuvre dans les observations sur le Roi,
lettre 11, le Pape, lettres 11 et 16, les évêques, lettre 16,
l’Académie, lettre 30, le point d’honneur, lettre 38, etc.
Le récit est représenté par deux contes et le roman du
sérail. Les deux contes, celui des Troglodytes (nos 7 à 9 bis)
et celui de Zuléma (n° 55), ont des visées diverses. Le conte
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philosophique des Troglodytes est la réponse à une question
de Mirza : il illustre une thèse et pose Usbek comme l’autorité morale et politique du roman.
Le récit romanesque est aussi celui du sérail, il prend
alors la forme fragmentée du roman épistolaire. Les
lettres 57 à 69, qui referment le recueil, racontent la fin du
sérail de différents points de vue et à plusieurs voix.
L’étude de la modalité permet de porter l’attention sur les
formes grammaticales qui correspondent au projet même de
Montesquieu. En l’occurrence, la stratégie de l’auteur est de
faire percevoir la France par un point de vue étranger ; cela
se traduit par l’emploi de moyens lexicaux et syntaxiques
grâce auxquels les locuteurs transmettent une information
de façon subjective. Leurs regards sont des miroirs qui réfléchissent la réalité de la France du XVIIIe siècle et, bien que
ces regards soient multiples et proposent des observations
discontinues et fragmentaires, ils arrivent à donner un dessein clair à une forme romanesque qui propose forcément
plus de questions que de réponses : ce dessein est de faire
percevoir au lecteur français l’étrangeté de la vie de sa
propre société, de sorte que des habitudes familières se trouvent saisies comme des rites et des coutumes d’une tribu
indienne du Brésil 1. Ce bouleversement des valeurs, ce
regard transformé est une des sources de l’esprit des
Lumières que Jean Starobinski a si justement analysé :
L’étonnement de Rica et d’Usbek oblige les Français à s’étonner à
leur tour. Ces usages, ces coutumes, ces croyances paraissent
insensés aux visiteurs orientaux ; mais quel est pour nous leur sens
et leur raison ? […] Le possible s’ouvre à nous : ce qui est disposé
ainsi pourrait l’être autrement. Tout ce que nous respections, tout ce
qui réclamait notre foi, devient l’objet d’une connaissance détachée
et désormais libre. […] Ayant dégagé de nous-mêmes ce qu’il y a de
plus clair, de plus libre et de plus inaltérable, nous serons ce regard,
pour nous faire spectateurs de ce qui fut notre lourde gravité, notre
vaniteuse et sotte futilité. Une réflexion devient possible, dans
1. Voir à ce propos le regard et ses modalités dans Histoire d’un voyage
fait en la terre du Brésil de Jean de Léry, publié sous le titre Récits de
voyage I. Le Nouveau Monde, Étonnants Classiques, n° 2077.
Lettres persanes
LES MODALITÉS DANS LE DISCOURS : LE REGARD PERSAN
148
laquelle notre civilisation se voit de loin, comme si elle était brusquement devenue étrangère à elle-même. Ayant découvert que les
autres civilisations et les autres croyances sont, au même degré,
légitimes, elle est devenue à son tour une autre pour elle-même. Elle
ne peut plus vivre tranquillement sa certitude traditionnelle, depuis
qu’elle sait que la certitude des autres n’est ni plus mal ni mieux
fondée que la sienne. Vérité dont l’une des premières conséquences
est d’inviter à la tolérance. [Biblio. Starobinski, 1953, p. 60-62.]
Cette distance du regard passe par la mise en œuvre constante de la modalité qui rappelle que tout est rendu au travers du filtre des Persans.
On peut distinguer deux types de modalités, la modalité
affective et la modalité évaluative. À la première ressortit
l’intonation orale, par exemple celle de la joie ou de l’irritation, transcrites parfois par la modalité exclamative et les
interjections ; à la seconde, le choix lexical – laudatif ou
dépréciatif – des verbes exprimant la perception, l’opinion
ou la probabilité, les degrés de l’adjectif, des adverbes indiquant une gradation sur une échelle… Le choix même du
vocabulaire, valorisant ou dévalorisant, permet l’expression
d’un point de vue. Le champ de la modalité recouvre
l’expression de la subjectivité dans le discours et permet de
montrer qu’un même énoncé peut être pris en charge de différentes façons. La véracité – vrai, faux, incertain – et le
degré d’adhésion à l’énoncé sont le champ d’étude de la
modalité.
La lettre 33, d’Usbek à Rhédi, comporte un grand
nombre de ces moyens qui manifestent l’attitude d’Usbek
face à ce qu’il a observé et sur les conclusions politiques
qu’il expose. Cette lettre est l’une des plus importantes sur
le despotisme. Elle est en lien avec un réseau de lettres sur le
même sujet (nos 11 et 43 dans notre recueil, et deux autres,
LXXXIX et CIII). Elle montre comment un système despotique est incapable de moduler son pouvoir et ne fonctionne
qu’en engendrant la terreur. Mais les conséquences sont
paradoxales car la violence des lois ne permet pas leur
application normale. [Pour un développement sur la politique
voir Biblio. Goldzink, p. 43-76.] Le procédé de comparaison
et de gradation de la violence politique permet de voir comment peut s’exercer la modalité pour décrire la réalité
perçue.
149
Marques linguistiques
et classes
grammaticales des mots
par lesquels
passe la modalisation
Modalité
affective
Modalité
évaluative
noms
Ø
raison (valeur principale d’Usbek).
Viennent ensuite les termes police, justice et
équité vs (= opposé à) injustice, vexation
Sont reliés entre eux les mots suivants : désespoir, impunité et désordre, petite révolte, murmure, sédition, le moindre accident, grande
révolution.
adjectifs
Ø
• Choix sur une échelle graduée et degré de
l’adjectif : le plus parfait, plus conforme, plus
ou moins grand, grands événements, grandes
causes, le moindre, grande, aussi imprévu.
• Choix éthique (bon vs mauvais) : doux,
conforme (à la raison), étranger, parfait, cruelle,
modéré, modérés vs tyranniques et affreux,
doux vs cruel, rigoureux, violente.
• Choix logique (vrai vs faux) : Ø.
• Opinion : préférable.
verbes
Ø
• Verbes exprimant une perception : il m’a
semblé, je remarque, je vois que (commande
six subordonnées conjonctives complétives).
• Verbes exprimant une opinion : compte que,
je ne vois pas, je trouve, il ne faut point que.
• Verbes exprimant un jugement de vérité : Ø.
• Verbes exprimant une probabilité : Ø.
• Mode (conditionnel ou subjonctif) exprimant une probabilité : Ø.
• Modalités : je ne vois pas (négation réfutatoire).
adverbes
Ø
le plus vs le moins (4 occurrences), plus vs
moins (4 occurrences), mieux observées, plus
soumis, même, assez.
Les lettres 26, 28 (LXIII), 32 (LXXV), 42 (C) et 48
(CXXI) pourraient fournir un corpus d’étude pour les
classes autour de la notion de modalité, de point de vue et
pour l’étude de la modalisation par les adverbes et les
degrés de l’adjectif.
Lettres persanes
Il m’a semblé plus clair de classer le relevé selon le
modèle de tableau proposé dans la grammaire de R. Tomassone. [Biblio. p. 39.] Appliqué à la lettre 33, il sert à mettre en
évidence la manière dont la pensée d’Usbek s’exprime par
une série de choix : dans le vocabulaire, par exemple, les
valeurs opposées de justice et d’injustice sont reliées à un
réseau de mots qui portent en eux un jugement. Au fil du
texte on relèvera donc les mots chargés de modalité.
150
LES INSTANCES D’ÉNONCIATION :
DISCOURS DIRECT, DISCOURS INDIRECT
Exemples choisis pour notre étude : les lettres 21 (sur la
liberté des femmes) et 49 (sur les libéralités excessives du
prince).
Le texte des LP pourrait servir de base à l’étude du discours direct et du discours indirect. On peut d’abord se
demander pourquoi les Persans emploient tant ces formes.
La réponse la plus évidente, et un peu naïve, est bien sûr
qu’ils rapportent des propos entendus. La seconde est
qu’ils mentionnent des idées qui ne sont pas en accord
avec l’ordre de l’Orient : ils doivent ou bien préciser qui
parle ou bien dissimuler qu’ils expriment des idées personnelles. C’est peut-être le cas de la lettre 21.
Si l’on se place dans la relation de l’auteur aux lecteurs,
hors de la fiction, celui qui parle et qui dit « je » est bien
Montesquieu qui développe ses idées politiques dans les
lettres d’Usbek et donne libre cours à son ironie dans les
lettres du moqueur Rica : sous couvert des voix persanes,
Montesquieu, en moraliste, met au jour des défauts qu’il a
observés dans le corps social. C’est ainsi qu’il restitue des
énoncés comme s’ils étaient saisis sur le vif. Cependant
cet effet de naturel est obtenu par une réécriture et une
mise en scène savantes.
La forme adoptée pour rapporter la parole d’autrui obéit
à un objectif particulier propre à chacun des discours mis
en œuvre : au discours rapporté directement, une sorte de
saisie de la parole vive. C’est la dimension théâtrale et
« documentaire » du discours rapporté au style direct. On
peut voir là un des enseignements des Provinciales (16561657) de Pascal. La parole rapportée au style indirect
rejoint le récit et le point de vue du narrateur (il y a transposition des temps, de la personne et des indices de temps
et de lieu…) : ce n’est plus le personnage qui parle mais le
narrateur qui dit que quelqu’un a dit quelque chose ; dans
cette distance, on comprend que la parole rapportée indirectement se charge de la subjectivité et des intentions de
celui qui rapporte les paroles. C’est une nouvelle énonciation qui doit être prise en compte et il ne faut pas consi-
dérer le discours indirect comme une simple transposition
technique 1.
La lettre 21, p. 79, est un exemple de l’utilisation de la
parole d’autrui rapportée directement ou indirectement
pour exprimer des pensées sans que celui qui les écrit en
soit tenu pour responsable : il y a une argumentation entre
« les Européens » et « nos Asiatiques », puis la parole est
donnée à « un philosophe très galant », à la suite de quoi
est affirmé, de façon impersonnelle avec la restriction
d’une subordonnée concessive, « que […] les femmes ont
toujours eu de l’autorité sur leurs maris ». La conclusion
revient à la parole du Prophète qui est citée en respectant
la lettre même du texte par l’emploi du discours direct :
cette conclusion annule ce qui pouvait être dérangeant
pour l’Orient.
La lettre 49 présente un édit parodique rapporté au discours direct dont le contenu est à mettre en relation avec
celui de la lettre 20. Cette ordonnance royale au contenu
absurde et inique présente une utilisation complexe du discours direct au service d’une charge contre l’injustice que
représentent les faveurs royales.
III. PROPOSITION
D’ÉTUDE
Objectif : comprendre le dispositif général de l’énonciation ; maîtriser la notion de situation d’énonciation et
les spécificités du dialogue épistolaire : déictiques,
lieux, dates, embrayeurs, parole rapportée.
LE DISPOSITIF NARRATIF ET SES ACTANTS
Objectif : situer le dispositif d’emboîtement des différents
plans de l’énonciation.
On présentera le schéma suivant aux élèves pour permettre de situer la complexité de l’énonciation des LP.
1. Voir à ce propos, de Bernard Combettes, « Discours rapporté et
énonciation : trois approches différentes », Pratiques, n° 64, décembre
1989, p. 111-120.
Lettres persanes
151
152
LECTEUR
AUTEUR
Dans la préface
Lecteur
Éditeur
fictif
fictif
Dans la situation d’énonciation fictive,
l’énoncé (la lettre) s’inscrit dans la relation suivante :
Destinataire /
narrataire
fictif
Destinateur /
narrateur
fictif
D1
Dans l’énoncé :
situation d’énonciation
rapportée
d1
D2
d2
L’auteur s’adresse par-dessus l’épaule de Rica à ses lecteurs de 1721, leur tendant un miroir pour contempler
sinon leur propre ridicule, du moins celui qu’ils peuvent
percevoir chez autrui. Le faux traducteur-éditeur a pour
destinataire un lecteur de 1721 qui aurait ouvert son livre.
D 1 est Rica et D 2 Usbek ; d 1 est Rica, d 2 une des
femmes, et les pôles de l’énonciation peuvent s’échanger
dans ce dernier cas au cours de l’échange verbal. Cet exercice de compréhension des enjeux de l’énonciation d’une
lettre peut être prolongé par l’étude des différents moyens
de rapporter la parole d’autrui. [Biblio. Pour le tableau, voir
Calas, p. 16-19.]
La description du dispositif peut paraître très complexe
à expliquer mais il est plus difficile encore d’en faire l’économie pour certaines lettres. Celles qui décrivent le Roi
(n° 12), le Pape (nos 12 et 17), les évêques (n° 17), l’Académie française (n° 33) ont des visées différentes suivant
que l’on considère qu’elles sont lues par leurs destinataires fictifs ou par les destinataires réels, les lecteurs de
1721 : pour les premiers, elles sont descriptives et explicatives dans des catégories qui sont celles des Persans (magicien, mufti, vieille idole, gens de lois) ; pour les seconds,
les visées sont diverses : rendre perceptible l’étrangeté de
153
ce qui est admis, faire sourire en usant de la satire et mettre
en question ce qui ne l’a jamais été… On peut comprendre
que l’inscription de ces explications satiriques dans le
réseau des échanges internes au roman persan a pu atténuer le danger de tels énoncés satiriques pour leur auteur
réel. [Biblio. Zuber, pour la satire ; Calas, pour la définition et
ses effets, p. 80-85.]
Objectif : étudier le dispositif énonciatif ancré dans la situation d’énonciation :
– qui parle ? à qui ?
– quelles sont les formes spécifiques de la lettre (déictiques,
embrayeurs du discours : lieu, temps, personne) ?
Ce tableau appliqué à une lettre permet de comprendre
par quels mots se désigne l’énonciateur et par quels mots il
nomme l’énonciataire ou le destinataire. On peut aussi
mettre en évidence ces repères de la situation d’énonciation que sont le lieu et le moment. La case B permet de
définir si la lettre s’adresse à un égal, à un inférieur ou à un
supérieur.
Lettre
A. Par quels B. Quelle est la C. Par quels mots D. Quels mots servent à désimots l’énon- relation avec le le destinataire est-il gner le lieu et le moment de
ciateur se dé- destinataire ? désigné ?
l’énonciation ?
signe-t-il ?
→ Lettres no 51 et no 23 (• p. 51 et 83)
La lettre 51 joue sur l’effet de réalisme que l’on peut
tirer de la forme épistolaire : une première personne
s’adresse à une seconde et lui désigne, dans le présent de
l’échange, un lieu et un moment qui ne se comprennent
que dans le contexte de cet échange. « Je », « tu », « ici »
et « demain » ont leur sens complet pour Usbek, grâce à
une indication : « De Paris, le 3 de la lune de Chalval
1718 », et pour nous lecteurs, les didascalies qui entourent
la lettre, « Rica à Usbek, À *** » permettent l’identification de la première et de la deuxième personne.
Lettres persanes
LA SITUATION D’ÉNONCIATION
154
La lettre peut contenir elle-même la situation d’énonciation d’une scène rapportée au discours direct. C’est
ainsi que les lettres nos 23 et 49 permettent une analyse
d’une situation plus complexe. L’énonciateur du discours
fictif de la lettre 49 ne peut se déduire que de la lecture.
Pour être bref, nous ne donnons qu’un canevas des
questions que l’on peut poser pour étudier la lettre 23 (le
3 de la lune de Chalval 1713) : le but est la compréhension
de la scène et de ses points de vue. La difficulté des élèves
est parfois d’identifier qui parle et qui dit je, c’est pourquoi nous proposons les tableaux, p. 79 et 81.
– Pouvez-vous dire qui sont l’énonciateur et le destinataire de l’énoncé ?
– Quels sont les repères de la situation d’énonciation :
temps, lieu de l’écriture ?
– Quand le dialogue a-t-il eu lieu ? Quel complément
permet de rattacher le moment de la scène à la date du
texte ?
– Quelles personnes sont désignées par les déictiques
dans le paragraphe qui commence par « Quand je tins
cette femme décrépite » ? Faites-en la liste. Indiquez les
lignes. Récrivez les déictiques et les noms des personnes
qu’ils désignent.
ÉTUDIER LA PAROLE RAPPORTÉE
→ Lettre no 21 (• p. 79) [autres textes possibles : lettres
nos 11, 23, 26, 27, 31, 56]
Objectif : analyse du discours direct et du discours indirect.
LA MODALISATION :
SUBJECTIVITÉ DE L’ÉNONCIATION
Objectif : faire percevoir que l’énoncé contient un fait et,
dans le même temps, la manifestation de la façon de
voir de l’énonciateur (adhésion, appréciation, distance).
Pour ce faire, nous proposons de réutiliser le tableau
p. 76 sur les marques de la modalité. Ainsi il sera possible
de mettre en lumière :
– la valeur axiologique du vocabulaire (appréciatif ou
dépréciatif) ;
– la subjectivité de l’énonciateur qui passe par des
verbes présentant deux axes d’évaluation : bon/mauvais
(espérer/redouter) et vrai/faux (estimer/prétendre/s’imaginer), ainsi qu’une attitude propositionnelle (je crois que/
je pense que) ;
– l’évaluation qui passe par des adverbes (peut-être,
sans doute, certainement) et les degrés de l’adjectif.
On peut commencer l’étude avec le dialogue des vieux
courtisans de la lettre 26 qui apprécient leur époque en la
comparant avec celle de leur jeunesse : Rica montre que
leur jugement est déformé et subjectif. On pourrait
demander par quels mots se manifeste la façon de voir particulière de chacune des personnes de cette assemblée.
Qu’est-ce qui est valorisé ? Qu’est-ce qui est déprécié ?
Cette étude peut être centrée sur la première colonne du
tableau qui est réservée aux classes de mots : quels sont
les adjectifs qui proposent une évaluation (penser au suffixe -able qui modalise l’adjectif : insupportable = que
l’on ne peut supporter) ? Quels verbes introduisent le
point de vue des énonciateurs (Rica compris) ?
La lettre 11 est également un texte où le point de vue
persan est bien inscrit par la modalisation.
LA DISTANCE CRITIQUE :
LES MOTS ET LES CHOSES
→ Lettre no 11 (• p. 58)
Objectif : étudier les procédés de la distanciation critique.
La distance des Persans permet de redéfinir les choses
de façon paradoxale. Les énoncés définitionnels sont
construits avec un présent qui oscille entre le présent de
vérité générale, omnitemporel, et le présent lié à l’actualité de l’énonciation, le verbe être est employé pour
Lettres persanes
155
156
mettre en relation un thème et un propos. Cela donne la
série suivante : « Le Pape est le chef des chrétiens. C’est
une vieille idole qu’on encense par habitude. » Le Pape
est purement laïc et civil (un chef) ou désigné avec les
mots qui servent à dénoncer les divinités des autres religions (idole). Lorsque Rica parle du Pape comme successeur de saint Pierre, le terme « succession » devient
juridique : « c’est certainement une riche succession ».
« Les évêques sont des gens de lois qui lui sont subordonnés… » Eux aussi sont laïcisés : tantôt gens de justice, tantôt lieutenants du Pape. On dit d’eux qu’ils « font
des articles de foi » (jeu par paronomase avec foi et loi).
La suite du texte s’accordera avec ces définitions puisque
Rica note « qu’il n’y a jamais eu de royaume où il y ait
eu tant de guerres civiles que dans celui du Christ ».
Ainsi, de façon logique, le Christ est perçu indirectement
comme un roi terrestre alors que, dans l’Évangile selon
saint Jean (18, 13), Jésus dit explicitement : « Mon
royaume n’est pas de ce monde. » Du point de vue
persan, le Christ, roi d’un royaume bien terrestre, est lui
aussi laïcisé et sa royauté vidée de sa substance spirituelle.
Certaines réalités de la religion chrétienne sont désignées par des noms appartenant à la religion musulmane :
jeûner durant le carême devient « faire le Rhamazan » ; les
théologiens sont des « dervis ». Enfin les périphrases
décrivent exactement des objets de la religion catholique
sans que le mot propre soit employé. Tout est donc désacralisé et défini du point de vue d’un musulman qui
découvre une autre réalité religieuse.
On pourra mener une étude similaire avec le Roi et le
Pape, lettre n° 11, et l’Académie, n° 30. [Biblio. Calas,
p. 80-85.]
ORIENTATION
BIBLIOGRAPHIQUE
Éditions des LP
Éd. L. Versini, Flammarion, « GF-Flammarion », 1995.
Éd. P. Vernière, Classiques Garnier, 1975.
Éd. J. Starobinski, Gallimard, « Folio », 1973.
157
Biographies de Montesquieu
L. Desgraves, Montesquieu, Mazarine, 1986. [Sur les LP, p. 103122.]
J. Starobinski, Montesquieu, Le Seuil, « Écrivains de toujours »,
1953. [Sur les LP, p. 53-69.]
Études critiques générales sur le roman épistolaire et la satire
F. Calas, Le Roman épistolaire, Nathan, « Lettres 128 », 1996.
J. Rousset, « Une forme littéraire : le roman par lettres », Forme
et signification : Essais sur les structures littéraires de Corneille à Voltaire, Corti, 1962. [P. 65-108. Peu de pages sur les LP,
mais beaucoup de remarques générales leur sont applicables.]
R. Zuber, article « Satire » [in] Encyclopædia Universalis.
culier, de A.-M. Perrin-Naffakh, « Cohérence stylistique et diversité
énonciative dans les LP », p. 305-315. Cet article propose beaucoup de
pistes d’étude fructueuses autour de l’énonciation.]
J. Goldzink, Charles Louis de Montesquieu : LP, PUF, « Études
littéraires », 1989. [Ouvrage de synthèse clair et brillant égayé par
son ironie. Bonne bibliographie commentée. L’ouvrage est la meilleure
entrée pour une lecture critique des LP avec la référence suivante.]
J.-P. Schneider, « Les jeux du sens dans les LP : temps du roman
et temps de l’histoire », Études sur le XVIIIe siècle, Société française d’étude du XVIIIe siècle, « Textes et documents », 1983.
[Très précis et très ingénieux.]
P. Testud, « Les LP, roman épistolaire », Revue d’histoire littéraire de la France, octobre-décembre 1966, p. 642-656. [Application des idées de Rousset, voir supra.]
Approche linguistique
M. Arrivé, F. Gadet, M. Galmiche, La Grammaire d’aujourd’hui : Guide alphabétique de linguistique française,
Flammarion, 1986. [Articles très éclairants sur « Discours », « Énonciation », « Embrayeur », « Modalité ». L’introduction la plus claire
pour ces notions et leurs liens avec la grammaire.]
C. Kerbrat-Orecchioni, L’Énonciation : De la subjectivité dans
le langage, Armand Colin, « U Linguistique », 1997. (1re éd.
1980).
C. Kerbrat-Orecchioni, Les Interactions verbales, I, Armand
Colin, « U Linguistique », 1990. [La première partie propose une
Lettres persanes
Études critiques sur les LP
L. Desgraves (éd.), La Fortune de Montesquieu, Montesquieu
écrivain, Actes du colloque de Bordeaux, 18-21 janvier 1989,
réunis par L. Desgraves, B. M. de Bordeaux, 1995. [En parti-
158
définition de la notion pragmatique d’interaction au travers de l’histoire de la linguistique.]
D. Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire,
Dunod, 1996 (1re éd. Bordas, 1990). [Très bonne introduction pour
comprendre tous les aspects de la pragmatique.]
D. Maingueneau, L’Énonciation en linguistique française,
Hachette supérieur, 1994.
M. Perret, L’Énonciation en grammaire du texte, Nathan,
« Lettres 128 », 1994. [Ces deux derniers titres sont des introductions aisées et complètes à la notion d’énonciation.]
R. Tomassone, Pour enseigner la grammaire, Delagrave, 1996.
Publications pédagogiques
Accompagnement des programmes de 5e et 4e, livret 1, CNDP,
1997.
Documents d’accompagnement du programme de français en
2de, séries générales et technologiques, MEN, CNDP-GTD de
français, statut évolutif 21/05/2000.
L’Énonciation : questions de discours, Le Français aujourd’hui,
no 28, décembre 1999. [Un numéro sur des enjeux et des difficultés
de la mise en pratique de la notion de discours. Précis et critique.]
Raconter, séduire, convaincre. Lettres des
XVIIe
et
XVIIIe
siècles.
[Choix de lettres fait dans la perspective énonciative des Nouveaux
Programmes.]
FABRICE FAJEAU.
III
Démontrer, convaincre et persuader
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