Mémoire-Histoire d`Europe. Quels projets?

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Mémoire-Histoire d`Europe. Quels projets?
Voyage d'étude en Belgique (27 au 30 novembre 2012)
Mémoire-Histoire d'Europe. Quels projets?
Intervention de Pieter Lagrou, historien, Université Libre de Bruxelles
Vendredi 30 novembre 2012
Compte-rendu rédigé par Kathel Houzé
Après cette semaine bien chargée, je voudrais juste lancer ici quelques idées très générales. En
préparant un cours sur l’histoire de l’intégration européenne, on fait rapidement le constat d’un
déficit symbolique de visuels intéressants et attractifs, voire excitants pour illustrer son propos.
Photo de groupe de la signature du traité de Rome : « photo de classe » qui montre une série
impressionnante d’hommes blancs, grisonnants, avec un peu d’embonpoint, « Dead white
men»… Comme image d’une Europe diversifiée, on pourrait mieux faire.
On constate depuis la création de l’Europe, une identité graphique et visuelle, une iconographie
plutôt pauvre et faible, souvent naïve avec un graphisme souvent enfantin. Et ce contrairement
aux moyens visuels déployés par ses détracteurs, aux visuels beaucoup plus forts tel
l'antimilitarisme des partis communistes.
Si on prend quelques exemples d’anciens billets nationaux :
- le billet de 200 drachmes en 1996 : représente la scène de l’école secrète, qui est au cœur des
débats mémoriels en Grèce ;
- le billet de 1000 DM : représente les frères Grimm qui ne sont pas seulement le symbole des
contes, mais convoquent le dictionnaire de la langue allemande, la présence de Grimm au
congrès de Vienne et au congrès de Francfort en 1848, etc…
Ce sont là des symboles à la fois très courants et très forts. Mais, lorsque la sous-commission
technique s’est réunie pour choisir les effigies qui figureraient sur les billets de l’euro, aucun
accord ne s’est jamais fait, ni sur Léonard de Vinci, ni sur Charlemagne. On a donc choisi des
fenêtres et des portes, en signe d’ouverture, ce qui est certes œcuménique, mais tout à fait
révélateur d’un déficit symbolique. Goethe réalise une magnifique aquarelle à Schengen en
1792 où il était écrit : « Passants cette terre est libre ». Voilà une belle image d’histoire
européenne.
Quelques réflexions, posées rapidement, comme des slogans, sur des usages contemporains du
passé, et qui ne sont pas des commentaires de l’historien qui dirait que les personnes qui font
des musées ne font pas d’histoire. Je lancerai donc dans le débat quatre idées, qui sont avant
tout une réflexion autocritique sur les usages du passé, y compris par les historiens.
1. Historia horresca referens / l’histoire comme épouvantail
Nous avons parlé de la mémoire négative. Pendant très longtemps, à commencer par Jules
César, le registre fut celui de historiae sunt exempla…«L’histoire qui inciterait à l’émulation ».
Il semblerait que nous soyons désormais passé à un autre registre : historia horresca referens,
c’est-à-dire l’histoire comme épouvantail.
Cette mémoire négative, a, à mon avis, des implications problématiques. Si nous pensons que
l’histoire contribue à questionner le présent, à avoir une approche critique de nos sociétés
contemporaines, alors une histoire qui ne serait que repoussoir aurait comme effet contraire de
nous estimer heureux au présent. Quand nous allons dans un musée historique, ou quand on
ferme un livre d’histoire, nous sommes alors soulagés d’être bien au chaud dans notre présent.
Il y aurait une certaine tendance à la folklorisation du passé, à le rendre horrible à tous égards.
Et plus le passé est horrible, plus notre présent en ressort parfaitement rassurant. Le passé n’est
donc plus un objet en soi de questionnement puisque le présent devient constamment supérieur
au passé.
Ainsi, dans le discours, d’un côté du curseur historique, bien au chaud chez nous au présent, il y
a la démocratie, les droits de l’homme, la tolérance, etc. Et de l’autre côté, chez les autres, sur
les autres continents et dans notre propre passé, on a le totalitarisme, les génocides, le fascisme,
la violence, etc.
L’histoire devient une liturgie de la supériorité du présent sur le passé et aboutit à l’inverse
d’une discipline critique. C’est alors une discipline d’auto félicitation : le passé est un
enchaînement d’horreur, et en regard qu’est-ce que nous sommes bien, dans le présent de nos
démocraties, dans nos patries des droits de l’homme.
Et cela a des implications problématiques sur ce qu’apporte l’histoire à la citoyenneté, au débat
public.
2. Nomenclature juridique
Cela dépasse le simple fait de dire que les historiens ne seraient pas contents du fait que les
juristes s’empareraient de leurs terrains d’enquête.
Est en question l’avidité avec laquelle les historiens se sont réapproprié une nomenclature
juridique pour désigner les crimes passés. Nomenclature qu’ils maîtrisent mal très souvent et
qui aboutit à l’inverse de l’enquête historique.
Dans le livre récent, qui a fait beaucoup de bruit, de Timothy Snyder (Terres de Sang. L'Europe
enttre Hitler et Staline), il y a une phrase qui est passé inaperçue : « Je n’utiliserai pas le mot de
génocide dans ce livre, car, les historiens qui utilisent le mot génocide passent plus de temps à
offrir une classification de l’histoire, qu’une compréhension de l’histoire. »1.
Je pense que cette phrase est extrêmement importante.
En reprenant une nomenclature juridique avec l’emploi des mots génocides ou encore crimes
contre l’humanité, on entre dans une classification où le « rang d’honneur » est occupé par le
génocide, puis les crimes contre l’humanité, puis les violations des droits de l’homme, etc.
Mais cela aboutit aussi à ce que j’appelle une histoire écrite avec des ciseaux : par exemple
c’est le génocide arménien, on prend les ciseaux et on découpe « l’Anatolie orientale, 1915 »,
qu’il y ait un amont, un aval, un contexte, cela ne nous intéresse pas. D’ailleurs tout le débat va
tourner autour de la seule question : « génocide oui ou non ? ». Il n’y a pas d’autres questions
qui font sens. Aussi, le génocide des juifs d’Europe peut devenir une histoire à ciseaux : on
débat alors de quand est-ce que cela commence, à Wannsee ?, un peu après, un peu avant ?
Mais, en gros on va découper : fin 1941, mi 42, etc., et fin à l’été 1944… Et on essaye de
comprendre un objet dans les limites quelque part de la seule catégorie juridique. Pour le
génocide au Rwanda, c’est encore plus fort : c’est à l’intérieur des frontières, et pendant l’année
1994. Tout ce qui s’est passé avant, à partir de l’Ouganda, ou à partir de 1990 si ce n’est à partir
de 1959, tout ce qui se passe après, dans le Kivu, jusqu’à aujourd’hui, etc. Tout cela ne fait pas
partie du génocide, donc on ne s’y intéresse pas. Donc un génocide rwandais, qui ne serait que
ce qui se passerait à l’intérieur des frontières et pendant l’année calendaire 1994, finit par ne
plus faire sens et par devenir incompréhensible.
De la même manière, un génocide arménien qui tombe du ciel en 1915 en Anatolie orientale est
incompréhensible. Cela se résume à l’horreur absolue qui tombe du ciel. Un juge a besoin de
catégories, et que celles-ci soient hermétiques et aient leurs limites. Mais les historiens ne
peuvent s’enfermer dans ces catégories. Ce qui nous intéresse, c’est le contexte, des causalités
longues. Mais quand on parle de contexte et de causalités longues dans le cas de génocides, on
est accusé de relativisme.
C’est donc aussi aux historiens de faire leur autocritique et de dire qu’il y a des mots que nous
n’utilisons plus. Mais si nous n’utilisons plus le mot génocide, dans certains contextes nous
savons que nous nous exposons à des poursuites judiciaires.
Je pense qu’il y a un travail à faire pour s’émanciper de nomenclatures que nous maîtrisons mal
et qui finalement nous empêchent de faire notre travail.
3. Droits de l’homme ou droits des citoyens : l’utopie des droits de l’homme
Malines est un mémorial de l’holocauste et des droits de l’homme. Et, qui peut être contre le
discours des droits de l’homme ?
Il est nécessaire d’interroger le passage d’un discours sur les « Droits de l’homme et du
citoyen » à celle des seuls « Droits de l’homme ». Le discours de la Révolution française des
« Droits de l’homme et du citoyen » est un tout autre discours que les discours des « Droits de
l’homme » de 1948 ou de Helsinki.
Le discours des droits du citoyen est un discours de la citoyenneté chez soi, le discours des
droits de l’homme est un discours de la souffrance ailleurs.
Le discours des droits ne nous concerne pas en quelque sorte. Les droits de l’homme, nous
sommes parfaitement contents de les respecter. Par contre, le discours des droits de l’homme
nous permet de dire que les Chinois ne sont « vraiment pas gentils », qu’en Afrique « cela ne va
pas du tout », etc.
Quel projet politique finalement correspond à un discours des droits de l’homme sinon un
discours d’auto félicitation ? La Flandre, qui a englouti 25 millions d’euro dans un tel
mémorial, respecte les droits de l’homme, nous en sommes à peu près d’accord. Mais quel est le
projet politique derrière ? Est-ce un projet de citoyenneté ? Finalement le mouvement Civil
Rights des années 1950, 60 aux Etats-Unis était un tout autre projet. Il s’agissait d’un projet de
participation politique.
Il ne faut pas simplement ne pas déporter, massacrer les minorités, il faut aussi faire en sorte
que ces minorités participent en politique. Le discours des droits de l’homme ne comporte pas
cet agenda et est en cela fort peu peu ambitieux.
4. Pédagogie de l’horreur
Il faut se poser la question de l’efficacité d’une pédagogie de l’horreur et de la centralité
d’Auschwitz dans ce discours.
Pense-t-on contribuer à une citoyenneté plus active en agitant le repoussoir le plus horrible ?
Si notre étalon est Auschwitz, il n’y a que des moindres maux (Peter Novick).
Comparé à Auschwitz, tout le reste semble « moins grave ». L’idée que ces comparaisons
apportent une prise de conscience, une mobilisation, a aussi des effets pervers. Et la difficulté
d’enseignants qui emmènent leurs classes à un énième musée d’Auschwitz provoque aussi des
phénomènes de rejets : pourquoi parle-t-on encore de cette souffrance-là qui est finalement
terminée et pas des autres ? Nos discours mémoriels provoquent une part de rejet, en partie
légitime, et qu’il faut interroger.
Snyder dit : la centralité d’Auschwitz est une vision finalement très germano-centrée ou eurocentrée. Auschwitz est le paradigme du mal absolu. En quoi choque-t-il ? A Auschwitz, ce qu’il
y a de particulier, c’est qu’on a assassiné pas seulement des juifs étrangers, qui n’étaient pas
comme nous, mais des juifs allemands, c’est-à-dire nos pairs, qui parlaient la même langue,
lisaient les mêmes auteurs. La grande civilisation allemande, et par extension européenne, est
entrée en crise, car elle s’en est prise à ses pairs, plutôt que de s’en prendre à des barbares. Et
ceci est quand même une idée extrêmement nombriliste et par là même problématique.
Pourquoi serait-ce plus grave de tuer un juif allemand que de tuer un juif ukrainien, ou
finalement de tuer un fellaga en Algérie ou toute autre population non européenne ?
Quelle est cette obsession selon laquelle la pire des transgressions serait de s’en prendre à ses
pairs, ceux qui auraient le même niveau civilisationnel ? Cette idée renforce in fine l’idée selon
laquelle exterminer ceux qui n’auraient pas le même niveau civilisationnel serait moins grave.
Il y a là des questions fondamentales à poser.
Pieter Lagrou est professeur d'histoire contemporaine à l'Université Libre de Bruxelles. Il a été
auparavant directeur de la section histoire et culture d'Europe à l'Institut d'Etudes Européennes
ainsi que chargé de recherche au sein de l'Institut d'Histoire du Temps Présent.
Elements bibliographiques:
Mémoires patriotiques et occupation nazie. Résistants, requis et déportés en Europe
occidentale, 1945-1965, Bruxelles, Éditions Complexe, 2003, 359 pages.
« De l’histoire du temps présent à l’histoire des autres », Vingtième Siècle. Revue d’histoire,
2013, vol. 118, no 2, p. 101.
« The Politics of Memory. Resistance as a collective Myth in post-war France, Belgium and the
Netherlands, 1945-1965 » in European Review, (Cambridge University Press) vol. 11, nr. 4,
October 2003, pp. 527-550.
« L’Histoire du Temps Présent en Europe depuis 1945 » in : « Bilans critiques et
historiographiques en histoire contemporaine » textes réunis par Jean-Pierre Nandrin Cahiers du
Centre d’Histoire du Droit et des Institutions vol. 23-24, 2005, p. 155-178.
« Vlaams Holocaustmuseum : Récupération communautaire ? » Politique. Revue de Débats n°
47 (déc. 2006) pp. 27-29.
(avec José Gotovitch) « La Résistance Française dans le paysage Européen » Cahiers de
l’Institut d’Histoire du Temps Présent 37, (1997), pp. 147-162.
1
Timothy Snyder, Europe between Hitler and Stalin, (2010) paru aux Editions Gallimard
(2012) sous le titre : Terres de sang.

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