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MON DONJON, MON DRAGON
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Prologue
J’ai trente-sept ans, je travaille dans l’informatique, je suis célibataire et j’habite dans un
appartement de banlieue, grand, calme, ensoleillé…
Et en dehors de ça ? Une vie répétitive, une vie banale, comme celle de monsieur tout le monde.
Je la vis, sans envie.
Il existe pourtant des échappatoires pour se sortir de cette situation :
- devenir un entrepreneur,
- devenir acteur,
- devenir chanteur,
- devenir auteur,
- devenir un autre-truc-finissant-en-eur,
mais aucune ne me convient vraiment.
En vérité, j’ignore ce que je souhaite être. Je suis là. Et je suis le mouvement.
Ce serait triste, voire mortel, si pour me sortir de cette morosité, je n’avais pas une passion : le
jeu. Peu importe à quoi, avec qui, pourvu que mon imaginaire s’y engouffre. Enfin, quand je dis
« peu importe », je mens un peu : je joue surtout aux jeux de rôle.
J’incarne qui je veux, quand je veux.
Je suis moi, mais ne le suis pas.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
ADULESCENCE
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Lundi >
Le radioréveil hurle pour la troisième fois lorsque je daigne m’étirer enfin. J’hésite encore à me
lever. J’attends la quatrième sonnerie.
Les couettes forment une chaude carapace qui me protège du monde extérieur et de ses
agressions : le froid, le gris, le bruit, le RER, les gens, le travail, les collègues, le supérieur, le
directeur, la cantine, les cafés, les centaines de cafés, les réunions, les devis, les décisions, la
veille technologique, en un mot, de tout ce qui concerne mon quotidien, mais qui ne me concerne
pas.
Arrive la quatrième sonnerie. Cette fois, je dois contraindre mon corps à s’extirper de ce nid
douillet sous peine d’être en retard.
Il faut se motiver !
Un pied. Un second. Une jambe. Puis deux. Et me voilà debout. Je déambule, à l’aveugle, je
rejoins la cuisine, m’arrête face à la cafetière programmable. Elle a déjà bossé. Un litre noir
m’attend. Je l’ingurgite, je regarde l’heure. Première déception de la journée : je n’aurai pas le
temps de me laver.
Dans la salle de bain, la douche est obstruée par un étendoir sur lequel des vêtements
s’empoussièrent. J’y saisis un slip, deux chaussettes presque identiques et je m’habille, avant de
prendre le chemin de la gare.
Dehors, je retrouve les ombres matinales qui marchent les unes à côté des autres, sans se lancer
le moindre regard. Au loin, la gare brille, nous attire et nous presse de retrouver le boulot. Les
ombres avancent, remontant les trottoirs, la tête baissée, comme des prisonniers de guerre en
marche pour la déportation. On croirait des zombies. Je les imite. Je n’ai pas l’ambition de me
démarquer ; je n’en ai surtout pas le courage.
Gare, Escalators, les écrans vidéo de la SNCF annoncent : « Suite à un incident technique, le
trafic est très perturbé ». Comme c’est étonnant…
Je m’adosse à un lampadaire, sors un livre de fantasy, et lis quelques pages.
Arrive le train. Puis le métro. Et le bureau.
Je m’assois, allume le PC, les divers logiciels professionnels, et mes outils d’improductivité :
Facebook, Twitter, forums débiles et autres. Je suis prêt à faire semblant de travailler ! Du moins,
mon corps l’est.
« Salut Bram ! »
C’est Ylan, un collègue. Un mec sympa, qui boit bien et qui paie souvent son coup.
« Salut.
— Tu connais la dernière ?
— Non.
— Franck s’est suicidé cette nuit !
— Suicidé ? Sans déconner !
— Te jure. C’est moche. Tu nous retrouves au café ? On va débriefer vite fait avant que les
emmerdeurs arrivent. »
Un café, bonne idée.
Alors que je m’apprête à verrouiller ma session, je vois Franck sur MSN : « En ligne ».
Dans la salle de repos, je prends une tasse et écoute les collègues survivants. Ils ont peur. Ça se
comprend. Qui rêve de mourir ? De se suicider ? Personne. Et surtout pas la RH ! Qui recruterait
les remplaçants sinon ?
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
« Il avait de la famille ? Bram, toi qui le connaissais bien, tu sais s’il avait une femme ? Des
enfants ?
— Lui ? De la famille ? Des parents, peut-être. Mais une femme, ça ne risque pas. »
Un silence gêné s’abat sur l’équipe. Le « ça ne risque pas » était de trop…
Changement de sujet. Ils parlent boulot. Je me déconnecte.
De retour à mon bureau.
Je développe.
Je développe.
Je développe.
Café.
Je développe.
Je développe.
Je développe.
C’est chiant.
Conjuguons-le pour se distraire…
Je développe.
Tu développes.
Il développe.
Nous développons.
Vous développez.
Ils développent.
Ouais. Bof.
« Bram, réunion ! Salle 3 ! »
Développeur web, c’est un métier qui consiste en gros à écouter un trou du c… un client, qui
n’y connaît rien, qui ne sait pas ce qu’il veut, mais qui est persuadé qu’il a raison. Les pires
clients sont même convaincus que vous cherchez à les baiser, ce qui, dit en passant, n’est pas
forcément faux.
Il faut donc écouter leurs directives, leur faire un site qui correspond à leurs attentes, et leur
faire cracher le plus de fric possible, dans le moins de temps possible. Ce n’est pas aussi
compliqué que ça en a l’air. Pour ce faire, on passe des heures à « réunioner » pour formaliser
leurs besoins. Et bien souvent, leurs besoins, ils changent entre chaque réunion. Là, ça commence
à devenir épineux. Du coup, on monte à la va-vite une première version, on reste sympa, cordial,
et on espère qu’ils nous reprendront pour la version 2.
Ce matin, nous avons affaire à un gros bonhomme qui dirige un institut de formation depuis
deux mois, nommé là plus par camaraderie avec un ministre que par compétence. Le pachyderme
sort des phrases du type :
« Ce que nous voulons, c’est refondre entièrement notre site. Mais il ne faut pas que nous
perdions notre identité. Il faut faire du neuf, mais en conservant l’apparence de l’ancien. Vous
comprenez ?
Non, je ne comprends pas…
— Vous voulez qu’on le refasse pareil ?
— Sans aller jusque-là ! Il nous faut prendre pied dans le web 2.0 !
Le gros mot est lâché.
— Donc, repris-je, vous voulez qu’on le refasse pareil, mais pas pareil. »
Le gros s’empourpre. Il est au bord de l’explosion.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Avant que ne fusent les insultes, le chef de projet intervient :
« Nous comprenons votre souci. Mais vous devez intégrer l’idée qu’une refonte en web 2.0
apportera à votre site une nouvelle identité. Nous avons travaillé sur différentes maquettes que
nous allons vous présenter. »
Le client retrouve son calme. Il me lance toutefois un regard sombre.
Par pure provocation, je lui souris, et je sens que la version 2 s’éloigne un peu...
Les croquis des graphistes défilent sous ses yeux. Le directeur de l’institut assiste au défilé des
formes et des couleurs sans rien laisser paraître de ses pensées. À la fin, il soupire et cherche
auprès de son directeur de communication un conseil avisé. Le directeur de com, en homme
avisé, évite justement tout conseil qui pourrait lui valoir des ennuis dans un avenir proche.
Et c’est toujours le même cirque.
Je croise les bras.
La réunion va durer.
Ou pas.
La porte de la salle de réunion vole en éclat. Un orque – une créature haute, puissante, large et
verte pour les incultes – s’engouffre dans la pièce, fonce sur le client et lui porte un coup d’épée
en pleine gorge. Il déchire la chair et le sang gicle sur les voisins de table. Ils en sont maculés.
Ils hurlent.
Le directeur de com tombe, avance à quatre pattes pour sortir de là, mais l’orque l’attrape par
le col du costume. D’un bras, il le soulève, et de l’autre il l’empale. L’homme hurle à nouveau
tandis que le métal lui découpe les entrailles. Il finit par se taire, noyé dans son propre sang.
L’orque le jette, libère son arme, puis se tourne vers le chef de projet.
« Bram ! Fais quelque chose ! » hurle celui-ci.
Je me lève et cours vers l’orque. J’esquive un coup d’épée et décoche un uppercut qui fait
reculer la bête. L’humanoïde revient à la charge. Je me baisse pour éviter la lame. Je frappe le
monstre au genou. La créature est déséquilibrée. Je lui donne un coup d’épaule, la renverse, lui
arrache son arme et la lui plante en plein cœur.
Je me redresse et lance un regard implacable en direction du chef de projet, qui, au sol, baigne
au milieu d’une flaque d’urine.
« Alors résidu de fond d’capote, autre chose ?
— Pardon ? dit le chef de projet.
— Non. Rien.
— Quelle maquette alors ?
— La bleue. Elle est pas mal la bleue. Hein ?
— Oui monsieur. »
De nouveau derrière mon bureau. Je regarde par la fenêtre. J’aperçois un oiseau.
« Arrête de te branler ! » me lance le chef de projet.
Quel bonheur de travailler dans un open space ! L’absence de cloison instaure un climat
détestable, où vos collègues vous surveillent, et vous les surveillez, où chacun renonce à sa
liberté au profit d’un productivisme inhumain, où les pauses sont interdites, où celui qui s’arrête
le premier a perdu. Ici, le temps s’est arrêté en 1984. Ici, on joue à World of Travel, un jeu de
stratégie où pour se reposer, il faut faire semblant de travailler, et inversement.
« Bram ? m'interpelle le chef de projet.
— Ouais ?
— Disponible cet après-midi ?
— Heu, je crois. Pourquoi ?
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Réunion avec le client de ce matin. »
Merde ! Le destin s’acharne !
Dire qu'à un orque près, j’étais débarrassé de ce con !
Midi. Sandwich expédié.
Nouvelle réunion.
Blablabla.
L'ennui avec les réunions, c'est qu'il ne faut pas dire ce qu'on pense. C'est mal ! Par exemple,
dire à ce directeur ventripotent et stupide qu'il n'y connaît rien, qu'il ferait mieux d'écouter plutôt
que de la ramener, qu'il devrait nous faire confiance, il ne faut pas le dire.
En fait, il ne faut même pas le penser. Parce que souvent, votre visage vous trahit. Et là, ce
serait le drame.
Je m’arrange donc pour ne rien dire et ne rien penser. J’ai l'esprit vide. Je ne suis qu'air.
[ ]
Digne élève d'un maître chinois m’ayant appris un art ancestral d'une contrée oubliée, j’écoute
les questions passer, stoïque. Je ne suis même pas surpris lorsque le client demande si c'est
compliqué de faire un truc à la Facebook pour ses employés. J’aimerais lui dire : « mais non, c'est
simple comme bonjour. Laissez-moi une heure, et je vous le chie tout droit dans le bec ! », mais
je me retiens.
J'ai pensé !
Vite, retrouvez le vide !
[ ]
Une pensée me traverse : si George Lucas avait été un informaticien, on aurait pu entendre dans
ses films « Que le vide soit avec toi Luke ! », et franchement, ça l'aurait moins fait !
Merde ! Je pense encore !
Vite, retrouvez-le vide !
[ ]
L'autre secret, pour survivre à une réunion mortifère, c'est d'attendre. Attendre. Et attendre...
Écouter le son des voix qui vont et qui viennent.
Et ne pas mourir.
Ça craindrait.
Puis, lorsque l'abruti a fait le tour de ses fantasmes, qu'il a prononcé six ou sept mots magiques,
plus ou moins techniques, plus ou moins en relation avec Internet, le silence retombe. Michael est
au bord du suicide, Ylan compte ses pulsations cardiaques et moi, fidèle à moi-même, je jette des
coups d'œil à la fenêtre.
C'est bon, le monde est toujours là !
La réunion est passée. Le client n'a rien compris et donc, il n'est pas satisfait. Comme
d’habitude.
Après toutes ces heures de perdues, au lieu de rentrer chacun chez soi, avec les collègues, nous
décidons de prendre une bière.
C’est hypocrite pour deux raisons :
- nous ne restons ensemble que pour servir d’excuse à notre alcoolisme latent,
- nous feignons de prendre du plaisir ensemble parce qu’il faut bien le reconnaître, nous ne
sommes pas amis.
Nous nous rendons donc dans un pub irlandais, un de ses maudits pubs, où il faut commander
au bar, où la Guinness pétrolée coule à flots et où la musique nauséabonde assourdit le lieu. En
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
un mot, en territoire barbare.
Pourquoi tant de haine ? Parce que je suis Belge. Et comme pour tout Belge qui se respecte,
j’aime la bonne bière, et la meilleure au monde, c’est quand même la bière belge.
Tout le monde le sait.
< /Lundi >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Mardi >
Le radioréveil hurle une nouvelle fois. Il affirme que nous sommes mardi. Pourtant, j’ai
l’impression que lundi n’est pas fini. Or, un appareil ne ment jamais. Il ne sait pas mentir. C’est
l’un des avantages qu’ont les machines sur les hommes.
Je me redresse, jette un coup d’œil aux alentours et découvre que je suis chez moi.
Comment suis-je rentré ? Et quand ? Que s’est-il passé ?
Essayons de se rappeler : la soirée entre collègues a été plus violente que d’ordinaire, la faute à
ce projet qui nous abrutit tous un peu, et qui nous épuise, voire nous rend haineux. Nous avons
pris plusieurs tournées, des litres de bière, des shoots vodka caramel, et puis ? Et puis ? ET
PUIS ?
La sonnerie redémarre et je la coupe.
Je pivote pour sortir de la couette et mets la main sur un truc gluant. Je m’interromps deux
secondes.
Une.
Deux.
Je jette un coup d’œil et découvre une flaque de vomi.
J’abandonne. Je ne veux plus comprendre, ni chercher ce qui s’est passé, je souhaite juste m’en
aller.
Cuisine. Café. La première gorgée me lève le cœur. La seconde passe.
Salle de bain. Fringues. Rue. Marche. Gare. Les autres zombies me dévisagent. Je dois être
effrayant, plus que d’habitude. Je dois puer le SDF.
Metro. Bureau. Chaise. Je suis arrivé. J’y suis arrivé. Je peux mourir.
Je démarre le PC et lance les logiciels par habitude. La luminosité de l’écran me fait plisser les
yeux.
La journée recommence, comme la veille, sauf que Franck ne s’est pas suicidé à nouveau. Il est
toujours en ligne par contre.
Bram dit :
« Alors, comment c’est là haut ? »
Pas de réponse. Il doit être occupé. Occupé à quoi ? Qu’est-ce qu’on peut bien faire là-haut ? Y
a-t-il des jobs ? Des DRH ? Des carrières ? Des augmentations ? Des mutations ? Des
démissions ? Des suicides ?
Manquerait plus qu’il y ait des syndicats et ce serait l’enfer !
Non. Le paradis, ce n’est pas ça. Ça ne peut pas être ça ! Normalement, c’est le farniente, la
glandouille, le repos (éternel…), l’ennui. Oui, l’ennui. Rien à faire. Aucune distraction. Pas de
pc, pas de console, pas de ciné, pas de DVD, rien. Rien de rien. Que poser son cul sur un nuage et
passer le temps à contempler les cons d’en bas, cons qui jettent des coups d’œil désespérés en
direction des cieux. Ceux d’en haut attendent une catastrophe pour se marrer un peu, ceux d’en
bas prient pour qu’il ne leur arrive rien. Comme aucun des camps ne va dans le même sens, Dieu
doit privilégier l’un et l’autre, chacun leur tour. Il en faut pour tout le monde. C’est qu’il est juste
le vieux barbu ! D’ailleurs, pour se donner bonne conscience, car oui, Dieu aussi se donne bonne
conscience, il a créé l’adage : ‟qui aime bien châtie bien !”. Après ça, comment lui reprocher les
emmerdes qu’il nous refourgue ? Malin, le vieux !
Bram dit :
« Si tu vois le Père, dis-lui que c’est bon, il peut m’envoyer des trucs sympa ! J’en ai ma claque
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
de me faire chier ! »
« Bram ! »
Je redresse la tête.
« Humm ?
— Aurore va vous rejoindre sur le projet.
— Une nouvelle stagiaire ?
— Ça fait six mois qu’elle bosse ici. Atterris un peu ! »
Je dévisage la dénommée Aurore. Non, je ne l’avais jamais remarquée. Mais une femme, au
rayon « développeurs » de l’entreprise, c’est soit une moche qui cherche à en finir, soit une
moyenne qui s’est perdue durant ses études.
« Salut.
— Bram fait partie de l’équipe de développeurs qui travaille sur un gros projet pour un
organisme de formation.
— C’est intéressant, lance-t-elle.
— Que si on aime travailler pour la postérité : c’est le genre de client mauvais payeur, précise
le chef de projet ; nous ne verrons leurs chèques que l’année prochaine… dans le meilleur des
cas.
— C’est la crise », lancé-je.
Elle sourit.
Cette grimace, faite par la contraction d’une bonne dizaine de muscles de son visage, témoigne
d’une compréhension fine de ce que j’appellerai « mon humour cynique », langage codé qui
m’est spécifique et que, d’ordinaire, aucune créature du sexe opposé ne comprend. J’en conclus
qu’elle est un peu maline, ce qui est rare. J’ausculte son corps : ses hanches, son ventre, ses seins,
sa bouche, puis ses yeux, qui n’ont rien manqué de mon scanning, ce qui me fait baisser le
regard, honteux.
« Poursuivons, lance le chef de projet ; Bram a beaucoup de taf. La crise comme il dit.
— À la prochaine », me lance-t-elle.
Malgré l’alcool, j’ai comme l’impression qu’elle pense vraiment me revoir une autre fois.
Étrange…
La journée passe et je reprends mon métro, puis mon RER, dans lequel je lis toujours le
mauvais roman de fantasy. Dans ce chapitre, le personnage principal, qui est un apprenti assassin,
se laisse gifler, insulter, rouer de coup, puis s’effondre au sol.
Aujourd’hui, même les héros ne valent plus rien.
Et on s’étonne que les jeunes soient de plus en plus mous et égoïstes, mais avec de tels
modèles, il ne faut pas chercher plus loin.
< /Mardi >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Mercredi >
Développeur web, ça consiste, parfois, à accompagner le chef d’équipe déjeuner avec le client
lorsque celui-ci cherche à se faire offrir un repas dans un grand restaurant. Ce genre de situation
pourrait être intéressante si les commerciaux ne passaient pas leur temps à être pompeux, si les
clients évitaient d’être suffisants, et si nous, artisans du projet en quelque sorte, n’étions pas
contraints au silence par une hiérarchie terrorisée à l’idée que nous balancions quelques
remarques venimeuses. En même temps, comment s’en empêcher lorsque le bovin qui dirige
l’institut de formation interpelle le serveur en lui assurant que le vin est bouchonné, alors que je
viens tout juste de m’en enfiler un bon verre sans avoir rien remarqué !
Un sommelier arrive alors, présente ses excuses, et ouvre une nouvelle bouteille qu’il laisse
apprécier par le râleur de la table. Le directeur prend quelques secondes avant de délivrer son
jugement, histoire de se sentir important, puis il reprend le fil de la conversation, comme si le
sommelier avait soudainement disparu, sous l’effet d’un sort d’invisibilité.
Je prends un nouveau verre et le vin m’apparaît comme identique au précédent.
Jet sous Constitution. Échec critique. Intelligence -2.
« Il est tout de même un peu frais », fait remarquer le directeur.
Le chef de projet acquiesce gravement.
Jet sous Charisme. Réussite critique. Confiance +2.
Incroyable ce qu’on peut bluffer dans la vie. Bien plus qu’au poker.
Je mange lentement, je bois rapidement. L’entreprise nous refuse toute note de frais. Inutile
d’organiser quoique ce soit si ce n’est avec ses fonds propres, alors pour une fois que nous
détenons la Golden Card, nous ne nous privons pas – si seulement je pouvais l’obtenir pour une
razzia ludique, je foncerais dans le premier Descartes venu, ou à l’Oeuf-Cube.
« Vous prendrez bien du café ? »
Poliment, nous acquiesçons tous.
Le repas fini, je suis à nouveau saoul. Et je suis la troupe.
Dans les bureaux, par habitude, je m’assois à mon « poste de travail ». Sur le coup, cette
expression très « post révolution industrielle » me fait pouffer. Mais pas longtemps :
« Bram ! m’interpelle le chef de projet. Suite de la réunion, maintenant !
— Quoi ?
— On y retourne ! Allez ! »
Je serre le poing. Le sang me monte à la tête. Je dois rougir, chauffer, peut-être même fumer,
comme dans les dessins animés.
« Allez ! » aboie-t-il.
Il faut dire qu’il a bu le moins possible, une ruse vieille comme le monde : une fois le client
saoul, faites-lui signer ce que vous voulez. N’hésitez pas à rallonger les délais, ce qui rallonge la
facture, ce qui rallonge les bénéfices, ce qui rallonge votre prime en fin d’année, ce qui rallonge
la durée de vie de votre couple, si vous êtes en couple.
Réunion postdéjeuner, j’essaie de ne pas bouger. L’alcool me fait tourner la tête et je ne suis
pas sûr de rester bien droit. Je cherche à me caler, les fesses posées sur une assise rembourrée, le
dos contre un dossier ergonomique. La chaise est même munie de roulettes. Si j’osais, je lui
demanderais de m’emporter jusqu’à une île du Pacifique.
Je dois avoir le visage écrevisse. Et je suis bien le seul : le chef est d’une pâleur habituelle, le
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
directeur a retrouvé son rosé porcin et les autres semblent normaux. Autant que peuvent l’être des
seigneurs Sith1…
Et ils bossent comme si de rien n’était :
« J’ai longuement parlementé avec nos collègues de la communication et nous en sommes
venus à la conclusion que la charte graphique bleue… »
Ils parlent. Mes pensées s’échappent malgré mes efforts pour les maintenir dans mon crâne. Je
me sens léger, indifférent, comme lointain de tout cela. Ils échangent des sons, qui forment des
mots, qui composent des phrases, qui expriment des informations, que je devrais écouter. Mais je
m’en moque. Je suis bien.
L’image de l’orque déboulant dans la pièce me revient. C’était une bonne idée. Qu’est-ce que je
ne donnerais pas pour qu’il intervienne. Juste une minute. Une invocation. Comme dans Magic.
Sauf que je n’ai pas de terrain… Comme dans les Pokémons alors. Je tirerais une boule de ma
poche, la lancerais sur l’énorme directeur et crierais « Orcuchu ! À l’attaque ! » (Oui, Orcuchu,
parce qu’il faut que le nom soit mignon, même si la bestiole a une vilaine tête.)
D’un coup, je sens que de mon estomac remonte le vin, le déjeuner, le petit-déjeuner et même
le repas de la veille.
« Bram ? »
Les yeux se tournent vers moi.
Un haut-le-cœur me secoue la poitrine. Je manque de vomir, mais laisse échapper un rot
énorme.
Le silence tombe sur la pièce.
Je me lève, rouge de honte, et sors en courant. Je quitte le bureau. Je cours, me déshabille, jette
mes vêtements et fonce, nu, vers l’horizon…
En vérité, je me contente de m’excuser. Et je ne dis plus rien de la journée, espérant me faire
oublier, ou disparaître, pour de bon.
Lorsque l’invitation des collègues pour prendre un pot tombe, je préfère m’éclipser. Je retrouve
mon intérieur, mon antre, et posé devant la télévision, je savoure une bière. Je profite d’un petit
moment de détente avant de sombrer, sans m’en rendre compte, dans une espèce de mélancolie
dépressive.
Je connais ce sentiment. Il vient de l’alcool : boire seul est dangereux. Certaines douleurs en
profitent pour refaire surface. À mesure que le soleil décline, et que le taux d’alcoolémie
augmente, elles se font plus précises et une fois qu’il fait nuit noire, elles empoignent l’esprit,
tordent le cerveau, imposent des images, des souvenirs, qu’on ne souhaite pas revoir.
Alors, pour les chasser, il faut boire, jusqu’à ce que le visage de mon ex ne soit plus que bière,
jusqu’à ce que ses promesses d’amour, qui rimaient avec « toujours », et qui se sont transformées
en « je te quitte pour », s’effacent à jamais, jusqu’à ce que cette soirée où elle a fait ses valises,
son amant attendant dehors, ne soit plus qu’un mirage, comme un souvenir d’un blockbuster
américain, à moitié effacé par le blockbuster suivant.
Je bois pour ne plus me souvenir d’elle.
Plus du tout.
Mais ça ne fonctionne pas.
Jamais.
Sans doute parce que je vis toujours dans notre appartement…
Et la mélancolie et l’alcool se mélangent ensuite pour engendrer une haine tenace, profonde,
1
Seigneur Jedi ayant basculé du Coté Obscur de la Force (Star Wars).
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
aussi profonde que la blessure qu’elle m’a infligée.
Et cette haine ravive d’autres souvenirs.
Et je reprends un verre.
Le combat ne se termine que quelques heures plus tard lorsque, à force d’alcool, j’ai le cerveau
qui tilte.
Fini l’autotorture.
< /Mercredi >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Jeudi >
Jeudi matin. Je ne suis pas frais. Encore. Je me faufile dans le projet de l’institut de formation,
me terre dans ses méandres et espère que personne ne viendra m’y déloger.
Aurore passe plusieurs fois devant mon bureau. Elle n’ose plus me regarder. Bizarre…
Franck est toujours connecté.
Je le wizz.
Toujours pas de réponse.
Bram dit :
« Rester muet parce que t’es mort, c’est un peu facile. »
Je ferme la fenêtre et repars dans les contrées de la programmation, laissant les heures défiler
dans une indifférence totale.
De temps à autre, je vérifie si Franck me répond.
Que dalle !
Évidemment.
Des fois, je jette des coups d’œil à la fenêtre. Et le monde est toujours là. Aucun holocauste,
aucune grippe mortelle, même pas une petite invasion d’extraterrestres ou de morts-vivants.
Évidemment.ç
Du coup, je bosse.
Évidemment.
< /Jeudi >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Vendredi >
Comme tout le monde, le week-end est le moment que je préfère dans la semaine. Je suis
comme un prisonnier attendant sa liberté conditionnelle, scrutant le ciel à travers les barreaux, le
cœur empli d’espoirs. Comme la plupart des célibataires ayant dépassé la trentaine, j’organise
mes week-ends de manière militaire. Objectif : ne pas avoir de temps mort. Il faut éviter l’ennui !
L’ennui mène à la réflexion, la réflexion mène au questionnement, le questionnement mène à la
souffrance et la souffrance mène au « côté obscur ».
Dans l’ordre :
- Samedi matin : jeux vidéo. Soit tout seul dans mon coin, soit en ligne, mais quoiqu’il arrive,
toujours sur PC !
- À midi : grignotage d’un truc surgelé accompagné d’autres trucs gras (type chips).
- Après-midi : direction l’association de Blood Bowl. Pas le jeu vidéo, non, le vrai, celui avec
les figurines.
- Fin d’après-midi : quelques courses pour préparer la soirée.
- Samedi soir : films, branlettes, puis un peu de jeu en ligne.
- Dimanche matin : dormir.
- Dimanche après-midi : Dungeons & Dragons, le jeu apparu au siècle dernier, le truc à
l’ancienne, avec du papier, des crayons, des gommes, des dés et des pizzas. Nous menons une
campagne depuis maintenant six ans, et nous ne sommes pas peu fiers de nos personnages
niveau 25. Et ouais, niveau 25 !
En sortant du bureau, ce vendredi soir, je m’attendais donc à ce que tous mes plans
s’enchaînent. C’était sans compter le hasard qui m’a fait croiser la route d’un des joueurs, Jamy,
un informaticien lui aussi prisonnier de Paris durant la semaine. Salutations, discussion, invitation
et nous voilà chez moi, à partager une bière.
« J’en peux plus Bram. Ma vie sexuelle est une catastrophe. Je n’arrive même plus à y croire.
Tiens, la dernière, tu sais quoi, elle était fan des emballages. Sans déconner, des emballages !
Alors tu vois, pour me foutre d’elle, je lui sors : « comme les emballages des Twix », et là,
t’imagines pas, elle part dans un monologue en comparant ceux qu’avait les Raiders à l’époque et
ce qu’a apporté le changement de nom. Et elle était super sérieuse, tu vois. Incroyable. Jamais vu
une givrée pareille. Je n’osais pas y croire.
— Ouais, j’imagine.
— Limite j’ai flippé. Alors j’ai bu. Sur la carte, y avait un cocktail, genre le « tout-à-l’égout »,
un truc qui contenait autant d’alcool que le bar détenait de bouteilles. J’en ai pris une dizaine,
avant de reprendre le RER pour me rentrer.
— Tu l’as même pas niquée ?
— Non, non. Impossible. Pas moyen de me faire alpaguer par une cinglée comme ça.
Manquerait plus qu’elle s’attache. Bon et toi, t’en es où ?
— Nulle part.
— Nulle part ? Mais depuis quand ? Ça fait un bail maintenant que t’es seul ! »
Je réfléchis, fais l’addition, vérifie mon calcul, puis annonce :
« Un an et demi.
— Depuis tout ce temps ?
— Ouais. »
Pause !
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Je mens, évidemment. Personne ne « nique » avant une rupture : la situation est compliquée, la
tension palpable, on vit côte à côte, mais sans plus se toucher. Dans ces conditions, il est difficile
de coucher ensemble. La séparation d’un couple, c’est vraiment un moment sordide.
Fin de la pause !
« Mais comment tu fais pour ne pas mourir ? Je sais pas, tes couilles devraient exploser, comme
la centrale nucléaire dans Aliens : « trop plein de pression ! ». C’est physiologique Bram, il faut
niquer pour survivre !
— Disons que je n’ai pas trop la cote avec les nanas.
— Pas la cote, pas la cote. Des conneries ça ! Toutes les nanas cherchent une bite. Certaines en
cherchent même plusieurs ! Non, le vrai truc, c’est qu’on ne trouve que si on cherche.
— J’ai cherché…
— Ouais, ouais. Et je suis sûr que tu refuses un petit coup aux nanas trop grosses, trop velues
ou trop boutonneuses. Pas vrai ?
— Si.
— Merde ! »
Il termine sa bière d’un trait, en reprend une et m’observe, en silence, concentré. Son insistance
me gêne. On dirait qu’il cherche à lire en moi. D’instinct, pour masquer mon embarras, je lui
souris. Il reprend :
« Elle était comment, ton ex ? »
Pause !
Nous ne nous connaissons que depuis six mois, qu’à travers une discussion improbable sur un
forum qui nous a valu de nous rencontrer, et aujourd’hui, cette vague connaissance se prend pour
mon meilleur ami. Quelque part, cette intrusion dans mon intimité est détestable. Je devrais le
repousser, sauf que je n’en ai pas la force. Alors je vais me confier.
Fin de la pause !
« Grande, dis-je ; blonde… folle.
— Folle ?
— Folle. Elle avait beaucoup de problèmes...
— Le syndrome Saint Bernard. Je vois.
— Le quoi ?
— Le coup de la nana traumatisée par des problèmes irréels. Elle est triste, angoissée, voire
dépressive. Alors elle cherche un brave gars, patient, rassurant, qui saura l’écouter, la
comprendre, la calmer. Un Saint Bernard. On reconnaît ces gonzesses au fait qu’au pieu, elles
font vraiment des trucs salaces. Comme elles ne sont pas stables, elles n’ont pas les mêmes
limites que les nanas saines. C’est plutôt sympa pour un soir. Mais sur le long terme, c’est
destructeur. »
J’en lâche ma cannette. La bouche bée, je le dévisage, lui qui en quelques mots a résumé
presque cinq ans de vie commune.
« T’es donc du genre à toujours faire les mauvais choix, reprend-il. Tu devrais faire plus
attention : moins regarder le physique, et focaliser sur le reste : une intelligente, c’est rare, mais
c’est sympa aussi. Puis c’est ouvert niveau cul. Je ne te dis pas. Mais c’est rare quand même. En
plus, c’est pratique, après le sexe, tu peux parler avec. Sympa je te dis. Mais rare. »
Il termine sa bière, et se resserre une nouvelle fois. Sa descente est pire que celle d’un Breton.
Et je ne pense pas ça parce que je suis Belge.
< /Vendredi >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Samedi >
Le matin, comme prévu, des jeux vidéo…
Ça me fait penser que mes amis s’achètent de plus en plus de consoles. Qu’elles soient de
salon : PS3, XboX, WII, ou même portable : DS, PSP ; et je ne parle pas des iPhone et consorts
qui proposent maintenant de jouer.
Je devrais m’en moquer, mais ce n’est pas le cas : je suis à la croisée de deux générations,
générations qui m’ont profondément marqué. La première, que je revendique, est celle d’avant
internet, d’avant l’informatique même. Lorsque j’étais petit, pour jouer, il fallait des amis, des
objets et de l’imagination. J’ai conservé ce goût du contact réel, de l’échange et du jeu… réel, par
opposition au jeu virtuel. La seconde, que j’ai rejointe assez rapidement, est celle des premiers
jeux sur support informatique : Amstrad CPC 6128, Atari 520 ST, AMIGA 500, puis les premiers
PC : mon 386 sx 25. Et des disquettes.
C’était la grande époque, des PC tout juste assez puissants pour lancer un jeu, l’époque où il
fallait des disquettes de démarrage (autoexec.bat et config.sys), l‘époque où pour jouer, il fallait
le mériter.
Et ça en valait la chandelle : il s’agissait d’un continent ludique en pleine découverte. De
nouveaux types de jeux apparaissaient (click and point, FPS, Stratégie, etc.). Ils se réinventaient
sans cesse, proposant de nouveaux gameplays, de véritables scénarii, avec une vraie difficulté.
Puis vint le CD (poussé au départ par l’industrie du porno).
Puis les nouveaux concepts se firent de plus en plus rares.
Puis tous les ans, les jeux de l’année précédente se mirent à fleurir, avec comme numéro de
série l’année en cours.
Aujourd’hui, la création vidéoludique se meurt.
Ça se vérifie avec la mise en réseau des consoles : les modes solos fondent comme neige au
soleil. Les développeurs arrivent maintenant à vendre des jeux d’une durée de vie inférieure à dix
heures. Dix heures. Ridicules.
Et je ne parle même pas des possibilités offertes par un clavier et une souris qui sont quand
même bien supérieures à celles proposées par un pad disposant de huit touches.
Jouer sur console, c’est mal.
L’après-midi, toujours comme prévu, je m’en vais jouer au Blood Bowl.
Comme toute personne normalement constituée, j’ai une nette préférence pour les nains. Ils
sont trapus, costauds, un poil provocateurs, mal aimables et ils adorent la bière. En un mot, ils
pourraient être Belges. Ils autorisent également les pires jeux de mots que des siècles d’évolution
de l’humour ne permettent plus normalement : mon équipe s’appelle les NainsTouchables. Ce
n’est pas la pire. J’ai déjà affronté les NainsGénieurs… Pitoyable.
Dans notre association, il existe plusieurs équipes naines… et la mienne n’est pas la meilleure.
J’ai pourtant révisé toutes les données tactiques, ai vu comment former une équipe, ai passé du
temps à analyser les spécificités des joueurs de l’équipe, mais rien n’y fait, je n’arrive pas à battre
les équipes de nains adverses. Et rarement les autres.
En vérité, je ne joue pas pour gagner.
Je joue pour m’occuper.
Car ce jeu est un véritable tueur de temps : il le tue quand on y joue, il le tue quand on prépare
ses joueurs et il le tue quand on joue.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Là où il est le plus efficace, c’est tout de même dans sa part de figurinisme2 : acheter une
équipe constituée de petites figurines en plomb, choisir ses couleurs, ses peintures, puis passer ses
après-midi à les ébarber, à les peindre, à les décorer, à construire des caisses de transport, avec
des boîtes d’allumettes, ou des cartons, que l’on remplit de kleenex, ou de papier à bulles, ou
pour les plus riches acheter une mallette Games Workshop, tout cela vous prend des après-midi
entiers, même si, au fond, ça ne fait pas vraiment partie du jeu.
Et certains vont même jusqu’à fabriquer de grands stades, avec des tribunes, éclairées par des
diodes, décorées par les drapeaux aux couleurs de leurs équipes, immobilisant une table de salon,
juste pour le plaisir de jouer quelques heures, de faire vivre leurs figurines, d’assouvir leur
passion. On pourrait les prendre pour des fous, ou des crétins, mais ce jeu est très addictif. C’est
pour cela qu’il a été converti en jeu vidéo : sa haute jouabilité fait qu’il est rentable.
Pour ma part, j’ai peint mes nains comme je l’ai pu. Ils sont rabougris, ternes, tachés, voire
écaillés, mais ils tiennent encore la route. Ils s’avancent toujours fièrement sur le terrain, prêts à
en découdre, poussant des cris rageurs pour apeurer leurs adversaires.
Ainsi sont les nains.
Ainsi devraient être les Belges.
Puis vient le match. Et la victoire ou la défaite.
Et le soir, sur le forum de notre groupe, apparaissent les comptes rendus de la journée de
championnat.
Encore un match de perdu.
Je déteste perdre…
Je reçois un coup de fil en soirée. La partie de Dungeons & Dragons est annulée par la faute
d’un ex-ami qui n’a pas pu se libérer. Je dis « ex » parce que depuis qu’il s’est trouvé une femme,
on ne le voit plus beaucoup, ce qui me fait dire qu’avoir une femme, c’est mal. Mais c’est encore
gérable. Le pire surviendra lorsque cette femme aura accouché. Après, on ne le verra plus du tout,
il aura comme disparu de la surface de la Terre. Si ça se trouve d’ailleurs, il aura vraiment
disparu de la surface de la Terre. Tout ça me fait dire qu’avoir des enfants, c’est super mal. Un
homme normal ne devrait jamais en avoir.
Je parcours mon agenda, vérifie les prénoms enregistrés dans mon répertoire téléphonique et
balance quelques SMS. Faute de réponses positives, je m’assois sur le canapé, face à un
programme d’ARTE où des danseurs nus exécutent des gestes saccadés, aériens,
incompréhensibles.
La fin du week-end s’annonce mal.
< /Samedi >
2
L’art de fabriquer, de peindre, de collectionner des figurines.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Dimanche >
Ennui.
Crise de mélancolie.
Petit, je regardais beaucoup de dessins animés. La télévision déversait tous les jours des heures
de personnages plus héroïques les uns que les autres, et moi, derrière mon petit écran, je jubilais.
Je me souviens que le mercredi était mon jour préféré de la semaine. Tout ça à cause de
Dorothée, de ses quatre copains, les Musclés et de leur dromadaire extraterrestre. Quand on y
repense, c’était con. Mais c’est un peu ça l’enfance : être tellement con qu’on gobe tout ce qu’on
nous propose.
Tu te demandes, ami lecteur, comment un Belge a pu regarder ces chaînes d’un autre pays :
apprends que chez nous, nous sommes câblés depuis plus de trente ans ! Je recevais, et je
n’exagère pas, presque une centaine de chaînes alors qu’en France vous vous contentiez de
quatre.
Les Belges ont toujours eu une longueur d’avance.
Toujours !
Bref, chaque mercredi, j’attendais l’heure fatidique à laquelle allaient s’enchaîner Dragon Ball,
les Chevaliers du Zodiaque et Ken le survivant. Perdu au milieu de ces héros, le soir, lorsque
j’attendais que le sommeil me gagne, je me voyais épauler tous ces personnages aux yeux
surdimensionnés, aux pouvoirs incroyables, qui se surpassaient pour devenir quelqu’un, pour
vaincre leur adversaire, pour accomplir leur devoir. Je me voyais souffrir à leurs côtés, devenir
l’un des leurs, choper ces yeux bizarres, et acquérir la puissance de faire péter la planète. J’étais
heureux.
Loin des nanas, du boulot, des impôts… J’étais heureux…
J’ai acheté les coffrets, pour recréer ce bonheur, pour revivre ces instants magiques, mais ce
n’est plus pareil. Eux comme moi, nous avons vieilli, nous avons perdu cette magie qui nous
reliait.
Il n’empêche, nous prenons plaisir à nous retrouver, à partager des moments, à chanter
ensemble :
« Dans l’équipe il y a maintenant
Une jeune fille qui a du punch
Elle sait jouer avec talent
Et son cœur est bondissant »
…
Ça aussi ça craignait. Je préférais « Olive et Tom ».
…
Je réécoute ces chansons sur "http://www.coucoucircus.org", le site que les tenanciers des droits
d’auteur cherchent à fermer.
Je me souviens aussi des dessins animés type adaptation de romans.
…
« Mon père et ma mère
Ont quitté leur pays
Avec moi et mes frères
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Pour changer leur vie
La mer en colère
S’est fâchée pour de bon
Et la famille entière
Joue à Robinson »
…
Claude Lombard avait une voix idéale pour chanter des génériques.
Elle est Belge d’ailleurs.
…
Il y avait aussi :
« Va Jayce, conquérant du lointain.
Recherche ton père.
Illumine les chemins obscurs
De l’univers.
Va Jayce, conquérant de demain.
La racine que tu portes à ton cœur
Doit s’unir à celle que porte ton père.
Va Jayce, conquérant du bonheur,
Viens libérer le monde
De la terreur des monstroplantes. »
Ah ouais, ça, c’était fort.
« SAUVE L’UNIVEEEEEEEEERS. »
Ça le fait, pas vrai ? Ça donne envie de prendre sa caisse, de foncer dans le premier Truffaut et
d’écrabouiller tout ce qui est vert !
Allez, encore quelques souvenirs avant que la journée se termine.
Le meilleur pour la fin :
« Dakishimeta kokoro no kosumo,
Atsuku moyase kiseki wo okose
kizutsuita mama ja inai to
chikai atta haruka na ginga
Pegasasu fantaji
sô sa yume dake wa
Dare mo ubaenai kokoro no tsubasa da kara
Saint Seiya shônen wa minna
Saint Seiya ashita no yûsha
Saint Seiya Pegasasu no yô ni
Saint Seiya ima koso habatake »
Maintenant, ce n’est plus pareil. Malgré Naruto, Bleach, Full Metal Alchimist et toute la clique,
je ne partage plus leur vie. Et pourtant j’aimerais bien.
Je déteste ne rien faire.
< /Dimanche >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Considérations >
Vivre seul, ce n’est pas terrible. Mais ce n’est pas si terrible. C’est douloureux parfois, mais
c’est le prix de la liberté. Je dis la liberté, mais en fait ça n’en est pas vraiment : tout dépend des
amis qui t’entourent. S’ils sont dans la même situation, pas de problème, tu les verras souvent, tu
prendras des verres, passeras avec eux des soirées, mangeras au restau, iras au ciné, bref, tu
vivras. Mais s’ils sont en couple, tu devras attendre qu’ils soient disponibles, qu’ils puissent
passer, et pas longtemps, parce que leur moitié les attend à la maison… Liberté limitée pour toi.
Liberté conditionnelle pour eux.
Alors on se cherche une femme.
Mais une femme n’est pas une bonne solution : une femme cherche un homme capable de la
divertir, de l’occuper et de s’occuper d’elle. C’est comme un parasite qui te pompe toute ton
énergie et qui se choisit un autre hôte une fois qu’elle t’a vidé, comme dans « Independance
Day ». Puis, accueillir une femme, c’est briser cet équilibre frêle créé pour tromper l’ennui. On
ne peut plus faire les mêmes activités, trop chronophage, on ne peut plus voir certains amis, trop
lourd, on ne peut plus être seul, trop égoïste. Donc hors de question de se mettre en couple.
Alors on se cherche un plan cul.
Mais un plan cul, malgré les sensations qu’il procure, est fade et sans avenir. On se rencontre,
on se plaît, on couche ensemble, on se sépare avant de s’endormir, on s’appellera, on se reverra,
on recommencera. C’est plat. C’est un échantillon de relation, une partie infime, qui ne s’attache
qu’au plus visible : le sexe. Certains se contentent de ça. Moi ça me déprime. Je n’arrive pas à me
branler dans quelqu’un d’autre. Je trouve ça malsain. Je suis peut-être trop vieux pour ce genre de
délire.
Alors on se cherche un animal de compagnie.
J’ai un chat. Il est sympa. Je lui donne à manger. Je lui change sa litière. Il est heureux. Et la
nuit, tandis qu’il s’échappe pour aller se taper des minettes errantes, je reste dans mon salon,
devant un divx, écoutant un mp3 ou lisant un livre.
Seul.
< /Considérations >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Boulot – 1 >
Est-ce si terrible d’être au chômage ? J’ai lu un article qui démontrait que les hommes de
Neandertal bossaient bien moins que nous pour assurer leur survie. C’est dégueulasse ! Je
m’insurge ! Ils auraient dû en chier vingt mille fois plus que nous ! Nous, dans notre société
confortable, nous devrions moins en faire qu’eux. Après tout, on ne chasse pas le mammouth, on
ne passe pas trente plombes pour trouver de l’eau, on possède plus de fringues que nécessaire,
alors par quel miracle étonnant, la division du travail qui aurait dû nous permettre de survivre
sans trop en foutre, est devenu un outil d’asservissement global ?
« Tu m’écoutes Bram ? reprend le chef d’équipe.
— Oui, oui.
— Ce qu’il faudrait c’est grossir les logos.
— Ça fera encart publicitaire…
— Ça fera ce que le client veut. Peu importe qu’il ait des goûts de chiottes.
— Humm…
— Allez, bosse un peu, ça te changera. »
J’aimerais croire que c’est de l’humour, mais je suis persuadé du contraire. Je n’ajoute donc
rien, le laisse terminer son briefing, avant de foncer à la machine à café. Cette brave machine,
toujours là, prête à vous écouter, à vous fournir votre dose, comme un adorable dealer serviable.
« Il est un peu sec. »
Je me tourne. C’est Aurore.
« C’est un con. »
Je dois avoir l’air aigri. C’est loin d’être top pour conclure.
Ressaisis-toi mon Bram !
« Il l’est, oui. Il n’arrête pas de me peloter… »
Elle avoue ça en rougissant. C’est charmant.
« Pourtant… commencé-je.
— Pourtant ?
— On peut pas dire que tu sois bien fichue... »
Son regard s’illumine. Cette remarque lui plaît. Elle est comme toutes les autres. Elle aime
qu’on la rabaisse. Elle aime avoir l’occasion de montrer qui elle est vraiment. Normalement, je
devrais me prendre une vanne en contre-mesure. Ainsi va la drague.
« Parce que tu te trouves bien gaulé toi ? Non, mais je rêve. »
Et voilà. Qu’est-ce que je disais ! Si cet échange se poursuit, je vais vivre le premier chapitre
d’une comédie romantique : celui qui mène le héros et l’héroïne au pieu. Attention de ne pas
griller les étapes, car au second chapitre, ils finissent toujours par s’engueuler, puis par se séparer.
Dans l’idéal il faudrait donc rester à la fin du premier chapitre, toujours et surtout ne pas foncer
au deuxième ce qui est, soit dit en passant, ma spécialité.
« Bin, chui pas trop mal pour un Belge. »
Cette fois y a comme un alignement interplanétaire improbable : on se regarde, on se parle,
aucun ne bafouille, nous sommes rouges, nous nous observons, nous plongeons dans nos regards,
et, comme attirés par un aimant céleste, nous nous préparons à poser la question fatidique.
« Tu veux du café ? lui lancé-je, en cherchant à faire écho à ma pitoyable répartie de la dernière
fois.
— Chez toi ou chez moi ?
23
Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Hein ?
— Chez moi alors. Samedi soir. 20 heures.
— J’veux bien, mais c’est où ?
— On se retrouve station la Fourche. »
Puis elle se retourne et s’en va.
Je reste là un peu con, la tasse de café à la main.
« 20 heures, station la Fourche… » répété-je comme pour me convaincre.
Le soir venu, je me laisse embarquer par les collègues dans une énième soirée parisienne. Ce
soir, bar à vin.
Contrairement à eux, je n’y connais rien en pinard. Je bois leur rouge en lançant de vagues : « il
est pas mauvais celui-là » ou « corsé, viril, mais correct ». Ça ne va pas plus loin. J’ai pourtant
essayé de m’intéresser, je suis plus apte à différencier les bières. Ce doit être génétique.
« C’est ce projet avec l’institut de formation, râle Michael. C’est une chienlit sans nom.
— Ça nous a ramené la seule stagiaire potable », lâche Franck2.
On le surnomme Franck2 à cause de Franck1, le suicidé. C’est un mec sympa qui voit toutes les
relations humaines au travers du sexe. D’ordinaire, je ne suis jamais de son avis ; mais pour une
fois, je dois bien admettre qu’il a raison.
« Elle a un bon p’tit boule, reconnaît Ylan.
— Elle est sympa, ajoute Michael.
— Oh lui ! s’insurge Franck2 ; sympa ! Si c’est ce qu’on lui demandait, ça se saurait. Non, elle
est carrément baisable. »
Éclats de rire général.
Initiative ! Je l’ai. Je finis ma mousse puis accomplis un déplacement de cinq cases vers la
sortie. Jet de sauvegarde contre leur insistance pour réussir à me sauver ; jet réussi. Je suis dans
la rue.
Dans un autre monde, je leur aurais rabattu leurs claques-merdes. Mais sur cette terre, je garde
le silence. C’est lâche, c’est vrai.
Et comme tout lâche, je préfère la fuite à l’affrontement.
< /Boulot – 1 >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< La nuit >
Je n’arrête pas de penser à son invitation. J’essaie d’anticiper ce qui va se passer, sans y réussir.
Je connais un peu la station la Fourche. C’est un no man’s land perdu entre la place de Clichy
et… Clichy. Il n’y a pas grand-chose. Rien pour tout dire. Juste l’avenue qui descend, bordée de
quelques boutiques insipides (vêtements, turcs, chaussures, turques, bistrots, turcs). Où est-ce
qu’on va aller ?
Je stresse.
Le truc de ce coin-là, c’est qu’il y a plein de petits apparts, habités par des étudiantes, ou des
stagiaires, ou des nanas en début de carrière, bref toute une population féminine, urbaine, en mal
de fric. C’est d’ailleurs étonnant de voir combien Paris est une ville féminine. À croire que cet
entassement humain les rassure.
Je stresse.
Il faut dire, je me suis pas retrouvé face à une gonzesse depuis un bon moment.
« Alors Bram, ce forum, il avance ? »
Le chef de projet reprend son rôle de petit tortionnaire méprisant. Ça me fatigue. Son
harcèlement repose sur la peur qu’il inspire, peur qui prend source dans celle du chômage.
Je dois être quelqu’un de chiant. C’est pour ça que mon ex est partie. Ça et mon addiction aux
mondes imaginaires. Je suis un rêveur naïf. Un égocentrique schizophrène. Je regarde le nombril
de mon personnage pour me distraire et m’occuper la vie. Et c’est bien ça qui me fait flipper avec
Aurore. Tout à l’heure, je devrai regarder mon vrai nombril, vivre ma vraie vie, et tenter de
vraiment la séduire.
La séduire. Moi.
Avec ma tronche ridée.
Avec mes cheveux gras.
Avec mes boutons dus à l’alcool.
Avec mes dents jaunies par le café.
Avec mon haleine de cadavre.
Je stresse.
< /La nuit >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Boulot – 2 >
La nouvelle maquette est presque terminée. Il s’agit d’une coquille vide, mais reprenant la
charte graphique choisie par le c… client. Pour la démonstration, nous avons instauré un scénario
et effectué des tests, il faudra s’y tenir, pour éviter de tomber sur un bug.
« Le rétroprojo fonctionne ?
Le chef de projet est prêt à exploser. Ça se comprend. Fabriquer un site internet doit prendre
suffisamment de temps pour que l’entreprise touche une belle somme, mais pas trop longtemps
pour éviter d’en perdre : tout nouveau projet rapporte plus que des jours rajoutés à la va-vite en
fin de projet. Cette différence de coût vient de la partie préparatoire : audit de l’existant, grille
d’analyse avant la refonte, analyse concurrentielle, analyse et cadre du projet, etc. Toutes ces
étapes à valider nous mobilisent finalement peu et rapportent donc un max.
« Le site tourne là ?
— Oui. Aucun souci. »
Bruit de pas dans le couloir, ombre sur les murs, costumes à travers les vitres intérieures et les
voilà, marchant d’un même rythme, comme les agents Smith dans Matrix.
Salutations, poignées de main, tout le monde s’assoit, sauf le chef de projet qui entame un
monologue mortifère. Je joue les seconds couteaux : je dirige la souris, clique où il le faut,
sélectionne, attire l’attention, tout en évitant de bâiller.
Puis d’un coup, Aurore passe.
Je la regarde.
Elle me regarde.
Je souris.
Elle baisse les yeux.
Marc me touche l’épaule.
« Quoi ? chuchoté-je.
— Clique sur le prochain slide avant que le chef t’étripe… »
Je me tourne vers le mur où le site est projeté, le chef s‘impatiente. Autour de la table, le
directeur et ses apprentis Sith me dévisagent.
« Pardon », soufflé-je un peu honteux.
La réunion retrouve son rythme de croisière.
Puis vient mon tour de parler.
Parler en réunion ne me pose plus aucun problème depuis que je suis devenu le maître du jeu
(le MD) de nos parties de Dungeons & Dragons ; puis il s’est confirmé avec l’expérience.
Maintenant, je suis même capable d’improviser des heures durant, avec un certain talent.
« Nous avons repris l’arborescence de votre ancien site… »
Et voilà, c’est parti, ma langue parle, mon cerveau s’éteint, et le temps défile. On pourrait croire
que c’est compliqué de ne penser à rien pendant qu’on présente le résultat de plusieurs mois de
labeur, mais non. Ce n’est pas plus difficile que de conduire de manière automatique.
« … Vous pouvez constater que l’ergonomie a évolué, mais sans être révolutionnée... »
La partie présentation est tout de même un peu chiante. Mais, je dois bien le reconnaître, elle a
l’avantage de faire passer le temps plus vite. Pas besoin d’imaginer des orques, de ne penser à
rien ou de se retenir de mourir, seul compte la parole. Les mots. Le rythme. Un peu comme un
chanteur, mais sans musique. Plutôt comme un conteur, en fait.
« … et vous voyez que nous avons intégré ce fameux forum… »
J’entends déjà les sceptiques : quoi ? Comment ? Vous n’utilisez pas le jargon métier pour
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
noyer vos clients ? Mauvais professionnels !
Et bien si, comme tous ceux qui travaillent dans l’informatique, nous noyons nos clients avec
notre jargon. Mais parfois il arrive, comme c’est le cas ici, qu’un de nos clients nous oblige à lui
parler français. Ça nécessite un effort de traduction. Nous devons faire attention aux tournures de
phrases. Nous essayons de compenser avec un style lourd, qui cherche à montrer que vraiment,
on s’est donné du mal, alors qu’on n’en a pas tant fait que ça.
Quelque part, ne pas utiliser le jargon métier casse la magie de ce qui a été accompli. Tout est à
nu. Tout est compréhensible par le commun des mortels, et tout devient moins important, moins
compliqué, moins grandiose.
Je déteste parler français au client. Et je déteste les clients qui nous le demandent.
Traduit-on le Serpentar ? Ou les incantations de Gandalf ?
Je devrai leur balancer des trucs en « parler noir »…
Petite conclusion et je me rassois. Aucun applaudissement. Mon talent d’orateur ne sera jamais
reconnu à sa juste valeur. Pour autant, le chef de projet semble satisfait. Le directeur et sa clique
se jaugent, vérifiant les uns, les autres, qu’ils sont conquis.
Arborant un sourire qui lui donne le visage de Jabba The Hutt, le directeur nous remercie et
nous questionne sur les délais de mis en service. Cette fois c’est bon, la production va démarrer.
Vendredi se termine sur cette note victorieuse, note qui emporte les collègues dans un nouveau
bar à vin. Cette fois, je ne me laisse pas embarquer.
Je m’assois à une terrasse d’un café parisien – comprends un trottoir – et commande une
pression. Une Faro.
Le soleil décline et se reflète dans les bulles du demi. Je suis détendu…
D’un coup, un vent d’angoisse me fait reprendre conscience du temps qu’il me reste avant de
retrouver Aurore.
Quarante-huit heures.
Deux mille huit cent quatre-vingts minutes.
Cent soixante-douze mille huit cents secondes.
Une de moins.
Une de moins.
Et encore une de moins.
J’ai comme un nœud dans l’estomac. Ma gorge se serre. Des questions fusent dans mon esprit,
désordonnées, chaotiques, stratégiques : que vais-je mettre ? Où allons-nous aller ? De quoi
allons-nous parler ? Vais-je l’embrasser ? Et comment voir si elle le veut ? Ou si elle ne veut
pas ? Combien de temps si elle veut bien ? Avec la langue ? Ou pas ?
Je suis redevenu un adolescent idiot, plein d’angoisses, incapable de prendre une décision
raisonnée, parce que trop secoué par mes propres émotions.
Je repose la bière.
Il s’agit de retrouver ses esprits, sa capacité d’analyse.
Commençons par l’habillement. J’inspecte les passants à la recherche de fringues propres, chics
et urbains, mais pas classieux.
…
Jean. Petite veste. Peut-être le torchon autour du cou, comme ces bobos parisiens. Et les
chaussures ? Baskets ou à pointe ? Et pourquoi pas un costume ? Ou une chemise ?
Je tente quelques combinaisons : chemise-pantalon, polo-jean, t-shirt-jean, chemise-bermuda…
« Alors Bram, A, B, C ou D ?
— Difficile à dire Jean-Pierre…
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Vous pouvez utiliser vos jokers !
— Vous avez raison. Je vais faire appel à un ami.
— Qui avez-vous décidé d’appeler ?
— KreY92, c’est l’hétéro le plus gay que je connaisse. Lui saura me conseiller. »
Bonne idée.
Petit mail via le Smartphone : « Help ! g besoin d’un coup de main pr choi d fringues : g rdv
avc 1 nana… »
Je joins les photos de mes quatre propositions.
Un quart d’heure après, je reçois une réponse : « vivante ? »
De là, une discussion virtuelle démarre.
< /Boulot – 2 >
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
< Jour J >
Le match de Blood Bowl se termine sur une énorme défaite. Je n’étais pas concentré. Mes nains
se sont fait ratatiner par les elfes de Yohan, et je suis rentré, ma valise de figurines sous le bras,
déçu et un peu humilié.
Si je continue comme ça, je vais encore finir dernier du championnat…
Qu’importe, une fois chez moi, je range la mallette, mais ne replace pas les figurines dans leur
vitrine du salon. Je n’ai qu’une chose en tête : Aurore.
Mille questions m’assaillent. Mille angoisses. J’utilise ma technique du vide pour ne pas
devenir fou. J’enfile les vêtements que KreY92 m’a conseillés. Pour résumer, j’ai passé
l’uniforme du bourgeois parisien : escarpin, chemise, jean, et le torchon.
Assis dans le RER, je trépigne. Impossible de rester en place, je suis au bord de l’explosion.
J’aimerais crier pour libérer ce trop-plein, mais non. Hurler dans le wagon, c’est un coup à finir
au poste, menotté, questionné par deux gros bras.
« Alors ce cri, c’était quoi ? T’es un terroriste ? T’es musulman ?
— Tu s’rai pas un scientologue. T’as une gueule de scientologue, j’trouve ! »
Non vraiment, hurler, c’est mal.
J’ouvre ma sacoche pour y regarder les trésors que je trimbale. Un iPod. Des câbles réseau.
Deux clefs USB. Un disque dur externe. Tout un attirail digne d’un film de science-fiction des
années 80.
Et un livre.
Lire me détendra.
Je l’espère en tout cas.
J’ouvre la couverture, progresse jusqu’à mon marque-page et commence cet exercice de
décryptage visuel sauf que la magie n’opère pas : les lignes s’entremêlent, les pages s’enchaînent,
sans que je comprenne quoi que ce soit.
Inutile d’insister.
Je regarde la banlieue défiler jusqu’à la gare de Lyon. Là, je change de RER. Puis j’arrive
station la Fourche. Ma gorge se serre, se dessèche, mon cœur s’emballe, mes jambes ne me
portent presque plus. J’ai l’impression de redevenir un enfant, de me rendre à mon premier
rendez-vous chez le dentiste. Pourtant, je suis un adulte, un homme, j’en ai vu d’autres ; pourquoi
me sens-je si près de la panique ? C’est parce que ça fait longtemps ? Parce que j’y crois ? Ou
que je crois que je n’y crois pas ?
Inspire, expire ; retrouve ton calme.
J’emprunte les escaliers, sors de la station, et la vois. Elle est là, qui m’attend.
Elle m’aperçoit et me sourit.
Je lui réponds par un sourire et un bref salut de la main.
Ces derniers temps, nous nous sourions beaucoup…
Je m’approche, elle me claque la bise. Je sens son parfum, ses produits pour les cheveux, ses
crèmes de soins. C’est chimique, criard et doux à la fois.
« On va prendre un café alors ? me lance-t-elle.
— Allez », répondis-je, faussement décontracté.
Elle m’entraîne aux Batignolles, face à l’église Sainte-Marie. Nous nous asseyons en terrasse,
un peu à l’ombre, et commandons des cafés gourmands.
Commencent alors les conversations à haute valeur ajoutée, celles qui nous font basculer
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
doucement, mais certainement, dans ce jeu de stratégie complexe et imprévisible qu’est la
séduction.
« Je ne sais pas trop par où commencer. Quand deux personnes se rencontrent, de quoi parlentelles ?
— D’ordinaire elles échangent sur leurs passions, leurs goûts, les derniers films vus, les
derniers livres lus, tout un tas de banalités censées remplir le silence autour d’elles. Le but étant
d’éviter les temps morts.
— C’est vrai, admet-elle. Alors j’adore le théâtre et la cuisine. Tous les week-ends, je fais du
lèche-vitrine, et je ne suis pas raisonnable. Je dépense trop. Au point que ma bancaire connaît
mon numéro de portable par cœur. Le dernier film que j’ai vu c’est « Kick Ass », et je l’ai
beaucoup aimé. Le dernier livre que j’ai lu c’est « Les corps exquis » de Poppy Z. Brite. C’est un
bon livre. À toi ! »
Ça y est, c’est à mon tour de me découvrir.
Jette le dé Bram !
« Je lis beaucoup…
Début soft.
— … je joue beaucoup…
Silence.
— À quoi ?
— À tout ce qui se joue. Jeux PC, de société, jeux de rôle… »
Elle me fixe, mais ne me regarde pas comme un extraterrestre. Saurait-elle de quoi il en
retourne ?
« J’en ai jamais fait.
— Ah !
— Moi, j’adore suivre l’actualité économique, politique, sociale, que ce soit dans les journaux,
à la télé ou même à la radio. Ça vient de mon cursus : avant d’être dans l’informatique, j’ai fait
un BAC ES. Puis des études d’Histoire. En vérité, je voulais faire journaliste.
— Ah ! »
Et la conversation s’éternise, entre banalités et idioties légères, jusqu’à cette phrase :
« Je me sens bien avec toi…
J’hésite à la lui faire répéter.
— … tu es quelqu’un de gentil…
Ça craint ça.
— … et drôle.
Moyen ça.
— C’est vrai que j’suis pas mal.
— Je rigolais.
— Pardon ?
— Je rigolais en disant que je rigolais. T’as pas d’humour en fait. »
Elle n’a pas tort.
Nous prenons plusieurs cafés. Nous parlons toujours, sans avoir rien à nous dire. Nous nous
découvrons un peu. Nous oublions tout le reste. Paris a disparu. L’Île-de-France s‘est volatilisée.
La France elle-même a été réduite à néant. Nous sommes seuls au monde, comme après une
attaque de zombies. Je me noie dans ses yeux, dans son parfum, dans ses sourires.
Elle joue avec moi. Regard en coin, pétillant, main qui traîne sur la table, comme pour appeler
la mienne, jambes qui se croisent et se décroisent, sous une jupe qui révèle des mollets épilés par
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
le laser d’un clone trooper…
Je n’en peux plus.
Je suis difficilement la conversation, mon esprit est perturbé par mes pulsions sexuelles,
pulsions qui me donnent l’air d’un pervers, d’un sexual addict, d’un criminel sous contrôle
judiciaire, prêt à remettre le couvert…
Cette sensualité insupportable dure encore une heure – une éternité – avant qu’elle me propose
de bouger. Je ne sais toujours pas si nous irons plus loin, mais je prie pour que ça arrive : « Dieux
des religions monothéistes, accordez-moi la joie de m’accoupler ! »
Nous marchons côte à côte jusqu’au square des Batignolles, un parc mignonnet. Nous en
parcourons les allées jusqu’à ce qu’elle me dise :
« Allons nous assoir. »
Elle nous trouve un coin d’herbe encore libre – dès qu’il fait beau, la moindre parcelle d’herbe
est assaillie par des Parisiens en manque de chlorophylle, grand comme un rectangle de plage
méditerranéenne. Nous nous asseyons. Elle parle. Je n’écoute que la moitié de ce qu’elle me
raconte. Je reprends mon scan de ses formes, espérant masquer mon excitation…
« Tu travailles depuis longtemps pour cette boîte ? »
La question fait mouche. Elle provoque un retour rapide et douloureux à la réalité, détruisant
mes fantasmes pornographiques naissants.
« Oui.
— Tu aimes ton boulot ?
— Moyen.
— Moyen ?
— Purement alimentaire… »
Je souris, un peu gêné. Ma réponse est idiote, soit, mais je me rends compte combien elle est
vraie : je n’ai pas d’objectif professionnel, pas d’ambition, même pas le courage de chercher
ailleurs. Je me suis fait un petit trou. Un endroit rassurant. Protégé. Une sorte de DMZ contre le
monde extérieur. D’un côté, malgré l’ennui qu’il me procure, il me donne une fonction
productrice, qui fait que la société ne me déconsidère pas. Je suis un informaticien, un homme
transparent, sans remous, sans aspérité, sans relief, un actif parfait, soumis et fidèle, un citoyen
exemplaire, cotisant et consommant. D’un autre côté, il me permet d’assouvir mes envies. Je
subis donc son emprisonnement avec une certaine résignation. Aussi, quelque part, malgré mes
râles, il me convient.
« J’aime bien ce boulot, reprend-elle.
— En fait, c’est dommage qu’il y ait les clients. Sans eux, ce serait un boulot parfait. »
Elle sourit.
« Tu ne devrais pas dire des choses comme ça.
— Ils ne sont pas là, autant en profiter.
— Je trouve que c’est un beau métier.
— Beau ? Je ne sais pas…
— Tu crées. Tu es l’héritier des moines qui recopiaient les textes à la bougie, des artisans qui
fabriquaient des pancartes, des premiers imprimeurs, tu te rends compte ?
— Pourquoi t’as arrêté tes études d’Histoire ?
— Je suis tombée enceinte. Je voulais me marier, fonder une famille, et pour ça, j’avais besoin
d’argent.
— T’as un enfant, demandé-je.
— Non. Mon mec est parti, j’ai avorté, mais j’ai continué ma réorientation.
— Comment on passe de l’Histoire à l’informatique ?
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— Difficilement. Mais avec du courage, on peut tout réussir. »
C’est étrange combien lorsqu’on rencontre quelqu’un, on s’imagine découvrir un individu
comme au cinéma : pas de parents, pas d’amis, juste existant, comme ça, seul, se suffisant à luimême, et sans aucune trajectoire personnelle. Puis, en parlant, on se rend compte que non, nous
ne sommes pas le personnage principal d’un film, les autres ne sont pas des seconds rôles, ou des
faire-valoir, ils sont eux aussi personnages principaux de leur propre vie et, en conséquence, ils
ont une vraie vie, pleine de gens, d’expériences, d’histoires, dont on n’a jamais entendu parler,
mais qui se sont réellement passées.
Ça nous fait prendre conscience de combien nous ne sommes pas le centre du monde.
C’est intolérable !
Ce qui nous prouve que notre vie n’a rien de particulier et qu’elle ne restera pas dans les anales.
C’est effrayant !
Une heure passe encore sans qu’on s’en rende compte. Elle finit par me dire qu’elle aimerait
manger au restaurant ce soir, mais qu’avant elle voudrait prendre une veste chez elle. Elle habite
à côté.
Je la mate tandis que nous arrivons au pied de son immeuble. Elle est un peu jolie quand même.
« Tu habites à quel étage ?
— Troisième. »
Nous montons.
C’est un petit studio. Fenêtre sur cour, coin-cuisine, mezzanine, c’est coquet, ancien et
minuscule (il faut enjamber la douche pour atteindre les toilettes.)
La décoration est bien féminine. Les phéromones partout présentes aussi. Mon érection me
reprend et alors que je jette un œil aux pieds de la mezzanine, elle me tire par le bras. Ce contact
me rend fébrile. Peu de gens me touchent. Et je ne touche personne. Je préfère le virtuel.
« Embrasse-moi.
— Pardon ?
— Embrasse-moi, répète-t-elle.
— C’est à dire… »
Elle se penche et pose ses lèvres sur les miennes.
Mon cerveau bug.
Kernel Panic !
< /Jour J >
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ADULTENCE
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0
L’adulescence désigne « le prolongement de l’adolescence en dépit de l’entrée dans l’âge
adulte ».
C’est un peu vrai.
Mais pas complètement.
Ce que ne dit pas cette définition, c’est que la part d’adolescent dans l’adulte est de deux tiers
pour un.
En cet instant, après ce grand chambardement sexuel, j’ai l’impression que l’adolescent
régresse. Il ne disparaît pas, il rapetisse seulement. Le ratio passant d’un tiers ado, deux tiers
adulte. D’où, le terme d’adultence.
Il sonne bien. Il fait complexe, sérieux. On le croirait sorti d’un magazine de psychologie.
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1
Le boulot n’existe plus.
La semaine passe sans que nous nous en rendions compte. Ce qui importe, ce sont nos
retrouvailles. Nos baisers. Nous.
Elle fume. Par amour, j’ai replongé. Nous achetons des boîtes rigolotes dans lesquelles insérer
nos paquets. Finis l’image du cancéreux. Finis cette propagande qui insulte notre liberté.
Bienvenue aux personnages kawaii3 qui nous invitent à en reprendre une.
Nous parlons sans arrêt, comme si nous avions des choses à dire.
Nous rigolons tout le temps, comme si nous étions sous acide.
Nous ne pouvons plus nous passer l’un de l’autre, comme si l’autre était devenu indispensable.
C’en est effrayant.
Comme son appartement est plus près du boulot, nous y sommes tout le temps. Et chaque soir,
nous y faisons l’amour entre le matelas et le plafond. Plusieurs fois.
Je heurte toujours les moulures (j’aime bien les moulures) et une fois terminé, je m’effondre à
ses côtés.
Nous restons là, des heures, jusqu’à ce que le sommeil nous gagne.
À force d’accouplement, mon sexe me délivre une douleur incroyable. Je n’ose plus uriner et,
lorsqu’elle n’est pas dans les parages, je le recouvre de crème hydratante. Il est l’alpha et
l’oméga, la source d’un bonheur ultime, et l’origine d’une intense souffrance…
J’en suis arrivé à la conclusion que nous devons plus sortir, et moins nous accoupler.
Triste conclusion.
Du coup, pour faire diversion, nous visitons Paris, nous restaurons, nous cinémons.
Mais revient toujours le moment de remettre ça. Comme je n’en peux plus, je multiplie ses
orgasmes tout en minimisant la pénétration. Nous jouons à World of Porn, jeu de stratégie où il
est question de mon intégrité physique.
Et puis, lorsque nous avons fini, Aurore allume toujours la télévision sur une chaîne
d’information. Je ne sais pas pourquoi, mais ce réflexe post-coïtal la détend.
Ce soir, on y parle de la Grèce, de l’Espagne. Faillite de pays, destruction de l’euro,
privatisation à outrance, crise financière, économique, immobilière, tout semble si loin après une
éjaculation.
Elle descend de la mezzanine et va dans le salon chercher ses clopes.
Elle revient et m’en donne une.
« C’était pas mal, dit-elle.
— Je sais, je ne suis pas mauvais.
— Faut pas exagérer non plus. C’est juste… ce truc que tu fais avec la langue…
— C’est un vieux maître chinois qui me l’a appris. Un truc ancestral. »
Elle se blottit contre moi, met sa main sur mon gland et regarde les Grecs manifester. Ils sont
des milliers, rassemblés sur je ne sais quelle place, à faire face à l’équivalent des CRS.
« T’aurais pas une bière ? demandé-je.
— J’ai que des Kro.
— Nan, mais une vraie bière ?
— Non. Mais si on baise à nouveau, j’irai t’en acheter. »
3
Adjectif japonais signifiant « mignon ».
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Elle m’embrasse et j’essaie d’oublier qu’une demi-heure avant, elle me suçait, même si le goût
de sa salive me le rappelle.
Elle se frotte contre moi et mon portable la coupe dans son élan.
Pause !
Quand on débute une relation, une chose ne change jamais : les messages sur le répondeur se
multiplient. Les amis sont jaloux. Ils s’aperçoivent qu’ils comptent moins. Du coup, ils insistent
deux fois plus.
Résultat, une sorte de tension s’installe entre eux et votre nouvelle nana.
Résultat, il faut créer un équilibre qui rendra supportables les frustrations de part et d'autre :
soirée chez les potes, frustration dans le couple, soirée cocooning, frustration dans les pubs.
Ce genre d’équilibrage constant est fatigant. Voire épuisant. Et il transforme la vie en un autre
jeu de stratégie où chaque avancée est risquée.
Fin de la pause !
« Ton téléphone sonne encore ?
— J’ai des messages, dis-je. Je dois organiser une nouvelle partie de jeu de rôle. Et jouer les
derniers matchs de Blood Bowl. »
Elle semble comprendre le jeu d’opposition amis - copine / passion - copine.
Je tire sur ma clope. Je n’ajoute rien. Il ne faut pas gâcher ce qui commence, c’est mal.
« Terrible ce qui se passe en Grèce… reprend-elle.
Changement de sujet : réussite critique !
… Ouep.
— Tu ne suis pas les informations ?
— De loin. »
Comment lui dire que cette planète n’est pas mon monde ? C’est particulier comme révélation.
« Tu ne lis pas les journaux ? quotidiens ? hebdos ?
— Non.
— Tu ne regardes jamais de reportages ? d’enquêtes ?
— Non.
— Tu lis ?
— Oui. Là, j’allais attaquer Game of thrones…
— Non, mais des vrais livres. Comme celui d’Hessel ?
— Non. »
Elle marque un temps et me considère comme un extraterrestre. Dans ses yeux, je constate le
décalage qui existe entre la réalité et moi.
Elle soupire et reprend :
« Tu devrais faire tout ça.
— Pourquoi ?
— Pour retrouver la vraie vie, le vrai monde. »
Là c’est moi qui marque un temps d’arrêt.
« Pourquoi, c’est bien la vraie vie ?
— C’est pas mal. »
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Mon donjon, mon dragon
2
Tous les jours, elle parcourt Le Monde, Le Parisien, Courrier international et d’autres journaux.
Les rubriques politiques, économiques et culturelles sont ses préférées. Comme nous sommes en
période électorale, la politique est à l’honneur. Comme les élus doivent faire face à une crise
économique soi-disant sans précédent, l’économie aussi est à l’honneur. Mais comme en
économie il n’existe plus grand monde pour s’opposer au libéralisme, les articles se suivent et se
ressemblent. Enfin, pour ce qui est de la culture, comme tout le monde s’interroge sur son
pouvoir d’achat, personne ne s’y intéresse vraiment. Du coup, en dehors des blockbusters,
l’information se fait rare.
À la regarder, on jurerait une journaliste faisant sa revue de presse.
Elle s’est aussi inscrite sur quelques sites spécialisés, et s’est abonnée à divers blogs. Les flux
RSS fusent sur son Firefox, sur son IPhone, donnant l’impression d’un monde grouillant, excité,
informé, qui ne s’arrête jamais.
Et d’ailleurs, elle n’arrête jamais.
Pour finir, elle regarde ses émissions de télé, en direct ou en différé, tout ce que la télé a de
meilleur et que personne ne regarde.
Cette boulimie informationnelle est étrange. Suspecte. Quel en est l’intérêt ?
En tout cas ça l’épanouit.
Et ça me contamine.
Je finis par suivre tous ces reportages, nous en discutons, je rouvre les yeux sur cette planète,
sur cette réalité, et elle est souvent bien pire que dans un jeu de rôle. Ceux d’Arte en particulier.
C’est juste l’horreur. Ils dépeignent un monde qu’aucun auteur n’a imaginé ; et on se demande
comment nous y survivons.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
3
De mon côté, je tente de la convertir au jeu de rôle. Mais il est difficile de définir ce que c’est.
Dans chaque livre de règles, chaque auteur s’essaie à l’exercice. C’est souvent compliqué. Parfois
tordu. Et le lecteur n’en sort pas meilleur. Il est juste perdu. Il est même hésitant : a-t-il bien fait
d’acheter ce jeu ? Ne regrette-t-il pas déjà ses euros perdus ?
L’une des meilleures définitions vient du « DK2 », un livre édité par John Doe : « C’est un jeu
de société où est racontée une histoire dont les joueurs sont les protagonistes, les héros. Le
conteur et les joueurs sont assis en cercle, autour d’une table par exemple, et parlent. Ils se
racontent l’histoire en rebondissant sur les interventions des personnes présentes, créant, petit à
petit, un monde imaginaire commun ».
C’est beau.
Je la lui lis, elle ne la comprend pas. Le plus simple, en vérité, c’est de faire une partie. Mais là
encore, les concepts la perdent :
« Un jeu de rôle possède deux composants essentiels : un monde et un système de jeu. Tout
découle de là. Mais pas forcément dans cet ordre. Tu me suis ?
— Ouais, ouais.
— Le monde correspond à l’univers du jeu. Mais il peut être réduit, il peut être de la taille
d’une ville, comme Laelith, d’une contrée, de plusieurs pays, voire de plusieurs planètes, genre à
la Star Wars. Tu piges toujours ?
— Ouais...
— Cet univers s’inscrit dans quatre-vingt-dix pour cent des cas dans un style littéraire : fantasy,
horreur, science-fiction, fantastique, cyberpunk. Bon, parfois, il s’inspire d’une BD, d’un film,
d’illustrations, voire de divers éléments mélangés. Par exemple, le jeu « Lord of the ring », c’est
« Le Seigneur des Anneaux » récupéré et transformé. OK ?
— OK…
— Le système de jeu, lui, est l’ensemble construit pour permettre aux joueurs d’évoluer dans
cet univers. Il est composé de règles, s’appuyant souvent sur des données statistiques, souvent sur
des jets de dés, mais pas toujours : il existe des jeux sans dé comme Mage, et des jeux avec
cartes, comme Hellywood.
— Ah…
— Ce système peut rendre compte de la facilité à mourir, ou faire des personnages des héros
increvables, prêts à affronter des hordes d’ennemis imbéciles sans s’égratigner le petit doigt.
— C’est un peu bordélique… Je m’y perds…
— Tu veux essayer ?
— Pas ce soir, il y a une soirée Théma sur le chômage en Europe. »
Elle préfère Arte…
Pourquoi je sors avec elle déjà ?
« Et après, j’aimerais qu’on prenne un bain ensemble. »
Ah oui, le sexe.
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De retour au boulot, je croule sous les créations de sites. Comme Jésus multipliait les petits
pains, le chef multiplie les projets. Et ma vie s’en trouve postapocalypse.
Le premier chambardement a été les horaires du soir : interdiction de partir avant vingt-trois
heures.
Le second bouleversement a été l’extension des jours ouvrables : les week-ends n’existent plus.
Le troisième cataclysme a eu lieu lorsque les nuits sont devenues les extensions des après-midi :
nous nous envoyons des emails aux heures où seuls les vampires sont éveillés.
Nous touchons le fond.
Du coup, je traite Aurore comme un projet – je sais, c’est mal –, mais c’est un peu l’idée quand
même. Je lui accorde quelques soirées pour entretenir notre relation, mais je sens bien que nous
nous éloignons. Elle me parle d’informations, étale sa culture télévisuelle, reportagielle, et je lui
raconte mon dernier roman coup de cœur lu dans le métro…
Il y a comme une incompatibilité d’univers.
J’ignore où nous allons.
Mais nous y allons.
Quant à moi, dans tout cela, je n’existe plus.
Je ne suis plus que l’avatar de moi-même, qu’une icône portant mon visage de lieu en lieu,
qu’un smiley figé à longueur de journée.
Mais je ne me plains pas.
Je n’en ai pas le courage.
Ni le temps.
Les seuls moments de libre dont je dispose, je bois.
Et ça me fait un bien fou.
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Ce vendredi soir, j’organise une orgie de bière à la maison. Morgrim, un contact dont j’ai oublié
le véritable nom et dont je ne me souviens que du pseudonyme, a discuté la dernière fois avec
Aurore. Ils s’apprécient.
Tous deux ont convenu qu’il devait me prêter son Hessel. Aussi, lorsqu’il arrive, je ne suis pas
surpris lorsqu’il me tend le petit fascicule.
Les autres l’aperçoivent.
Dès lors la conversation change de tournure.
Finis les geekeries4. Bonjour la politique.
« Ce qui manque aujourd’hui, annonce Jan, ce sont des idéaux. Les politiques n’ont plus qu’une
vision de gestionnaire, une vision d’économiste.
— Et ? C’est important les comptes.
— Ouais, mais il n’y a aucune vision. Ce n’est plus vraiment de la politique. Tiens, prends le
slogan « travailler plus, pour gagner plus ». C’est à ça qu’est réduite notre conception du
politique ? À gagner plus ? C’est cet individualisme qui doit présider un pays ? Cet égoïsme ?
— Tu raccourcis toujours tout, rétorque Morgrim. Ce slogan portait quand même l’espérance
d’un monde meilleur, quelque part, ce « gagner plus », c’est quand même un idéal fédérateur.
C’est avec ce type d’idée que se construit la nation.
— Je ne trouve pas, reprend Jan. Un exemple allant dans le même sens : tout ce matraquage
autour du pouvoir d’achat. Le pouvoir d’achat. À l’origine, c’est juste un outil statistique pour
estimer la capacité d’achat des ménages, pas une ambition, ni même une revendication ;
maintenant, c’est carrément devenu un enjeu social. Comme si on pouvait augmenter sa capacité
d’achat comme ça, en claquant des doigts, et comme si elle était un mieux social. Depuis quand
acquérir des conneries est un mieux ? Personne ne s’inquiète de son pouvoir d’investissement ?
De son pouvoir d’épargne ? Non, que de l’achat. Société de consommation de merde ! »
Je les laisse discourir. Je me contente de boire. Pour oublier le travail.
« Le vrai souci, c’est que plus personne ne croit aux discours des politiques. Du coup, les
discours partent dans le démagogique, pour prendre appui sur les valeurs qui restent : la peur de
l’autre, l’insécurité, la méfiance.
— Pour moi, précise Jan ; la démagogie, c’est moins pire que la promotion continue de
l’accomplissement individuel au travers de la consommation. Ça, c’est antidémocratique ! Il faut
le dire maintenant, la société de consommation est antidémocratique !
— Et au niveau du capitalisme financier alors, comment le qualifies-tu ? Sans déconner, si
acheter c’est nier la démocratie, investir, ça doit craindre ! »
Les questions de ce type, c’est un peu la spécialité de Morgrim. Elles s’inscrivent dans une
sorte de stratégie dialectique que je compare au judo : à défaut d’attaquer l’interlocuteur, il suffit
d’utiliser son verbe, virulent, et de le lui retourner en pleine face. En général, et surtout avec Jan,
ça fonctionne.
« Le capitalisme financier est le pire de tout ! La manière qu’il a de nier les êtres humains qu’il
écrase est impressionnante et révoltante. Mais ce n’est pas le pire. Si tu prends la Chine par
exemple, ou l’Inde, ces pays ont construit une espèce de capitalisme autoritaire qui s’appuie sur
le sacrifice des masses laborieuses et le contrôle des cerveaux. Pas de vacances, des salaires de
4
Ce qui se rapporte au Geek (féru d’informatique, de technologies, de jeux vidéos, de jeux de rôle …).
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misère, toute dissidence écrasée, tout capitalisme et toute dictature s’entendent comme deux
larrons en foire. C’est plus compliqué dans un pays démocratique : les gens peuvent manifester,
revendiquer, s’exprimer, voire proposer. T’en dis quoi Bram ?
— Il reste des curly ?
— Non. »
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6
Le lendemain, j’émerge sur les coups de onze heures. Je risque d’être en retard pour le match de
Blood Bowl.
Je remets mes vêtements de la veille, même s’ils sentent la transpiration et l’alcool, me passe de
l’eau sur le visage et rassemble mes affaires.
Avant de sortir, je me regarde dans la glace. J’ai l’air vieux. Si vieux.
À quel moment mon corps m’a trahi ?
Je me souviens encore de l’école primaire, du collège, du lycée, de la fac. Vu de l’intérieur, je
n’ai pas changé. Pourtant, j’ai bel et bien changé. J’ai pris plus d’un mètre durant ces années-là.
Et presque vingt ans.
Je devrais réagir, m’entretenir. Pendant qu’il en est encore temps.
Mais à quoi bon ? Ce corps me trahira quand même, un jour ou l’autre.
Allez, ressaisis-toi !
Je quitte mon antre pour cette énième journée de championnat.
Pourtant, quelque chose ne va pas. Je n’ai pas la motivation. J’ai l’impression de me forcer.
C’est bien la première fois en vingt ans que je ressens un tel truc.
Le boulot, c’est vraiment un poison, voire un cancer : ça nous ronge de l’intérieur, ça nous rend
aigris, ça détruit ce qu’il y a de meilleur en nous.
Heureux sont les chômeurs.
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7
J’ai encore perdu.
Ça ne me fait rien.
J’ai joué comme si j’étais… absent. Comme si ça ne me concernait pas… comme si j’étais au
boulot.
C’est perturbant.
J’envoie un SMS pour prendre des nouvelles d’Aurore. J’ai la sensation de « pointer », comme
à l’usine.
Elle répond un truc vague et bienveillant.
Elle est amoureuse, faut croire.
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8
Le soir venu, je retrouve mes amis pour une partie de jeu de rôle. Enfin un peu d’air. Je vais
respirer de l’imaginaire et oublier cette semaine.
« Lorsque vous pénétrez dans l’auberge, l’ambiance est lourde. Les clients au comptoir
regardent leurs cervoises sans parler. Les personnes attablées ne disent rien. Même le jovial
Rokordan vous salue timidement. Les derniers affrontements contre les Drakéides ont laissé des
marques en chacun : nombre ont perdu un frère ou un ami. Que faites-vous ? »
Les joueurs hésitent. Jan finit par prendre la parole :
« Je vais voir Rokordan et lui tape l’épaule en lui disant ‟Alors vieille branche, les cœurs sont
éteins malgré la victoire ?
— Ils le sont, qu’il te répond. De mauvaises nouvelles viennent du front ouest. Un sorcier serait
en train de rassembler une armée d’orques pour marcher sur notre région. Après les derniers mois
de bataille, nous n’avons plus autant d’hommes vigoureux…
— Et il aime ça les hommes vigoureux notre prêtre.
— Jan… S’te plaît. Donc, Rokordan est inquiet.
— Mais il a bien une idée ?
— Oui, il paraîtrait qu’un ermite caché dans la forêt interdite connaîtrait le point faible du
sorcier maléfique.
— Toujours interdite la forêt. Jamais sympathique, virginale ou immaculée. Non, maudite,
interdite ou démoniaque…
— Une forêt démoniaque ? Je vous ai jamais sorti ça !
— T’es sûr ? Me semblait que dans un vieux scénar de Casus Belli, y avait un truc du genre.
— Tu confonds avec autre chose.
— P’têt. C’était pas l’aventure après le monde miniature dans la tour ?
— Jarandell ? Non je crois pas.
— Ou le truc dans je sais plus quel monde où on devenait des monstres préhistoriques ?
— Ah oui, avec les tricératops bibliothécaires. J’ai oublié le nom par contre.
— Bon les gars, l’ermite, le sorcier.
— Certes, reprend Jan en s’allumant un pétard ; et si on allait voir le SDF pour botter le cul de
l’autre con.
— OK.
— OK. »
Des fois, je me dis que « Le Seigneur des anneaux » aurait perdu de sa littérature à être joué…
« Vous vous équipez ?
— Une semaine de ration de fer pour tout le monde !
— Moi je peux acheter un cheval ?
— Et moi le voler ?
— Je pensais, pourrais-je aller négocier avec le forgeron pour qu’il me loue une armure de
plates5. Ou juste l’usufruit, et je lui achèterai la propriété à mon retour. »
Je soupire.
« Jette un d20 sous charisme.
— Merde, Fumble.
5
Armure complète d’acier battu, ajustée au corps, articulée de façon à permettre tous les mouvements.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Il te sort manu militari de son commerce. Tu t’affales dans la rue, devant les passants, et te
luxes l’épaule. Tu prends, attends…
Roulement de dé.
… Deux points de dégâts.
— Putain. »
Encore deux heures à me tortorer ce groupe de branquignols. Ils ont de la chance d’être mes
amis parce que sinon, je les laisserais se dépêtrer dans leur merde.
« Alors le pouilleux, il est où déjà ?
— Mais merde, vous écoutez rien ou quoi ? »
Et la partie se poursuit.
Et la nuit disparaît.
45
Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
9
Ce dimanche est réservé à Aurore.
« Parce que tu trouves que l’autonomie des universités est une bonne chose ? Tu as vu combien
sont au bord de la faillite ? La vérité c’est que ce gouvernement de droite cherche à fragiliser le
système éducatif : ils veulent le privatiser, comme aux États-Unis ! »
Je devrais me sentir heureux, mais comme pour la journée de Blood Bowl, je vis ça comme une
obligation. La faute à mon emploi du temps surchargé ? Sans doute.
« Normalement, l’École est censée former des citoyens ! Pas des unités de production, pas des
humains-machines-outils ! »
Ou la faute à ses coups de gueule…
« Bon, qu’est-ce qu’on fait cet après-midi ? »
Un truc très féminin ça aussi : considérer son partenaire comme parc d’attractions.
« Une balade, tu connais Fontainebleau ?
— Non.
— Y a des pubs. C’est sympa.
— OK. »
Je devine que la journée durera. Pourvu qu’Aurore ne s’éternise pas.
« Je dors chez toi ce soir. »
Elle va s’éterniser.
Dans le pub, je tente une nouvelle approche pour la convertir (tout rôliste possède en lui la
flamme du prosélytisme, cette volonté de convertir les masses, même si, d’ordinaire, nous
préférons nous attaquer aux enfants : ils sont plus malléables).
« Le rôle à endosser, c’est le personnage qu’on se fabrique. Ce personnage, il est forgé par
l‘univers dans lequel il évolue, il est défini par le système de jeu. C’est un être imaginaire,
construit de toutes pièces, dans lequel on met souvent un peu d’intime. Par exemple, quelqu’un
de peureux pourra faire un pétochard, ou un courageux, suivant qu’il veuille reproduire ou partir
à contre-pied de sa nature...
— Chéri ?
— Par contre, les gens normaux jouent toujours un personnage de leur sexe. En vérité, ne fait
jamais confiance à un mec qui interprète une nana : ce gars-là, il a un truc qui cloche…
— Chéri ?
— Souvent, le personnage est représenté par des caractéristiques, chiffrées ou décrites, par une
description, par un passé, par un équipement, inscrits sur une feuille de personnage. Cette feuille
est d’une importance capitale : il faut la garder précieusement. Certains la mettent sous plastique,
d’autres la jaunissent au café ou à la flamme — on les distingue à l’odeur…
— Chéri ?
— Oui ?
— C’est chiant.
— Humm. Tu devrais vraiment réessayer. »
Lorsqu’Aurore dort enfin, j’en profite pour m’extirper du lit. Je file dans le salon. J’allume la
télévision et regarde des idioties pour faire passer le temps.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Le PC me fait de l’œil, mais je n’ai pas envie de jouer.
J’ai juste envie de sentir ma vie s’écouler. De voir le temps filer. Et de ne rien en faire.
Sur la table basse, le Hessel me dévisage. Il m’attend. M’appelle presque. Comme l’Anneau.
Je le prends.
Il est fin, léger ; on croirait une pub, ou un extrait. Mais non, c’est bien le livre magique qui
remue l’Europe ces derniers temps.
J’ouvre la première page et commence à le lire.
Dehors, un chien aboie.
Dans la chambre, Aurore ronfle.
Dans mon canapé, je m’éveille, enfin.
47
Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
10
Je l’ai fini.
Je referme la couverture.
Je le pose sur la table.
Et je réfléchis.
Je suis pareil, mais pas pareil.
J’ai l’impression que quelque chose s’est brisé en moi.
Je n’aime pas le réel, c’est vrai, mais j’ai comme la sensation qu’il m’a rattrapé, qu’il m’a giflé.
En vérité, je suis convaincu qu’il ne m’aime pas non plus.
Tout se mélange : ses arguments, mon quotidien, l’avenir qu’on nous dessine et celui que
j’imaginais identique à aujourd’hui.
Sécurité sociale, éducation, système de soins, vacances, protection du travail, salaire minimum,
politique familiale, castification de la classe politique, professionnalisation des professeurs
d’économie en conseillers financiers, l’argent devient la pierre angulaire de cette société, et il
détruit l’humain. Il appelle à plus de liberté pour perpétrer ses crimes, comme si les assassins
réclamaient le droit de tuer.
Il a raison ce vieux : c’est intolérable ! Le monde que mes grands-parents ont construit est
détruit par leurs enfants, pour entuber leurs petits-enfants.
On croit rêver.
Enfin, cauchemarder.
Moi qui me sentais si peu concerné par cette planète, je me vois plaqué au sol, témoin des
horreurs que l’on nous impose, comme les yeux enfin ouverts, réveillé par quelques pages.
C’est étrange de voir combien un livre peut vous secouer le bananier.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
PÉRIODE DE TRANSITION
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Une semaine file.
Lundi.
Mon choc ne dura que le temps du week-end : nouvelle semaine, retour à la réalité.
Le chef d’équipe cherche de nouveaux stagiaires : les actuels arrivent en fin de stage, et il ne
souhaite en garder aucun.
Il lui faut donc constituer un nouveau groupe de mercenaires. Pour se faire, il a passé le weekend à trier les CV, cherchant les attaquants, les renforts, les soigneurs, comme dans un wargame.
Celui-là sera en première ligne !
Cet autre sera son renfort !
Celui-ci, avec ses oreilles décollées et son regard bovin, sera leur tête de Turc. Indispensable
pour qu’ils décompressent !
Il attend de Marc et de moi que nous validions, ou pas, ses choix.
À nous les entretiens.
« Vous avez jusqu’à vendredi pour les checker. Trouvez-m’en cinq valables. »
Un ordre est un ordre.
Habillé en costume nazi, je claque les talons et lui réponds : « Ach, mein Colonel, pas dé
Problem. Nous allons recefoir cé jeuneux, et les tester commeu il se doit ! »
Nous aimerions en rire, mais pendant que nous jaugerons ces padawans6, le travail n’avancera
pas. Or, le travail doit avancer pour que nous tenions les délais… Et les délais ne doivent pas être
modifiés…
Nous nous retrouverons donc à bosser jour et nuit.
Et cette perspective n’est pas très emballante.
« Aucune remarque par rapport à un dessin animé ? lancé-je.
— Aucune. Ce con m’a pété ma journée, voire ma semaine.
— Allez, dis-je pour le réconforter, on va se mater un épisode de la nouvelle édition d’Olive et
Tom. Ensuite nous contacterons les minots. »
La journée se termine sur des rendez-vous pris tout au long de la semaine.
Et le soir, pour me changer les idées, je relis mon indignation. Je reste sur ma première
impression. De révolte. Ces remarques font mouche au point que je ne cesse d’y penser. Je passe
la nuit à contempler le plafond, devinant que demain, lorsqu’Aurore viendra passer la soirée, je
serai plus d’humeur à m’effondrer qu’à l’honorer.
Mardi.
Je ne cesse quand même de repenser à Hessel. Il m’a convaincu. J’ai envie de m’indigner.
Pourtant, quelque chose m’en empêche. Est-ce vraiment le confort matériel qui m’interdit toute
rébellion ?
Non, c’est plus profond : l’indignation n’est qu’une étape, qu’un premier pas. En elle-même,
elle ne produit rien, elle ne provoque rien. Il faudrait la transformer en quelque chose de concret,
pour lui donner un sens, pour lui donner une véritable raison d’être.
6
Apprenti qui reçoit un entraînement intensif sous la direction d'un maître Jedi (Star Wars).
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Et au milieu de ces réflexions un peu brouillonnes, nous recevons les prétendants stagiaires.
« Quelles sont vos trois qualités principales ? Et vos défauts ? »
Ils nous mentent. Ils ont préparé leur discours bien avant d’entrer dans la pièce. Ils nous récitent
leurs arguments, faisant mine de prendre le temps de la réflexion, puis ils enchaînent, dans un
français impeccable, comme s’ils étaient des livres vivants. Souvent, ce n’est même pas leur
première représentation : ils se sont déjà donnés en spectacle auprès de concurrents, de soustraitants, et ils nous resservent leur soupe avec un professionnalisme bien supérieur à celui des
acteurs de chez AB.
« Aimez-vous travailler en équipe ? Savez-vous vous adapter ? »
Nous aussi nous mentons. Nous leur faisons croire que notre boîte est la meilleure. Que c’est ici
qu’ils se feront une belle expérience. Pire, qu’ils pourraient même être gardés – cet argument
marche à tous les coups. Nous leur présentons notre travail sans nous attarder, nous n’en laissons
voir que le plus intéressant, nous prétendons que nous sommes heureux ici, que nous avons gravi
des échelons, que l’ambiance est familiale, qu’ils seront encadrés, qu’ils auront d’abord des
formations, que nous les suivrons, j’en passe et des meilleurs.
« Êtes-vous prêt à vous investir ? »
Il faut comprendre : prêt à vous sacrifier ? À travailler trente-cinq heures par jour ?
Ils nous répondent toujours oui. Même s’ils n’en ont pas l’intention.
Nous devons recruter des opérationnels, des fonctionnels, des gars utiles de suite, qui en
veulent, qui sont efficaces, des machines à coder, des bêtes de travail, des consciencieux que nous
pourrons manipuler, des perfectionnistes intégristes, des gars qui sacrifieront tout pour leur job,
alors que le job leur chiera dessus, en un mot, des imbéciles courageux. En deux mots en fait.
Mercredi.
Marc est affalé sur son bureau. Il ne pleure pas, mais le découragement l’a gagné. Il n’arrive
plus à assumer le travail et les entretiens. Il déprime. Et s’approche doucement du burn out7.
Ce type de situation est fréquent : la surcharge de travail provoque une surcharge nerveuse qui
provoque une surcharge émotionnelle qui provoque un mass murder8.
Dans ces cas-là, pour éviter le massacre, nous cherchons un moyen de le soutenir. Et pour ce
grand fan de dessins animés, rien ne lui fera plus plaisir qu’une figurine… de Shun.
À midi, je la lui achète et la positionne sur son écran. Comme antidépresseur, ça vaut ce que ça
vaut.
Le reste de la journée, Marc n’est pas au mieux, mais il tient bon. Il n’arrête pas de mettre la
main dans la poche. J’ai l’impression qu’il caresse quelque chose. J’espère que c’est la figurine.
Les stagiaires potentiels préfèrent ne pas vérifier.
Jeudi.
La journée est dédiée aux projets.
Minuit, soirée alcoolique, pour tenir. Et ne pas réfléchir. Surtout ne pas prendre du recul.
Je bois avec Aurore. Pas de sexe. Juste des mots. Puis nous tombons ivres, raides morts.
Halt.
7
8
État d’épuisement général, à la fois psychique, émotionnel et mental.
Littéralement « tueur de masse ».
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Vendredi.
Gueule de bois.
Alors que nos estomacs refusent toute nourriture solide, et que nous nous jetons sur des
bonbons mentholés pour masquer notre haleine, je m’interroge : pourquoi aucune industrie
pharmaceutique n’a encore créé la pilule qui fait dessaouler de suite ? Elle ferait fortune !
Derniers rendez-vous avec les prétendants stagiaires. Cette fois, l’olibrius qui s’avance est en
jean-T-shirt-basket. Ce détail vestimentaire, éliminatoire, prend de l’importance lorsque je
reconnais le dessin sur son t-shirt : il s’agit d’un bébé Chtulhu. Mignon. Geek.
D’office, ce mec, je ne le sens pas.
« Êtes-vous prêt à vous investir ? »
Il répond comme les autres, mais avec une nonchalance qui nous prouve sa démotivation. Il ne
cherche pas vraiment un boulot. Il veut un salaire. Et encore, un petit.
« Avez-vous de l’ambition ?
— Pas vraiment. »
Il est honnête. C’est rare : ici, personne ne l’est.
Nous le remercions, le saluons. Au moment de refermer la porte, je lui lance :
« Cthulhu fhtagn ! »
Il me regarde, sans comprendre et s’en va.
Con de jeune.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Démission ludique.
« Bram, c’est ton tour !
— Quoi ?
— C’est ta phase de jeu. Ils font quoi tes nains alors ? Déjà que tu ne viens plus, alors si en plus
quand t’es là, t’es pas vraiment là, quitte la Ligue, vieux.
— Je…
— Alors, tu joues ?
— Tu as raison. »
Je remballe mes nains dans leur mallette de transport malgré les insultes de mon adversaire. Je
les dépose sans vérifier si elles se chevauchent, ce qui fait sauter la peinture, puis je jette un
dernier coup d’œil au stade miniature. Il me semble si pathétique...
Au début de l’association, nous avions décidé de construire tout ce décorum. Carton,
polystyrène, fausse herbe, peinture, nous avions mis des jours pour peaufiner les moindres
détails, faire en sorte que ce soit bien fait, beau, ambiançant.
Là, il m’apparaît plein de malfaçons : un fanion est mal peint, l’herbe se décolle, le carton se
gondole, les tribunes s’affaissent un peu… Le stade ressemble à un vieux jouet usé, sans intérêt…
Sans intérêt.
C’est la première fois que ce n’est pas mon taf qui est sans intérêt.
Sans intérêt.
Peut-on encore parler de passion lorsqu’on y pense en ces termes ?
Combien d’heures passées ? Gâchées ?
Qu’aurai-je pu faire de tout ce temps ?
Que serais-je devenu si je ne m’étais pas noyé dans mon obsession de fuir la réalité ?
J’ai l’impression d’être passé à côté de ma vie, tout en croyant la vivre.
« Tu vas pas te barrer, déconne pas. Bram, merde, allez, remets tes nains. On recommence si tu
veux. »
Je ne comprends plus son obstination.
Je ne saisis plus l’importance de ce match.
« Salut », dis-je comme un adieu.
Je quitte le local de l’association, léger, comme libéré.
La rue descend à ma droite, bordée d’arbres ensoleillés et de voitures mal garées. C’est naze à
dire, mais c’est mignon quand même.
La vraie vie, c’est pas si mal.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Réflexions politiques.
Quand je réfléchis aux arguments d’Hessel, ce qui me touche le plus est cette espèce de
mensonge continu que les politiques me servent.
Si je résume bien : la France de l’après-guerre était ruinée. Malgré cela elle a réussi à mettre en
place un système social incroyable, reposant sur la solidarité et la répartition. Aujourd’hui, alors
que le pays est plus riche que jamais, ce système ne serait plus efficace, il ne serait plus rentable.
C’est là qu’il faut crier stop !
Tout part des allocataires : les assistés-profiteurs-voleurs.
Celui qui touche des allocations est un profiteur : s’il en a besoin, c’est bien qu’il gère mal sa
vie ; s’il la gère mal, c’est bien qu’il l’a cherché ; s’il l’a cherché, pourquoi me casserais-je le
tronc à l’aider ? Il s’y est mis tout seul dans sa merde. Qu’il s’en sorte.
Pire, il profite du système. Il le vole. Et par rebond, comme je cotise, il ME vole !
C’est triste à dire, mais des collègues pensent ainsi.
De là, on remet en cause la solidarité.
Le dernier gouvernement nous a expliqué que la solidarité n’était plus une valeur à l’ordre du
jour. Qu’elle était inefficace. Qu’elle engendrait même des inégalités !
Pour le démontrer, les exemples honteux se sont succédé : pourquoi devrais-je payer les soins
d’un mec qui fume ? C’est de sa faute s’il a un cancer !
De même : pourquoi devrais-je cotiser pour que cet alcoolique aille en cure de désintoxication ?
Je pousserais leur raisonnement : pourquoi cotiser pour ce motard ? Il n’avait qu’à prendre une
voiture ! Et au fond, pourquoi cotiser pour un autre ? Ce n’est pas moi !
On l’oublie trop souvent, mais une chimiothérapie, ça coûte un bras !
Et un facteur aggravant n’est pas un facteur provocant.
Enfin, c’est con de le rappeler, mais ensemble, nous sommes plus forts.
Et finalement, on remet en cause le système social pour cause de déficit public.
Les profiteurs abusent le système, ils le rendent inefficace, ce qui creuse les déficits, ce qui le
rend inefficace pour tout le monde.
Solution proposée : la cotisation individuelle. On pourrait traduire cette vision par « démerdezvous tout seul ». Sauf que tout seul, le coût est trop cher. Personne n’arrivera à se loger, à se
nourrir, à se soigner, à payer ses études, à économiser pour sa retraite.
Vraiment personne ?
Il restera bien quelques riches pour profiter de tous ces éléments. Mais combien seront-ils ?
Parmi ceux qui votent, sont-ils beaucoup à se laisser berner par ce discours ?
Et au final, qui souhaite vraiment cette casse du système social ?
Et pourquoi ?
J’ai l’impression que ce monde est le mauvais background9 d’un jeu de rôle minable…
9
Description de l’univers, à la fois géographique et historique.
54
Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Soirée entre amis.
« J’ai lu Hessel, commencé-je.
— Bien hein ?
— Trop facile. Voire démago. »
Ça démarre fort.
« Comment changer tout ça ? reprends-je.
— Changer quoi ? demande Jan.
— Le contexte dans lequel nous vivons, suppose Morgrim. Je veux dire, ce pays, c’est de moins
en moins celui dans lequel je suis né.
— En même temps, il n’a jamais été « mon pays », rétorque Kenny.
— Pourquoi ça ?
— Je suis noir les mecs. Vous avez compté les élus noirs ? Les Noirs ne sont pas représentatifs
du Français pur souche. Vous imaginez un blanc voter pour un noir vous ?
— Obama a bien été élu !
— Normal : aux USA, y a plus de noirs que de blancs. Vous voulez tout changer ? Voyez plus
loin. Faites du neuf. »
Un silence tombe. Chacun semble réfléchir. Puis Morgrim intervient :
« T’as raison, c’est vrai.
— Pour le neuf ?
— Non, je veux dire, c’est vrai, t’es noir.
— Pauvre con. »
Éclats de rires, mais pas trop, car la vanne ne le mérite pas.
Nous revenons sur cette idée de neuf.
« Le problème, ce sont les politiques : ils suivent tous le même cursus, ils font carrière dans les
partis, puis dans les ministères, puis cherchent à devenir Président juste par orgueil. Ils ne
représentent personne. Ils veulent juste se placer. Si tu veux une politique différente, il te faut
virer tous ces cloportes.
— Les virer ? dis-je. OK, mais pour mettre qui à la place ?
— Et pourquoi pas personne ? demande Morgrim.
— Comment ça personne ?
— Plutôt que de chercher qui pourrait faire un bon président, pourquoi ne pas partir du principe
que personne ne ferait un bon président, puisque de toute façon, le pouvoir pourrit celui qui le
détient.
— Ouais, comme l’anneau, balance Jan.
— Virons le Président, reprend Morgrim.
— Et tous ses ministres, ajoute Peas.
— Mais quoi à la place ?
— Je sais pas, conclut Morgrim.
— Pourquoi pas un site ? propose Kenny. Là au moins, ce serait neuf. Vous imaginez le topo :
une démocratie 2.0. Putain, même le nom pète. La démocratie 2.0… »
Un site…
« Non, mais c’est pas si con », fais-je remarquer.
La soirée y est passée.
Toutes mes bières aussi.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Ébullition cérébrale.
Le lendemain, j’use de mon goolgefu10. La définition étymologique de la démocratie est
dēmokratía, « la souveraineté du peuple », le peuple renvoyant cependant à la notion plus
restrictive de citoyens.
On n’est pas loin d’Abraham Lincoln et de son fameux : « La démocratie c’est le gouvernement
du peuple, par le peuple, pour le peuple. »
Un site internet peut-il être gouverné par le peuple, pour le peuple ? Si tous les citoyens y
participent, oui.
Pourquoi s’enquiquiner avec la représentativité quand tous peuvent participer ?
D’un autre côté, tout le monde serait-il capable de participer ?
J’ai longtemps pensé que non. Pour moi, participer au jeu politique oblige le citoyen à
s’intéresser, à suivre les débats, à lire des journaux, à avoir un avis sur tout un tas de questions.
Or cet avis doit être réfléchi. Or un abruti ne réfléchit pas. Devraient donc s’auto-exclure tous les
abrutis, et ceux qui ne s’y intéressent pas, ou ne s’intéressent à rien.
Mais, dans « Ce soir ou jamais », un intervenant a tenu ce propos : « Tout le monde peut
participer à deux conditions, être ignorant et être altruiste ».
Il a précisé sa pensée : « Dans l’absolu, que les citoyens soient ignorants des sujets sur lesquels
on les interroge est le gage d’être en démocratie. Dans le cas où seuls les experts prennent les
décisions, le système politique est une technocratie. »
Cette phrase m’a confronté aux nouveaux présidents en Grèce, en Italie et en Espagne. Sont-ils
vraiment en démocratie ? En technocratie ?
« L’altruisme maintenant. Tout le monde peut donner son avis, pourvu qu’on le donne en âme
et conscience, pour le bien de tous. Comprenez cela, on doit voir l’intérêt collectif avant l’intérêt
individuel ! »
Là, j’ai compris que son idéal tenait de la SF.
Malgré tout, j’ai réfléchi.
Son argumentaire est séduisant. Et plutôt logique.
Dès lors, pourquoi un site ne serait-il pas efficace ?
Pourquoi un site ne pourrait-il faire office d’outil démocratique ?
C’est décidé. Je me lance.
10
Google-fu est souvent utilisé comme un terme générique s'appliquant à tout moteur de recherche (il rend compte
de l’efficacité et de la rapidité d’un individu à trouver des informations sur internet).
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Méthodologie.
Il existe différentes méthodes pour créer un site.
Sur le net, on en retrouve les traces en effectuant une simple recherche Google. Les sites
pullulent. Mais ils ne sont jamais précis.
Normal, ce n’est pas une science exacte.
Ainsi, on se retrouve face à des pages attirant notre attention sur la bonne préparation avant le
codage (préparer le contenu en se concentrant sur les objectifs, sur les informations contenues,
puis sur l’état de la concurrence), sur la pertinence des mots clefs, le choix du nom du site,
l’aspect et le contenu du site, l’indexation, le monitoring, etc.
D'autres, plus pragmatiques, s’attachent à l’étape de conception. Quelle navigation, quelle
arborescence, quel agencement pour les données. C’est important d’y penser.
D’autres encore, vous questionnent sur le type de codage (technologie, logiciel), l’hébergement,
le référencement, etc. Là aussi, ça peut être important.
Ce que vous cachent ces méthodes, c’est combien c’est compliqué de faire cette étude seul. Et
combien ça peut vous prendre comme temps.
Ce que ne vous disent jamais ces méthodes, c’est comment gérer en parallèle de votre site votre
emploi, votre petite amie, en un mot, votre vie.
Car pour tout dire, quand vous travaillez sur votre concept, vous vous éloignez d’eux.
Et ils peuvent vous le faire payer.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Papeterie.
Pour inventer cette démocratie, il me faut :
- une rame de feuilles A4 et un crayon de papier pour le brainstorming11,
- des ciseaux, de la colle et du scotch pour le réagencer,
- un Netbook (j’emprunterai celui d’aurore),
- deux, voire trois semaines de nourriture sous diverses formes prépréparées,
- deux packs d’eau,
- une dizaine de packs de bière,
- de quoi grignoter (des conneries sucrées et salées),
- une dizaine de T-shirts,
- deux jeans,
- cinq ou six slips,
- autant de paires de chaussettes,
- un cerveau (penser à faire un tour chez Kiloutou),
- un brin de patience,
- un zeste de talent,
- des amis bêta-testeurs.
Quoi d’autre ?
Je crois n’avoir rien oublié. Mon équipement est loin d’être celui d’un ordinaire « sauveur de
monde » : pas de gros flingue, pas de mégabombes pour détruire les forces du mal, même pas un
kimono pour concentrer mes pouvoirs, ni de blonde pulpeuse dans un coin.
La vraie vie, c’est un peu moins grandiose que la fiction.
Qu’importe, commençons.
11
Récolte d'idées nombreuses et originales.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
La constitution.
Avant d’inventer le système, débutons par la base : tout état s’appuie sur une constitution.
Une constitution contient, d’après mon partenaire non officiel, deux éléments essentiels :
« - l’ensemble des règles qui organisent les pouvoirs publics et leur rapport entre eux
(gouvernement, parlement, président, roi...)
- les libertés publiques (ou libertés fondamentales) qui sont accordées à toute personne
résidente sur le territoire ou ressortissante de l'état concerné. On retrouve le plus souvent dans
cette dernière catégorie des droits ou libertés telles que la liberté d'aller et venir, la liberté
d'expression…
Pour que mon site devienne la pierre angulaire de la prochaine démocratie, il faut donc une
nouvelle constitution.
Quelque part, j’ai l’impression d’imaginer un monde nouveau.
Je suis le MD de la société à venir !
Je dicte les règles.
Je les invente.
Quel pied !
Faisons un essai :
Article 1
La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité
devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte
toutes les croyances. Son organisation est virtuelle. Tous les citoyens doivent donc avoir accès à
internet.
J’hésite à ajouter « internet libre », c’est-à-dire sans filtrage, sans bridage, sans limitation
googlesque.
Article 2
La langue de la république est le français.
L'emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L'hymne national est « La Marseillaise ».
La devise de la république est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.
Là, rien à redire.
Article 3
La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par le site institutionnel.
Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice.
Chacun pourra l’exercer de manière universelle, égale et publique.
Peuvent se connecter au site tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de
leurs droits civils et politiques.
Et ainsi de suite.
En vérité, il n’y a que peu de changement à apporter. Juste des modifications mineures.
Malgré tout, je la mettrai en ligne et la ferai valider par les citoyens.
Passons en revue le système maintenant.
59
Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Brainstorm part 1.
Point fort de la démocratie 2.0 :
L’outil de cette nouvelle démocratie sera donc un site internet.
L’idée forte est que le pouvoir de décision sera partagé entre tous les citoyens.
Il s’agira d’une sorte de réseau social (comme Facebook) où suivant la sphère géographique
(d’une ville, d’un département, d’une région), le citoyen sera en relation avec ses concitoyens.
Ce sera le lieu pour créer, débattre et mettre en application toutes les décisions politiques, que
ce soit au niveau local, comme au niveau national.
Avantages :
Tous les citoyens sont concernés par les décisions prises,
Les citoyens peuvent proposer des idées,
Les citoyens peuvent s’exprimer et débattre autour des idées.
Le site posséderait donc sa propre légitimité puisqu’il ne proposera rien. Ce ne sera qu’un outil
à la disposition des citoyens.
Inconvénients :
Tout système informatique est piratable. Il va donc falloir sécuriser le site.
Tout système informatique repose sur une architecture matérielle (comme un élu finalement,
sauf que pour lui, son architecture est son propre corps). Il faudra en concevoir une fiable,
redondante et sauvegardée.
Un nouvel outil pourra effrayer les plus vieux, et les réfractaires à Internet. L’outil mettra donc
un peu de temps pour convaincre.
Modifications de fond :
La représentativité ne sert plus à rien puisque tout le monde s'exprime,
Les partis politiques n'existent plus (je suppose que des « groupes d'affinités » de type « lobby »
vont les remplacer ; à voir donc l’autorisation faite aux citoyens de se rassembler).
Cela réglera le problème de la défiance des citoyens à l’encontre des hommes politiques. Cela
permettra aussi de faire des économies substantielles : les salaires des élus seront réaffectés.
Conditions :
Chaque citoyen possède un compte sur le site.
De là :
Il faut que chaque citoyen possède une connexion Internet,
Il faut se poser la question de ce qu’est un citoyen au niveau légal (toute personne âgée de
16 ans et plus et d’ailleurs, propose-t-on un âge limite au-delà duquel un citoyen n’aurait plus le
droit de vote ?),
Il faudra transcrire cette définition légale en définition informatique Il faudra mettre en place un
annuaire informatique contenant tous les citoyens et un minimum d’informations utiles (Quels
seront les champs retenus pour construire l’annuaire ?).
Un citoyen possède trois cercles d'action, appelés « sphères de pouvoir » :
Local,
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Régional,
National.
Ces trois sphères sont des horizons limités : lorsque des citoyens débattent de sujets locaux (à
l’échelle d’une ville), les citoyens d’une autre ville peuvent les consulter, mais pas intervenir.
Note : il serait peut-être judicieux de créer une sphère transnationale comme par exemple :
« européenne », voire « mondiale ».
Dans ces trois sphères de pouvoirs, un citoyen peut :
Lancer une proposition : en s’appuyant sur la liste des thèmes prédéfinis, un citoyen peut
proposer une nouvelle loi, une modification d’une loi existante, ou demander la révocation d’une
loi existante.
Débattre.
Voter pour.
Voter contre.
Signaler un abus.
S’abonner aux news d’un thème, d’un sous-thème ou d’un citoyen.
Note : il ne sera pas possible d’éditer une proposition ou un débat. Il s’agira de discussions où
les arguments s’enchaîneront.
Les thèmes (et sous-thèmes) prédéfinis répertoriés (liste non exhaustive) :
- Économie
Sous-thèmes :
- Emploi
- Impôts
- Budget
- Écologie
- Énergie
- Social
Sous-thèmes :
- Solidarité (aides disponibles, leur fonctionnement, leur amélioration)
- Famille (réglementation de ce qui concerne la famille - adoption, mariage, héritage,
etc.)
- Santé (hôpitaux et leur mode de fonctionnement, les remboursements, etc.)
- Sport (infrastructure, direction des fédérations, etc.)
- Politique
Sous-thèmes :
- Intérieur
- Justice
- Défense
- Diplomatie hors Europe (Affaires étrangères)
- Diplomatie européenne
- Sitoyen (site des citoyens)
- Savoir :
Sous-thèmes
- Éducation (jusqu'au lycée)
- Enseignement (toute la partie études supérieures)
- Recherche (universitaire et privée)
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
- Culture (cinéma, peinture, etc.)
- Préservation et sauvegarde
- Communication ?
- Autre ?
Note : Je laisse la possibilité au citoyen d’ajouter des thèmes et des sous-thèmes, à la condition
qu’ils ne recoupent pas ceux déjà créés (peut-être une modération ou la vérification dans un
dictionnaire.
Process :
Le citoyen s'authentifie.
Il est sur le réseau social limité géographiquement.
Il est en relation avec les concitoyens de sa sphère.
Sur sa page d’accueil sont affichées les « News » : y sera recensé le fil des nouvelles
propositions ou des débats auquel le citoyen est abonné.
Il voit également les derniers commentaires des citoyens auprès desquels il est abonné.
Question ouverte :
À partir de quand une proposition devient une loi ?
Lorsque la majorité est atteinte ? Attention : il faudra additionner les votes « pour » et soustraire
les votes « contre ».
Quels sont les délais pour la transformation d’une proposition en loi et sa mise en application ?
Il reste encore du travail.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Messages.
« Vous avez dix nouveaux messages. Message 1 : “Bram ? T’es dispo ? On vient d’acheter tout
Pathfinder. Faut vraiment qu’on se fasse la campagne, elle a l’air terrible. Eric tient absolument à
la faire jouer ! On serait à nouveau joueurs côte à côte. C’est pas génial ? Toi et moi, sur un
champ de bataille ?".
Clic. Message supprimé.
Message 2 : ‟Bram, vous êtes encore absent ? Vous avez intérêt à avoir un cancer : ce matin
Borloo est passé. Il nous veut pour monter son site de campagne. RAPPLIQUEZ NOM DE
DIEU ! Ou faites vos valises !”
Clic. Message supprimé. »
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Problème législatif.
Je ne connais pas la manière dont est fabriquée une loi, ni comment elle est mise en pratique.
Mais c’est un problème crucial dans mon système politique virtuel. Je dois donc associer mes
compétences d’informaticien à celles de rôliste, pour créer un ensemble efficace et cohérent.
Premier point : rechercher ce qui existe.
J’ai bien eu des cours d’instruction civique, mais je n’ai rien retenu. Et puis, en Belgique,
j’imagine que le système est différent.
Dans l’absolu, lorsque l’on analyse ce qu’est une loi, on pourrait en donner une définition
globale, qui fonctionne pour tous les pays du monde : « une loi est une règle, une norme, une
prescription ou une obligation, générale et permanente, qui émane d'une autorité souveraine (le
pouvoir législatif) et qui s'impose à tous les individus d'une société ». J’élague : « une loi est une
règle qui s’impose à tous les individus d’une société. »
Bon, admettons.
Il va falloir faire simple.
En France, Wikipédia m’affirme que : « L'article 39 de la Constitution de 1958 régit la
procédure d'élaboration des projets de loi.
1. Les projets de loi sont élaborés au sein d'un ou plusieurs ministères et soumis pour avis au
Conseil d'État. Puis, ils sont délibérés en Conseil des ministres et déposés par le ministre sur le
bureau de l'une des deux chambres du Parlement. La première lecture peut se faire aussi bien à
l'Assemblée nationale qu'au Sénat.
2. Le projet de loi devient une loi s'il est adopté par le Parlement. Environ 90 % des lois
résultent de projets de loi.
3. Une fois la loi adoptée, elle doit être promulguée par le Président de la République et n'entre
en vigueur qu'après sa publication au Journal officiel. »
Mon site simplifiera cette procédure :
1. Les projets de loi seront élaborés par les citoyens.
2. Le projet de loi deviendra une loi une fois que la majorité des citoyens l’aura adopté (ajouter
un bouton Adopter, comme le +1 de Google+, ou le Like de Facebook).
3. Une fois la loi adoptée, elle sera intégrée sur le site et pourra être consultée par tous.
Maintenant, passons à la définition informatique d’une loi.
Une loi sera caractérisée par : sa date de proposition, sa date d’adoption, la personne qui l’a
proposée, les personnes qui l’ont adoptée et sa sphère d’application (ville, région ou pays) ; il
faudrait une case « Validation ».
Une loi proposée le resterait pour une durée limitée. Disons trois mois. Au bout de ce laps de
temps, soit elle est adoptée, soit elle est archivée. Elle pourra être proposée à nouveau si besoin,
mais au moins trois mois plus tard pour cette seconde proposition, un an après pour une
troisième, cinq ans pour une quatrième, et ce pour dissuader d’émettre cent fois les mêmes.
Une loi devra être rédigée en français correct, avec des mots simples. Rien n’est pire et contreproductif que le jargon professionnel.
Enfin, il faudrait un système simple de validation, un truc souple, malléable, qui puisse
fonctionner dans presque l’ensemble des cas…
C’est quoi les lois de la robotique déjà ?
Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu'un être
humain soit exposé au danger.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en
conflit avec la première loi.
Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la
première ou la deuxième loi.
Pourquoi ne pas les transcrire en lois républicaines :
0. Tout citoyen en âge et en raison de participer à la vie démocratique, le pourra et le devra.
1. Une loi ne peut porter atteinte à la nation, ni, en restant passive, permettre qu'un être humain
soit exposé au danger.
2. La nation doit obéir aux lois, sauf si la loi est en conflit avec la première loi systémique
3. La nation doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec les
deux premières lois systémiques.
C’est pas mal. Ça devrait permettre d’éviter des lois mortifères… restent les lois débiles…
Attention au cas où deux villes auraient deux lois contradictoires… Il va falloir régler cette
circonstance.
De même, il va falloir se méfier des lois qui se chevauchent.
Les règles de la robotique ont en fait des limites…
À approfondir donc.
Une fois validée, la loi entrerait en application. Là, on s’appuierait sur la justice pour la faire
respecter.
En fait, seule la tête du système politique changerait.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Brainstorm part 2.
L’accès au site :
Le problème de l’accès est lié à l’identification : dans un premier temps, avant que le site ne
soit en production, un simple login / mot de passe peut suffire. Si le site devient effectif, il faudra
recourir à une identification plus fine : rétinienne ou digitale. Grâce aux écrans tactiles et aux
webcams embarquées dans toutes les tablettes, ce sera un jeu d’enfants.
On peut imaginer un terminal par citoyen : une tablette tactile, sur laquelle l’individu
s'authentifie avec son empreinte.
Le site sera à ce moment non joignable depuis Internet sans connexion sécurisée.
Note : un VPN12 ?
Juste au cas où :
Vérification du pouls et de la température de celui qui s'authentifie.
(Contrairement aux élections de la ville de Paris, les morts ne voteront pas.)
L’accès au site devra être national et international, gratuit et continu.
Note : système de vérification. Si quelqu'un ne vote pas pendant un an, une équipe se rend chez
la personne pour comprendre ce qui se passe.
Casse du terminal :
Remplacement dans la journée.
On peut imaginer une équipe « Assistance ».
Accès pour :
Les handicapés : s’ils disposent de bras ; pas de soucis.
Les démembrés : reconnaissance rétinienne.
Les aveugles : interface tactile grâce à des tablettes brailles ou solution plus technique,
directement dans le cerveau.
Les handicapés mentaux… Ils ont des droits civiques ?
Les illettrés : l’interface nécessite qu’on sache lire ; cours du soir obligatoires !
Les autres ? C’est qui les autres ?
Les immigrés : si en dehors de la nation pas le droit de vote.
Note : élargir l’intégration dans la nation. Sera donc considérée comme appartenant à la nation
toute personne qui participe à la vie sociale et économique durant plus d’un an, si elle en fait la
demande.
Simple. Efficace. On peut aussi jouer sur les niveaux décisionnels : le droit d’intervenir sur la
politique locale, voire régionale. Nationale, une fois acquise la nationalité.
Que se passe-t-il lorsqu’on meurt ?
Il ne nous est plus possible de nous connecter. Point idiot, mais le site devra être connecté à
l’état civil pour être informé des décès.
L'appareil doit être renvoyé par les proches pour être reprogrammé ou détruit s'il est trop vieux.
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Virtual Private Network ou Réseau Privé Virtuel : technologie qui permet de se connecter à un réseau distant via
un tunnel sécurisé.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Les contre-pouvoirs :
La modération est partagée par tous les citoyens qui peuvent « signaler un abus ».
Note : ajouter un bouton « signaler un abus » ?
Opposition s'organise dans le système. Juste l’agglomération en partis politiques n’est plus une
nécessité : chaque individu est force de proposition, et donc d’opposition.
Ainsi, je n’aurai rien à faire : la presse restera indépendante, ceux qui veulent monter des partis
et faire des meetings le pourront, bref, le site ne sera qu’une surcouche fonctionnelle.
L’opposition peut se fédérer et s’agglomérer en dehors du site.
Groupe(s) d'influence.
Lobby.
=> Peuvent faire campagne sur telle ou telle proposition qui va dans leur sens.
Du coup on se retrouve avec des ensembles presque aussi importants que les partis.
Sauf qu'ils n'ont plus de fausses visions communes ou sociétales plus fragmentés.
Serait-ce la fin des politiques en tant que classe sociale ?
Note : sera-t-il possible de constituer des groupes dans le site ? Pour quoi faire ?
Ceux qui refusent d’utiliser le site ? Ils seront annihilés par Freezer13 ! Pour simplifier, on va
considérer qu’ils n’existeront pas.
Il reste des questions en suspens :
- la gestion de la politique extérieure : le Président est l’ambassadeur universel de son propre
pays. Il en est le représentant à l’extérieur. Quel visage lui donner ? Une interface ?
Déchéance de la citoyenneté :
Si l’utilisateur respecte les lois systémiques, il n’aura rien à craindre.
Si l’utilisateur part en prison, il les conserve.
Si l’utilisateur ne respecte pas les lois systématiques, on peut mettre en place une coupure
temporaire de son terminal (suivant la gravité de ses propos).
Déchéance totale ? Pour le moment je ne vois qu’une raison : la perte de la nationalité.
Dernières considérations :
- De la sécurité du site.
Il ne faut pas une autorité supérieure qui garantisse le site : on reviendrait à quelque chose de
pyramidal et centralisé, ce qui n’est pas le but.
La sécurité doit être garantie par un système décentralisé, où chaque acteur pourrait surveiller
ce qui est fait (ça a un petit côté 1984 pas dégoûtant).
- L’équipe technique
Il faut des gens désintéressés pour s'occuper du site.
=> Les équipes techniques seront donc des fonctionnaires.
Le contrôle de l’État du site et de son environnement technique est déterminant : on ne peut pas
laisser à une entreprise la main mise sur la politique d’un pays. La tentation d’intervenir serait
trop grande.
13
Personnage fictif inventé par Akira Toriyama, présent dans Dragon Ball Z.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Mise en ligne.
Alors que le soleil se lève, je mets en ligne la première version du site.
Je ne sais pas où je vais.
Mais j’y vais.
Pour en arriver là, j’ai bossé comme un damné. Nuit blanche sur nuit blanche. Plus de contacts
sociaux, réels comme virtuels, et que de la programmation.
Pour le moment, l’interface est simple. Le nom de domaine n’est pas encore terrible – c’est un
enregistrement gratuit sur dyndns ; mais ça tourne.
En tout cas, ça a l’air.
Pour avoir quelques bêta-testeurs, j’ai envoyé quelques mails à des amis et des geeks plus
intelligents, qui viendront m’apporter leur critique.
À l’origine, je comptais qu’ils testent dans leur coin, et qu’ils m’envoient leurs commentaires,
mais le temps de prendre une douche, de remettre mes vêtements sales, et j’assiste au réveil de
Facebook et Twitter. Les blogueurs s’activent. Le bouche-à-oreille débute. D’ici ce soir, qui sait
combien de gens auront vu mon site ?
Je laisse le virtuel bouillir pour aller bosser.
J’ai rendez-vous avec la réalité.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Face à face avec J. L. Borloo.
La salle de réunion est pleine à craquer. Même les cafés sont là, accompagnés par leurs
viennoiseries.
Tout le monde est tiré à quatre épingles, ne manque que Borloo et sa clique.
C’est la première fois que je vais rencontrer un véritable politique. Sera-t-il comme à la
télévision ? Aurons-nous l’occasion de parler ? J’ai l’impression d’attendre Gary Gygax14, c’est
dire mon émoi.
D’un coup, un vent d’excitation souffle dans le couloir.
Des chuchotements.
Puis les collègues s’écartent.
Borloo apparaît, en tête de cortège. Il est souriant, cordial, presque jovial. Il adresse des
« bonjour » sympathiques. Il est si aimable qu’il en l’air irréel. Il ressemble à son personnage
public.
La politique m’apparaît comme le seul jeu où l’on joue son propre personnage…
« Bonjour », me dit-il en me serrant la main.
Fais-moi un jet de résistance au Charisme politique !
Échec critique !
Sans m’en rendre compte, je lui souris en retour.
« Messieurs, commence le chef d’équipe ; un café ? Un croissant ?
— Non merci. »
Décliner une proposition si gentille avec autant de classe, c’est vraiment quelqu’un ce gars.
« Entrons dans le vif du sujet, reprend Borloo : je suis attendu dans le Nord ce soir et la route
sera longue. Il nous faut un site de campagne, un truc qui frappe fort, un réseau social
sympathique, ludique, mais fédérateur. »
Le chef d’équipe se frotte les mains.
« Et tout ça pour les prochaines échéances j’imagine, lance-t-il en prévoyant des surcoûts de
production.
— Et comment ! Le Parti radical doit se montrer moderne, aller de l’avant. Il faut séduire les
jeunes. Il nous faut du web 2.0 ! »
Encore et toujours les mêmes conneries. Mais d’un homme tel que lui, c’est presque
pardonnable.
« Et vous avez une idée de ce qu’il vous faudrait ? Un réseau social, c’est un peu vague :
quelles fonctionnalités vous intéresseraient ?
— Toutes celles qui seront nécessaires. »
Suit une discussion peu intéressante où le directeur de com du Parti radical fait le point avec le
chef d’équipe. Borloo regarde à droite, à gauche, il sourit, mange un peu, opine du chef. Il semble
concentré. Mais il ne l’est pas. Il est comme moi : il est le vide.
Pause !
Est-ce cela un politique ? Du vide ?
Que je le sois, moi, un petit programmeur, ça n’a pas d’importance ; mais un homme censé
incarner nos espoirs, c’est grave. Très grave.
En même temps, ce n’est pas si surprenant. Au contraire. Ça explique bien des choses.
14
Il a coécrit Dungeons & Dragons.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
En fait, les électeurs ne se sont pas détournés du politique ; ce sont bien les politiques qui se
sont détournés des citoyens…
Fin de la pause !
Trois heures plus tard, tout le monde est épuisé. Tout le monde sauf moi et Borloo. Sur le point
de nous quitter, au moment de lui serrer la main, je ne peux m’empêcher :
« Qu’est-ce que vous pensez de la démocratie participative ?
— Le truc de Ségo ? Une idiotie. Non, vraiment, vous imaginez le machin ? Les gens qui
dirigent le pays. Qu’est-ce qu’ils feront tous ces grouillots ? Des lois pour les jours de la chasse ?
Les jours de tonte ? Et au niveau international, avec leur mélancolie à la con et leur peur en
l’avenir, ils nous exploseraient l’Europe. Déjà que les faillites de la Grèce et de l’Espagne nous
obligent à nous diviser. Vraiment, heureusement que nous sommes là pour les représenter, pour
leur proposer des projets, pour les faire avancer.
— Ah !
— À bientôt, travaillez bien pour que nous puissions gagner. »
Il s’en va.
« Bram, réunion de dév. Tu seras responsable de ce projet.
— Non.
— Pardon ?
— Non.
— Comment ça non ?
— Non. Ce mec je le sens pas. J’ai pas envie de bosser pour lui. Et puis j’en ai marre de faire la
pute pour tous ces clients. Cette fois, démerdez-vous.
— Bram, tu la fermes ou je te vire !
— Inutile, je me casse.
— Mais…
— Je te laisse dans ta merde. Savoure-la bien. »
Il me faut une fraction de seconde, comme X-or, pour me rendre compte que je ne l’ai pas
pensé, mais bien dit. Je me suis surpris moi-même. Reste maintenant à assumer. Dans les films, le
héros se tire le menton haut, genre « Je vaux bien plus que vous, mécréants ! »
Alors je me barre, sans même ramasser mes affaires. Sur mon bureau resteront de vieilles
figurines Ral Partha, comme une marque de mon passage ici, comme un dessin rupestre dans une
vieille grotte du néolithique.
Peut-être qu’un jour, un archéologue les retrouvera.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Suicide partiel.
Démissionner de son travail, c’est un suicide économique. Mais ça m’a fait tellement de bien,
que je ne le regrette pas.
Il m’a juste fallu m’adapter, c’est-à-dire manger des pâtes à tous les repas, tous les jours.
J’aime bien les pâtes.
Mais tous les jours… C’est lourd.
D’un autre côté, à une autre époque, perdre son travail aurait aussi représenté un suicide social.
Ce ne fut pas le cas : notre génération déteste son boulot. Nos amis ne sont pas nos collègues
(l’inverse est vrai aussi), et grâce aux outils de « social networking », nous ne perdons jamais le
contact. Aussi, occupés ou pas, nous sommes toujours en relation.
Pire, inoccupés, nous sommes plus en relation.
Génération de feignants, disaient mes parents lorsque j’étais ado, c’est vrai. Et nous le
revendiquons. Nous adorons glandouiller. Nous préférons être improductifs. Nous voulons juste
vivre notre vie avant d’être morts.
Irresponsables ? Je ne trouve pas. Pragmatiques. Qui rêve de recouvrer sa liberté une fois vieux
et cancéreux ?
Faut quand même être con.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Pierre qui roule.
J’ai passé encore la nuit sur le site. Les lignes de codes se croisent devant mes yeux. Mon écran
ressemble à celui de Matrix. Les lettres bougent toutes seules, faute à ma tension oculaire. Je ne
suis pas sûr, mais je dois pleurer du sang.
Mes amis se connectent sur le site.
Et leurs amis.
Ma plateforme intrigue. Mais elle plaît.
Ces premiers contacts me permettent d’obtenir une volée de remarques.
Je corrige les bugs. J’améliore le concept. J’ai l’impression d’échanger avec une bande de
collégiens surexcités, survitaminés et surredbullisés.
Fini les votes blancs et les débats passifs. Ils veulent changer le monde, participer à la
construction de l’avenir ; ils se sentent importants. Et pour la première fois de leur vie, ils le sont.
Les blogueurs m’envoient aussi leurs remarques, leurs critiques, leurs comment-améliorer-lapertinence-de-ce-formidable-outil-démocratique, dixit l’un d’eux, et leur soutien.
Leurs mails sont plus construits que ceux de mes amis. Leurs idées plus pertinentes. Quelquesuns, spécialisés en sciences politiques, m’envoient des propositions vraiment intéressantes. Je me
sens dépassé. Je lutte pour rester à la hauteur. Je prends des notes. J’intègre de nouveaux
concepts. Et je modifie en suivant leurs préconisations.
Je reçois également des mails d’insultes. On me traite de fou. De terroriste. D’antidémocrate.
D’anarchiste. D’extraterrestre même. Pour le moment, je ne prends pas tout cela au sérieux. Je
comprends qu’il sera impossible de concevoir un outil qui plaira à tous, mais tant que personne
ne déboule chez moi avec une épée à deux mains, je reste zen.
J’en suis donc à considérer tous ces participants, leurs mails, leurs noms, à moitié mort derrière
mon café, lorsqu’Aurore vient me rejoindre.
« Tu vas te tuer à la tâche.
— Possible.
— Tu ne tiendras pas longtemps à ce rythme.
— Probable.
— Tu vas devoir arrêter ou…
— Ou ?
— Embaucher des développeurs. Le rêve américain de la multinationale développée dans le
garage de la maison de famille, c’est fait par des gamins de vingt piges. T’es un presque
quarantenaire. Tu n’as pas la même fougue, ni la même résistance.
— Pas faux.
— Je connais quelques gars qui te rejoindraient volontiers.
— Qui ?
— Ton ancienne équipe. Depuis ton départ, tu es devenu une légende.
— J’aurai rien à leur donner : pas de salaire, que dalle. Qui viendrait bosser douze heures par
jour pour un jambon beurre ?
— Je vais chercher des sponsors. On va essayer de soulever des fonds. »
J’hésite. Le projet prendrait une tournure différente. Une tournure pro.
« Alors ? reprend-elle.
— Pourquoi pas. Mais je ne leur promettrai rien. Je ne sais pas où on va.
— Tu prendrais qui ?
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Rude question. Je ne les aimais pas tous. En fait aucun. J’étais juste habitué à les voir. Et
maintenant, je suis habitué à ne plus les voir. Ils ne me manquent pas vraiment.
— Oui, mais tu sais qu’ils bossent bien.
— Raisonnablement. Ils n’aiment pas plus ça que moi.
— Dans ce cas-là, adresse-toi à des gens motivés.
— T’en connais ?
— Pas personnellement, mais paraît qu’en Inde y en a plein. Ils bossent pour pas crever de
faim. Ça motive ça.
— Pas faux. »
Ça prend même une tournure très pro.
Trop ?
« Je vais continuer un peu. Histoire d’avoir un truc un peu chiadé. Je les connais les Indiens : ils
bossent vite, mais leur anglais est catastrophique. Et ils revendent leurs meilleures idées aux
Chinois qui les copient sans honte. »
La mondialisation, c’est le mal.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Pot entre ex-collègues.
Dans le doute, je décide de les revoir.
Ils ont proposé un énième bar à vin. Comme ils tenaient vraiment à me voir, je les ai embarqués
au Frogs de Bercy. Il n’y a rien pas grand-chose de bon à boire, mais on peut y manger des
cochonneries grasses.
Ils me questionnent, ils m’envient, ils boivent plus que moi, ils tentent d’évacuer une espèce de
rage qui prend source dans leur servilité.
« Ton nouveau taf alors ?
— Tu vas être célèbre mec ! »
Puis les flatteries. Ils aimeraient que je les débauche. Je leur avoue que je ne gagne pas un
rond ? Non, ils ne me croiront pas.
« Et vous, quelles nouvelles ? »
Je demande par politesse : à la vérité, je m’en contrefous ; et je suis trop fatigué pour les
écouter vraiment.
« Borloo a tout arrêté. On a récupéré le site de Mélenchon. »
J’imagine la tête du chef d’équipe, plutôt droite de la droite… Même s’il paraît que les
extrêmes se rejoignent, il doit enrager tous les jours.
« Et toi, tu te présentes ?
— Moi ? dis-je. Pour quoi faire ? »
Dans une heure, et je les abandonne.
Ce soir, j’ai encore du boulot.
« Tu recruterais pas ? …
Ils en sont là ? C’est moche le désespoir.
… Non », dis-je.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Et ça continue, encore et encore.
Je ne peux plus répondre à tous les mails que je reçois. Maintenant, j’en suis à plusieurs
centaines par jour. J’ai l’impression d’être dans « Bruce tout puissant », quand Jim Carrey
endosse le rôle de Dieu et qu’il reçoit vingt mille emails par secondes. Sauf que lui, il accélère
pour répondre à tous. C’est Dieu quand même. Moi, je ne peux pas le faire. Je ne suis que belge.
Certaines remarques m’aident. On me conseille de limiter les prérogatives du site. Ce n’est pas
idiot. Il faut savoir où s’arrêter.
D’autres questions m’ennuient. Comme celle de la relation entre le site et les administrations
associées aux ministères.
Tout ça me permet d’avancer. Le « réseau social citoyen » est maintenant opérationnel au
niveau local. Il n’est plus trop bogué, en tout cas moins qu’un site pro vendu par mon exentreprise. Reste les graphismes à peaufiner : pour le moment c’est trop grossier, peu sexy, des
<TABLE> dans des <TABLE>, ça ne fait très pas sérieux.
Malgré tout, le succès semble là : deux mille connexions hier.
Les e-journaux commencent à m’envoyer des demandes d’interviews. Ils font écho au buzz créé
sur les blogs. Je réponds que je suis d’accord, que j’ai le temps de les recevoir. Ils me renvoient
dans la foulée des fichiers textes avec une vingtaine de questions.
Moi qui m’attendais à recevoir des e-journalistes – c’est à dire des journalistes ayant raté leur
carrière — à l’appartement, je suis déçu.
Leurs questionnaires sont tout de même bien ficelés. Tout est passé au crible : origines de
l’idée, ambition du projet, technologie retenue, on jurerait que ce sont des professionnels.
Au passage, je note que les sites d’informations sont plus curieux que les médias traditionnels,
plus rapides pour trouver des infos insolites, plus réactifs, mais plus impersonnels.
Une interview au format « .doc », c’est quand même un peu triste.
On est loin de PPDA…
Côté ludique, c’est la catastrophe :
- le club de Blood Bowl me déteste,
- mon groupe d’AD&D, faute de partie, a lancé à mon encontre une malédiction sur cent trentehuit générations,
- mes amis ne me parlent plus que par le net ; voire plus du tout.
En un mot, ils m’en veulent tous à mort. J’ai interrompu le process qui nous entretenait dans les
restes de notre enfance et par ma faute, ils sont maintenant prisonniers de la réalité.
Côté sentimental, la situation n’est pas meilleure : Aurore râle tout le temps. Elle réagit comme
si je la trompais avec ce site. C’est une réaction étrange que je ne comprends pas.
Et la situation s’est envenimée depuis que je ne gagne plus un rond. Aurore est payée à coups
de lance-pierre et nous vivons de surgelés, de conserves, de produits sans marque, qui foutent le
cancer et font grossir.
Mais pour rien au monde je ne changerais quoi que ce soit. C’est devenu impossible : je me
sens vivant, réel, dans la réalité. Et je suis heureux. Le travail que j’accomplis sert une grande
cause, une cause qui me dépasse, une cause qui améliorera le devenir de l’humanité.
Alors, si écrire le futur nécessite de se sacrifier un minimum, aucun problème. Je suis prêt au
sacrifice…
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Je suis…
Comme un Chevalier du Zodiaque…
Je suis Bram.
Je suis le sage qui développe.
Aimez-moi humain !
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Rêve : C dans l’air
Un quart d’heure de maquillage. Dans le miroir, j’ai la tronche d’un monstre dans Scoubidou.
Sauf que je n’ai pas de masque.
Je rencontre les autres participants. L’un est amical, deux me toisent de haut. Pour une première
participation, j’ai le trac. Puis je croise Yves. Yves. Depuis quelques semaines, je le suis derrière
ma télévision. Le voir en vrai est perturbant : ça rappelle combien les personnes présentes dans
mon téléviseur existent vraiment. D’ailleurs, en vrai, elles sont bien plus petites que dans mon
écran géant.
Nous passons l’après-midi à discuter pour préparer l’émission, à passer le fil du débat à la
moulinette, argument, contre-argument, je ne serai pas nu face à mes détracteurs.
Les autres invités, qui sont présents eux aussi, deux politologues et un politique, sont tirés aux
quatre épingles. J’ai l’impression d’être à un mariage. Où plutôt à un enterrement : leurs tronches
sont fermées, ils sont concentrés, ils préparent leurs fiches pour me détruire. L’ambiance est
tendue. Les regards assassins.
Fais-moi un jet de résistance à l’Intimidation !
Échec critique !
Ils me font peur. Je ne suis pas un grand orateur. Je ne suis même pas quelqu’un de social. Je
suis juste un rêveur, un peu paumé sur terre. Un rêveur qui a voulu rendre vivants ses songes.
J’aurais dû demander à Aurore de m’accompagner. Mais elle n’aurait pas pu. Et lui demander,
alors qu’elle ne pouvait pas, ça l’aurait bouffée. C’est de la faute de la boîte : le chef d’équipe ne
la lâche plus. Il a appris que nous étions ensemble, et il lui fait payer ma démission. C’est petit.
C’est tout lui.
Je repense à tout ça, assis sur mon tabouret, alors que le direct va commencer d’ici quelques
secondes.
« Tout va bien se passer », m’assure Yves.
Il est gentil. En plus d’être intelligent. C’est rare. C’est quelqu’un de bien.
« Ça va », lui mens-je.
Et je vois qu’il sait que je mens. J’ai la jambe qui bouge toute seule et mon stylo qui danse sur
ma main, comme quand je m’ennuyais au lycée. Voire au collège. En fait, c’est ça : je suis
redevenu un collégien et je fais face à ma prof d’allemand. Enfin, à plusieurs profs d’allemand.
C’est dire si je n’en mène pas large.
Le générique débute, la caméra s’allume, un gars nous fait signe et Yves démarre son
monologue d’introduction. Il me présente comme un nouveau révolutionnaire, comme le maître
d’une nouvelle assemblée constituante. Je souris. C’est flatteur, mais pas tout à fait vrai.
Questions, reportages, puis vient le moment fatidique :
« Comment vous est venue cette idée ? demande Yves.
— D’Albator.
— Pardon ?
— D’Albator. »
Mes détracteurs pouffent. Leurs arguments n’ont même plus besoin d’être aiguisés pour me
découper en rondelles.
Malgré tout, j’insiste :
« Albator 84 par contre, pas 78, celui-là, il était trop chiant.
— Expliquez-nous cela, reprend Yves.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
— Cet anime prône des valeurs de résistance, d’indépendance, il nous pousse à nous faire notre
propre opinion, à devenir critique, et à ne pas hésiter à refuser ce qu’on nous impose. Albator
apprenait aux enfants qu’il fallait être juste avant d’être comme tout le monde. C’est ce que j’ai
fait : j’ai refusé le système, j’ai cherché la justice, et j’ai proposé quelque chose de neuf.
— Non, mais, débute le politique, comment prendre au sérieux quelqu’un qui se réfère à de
telles inepties ! »
Je suis piqué au vif. J’ai comme une montée de chaleur qui me prend la poitrine. Son mépris
enflamme mon Cosmos !
« Parce que ces inepties sont vraies, réponds-je. Vous tenez à faire carrière plus qu’à
représenter vos électeurs. Ils le savent. Mais ils se sont résignés. Je leur propose d’entrer en
résistance.
— En résistance ? Mais nous sommes en démocratie. Si les électeurs ne sont pas d’accord avec
ce que nous faisons, qu’ils l’expriment dans les urnes…
— Ils le font, dis-je, depuis plusieurs années, mais vous ne les entendez pas, parce que vous ne
les comptez pas. Les votes blancs, les abstinents, les non-inscrits, ce sont eux vos opposants. Et
c’est cette armée de citoyens que j’invite à me rejoindre ! C’est facile de dire que personne ne
s’oppose quand on ne tient pas compte de ceux qui refusent d’entrer dans ce système.
— Nous en tenons compte…
— À quel moment ? Lorsque vous mentez pour vous faire élire ou lorsque vous mettez en
œuvre des politiques que les électeurs ne veulent pas ? »
Le débat s’envenime. Je ne devrais pas l’attaquer, mais je ne l’aime pas. Je n’ai jamais aimé ces
mecs de droite, condescendants, avec leur voix mielleuse, leur bonne manière, leur amabilité
forcée et leur tendance excessive à tout simplifier, alors qu’en politique, rien n’est simple. Les
retraites, c’est simple ? La sécurité sociale, c’est simple ? Les impôts, c’est simple ? N’importe
quoi.
Il monte sur ses grands chevaux. Il m’attaque. Yves compte les rounds. Les deux autres suivent
le vent. Un coup avec moi. Un coup avec l’autre. Ils ne veulent pas afficher un avis trop tranché.
C’est qu’ils doivent revenir. On les voit si souvent qu’on jurerait que la boîte de production les
salarie. Alors que moi, je ne suis que de passage. On me demande de faire le show. De m’en
prendre plein les dents, de rétorquer, de faire en sorte que ce soit intéressant, pas linéaire.
Et j’aime ça.
J’aime provoquer.
J’aime les provoquer.
Pas que ce soit dans mon caractère, juste que quand je le fais, je me sens vivant. C’est étrange
d’ailleurs : se sentir vivant lorsqu’on emmerde les autres, ce n’est pas un problème de
personnalité ?
« Nous passons maintenant aux questions SMS », annonce Yves.
Ils répondent.
Je ne dis plus rien. J’ai lâché mon Scud15. Albator sera demain dans la presse quotidienne. Je
vais devenir célèbre. Et mon idée à travers moi.
Ce ne sera qu’une question de temps pour qu’elle s’impose.
Je me réveille.
Dommage que ce ne soit qu’un rêve : j’avais assuré !
15
Missile.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Morgrim.
Il passe me voir, avec un pack de Grolsh – en termes de consonance, ça ne s’invente pas.
Il me parle de son boulot, j’ignorais qu’il en avait un.
Je lui réponds qu’Aurore a de plus en plus les boules. Elle ne dort plus chez moi en ce moment.
La faute au bruit du clavier, il paraît.
Il demande où j’en suis sur mon idée de site, faisant mine d’ignorer le buzz que j’ai créé ; je lui
réponds que ça avance bien, en faisant mon modeste. Mais je ne lui donne aucun détail précis,
déformation professionnelle.
« Y a quand même un truc auquel tu n’as pas pensé.
— Quoi ?
— Pour que ton site remplace le Président, faut bien qu’il prenne le pouvoir, or, dans un
contexte démocratique, pour prendre le pouvoir, faut bien être élu, non ?
— Pas faux.
— Je n’en sais rien hein, mais, tu penses qu’on peut se présenter à la présidence de la
République si on n’est pas humain ? Je veux dire, si on est un site ? »
Moi non plus je n’en sais rien.
« Ça lève quand même une sacrée question. ‘Tain, dire que si ça se trouve, on pourrait élire un
mort. Merde… The Voting Dead…
— Ça, ça c’est du déjà-vu. Chirac et Tibéri.
— Alors, comment tu comptes t’en sortir ? Faudrait qu’un politique se présente et genre,
abdique pour ton site. Inimaginable le truc.
— Ou me présenter…
Il éclate de rire.
— Nan, sérieux, t’as vu ta gueule ? »
Même si la remarque me fait sourire, la question reste posée.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Renseignement et insomnie.
Wikipédia est toujours mon ami ; pas autant que Google, mais tout de même.
Il est dit que : « Pour se présenter, le candidat à la présidence de la République doit :
- être de nationalité française ;
- ne pas être privé de ses droits civiques concernant l'éligibilité ;
- avoir au minimum 18 ans (23 ans jusqu'en 2011)
- être inscrit sur une liste électorale ;
- avoir recueilli au moins 500 « parrainages » d'élus ;
- avoir établi une déclaration de situation patrimoniale ;
- posséder un compte bancaire de campagne. »
Il faut donc être français, être vivant et avoir plus de 18 ans. Pire, le parrainage ne marchera
jamais. Je ne vois pas des élus promouvoir leur licenciement. C’est étrange tout de même ce
parrainage. Dans une démocratie réelle, tout citoyen devrait pouvoir se présenter. Enfin je crois.
Je reste confiant. Il doit bien y avoir un moyen. Comme dans tous ces mangas tirés du magazine
« Shônen Jump », un peu d’amitié, beaucoup d’efforts et hop, victoire. Ou comme dans les films
américains : le héros arrive toujours à ses fins ! Et de cette histoire, je suis bien le héros !
Il doit donc exister un moyen de contourner ces limitations. Je ne sais pas moi, aller chercher
Giscard dans son hospice et l’utiliser comme marionnette de chair. On pourrait même lui faire un
exosquelette en Légo : les derniers sont solides et ils possèdent des servomoteurs
programmables... Sauf que les journalistes s’en rendraient compte. Nous serions démasqués puis
emmenés dans une prison turque. Pas cool les prisons turques. Comment je m’en sortirai dans
Shadowrun ?
Non, Bram reste concentré sur la réalité. La réalité. Ton site en est à sa deuxième version. Il
ressemble de plus en plus à un site pro. Il est fonctionnel, à tous les niveaux. Il s’améliore chaque
jour encore un peu… mais il ne servira à rien !
Comment faire en sorte qu’il obtienne le pouvoir ?
Il faudrait un cheval de Troie, un candidat qui le mette en place une fois élu. Il n’y a que ça.
Mais qui ?
Moi ? Avec mon air démotivant ? Impossible. Puis je ne suis même pas Français.
Un ami ? Lequel ? Ils sont tous plus ou moins alcooliques, imprésentables, moches et détachés
de la vraie vie. Ils se noient dans leur monde et n’en sortent que pour bosser, pour gagner l’argent
qui leur permet d’entretenir leurs illusions. Aucun ne se jetterait dans un tel combat.
Qui alors ?
Qui ?
Tout en préparant le repas – Aurore devrait bientôt arriver –, je me répète sans cesse cette
question. Qui ?
À minuit, tandis qu’Aurore dort à mes côtés, je me pose toujours la question. Bien qu’elle m’ait
fait une sacrée scène, je n’ai pas réussi à penser à autre chose.
Je tourne en boucle. Oui, c’est le terme : je boucle.
Elle s’en est rendue compte. Avant de sombrer, elle m’a jeté à la figure un : « Finalement, je me
demande si je ne te préférais pas quand tu bossais dans la boîte ». C’était vil. Ça m’a fait mal.
Et depuis, je lui en veux un peu.
Vivons-nous les dernières heures de « nous » ?
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Le père d’Aurore.
Je passe mon temps à errer dans l’appartement, vêtu d’un vieux peignoir pour me sentir plus à
l’aise. Je parcours les pièces, sans but, comme un zombie attendant un groupe de survivants.
Aurore ne me supporte plus. Elle me crie dessus, range tout derrière moi, on jurerait que je vis
chez elle, alors que c’est bien elle qui squatte chez moi.
Mais qui puis-je ? Je suis triste. Je suis vide. Le seul coup d’éclat que je souhaitais réaliser s’est
effondré de lui-même. Et il m’a entraîné dans sa chute.
J’allais me remettre derrière mon PC, lorsqu’elle déboule, coupant court à mes espoirs de
glandouille :
« Ce soir, on mange chez mon père ! »
Elle en a un ?
Son père habite dans une maison de banlieue, une de ces vieilles meulières du début du siècle,
inchauffable, humide, mais au charme certain.
Il l’a meublée tout en merisier. Ça donne à son intérieur un style vieillot, dépassé, loin du violet
et autres couleurs taupe de D&Co.
Au regard de l’absence de bibelot, on devine qu’il vit seul depuis un moment. Et si j’en crois
les piles de livres disséminés un peu partout, c’est un serial lecteur.
J’ai de suite un bon a priori : les gens qui lisent ne sont pas méchants. Voire ils peuvent être
intéressants. Manquerait plus qu’il boive pour que je l’adopte et décide d’épouser sa fille…
Bram, reprends-toi ! N’oublie pas : se marier, c’est mal !
Il arrive.
C’est un homme de bonne taille, très maigre, fripé, coiffé par une couronne de cheveux blancs
qui lui donne l’air d’un magicien niveau 50.
Poignée de main timide, moite et molle. J’ai l’impression de me saluer.
Il ne dit rien. Il ne sourit pas. Il a le visage fermé. Il semble concentré sur un sujet le prenant
entièrement, alors qu’il nous reçoit.
J’ai l’impression de le gêner, de l’interrompre dans quelque chose de plus grand que nous. Ce
malaise se confirme lorsque nous nous installons dans le salon : sans desserrer les dents, il nous
demande ce que nous voulons boire.
« Vous auriez de la bière ?
— Non.
— Ce que vous voulez alors. »
Il me sert un whisky, donne du Malibu Coco à sa fille et se prend un Porto. Je n’aime pas la
différence d’alcoolémie entre nos verres : elle me fait passer pour un alcoolique. En une autre
époque, j’aurai été viril, mais plus maintenant.
« Vous travaillez sur quoi ? me demande-t-il.
— Un site pour remplacer le Président de la République. »
Il pose son verre, lance un regard à sa fille, regard froid, puis il me considère en se grattant le
nez.
Inconsciemment, j’essaie de me souvenir des décryptages du comportement du docteur
Lightman dans « Lie To Me ». Mais je ne m’en rappelle pas.
« Je me souviens vous avoir vu maintenant… Votre site, j’imagine qu’il est communautaire.
Plutôt de type Facebook, Google+ où juste une plateforme de type forum ? »
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Plutôt bien au goût du jour le vieux.
« Bébé, mon père, c’est Patrice Flichy, tu peux lui parler boulot. »
Il tique en entendant « bébé ». Je ne suis pas certain, mais ce pincement de lèvre, ce haussement
de sourcil, se doit être du dégoût.
Patrice Flichy. Ce nom me dit quelque chose.
« Oui. C’est une plateforme communautaire avec une assise géographique. Une interface de
prise de décisions destinée aux citoyens. L’idée est que la volonté du peuple serait souveraine, et
que ce site serait l’outil de cette volonté. »
Le vieux m’écoute et des plis apparaissent au bord de ses yeux. C’est un signe de quoi déjà ?
« Vous pouvez me présenter votre projet plus en détail.
— Vous êtes un ancien webmaster ?
Vu son âge, il aurait pu concevoir les sites de la résistance. Faire des attaques DOS sur ceux des
nazis, bref être le premier combattant virtuel, le hacker de la WWII.
« Vous ne me connaissez pas, hein.
— Je… Où sont les toilettes ?
— Deuxième à droite. »
Je sors du salon et à peine dans le couloir, je l’entends critiquer sa fille :
« Tu choisis toujours des ignares comme petit ami.
— Ce n’en est pas un. Il est brillant. Son idée est révolutionnaire. Mais il ne sait pas comment
la mettre en œuvre.
— Des collègues m’en ont parlé. Il paraît que ça a le mérite d’être distrayant. »
Aurore soupire pour répondre au mépris de son père. J’aurai apprécié qu’elle me défende,
qu’elle l’affronte, qu’elle soit plus courageuse, combative, mais qui est vraiment courageux
devant ses parents ?
Je vais dans les toilettes. Assis sur la lunette, Smartphone en main, j’effectue une recherche sur
Internet.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Patrice_Flichy
Merde…
Là, je me dis que la fille qui me sodomise une fois par semaine avec un god-ceinture est la
progéniture d’un intellectuel respectable, d’un sociologue reconnu, d’un passionné de
communication et d’internet, en un mot, d’un visionnaire.
Comme quoi, le rapport entre les parents et les enfants est parfois… lointain. Aurore, Patrice.
Patrice, Aurore. Non vraiment, rien en commun. Tant mieux, autant j’apprécie le corps d’Aurore,
autant je ne souhaite pas fantasmer sur celui de son père.
Je sors des toilettes et les retrouve. Ils se font face dans un silence de mort. La tension est
palpable, mais je m’en moque. Ce qui m’importe, c’est l’échange qui va venir, Patrice va me
sortir de son chapeau une solution, il va m’éclairer, me guider, ce sera mon maître « Yoda » !
« Passons à table, dit-il pour conclure l’apéritif. Ce ne sera que du Picard, je ne cuisine pas.
— Plus personne ne cuisine, balance Aurore tout en s’asseyant. Il ne reste que ces acteurs des
émissions de téléréalité pour nous faire croire que c’est passionnant de rester des heures derrière
un fourneau.
— Vous cuisinez ? me demande Patrice.
— Non.
— Vu votre créativité, c’est préférable. »
Qu’entend-il par là ?
Il étale sur la table deux entrées cuites au four. La première ressemble à un mini millefeuille de
légumes, la seconde à un crumble au fromage de chèvre et à la confiture d’oignon.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Aurore nous sert tout en entamant la conversation qui fâche :
« Que penses-tu du site de Bram ?
— L’idée ou sa mise en pratique ?
— Et bien, commençons par l’idée.
— Elle est intéressante. Elle met en avant le fait que les technologies nouvelles peuvent
apporter une réponse nouvelle à notre besoin d’être dirigés. Parler de nouvelle démocratie est
sans doute un peu prématuré, mais je pressens que les générations futures iront dans ce sens.
— Et sa mise en pratique ? reprend Aurore.
— Là c’est plus délicat. Sans vouloir vous vexer, votre site n’est même pas une ébauche valable
de ce que pourrait être cette démocratie dématérialisée, re-humanisée. Ce n’est même pas un bon
brainstorm : vous avez éludé la plupart des véritables problèmes. Vos erreurs viennent sans doute
de votre manque d’expérience, ou de votre manque de maturité. Qu’importe, vous avez au moins
jeté un pavé dans la mare. C’est ainsi que se révèlent les grandes idées : elles n’ont pas toujours
besoin de grands hommes. Vous reprendrez un peu de pain ? »
Il me tend une baguette, sans s’apercevoir qu’en cet instant, je rêverais de pouvoir la
transformer en épée à deux mains.
« Non merci », chuchoté-je.
Par lâcheté, je ne jetterai aucun sort. Mais une fois à la maison, je lancerai contre lui une
terrible malédiction, aussi terrible que dans « Silent Hill ».
« Et un peu de vin ?
— Beaucoup, merci. »
La soirée « remonte moral » bat son plein.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
Sur le retour.
Le repas est fini. Les questions ennuyeuses de son père aussi. Je suis ivre et je conduis. J’ai
l’impression de retrouver les années 90, quand la route était un espace de liberté et de laissezfaire.
Aurore, tout aussi ivre, a ouvert la fenêtre. La tête à l’extérieur du véhicule, elle respire et crie,
comme un loup-garou en pleine transformation.
Elle est folle, et amusante.
L’alcool la rend plus attirante que jamais. Quand elle n’est plus sur la retenue, quand elle ne
pense plus à ce qu’on va penser d’elle, elle déchire cette armure de bienséance qui fait d’elle ce
qu’elle affiche en société et elle devient un être différent, déluré, sans limites.
« Ouuuh !
— Arrête de hurler, nous sommes en ville !
— Je m’en contrefous ! Tu l’as aimé mon père ?
— Moyen.
— Je le hais ! C’est un ignoble connard. Sa carrière d’universitaire est toujours passée avant ma
mère et moi. Il nous préférait ses collègues, ses livres, ses études et ses enseignements.
— Ah.
— Je l’ai longtemps cru pédé. Puis il s’est tapé une de ses étudiantes, une pouffe polonaise avec
des seins énormes ; là j’ai compris : il ne nous aime pas. Tout ce qu’il aime, c’est l’intelligence ;
l’intelligence et les nibards.
— Tu es saoule.
— Ouais. Et pourtant j’ai des nibards hein ! »
Elle retire son t-shirt et jette son soutien-gorge par la fenêtre.
« Tu vois, ils sont beaux mes nénés !
— Oui. Mais tu devrais te rhabiller avant qu’on se fasse arrêter.
— Mon cul ! Tout ça parce que je suis sa fille, et qu’il ne peut pas me baiser. Et que je n’ai pas
fait d’études. Quel salopard.
— Rhabille-toi. Si je souffle, on est bon.
— Tu m’aimes ?
— Oui je t’aime.
— Sûr Bram ? Tu ne me quitteras pas ? Jamais ? »
Comme je suis saoul, je peux répondre que oui.
« Je te le promets. »
Elle me saute au cou. Je la repousse un peu. Elle se jette sur ma braguette, l’ouvre et me suce.
« Aurore, on va avoir un accident. »
Qu’importe, elle continue.
Juste avant d’éjaculer, je m’arrête au milieu de la rue. Elle se redresse et me sourit.
« Moi aussi je t’aime », dit-elle.
Puis elle éructe et vomit. Le liquide me recouvre la bite, le jean et elle s’écoule sur le siège,
avant de finir sur le plancher. L’odeur est infecte, ignoble. Mais cette pipe, quel souvenir !
Je l’embrasse pour la remercier.
Nous terminons le voyage les quatre fenêtres ouvertes.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
J’arrête tout !
Arrivée à l’appartement, Aurore s’écroule sur le canapé. Sa bouche est encore pleine d’une
gangue écœurante, mais elle ne le remarque pas.
Elle ronfle.
Elle est belle.
Elle est remarquable. Vraiment singulière.
Il n’y a pas à dire, je ressens quelque chose pour elle. Comme un attachement.
Je ne devrais pas me laisser aller de la sorte : ça va mal finir si je poursuis sur ce chemin ; mais
je ne peux pas m’en empêcher.
Je vais me chercher une bière et m’assois à ses côtés. Je végète devant la télé, laissant mes
pensées dériver.
Je me sens lamentable.
Lamentable.
C’est un peu l’adjectif qui résume ma vie.
Lamentable.
Qu’écrira-t-on sur ma tombe virtuelle ? Ci-gît un lamentable ? Un rêveur lamentable ?
« Nous sommes ici pour enterrer le père du Nouvel Empire terrien, Bram Ier. Peuples de la
planète entière, de tous les continents, de toutes les régions, pleurez en ce jour la perte de votre
Empereur, souvenez-vous de son rêve de vous unir sous une seule et même nation, de faire de
vous un ensemble unique, vous imposant la paix totale pour des décennies entières ! »
J’aurai préféré ce genre d’épitaphe. Mais une fois mort, on ne choisit pas vraiment.
Mon erreur a été de rêver la vraie vie.
Rêver des rêves, ça n’a pas de conséquence. Ça créé une saine distance entre soi et le monde, ce
qui permet de le supporter au quotidien.
Lorsqu’on rêve la vraie vie, le rêve se mue en quelque chose de concret, de réel. On imagine
que ce que notre cerveau produit peut sortir de notre crâne, se frotter au contexte extérieur, le
modifier, l’améliorer.
Cet espoir est dangereux. Il nous ment. Il nous entoure d’un voile protecteur tout en nous
amenant dans le monde réel, et une fois envolé, une fois le voile levé sur ses mensonges, il nous
laisse nu face au monde, face à sa dureté, à ses agressions.
Je me lève pour reprendre une bière.
C’est un peu comme les femmes : elles nous bercent d’illusions, puis elles s’en vont avec le
premier connard venu.
Je décapsule la cannette, la mousse remonte dans le goulot.
Des souvenirs me reviennent : des éclats de rire, des bouffes, des danses, des soirées picole, des
discussions, du sexe, de la tendresse… avec mon ex…
Voilà sans doute pourquoi je n’arrive pas à m’attacher à Aurore. Je suis encore hanté.
Ce qu’il me faudrait, c’est tourner la page. Tourner toutes les pages qui font que ma vie est
figée, que je n’avance pas, que je demeure Bram, l’ado attardé, le mec déconnecté, le gamin
bercé d’irréel, enfermé dans sa bulle.
Je dois devenir quelqu’un ! Quelqu’un de vrai ! Quelqu’un en phase avec l’univers !
Je dois accomplir MA révolution. Pas celle des autres.
Je vide la bière dans l’évier.
J’en ai marre de cette béquille psychologique.
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Je prends place derrière le bureau. Connexion. La démocratie 2.0 affiche toute sa prétention.
rm –rf /*
En quelques clics, je détruis ces derniers mois de travail. Le prompt clignote à nouveau,
témoignant que le travail est terminé. Il ne reste plus rien de mes espoirs enfantins. Presque plus
rien. Je me penche, attrape mon vieux serveur sous Ubuntu et le débranche sans l’éteindre. Je sors
de l’appartement, m’approche du lac artificiel qui fait face à l’immeuble et y jette la tour. Elle
sombre. Puis disparaît.
Sans réfléchir, je saute dans ma voiture, conduis dans la nuit, ivre, au milieu du vomi.
Je prends la Francilienne.
Je disparais.
Je sombre.
Je me rm –rf /*
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READULESCENCE
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
1
Depuis un mois maintenant, je refuse systématiquement toutes les demandes d’interview. Je ne
réponds même plus aux mails. Ce qui tombe bien puisque j’en reçois de moins en moins.
C’est étrange. Être sous les feux des projecteurs vous donne de l’importance, de la crédibilité.
On se surprend à s’aimer au travers du regard des autres. Puis, lorsque le désintérêt revient, on
retrouve cette sensation de mal-être, de tristesse lancinante.
Comme les autres ne nous aiment plus, on ne s’aime plus.
Je m’en veux d’avoir cru cette aventure possible.
Je m’en veux d’avoir rêvé de transformer la réalité.
Je m’en veux d’avoir mélangé l’imaginaire et le réel.
Je m’en veux de mettre trompé à ce point.
J’ai été naïf.
Presque enfantin.
Ou plutôt, presque adolescent.
Je m’aperçois de la futilité de mon travail. De son imbécillité. Et de son importance
personnelle : ce site était devenu mon épreuve initiatique, mon rite de passage à l’âge adulte,
l’obstacle à vaincre pour me révéler et devenir meilleur.
J’ai échoué.
J’ai buté contre un système conçu et pensé pour ne jamais évoluer, un truc figé qu’il faudrait
dynamiter de l’intérieur, sauf que pour y entrer, il faut devenir l’une des pierres de l’édifice.
Et on n’a jamais vu une pierre se rebeller contre son édifice. Elle peut tomber, le monument
reste debout.
C’est déprimant.
Pourquoi avais-je besoin de relever un tel défi ? Était-ce pour me sentir vivant ? Pour devenir
adulte ?
Non, ça ne sert à rien de le devenir.
Un adage prétend : « Pour vivre heureux, vivons cachés ».
Je dirais plutôt : « Pour vivre heureux, vivons enfant ».
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
2
J’ai décroché de l’actualité. Au départ, j’ai ressenti comme un manque, comme lorsque j’avais
arrêté la cigarette. J’avais perdu la course des informations, leur rythme lancinant, répétitif, les
flashs, les surprises, les horreurs, les indignations, les colères, les incompréhensions. Tous ces
sentiments qu’elle provoquait au niveau de mon cerveau reptilien ont laissé derrière eux comme
un vide.
Au bord du chemin, tandis que je ralentissais, je la voyais poursuivre sans destination, mais à
vive allure, et je me suis demandé pourquoi : pourquoi ce stress à savoir ? Pourquoi cette urgence
à voir ? À commenter ? À décrire ? Et finalement, à si peu analyser.
Puis, après quelques semaines, lorsqu’une révolution eut lieu, c'est-à-dire lorsque tous les sujets
à la mode m’étaient inconnus, je me suis retrouvé à l’arrêt, tel que j’étais toujours, sur cette terre,
mais déconnecté. Et je me suis senti mieux.
Vouloir combattre la réalité, la modifier, impose une détermination de tous les instants, un
sérieux continu, presque monacal, une puissance telle qu’il faut devenir un surhumain, un mutant,
un demi-dieu. En un mot, ce combat nécessite des qualités que seuls possèdent les psychopathes.
Je comprends mieux pourquoi aucun politique ne s’y frotte.
Du coup, je suis revenu à mes premiers amours. L’imaginaire. Pour redescendre en douceur en
mon monde intérieur, j’ai :
- jeté tous les livres parlant de choses sérieuses,
- repris contact avec mes amis,
- retiré toute nourriture non liquide de mon frigo,
- relu le Trône de fer,
- acquis une liseuse et me suis jeté sur tous les bouquins SFFFH16 que proposent les petits
éditeurs,
- changé d’ordinateur pour pouvoir jouer à Diablo III,
- acheté des jeux de rôle (surtout du Pathfinder),
- organisé de nouvelles parties où je ne suis que simple joueur.
Et toute cette régression m’a fait un bien fou. Je me suis retrouvé, j’ai rajeuni. Finalement, on
ne change jamais vraiment. Jamais longtemps.
16
Science-Fiction, Fantasy, Fantastique, Horreur.
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Lilian Bezard
Mon donjon, mon dragon
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À la recherche de l’emploi perdu, à la manière d’Indiana Jones, je regarde les annonces de
développeur web. Je postule, mais je ne suis pas convaincant. Mes réponses sont molles, mon
envie est morte, mes ambitions sont détruites, je suis prêt à tout prendre, à n’importe quel prix, et
cette attitude provoque la défiance des recruteurs : ils m’imaginent sortant de prison. Trop se
vendre est contre-productif.
Les entretiens se succèdent donc sans conviction :
« Votre nom ?
— Vous avez de l'expérience ?
— Et vos compétences ?
— Vous avez des spécialités ?
— Citez-moi trois défauts, et trois qualités.
— Quant à vos prétentions salariales ? »
Je rêve de répondre « mille pièces d'or ! »
Suis-je vraiment le seul à trouver que les entretiens d'embauche ressemblent à une partie de jeu
de rôle ?
Certains employeurs me reconnaissent :
« C’est vous le truc politique ?
— Non. »
Parfois mon jet sous Mensonge fonctionne, parfois non. Il faut dire, je jouis d’une certaine
réputation, pas vraiment positive : on me reproche d’avoir voulu me faire mousser, d’avoir buzzé
pour me mettre en avant, d’avoir cherché la célébrité. Pour résumer, auprès de ceux qui ne sont
pas trop autistes, je suis grillé.
En vérité, ces échecs successifs me confortent : j’aimerais changer de vie, faire autre chose,
mais ce n’est pas si facile, surtout quand on ignore ce pour quoi l’on est fait. Ma petite aventure,
ou du moins mon cuisant échec ne m’a pas permis d’avancer. Tout juste de ne plus reculer. Mais
finalement, fabriquer des sites est mon unique compétence. En tant que personnage de la vie
réelle, je suis plutôt limité.
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Mon donjon, mon dragon
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Aurore s’est lassée. Avant de se barrer.
Je ne lui en veux pas : nous n’avons plus rien à nous dire. Elle me racontait des conneries à
longueur de journée :
« C’est la CRISE, tu comprends ! »
Conneries dont je me foutais :
« Tu penses que je devrais jouer un prêtre cette fois ? »
À la fin, nous ne vivions plus dans le même monde.
Elle a pris ses quelques affaires, a claqué la porte et est partie sans se retourner. Nous nous
sommes revus une ou deux fois, pour prendre un pot et nous avons recouché ensemble, histoire
de vraiment se dire adieu. Puis elle a coupé les ponts, les liens, les relations réelles, les relations
virtuelles, en un mot tous les contacts qui faisaient de nous un couple (même sur Facebook elle
est redevenue célibataire, c’est dire). Seuls nos amis communs ont survécu, mais ils ont dû
choisir leur camp.
Quelque part, je m’y attendais : les périodes difficiles sont propices à la séparation, comme s’il
y avait un effet domino, une volonté d’empirer, comme si l’hiver était en train de venir.
Sur le coup, j’avais redouté la souffrance de cette rupture. Puis, je me suis aperçu que je ne
souffrais pas vraiment. Au fond de moi, sous les couches ludiques, j’ai dû vieillir, évoluer, mais
je ne sais pas bien où.
Maintenant seul, j’ai l’impression d’être revenu à la case départ.
Sauf que je suis toujours au chômage.
Et que je commence à m’y habituer.
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« Bram ? Vous êtes le concepteur de la démocratie 2.0 ?
— Oui… Non… Enfin, que lui voulez-vous ?
— Nous avons besoin de quelqu’un comme vous dans notre entreprise. Vous seriez disponible
pour un rendez-vous ?
— Attendez, je consulte mon agenda… »
La main sur le combiné, je lance un regard interrogateur à Jan. Il me chuchote :
« L’orque 1 est là, et le second près de la porte, c’est ça ? …
J’acquiesce.
… et par la porte j’entends que d’autres arrivent ? …
J’acquiesce à nouveau.
… écoute, je pousse la table sur le second, pour le coincer et bloquer la porte, puis je jette une
dague sur le numéro un.
J’indique le D20.
— Allo ? Non monsieur, je n’ai pas de disponibilité avant un mois. Vous seriez prêt à attendre
jusque-là ? »
Il raccroche.
La patience n’est jamais le fort des recruteurs.
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Morgrim n’arrête pas de m’envoyer des mails, que je ne lis pas : au-delà de trois par jour, tout
émetteur est considéré comme harceleur. Aussi, lorsqu’il débarque avec un pack de Chouffe,
sourire aux lèvres, quoiqu’un peu agacé par mon silence, je reste méfiant. Offrir une bière à un
Belge, c’est un signe de corruption active !
« J’ai démissionné !
— Pardon ?
— J’ai suivi ton exemple.
— Quel exemple ? Ma connerie ?
— Et je vais monter ma boîte.
— Sympa.
— J’aurai besoin d’associés.
— Classique.
— Tu veux en être ?
— Humm…
— Ce sera une boîte d’un genre nouveau. Une boîte de jeux, mais pour les entreprises.
— Humm ?
— Ce sera pour concevoir des jeux, mais pour gagner du pognon.
— Humm !
— Ouais hein. Et attends, y a d’autres gus qui bossaient dans le jdr qui veulent se lancer aussi.
Je suis en train de monter une équipe du feu de Dieu.
— Et moi ?
— Tu seras notre concepteur de jeux en ligne.
— Intéressant. »
Finalement, pourquoi se forcer à entrer dans une case qui ne nous convient pas : autant s’en
créer une sur mesure.
« T’en es ?
— T’avais pas ramené de la bière ?
— Si, pourquoi ?
— Un Belge ne donne jamais sa parole quand il est sobre. »
Et une nouvelle aventure commence.
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Mon donjon, mon dragon
Épilogue
J’ai replongé. Je me suis remis à suivre les informations. Mais avec moins de frénésie.
Finalement, je suis entre deux mondes : toujours dans l’imaginaire, mais un peu plus dans le
réel. Et je fais intervenir des éléments de chaque monde dans son opposé.
J’ai trouvé ma place.
J’ai trouvé ma voie.
Ma raison d’être.
Et je suis heureux.
Et ça, ça change tout.
D’ailleurs, je viens d’inventer le concept qui manque aux indignés : le « gaming revendicatif ».
On pourrait imaginer des jeux de plateau où le but serait d’aider son prochain, plutôt que de le
vaincre. Ou des wargames, contre des financiers. Voire, même, des jeux télé coopératifs (je n’ai
jamais compris pourquoi dans Koh Lanta tout le monde se tire dans les pattes).
On pourrait même voir plus grand, avec des jeux poussant les enfants à inventer une véritable
démocratie !
« Bram ! Le jeu des brocolis-tueurs contre les gnomes-troncs, ça avance ?
— Ouep ! »
Bram le biclassé.
Le seul homme qui possède l’efficacité du web et la puissance du jeu de rôle.
Une force de frappe ludique.
Au service de tout un chacun.
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