Présentation de Mrs Dalloway (1925) de Virginia Woolf (1882

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Présentation de Mrs Dalloway (1925) de Virginia Woolf (1882
Présentation de Mrs Dalloway (1925) de Virginia Woolf (1882-1941)
I. Présentation de l’auteur
Virginia Woolf (1882-1941)
Sa naissance fait de Virginia Woolf le parfait produit de l’Angleterre victorienne, dont elle dénonce les
aveuglements : elle est le 4e enfant de Leslie Stephen, le rédacteur en chef de The Dictionary of National
Biography chargé d’établir la biographie des personnalités marquantes de l’histoire britannique. Virginia
Stephen choisit, dès la mort de son père en 1904 (Julia, sa mère, était décédée en 1895), de rompre avec la
société privilégiée et conservatrice dont elle est issue. Son mari, Leonard Woolf, a été un haut fonctionnaire
de l’Empire à Ceylan de 1905 à 1911.
Quelques observations sur la chronologie [Voir « Repères biographiques » dans Folio, p. 325-333.]
V.W. a connu une première dépression nerveuse à 13 ans, après la mort de sa mère. Elle a commencé à tenir
régulièrement un journal à 15 ans. Elle est très proche de ses frères et sœurs : l’aînée, Vanessa, a 3 ans de
plus qu’elle ; son frère, Thobie, 2 ans de plus et son petit frère, Adrian, un an de moins. Peu après la mort de
leur père, ils font ensemble un voyage en Italie. Le mois suivant, Virginia commet une tentative de suicide.
Elle souffre alors de graves troubles mentaux : elle entend les oiseaux chanter en grec. Toujours la même
année suivant la mort du père, les Stephen déménagent dans Londres pour s’installer à Bloomsbury. Virginia
publie à la fin de l’année son premier article. Son frère organise dans leur appartement de Gordon’s square
des soirées auxquelles assistent ses amis de Cambridge. Mais il meurt en 1906 d’une fièvre typhoïde, au
retour d’un voyage en Grèce. Cependant, le groupe amical qu’il a contribué à créer (le groupe de
Bloomsbury) continue de se réunir et c’est dans ce cercle que Virginia rencontre en 1911 Leonard Woolf,
administrateur colonial à Ceylan, qu’elle épouse l’année suivante (elle a alors 30 ans).
L’année qui suit son mariage (1913), Virginia, en proie à la dépression, aux hallucinations et à l’anorexie,
commet une nouvelle tentative de suicide. Elle souffre de graves troubles mentaux, qui oblige son mari à la
surveiller avec plusieurs infirmières, jusqu’en 1916. Ensuite, elle reprend une vie normale, prononce des
conférences, publie des articles dans le Time Literary Supplement. En 1917, les Woolf installent une presse à
imprimer dans leur maison de Hogarth House et commencent à s’autopublier, avant d’imprimer d’autres
écrivains, dont le poète T.S. Eliot.
1913 : The Voyage Out (La Traversée des apparences)
1919 : Night and Day (Nuit et jour)
1922 : Jacob’s Room (La Chambre de Jacob)
En 1925, V.W. publie un roman, Mrs Dalloway, et un recueil d’articles de critique littéraire : The Common
Reader.
1927 : To the Lighthouse (La Promenade au phare)
1928 : A Room for One’s Own (Une chamber à soi)
1931 : The Waves (Les Vagues)
1932 : The Common Reader : Second Series
1937 : The Years (Années)
1938 : Three Guineas (Trois Guinées)
1941 : Between the Acts (Entre les actes)
V.W. se suicide à 59 ans, le 28 mars 1941, en se noyant dans une rivière.
1
II. Contextes
1°) Le contexte historique
L’Angleterre, l’Empire britannique, la fin du XIXe et le début du XXe siècle, la première guerre mondiale,
l’entre-deux guerres, les suffragettes1 (Virginia a participé à ce mouvement en 1910), la décolonisation.
L’action du roman (une journée de juin 1923) est contemporaine de son écriture et de sa publication (19221925). Le roman constitue un tableau de Londres et de la société anglaise au lendemain de la première
guerre mondiale : la haute société (bourgeoisie fortunée d’industriels et familles aristocratiques), le système
politique anglais (la royauté, le premier ministre, le Parlement, tories (i.e. conservateurs) et travaillistes (le
mari de V.W., Leonard, a été candidat du parti travailliste aux élections de 1920 ; les Woolf assistent
régulièrement aux congrès du parti travailliste à partir de 1929)…
L’Angleterre de l’entre-deux-guerres, telle que la décrit Virginia Woolf, est au sommet de sa puissance,
mais aussi au bord d’un gouffre. V. Woolf dénonce l’aveuglement d’un pays que la victoire alliée sur
l’Allemagne a confirmé dans ses certitudes et qui, par conséquent, échoue à déchiffrer les signes avantcoureurs de sa faillite. L’Angleterre est toute-puissante mais la guerre, au lieu d’ouvrir un ordre nouveau,
n’a fait que pétrifier l’ordre ancien. V. Woolf décrit le patriotisme assez unanime de ses concitoyens, mais
dénonce aussi l’impérialisme mortifère et l’ordre patriarcal qui dominent l’Angleterre de son temps.
L’Angleterre ici condamnée est celle qui porta au pouvoir les Conservateurs de 1922 à 1924, après les
1 Le terme suffragettes désigne, en son sens strict, les militantes de la Women's Social and Political Union, une organisation créée
en 1903 pour revendiquer le droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni. Ses modes d’action, basés sur la provocation,
rompirent avec la bienséance qui dominait jusqu’alors le mouvement suffragiste britannique. Par extension, le terme est parfois
utilisé pour désigner l’ensemble des militantes pour le droit de vote des femmes dans le monde anglo-saxon. En 1918, les
Britanniques obtinrent le droit de vote à partir de 30 ans (les hommes pouvaient, eux, voter dès l'âge de 21 ans). L'égalité fut
établie dix ans plus tard, lorsque les femmes furent autorisées à voter dès 21 ans en 1928. Avant la Première Guerre mondiale, les
femmes étaient généralement considérées comme intellectuellement inférieures, voire ne pouvant pas penser par elles-mêmes. Il
paraissait donc évident qu'elles ne pouvaient prétendre aux mêmes droits que les hommes. Les affaires politiques étaient
considérées comme hors de portée de l'esprit féminin et il n'était donc pas question que les femmes puissent voter. Pourtant,
pendant le XIXe siècle, de lentes avancées dans les droits de femmes avaient été gagnées – le droit des femmes mariées de
disposer de leurs biens propres, le droit de vote dans certaines élections mineures, le droit de faire partie du conseil
d'administration d'une école. En 1876, Hubertine Auclert fonde la société Le droit des femmes qui soutient le droit de vote pour les
femmes et qui devient en 1883 Le suffrage des femmes. En 1897, Millicent Fawcett fonda l'Union nationale pour le suffrage
féminin (National Union of Women's Suffrage) pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Espérant y parvenir par des moyens
pacifiques, Fawcett donna des arguments pour convaincre les hommes, seuls à avoir le pouvoir de donner le droit de vote aux
femmes. Elle mit en évidence par exemple que les femmes devaient obéir aux lois et donc devraient avoir le droit de participer à
leur création. En 1903, Emmeline Pankhurst fonda l'Union sociale et politique féminine (Women's Social and Political Union,
WSPU) et avec ses deux filles Christabel et Sylvia ainsi qu'un groupe de femmes britanniques rapidement nommées
« suffragettes », commença une bataille plus violente pour obtenir l'égalité entre hommes et femmes. En 1905, Christabel et Annie
Kenney furent arrêtées pour avoir crié des slogans en faveur du vote féminin lors d'une réunion politique du Parti Libéral. Elles
choisirent l'incarcération au lieu de payer une amende. Ce fut le début d'une suite d'arrestations suscitant la sympathie du public
pour les suffragettes. Celles-ci se mirent à brûler des institutions symboles de la suprématie masculine qu'elles combattaient : une
église ou un terrain de golf réservé aux hommes par exemple. Des grèves de la faim suivirent dans les prisons. La police tenta de
les obliger à manger, mais cela ne les arrêtait guère. Le gouvernement répondit sans succès avec la loi dite « Chat et Souris » (Cat
and Mouse Act, officiellement The Prisoners Temporary Discharge for Ill Health Act, 1913) : quand une gréviste était trop faible,
elle était relâchée puis réincarcérée une fois sa vie hors de danger. Les suffragettes eurent ce qu'elles considérèrent comme leur
première martyre en 1913 quand Emily Davison fut tuée en tentant d'arrêter le cheval du roi George V, qui participait à un derby.
Durant la Première Guerre mondiale, une importante pénurie de main-d'œuvre masculine apparut, et les femmes durent occuper
des emplois traditionnellement masculins. Cela provoqua, dans les esprits, une remise en question sur les capacités des femmes.
La guerre causa une rupture au sein du mouvement des suffragettes. D'une part, le courant dominant représenté par le WSPU
d'Emmeline et Christabel Pankhurst appela à un "cesser-le-feu" dans leur campagne tant que durait la guerre et d'autre part, des
suffragettes plus radicales, représentées par le Women's Suffrage Federation de Sylvia Pankhurst, proche des marxistes, appelèrent
à la poursuite des hostilités. Le courant majoritaire participa avec enthousiasme aux campagnes de recrutement pour l'armée, et
mena une campagne de distribution de fleurs, symboles de couardise, dans la rue, à des hommes en âge de se battre qui ne s'étaient
pas engagés. En 1918, le Parlement du Royaume-Uni vota une loi (the Representation of the People Act 1918) accordant le droit
de vote au femmes de plus de 30 ans propriétaires terriennes ou locataires ayant un loyer annuel supérieur à 5 £ ou dont le conjoint
l'est ainsi que les diplômées d'universités britanniques. Elles obtinrent en 1928 leur statut d'électrices selon les mêmes termes que
les hommes. Le Royaume-Uni fut le huitième pays à avoir donné le droit de vote aux femmes. Le premier fut la Nouvelle-Zélande
(1893), grâce à une pionnière mondiale, Kate Sheppard, née Catherine Malcolm (Liverpool, Angleterre 1847 Christchurch,
Nouvelle-Zélande 1934). Ce fut ensuite au tour de l'Australie (1902) et de la Finlande (1906). Les États-Unis, sur le plan fédéral,
l'adoptent en 1919. En France, les femmes n'eurent ce droit qu'en 1944, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. (source :
Wikipedia)
2
cabinets de coalition de la guerre et de l’immédiat après-guerre, dans le cadre desquels ils avaient dû
partager le pouvoir avec les Libéraux. Les épreuves de la guerre ont laissé les classes moyennes et les
classes dominantes plus éprises que jamais de consensus. Le conservatisme règne et domine même les
esprits les plus rebelles : chacun souscrit à l’idéologie dynastique, au culte de l’Empire (et sa domination
coloniale sur l’Inde) et de l’armée britannique.
Mais en même temps, les mentalités sont en train de changer (comme le note Peter Walsh observant la
liberté des jeunes amoureux lors de la traversée qui le ramène d’Inde en Angleterre) : la modernité
(emblématisée par les automobiles), la mobilité, l’avènement de la société de consommation, une nouvelle
économie du désir, la libération des corps…
Au lendemain de la Grande Guerre, le Royaume-Uni et son Empire manifestent des signes de tension :
l’Inde est agitée par des velléités indépendantistes (Gandhi a été arrêté en 1922 après une campagne en
faveur de la désobéissance civile ; en 1919, l’armée anglaise se rend coupable d’un massacre de civils
indiens). Il y a également des tensions en Irlande, que n’a pas réussi à apaiser la création de l’Etat libre
d’Irlande en 1921, après deux ans de guerre civile et de lutte de l’IRA contre la Grande-Bretagne.
A l’intérieur même du pays existent des tensions sociales qui aboutiront à la grève générale en 1926 (un an
après la publication du roman). L’indifférence des clases dominantes, rendues aveugles par leur
autosatisfaction, à l’égard de la misère sociale est exprimée dans le roman par l’apparition de personnages
comme une mendiante ou des vagabonds dans St James’s Park. Elisabeth croise une manifestation de
chômeurs lors de son escapade dans Londres en bus à impériale.
Le principal drame social dénoncé par le roman est le silence et le déni qui entourent les anciens combattants
de la guerre, que la société anglaise des années 20 ne veut pas voir. La souffrance de Septimus offense le
mythe nationaliste du soldat défendant héroïquement la patrie au péril de sa vie. Le psychiatre Sir William
Bradshaw institue le déni comme méthode thérapeutique et incarne la violence sourde avec laquelle la
société traite les anciens combattants souffrant de « shell shock » (obusite).
2°) Le contexte intellectuel
Le moment 1900, Freud, Einstein, l’anticolonialisme, le féminisme, le vitalisme (Bergson), l’unanimisme2
(Jules Romains), le futurisme : culte de la vitesse, de la modernité, du paysage urbain (Marinetti, Manifeste
du futurisme, 1909), le cosmopolitisme (avec ses frères et sœurs, entre la mort de son père en 1904 et son
mariage en 1911, Virginia accomplit de nombreux voyages en France, en Italie, en Grèce, etc. ;elle va à
Bayreuth pour le festival Wagner ; pendant l’entre-deux-guerres, V.W. accomplira encore de nombreux
voyages en Europe).
Pour comprendre le climat moral qui entoure l’écriture de Mrs Dalloway, il faut se référer à l’article « La
tour penchée » (1940), qui évoque le contexte intellectuel en Angleterre au lendemain de la première guerre
mondiale : V. Woolf désigne par ce titre la situation des romanciers anglais qui produisent leur œuvre au
lendemain de la première guerre mondiale (entre 1925 et 1939). Au XIXe siècle et jusqu’en 1914, l’écrivain
anglais, issu d’une famille aisée qui a pu financer ses études dans une public school puis à l’université,
observait la vie humaine de loin, comme du haut d’une tour ; cette situation est restée globalement
inchangée après la première guerre mondiale, mais ses fondements étaient ébranlés : la séparation des
classes sociales et la stabilité de la société avaient été remises en question par les années de guerre.
Virginia Woolf rend compte de ce changement d’univers mental en abandonnant la représentation positiviste
(où le narrateur omniscient verrouille tous les aspects de ses personnages par des explications causales
empruntées au déterminisme biologique, historique, social, psychologique, etc.) au profit, notamment de la
pluralité des états de conscience et des sensations.
3°) Le contexte littéraire
Virginia Woolf s’inscrit dans une tradition anglaise de femmes écrivains, de romancières (les sœurs Brontë,
Jane Austen, George Eliot). Mais elle participe aussi à une révolution esthétique qui eut lieu dans les années
20. Son ami le critique d’art Roger Fry, est celui qui introduit Cézanne, Matisse, Picasso auprès du public
britannique lors de l’exposition « Manet et le post-impressionnisme », qui fit scandale en 1910.
2
L'unanimisme est une doctrine littéraire conçue au début du XXe siècle par Jules Romains, selon laquelle l'écrivain doit exprimer
la vie unanime et collective de l'âme des groupes humains et ne peindre l'individu que pris dans ses rapports sociaux. Romains
illustre cette doctrine par la publication de La Vie unanime en 1908, livre imprimé par les poètes du groupe de l'Abbaye.
3
Virginia Woolf est une représentante de l’écriture moderniste, aux côtés de James Joyce et de William
Faulkner (dans Le Bruit et la fureur ou Tandis que j’agonise). Ulysse de Joyce (publié en 1922, tandis que
Mrs Dalloway est en gestation), qui resserre toute l’action du roman sur une journée, est son principal
modèle.
Elle fut au contact quotidien de la production littéraire de son temps, en sa qualité de collaboratrice régulière
du Time Literary Supplement et d’éditrice : en 1917, elle a fondé avec son mari, Leonard Woolf, la Hogart
Press, qui publia T.S. Eliot, Katherine Mansfield, mais aussi la première traduction des œuvres de Freud en
Angleterre.
Virginia Woolf a conscience d’appartenir à une nouvelle génération de romanciers (dont James Joyce),
qu’elle appelle « les géorgiens », pour les opposer aux « édouardiens » – ces termes se référant à la passation
de pouvoir entre Edouard VII et Georges V en 1910. La nouvelle génération se caractérise par le rejet des
formes romanesques de la fin du XIXe siècle : le réalisme, le naturalisme.
Voir les articles « Le roman moderne » (1919) et « Mr Bennett et Mrs Brown » (1924). [Photocopier les
extraits dans Foliothèque, p. 201-208.]
Mrs Dalloway représente l’invention d’une nouvelle manière de raconter une histoire, d’écrire un roman.
Virginia Woolf accomplit une véritable révolution copernicienne du point de vue sur la réalité : elle ne
prétend pas montrer une réalité extérieure et objective, saisie à travers le filtre d’une vision du monde (telle
que le positivisme pour le narrateur du roman réaliste) ; mais la réalité vue à chaque fois à travers une
conscience subjective, qui ne prétend pas la connaître telle qu’elle est, mais en donner sa propre vision.
Cette nouvelle perspective s’illustre particulièrement dans la manière dont sont vus les personnages dans le
roman : non pas catégorisés une fois pour toutes, assimilés à un type, mais vus tantôt par l’un, tantôt par
l’autre, avec des déformations subjectives dues à l’amour, à la haine, à la jalousie, etc.
III. Présentation du livre
1°) La genèse de l’œuvre
Lorsque Virginia Woolf s’engage dans la rédaction de ce qui allait devenir Mrs Dalloway, à l’automne de
1922 (elle a alors 40 ans), elle est l’auteur de trois romans restés confidentiels : La Traversée des
apparences (1925), Nuit et jour (1917) et La Chambre de Jacob (1922), ainsi que de nouvelles. Ses trois
romans témoignent d’une personnalité littéraire en formation, qui essaye de s’émanciper des schémas du
roman réaliste et psychologique du XIXe siècle. La Chambre de Jacob est ainsi constitué de saynètes à peine
enchaînées, que seule relie entre elles la présence du personnage éponyme (inspiré de son frère Thoby, mort
en 1906), que l’on suit de sa naissance à sa mort pendant la première guerre mondiale.
Sitôt ce roman terminé, dès juin 1922, elle travaille à une nouvelle, « Mrs Dalloway dans Bond Street », qui
sera publiée en revue en juillet 1923, et où elle tente de parvenir à la synthèse entre « faits et vision ». Cette
nouvelle est aussi un portrait de la haute société : Virginia Woolf y suit pas à pas, dans les rues de Londres,
l’un des personnages secondaires de son premier roman, déjà appelé Clarissa Dalloway, dame de la bonne
société, futile, mais dont le courant de conscience porte le lecteur dans les rues d’une capitale animée,
moderne. Cette nouvelle fournira le début du roman. On y trouve déjà la tension féconde entre le temps
privé et le temps officiel qui sous-tend Mrs Dalloway. Clarissa se récite déjà le vers extrait de Cymbeline de
Shakespeare : « Ne crains plus la chaleur du soleil », qui accompagnera dans le roman la méditation sur la
mort et la fugacité des émotions.
D’après le manuscrit du roman, on voit que Virginia Woolf a hésité entre plusieurs titres : elle a pensé
d’abord à « The Life of a Lady » (« La vie d’une dame » ou « d’une femme ») ou « A Lady of Fashion »
(« Une femme du monde ») ; puis le roman en gestation s’est longtemps appelé Les Heures. Finalement, le
choix d’intituler le roman d’après le nom de sa principale protagoniste montre combien l’auteure a
approfondi le portrait de son héroïne, s’éloignant de ce que représentait celle-ci dans son premier roman et
dans la nouvelle.
Après « Mrs Dalloway dans Bond Street », Virginia Woolf a travaillé à une autre nouvelle : « Le Premier
Ministre ». (Elle a même envisagé de bâtir, en reliant entre elles différentes nouvelles, un roman
expérimental qu’elle aurait intitulé « At home » (Chez soi) ou « The Party » (La réception). « Le Premier
Ministre », qui sera incorporé à la séquence inaugurale du roman, décrit la réaction des passants au passage
de la voiture du Premier Ministre. Septimus Smith fait son apparition dans cette nouvelle : le personnage,
conscient qu’il a quitté la société des hommes, qu’il n’est plus capable de commerce avec ses congénères,
4
envisage d’assassiner le Premier Ministre, avant de se donner la mort. Virginia Woolf commence
d’apercevoir la structure duelle qui sera celle de son roman à venir, faisant cohabiter la folie et la raison.
Mais la structure en miroir de la nouvelle ne s’est pas imposée tout de suite à la romancière. Dans
l’introduction à l’édition américaine de Mrs Dalloway en 1928, Virginia Woolf explique que son héroïne
devait initialement se suicider ou mourir à la fin de sa réception.
2°) Originalité du projet
Le projet esthétique qui sous-tend le chef-d’œuvre de 1925 n’est rien de moins que de révolutionner
l’écriture du roman en modifiant les invariants structuraux du genre tel qu’il s’est imposé aux XVIIIe et XIXe
siècles. Le coup de force de Virginia Woolf consiste à faire tenir un roman d’apprentissage dans le récit
d’une seule journée. En effet, d’une part la romancière s’impose la contrainte d’unités de lieu et de temps
radicales : une journée de juin 1923 dans une petite portion du centre de Londres (le quartier historique de
Westminster, St James’s Park, Bond Street, Regent’s Street, Regent’s Park et l’ouest de Bloomsbury). Mais
d’autre part, elle se propose de suivre l’évolution psychologique de ses personnages de leur jeunesse à l’âge
adulte.
Pour réussir cette gageure, il lui a fallu inventer un mode d’écriture qui ménage une ouverture au passé dans
les courants de conscience arrimés au présent : un dévoilement progressif ménagé par des retours en arrière
creusant peu à peu le passé et ramenant en surface des portions de souvenirs, d’expérience. C’est ce que
Virginia Woolf appelle son « procédé de sape », qu’elle a mis longtemps à mettre au point : « Il m’a fallu
une année de tâtonnement pour découvrir ce que j’appelle mon procédé de sape, qui me permet de raconter
le passé par fragments, quand j’en ai besoin. C’est là ma plus importante découverte jusqu’ici […] »
(Journal d’un écrivain). Cette technique aboutit à un montage en parallèle du présent et du passé des
personnages, au gré des associations mentales que provoque le choc des sensations dans le présent. D’où une
nouvelle manière de nouer une intrigue : il y a certes une trame événementielle et même des éléments
dramatiques (Clarissa retrouve son amour de jeunesse, Peter Walsh et se souvient de leur rupture tandis que
lui s’interroge douloureusement sur son avenir ; un ancien combattant de la guerre se suicide), mais
l’essentiel de l’intrigue consiste en l’intrication des lignes de vie des protagonistes telle que le texte
lentement la révèle.
Virginia Woolf a réussi à concilier la fluidité et la forme vaporeuse qu’impose le principe du courant de
conscience avec une structure très nette et englobante, fournie par la préparation de la réception du soir : les
destinées des différents personnages, et leurs points de vue respectifs, d’abord présentés de manière
concomitante tout au long du récit, où ils cohabitent, convergent au cours de la soirée. Alors, les fantômes
du passé réapparaissent : Peter Walsh, Sally Seton, la tante de Clarissa, la vieille Miss Parry, et surtout Sir
William Bradshaw, le psychiatre brièvement en contact avec Septimus, qui apprend à Clarissa qu’un de ses
jeunes patients vient de se suicider. Cette rencontre, par delà la mort, entre Septimus est Clarissa, est le point
de fuite du roman, qui est tout entier tendu vers cette convergence ultime, justifiant, à rebours, la circulation
qui a mené le lecteur d’une conscience à l’autre et du présent au passé.
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