Le parfum, c`est comme les couleurs, la musique ou la bonne chère!

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Le parfum, c`est comme les couleurs, la musique ou la bonne chère!
Reportage
Le parfum, c’est comme les couleurs, la musique
ou la bonne chère!
[email protected] s’est entretenu avec deux des plus grands experts au monde
en matière de parfum. Des entretiens qui ont porté sur l’élaboration et
la production de parfums ainsi que sur l’apprentissage du métier de
parfumeur.
B
eat Studinger à propos du
phénomène parfum:
Monsieur Studinger, qu’évoque
au juste le parfum chez vous
à titre personnel? Des souvenirs d’enfance? Un sentiment
de bien-être? Un lien avec la
nature?
Beat Studinger: Les souvenirs olfactifs de mon enfance
sont de nature culinaire et
liés à la cuisine de ma grandmère ou au restaurant de mes
parents. L’odorat et le goût
sont deux sens extrêmement
proches. Aujourd’hui, le parfum est pour moi une passion qui m’accompagne du matin jusqu’au soir. La nature est
la meilleure «cuisine à parfums» que l’on puisse imaginer. J’adore par exemple
l’odeur des pins, des figuiers
ou du jasmin l’été.
Monsieur Studinger, dans quelle mesure le parfum influencet-il notre société?
Studinger: Les parfums sont
omniprésents aujourd’hui. Je
pense aux eaux aromatisées
mais aussi à la bonne odeur
de frais du linge à la sortie de
la machine, grâce à l’action
des lessives et autres adoucissants. Ou encore à la délicieuse odeur qui règne dans la salle de bain après une douche ou
après s’être lavé les cheveux.
Les parfums jouent un rôle essentiel dans le bien-être des
gens.
me un vêtement ou un accessoire. C’est quelque chose de
très personnel. Je ne sors jamais de chez moi sans m’être
parfumé. Mon parfum est généralement discret, frais et élégant. Je pense à Eau d’Orange
Verte.
Quel investissement humain
représente le développement
d’un nouveau parfum?
Quelle importance accorder au
parfum? A-t-on tendance à surestimer le plaisir de «sentir bon»?
Studinger: Le travail de développement nécessaire est parfois énorme. Nous avons des
projets qui courent sur un an.
Il faut procéder à différents
tests auprès d’experts et de
consommateurs, parfois dans
plusieurs pays, voire sur plusieurs continents. Au départ,
l’équipe se compose généralement de plusieurs parfumeurs.
Studinger: Le parfum est com-
98% des nouveaux parfums dé-
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veloppés n’arrivent jamais sur
le marché. Est-ce que le risque
financier peut encore être maîtrisé, est-il tout bonnement calculable et peut-il être considéré comme raisonnable?
Studinger: Nous avons la chance d’avoir de nombreuses cordes à notre arc. Nous opérons
sur tous les marchés importants et nous comptons parmi
nos clients des leaders de marché mondiaux, régionaux ou locaux. Notre objectif est de réaliser, dans nos projets, une
marge bénéficiaire qui nous
permette de croître. Le risque
est donc mesurable et bien
réparti.
Comment définiriez-vous le
succès?
Studinger: Le succès de nos
clients est aussi notre succès. Nous voulons développer
des parfums qui renforcent les
marques de nos clients et contribuer au succès durable de
leurs produits sur le marché.
Pour ce faire, nous devons toujours donner le meilleur de
nous-mêmes, parce que la concurrence est très forte.
Quel rôle joue l’expérience?
Studinger: L’expérience est
d’une importance essentielle dans le développement de
parfums. Et je ne parle pas
seulement d’expertise technique, il faut aussi bien comprendre les consommateurs.
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De manière générale, où situez- Comment choisissez-vous un
vous le rapport entre la routine nouveau parfum? Est-ce une
et le risque dans votre branche? question d’intuition au final?
Une question d’expérience?
Studinger: Le danger est de Ou le résultat de formules
prendre trop de peu de risques mathématiques?
durant le processus de création. Et pour nous, prendre trop Studinger: Normalement, la dépeu de risques, cela revient à cision repose sur des données
créer des parfums qui ressem- consommateurs mais aussi sur
blent trop à des produits à suc- une conviction, que j’appellerai
cès existants. En tant que par- le «flair» du parfumeur et de
fumeurs créatifs, nous voulons l’équipe de projet.
proposer de nouveaux accents
olfactifs qui permettront à nos Combien de personnes travailclients de lancer de nouvelles lent sur le développement d’un
tendances. Mais, du coup, le nouveau parfum?
risque est bien sûr plus grand
que le parfum soit rejeté par les Studinger: Si l’on tient compte
consommateurs lors des tests de l’ensemble de l’équipe, cela
de marché. Malheureusement, peut aller jusqu’à 20 personle consommateur n’est pas tou- nes. Le développement d’un
jours ouvert à la nouveauté.
parfum, c’est avant tout un travail d’équipe.
Quel rôle jouent les senteurs et
le parfum dans notre vie?
Pouvez-vous «sentir» si un nouveau parfum va marcher?
Studinger: Le parfum, c’est
comme les couleurs, la mu- Studinger: Oui, nous pouvons
sique ou la bonne chère. Le dire si un parfum est ou non
parfum est essentiel au bien- bien accepté. Le succès d’un
être des gens.
parfum ne dépend toutefois
pas uniquement de sa senteur.
Les femmes n’ont-elles pas une Le «mix» joue un rôle capital.
plus grande affinité avec le parfum que les hommes?
Qu’est-ce qui influe le plus sur
le succès d’un nouveau parStudinger: Cela dépend. Je fum? Est-ce réellement la fracrois que c’est comme avec la grance? Ou est-ce l’emballage?
mode. Je connais des hommes
qui sont extrêmement attentifs Studinger: Nous disons touà la mode. Fondamentalement, jours que le Parfum est le cinvous n’avez peut-être pas tort quième «P» du mix marketing,
mais il semble que les choses avec le product (produit), price (prix), place (distribution)
soient en train de changer.
et promotion (communication).
Plus le mix est abouti et harmonieux – parfum compris – plus
le produit aura du succès. C’est
surtout important pour les produits où la fragrance joue un
rôle clé. Songeons aux eaux de
parfum, aux déodorants ou aux
gels douche.
Qu’est-ce qui distingue un parfum exclusif (cher) d’un parfum
«ordinaire»?
tifique, poète et chimiste. Selon les supports pour lesquels
Dans quelle mesure votre en- nous recherchons des parfufance passée à Grasse, réfé- meurs (fonctionnels ou Fine
rence mondiale du parfum, a- Fragrance), nous allons privilét-elle conditionné votre travail gier l’un ou l’autre.
chez Givaudan?
Quelles sont les exigences,
Guichard: C’est le métier de ma les fluctuations sont-elles
famille et de ma ville et j’y ai importantes?
appris mon métier. Mais désormais, j’ai vécu plus de temps à Guichard: Il faut de la créativité, de l’ouverture d’esprit, de la
Paris qu’à Grasse.
curiosité et de la persévérance.
Vous avez appris le métier à
Londres et à Paris. Quand et De quels professeurs, lopourquoi avez-vous décidé caux et appareils/matériels
d'entrer chez Givaudan?
disposez-vous?
métier, une vocation.
Studinger: Il y a des différences
de qualité dans la parfumerie.
Cela dépend en grande partie
des matières premières utilisées dans la recette et cet aspect-là dépend à son tour du
montant investi ou du budget Guichard: J’ai appris mon méque nous accorde le client.
tier à Grasse, à Londres et à Paris. A l’époque, je suis rentré
Aujourd’hui, Givaudan mise chez Roure, qui était «La Mecaussi beaucoup sur la tendance que du parfum» et qui a ensuite
«santé». Dans quelle mesure fusionné avec Givaudan.
est-ce que cela influence votre travail?
Monsieur Guichard, comment
êtes-vous devenu directeur de
Studinger: C’est très important cette école de parfumerie de
pour nous. Nous devons com- grande renommée?
prendre ce que cela représente pour le parfum et comment Guichard: Après avoir été parle consommateur réagit à un tel fumeur pendant 30 ans, Givauproduit. Et le résultat peut être dan a pensé qu’il était temps
très différent selon la catégorie de transmettre mon expertise
ou la situation géographique. et de prendre la direction de
C’est un grand défi pour nous. l’école.
Jean Guichard à propos de
l’Ecole de parfumerie:
Guichard: Des professionnels
de Givaudan, d’anciens élèves, des intervenants extérieurs. Nous avons nos propres
locaux, qui comprennent salles
d’études, salles de conférence
et laboratoires.
Comment se présente le programme de la journée / l’horaire
de votre école?
Guichard:
Cela
dépend de l’avancement de
l’apprentissage mais il s’agit
d’olfaction à 95%; la plage horaire de travail est la même que
celle des autres employés de
Givaudan France.
Combien d’élèves compte votre
école? Quels critères doivent- Quelle importance accordezvous au thème de l’écologie /
ils remplir pour être admis?
Et que représente le parde la durabilité?
fum pour vous personnelle- Guichard: Nous avons huit élèment, Monsieur Guichard? ves répartis sur 4 années de Guichard:
Beaucoup
formation. Un parfumeur doit d’importance car c’est une idée
Jean Guichard: C’est un art, un être à la fois artiste et scien- maîtresse de notre époque.
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Givaudan achète de nombreuses matières premières dans
les pays émergents. Vos élèves connaissent-ils bien ces
régions?
consommateurs et de s’adapter
aux nouvelles technologies liées à notre activité.
Dans quelle mesure votre établissement remplit-il la fonction
Guichard: Actuellement, la ma- classique de toute université, à
jorité de nos élèves est issue de savoir combiner enseignement
ces régions (Brésil, Asie, etc.). et recherche? Et est-ce que vous
pratiquez encore vous-même la
Quel diplôme vos élèves ob- recherche?
tiennent-ils et que peuvent-ils en faire sur le plan Guichard: Nous remplissons
professionnel?
cette fonction en communiquant notre savoir aux élèves
Guichard: Il n’y a pas de diplô- et en leur laissant le temps de
me ou plutôt le diplôme est de chercher. Je devrais faire de la
recherche moi-même mais je le
devenir parfumeur Givaudan.
fais très peu, prétextant le manL’école d’Argenteuil est au top que de temps.
depuis dix ans. En quoi l’école,
les professeurs et les élèves Si vous n’étiez pas parfumeur,
ont-ils changé durant cette qu’aimeriez-vous être?
période?
Guichard: J’aurais aimé cultiGuichard: Les besoins chan- ver des fleurs à parfum… et je
gent avec le développement le fais.
des «consumer products» et
le développement de l’Asie et
du Brésil. Il nous a fallu nous
adapter.
Aujourd’hui, Givaudan mise
aussi beaucoup sur la tendance
«santé» qui existe chez les consommateurs. Votre école s’y
adapte-t-elle et comment?
Guichard: Les élèves recourent
à des formations assurées par
les responsables RAPS (regulatory affairs professionals society) et le département Technologie. Ceci afin d’être à jour et de
bien suivre les législations en
vigueur, en vue de protéger les
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