N° 737 - Page d`accueil

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N° 737 - Page d`accueil
736 OK ChineOK
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Débat Un capitalisme sans bourgeoisie ?
TURQUIE – EUROPE
Mariage de raison
CUBA Des Yankees en exil
www.courrierinternational.com
N° 737 du 16 au 22 décembre 2004 - 3
€
Le rêve
chinois
Devenir une superpuissance
AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 €
AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN
DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,75 $US
G-B : 2,50 £ - GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 €
JAPON : 700 Y - LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH
PORTUGAL CONT. : 3,20 € - SUISSE : 5,80 FS - TUNISIE : 2,600 DTU
M 03183 - 737 - F: 3,00 E
3:HIKNLI=XUXUU[:[email protected]@[email protected]@a;
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s o m m a i re
●
E N Q U Ê T E S E T R E P O R TA G E S
e n c o u ve r t u re
●
LE
RÊVE
CHINOIS
Devenir une superpuissance mondiale
NG han Guan/AP/Sipa
“Usine” du monde, future organisatrice des Jeux
olympiques, la Chine a désormais des ambitions
politiques. En conquérant les marchés, elle acquiert
une influence grandissante. Puissance régionale, elle se
voit déjà puissance mondiale. Dans ses choix
diplomatiques, Pékin donne la priorité à la stabilité de
ses relations avec Washington.
pp. 46 à 52
Pékin, mars 2004. Ouverture de la session annuelle de la Conférence
politique consultative du Peuple chinois (CPCPC).
en perpétuelle révolte A 81 ans, le grand réalisateur
sénégalais reste un révolutionnaire dans l’âme. Son
dernier film s’attaque à la pratique de l’excision et à
la lâcheté des sociétés qui perpétuent cette tradition.
Portrait d’un éternel jeune homme en colère.
Guillemot. Cette semaine : “Ousmane Sembène, le père du cinéma
africain”, avec Pierre Cherruau, de CI, et Catherine Ruelle, productrice
de l’émission “Actualité du cinéma” sur RFI. Cette émission sera
diffusée sur 89 FM le dimanche 19 décembre 2004 à 14 h 40 et lundi
20 décembre à 16 h 10 puis disponible sur <www.rfi.fr>.
6 ■ les sources de cette semaine
8 ■ l’éditorial Rivalité asymétrique,
56 ■ enquête Ces Américains réfugiés à Cuba
Ce sont des militants révolutionnaires ou des droits
communs. Retourner aux Etats-Unis signifierait pour
eux la prison à perpétuité ou la peine capitale. Leur
principale crainte : la fin du régime castriste.
par Philippe Thureau-Dangin
8 ■ l’invité Alexandre Goltz, Ejenedelny Journal,
Moscou
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■
54 ■ culture Ousmane Sembène, le Dakarois
Sur RFI Retrouvez l’émission “Retour sur info”, animé par Hervé
RUBRIQUES
8
11
11
69
69
46 ■ en couverture Le rêve chinois Devenue
l’“usine” du monde, la Chine prend son essor dans
la sphère économique. Puissance régionale, elle se
voit déjà puissance mondiale. Pour cela, elle avance
méthodiquement ses pions en Asie centrale et en
Asie du Sud-Est. Elle recherche la coopération avec
les grands voisins que sont la Russie et l’Inde. Et elle
parie sur ses convergences d’intérêts avec les EtatsUnis.
58 ■ enquête Moscou répudie ses années
le dessin de la semaine
à l’affiche
ils et elles ont dit
le livre Dors ! d’Annelies Verbeke
épices et saveurs
1970 Tous les grands bâtiments modernistes érigés
dans la capitale russe pendant les années 1970 sont
peu à peu détruits. Pourquoi priver les Moscovites
d’un pan aussi emblématique de leur patrimoine ?
Italie : tempête dans un pot de pesto
70 ■ voyage Vent léger sur Parme
74 ■ insolites A court d’idées pour Noël ? Offrez…
Parme par Enrique Vila-Matas
p. 70
60 ■ débat La bourgeoisie, une force de
transformation qui s’épuise La disparition de la
classe sociale dominante des deux derniers siècles
n’est pas forcément une bonne nouvelle. Car elle
laisse le capitalisme sans garde-fou éthique. Une
analyse venue d’Italie.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
13 ■ france
INTELLIGENCES
Derrière les barreaux, l’islam
prospère M É D I A Le charme décalé du “Monde” D I P L O M AT I E
La nouvelle idylle franco-espagnole
SOCIÉTÉ
19 ■ europe D O S S I E R T U R Q U I E : entre suspicion
et adhésion • L’aboutissement logique d’une longue
histoire • Les Turcs n’ont pas attendu l’Europe pour
changer • La question kurde ne doit pas être une
condition préalable • Le “non, mais” des Arméniens
ALLEMAGNE Des immigrés aimés et honnis ITALIE De la Mafia
à Berlusconi R O U M A N I E Avec Basescu, le futur a enfin
commencé ! U K R A I N E Les trois conseils de la pasionaria
de Kiev
62 ■ économie M A R K E T I N G Après le bio et
l’équitable, voici le café durable S O C I A L Wal-Mar t trouve
enfin des syndicalistes à son goût ■ la vie en boîte
Joyeuses fêtes quand même ! I N D U S T R I E L’industrie
européenne du jouet lutte pour sa survie
66 ■ sciences SANTÉ Un compte en banque plein de
cellules souches
67 ■ écologie MICROBIOLOGIE Super-Conan, le microbe
qui mange les déchets radioactifs
Le père du cinéma africain
p. 54
68 ■ multimédia
JEUX
Des trolls, des mariages
virtuels… et une vraie guerre
27 ■ amériques ÉTATS - UNIS Les démocrates sontils capables de se battre ? ÉTATS - UNIS Cinquante-cinq ans
de prison pour port d’armes BOLIVIE Un pouvoir tout neuf
pour les Indiens C O L O M B I E Le chef des paramilitaires
dépose les armes
33 ■ asie AFGHANISTAN Un pays en pleine déconstruction
PA K I S TA N - I N D E Les missiles comme armes diplomatiques
LAOS Un pont sur le Mékong pour booster l’économie ÎLES
SALOMON Quand Internet arrive au village
36 ■ moyen-orient
Les sunnites de
Falloudjah n’iront pas voter le 30 janvier SYRIE - ISRAËL Un
climat de légère détente sur le Golan ARABIE SAOUDITE Qu’estce qu’on s’ennuie, à Djeddah !
IRAK
LA SEMAINE PROCHAINE
Ralentissez !
dossier
Le temps du “slow”
42 ■ afrique CÔTE - D ’ IVOIRE Comment les Etats-Unis
voir
ont lâché Gbagbo LIBYE Kadhafi et l’esprit des lois MAROC
Avec les prisonniers de guerre du Front Polisario
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
5
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
page 8
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l e s s o u rc e s
●
CETTE SEMAINE DANS COURRIER INTERNATIONAL
ARABNEWS 50 000 exemplaires, Arabie
Saoudite, quotidien. Principal titre en anglais
du royaume, il est ouvert à l’Occident. Ainsi,
il peut publier des éditoriaux repris des
grands titres de la presse américaine. Fondé
en 1975, il sert aujourd’hui de tribune aux
milieux libéraux réformateurs, y compris
ceux de la diaspora installée à Londres
et aux Etats-Unis.
ASIA TIMES ONLINE <http://www.atimes.com>.
Lancé début 1999 de Hong Kong
et de Bangkok, ce journal en ligne, “fait par
des Asiatiques pour des Asiatiques”, dispose
de correspondants dans toutes les capitales
de la région. L’édition papier de l’Asia Times
éditée à Bangkok s’est arrêtée en juillet 1997.
THE ATLANTIC MONTHLY 500 000 ex., Etats-Unis,
mensuel. Grandes enquêtes, analyses
au long cours, nouvelles signées des
meilleurs écrivains et critiques de livres…
Rien n’échappe à ce magazine chic,
publié à Boston, qui est certes classique
dans la forme (il est né en 1857),
mais toujours pertinent sur le fond.
est élégant dans la forme, sérieux, clair
et offensif sur le fond.
L’ESPRESSO 430 000 ex., Italie, quotidien.
Fondé en 1955 par Eugenio Scalfari, qui
créera ensuite La Repubblica, le titre s’est vite
imposé comme le grand hebdomadaire du
centre gauche. Comme La Repubblica, il
appartient à l’industriel piémontais Carlo De
Benedetti. Il mène une lutte acharnée contre
la politique de Silvio Berlusconi.
EVENIMENTUL ZILEI Plus de 229 000 ex.,
Roumanie, quotidien. Fondé en 1992,
“L’événement du jour” se veut le journal
d’opposition au plus fort tirage de tout le
pays. Apprécié pour ses positions pertinentes
et parfois impertinentes, il dispose
aujourd’hui d’un site Internet.
FOCUS 560 000 ex., Allemagne,
hebdomadaire. Lancé en 1993
par le puissant groupe de presse Burda, ce
newsmagazine “moderne” avec ses articles
courts et son infographie envahissante
est un grand succès. C’est aussi le premier
concurrent sérieux pour le Spiegel, qui avait
régné seul pendant plus de quarante ans.
BANGKOK POST 55 000 ex.,Thaïlande,
quotidien. Fondé en 1946, ce journal
indépendant, en anglais, réalisé
par une équipe internationale, s’adresse
à l’élite urbaine et aux expatriés.
BERLINGSKE TIDENDE
152 000 ex.,
Danemark, quotidien.
“Les Nouvelles de
M. Berlin” parurent
pour la première fois
en 1749 ! Le journal
appartient à la maison
Berlingske Officin,
qui publie aussi le
quotidien du soir B.T.
et l’hebdomadaire
Weekendavisen. Berlingske Tidende se situe
au centre droit.
THE GUARDIAN 400 000 ex., Royaume-Uni,
quotidien. Le Manchester Guardian and
Evening News a été fondé en 1921. Ayant
quitté le nord de l’Angleterre pour Londres,
The Guardian est une des institutions du
journalisme britannique. Au programme
depuis l’origine : l’indépendance,
la qualité et la gauche.
GUOJI ZHANWANG (World Outlook) 50 000 ex.,
Chine, bihebdomadaire. Publié par le Centre
de recherches sur les questions
internationales de Shanghai, ce magazine,
créé en 1987, a reçu la bénédiction des
instances les plus autorisées en la matière.
Il traite des questions de stratégie et de
défense.
AL HAYAT 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à
Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute
le journal de référence de la diaspora
arabe et la tribune préférée des intellectuels
de gauche ou des libéraux arabes
qui veulent s’adresser à un large public.
BIRGUN 30 000 ex.,Turquie, quotidien. “Un
Jour” a été lancé en 2004 grâce à des fonds
réunis par un groupe d’intellectuels turcs.
Situé clairement à gauche, le titre est proche
de la sensibilité des Verts européens.
DAGENS NYHETER 361 000 ex., Suède,
quotidien. Fondé en 1864, c’est le grand
quotidien libéral du matin. Sa page 4 est
célèbre pour véhiculer les grands débats
d’actualité. “Les Nouvelles du jour”
appartient au groupe Bonnier, le plus grand
éditeur et propriétaire de journaux en Suède.
THE DAILY TELEGRAPH
933 000 ex.,
Royaume-Uni,
quotidien. Fondé en
1855, c’est le grand
journal conservateur
de référence de la
presse de qualité. Sa
maquette a été
entièrement
renouvelée en 2003.
C’est sa pugnacité
et ses partis pris qui font son succès, à droite
de l’échiquier politique.
THE INDEPENDENT 216 500 ex., Royaume-Uni,
quotidien. Créé en 1986, ce journal s’est fait
une belle place dans le paysage médiatique.
Racheté en 1998 par le patron de presse
irlandais Tony O’Reilly, il reste néanmoins
farouchement indépendant et se démarque
par son engagement pro-européen, ses
positions libertaires sur des problèmes de
société et son illustration photographique.
INTERNATIONAL HERALD
TRIBUNE 245 000 ex.,
France, quotidien.
Edité depuis 1887,
naguère détenu par le
NewYork Times et le
Washington Post,
ce quotidien imprimé
dans 24 villes du
monde et lu dans
180 pays n’appartient
plus qu’au NewYork
Times depuis janvier 2003. Ce faisant, il ne
serait plus qu’une édition internationale du
journal new-yorkais s’il ne continuait à publier
aussi les articles de la rédaction parisienne.
DENG 15 000 ex., Belgique, mensuel. Apparu
d’abord sous le titre MAO, ce magazine
flamand (devenu DENG) d’un ton
volontairement provocateur traite
principalement de la politique flamande,
de l’humour et de la culture.
JINGJI GUANCHA BAO 100 000 ex., Chine,
hebdomadaire. Cet “Observateur
économique” se donne pour but de suivre
l’actualité pour un lectorat doté d’un sens
critique. Par sa volonté de participer à la
réflexion des hommes qui font le dynamisme
de l’économie chinoise, en proposant une
ligne éditoriale “critique et rationnelle”,
il se pose en concurrent des journaux les
plus avancés du sud de la Chine.
EJENEDELNY JOURNAL Russie, hebdomadaire.
“L’Hebdomadaire” espère supplanter
rapidement ses concurrents. Né en
novembre 2001 de la volonté de l’ancien
rédacteur en chef d’Itogui, démissionné
de son poste sept mois plus tôt à la suite
d’une reprise en main du journal, le titre
Offre spéciale
d’abonnement
Bulletin à retourner
sans affranchir à :
KOMMERSANT-VLAST 73 000 ex., Russie,
EL PAÍS 440 000 ex. (777 000 ex. le
hebdomadaire. Vlast, “Le Pouvoir”, lancé en
1997, est l’hebdomadaire phare du groupe
Kommersant. Ce magazine vise un public de
“décideurs” – chefs d’entreprise, “nouveaux
Russes”… – avec des informations
et des analyses spécifiques, mais publie aussi
de bons reportages sur divers sujets et offre
de nombreuses photos de grande qualité.
dimanche), Espagne, quotidien. Né en
mai 1976, six mois après la mort de Franco,
“Le Pays” est une institution en Espagne.
Il est le plus vendu des quotidiens
d’information générale et s’est imposé
comme l’un des vingt meilleurs journaux
du monde. Il appartient au groupe
de communication PRISA.
KYIV POST 20 000 ex., Ukraine, hebdomadaire.
RADIKAL 65 000 ex.,Turquie, quotidien.
Paraît en ukrainien et en anglais, dispose
d’un site Internet très actif, qui touche
un lectorat composé “d’hommes d’affaires
et de touristes d’Ukraine et de l’étranger”.
Lancé par le groupe Milliyet en 1996
pour devenir le quotidien des intellectuels.
Certains l’appellent “Cumhuriyet light”,
en référence au grand journal kémaliste
qu’il veut concurrencer.
MILLIYET 360 000 ex.,Turquie, quotidien.
“Nationalité”, fondé en 1950, se veut un
journal sérieux, mais publie parfois des
photos alléchantes, comme son petit frère
Radikal. Appartenant au puissant groupe
de presse Dogan Medya, il se situe au centre
et revient de loin : en 1979, son rédacteur
en chef a été assassiné par Ali Agca, l’homme
qui a tiré sur le pape.
EL MUNDO 286 000 ex., Espagne, quotidien.
21 SHIJI JINGJI BAODAO 380 000 ex., Chine,
“Le Monde” a été lancé en 1989 par Pedro
J. Ramírez et d’autres anciens de Diario 16.
Pedro Jota, comme on appelle familièrement
le directeur d’El Mundo, a toujours
revendiqué le modèle du journalisme
d’investigation à l’américaine bien qu’il ait
tendance à privilégier le sensationnalisme
au sérieux des informations.
quotidien. Créé comme son nom l’indique
au début du XXIe siècle, le “Reporter
économique du XXIe siècle” s’est vite hissé
à la troisième place des quotidiens
économiques chinois. Publié par le groupe
Nanfang Ribao, dépendant du Comité
du Parti de la province du Guangdong,
il se distingue par son dynamisme
et son sens critique.
Jour” a été fondé en 1933. Au fil des ans, il
est devenu le quotidien libanais de référence.
Modéré et libéral, il est lu par l’intelligentsia
libanaise.
THE NATION 25 000 ex., Pakistan, quotidien.
C’est le principal quotidien de langue
anglaise de Lahore, capitale culturelle du
Pakistan. La rubrique Opinion est célèbre.
Le titre est accompagné d’un supplément
culturel quotidien, The Nation Plus.
NEWSWEEK 3 000 000 ex., Etats-Unis,
hebdomadaire. Le regard des Etats-Unis
sur le monde. Avec sa diffusion totale
de 4 millions d’exemplaires à l’international,
le rapide et professionnel Newsweek utilise
l’actualité pour révéler les tendances
du monde contemporain.
THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex.
(1 700 000 le dimanche), Etats-Unis,
quotidien. Avec 1 000 journalistes,
29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix
Pulitzer, le NewYork Times est de loin le
premier quotidien du pays, dans lequel
on peut lire “all the news that’s fit to print”
(toute l’information digne d’être publiée).
Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin
Assistante Dalila Bounekta (16 16)
Rédacteurs en chef Sophie Gherardi (16 24), Bernard Kapp (16 98)
Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (édition, 16 54)
Chef des informations Claude Leblanc (16 43)
Rédacteur en chef Internet Marco Schütz (16 30)
Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25)
Directrice artistique Sophie-Anne Delhomme (16 31)
Europe de l’Ouest Anthony Bellanger (chef de service, Royaume-Uni, Portugal,
16 59), Gian-Paolo Accardo (Italie, 16 08), Isabelle Lauze (Espagne, 16 54),
Danièle Renon (chef de rubrique, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22),
Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Guy de Faramond
(Suède), Philippe Jacqué (Irlande), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Rasmus
Egelund (Danemark, Norvège), Mehmet Koksal (Belgique), Laurent Sierro (Suisse)
France Pascale Boyen (chef de rubrique, 16 47), Eric Maurice (16 03) Europe
de l’Est Miklos Matyassy (chef de service, Hongrie, 16 57), Laurence Habay
(chef de rubrique, Russie, ex-URSS, 16 79), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16
74), Sophie Chergui (Etats baltes),Andrea Culcea (Roumanie, Moldavie), Kamélia
Konaktchiéva (Bulgarie), Larissa Kotelevets (Ukraine), Marko Kravos (Slovénie),
Ilda Mara (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Zbynek Sebor (Tchéquie,
Slovaquie), Marija Filipovic (Serbie-et-Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine),
Iouri Tkatchev (Russie) Amériques Jacques Froment (chef de service, Etats-Unis,
Canada, 16 32), Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine, 16
76), Eric Maurice (Etats-Unis, Canada, 16 03), Marianne Niosi (Canada), Paul
Jurgens (Brésil) Asie Hidenobu Suzuki (chef de service, Japon, 16 38), Agnès
Gaudu (chef de rubrique, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Claude Leblanc
(Japon, Asie de l’Est, 16 43), Ingrid Therwath (Asie du Sud, 16 51), Marion
Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eunjin (Corées), Hemal Store-Shringla (Asie du Sud), Kazuhiko Yatabe (Japon) MoyenOrient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Nur Dolay (Turquie, Caucase),
Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran, Afghanistan, Asie centrale), Philippe
Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau
(chef de service, 16 29), Chawki Amari (Algérie), Anaïs Charles-Dominique (Afrique
du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Catherine André (chef
de service) et Pascale Boyen (16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43)
Ecologie, sciences, technologie Olivier Blond (chef de rubrique, 16 80)
Insolites, tendance Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs,
Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (16 74)
THE WALL STREET JOURNAL 1 820 000 ex., Etats-
AN NAHAR 55 000 ex., Liban, quotidien. “Le
NANFANG ZHOUMO 1 200 000 ex., Chine,
hebdomadaire. Le magazine le plus attendu
de Chine pour ses enquêtes et ses reportages
a souvent débusqué des cadres corrompus et
dénoncé des scandales, au point de déranger
en haut lieu. Il subit régulièrement
des rappels à l’ordre et des évictions
de dirigeants qui n’arrivent pas
à lui faire perdre son caractère.
RÉDACTION
64-68, rue du Dessous-des-Berges, 75647 Paris Cedex 13
Téléphone 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01
Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02
Site web www.courrierinternational.com Courriel [email protected]
Née en 1976, La Repubblica se veut le
quotidien de l’élite intellectuelle et financière
du pays. Le titre est orienté à gauche, avec
une sympathie affichée pour les Démocrates
de gauche (ex-Parti communiste),
et fortement critique vis-à-vis de l’actuel
président du Conseil, Silvio Berlusconi.
Son supplément féminin, hebdomadaire,
s’intitule D.
LA TERCERA 200 000 ex., Chili, quotidien.
Lancé en 1950, “La Troisième”
est un journal populaire lu essentiellement
par la classe moyenne. Il tente
de faire de l’ombre à son concurrent,
le conservateur El Mercurio.
Unis, quotidien. C’est la “bible des milieux
d’affaires”. Des articles de qualité
– et d’esprit – sur la vie des affaires
dans le monde entier, notamment
grâce à ses éditions européenne (Bruxelles)
et asiatique (Hong Kong).
Site Internet Marco Schütz (rédacteur en chef, 16 30), Eric Glover (chef de service,
16 40), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Philippe Randrianarimanana (16 68),
Hoda Saliby (16 35), Pierrick Van-Thé (webmestre,16 82),Julien Didelet (développement)
Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62)
THE WASHINGTON POST
Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain,
16 77), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol),
Isabelle Boudon (anglais, allemand), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien),
Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Marie-Françoise Monthiers
(japonais), Mikage Nagahama (japonais), Marie-Christine Perraut-Poli (anglais,
espagnol), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand),
Mélanie Sinou (anglais, espagnol)
812 500 ex.
(1 100 000 le
dimanche), Etats-Unis,
quotidien. Recherche de
la vérité, indépendance :
la publication des
rapports secrets du
Pentagone sur la guerre
du Vietnam ou les
révélations sur l’affaire
du Watergate ont
démontré que le Washington Post vit
selon certains principes. Un grand quotidien
de centre droit.
Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe
Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche
Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Lise Higham
(16 10), Lidwine Kervella (16 21), Cathy Rémy, assistés d’Agnès Mangin (16 91)
Maquette Marie Varéon (chef de ser vice, 16 67), Catherine Doutey,
Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil
(colorisation) Calligraphie Michiyo Yamamoto
Informatique Denis Scudeller (16 84)
Documentation Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi
de 15 heures à 18 heures
Pour en savoir plus
Fabrication Jean-Marc Moreau (chef de fabrication, 16 49). Impression, brochage :
Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg
Ont participé à ce numéro Torunn Amiel, Marianne Bergère, Gilles Berton,
Aurélie Boissière, Marianne Bonneau, Valérie Brunissen, Christine Chaumeau,
Alexandre Cheuret, Fabienne Costa, Valeria Dias de Abreu, Bernadette Dremière,
Jean-Luc Favreau, Antoine Godor-Potier, Morgane Harmignies, Hugo Lecourt,
Françoise Lemoine-Minaudier, Françoise Liffran, Jean-Christophe Pascal, Carlotta
Ranieri, Emmanuel Tronquart, Janine de Waard
LE GUIDE MONDIAL DE LA PRESSE EN LIGNE
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des 500 principaux
journaux de la planète
et de leurs sites Internet. Ce guide est un
outil obligé pour qui
s’intéresse à la presse
internationale et pratique grâce à son CDROM. Vous pouvez vous le procurer auprès
de la boutique du Monde au 01 57 28 29 85
au prix de 6,50 euros.
ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes :
Nolwenn Hrymyszyn-Paris (16 99), Agnès Mangin, Lara Neumann. Contrôle
de gestion : Stéphanie Davoust (16 05). Comptabilité : 01 42 17 27 30,
fax : 01 42 17 21 88
Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée
d’Olivier Boy (16 73)
Diffusion Le Monde SA , 21 bis, rue Claude-Bernard,75005 Paris, tél. : 01 42 17 20 00.
Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications :
Brigitte Billiard. Abonnements : Marianne Brédard, Sabine Gude-Talbot. Direction
des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Franck-Olivier Torro (38 58),
fax : 01 42 17 21 40
Publicité Le Monde Publicité SA, 17, boulevard Poissonnière 75002 Paris, tél. :
01 73 02 69 30, courriel : <[email protected]>. Directeur général : Stéphane Corre.
Directeur de la publicité : Alexis Pezerat, tél. : 01 40 39 14 01. Directrice adjointe :
Lydie Spaccarotella, tél. : 01 73 02 69 31. Direction de la clientèle : Karine Epelde,
tél. : 01 73 02 69 32. Chefs de publicité : Stéphanie Jordan, tél. : 01 73 02 69 34 ;
Hedwige Thaler, tél. : 01 73 02 69 33. Exécution : Géraldine Doyotte, tél. :
01 40 39 13 40. Publicité internationale : Renaud Presse, tél. : 01 42 17 38 75.
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COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
6
n° 737
Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire
et conseil de surveillance au capital de 106 400 €
Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA.
Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président,
directeur de la publication ; Chantal Fangier
Conseil de surveillance : René Gabriel, président ; Gilles de Courtivron,
vice-président ; Bruno Patino ; Eric Pialloux ; Sylvia Zappi
Dépôt légal : décembre 2004 - Commission paritaire n° 0707C82101
ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France
LA REPUBBLICA 650 000 ex., Italie, quotidien.
MING PAO 140 000 ex., Chine (Hong Kong),
quotidien. “Clarté” est populaire tout
en étant un lieu d’analyses et de réflexions
sans position déterminée vis-à-vis de Pékin.
Créé en 1958 par Louis Cha (Jing Yong),
Chinois francophone et connu pour être l’un
des auteurs de romans de chevalerie
les plus populaires de Chine.
LA NACIÓN 185 000 ex., Argentine, quotidien.
Fondé en 1870, le titre est une institution de
la presse argentine. Quotidien conservateur,
il est destiné aux élites. Une rubrique
internationale de qualité contribue
à sa réputation.
Courrier international
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Ce numéro comporte un encart Abonnement jeté sur l’ensemble du
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l’invité
ÉDITORIAL
Rivalité asymétrique
Alexandre Goltz,
L’Europe doit-elle lever son
embargo sur les exportations
d’armes à destination de la
Chine ? Question plus difficile qu’il n’y paraît. On le sait,
la France et l’Italie poussent
vers l’ouverture, pour les raisons que l’on devine. D’autres
pays européens, qui n’ont pas
d’industries militaires à rassasier, gardent une ligne plus éthique. Cette semaine,
dans l’un de ses éditoriaux, The Economist juge que
lever l’embargo serait non seulement une erreur stratégique, mais aussi “une faute politique”. Car Pékin
est décidé à récupérer Taïwan, par la force s’il le faut,
estime l’hebdomadaire britannique. En cas d’attaque, les Etats-Unis défendraient Taïwan, et on
pourrait voir leurs armes affronter les armes vendues
par les Européens aux Chinois. “L’alliance transatlantique pourrait être la première victime de cette guerre”,
conclut The Economist.
Doit-on craindre cette Chine si ambitieuse qui peut
s’appuyer sur la puissance de ses 1,3 milliard d’habitants, sans compter la diaspora disséminée de Vancouver à l’Asie du Sud-Est ? Les Taïwanais ont déjà
en partie répondu par leur vote du 11 décembre :
loin de chercher la confrontation avec Pékin, ils ont
donné une majorité à la “vague bleue”, autrement
dit à ceux qui restent dans la perspective d’une seule Chine (voir notre dossier pp. 46 à 52).
Ce scrutin ôte un souci au gouvernement de
Washington, qui a par ailleurs besoin des dirigeants
chinois pour résoudre le problème posé par les ambitions nucléaires de la Corée du Nord. Ce “partenariat stratégique” entre les deux empires – Chine et Etats-Unis – ou, si l’on veut, cette rivalité asymétrique (poids démographique contre richesse et
technologies) dominera les dix ans à venir. Elle est
également au sommaire de notre hors-série Le Monde en 2005*, réalisé, comme chaque année, avec nos
confrères de The Economist. Et, comme chaque
année, on trouvera dans cet outil toutes les analyses
géopolitiques, tous les repères et les prévisions économiques pour l’année qui vient. Un bon tour d’horizon qui ne se contente pas de faire un bilan, mais
qui esquisse des pistes stimulantes et des prospectives pour la compréhension du monde.
V
DR
Le casque
colonial
de Poutine
Philippe Thureau-Dangin
D E S S I N
D E
L A
Ejenedelny Journal, Moscou
ladimir Vladimirovitch Poutine s’est sécurité de la Russie. Pendant un temps, Poutine
fâché très fort. Il s’est fâché contre a profité du cynisme des politiques occidentaux,
les Etats-Unis, l’Union européenne et
qui préféraient ignorer ses écarts de langage. Ces
l’OSCE, qui, plutôt que de féliciter Vik- derniers ne voyaient pas dans la Russie une menace
tor Ianoukovitch pour sa victoire, ont militaire potentielle et ils avaient trop de chats à
au contraire qualifié la présidentielle fouetter par ailleurs : la situation en Irak, en Afghaukrainienne de ce qu’elle a effective- nistan, le règlement du conflit israélo-palestinien…
ment été – une farce. Lorsqu’il est ap- en un mot, trop de soucis pour s’avouer que la Rusparu que cette position de principe faisait de sie était elle aussi devenue un problème. Mais, en
l’Occident, en lieu et place de la Russie, le mé- laissant ainsi exploser son courroux, Poutine
diateur légitime et accepté par les deux parties en presque contraint l’Occident à changer d’attitude.
conflit, notre président
L’assurance que la Rusest sorti de ses gonds.
sie ne représentait pas
Chef d’un Etat qui s’est
une menace était d’abord
ouvertement ingéré dans
fondée sur la confiance
le processus électoral
en ses compétences de
d’un pays voisin, il a
dirigeant. Aujourd’hui, en
commencé par blâmer les
entendant Poutine s’exobservateurs de l’OSCE,
primer à la manière des
manifestement responséniles secrétaires génésables de ce gâchis, avant
raux du Parti, Washingde laisser soudain libre
ton, Bruxelles et Paris
cours à des philippiques
sont en droit d’avoir des
exaspérées à destination
doutes sur sa capacité à
■ Alexandre Goltz est journaliste et spéde ceux qui, de son point
appréhender correctecialiste des questions militaires.Auteur en
de vue, donnaient des lement les réalités, ce qui
2004 de L’Armée russe : onze années perçons de démocratie coifpourrait assez vite les
dues, il est l’un des meilleurs connaisseurs
fés d’un casque colonial.
inciter à revenir à une
de cette armée mythique qui tente depuis
Il a enfin livré des considoctrine de containment
dix ans d’accoucher d’une réforme. Il est
dérations très curieuses
militaire de la Russie.
par ailleurs membre du Comité 2008sur les bombardements
Surtout
si celui-ci souElection libre, dont l’objectif est d’empêsubis par la Yougoslavie,
ligne lourdement qu’il est
cher la réélection de Vladimir Poutine.
sans aucun rapport avec
capable de créer des prola situation en Ukraine, mais qui en disaient long blèmes dans les domaines prioritaires de la polisur son état d’esprit. Pour finir, il a démoli les pro- tique étrangère de l’Occident et des Etats-Unis,
chaines élections irakiennes, alors qu’il avait au- tel le règlement du conflit en Irak.
paravant déclaré qu’une défaite des Américains Déjà, à Paris, Le Monde publie une caricature où
dans ce pays serait la défaite de l’ensemble du l’on voit le président russe descendre un rideau de
monde civilisé.
fer devant le nez de l’Occident. Il n’y a pas si longJusqu’à ces derniers temps, Poutine réservait ses temps, Javier Solana, le haut représentant de
propos incendiaires aux journalistes, et unique- l’Union européenne pour la politique étrangère et
ment quand ceux-ci l’interrogeaient sur la Tché- de sécurité, et Colin Powell, le secrétaire d’Etat
tchénie. Désormais, le club des cibles de sa vin- américain, prônaient une attitude conciliante envers
dicte grossit à vue d’œil et englobe la plupart des la Russie. Leur vive réaction aux propos de Pouinstitutions internationales. La liste de ceux qui tine est un premier avertissement pour ceux qui
le mettent en fureur s’allonge aussi.Tout cela pour- élaborent la politique étrangère russe. Reste à savoir
rait avoir de graves conséquences, non seulement si cela arrêtera notre président, sur la tête de qui le
sur nos relations avec l’Occident, mais aussi sur la casque colonial pèse un peu.
■
* En vente chez votre marchand de journaux, 6,50 euros.
L E
●
LA SEMAINE PROCHAINE
S E M A I N E
Numéro double exceptionnel
dossier Ralentissez
■ “Ben moi, ce que j’voudrais, c’est un peu plus de blindés et une vague idée de quand je rentre
à la maison.” Rumsfeld : “Je veux, je veux, je veux ! Les gosses d’aujourd’hui, vous êtes tellement gâtés !”
En visite dans une base américaine au Koweït, le ministre de la Défense a essuyé les critiques
de soldats sur l’insuffisance de matériel militaire en Irak.
Dessin de Mike Keefe paru dans The Denver Post, Denver.
Chaque jour, retrouvez un nouveau dessin d’actualité sur www.courrierinternational.com
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
!
Le temps du “slow” est arrivé
religion Le sexe et le Coran
asie Le continent de la culture pop
bilan Dix ans de guerre
en Tchétchénie
cartoons L’année 2004 en dessins
8
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
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●
Changement de casquette
pour le rappeur
PERSONNALITÉS DE DEMAIN
Etats-Unis
Frank Micelotta/Getty Images/AFP
I
JAY-Z, 34 ans, rappeur et homme d’affaires.
L’enfant chéri du hip-hop, riche à millions, avait
abandonné la scène début 2004 avec l’objectif
avoué de se consacrer au business. Il devrait prendre
la présidence du label Def Jam début janvier.
lot. Fort d’un impressionnant public de fans,
ce rappeur aux allures de brave garçon, particulièrement décontracté, a incarné un
modèle pour toute une génération de
gamins des quartiers défavorisés, qui ont
échangé leur rêve de rentrer à la NBA
contre l’espoir tout aussi fantaisiste de rouler en Bentley et de boire du champagne
en galante compagnie. Conscient de son
influence, Jay-Z a commencé à visiter les
lycées dans différentes villes du pays,
encourageant les élèves à rester à l’école
et à éviter les ennuis. “Je voulais les mettre
en garde. Je leur ai expliqué qu’ils avaient plus
de chances de jouer à la NBA que de devenir
rappeurs. Je leur ai dit, genre : ‘Faut pas vous
Première fois
leurrer – il y a environ 200 joueurs de la
NBA qui ont un salaire. Et il n’y a pas plus
de 10 ou 20 rappeurs professionnels qui
gagnent de l’argent album après album. Le
calcul est vite fait : il faut faire des études.’”
Actuellement, Carter finance entre 12 et
20 bourses attribuées à des étudiants issus
de son ancien quartier. “Nous sommes la première génération de musiciens de hip-hop qui
a touché le jackpot, commente-t-il. Alors, à
nous de faire en sorte que ça continue et de redistribuer.” Or Jay-Z est même devenu un
modèle pour d’autres modèles. “Jay-Z, c’est
quelqu’un avec qui tout paraît si facile, si cool.
Quand je l’ai vu pour la première fois, il représentait une autre facette du hip-hop, il n’était
pas de ceux qui ont la haine ou qui font des
conneries. Il avait juste l’air de s’amuser”,
déclare le basketteur Allen Iverson, star de
la NBA qui se serait aussi bien vu rappeur.
“C’est pour ça que les gamins veulent être Jay.
La moitié de la NBA veut être Jay.”
L’idée de faire entrer Carter chez
Island/Def Jam paraît excellente sur le
papier, mais l’affaire n’est pas encore
conclue, et personne ne sait vraiment
encore quelle sera sa prestation sur ce terrain de jeu à la fois plus vaste et plus complexe. “N’importe quel cadre sup de maison
de disques sait que Jay-Z, dans un conseil
d’administration, apporte un plus incontestable, assure un vice-président d’un autre
label. Mais la vraie question n’est pas de
savoir s’il sera capable de trouver et de signer
des talents. Il faut plutôt se demander s’il
saura tenir un budget et faire un certain
chiffre.Voilà le test pour Jay.” Jusqu’à présent, il faut reconnaître qu’il a fait un
sans-faute.
Allison Samuels, Newsweek, New York
ILS ET ELLES ONT DIT
“Son mouvement
ne ressemble pas
à un mouvement
Dessin
de droite français
de Barrigue,
traditionnel. Avec
Lausanne.
Sarkozy, la droite
à l’américaine vient officiellement
de naître en France !”
(Zaman, Istanbul)
nales ? Nous sommes déjà très
avancés. Je propose à Jörg Haider de devenir le chef de file de
notre mouvement. J’ai le sentiment qu’il est intéressé par une
coopération.” Il assure aussi entretenir d’excellentes relations
avec le Front national depuis des
années.
(News, Vienne)
dages prédisent une majorité absolue pour le PSP et son nouveau leader, José Sócrates, à quelques
semaines des élections législatives
anticipées.
(Visão, Lisbonne)
ALEIDA GUEVARA, fille du Che
Complexée
CHEIK ABDEL-AMID AL-ATRACHE,
président du comité des fatwas
à l’université islamique Al Azhar
du Caire
Tolérant
“On ne m’aime que parce que je
suis la fille du Che”, se plaint la
fille du révolutionnaire légendaire,
qui vit à Cuba.
(La Tercera, Santiago du Chili)
“Il est licite pour un musulman de
manger des mouches, des papillons,
des singes, des chiens et des chats,
s’il en a envie.”
(Asharq al-Awsat, Londres)
FILIP DEWINTER, chef
du parti belge d’extrême droite
Vlaams Belang
Internationaliste
HELENA ROSETA, députée
socialiste portugaise
Pessimiste
GERHARD SCHRÖDER, chancelier
allemand
Catégorique
“Pourquoi n’y aurait-il pas une
internationale des droites natio-
“Le Parti socialiste n’est pas prêt
à gouverner.” Et pourtant, les son-
“Avec un droit de veto, comme les
cinq autres.” C’est à Tokyo, et de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
11
concert avec le chef du gouvernement japonais, que le chancelier
a pris clairement position pour une
réforme du Conseil de sécurité de
l’ONU qui donne aux nouveaux
membres permanents les mêmes
droits qu’aux anciens.
(Frankfurter Allgemeine Zeitung,
Francfort)
VLADIMIR POUTINE,
président
de la Russie
Magnanime
“Si l’Ukraine veut
entrer dans l’Union
européenne, si l’UE Dessin de Kal,
Etats-Unis.
l’accepte, nous n’aurons qu’à nous en réjouir”, a déclaré
le chef de l’Etat russe, précisant que
la Russie était contre l’élargissement
de l’OTAN, mais pas contre celui de l’UE.
(Izvestia, Moscou)
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Car toonists & Writers Syndicate
LAURENT FABIUS,
ancien Premier
ministre français
et numéro deux
du PS
Perspicace
78 ans, l’auteur
dramatique et
metteur en scène allemand Tankred Dorst a
l’avenir devant lui.
Après le retrait surprise du réalisateur
danois Lars von Trier
– dépassé, de son
propre aveu, par l’ampleur de la tâche –, c’est
lui qui mettra en scène la Tétralogie des Nibelungen de Richard Wagner au festival de Bayreuth en 2006. En acceptant la mission titanesque que lui confie le directeur du festival,
Wolfgang Wagner, Dorst met fin à plusieurs mois
d’inquiétudes et de spéculations. Pour mettre
en scène ces quelque quinze heures d’opéra,
placées sous la direction musicale de Christian
Thielemann, il pourra compter sur le soutien
d’Ursula Ehler, son épouse et conseillère artistique depuis les années 1970. “L’œuvre dramatique de Dorst tourne autour de l’échec
individuel en situation extrême”, rappelle le
quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. “Un
thème qu’il traite en ayant recours au mythe,
à l’histoire ou à la politique et en réaction à
des événements du présent.” Avec quelque
trente-cinq pièces de théâtre à son actif, Dorst
est l’un des auteurs contemporains les plus
joués sur les scènes allemandes.
A
Bem/Corbis Sygma
l est à la tête d’une fortune estimée à
près de 300 millions de dollars ; ses
récompenses et ses disques de platine
pourraient remplir l’une de ses
demeures princières ; sans parler de
son histoire d’amour avec la délicieuse
Beyonce Knowles. Jay-Z, né Shawn
Carter il y a trente-quatre ans, mène
une vie qu’il aurait sans doute eu du mal à
imaginer quand il grandissait à Marcy Projects, un ghetto de Brooklyn livré à la criminalité. Au début de l’année, Carter a
annoncé qu’il se retirait de la scène musicale, et il s’est vu proposer le poste de président de la maison de disques Island/Def
Jam Records [la mythique écurie hip-hop
détenue par Vivendi Universal]. Par ailleurs,
il dirige son propre label, Roc-a-Fella [dont
Vivendi détenait 50 % des parts et qu’il
vient d’acquérir en totalité], qui réalise un
chiffre d’affaires d’environ 1 milliard de
dollars par an, et il possède une participation dans l’équipe de basket des New Jersey
Nets. “Je pense que Puffy [le nouveau nom
de Puff Daddy] a fait des affaires pour pouvoir devenir rappeur, explique un dirigeant
du secteur. Jay-Z, lui, a fait du rap pour devenir homme d’affaires. C’était sa manière à lui
de se faire connaître.”
Jay-Z reconnaît qu’il a toujours eu
d’autres projets, qu’il voyait plus loin que
le studio d’enregistrement et la salle de
concert. “Je me suis toujours concentré sur
l’aspect business, et j’ai bien fait, assure-t-il.
Le rap n’a qu’un temps, je me disais ça même
quand j’étais jeune. Dans n’importe quel
métier, qu’on fasse le trottoir ou qu’on travaille
dans une galerie commerciale, il faut prévoir
sa reconversion.” Mais il n’est pas près de
passer une petite annonce pour un bou-
TANKRED DORST
HELEN GREINER
Intelligente,
pas artificielle
Noël, petite fille,
elle contemplait
avec envie la voiture
télécommandée ou les
jouets électroniques
qu’avait reçus son
frère. Quand elle a vu
La Guerre des étoiles,
à 11 ans, ce n’est pas
Luke Skywalker qui l’a fait rêver, mais R2D2,
relate The Hindu. Ça ne l’a jamais lâchée : à
37 ans, l’Américaine Helen Greiner dirige la
société iRobot Corp., qu’elle a créée il y a quatorze ans avec Colin Angle et qui revendique
le titre de principale entreprise de conception
de robots au monde. Tous deux étaient bardés
de prestigieux diplômes du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et particulièrement
calés en intelligence artificielle. Quand Helen
Greiner apparaît dans les journaux, c’est toujours pour y parler robots. On sait seulement
qu’elle est née à Londres ; que son père est d’origine hongroise ; que sa famille a émigré aux
Etats-Unis quand Helen avait 5 ans. Aujourd’hui,
les i-robots multiplient leurs terrains d’action
– militaires, domestiques ou industriels. Ils sont
intervenus à Ground Zero après les attentats du
11 septembre 2001, dans l’exploration des pyramides d’Egypte ou dans des opérations de surveillance et de sécurité en Afghanistan et en
Irak. Mais la vedette de cette entreprise implantée dans le Massachusetts, c’est l’aspirateur
autonome Roomba, vendu à plus de 1 million
d’exemplaires outre-Atlantique et qui devrait
être disponible en Europe ces jours-ci. Pas
sûr qu’il aspire les bouchons de champagne !
A
Ap-Sipa
à l ’ a ff i c h e
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13-14 france 14/12/04 17:28 Page 13
f ra n c e
●
SOCIÉTÉ
Derrière les barreaux, l’islam prospère
En France, 60 % des prisonniers seraient de confession musulmane. Mais, entre la nécessité de répondre
à leurs besoins spirituels et les dangers du prosélytisme radical, les autorités ont du mal à s’adapter.
THE NEW YORK TIMES
New York
DE NANTERRE
bdullah est grand et musclé. Il a la tête rasée et un
petit bouc. Assis sur le lit en
fer de sa cellule minuscule,
il m’explique comment il a trouvé la
foi. “Quand j’étais à la Santé, j’ai lu des
livres sur le Prophète”, me dit-il. Au
cours des deux dernières années,
Abdullah a fait cinq séjours en prison
pour trafic de stupéfiants et vols de voiture, dont le troisième dans cette prison parisienne. Lors de sa quatrième
incarcération, à Fleury-Mérogis, la plus
grande prison d’Europe, un détenu lui
a passé un DVD sur la vie de Mahomet. Plus tard, alors qu’il était à l’isolement pour trois semaines, il a fait le
vœu de se consacrer à l’islam. “Ici, les
gens rencontrent Dieu”, dit-il.
En moins de dix ans, la population
des prisons françaises a connu un bouleversement radical. Les musulmans
ne représentent que 10 % de la population, mais ils sont majoritaires dans
les établissements pénitentiaires français. Et, dans nombre de pays européens, la part des musulmans au sein
de la population carcérale est en
constante augmentation.
Alors que l’islam radical est de
plus en plus actif en Europe, les gouvernements ne savent pas comment
répondre aux besoins spirituels des
prisonniers tout en se prémunissant
contre le cocktail explosif que constitue le mélange d’une idéologie extrémiste et d’un passé criminel. Les gouvernements préfèrent souvent ne rien
faire, ce qui, selon les professionnels,
laisse la porte ouverte à l’extrémisme.
En France, la population carcérale
a augmenté de 20 % au cours des trois
dernières années, principalement en
raison de la volonté du gouvernement
de faire baisser les chiffres de la criminalité. La proportion des détenus
de confession musulmane a augmenté
encore plus rapidement, signe de la jeunesse de cette communauté immigrée,
la plus importante d’Europe.
Les détenus incarcérés pour terrorisme ne sont pas toujours séparés
des autres prisonniers. Et, comme les
imams modérés font cruellement
défaut, ils jouent volontiers les guides
spirituels auprès de leurs codétenus.
Abdullah (le règlement carcéral interdit
de divulguer sa véritable identité)
raconte qu’à Fleury-Mérogis les intégristes étaient très actifs au sein de la
prison, prêchant que les chrétiens et
les juifs sont des ennemis et des
infidèles. En mai dernier, des islamistes
ont défié le règlement en profitant de
la promenade obligatoire pour
organiser une réunion de prière. “L’islam est en train de devenir, surtout en
France, la religion des opprimés, comme
A
Dessin de Mayk
paru dans
Sydsvenska
Dagbladet, Malmö.
Représentation
“En France, 40 %
des musulmans
pratiquants sont
marocains, comme
95 % des imams.
Autrement dit,
l’islam français est
marocain”, rappelle
Le Journal
hebdomadaire.
Mais, alors que
“l’islam modéré
marocain devait
donner le la à
l’évolution de l’islam
français […], cet
islam de ‘bons pères
de famille’ n’a pas
vu le jour, et c’est
au contraire l’islam
tablighi et
transnational qui
foisonne dans les
banlieues
françaises. C’est un
échec flagrant de la
Fédération nationale
des musulmans de
France et de ses
soutiens
marocains”,
estime l’hebdo
casablancais. (Le
Tabligh est un
mouvement
missionnaire
considéré comme
proche de l’islam
radical.)
le marxisme à une certaine époque”,
assure Farhad Khosrokhavar, un universitaire franco-iranien auteur de l’ouvrage L’Islam dans les prisons [éd. Balland]. Selon lui, la part croissante de
musulmans au sein de la population
carcérale est la preuve qu’une nouvelle
classe sociale musulmane très défavorisée est en train de se développer dans
toute l’Europe et dont certains éléments sont de plus en plus acquis à des
idéologies fondées sur l’islam politique.
UN MANQUE CRIANT
D’AUMÔNIERS MUSULMANS
L’Europe a mis du temps à s’ajuster
aux bouleversements ethniques et religieux de sa population carcérale. La
France, notamment, qui craignait de
faire entrer le loup dans la bergerie, a
longtemps résisté à l’introduction d’aumôniers musulmans dans les prisons.
Missoum Abdelmadjid Chaoui, l’aumônier responsable de la maison d’arrêt de Nanterre, explique qu’il n’y a
que huit aumôniers musulmans pour
près de 20 000 prisonniers musulmans
dans la seule région parisienne. Il s’occupe à lui seul de neuf des vingt-cinq
prisons franciliennes – mais il n’est
aumônier qu’à mi-temps.
En France et ailleurs en Europe,
les autorités ont cherché à former des
imams modérés sensibles aux idéaux
laïcs de l’Europe. Mais cela prend du
temps et, selon Chaoui, il faudra
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
13
encore des années avant qu’il y ait suffisamment d’aumôniers musulmans
pour satisfaire les besoins de la population carcérale française, qu’il estime
composée à 60 % de musulmans.
Pour de nombreux observateurs,
la négligence à l’égard de leurs besoins
spirituels nourrit le ressentiment des
prisonniers de confession musulmane
et en fait des proies faciles pour les
tenants des interprétations radicales de
l’islam. Les détenus musulmans en
France se plaignent d’être complètement ignorés par un système carcéral
avant tout organisé pour une population chrétienne. Rares sont les prisons
françaises à servir de la viande halal, et
encore plus rares sont celles qui proposent aux musulmans des services
religieux réguliers, alors que les détenus catholiques peuvent assister à une
messe chaque semaine s’ils le souhaitent. “Ces récriminations sont ensuite
répercutées à l’extérieur des prisons,au sein
de la communauté musulmane qui,
forcément, s’en émeut”, souligne James
Beckford, professeur de sociologie à
l’université de Warwick, en GrandeBretagne. “Et cela ne fait que renforcer
le sentiment d’exclusion.”
Abdullah m’apprend que, depuis
le 11 septembre 2001, de nombreux
prisonniers de sa génération ont commencé à s’intéresser de plus près à leur
religion d’origine. Avec l’un de ses
codétenus, Bandjougou, ils se plaignent
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
de manquer de soutien spirituel. “En
trente mois, j’ai vu l’aumônier deux fois,
dit Bandjougou. Peut-être que ça va
entrer par une oreille et ressortir par l’autre,
mais au moins nous aurons une autre
vision de la vie.”
Un prêtre passe dans leur bloc
presque tous les jours, mais il n’apporte
pas grand réconfort à la majorité des
détenus, qui sont musulmans, déplore
Bandjougou. Comme ils n’ont pas de
guide spirituel officiel, dit-il, les prisonniers se débrouillent entre eux. Les
autorités pénitentiaires affirment repérer rapidement tout prosélytisme trop
agressif et déplacer les prisonniers qu’ils
jugent avoir trop d’influence sur leurs
codétenus. “Chaque fois que nous voyons
des détenus se rassembler dans la cour pour
prier ou faire du prosélytisme, le groupe est
dispersé”, explique Géraud Delorme,
directeur adjoint de la maison d’arrêt
de Nanterre. “Tout est organisé afin
d’empêcher les contacts prolongés et les
échanges d’idées de ce genre.”
Dans le système pénitentiaire français, de nombreux prisonniers passent
jusqu’à vingt et une heures dans leurs
cellules exiguës et ont très peu d’occasions de parler avec d’autres personnes que leurs compagnons de cellule, sauf deux fois par jour lors de la
promenade. Les drogues circulent
beaucoup, passant de cellule en cellule
par un système de ficelles passées à travers des trous percés dans le grillage
qui recouvre la petite fenêtre de chaque
cellule. Ces “yoyos” sont tolérés dans
certaines prisons, mais, à Nanterre,
le filet a récemment été remplacé.
A Fresnes, où transitent les détenus
avant d’être répartis dans les autres établissements du pays, ces bouleversements démographiques sont inscrits
sur les murs de brique de la petite cour
de promenade. “Maurice Barbes,
1909”, peut-on lire sur le mur. Les
noms gravés dans la brique il y a un
siècle sont tous français. Mais ceux laissés par les jeunes hommes qui déambulent ici aujourd’hui sont en majorité
nord-africains, comme Oulmana,
Chebbabi et Karim.
Le professeur Beckford explique
que de nombreux pays se sont adaptés à l’explosion du nombre de détenus de confession musulmane. La
Grande-Bretagne compte aujourd’hui
plus de vingt aumôniers musulmans
salariés à plein temps, et des centaines
d’imams bénévoles visitent les prisons
chaque semaine. Certaines prisons
d’Angleterre et du pays de Galles organisent même régulièrement la prière
du vendredi et offrent quotidiennement de la viande halal au menu.
Mais, à Nanterre, une prison modèle
en comparaison de la majorité des prisons françaises, pour obtenir de la
nourriture halal, il faut encore passer par l’intermédiaire de l’intendant.
Craig S. Smith
13-14 france 14/12/04 17:29 Page 14
f ra n c e
MÉDIAS
Le charme décalé du “Monde”
Un quotidien qui privilégiait les longues analyses et n’aimait pas les images : c’est ce qui a longtemps
fait le succès de cet étrange titre daté du lendemain, rappelle le journal conservateur britannique.
La position debout n’incite guère à
entrer dans les détails, mais, une fois
les chefs de service de nouveau assis,
l’inspiration leur revenait et ils compensaient en produisant des milliers
de mots par jour.
Mais, depuis quelques années,
quoique encore longs en comparaison de ce qui se fait chez les confrères
britanniques, les articles ont été raccourcis. Photos et graphiques occupent désormais une partie de l’espace
auparavant exclusivement rempli par
du texte. Pendant des décennies, il
n’y a pas eu de photos dans Le
Monde. On trouvait bien des dessins
en principe humoristiques. Mais je
n’ai jamais rencontré un Français qui
en ait ri.
THE DAILY TELEGRAPH
Londres
e Monde est en crise. Le
directeur de la rédaction du
célèbre quotidien [propriétaire, entre autres, de Courrier international], Edwy Plenel, a
démissionné. Un Britannique demanderait : “Vous appelez ça une crise ?” Les
directeurs de la rédaction britanniques
disparaissent souvent sans que les lecteurs s’en aperçoivent. Ce à quoi un
Français rétorquerait : “Ne voyez-vous
donc pas les attaques dirigées contre le journal ? Elles viennent des hommes politiques
et d’autres journalistes.” Et le Britannique de ricaner : “Chez nous, les politiques et les confrères s’en prennent continuellement aux journaux.” Mais les
Français les plus élitistes estiment que
Le Monde n’est pas un journal comme
les autres. Et ils ont raison – mais pas
pour ce qu’ils croient.
Le Monde sort en kiosque à Paris
vers midi, mais il est daté du jour suivant. C’est le moment où on le trouve
dans la plus grande partie du pays.
Selon les critères journalistiques britanniques, c’est alors déjà un document historique. Le Monde doit décider du temps à employer pour un
événement dont il pense qu’il va survenir, mais qui, à l’instant où le journal parvient entre les mains de la majorité des lecteurs, pourrait ne pas s’être
produit. Ainsi, la plupart du temps, sa
prose rappelle la scène désopilante de
History Boys, d’Alan Bennett, dans
laquelle un professeur exige que ses
élèves jouent une scène de visite dans
un bordel en utilisant uniquement le
conditionnel et le subjonctif. Souvent,
L
on ne sait pas exactement si, par
exemple, le président Chirac a dit ou
fait quelque chose, ou s’il était sur le
point de dire ou de faire quelque chose,
ou s’il aurait dit ou fait quelque chose
d’ici le moment où la France tout
entière lira le journal.
Apparemment, le principe est que,
lorsque l’article sera lu, le président
pourrait avoir été assassiné. Il ne
semble pas venir à l’esprit de l’équipe
du journal que, lorsqu’ils liront l’article, la plupart des lecteurs pourraient
avoir déjà perdu tout intérêt pour le
sujet, ce qui est le cas.
La crise et le départ de M. Plenel
s’expliquent en partie par la baisse de
la diffusion. Parmi les nombreux rites
immuables du journal figure la conférence quotidienne entre les chefs de
service et le directeur de la rédaction,
au cours de laquelle tout le monde est
debout. Les réunions ne durent donc
pas très longtemps. Mais, pendant des
décennies, les brèves conférences ont
néanmoins produit de longs articles.
Dessin d’Igor
Smirnov, Moscou.
INFORMER LE LECTEUR,
PAS LE TITILLER
Du point de vue de nombreux lecteurs,
le pire était à venir : Le Monde s’est mis
à donner des informations. D’aucuns
prétendent que le ver est entré dans le
fruit à la fin des années 1970, avec un
article extraordinaire sur les diamants
que Valéry Giscard d’Estaing avait
reçus de l’empereur de Centrafrique,
Jean-Bedel Bokassa. Comme tant
d’autres scandales hexagonaux,
l’affaire n’a jamais été élucidée. Giscard a-t-il gardé les diamants pour
lui ? Les a-t-il toujours en sa possession ? Sont alors apparues les
limites à la quantité d’informations
que Le Monde était prêt à publier
pour accrocher le lecteur.
Mais que publiait-il donc, si ce
n’était pas de l’information ? Quoi que
cela ait été, c’était impressionnant.
Lors de mon séjour de six mois à
Paris, dans les années 1980, je me le
suis procuré tous les jours au kiosque,
qui le recevait en premier. C’était vers
14 heures à l’époque. J’achetais le
journal et me précipitais vers la brasserie la plus proche. Une fois attablé,
j’avalais simultanément mon cassoulet et les grands articles du Monde. Le
but n’était pas de titiller le lecteur mais
de l’informer. J’avais l’impression
d’être un ministre des Affaires étrangères passant en revue les dépêches
diplomatiques, voire Talleyrand avec
ses nombreuses sources personnelles
d’informations importantes.
Titre typique barrant toute la une :
“Changements à la direction du Parti
communiste cambodgien”. Puis je commençais à lire les reportages sur mon
pays. Le Royaume-Uni était visiblement en proie au chaos et aux conflits,
comparé au Cambodge. Le Monde rapportait ainsi que Margaret Thatcher
voyait enfin se dresser devant elle un
adversaire à sa mesure, en la personne
de Michael Foot. Alors, j’ai pensé :
“Si Le Monde estime que ce bon vieux
Footie représente une menace pour
Thatcher, comment pourrais-je me fier à
ce qu’il dit sur le Cambodge ?”
Mais les longs articles sur des
endroits exotiques autres que le
Royaume-Uni restaient un enchantement. Je crois qu’ils enchantaient
les classes instruites en France également. Le Monde permettait d’échapper aux médias tapageurs. Aussi ne
suis-je pas certain que publier autre
chose que les opinions et les réflexions
contenues dans ces analyses des correspondants étrangers soit une bonne
idée. La baisse de la diffusion a,
semble-t-il, coïncidé avec la publication de toute cette information.
Frank Johnson
D I P L O M AT I E
La nouvelle idylle franco-espagnole
Unis par leurs sentiments anti-Aznar et
anti-Bush, Chirac et Zapatero redonnent du
souffle aux relations entre leurs deux pays.
D
epuis que José Luis Rodríguez Zapatero
gouverne, les sommets hispano-français
sont une fête. Jacques Chirac et lui ont l’air
ravis de s’être trouvés. En politique comme
dans la vie, les inimitiés déterminent les amitiés. Et, avant de se connaître, Chirac et Zapatero avaient déjà quelque chose en commun :
ils détestaient Aznar. Le coup de foudre était
donc assuré dès la première rencontre. Peu
importe que le par ti de Chirac soit lié à la
droite européenne et celui de Zapatero à l’Internationale socialiste ; ce qui compte, c’est
l’ennemi commun, dont tous deux, par le
passé, ont subi l’arrogance et le mépris.
Et, si cela ne suffisait pas, Chirac et Zapatero ont aussi une inimitié commune envers
Bush. Ce sentiment aurait pu poser problème
si les deux hommes avaient rivalisé pour le
titre officieux de “premier anti-Bush européen”. Mais Zapatero a su respecter la hiérarchie de l’âge et estimer correctement la
distance qui sépare un président de la République d’un président de gouvernement. La
nouvelle amitié hispano-française est donc
ainsi doublement scellée par deux inimitiés
partagées. En pleine euphorie, Chirac et Zapatero ont appliqué le principe selon lequel “l’ennemi de mon ennemi est mon ami”, et ils ont
pris la défense de Kofi Annan, actuellement
dans la ligne de mire du président Bush et de
son équipe de guerre. Aujourd’hui, les secrétaires généraux des Nations unies entrent en
fonction avec l’autorisation des Américains
et s’en vont lorsque ces derniers décident
qu’ils sont de trop. Chirac et Zapatero vont
devoir batailler ferme pour changer cela. Plus
que les inimitiés, ce sont les rappor ts de
forces qui sont déterminants en politique.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
En tant que francophile convaincu, je suis
ravi que, pour une fois, les Français soient
nos amis et non pas ces voisins rébarbatifs,
les gabachos, sur lesquels se focalisent
presque tous les complexes d’infériorité espagnols. Cer tains sont irrités de voir que la
France a réussi à occuper une place importante dans le monde alors qu’elle n’a pas la
puissance qui pourrait lui permettre d’y prétendre. Mais c’est là son mérite, qui tient
beaucoup à la capacité qu’elle a d’élaborer
des produits intellectuels qui ont un grand
retentissement (ce que les Américains appellent le soft power). L’important est que les
haines partagées ne viennent pas faire obstacle aux intérêts communs, qui sont le plus
fort ciment de toute alliance.
Et des intérêts communs, il y en a. Un intérêt commun en Europe : l’Espagne veut
reconquérir une place centrale et la France
a besoin d’appuis pour renforcer le noyau
14
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
dur européen. Zapatero est un Européen
convaincu, et Chirac l’est malgré lui. Un intérêt commun pour une relation transatlantique qui ne soit pas placée sous le signe
de la soumission et qui permette des politiques étrangères dif férenciées, avec le
risque que leurs sentiments pour Bush les
poussent à commettre quelques erreurs stratégiques. Un intérêt commun dans la lutte
contre les divers terrorismes et contre les
mafias. Et des intérêts communs en matière
d’infrastructures et d’échanges économiques, rendus particulièrement importants
par la proximité des deux pays.
Les amitiés négatives ont toujours l’air très
solides au début, mais elles s’exposent au
risque que de nouvelles haines, de nouvelles
rancœurs viennent les affaiblir et provoquer
des changements d’affinités. Rien là que de
très humain, en somme.
Josep Ramoneda, El País, Madrid
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e u ro p e
DOSSIER
Turquie Entre suspicion et adhésion
■ Le 17 décembre, l’Union européenne décidera du destin européen de la Turquie. ■ Pour ce
pays qui se modernise à marche forcée et qui s’est résolument placé dans le sillage de l’Occident,
cette date est décisive. ■ L’Europe sera-t-elle à la hauteur de ce défi politique et culturel ?
L’aboutissement logique d’une longue histoire
L’Europe peut-elle
absorber 70 millions
de Turcs ? Pour
Robert D. Kaplan,
la stabilité et l’avenir
du Vieux Continent
sont à ce prix.
THE ATLANTIC MONTHLY
Boston
ui a dit que les empires
étaient une mauvaise chose ?
L’Empire ottoman, tout
comme à la même époque
l’Empire austro-hongrois, était multiethnique et montrait plus de tolérance
à l’égard des minorités que les Etats
nationaux qui lui ont succédé. La tolérance ottomane était fondée sur l’absence de délimitation territoriale, des
Balkans à la Mésopotamie et auYémen.
Les minorités pouvaient s’épanouir
n’importe où dans ce vaste ensemble
sans susciter de conflits de souveraineté. Les violentes querelles pour
déterminer quel groupe allait contrôler
telle ou telle région n’ont émergé
qu’après la Première Guerre mondiale,
lors du démantèlement de l’Empire,
et continuent aujourd’hui encore de
hanter la géopolitique régionale.
L’effondrement du pouvoir ottoman a par ailleurs contribué à réorienter la pensée musulmane. Pendant huit
cent cinquante ans – depuis 1071, date
de la victoire des Turcs seldjoukides sur
les armées de Byzance, jusqu’à la fin de
la Première Guerre mondiale – c’est en
Turquie, non en Arabie ou en Iran, que
le monde musulman a puisé son inspiration spirituelle. En 1924, l’abolition
officielle du califat a déclenché une
lutte pour la légitimité doctrinale, dans
laquelle les interprétations les plus radicales ont fini par l’emporter.
En Turquie même, c’est le régime
farouchement laïque de Mustafa
Kemal Atatürk qui [à partir de 1922]
restaure la stabilité et tourne définitivement le pays vers l’Occident. Pour
la nouvelle Turquie, le prix à payer a
été la militarisation de l’Etat et la mise
à l’écart de l’islam. La démocratie
turque s’est ainsi développée de façon
tardive et anémique, ce qui s’est traduit par une succession de gouvernements peu représentatifs et inefficaces.
La première lueur dans cette
sombre chronique est l’élection,
Q
en 1983, du Premier ministre Turgut
Ozal, un politicien rusé originaire des
campagnes d’Asie Mineure. Partageant la profonde religiosité et le côté
“nouveau riche” de nombreux Turcs,
il a réintroduit la religion dans l’espace politique turc sans remettre en
question le penchant pro-occidental
du pays ni son esprit de tolérance. Au
début des années 1990, il s’orientait
vers une sorte de néo-ottomanisme,
qui aurait dû aboutir, entre Turcs et
Kurdes, à un compromis historique
fondé sur l’islam. Malheureusement,
Turgut Ozal fut terrassé par une crise
cardiaque en 1993. On raconta qu’il
était mort d’avoir trop mangé, comme
Dessin d’Oliver
paru dans
Der Standard,
Vienne.
■
* L’auteur
Grande signature
à The Atlantic
Monthly,
Robert D. Kaplan
est l’auteur
de La Stratégie du
guerrier : l’éthique
païenne dans l’art
de gouverner,
éd. Bayard, 2003.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
19
Atatürk était mort d’avoir trop bu.
Parce que la Turquie est un véritable
Etat et non, comme tant d’autres pays
du Moyen-Orient, dont l’Irak, une
simple entité géographique, rien ne s’y
effondre d’un coup. La corruption et
l’irresponsabilité de politiciens aussi
ternes et incapables les uns que les
autres ont atteint, à la fin des années
1990, de tels sommets que l’armée est
revenue sur la scène politique sous le
couvert d’un Conseil national de sécurité. Par ce biais, les militaires ont
fomenté, étape par étape, ce que l’on
a ensuite appelé un “coup d’Etat en
douceur”.
Au même moment, le mouvement
islamique turc commençait à s’ébrouer.
Un groupe de disciples de Necmettin Erbakan, l’inusable champion de
l’islam turc, prenait ses distances avec
celui qui avait été leur mentor. Le
vieux leader, qui participait depuis
des décennies au ballet des combines
partisanes, s’était aliéné le gros des
classes moyennes en se rendant en
Libye ainsi qu’en Iran, et en plaidant
en faveur d’un système scolaire religieux qui risquait de produire des
fanatiques à la chaîne.
C’est [après l’interdiction du parti
d’Erbakan] en 2001 que naît le Parti
de la justice et du développement
(AKP). Son chef est un certain Recep
Tayyip Erdogan, un politicien d’une
quarantaine d’années. Originaire de
Kasimpasha, un quartier pauvre d’Istanbul parmi les plus touchés par la
criminalité, Erdogan ne parle aucune
langue étrangère. Sa femme porte le
foulard. Aux yeux de la classe dirigeante européanisée, il manque cruellement de style. Il se révèle pourtant
un habile politique. Elu maire d’Istanbul au milieu des années 1990, il
a su améliorer les services publics, nettoyer les rues et rapprocher les autorités
municipales des citoyens.
En 2002, alors que les Etats-Unis
venaient d’envahir l’Afghanistan et
envisageaient déjà d’intervenir en Irak,
Erdogan, pieux musulman, était
devenu l’homme politique le plus
populaire de Turquie. Ou plutôt le seul
– vu le dégoût qu’inspiraient tous les
laïques insignifiants et grands buveurs
de whisky qui avaient conduit le pays
à la ruine politique et économique.
Ayant rompu avec son puissant
mentor Erbakan (dont il a donné le
nom à un de ses fils),Tayyip Erdogan
a pu afficher ses convictions réformistes
et élargir son influence au-delà de sa
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
base musulmane. Jugé sincère, il a vite
été considéré comme un gestionnaire
sachant faire bouger les choses. Aux
élections de novembre 2002, le Parti
de la justice et du développement a
remporté une immense victoire, alors
même qu’Erdogan se voyait empêché
de se présenter : ultime tentative des
militaires turcs de barrer la route du
pouvoir à un parti islamique, même
modéré. Le temps que soit abrogée
la disposition empêchant Erdogan de
devenir Premier ministre, c’est l’un de
ses proches, Abdullah Gul, qui a
occupé le poste.
Washington a compris trop tard
que l’islam modéré et réformiste
d’Erdogan représentait le meilleur
– et en fait le seul – espoir de réconcilier les musulmans, du Maroc à l’Indonésie, avec les réalités sociales et
politiques du XXIe siècle. Trop tard,
en tout cas, pour s’épargner le camouflet de mars 2003, qui vit la Turquie
refuser le passage des troupes américaines sur son territoire. Mais qu’en
est-il des Européens ?
Le 17 décembre, une Union européenne hésitante décidera d’ouvrir ou
non des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie. L’hésitation européenne repose à la fois sur des raisons
légitimes et illégitimes. Les raisons légitimes soulignent toute la difficulté d’absorber un pays de 70 millions d’habitants – pays qui, de surcroît, est plus
pauvre et plus peuplé que beaucoup
des dix nouveaux membres admis dans
l’Union le 1er mai 2004. Les raisons
illégitimes se focalisent sur le fait que,
eh ! oui, la Turquie est musulmane.
L’Europe souhaite-t-elle accueillir en
son sein autant de musulmans ?
En réalité, l’Europe n’a pas le choix.
Elle est de toute façon en train de devenir plus musulmane, pour des raisons
démographiques. Et puis, la Turquie
n’est pas seulement contiguë à l’Europe : elle lui est d’ores et déjà étroitement liée sur le plan économique. La
seule incertitude est de savoir si le Vieux
Continent sera en mesure d’encourager l’islam modéré par le biais du
développement économique de la Turquie. Bien que ce soient des soldats
américains qui se battent en Irak, ce
sont les Européens qui, au bout du
compte, pour de simples raisons géographiques, ont le plus intérêt à la stabilisation du Moyen-Orient. Et le plus
sûr moyen d’avancer dans cette voie,
c’est d’intégrer la Turquie à l’Europe
Robert D. Kaplan
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e u ro p e
DOSSIER
Les Turcs n’ont pas attendu l’Europe pour changer
La vie politique du pays est comme suspendue au verdict de l’Union européenne. Quelle erreur ! La Turquie
n’a pas eu besoin de Bruxelles pour se moderniser. Un simple coup d’œil aux quotidiens populaires le prouve.
RADIKAL
Istanbul
e 17 décembre, l’Union
européenne décidera s’il
convient d’ouvrir des négociations avec la Turquie en
vue de son éventuelle adhésion. La vie
politique et journalistique du pays
semble s’être arrêtée en attendant le
verdict des Vingt-Cinq. La société
turque, elle, n’attend rien de cette
date : elle change, se modernise ou
non, mais, en tout cas, elle fait preuve
au quotidien d’une vitalité qui n’attend pas une date fatidique pour s’exprimer. Il suffit d’ouvrir les journaux
et de parcourir les pages Société pour
s’en rendre compte. Laissez-moi vous
rapporter quelques faits divers qui ont
émaillé l’actualité turque ces dernières
semaines.
D’abord, il y a cette étude réalisée
par un fabricant de préservatifs. Selon
cette entreprise, les Turcs feraient de
plus en plus l’amour : désormais, nous
nous adonnerions au sexe trois fois par
semaine, contre deux lors de la précédente étude. Pour les spécialistes, c’est
sûr, ce regain de vigueur est le signe de
la vitalité retrouvée de notre économie
nationale. Car, selon ce fabricant, l’augmentation de l’activité sexuelle est
parallèle à la croissance économique
– optimisme confirmé par certaines
boîtes de nuit qui, apprend-on par
ailleurs, incluent désormais un préservatif gratuit pour chaque entrée
payante. Une précaution bien pratique
(et bien européenne) pour finir la soirée en beauté… Et, comme l’amabilité
n’a pas de limites dans ce pays, le petit
L
Dessin de Mix
& Remix paru dans
L’Hebdo, Lausanne.
cadeau n’est pas glissé discrètement
dans la poche de monsieur, mais offert
avec force démonstration par des
employés déguisés en préservatif géant.
D’autres exemples de la Turquie
qui bouge – et pas forcément dans
le bon sens ? Depuis quelque temps,
les unes des quotidiens populaires
se couvrent d’histoire d’enfants d’à
peine 7 ou 8 ans particulièrement
agressifs et souvent spécialistes du vol
à la tire. Ça aussi, c’est une nouveauté :
jusqu’à présent, les enfants en Turquie
allaient à l’école ou restaient auprès
de leurs parents, mais n’étaient pas
censés recevoir une formation professionnelle de pickpocket. C’est peutêtre aussi ça se rapprocher chaque jour
un peu plus de l’Europe.
Se divertir aussi est une nécessité
vitale. Comme partout, les jeunes Turcs
se précipitent dans les salles de cinéma.
Et que vont-ils voir ? Bridget Jones 2,
bien évidemment, et le plus étonnant
est qu’ils s’identifient à cette jeune trentenaire si britannique dont les démêlés pourraient sembler à des annéeslumière de leur quotidien. Et, pour
faire bonne mesure, plus de deux
millions et demi de spectateurs ont
déjà fait un triomphe à G.O.R.A., le
premier film turc de science fiction. Passez-vous le mot : il est interdit de penser du mal ou de ne pas
rire en regardant cette parodie grandguignolesque du genre, sous peine de
se faire traiter d’imbécile. Mais la leçon
est ailleurs : en Turquie aussi, on fait
aussi du cinéma pour rire.
Reste ceux qui ne verront même
pas en rêve les boîtes de nuit où l’on
distribue à pleine poignée des préservatifs – même s’ils en meurent d’envie.
Ceux qui n’ont même pas les moyens
de pousser la porte d’un simple bar à
bière de province. Pour ceux-là, pour
les laissés-pour-compte de l’européanisation du pays, il reste le système D.
Je lisais dans le journal l’autre jour
qu’une petite bande bien inoffensive
avait mis au point un plan pour échapper un peu à la misère quotidienne et
goûter aux délices d’une autre vie, ne
serait-ce que le temps d’une nuit. Ils
ont guetté la fermeture d’une gargote.
Une fois les derniers clients partis et
les rideaux de fer abaissés, notre bande
d’amis a trouvé le moyen de pénétrer
dans l’endroit. Ils ont ensuite convoqué un groupe de musiciens, prétendant que le patron ne manquerait pas
de les payer.Toute la nuit, ils ont pioché dans les réserves de la gargote pour
boire et manger à satiété. Au petit
matin, ils ont quitté les lieux aussi discrètement qu’ils étaient arrivés, sans
oublier de laisser ce mot d’excuse à l’attention des patrons : “Nous vous prions
de bien vouloir nous pardonner, faute
d’argent nous ne pouvons pas fréquenter
votre établissement, mais, reconnaissez-le,
on a bien le droit de faire la fête, nous
aussi !” Peut-être le “droit de faire la
fête” à la turque ferait-il bien d’être
ajouté à la liste des droits fondamentaux de l’homme. Ça nous aiderait
peut-être le soir du 17 décembre.
Pendant ce temps, votre serviteur
se trouvait aux Journées littéraires de
Diyarbakir, la capitale du Kurdistan
turc. Pendant une semaine, plus d’une
quarantaine d’activités y étaient organisées. Une véritable cure de littérature au cours de laquelle les soirées
de poésie succèdent aux débats littéraires. Tous les jours, des dizaines de
colloques sont organisés autour des
thèmes aussi divers que “Mythologie
et culture populaire”, “Langue et violence”, mais aussi de longues interventions sur la traduction littéraire,
la littérature pour enfants, la satire, la
critique, la politique, etc. Certes, il y a
aussi à Diyarbakir des enfants qui vendent des paquets de mouchoirs jetables
dans la rue pour quelques sous. Certes,
la jeunesse d’ici cherche du travail, est
désœuvrée et ne sait plus comment s’en
sortir. Mais, à Diyarbakir aussi, les
marques mondiales et leurs boutiques
ont envahi la ville. Diyarbakir change
et cette quête est partout perceptible.
Et le 17 décembre ne changera pas
grand-chose à cette aspiration.
Zeki Coskun
DROITS DE L’HOMME
La question kurde ne doit pas être une condition préalable
■ I l y a déjà bien longtemps, j’ai assisté à une
séance de la Cour européenne des droits de
l’homme. La partie plaignante était constituée
de Kurdes et sur le banc des accusés se trouvait le gouvernement turc. L’avocat des plaignants a d’abord raconté comment on avait
brûlé et détruit leur village. Le représentant
du ministère des Affaires étrangères d’Ankara
a ensuite démenti les accusations. Après avoir
écouté les deux parties, les juges européens
se sont retirés pour délibérer.
C’était une triste scène : pendant des siècles,
nous avons partagé les mêmes terres comme
des frères, et, là, nous ne parvenions plus
à nous entendre, à nous écouter. Nous cherchions à régler nos comptes devant des
arbitres étrangers.
Nous ne devrions pas nous en étonner. La
Cour est une instance européenne où les Etats
sont jugés pour leurs actions contre les
citoyens, et il est tout à fait naturel que le gouvernement turc, qui reconnaît la juridiction de
cette cour, vienne rendre des comptes comme
tous les autres gouvernements européens.
Toutefois, n’est-ce pas un problème que nous
cherchions sur le terrain européen le règlement de tous nos différends, qui se résument
à trois problèmes : la torture, le voile et la
question kurde.
Si la Turquie adhère à l’Union européenne,
elle aura signé la Charte des droits fondamentaux et elle se démocratisera encore plus
vite sous sa houlette. Mais les choses se résument-elles à cette simple équation ? Formulons-les plus clairement. Admettons qu’une
condition très lourde soit posée sur la table
de Bruxelles le 17 décembre, lorsque les chefs
d’Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq
devront se prononcer sur l’ouverture de négociations d’adhésion avec la Turquie, et que
celle-ci claque la porte en disant : “Je n’accepte pas de négocier à cette condition préalable.” Que va-t-il se passer ? Va-t-on retourner à la case départ ? Les faucons sortiront-ils
de nouveau la hache de guerre qu’ils avaient
enterrée en attendant la date fatidique ? Les
calumets de la paix provisoire s’éteindrontils ? La question kurde s’enflammera-t-elle ?
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
L’interdiction des voiles va-t-elle être renforcée ? La torture sera-t-elle systématisée ?
Sommes-nous parés à une telle éventualité
ou avons-nous déjà un “plan B” au cas où les
Vingt-Cinq refuseraient d’ouvrir des négociations d’adhésion ?
La question est revenue à l’ordre du jour lors
de la crise surgie après la parution-surprise
de l’“appel des 200 signatures” [signé par
des personnalités kurdes, celui-ci appelle
l’Union européenne à prendre en compte les
revendications du peuple kurde en Turquie].
L’appel exige que la Turquie applique aux
Kurdes “les mêmes droits que ceux qu’elle
veut pour les Chypriotes turcs” [disposer d’un
Etat dans une confédération bizonale] et
demande que ce soit une condition préalable
à l’adhésion de la Turquie à l’UE.
J’étais dans le sud de Chypre [partie grecque]
cette année. La situation des Turcs et des
Grecs qui n’ont pas su vivre en paix sur une
toute petite île et qui se sont éparpillés des
deux côtés d’une frontière gardée par des
troupes d’interposition des Nations unies ne
20
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
m’est pas apparue comme très enviable. J’espère que les Kurdes et les Turcs ne connaîtront pas une telle séparation.
Je n’ai pas d’objection à ce que les signataires
de l’appel demandent une réforme fédérale
en Turquie. Mais, à un moment aussi critique,
signer une telle pétition sans trop peser ce
que l’on signe et parfois sans trop savoir ce
qu’il y a dans le document signé [certains des
signataires de l’appel en Turquie ont affirmé
que le document publié diffère de celui qu’ils
ont paraphé] et poser face à l’opinion occidentale de nouvelles conditions préalables
à l’admission de la Turquie dans l’UE, n’estce pas comparable à se tirer une balle dans
le pied ?
L’adhésion à l’UE a été le déclencheur d’un
rêve, mais pas le rêve lui-même. N’oublions
pas que notre but est de bâtir une société
démocratique fondée sur “la diversité culturelle et la pluralité politique”. L’UE peut faciliter l’accession à ce rêve. Mais nous devons
le poursuivre, fût-ce sans l’Union européenne.
Can Dundar, Milliyet, Istanbul
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e u ro p e
DOSSIER
Le “non, mais” des Arméniens
Si la classe politique reste intransigeante sur la question du génocide de 1915, la société arménienne se veut plus
ouverte au dialogue avec la Turquie. Objectif : sortir de l’enclavement et de la pauvreté.
BIRGUN
Istanbul
Dessin d’El Roto
paru dans El País,
Madrid.
D’EREVAN
’Arménie est-elle un obstacle sur la voie de l’UE ?
“Oui”, répond la classe politique arménienne, toutes
tendances confondues. La Turquie “ne
doit pas entrer dans l’UE avant d’avoir
résolu la question arménienne”. Quant à
l’homme de la rue, il n’a pas de réponse
précise : ses priorités sont ailleurs.
Dans ce petit pays de 2,5 millions
d’habitants, les relations avec la Turquie sont à l’image des conditions climatiques actuelles : glaciales, avec
beaucoup de brouillard ! Le fait que
les deux pays n’essaient en rien de
converger l’un vers l’autre, brouille
encore plus l’atmosphère.Tandis que
la Turquie déploie toute son énergie
afin d’obtenir une date pour l’ouverture des négociations, Erevan observe
attentivement le processus.
Sur le fond, les partis politiques
n’affichent guère de différences de vues
concernant la Turquie, l’UE et l’Arménie. Quant à la population, elle se
demande surtout comment sortir du
cercle vicieux du chômage et de la pauvreté, désormais chroniques dans ce
pays handicapé par son enclavement
géographique. Dès qu’on évoque les
relations arméno-turques, la première
chose qui vient à l’esprit des gens est
de demander l’ouverture de postesfrontières entre les deux pays.
Une forte proportion d’Arméniens
pensent avec pragmatisme que, en cas
d’intégration de la Turquie, leur pays
aura alors une frontière commune avec
l’UE. Ils estiment qu’il serait plus facile
de discuter de leurs problèmes avec
une Turquie à l’intérieur de l’UE.
Toutefois, la pauvreté et le pragmatisme cèdent la place en dernière
analyse aux traumatismes de l’Histoire.
Une idée communément admise refait
surface : la Turquie ne se conforme pas
à la “philosophie de l’UE”. Le parti
ultranationaliste Dashnaksoutioun, par
exemple, exige la “reconnaissance du
génocide arménien par la Turquie”
comme condition préalable à son adhésion à l’UE. Le président du groupe
parlementaire du parti, Levon Mguirditchian, argue que “l’Europe ne se définit pas par une frontière géographique mais
par un ensemble de valeurs. Et tant que la
Turquie ne résoudra pas le problème lié
aux événements de 1915, elle restera loin
de ces valeurs.” Et il poursuit : “D’autre
part, la Turquie n’observe pas une neutralité de pays tiers dans le conflit arménoazéri. Là non plus, elle ne se conforme pas
à la philosophie européenne.”
De la part du parti le plus à droite
sur l’échiquier politique, on ne saurait
s’attendre à une autre attitude. La formation nationaliste préconise donc
qu’“on exerce une contrainte par des pourparlers”. Bien que sa représentation au
Parlement et dans le gouvernement
L
■
Optimisme
A quelques jours
du sommet européen,
Mehmet Yildirim,
le secrétaire général
de DITIB, la plus
grande fédération
de Turcs musulmans
en Allemagne,
exhortait
encore Berlin
à “faire preuve
d’optimisme”.
“L’inquiétude
des Allemands
est compréhensible,
mais elle est
infondée”, confiait-il
au quotidien
berlinois Die Welt.
Désamorçant un
à un les arguments
traditionnellement
avancés contre
l’adhésion de la
Turquie, il insistait
sur l’enracinement
historique des
bonnes relations
entre les deux pays
– “une chance pour
que règne l’amitié
non seulement
entre les personnes,
mais aussi
entre les Etats”.
soit restreinte, elle peut exercer une
influence considérable sur la société.
Et elle joue un rôle de soupape de
sécurité pour le pouvoir en place.
Dans toute la société arménienne,
les deux aspects importants qui reviennent toujours, concernant l’adhésion
de la Turquie à l’UE, sont soit la perspective d’un voisinage géographique
avec l’UE, soit des considérations pratiques liées à l’ouverture des frontières,
ce qui pourrait changer beaucoup de
choses à court terme. Selon Aram
Simonyan, vice-recteur de l’université
d’Erevan, le problème majeur entre la
Turquie et l’Arménie est justement
“l’ouverture de la frontière, pour accroître
le commerce et les allées et venues”.
Pour les universitaires, il faut commencer par se parler : “Si on met comme
condition préalable la résolution des questions complexes, on ne s’en sortira jamais.
Quand les intellectuels, les artistes et les
peuples des deux pays commenceront à
mieux se connaître, on aura au moins
ouvert la voie du dialogue.” L’un des
mots les plus utilisés par les intellectuels arméniens est donc “dialogue”.
Ils n’ont pas tort. Le dialogue par l’intermédiaire des intellectuels et des
organisations non gouvernementales
des deux pays – plutôt que par leurs
politiciens – semble être la seule issue
possible aux nombreux problèmes
épineux dans les relations arménoturques.
Mais l’Histoire, alors ? L’Histoire
occupe une place importante dans le
subconscient des Arméniens. Les événements de 1915 reviennent tout naturellement dans les conversations, même
si l’ordre des priorités dans la vie des
gens change. En témoigne l’incident
qui a eu lieu lors de la tenue de la
Conférence sur l’Orient, une initiative
lancée par un groupe d’intellectuels
turcs appartenant à diverses sensibilités. Les partenaires arméniens ne font
aucune allusion à 1915, mais un étudiant en turcologie se lève brusquement et interpelle l’auditoire en turc
pour l’appeler à “une minute de silence
à la mémoire des victimes du génocide”.
Surpris par cette injonction, les participants de la conférence hésitent. On
trouve finalement un terrain d’entente
pour “une minute de silence à la mémoire
des victimes des deux côtés”. Tout le
monde se lève en mémoire des Arméniens et des Turcs qui ont péri dans les
massacres de 1915.
L’éditeur du journal arménien de
Turquie Agos, Hrant Dink, qui est
membre de la Conférence sur l’Orient,
est furieux de cette minute de silence
imposée comme un fait accompli.
Quelle que soit l’analyse qu’on en fait,
le traumatisme historique ne lâche pas
les Arméniens. Malgré tout, il est évident que les relations arméno-turques
ne sont plus ce qu’elles étaient dans le
passé. Elles avancent, même si c’est à
petits pas. Selon toute vraisemblance,
c’est la société civile, par ses initiatives,
qui déterminera les avancées sur la
voie non de l’affrontement, mais du
dialogue.
Mete Cubukcu
ALLEMAGNE
Des immigrés aimés et honnis
Les immigrés turcs de deuxième génération
fréquentent les universités, dirigent des
entreprises, entraînent des clubs de foot
et votent à gauche. Et la droite allemande
les rend responsables de tous les maux.
F
er de lance de la Turquie et souffre-douleur
de l’Allemagne, les 3,5 millions de ressortissants turcs vivant dans les pays de l’Union
européenne sont à la fois une chance et un désavantage pour l’adhésion de leur pays natal.
L’université d’Anadolu a, depuis dix-huit ans,
une filiale à Cologne ; elle forme 6 000 étudiants
turcs établis en Allemagne, dont 1 000 au niveau
du DEA. Et 36 000 jeunes Turcs étudient par
ailleurs dans des universités allemandes. Il s’agit
là d’un potentiel intellectuel important.
Plusieurs Turcs se distinguent déjà par ailleurs
pour leur rôle dans la société allemande. C’est
le cas d’Orhan Adyrba, originaire du village de
Nazimiyeli et propriétaire du plus célèbre restaurant mexicain de Cologne, le Si claro. Si vous
n’avez pas réservé longtemps à l’avance, il vous
sera difficile de goûter sa délicieuse cuisine,
œuvre du chef Bülent, lui-même originaire de
Malatya. Dans le même ordre d’idées, le chef
de projet des relations publiques du Football
Club de Cologne est une jeune ingénieure turque,
Nilgün Soydan ; Hasan Oduz, un des hommes
les plus élégants d’Allemagne, est le maître couturier de la plus grande entreprise de prêt-àporter du pays ; de même, Murat Arslan, très
envié par ses collègues allemands pour sa réussite dans toutes ses entreprises, est l’un des
hommes d’affaires les plus importants de Hambourg. L’Union des petits commerçants de Stuttgart s’est enfin transformée en puissant lobby
sous la houlette d’un autre Turc, Bedii Avcy.
On pourrait continuer ainsi à égrener les noms
de milliers d’autres Turcs qui ont réussi. Admirablement formés, ils sont nos meilleurs ambassadeurs auprès de l’Union européenne.
Près de 760 000 Turcs vivant en Allemagne ont
choisi la nationalité allemande. Selon les sondages, 95 % d’entre eux votent pour le Par ti
social-démocrate ou pour les Verts. Les partis
de droite considèrent d’un mauvais œil tous
ces électeurs qui votent pour leurs adversaires.
D’autre part, ces “étrangers” entreprenants,
avec leur éducation et leurs compétences, éner-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
22
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
vent les Allemands de souche, qui les verraient
plutôt dans la catégorie des exclus, sur tout
quand ils leur arrachent des parts de marché.
Cette population dynamique, qui a l’ambition
de réussir, est soupçonnée de vouloir, à terme,
confisquer à son profit le pouvoir économique.
Les craintes ont encore enflé après l’unification avec l’Allemagne de l’Est et le passage à
l’euro, et que les Allemands ont fait la connaissance du chômage et de l’inflation. Les partis de droite ont alors pointé du doigt les Turcs,
désignés comme les responsables de tous ces
maux. Et ils ont rencontré en cela l’adhésion
des Allemands mécontents de la situation économique. Dès lors, il a été facile de faire des
amalgames : en se focalisant sur les foulards,
les calottes, les trafiquants de drogue, l’illégalité, on a fait des généralisations visant à
assimiler la Turquie à l’islamisme. En fait, derrière les réactions, c’est la peur d’avoir à partager le gâteau de la réussite économique ;
et cela, bien que l’on mette en avant, avec une
finesse toute politique, les “différences culturelles et sociales”.
Fikri Saglar, Birgun, Istanbul
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I TA L I E
De la Mafia
à Berlusconi
LA REPUBBLICA (extraits)
Rome
arcello Dell’Utri a-t-il
appor té un soutien
“concret, spécifique,
conscient et volontaire”
à la défense et au renforcement du
pouvoir de la Cosa Nostra sicilienne ? Les juges qui l’ont condamné
à neuf ans de prison ferme le samedi
11 décembre en sont convaincus.
Dell’Utri a été l’“intermédiaire” entre
la Mafia et le groupe de l’actuel
président du Conseil, Silvio Berlusconi. Il a eu un rôle “d’auxiliaire, de
soutien et de représentant des intérêts
de Cosa Nostra”, ont-ils estimé. Il est
intervenu et a résolu, chaque fois
qu’ils ont surgi, les nombreux conflits
entre les ambitions de la Mafia et les
souhaits de Berlusconi. Et c’est précisément son rôle d’“artisan des solutions” qui lui a permis d’occuper un
rôle décisif à la droite du chef.
Dans les années 1970 et 1980, le
patron de la Fininvest avait été
menacé d’enlèvement et son groupe
visé par des attentats. C’est Dell’Utri
qui organise la rencontre entre Berlusconi et les parrains Stefano Bontade
et Mimmo Teresi pour le “rassurer”
quant au péril d’un kidnapping. C’est
lui qui fait engager le mafieux Vittorio
Mangano chez Berlusconi comme
écuyer pour sceller “un accord de cohabitation avec Cosa Nostra”. C’est encore
Dell’Utri qui “négocie en 1993-1994
avec Cosa Nostra”. Un cadre probatoire
qui aurait pu être plus détaillé et significatif si Berlusconi n’avait pas fait
valoir sa faculté de ne pas répondre aux
juges. Si la reconstitution du rôle de
Dell’Utri s’avère fondée (nous n’en
sommes qu’à la première instance),
Berlusconi est conscient de la dangerosité de son collaborateur et il sait que
le moindre aveu de sa part, même le
plus vague, aurait été pour le tribunal une confirmation de cette sorte de
contrat d’assurance qu’il avait scellé
avec la Mafia, en engageant et en promouvant la carrière de son ancien
secrétaire et camarade d’études. Il ne
fait aucun doute que Berlusconi en
paie aujourd’hui le prix – un prix très
embarrassant, en termes d’image. Si
l’on assemble en effet les éléments collectés au cours de ces années, il apparaît que le patron de la Fininvest a payé
un juge de Rome (faits prescrits) ; a
acheté la décision qui lui a apporté en
dot l’éditeur Mondadori (faits prescrits) ; a financé illégalement le Parti
socialiste de Bettino Craxi (faits prescrits) ; a falsifié pour 750 millions d’euros les bilans de sa Fininvest (faits
prescrits) ; a manipulé les chiffres des
droits de retransmission télévisée
entre 1988 et 1992 (faits prescrits) ;
a trafiqué avec les assurances des
joueurs du Milan AC (faits prescrits).
Ce n’est pas un beau spectacle, et l’on
comprend pourquoi Silvio Berlusconi
se sentait “affligé” ces jours-ci.
Giuseppe D’Avanzo
M
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23
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
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e u ro p e
ROUMANIE
Le 8 décembre, avec Basescu, le futur a enfin commencé !
Avec 51,7 % des voix, Traian Basescu a battu Adrian Nastase, le candidat du pouvoir – une victoire qui s’est
dessinée quatre jours avant le scrutin de dimanche, lors d’un débat télévisé qui restera dans les mémoires.
avons choisi des gens qui se vantaient
d’être capables de redresser la situation. Tous mentaient profondément,
car nul n’avait le courage d’aborder
le problème comme Basescu l’a fait
publiquement.
EVENIMENTUL ZILEI
Bucarest
’est le 8 décembre 2004
que les mots les plus
importants jamais prononcés par un homme
politique roumain depuis quinze ans
ont été entendus. C’était au cours du
débat qui opposait, sur la chaîne
publique TVR, les deux candidats à
la présidence, Adrian Nastase [soutenu par le Parti social-démocrate du
président sortant, Ion Iliescu, et par
le Parti humaniste] et Traian Basescu
[soutenu par le Parti national libéral
et le Parti démocrate, regroupés dans
l’alliance libérale Justice et vérité, voir
CI n° 735, du 2 décembre 2004].
Vers la fin de la joute, Traian
Basescu a coupé court aux habituelles
discussions sur les statistiques et s’est
exprimé sans détour. “Je me demande
si notre pays n’est pas maudit, lui qui se
voit contraint de choisir entre deux anciens
communistes ? Entre Adrian Nastase et
Basescu. En quinze ans, il n’y a pas eu
un seul homme politique qui n’ait été
souillé par les mauvaises habitudes du
communisme, qui n’en ait été affecté d’une
façon ou d’une autre.” Et de poursuivre
ainsi : “Peut-être ce débat aurait-il dû ne
jamais avoir lieu. Peut-être le moment estil venu pour qu’un autre genre de candidat se présente devant les Roumains, plutôt que nous deux. Le gros problème, que
nous partageons, n’est pas seulement lié
au fait que nous étions tous deux membres
du Parti communiste. Peut-être, finalement, cela n’est-il pas une honte, un mal,
d’être un membre du Parti dans un Etat
communiste. Car ainsi était l’Etat à
l’époque. Le drame, c’est que nous n’avons
plus le droit de conserver la même mentalité quinze ans après la disparition du
communisme en Roumanie.”
Car c’est bien le “grand problème”.
De la Roumanie en tant qu’Etat et
des Roumains en tant que personnes.
Le problème de notre vie commune,
alors que nous sommes encore divi-
C
SON SECRET : UNE RÉELLE ET
AUTHENTIQUE RECONVERSION
sés, et de notre présent, lui-même né
de notre passé et qui va accoucher de
notre avenir. Basescu l’a dit ouvertement, il nous l’a lancé courageusement au visage comme seul lui peut
le faire. Soit il nous parlait du prix des
pommes sur le marché, soit du prix
des mensonges dans la vie. Traian
Basescu, ce soir-là, s’est assuré une
place dans l’histoire de la vie morale
roumaine. Et voici pourquoi.
Il a dit à cet instant-là ce qui aurait
dû être clamé en chœur en décembre 1989, à l’avènement du nouvel
Etat roumain. Avec de telles paroles,
nous aurions pu fonder un Etat libre,
et non une colonie de l’occupant communiste et de ses héritiers. Nous ne
l’avons pas fait et nous avons laissé
passer quinze ans de désespoir et de
corruption. Toutes ces années, nous
Dessin de Vlahovic
paru dans NIN,
Belgrade.
■
Bio express
Ancien de la marine
marchande, ministre
du Transport à deux
reprises, Traian
Basescu, 53 ans,
est maire de
Bucarest depuis
2000. Elu président
de la République le
12 décembre, c’est
lui qui désignera
le futur
Premier ministre.
Pour son portrait,
voir “A l’affiche”,
CI n° 735, p. 11.
Pour que puisse naître le futur, il était
nécessaire que le passé soit tué.Traian
Basescu s’est chargé de la besogne,
proférant des mots qui, sur le moment, ont pu passer pour de l’autodérision, mais qui, la seconde d’après,
nous ont donné la chance d’ouvrir un
nouveau chemin. Il s’est adressé à
ceux qui avaient manifesté sur les
marchés, à tous ceux qui s’étaient
repliés, vaincus, persuadés que les
Roumains étaient un peuple attiré par
le mal. Il s’est adressé à ceux qui ne
sont plus parmi nous. A ceux qui sont
morts durant l’ère communiste sans
imaginer qu’ils auraient pu connaître
des jours meilleurs. Et Basescu s’est
adressé à ces deux millions de personnes qui ont quitté le pays, qui sont
allées travailler pour d’autres, et à ceux
qui sont restés mais qui continuent
de douter, à ceux qui croient que l’on
ne peut rien y faire, à ceux qui préfèrent rester chez eux le jour des élections.Traian Basescu a réussi à parler
ce soir-là à tous les Roumains. Et c’est
pour cette raison qu’Adrian Nastase
a perdu.
Pourquoi devrions-nous croire
Basescu ? Parce que le chemin de la
souffrance que doivent emprunter les
Etats ne saurait être bouleversé par
la simple démagogie des convertis.
Traian Basescu était un communiste,
il a vécu dans le système. Mais il a su
user de ces quinze années, alors que
Nastase, Iliescu et leurs équipes n’ont
pas voulu le faire. Eux se sont contentés d’accroître leur fortune, tandis que
lui se posait la question, celle du
“grand problème” de la Roumanie. Pas
en privé, ni en théorie. C’est ce qu’ont
fait les intellectuels, qui, il y a quatre
ans, nous ont suppliés de voter Iliescu
et qui, maintenant, se taisent. Des
intellectuels qui ne sont nulle part, et
qui y resteront. Déclassés.
Basescu a compris bien plus et a
beaucoup mieux travaillé. Dans la vie,
pas en rêve. Dans notre intérêt, pas en
vain. Il a progressé étape par étape.
Il était membre du Front du salut
national [au lendemain de la révolution], mais il a su en tirer les fruits.
Il a été ministre et, là encore, il en a tiré
quelque chose : pas une villa, mais
quelques conclusions réalistes sur
le fonctionnement d’une politique
contraire aux Roumains. Il est progressivement devenu l’homme qu’il
nous fallait. Il n’est pas étranger au
monde d’où nous venons, il n’est pas
un observateur impuissant de l’extérieur. Communiste écœuré par les
communistes convertis, il est devenu
le seul homme du système à se retourner contre lui. Et, étant de naissance
un homme d’action,Traian Basescu a
fait ce qu’il a dit. A commencer par ce
qui le concerne. J’écrivais il y a peu
qu’il était le seul exemple de réussite
des réformes en Roumanie. Lui, personnellement. Depuis le 8 décembre,
nous savons désormais que sa réforme
personnelle pourrait devenir la nôtre.
Basescu a deviné quel était le “grand
problème” de la Roumanie. C’est là une
chose qu’il nous faut bien comprendre. Ce mercredi soir, le communisme nous a demandé pardon, par
la voix d’un homme crédible. Le futur
peut commencer. Enfin !
Traian Ungureanu
W W W.
Toute l’actualité internationale
au jour le jour sur
courrierinternational.com
UKRAINE
Les trois conseils de la pasionaria de Kiev
I
oulia Timochenko est l’un des chefs de
file les plus en vue de l’opposition ukrainienne. Celle qu’on appelle la “pasionaria de Kiev” [voir CI n° 736, du 9 décembre
2004] compte évidemment sur la victoire
du candidat Viktor Iouchtchenko à l’issue
du “troisième” tour du 26 décembre prochain, mais elle émet toutefois quelques
réser ves. C’est pourquoi elle donne dès
maintenant ses conseils au futur président.
Le 11 décembre dernier, elle déclarait dans
les pages du magazine Korrespondent, de
Kiev, qu’il est “nécessaire de commencer
non pas par des réformes économiques ou
sociales, mais par la mise en place de
médias libres. Sinon, aucune réforme n’obtiendra de résultats.” Il faudra ensuite s’attaquer au système judiciaire, a assuré la
dirigeante du groupe parlementaire qui
porte son nom. “Nous devons nous débarrasser de la corruption, de la dépendance,
des pressions. C’est un domaine où il ne
saurait être question de perdre du temps”,
a-t-elle lâché. Enfin, il serait “des plus importants” de libérer la culture économique de
“l’influence administrative et [de] développer les programmes les plus efficaces pour
attribuer des capitaux de départ aux gens
qui veulent créer des petites ou moyennes
entreprises”.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
En ce qui concerne le programme de
réforme des institutions politiques qui a été
voté le 8 décembre à la Rada [le Parlement,
dont le pouvoir sera renforcé grâce au vote
en question], Ioulia Timochenko estime qu’il
peut être considéré comme “une victoire
sans conditions”. Mais elle reconnaît qu’elle
a été arrachée “les larmes aux yeux”. Son
bloc parlementaire n’a d’ailleurs pas participé au vote. Pour elle, le compromis à la
Rada a abouti à plusieurs résultats positifs, notamment au remplacement de la
Commission électorale centrale et au limogeage du procureur général, ainsi qu’à des
modifications de la loi sur l’élection pré-
24
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
sidentielle visant à contrer les fraudes. Elle
juge en revanche que le compromis a
accouché d’autres éléments moins positifs, comme “les modifications et amendements à la Constitution qui, à compter
du 1er septembre 2005, aboutiront à un
affaiblissement des pouvoirs du prochain
président”.
“La question est de savoir si ces jolies
victoires parlementaires de l’opposition
auraient pu avoir lieu si nous n’avions pas
dû avaler du même coup la désagréable
pilule de la réforme constitutionnelle. Je
suis persuadée que… oui”, conclut-elle.
Kyiv Post, Kiev
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amériques
●
É TAT S - U N I S
Les démocrates sont-ils capables de se battre ?
Pour le commentateur Peter Beinart, si le parti de l’Ane est si faible, c’est à cause de son indifférence face
à la principale menace politique du monde actuel : l’extrémisme islamique et son expression terroriste.
THE WASHINGTON POST
Washington
u début de la guerre froide,
les démocrates avaient un
gros problème de sécurité
nationale. Comme l’écrivaient les journalistes Joseph et Stewart Alsop en 1946, “ils éludent invariablement la grande réalité politique
d’aujourd’hui : la menace que l’Union
soviétique représente pour l’Occident”.
Si rien ne change, prédisaient-ils,
“c’est la droite, et plus précisément l’extrême droite, qui a le plus de chances de
remporter la victoire”.
Trois ans plus tard, les choses
avaient changé. L’anticommunisme,
minoritaire chez les démocrates en
1946, était devenu en 1949 l’un des
piliers de leur credo. Le mérite en
revient en grande partie à Harry Truman, qui a su rallier les Américains de
gauche et les autres derrière le plan
Marshall et la politique d’endiguement
du communisme. Mais Truman n’y est
pas parvenu seul. Sur le terrain, des
organisations telles qu’Americans for
Democratic Action (ADA) se sont
employées à mettre la lutte contre le
communisme au cœur de la nouvelle
conception démocrate du monde.
Lorsque l’ancien vice-président Henry
Wallace tenta de réunir libéraux de
gauche et communistes, en 1948,
l’ADA fit tout pour l’écarter de la
course à la présidentielle. Et, lorsque
les républicains finirent par reprendre
la Maison-Blanche, l’ADA fit en sorte
que l’anticommunisme reste un mot
d’ordre pour tous, et pas seulement
pour les conservateurs.
Les démocrates ont à nouveau un
problème de sécurité nationale. Aujourd’hui, la “grande réalité politique” est la
A
menace que posent Al Qaida et l’extrémisme islamique. Or l’ombre de
cette menace a permis à la droite de
remporter deux élections d’affilée, en
partie parce que les Américains ne font
pas confiance aux démocrates pour
assurer leur sécurité.
Le problème n’est pas seulement
John Kerry. Depuis le 11 septembre
2001, les démocrates n’ont créé
aucune institution visant à amener le
combat contre l’ennemi extrémiste
de l’Amérique au centre de leur mission, comme l’avait fait l’ADA en son
temps. Ils ne montrent pas un grand
enthousiasme pour la lutte contre le
terrorisme, et cela leur a coûté très
cher aux élections.
Prenez l’exemple de MoveOn.org,
qualifiée par le magazine en ligne Salon
d’“organisation militante la plus importante dans la sphère démocrate”.
MoveOn a été fondée à la fin des
années 1990 pour protester contre
Dessin de Phil
Foster paru dans
The New Republic,
Etats-Unis.
l’impeachment de Clinton. Sa réaction
au 11 septembre a été de critiquer la
guerre contre les talibans. En 2002,
elle a incorporé 9-11peace.org, une
association également opposée à la
guerre en Afghanistan. Depuis,
MoveOn a dépeint la lutte contre le
terrorisme dans des termes très négatifs, la présentant comme une menace
pour les libertés civiques et une façon
de détourner l’attention des problèmes
nationaux. C’est l’une des raisons pour
lesquelles les trois candidats qui ont
placé la lutte contre le terrorisme au
centre de leur campagne pour l’investiture démocrate (Joe Lieberman, Bob
Graham et Wesley Clark) n’ont pas été
suivis. Qui plus est, lorsque The New
York Times a demandé aux délégués
à la Convention démocrate quels
étaient les sujets politiques les plus
importants, seuls 2 % ont mentionné
le terrorisme. La défense et la sécurité
du territoire n’ont été évoquées que
par 1 % des délégués interrogés.
2 % DES DÉMOCRATES SE DISENT
CONCERNÉS PAR LE TERRORISME
A la fin des années 1940, l’ADA voyait
un lien moral entre la lutte contre le
totalitarisme soviétique et la lutte
contre l’injustice aux Etats-Unis. Elle
a utilisé la guerre froide pour défendre
les droits civiques des minorités et les
libertés individuelles, affirmant que,
si les Etats-Unis ne respectaient pas
les droits de l’homme sur leur propre
territoire, le communisme se renforcerait à l’extérieur. L’ADA a également soutenu l’augmentation du budget de la défense et de l’aide extérieure
en insistant sur le fait que ce n’était
pas le Parti républicain, avec son attachement aux réductions d’impôt et à
l’équilibre budgétaire, qui risquait
d’avoir la combativité requise pour
mener la guerre froide.
Ces arguments sont aujourd’hui
à la disposition des démocrates. Le
fait que le gouvernement Bush ait
fermé les yeux sur les actes de torture
commis à Abou Ghraib et à Guantanamo a nui aux efforts déployés par
les Américains pour convaincre le
monde musulman que la lutte contre
le terrorisme était une lutte pour les
droits de l’homme. Les importantes
réductions d’impôt décidées par le
président privent le gouvernement de
l’argent dont il a besoin pour financer correctement l’armée et la sécurité du territoire. Quant aux efforts
du président Bush pour promouvoir
la démocratie dans le monde musulman, ce ne sont que des mots.
Pour les conseillers démocrates,
ces critiques ne sont pas une nouveauté. Le sénateur Joseph Biden, par
exemple, a demandé une action de
grande envergure pour encourager
l’éducation laïque dans le monde
musulman. Mais les candidats démocrates ne défendront pas ce genre
d’idées si elles ne sont pas soutenues
par la base du parti. Les choses se sont
passées autrement pendant la guerre
froide parce qu’ils pouvaient compter sur le travail crucial réalisé par
l’ADA, ainsi que par les syndicats,
farouchement anticommunistes. Les
choses peuvent changer, mais seulement si les démocrates mettent en
place des organisations qui fassent du
combat de l’Amérique contre l’ennemi totalitaire l’affaire de la gauche.
C’est ce qu’ils ont fait il y a cinquante
ans ; c’est ce qu’ils doivent de nouveau faire aujourd’hui.
Peter Beinart*
*Directeur de la rédaction du New Republic.
RECONDUCTION
Un béni-oui-oui en guise de ministre des Finances
uand la recherche d’un nouveau ministre
des Finances traînait en longueur, les
républicains proches de la Maison-Blanche
dénigraient ouvertement le ministre sortant,
John Snow. Puis, la semaine dernière, le
président a reconduit Snow dans ses fonctions. Pour justifier cette décision surprise,
un haut responsable de l’administration a
déclaré que “ce n’était pas le moment de
créer un climat d’incertitude”.
Eh bien, ce n’est pas non plus le moment
de faire comme si de rien n’était. Car le bilan
économique du premier mandat de George
W. Bush est carrément désastreux. Le marché des actions est orienté à la baisse malgré les allégements fiscaux destinés à doper
l’investissement. Le dollar s’est beaucoup
déprécié, et chaque jour fait craindre un peu
Q
plus une chute libre. Le budget fédéral excédentaire est passé à un déficit de 412 milliards de dollars, principalement à cause des
baisses d’impôt excessives et peu judicieuses. Le déficit commercial et celui des
investissements internationaux battent des
records et sont près de trois fois plus élevés
que le niveau généralement considéré comme
supportable par les économistes. Les créations d’emplois n’ont jamais été aussi peu
nombreuses depuis des décennies.
Et comme si le tableau n’était pas assez
sombre, le maintien de Snow laisse entrevoir un aspect troublant, quoique peu surprenant, du processus de prise de décision
du président. A l’instar des autres ministres
de Bush, la mission de Snow consiste principalement à promouvoir une politique et
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
non à en proposer une. Dans la mesure où
ce gouvernement a une politique économique (“les baisses d’impôts avant tout”,
“les déficits n’ont aucune impor tance”),
celle-ci est élaborée dans le cercle des
proches du président.
Snow, comme tant d’autres dans l’entourage
de Bush, n’est rien d’autre qu’un messager.
Le Congrès, les marchés financiers, nos partenaires commerciaux, tous le savent. Il est
difficile de croire que la Maison-Blanche ne
pouvait pas trouver quelqu’un parmi les
experts de Wall Street, les anciens hommes
politiques et autres spécialistes dont les
noms ont circulé, quelqu’un qui aurait pu faire
un ministre des Finances acceptable. Il est
plus vraisemblable que personne ne faisait
l’affaire pour le vrai travail proposé : celui de
27
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
béni-oui-oui. En gardant John Snow, le président évite les auditions au Sénat, qui
auraient été inévitables dans le cas de la
nomination d’un nouveau ministre. Du coup,
on a manqué une belle occasion de connaître
les idées personnelles de Snow.
L’économie ne pourra s’améliorer que si le
président commence à écouter ceux qui lui
disent des choses qu’il refuse d’entendre.
Par exemple, que le seul moyen de redresser durablement le dollar est une discipline
budgétaire visant à réduire les déficits.
Snow n’est pas de ceux-là. Le plus inquiétant est que l’homme à la hauteur de cette
tâche n’existe pas – et que, même s’il
existait, il ne pourrait jamais entrer dans
cette administration.
The New York Times (extraits), New York
737 p28 14/12/04 14:17 Page 28
amériques
É TAT S - U N I S
Cinquante-cinq ans de prison pour port d’armes
Les juges des tribunaux américains sont contraints d’appliquer un barème de peines minimales excessivement
sévères et sans aucune mesure avec les délits commis. Un système qui doit être remis en question.
noncer. “Condamner M. Angelos à
passer le reste de sa vie en prison est
injuste, cruel et irrationnel”, s’insurget-il. Les peines minimales obligatoires
prononcées dans le cas de petits
délits sont une insulte aux victimes
de crimes, poursuit-il, parce que les
sanctions sont souvent plus lourdes
que celles prévues par le Congrès
pour des crimes avec violence :
quelques heures auparavant, il avait
ainsi condamné à vingt-deux ans de
prison un homme reconnu coupable
d’avoir battu une vieille dame à mort
à coups de gourdin.
THE WASHINGTON POST
Washington
orsque le nouveau Congrès se réunira, en janvier, il pourrait bien être
confronté à une véritable
révolution en matière de justice
pénale : la Cour suprême semble en
effet prête à annuler les directives
qui régissent le système de fixation
des peines.
La définition d’un nouveau
barème par le Congrès donnerait au
corps législatif l’occasion de mettre
fin à une pratique injuste et dépourvue de sens : l’application de peines
minimales obligatoires. Il s’agit des
condamnations sévères, parfois draconiennes, que les juges fédéraux ont
l’obligation d’infliger pour certains
délits. D’une durée de cinq, dix,
vingt-cinq ans ou plus, elles sont fixes
et sans possibilité de libération conditionnelle. Et ni les circonstances atténuantes ni les antécédents de l’accusé ne sont pris en compte. Ce
système implacable entraîne souvent
des sanctions n’ayant aucune mesure
avec le délit commis. Les principales
victimes en sont les membres de
minorités ethniques et les pauvres,
mais pas exclusivement.
Prenons le cas de Weldon Angelos, 25 ans, un jeune homme de la
classe moyenne de Salt Lake City
condamné pour la première fois de
sa vie pour avoir vendu à trois
reprises de petites quantités de marijuana. Le juge lui a infligé vingt-
L
CONDAMNÉS
ANTICONSTITUTIONNELLEMENT ?
quatre heures de détention pour la
vente de stupéfiants, mais a ajouté
cinquante-cinq années supplémentaires de peine obligatoire parce
qu’Angelos était porteur d’un pistolet lors des trois transactions. Le juge
Paul G. Cassell, récemment nommé
par Bush, ancien procureur et avocat de la défense, a été tellement choqué d’avoir à rendre un tel jugement
qu’il a rédigé une note de 67 pages
pour protester contre cette sentence
que le Congrès l’avait forcé à pro-
Dessin
de Kopelnitsky,
Etats-Unis.
Vingt-neuf anciens juges fédéraux,
procureurs et ministres de la Justice
ont remis à la cour un mémoire en
faveur d’Angelos, où ils affirment que
le verdict prononcé contre lui constitue une infraction au huitième amendement de la Constitution, qui interdit les châtiments cruels et inhabituels.
“Un terroriste qui fait exploser une bombe
dans un lieu public avec l’intention de
provoquer la mort d’un passant n’encourt
pas plus de deux cent trente-cinq mois de
prison… Pour meurtre simple, la peine
ne dépasse pas cent soixante-huit mois de
détention, et pour viol, elle est de moins
de quatre-vingt-sept mois.” Selon eux,
la peine de six cent soixante mois à
laquelle Angelos a été condamné est
anticonstitutionnelle, “premièrement,
parce qu’elle est totalement disproportionnée par rapport aux délits dont Angelos s’est rendu coupable ; deuxièmement,
parce qu’elle va à l’encontre de l’évolu-
tion des règles qui caractérisent notre
société civilisée”.
Les condamnations sévères sont
justifiées pour punir les grands criminels ou les gros bonnets de la
drogue. Mais les prisons sont remplies de détenus comme Angelos, et
cela coûte très cher au contribuable :
26 696 dollars par détenu et par an,
soit 4 milliards de dollars par an.
Selon le Bureau of Prisons, plus de
la moitié des 180 000 pensionnaires
des prisons d’Etat ont été incarcérés pour des délits liés à la drogue. La
plupart sont des petits délinquants
occasionnels et non violents. Il serait
plus bénéfique pour eux et pour le
contribuable de confier leur surveillance et leur réhabilitation aux
communautés locales.
Il existe un consensus de plus en
plus large parmi les juges, les procureurs et les avocats sur la nécessité
de déterminer un barème plus raisonnable pour les peines prononcées
au niveau fédéral. Espérons qu’il
s’étendra au Capitole. J’ai vu dans
ma vie des centaines de personnes
condamnées à tort sortir de prison
ou du couloir de la mort. J’espère
aussi voir réintégrer la société ceux
qui ont été accusés à des peines
injustes. Mais il y a au moins une
chose que nous pouvons faire :
mettre fin à cette aberration que sont
les peines minimales obligatoires.
Barry C. Sheck*
* Président de la National Association of
Criminal Defense Lawyers et professeur à
la faculté de droit de la Yeshiva University
de New York.
BOLIVIE
Un pouvoir tout neuf pour les Indiens
Plus de 300 représentants de partis
indigènes et d’associations citoyennes
ont détrôné les formations politiques
traditionnelles à l’occasion des dernières
élections municipales.
L
Commandez
vos hors-série
en appelant le
01.57.28.27.78
es élections municipales du 5 décembre
ont bouleversé l’échiquier politique de la
Bolivie. Le taux de par ticipation a été extrêmement élevé [4,5 millions d’électeurs,
soit la moitié de la population bolivienne, se
sont exprimés], et les mouvements citoyens
et indigènes sont venus souffler la vedette
aux par tis politiques traditionnels. Les résultats officiels ne seront connus qu’à la fin
du mois en raison de l’extrême complexité
du dépouillement. Le scrutin a en effet vu
s’affronter un grand nombre de candidats
indépendants – issus de 337 mouvements
citoyens et de 59 mouvements indigènes
– et pas moins de 17 par tis politiques
traditionnels.
Les enquêtes réalisées à la sortie des urnes
par ATB et Bolivisión, les principales chaînes
de télévision boliviennes, révèlent que les
formations politiques traditionnelles ont été
battues en brèche dans l’ensemble du pays.
Les quatre principales villes de Bolivie (La
Paz, El Alto, Santa Cruz et Cochabamba) sont
passées aux mains de candidats de petits
partis ou de mouvements citoyens qui participaient pour la première fois à des élections. [Grâce à la réforme constitutionnelle
de février dernier, les partis indiens peuvent
désormais présenter un candidat]. Ces résultats illustrent bien la disgrâce dans laquelle sont tombés les par tis de l’élite
blanche, en particulier les formations qui ont
partagé le pouvoir avec l’ex-président Gonzálo Sánchez de Lozada [deux fois chef de
l’Etat : 1993-1997 et 2002-2003]. La révolte
populaire d’octobre 2003, qui aboutit à une
répression sanglante (plus de 100 morts) et
à la démission de Sánchez de Lozada, a
largement contribué à ce désaveu.
Le plus gros perdant serait le parti de Gonzálo Sánchez de Lozada : le Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), vainqueur
des municipales en 1993, en 1995 et en
1999, et des législatives de 2002. Le Mou-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
28
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
vement de la gauche révolutionnaire (MIR) a
également disparu des grandes villes. Un
autre protagoniste important de la politique
bolivienne, Action démocratique nationaliste
(ADN), de l’ancien président Hugo Banzer
Suárez, est ressorti du scrutin très affaibli.
A La Paz, le maire Juan del Granado, du Mouvement sans peur (gauche) a obtenu 46 % des
voix contre 19 % à Pablo Ramos, du Mouvement vers le socialisme (MAS). Mais ce parti
quechua [une des principales ethnies indiennes
du pays], dirigé par le cocalero Evo Morales, a
constitué l’exception en maintenant sa présence au niveau national grâce à des victoires
remportées dans des capitales de province et
les zones rurales. A Potosí, le maire indépendant, René Joaquino, a connu un nouveau
triomphe en obtenant 66 % des voix, le pourcentage le plus élevé du pays.
Le président Carlos Mesa [qui ne s’appuie
sur aucun parti] a salué l’élan démocratique
révélé par ce suffrage et a déclaré que les
réformes constitutionnelles approuvées l’année dernière avaient accru le pouvoir de déLa Tercera, Santiago
cision du peuple.
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amériques
COLOMBIE
Le chef des paramilitaires dépose les armes
Beau cadeau de Noël pour le président Uribe : le plus puissant groupe armé du pays va déposer les armes
avant la fin de l’année. Reste à savoir si son chef sera extradé vers les Etats-Unis.
Dessin
de Merino paru
dans El Mundo,
Madrid.
LA NACIÓN
Buenos Aires
DE TIBÚ
e 10 décembre, le principal chef des paramilitaires
colombiens, Salvatore
Mancuso, a annoncé qu’il
allait déposer les armes. Cet acte historique sera suivi de la démobilisation
de 1 500 combattants du Bloc Catatumbo – considéré comme la structure
la plus puissante des Autodéfenses
unies de Colombie (AUC) [extrême
droite]. L’événement constitue un véritable triomphe pour la politique de
“main dure” du président Alvaro Uribe
face au conflit armé.
Mancuso, qui doit répondre de
nombreux chefs d’accusation pour violation des droits de l’homme et trafic de drogue, a accepté de désarmer
après deux décennies de lutte contre
la guérilla [des FARC, marxiste]. Peu
de temps auparavant, il avait fait des
excuses publiques tout en prévenant
le gouvernement qu’il reprendrait le
combat s’il était question de l’extrader vers les Etats-Unis. Ce désarmement sera le plus important qui ait
jamais eu lieu jusqu’à présent, non
seulement par le nombre de combattants, mais aussi parce que le Bloc
Catatumbo est l’un des groupes les
plus violents de l’organisation.
L
3 000 COMBATTANTS SERONT
DÉMOBILISÉS AVANT 2005
Les paramilitaires remettront leurs
armes lors d’une cérémonie particulière qui aura lieu dans une propriété
de Campo Dos, un village situé dans
la municipalité de Tibú, à 600 km au
nord-est de Bogotá. Salvatore Mancuso, accompagné du haut-commissaire pour la paix du gouvernement,
Luis Carlos Restrepo, désarmera en
compagnie du chef politique des
AUC, Ernesto Báez. Mancuso restera en première ligne des négociations en cours avec le gouvernement
d’Alvaro Uribe et se rendra à Santa
Fe de Ralito, une localité du Nord,
où se tiennent les pourparlers de
paix. Parallèlement, le gouvernement
doit prendre position concernant la
onr désarmé le 9 décembre dans la
localité de Yacopí, à 180 km au nord
de Bogotá, au cours d’une cérémonie
présidée par Restrepo et le chef du
groupe, Luis Eduardo Cifuentes, alias
El Aguila [l’Aigle]. En outre, le
25 novembre, 452 paramilitaires du
Bloc Bananero ont déposé les armes
dans la région d’Urabá (à 60 km au
nord de la capitale) et samedi dernier
47 autres ont fait de même dans le
département caribéen du Magdalena.
Mais le Bloc Catatumbo est la
plus nombreuse des 11 structures des
AUC. Selon les accords conclus,
3 000 combattants seront démobilisés avant le 31 décembre. Catatumbo
est l’un des blocs les plus puissants,
tant du point de vue de sa préparation militaire que de ses ressources
économiques, issues essentiellement
du contrôle des “narcocultures”, sa
zone d’influence étant située dans
une région stratégique de la Colombie proche de la frontière avec le
Venezuela. De nombreux paysans,
vivant dans une pauvreté extrême,
n’ont pas d’autre solution que de
planter ou de récolter la coca, notamment dans les villes de El Tarra et
demande d’extradition de Mancuso
vers les Etats-Unis. Un sujet délicat
qui peut remettre en cause les accords
de paix, vu l’insistance des Etats-Unis
à juger le chef paramilitaire pour trafic de drogue. “L’extradition est une
question sur laquelle le président se prononcera le moment venu, déclarait
récemment Restrepo. L’important c’est
que 1 500 hommes du Bloc Catatumbo
vont être démobilisés et que l’un des
groupes les plus puissants des Autodéfenses cessera d’exister.”
Les démobilisations survenues ces
dernières années sont sans précédent
en quarante années de conflit en
Colombie. Le gouvernement d’Uribe
a dû investir des millions pour financer les programmes de réinsertion
sociale des 7 300 guérilleros et paramilitaires qui ont déjà déposé les
armes depuis vingt-huit mois.
Prélude au geste du 10 décembre,
150 membres du Bloc Cundinamarca
A N A LY S E
Juger Salvatore Mancuso ?
■ C’est certainement la légendaire intuition politique de Salvatore Mancuso qui
le pousse aujourd’hui à rendre les armes.
Son but est de négocier avec le gouvernement colombien tant qu’il en est encore temps afin d’éviter son extradition
vers les Etats-Unis. Une sortie comparable à celle de son prédécesseur, Carlos
Castaño, mystérieusement disparu du
théâtre des combats en avril dernier. Côté
gouvernement, c’est la réélection d’Alvaro Uribe qui est en jeu. La sortie de Man-
cuso est une belle victoire. Pour en bénéficier, Uribe est sans doute prêt à
prendre des risques importants. “Que
l’Etat colombien reprenne le contrôle d’une
zone armée où l’on cultive la coca est très
positif. Cependant, les termes de l’accord
entre Uribe et Mancuso rendent possible
une impunité pour les paramilitaires alors
qu’un grand nombre de personnes ont
été victimes de leurs violences”, signale Léon Valencia, un politologue colombien, dans le quotidien El País, de Cali.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
29
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Tibú, qui comptent quelque 30 000
hectares de cultures illicites.
A force d’assassinats et de massacres, le Bloc Catatumbo est parvenu,
en 1999, à disputer le contrôle de la
région aux guérillas gauchistes, principalement le Front 33 des Forces
armées révolutionnaires de Colombie
(FARC), mais aussi l’Armée de
libération nationale (ELN). Entre le
16 juillet 2003 et le 16 juillet 2004,
le Bloc Catatumbo a perpétré 211 assassinats et 44 massacres, selon un rapport de l’ONG locale Progresar. Ce
groupe de paramilitaires à la réputation sulfureuse est celui qui a le plus
violé le cessez-le-feu que les AUC
avaient elles-mêmes décrété, le
1er décembre 2002. Pourtant, un mois
plus tard ils relançaient un processus
visant à faire sortir de la guerre quelque
20 000 paramilitaires avant 2006.
La démobilisation des AUC progresse sans conteste, même si la grande
question pour les Colombiens reste la
manière dont les paramilitaires vont
payer pour leurs crimes. Le gouvernement doit en effet soumettre au Congrès
un projet de loi qui précise le sort réservé
à ceux qui ont déposé les armes.
■
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asie
●
A F G H A N I S TA N
PAKISTAN – INDE
Un pays en pleine déconstruction
Les missiles
comme armes
diplomatiques
Un journaliste pakistanais porte un regard très critique sur la politique
américaine à Kaboul, sur le regain d’activité des talibans et sur Hamid Karzai,
le “pantin de Washington”. Tableau sombre d’un univers troublé.
Hekmatyar, ancien Premier ministre,
homme politique et seigneur de la
guerre, a appelé les Afghans à mener
la guerre sainte contre les forces américaines. Il est sur la liste des personnes
recherchées par les Etats-Unis pour
terrorisme. Dans un discours d’une
vingtaine de minutes, il a justifié son
appel par l’hostilité persistante que les
Etats-Unis manifestent vis-à-vis des
musulmans dans plusieurs parties du
monde et a déclaré que la résistance
afghane emploierait tous les moyens
pour accomplir sa mission – y compris les attentats suicides. Il a ajouté
que si elle ne pouvait combattre de
manière organisée, elle procéderait par
des attaques sporadiques. Ironie du
sort, Hekmatyar était jadis un protégé
de la CIA et a combattu les Russes en
première ligne en Afghanistan [lors de
la guerre qui a opposé les deux pays
de 1979 à 1989]. Autre facteur inquiétant, le mollah Omar et la plupart des
chefs talibans, dont Ben Laden et certains de ses lieutenants d’Al Qaida,
ont survécu à l’invasion américaine et
dirigeraient des groupes rebelles dans
plusieurs parties du pays. Ces groupes
insurgés indépendants mettent en péril
la sécurité de l’Afghanistan, et nul ne
semble être à l’abri de leurs attaques.
THE NATION (extraits)
Lahore
e général américain Eric
Olson a annoncé à Kaboul,
le 7 décembre, le lancement
prochain d’une offensive
d’hiver destinée à prévenir une campagne des talibans au printemps 2005.
Les 18 000 soldats de la force internationale dirigée par les Etats-Unis
vont essayer de traquer les combattants
dans leurs “sanctuaires d’hiver” afin
de les empêcher de perturber les élections législatives, prévues pour avril
prochain. L’opération a été baptisée
“Liberté éclair”. Zalmay Khalilzad,
l’ambassadeur des Etats-Unis en
Afghanistan, a quant à lui pressé les
rebelles d’entrer en contact avec les
chefs de tribu et de déposer les armes
s’ils ne voulaient pas être pris pour
cibles. Il a aussi déclaré que la poursuite de la résistance était contraire à
la volonté du peuple afghan et à l’islam. On ne voit pas sur quelle base juridique le diplomate américain se fonde
pour lancer ce genre de propositions
et de menaces dans un pays souverain !
A moins qu’il ne s’appuie sur la présence des 18 000 militaires américains
qui tentent d’éliminer les talibans pour
affermir le pouvoir de Hamid Karzai
[président afghan, élu le 7 décembre],
l’Américain de Kaboul ?
M. Khalilzad a émis ces exhortations lors d’une conférence de presse
qu’il a récemment tenue à Kaboul. Il
a pressé les combattants afghans de
faire allégeance au gouvernement
Karzai, en échange de quoi ils ne
seraient pas poursuivis. Le président
a déclaré dans le passé que les talibans
qui déposaient les armes se verraient
accorder l’amnistie s’ils renonçaient
au terrorisme et rompaient leurs liens
avec Al Qaida. Il a d’ailleurs plusieurs
fois invoqué la nécessité d’inclure les
anciens talibans modérés dans le processus politique. Selon M. Khalilzad,
l’Afghanistan est entré dans une nouvelle phase et les talibans ne gagnent
rien à rester se faire tirer dessus dans
les montagnes. Mais l’offre de l’ambassadeur américain est douteuse :
il tend d’une main le rameau d’olivier
en déclarant que les combattants qui
déposent les armes ne seront pas
poursuivis et, dans le même temps, il
se contredit en ajoutant que cela ne
s’applique pas à ceux qui sont coupables de crimes graves. Qui décidera
de la gravité des crimes commis
quand le seul nom de taliban est déjà
en lui-même, pour les Américains,
le plus grave des péchés ? Conséquence naturelle, les talibans se sont
empressés de rejeter l’offre trompeuse
de l’ambassadeur américain.
Aujourd’hui, trois ans après avoir
été chassés du pouvoir, les talibans
L
LE PAYS DU MONDE LE PLUS
DIFFICILE À GOUVERNER
lancent des opérations de guérilla
contre les forces de la coalition, tuent
et enlèvent les étrangers impliqués
dans la reconstruction du pays et sont
en position de force dans le Sud et
l’Est, ravagés par la violence. Fin
novembre, une bombe a tué deux soldats américains dans la province
d’Uruzgan [dans le centre du pays],
d’où les combattants ne cessent de
faire des allées et venues depuis le
Pakistan. Les troupes américaines ont
d’ailleurs installé plusieurs nouveaux
camps le long de la frontière pakistanaise. La persistance de ces attaques
constitue un signal d’alarme pour les
forces dirigées par les Américains. Les
activités des combattants vont certainement s’intensifier, et nul ne sera
épargné. Il faut donc vraiment se
réveiller avant qu’il ne soit trop tard.
On ne voit nulle part trace de
la paix promise par les Américains.
Même Kaboul, qui grouille de militaires étrangers, n’est pas à l’abri des
attaques des talibans. Certaines parties de l’est et du sud du pays sont de
moins en moins sûres. Les talibans
avaient justement déclaré en mars dernier qu’ils comptaient reprendre le
pouvoir en Afghanistan, et le nombre
de leurs attaques n’a cessé d’augmenter depuis, en particulier dans le
sud-est du pays. De plus, Gulbuddin
Dessin de Cajas,
Quito.
Désarmement
En partenariat avec
le gouvernement
intérimaire de
Kaboul, les Nations
unies ont lancé,
en octobre 2003,
un programme
de “désarmement,
démobilisation
et réintégration”.
Depuis cette date,
près de
30 000 miliciens
ont été désarmés
et invités à se
reconvertir. Mais la
tâche est loin d’être
accomplie quand
on sait qu’il reste
entre 40 000 et
60 000 hommes
armés. Le ministre
de la Défense
afghan a cependant
promis de régler la
situation avant les
élections législatives
prévues au plus tard
en mai 2005.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
33
Kofi Annan, le secrétaire général des
Nations unies, dans son message aux
trois employés de l’Organisation libérés le 23 novembre dernier, a exprimé
ses doutes quant à la situation. De
vastes territoires restent en effet inaccessibles aux organisations humanitaires internationales à cause de la persistance de l’insurrection talibane.
Tout le monde s’accorde donc à
reconnaître qu’il faut faire davantage
pour mettre fin aux attaques quotidiennes que subissent les Afghans, le
personnel humanitaire étranger et les
soldats américains. Mais qui va s’en
charger ? Hamid Karzai doit sa survie au fait qu’il est porté par les Américains, mais le jour viendra bientôt
où ceux-ci se débarrasseront de leur
pantin. Les troupes américaines tiendront bon tant que cela sera avantageux pour Washington ; en elle-même,
la sécurité de Karzai leur importe peu.
Or le pauvre homme ne doit sa sécurité qu’aux soldats américains. L’Afghanistan passe depuis longtemps
pour le pays du monde le plus difficile à gouverner. Karzai peut-il gouverner les Afghans en s’entourant de
gardes américains armés comme s’il
était américain ? Combien de temps
cette situation peut-elle durer ? La
réponse ne se trouve pas dans l’histoire des Etats-Unis. M. Karzai doit
la chercher dans l’histoire de l’Afghanistan.
Ghulam Asghar Khan
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
epuis plusieurs années déjà,
les Etats-Unis sont un partenaire militaire privilégié de
l’Inde. New Delhi fut donc très choqué d’apprendre que Washington avait
autorisé, le 4 décembre dernier, la
vente d’armements à Islamabad pour
une somme de 1,2 milliard de dollars.
Comme l’a fait remarquer Dawn, le
grand quotidien de Karachi, “il s’agit
du plus important contrat militaire américain accordé au Pakistan depuis la levée des sanctions [après les essais nucléaires de 1998], en 2001”. Le Pakistan obtiendrait ainsi les avions F-16
qu’il cherche à acquérir depuis près
de quinze ans, des avions de surveillance, ainsi que des missiles.
Malgré les propos rassurants des
autorités pakistanaises et américaines,
cette nouvelle donne géostratégique
inquiète l’Inde, soucieuse de conserver sa supériorité militaire dans la
région. Mais New Delhi peut à présent se sentir rassuré : Donald Rumsfeld, en visite dans la capitale indienne
le 9 décembre, a confirmé l’accord
pour la vente de tout un arsenal militaire qui comprendrait des missiles,
un système de radar antimissile et des
avions espions.
Selon Siddharth Srivastava, du
quotidien en ligne Asia Times, “ce
nouvel accord indo-américain est le fruit
d’un raisonnement double qui prévaut
àWashington. D’abord, il y a les affaires.
New Delhi devrait en effet répondre à
l’offre de Washington en se fournissant
auprès d’entreprises américaines comme
Boeing pour renouveler la flotte d’Air
India, par exemple.” En effet, les marchés militaires précèdent souvent l’ouverture de marchés commerciaux, et
les Etats-Unis pourraient chercher à
bénéficier de cette logique. Un autre
élément, purement géopolitique cette
fois, explique cette surenchère américaine. D’après Srivastava, le départ de
Colin Powell, très favorable à Pékin,
et son remplacement par la néoconservatrice Condoleezza Rice se traduisent par un recentrage stratégique
sur l’Inde pour faire contre-poids à la
Chine. De plus, selon le journaliste
indien, “avec Mme Rice, le général
Musharraf [qui dirige le Pakistan] sera
toujours un allié important des EtatsUnis, mais pas au prix de bonnes relations avec l’Inde”. Pourtant, si New
Delhi peut se féliciter de ce développement, ce nouveau partenariat militaire risque d’entraîner une course aux
armements entre l’Inde et le Pakistan,
deux puissances nucléaires, et un revirement du vieil allié russe. En effet,
Moscou, traditionnellement pro-Delhi
mais méfiant envers Washington, pourrait renouer ses liens avec Islamabad.
Bref, la nouvelle donne américaine en
Asie du Sud risque de bouleverser à
long terme le jeu des alliances diplomatiques et militaires.
■
D
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asie
LAOS
ÎLES SALOMON
Un pont sur le Mékong pour booster l’économie
Quand Internet
arrive au village
La construction d’un immense pont entre les rives laotienne
et thaïlandaise devrait entraîner un renforcement de la coopération régionale.
De quoi ouvrir de nouveaux débouchés aux entreprises locales.
BANGKOK POST
Bangkok
DE KHANTABOULI
(SAVANNAKHET), LAOS
a traversée du Mékong en
ferry de Mukdahan à Khantabouli [autre nom de
Savannakhet] est à coup sûr
une expérience pittoresque pour les
touristes. Mais, pour les passagers
locaux, il s’agit plutôt d’une corvée
coûteuse en argent et en temps. Un
aller simple coûte 50 bahts thaïlandais
[95 centimes d’euro], plus que ce que
gagnent beaucoup de Laotiens en une
journée entière, et les marchands et les
voyageurs munis de bagages doivent
payer des frais de portage supplémentaires. Le trajet dure à peine 15 minutes, qui peuvent facilement se transformer en plus de 1 heure à cause de
la file d’attente et des procédures d’immigration sur chaque rive. Débarquer
à Khantabouli, équivaut à faire un saut
dans le passé. Ses beaux immeubles de
style français et son rythme de vie tranquille évoquent des temps révolus.
Mais les changements risquent fort
de s’accélérer avec l’ouverture, en
2006, d’un nouveau pont sur le
Mékong de 1,6 km de long. Le projet,
évalué à 75 millions de dollars [57 millions d’euros] et comprenant également la modernisation de l’aéroport
et l’amélioration des axes routiers,
entraînera des modifications importantes aussi bien pour la ville que pour
la province. Les nouvelles infrastructures font partie d’un programme de
coopération économique axé sur le
Mékong et soutenu par la Banque
asiatique du développement (BAD),
le gouvernement du Japon et certaines
organisations humanitaires. Le pont
est financé par l’Agence japonaise de
coopération internationale (JICA). Des
travaux ont été prévus pour adapter
aux standards internationaux l’aéroport de Savannakhet, qui sera utilisé
à la fois par le Laos et la Thaïlande
et renforcera les liaisons aériennes
régionales et touristiques.
L
Dessin de Riber
paru dans
Svenska Dagbladet,
Stockholm.
■
Sommet
Kunming, capitale
de la province du
Yunnan, en Chine,
accueillera
en juillet 2005
le second sommet
des pays du bassin
du Mékong. Depuis
la mise en place,
en 1992,
du Programme
de développement
du Mékong, à
l’initiative de la
Banque asiatique
de développement,
le Cambodge,
la Chine, le Laos,
le Myanmar
et le Vietnam
se rencontrent
régulièrement
pour favoriser
les échanges
économiques.
Plus de 100 projets
ont déjà bénéficié
de ce programme
de coopération
régionale.
Courrier international
C H I N E
INDE
POSER LES BASES
DE L’INDUSTRIALISATION
Kunming
M é kon
YUNNAN
g
MYANMAR
MY
R
LAOS
500 km
Vientiane
Savannakhet
Mukdahan
0
Khon Kaen
THAÏLANDE
Bangkok
Ban
CAMB.
AM
M
VIETN
NAM
N
M
g
Ponts
existants
Mékon
Pour le vice-gouverneur de Savannakhet, Soukaseum Bodhisane, l’amélioration des moyens de transport attirera les investissements nécessaires
pour “poser les bases de l’industrialisation du pays”. Avec 15 % de la population totale du pays, Savannakhet est
la province la plus peuplée du Laos,
et sa croissance économique dépasse
déjà de 1 à 2 points la moyenne nationale de 6 %. Les entreprises laotiennes,
encore peu nombreuses, se réjouissent
des perspectives d’élargissement des
marchés. C’est le cas de Lahasin
Indigo, une entreprise de tissage de
Savannakhet, qui utilise des teintures
naturelles et du coton cultivé sur place
pour fabriquer en collaboration avec
des stylistes japonais des tissus de
grande qualité destinés au pays du
Soleil-Levant. “Si davantage de touristes
et d’hommes d’affaires viennent ici, nous
aurons plus de possibilités d’exportation et
nous pourrons créer des emplois”, affirme
Keokaenta Phavisith, le contrôleur de
qualité. La plupart des ouvriers sont
des jeunes femmes, et cet emploi leur
permet de sortir des tâches traditionnelles qu’elles exercent dans l’agriculture de subsistance. Chanhom ne sait
ni lire ni écrire. Il y a quelques mois
à peine, elle a quitté son village, à
35 kilomètres de là, pour rejoindre l’entreprise. Aujourd’hui, elle loge sur son
lieu de travail et adore sa nouvelle vie.
“J’ai des amis ici et je gagne 330 000 kips
[environ 32 euros] par mois”, expliquet-elle d’une voix timide.
De l’autre côté du fleuve, les commerçants du grand marché indochinois de Mukdahan s’attendent à un
véritable essor économique après l’ouverture du pont. Saulathin Sirimoukdamethakoun, un quincaillier thaïlandais d’origine vietnamienne, vend de
solides casseroles et poêles fabriquées
LAOS
Etats membres
de l’AS
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Golfe
de Thaïlande
Mer
de Chine
méridionale
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
34
au Vietnam. Elles sont, selon lui, moins
chères que les mêmes ustensiles thaïlandais. Il montre le quai de chargement où les porteurs lancent des
caisses et des cartons sur les bateaux
prêts à partir, et il se plaint que sa marchandise arrive parfois cabossée.
“Lorsque le pont sera ouvert, je traverserai et je choisirai mes casseroles et mes
poêles moi-même”, promet-il. De nombreux articles viennent de Chine, parmi
lesquels des jouets et de la céramique.
Dans un magasin de jouets, Haruetai
Chanit explique que les jouets chinois
sont plus populaires, même s’il n’y a
pas beaucoup de différence de prix
avec les autres. “Mais les Thaïlandais
aiment acheter des jouets chinois, parce
qu’ils sont modernes et différents”, précise-t-elle. Khon Kaen, une ville située
plus à l’intérieur [à 200 kilomètres à
l’ouest de Savannakhet], est une porte
sur le nord-est de la Thaïlande. Ses
entreprises se préparent à occuper les
nouveaux créneaux qui vont s’ouvrir
sur la frontière orientale. Selon Prayoon
Angsanant, président de la chambre
de commerce, une délégation s’est rendue récemment à une foire à Kunming, capitale de la province chinoise
du Yunnan, pour étudier les débouchés
commerciaux avec la Chine.
Les filets de pêche sont l’un des
principaux produits d’exportation de
la ville.Vinai Sereeyothin, responsable
des ressources humaines à la Khon
Kaen Fishing Net Factory Co., une
entreprise qui fabrique des filets de
grande qualité pour l’exportation, prévoit d’élargir ses marchés au Myanmar (Birmanie), au Vietnam et au
Cambodge. “Si tout s’ouvre, nous allons
avoir besoin de beaucoup d’ouvriers qualifiés. Nous espérons pouvoir faire venir
des Laotiens pour les former et les embaucher”, lance-t-il.
Le nouveau pont sur le Mékong
engendrera, à n’en pas douter, une
augmentation considérable des mouvements transfrontaliers de personnes
et de marchandises.
Ian Gill*
* Spécialiste des relations internationales à
la BAD.
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
DE HONIARA
e PFNET, le dernier outil de
communication des îles Salomon, était enfin arrivé dans le
village de Sa’a [sur l’île de Malaita]
et les jeunes étaient tout excités à l’idée
d’être reliés au reste du monde grâce
au miracle de la Toile. Ils exhibaient
fièrement leur ordinateur nouvellement
connecté à toute personne à portée de
voix. C’était un grand jour pour le village. Une personnalité fut informée du
prodige : il suffisait d’appuyer sur une
touche d’ordinateur pour accéder à un
nouveau monde. Malheureusement,
les premières images que vit l’olo (ancien) étaient choquantes : jeunes
femmes et filles à divers stades du
déshabillage emplirent l’écran. Le vieil
homme, scandalisé, exigea qu’on les
fît disparaître immédiatement. Un incident malheureux dont on se serait
bien passé ! Les choses auraient pu
être bien différentes – et le sont, la
plupart du temps. Mais cette histoire
illustre le fossé croissant et frustrant
qui, malgré toutes nos bonnes intentions, se creuse dans les villages. Bien
entendu, le PFNET – la connexion
du village à Internet – constitue un
grand pas vers le XXIe siècle.
Ce nouveau lien technologique
qui raccorde le village au monde
moderne est très bien accueilli par les
jeunes et les moins jeunes. Mais il a
un prix, qui devient de plus en plus
élevé : il dépossède un groupe de son
pouvoir au profit d’un autre – ce qui
n’est malheureusement pas nouveau
dans les villages des Salomon. Le fait
que Honiara [la capitale, située sur
l’île de Guadalcanal] absorbe 70 %
des richesses nationales a des conséquences désastreuses pour la vie des
villages. Le phénomène ne date pas
d’hier. Depuis l’indépendance, la capitale concentre toutes les activités, tandis que le reste de l’archipel lutte pour
survivre. Il ne faut cependant pas
ralentir la progression du PFNET vers
les villages mais faire en sorte de ne
pas négliger les autres pans de la vie
rurale.
La vieille génération était paraît-il
prête à rejoindre l’autoroute de l’information, mais d’une façon différente.
Huit villages de la côte occidentale de
l’île de Malaita, quant à eux, ont opté
pour un émetteur-récepteur radio, qui
permet de diffuser rapidement les
informations telles que les horaires des
navires, tout en permettant par
exemple aux infirmières de suivre des
formations continues tout en restant
en poste dans leur communauté.
L’ordinateur, malgré son important potentiel, a élargi le fossé, dans
certaines régions du monde, entre les
personnes saturées d’information et
celles qui pensent en être privées. On
pourrait réduire la fracture numérique
dans les îles Salomon en adoptant une
stratégie de communication associant
les merveilles du PFNET et les avantages de l’émetteur-récepteur.
John Roughan, Pacific Islands Report
(extraits), Honolulu
L
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m oye n - o r i e n t
●
IRAK
Les sunnites de Falloudjah n’iront pas voter le 30 janvier
Washington insiste pour que les élections aient lieu à la date prévue. Mais, dans les conditions présentes,
elles ne peuvent mener qu’à la partition du pays, affirme An Nahar.
AN NAHAR
Beyrouth
l est évident que, si l’actuelle
situation politique et sécuritaire
perdure jusqu’au 30 janvier
2005 [date prévue pour les
élections], le résultat du scrutin sera
semblable – excepté dans l’apparence
du déroulement du vote – à celui du
référendum organisé par le président
irakien déchu, Saddam Hussein,
quelques mois avant son renversement, en obtenant un vote à 100 %
en sa faveur ! En effet, l’apparence de
ces élections, si elles sont tenues à
cette date, sera démocratique :
contrôle exercé par les Nations unies,
présence d’observateurs internationaux, etc. Mais, en ce qui concerne
le Conseil qui sera élu, il faut se
rendre compte que, pour ce qui est
des espoirs et attentes du peuple irakien concernant le “nouvel Irak”
d’après Saddam, sa représentativité
ne sera ni démocratique ni populaire.
Il suffit de considérer les habitants de
villes comme Falloudjah, Ramadi,
Mossoul et bien d’autres encore :
qu’en sera-t-il de leur participation
ou non au scrutin ? Et comment, sans
leur participation, le vote global irakien pourra-t-il vraiment représenter
les sunnites, majoritaires parmi la
population de ces villes ?
On peut supposer que 30 à 40 %
de la population de ces agglomérations étaient décidés à voter. Pourtant,
on peut être certain que les massacres
commis au nom de la politique de
sécurité pour assurer les élections, il
y a quelques semaines à Falloudjah
– et qui risquent de se reproduire dans
d’autres villes –, ont eu naturellement
l’effet contraire. Qui, dans ces cités,
I
Le feuilleton
américain.
Dessin de Habib
Haddad paru dans
Al Hayat, Londres.
Modeste
Alors que les
combats continuent
à Falloudjah, un
mois après le début
de l’offensive
américaine,
le président
intérimaire de l’Irak
Ghazi al-Yaouar
a affirmé,
dans une interview
à Asharq al-Awsat,
que les élections
se dérouleraient
à la date prévue
et que de ce scrutin
émergerait un Irak
fort, qui “fera
l’amour et non la
guerre avec le
monde”. Al Yaouar
a insisté : il ne sera
jamais un
“président-chef”,
car “le temps
des Supermen est
révolu. Superman
n’existe qu’au
cinéma, tout comme
la cité vertueuse
n’existe que
dans l’imagination
de Platon”,
a-t-il ajouté.
voudra encore aller voter après ces
carnages ? Et qui donc acceptera
de se porter candidat ? Après les
combats de Falloudjah, les troupes
américaines ont déclaré qu’elles
avaient arrêté et emprisonné près de
1 600 combattants retranchés dans la
ville, dont seulement 30 non-Irakiens.
Comme premier commentaire, on
peut déjà affirmer que vient d’être
dévoilé un troisième mensonge, qui
fait suite aux deux premiers concernant les armes de destruction massive
et les liens supposés entre le régime
de Saddam et l’organisation Al Qaida.
Effectivement, il y a à peine quelques
jours, le gouvernement irakien et les
forces américaines déclaraient encore
que la rébellion de Falloudjah était
l’œuvre de groupes étrangers, derrière
lesquels il fallait voir Zarqaoui et ses
fidèles, tous non irakiens !
Dans cette partie de l’Irak qu’on a
pris l’habitude d’appeler “triangle de
la mort” se trouve une majorité de
musulmans sunnites. Si le projet du
nouvel Irak est de devenir un régime
regroupant les diverses ethnies et
confessions irakiennes, comment un
Conseil national irakien à vocation unitaire pourrait-il émaner d’élections auxquelles n’aurait pas participé l’un des
groupes sociaux essentiels du pays ?
LES IRAKIENS CRAIGNENT
UNE “LIBANISATION” DU PAYS
Essayons de nous imaginer ce que
pourrait devenir ce pays, après ces
élections. Il y a de quoi s’arracher les
cheveux. A Washington, on insiste sur
le besoin pressant de donner la priorité à la sécurité en Irak, avant la tenue
des élections (d’où l’opération militaire contre Falloudjah) et sur la
nécessité de procéder à la consultation au jour prévu, sans le moindre
report, même sous le feu des canons
et malgré le boycott du scrutin par
certains Irakiens. Le ministre de la
Défense, Donald Rumsfeld, répète
sans relâche qu’il ne voit aucun inconvénient à ce que les élections se tiennent dans les zones considérées
comme sûres et qu’elles n’aient pas
lieu dans les autres zones. La seule
explication plausible à cela, si l’on
exclut celle d’une volonté américaine
de provoquer le fractionnement de
l’Irak par le biais de cette consultation, est donc le désir de George Bush
de paraître à tout prix avoir réussi à
faire quelque chose, occultant ainsi
la série de défaites politiques qu’il a
subies en Irak.
Quant au gouvernement de Bagdad, feignant d’ignorer la démission
de plusieurs membres du Conseil
national provisoire pour protester
contre l’opération de Falloudjah, il
trépigne de joie en annonçant que
160 partis politiques et associations
ont décidé de participer au scrutin.
Les responsables irakiens oublient
aussi de rappeler que près de 50 organisations ont décidé de ne pas prendre
part à la consultation et demandé son
report à une date ultérieure.
Tout porte donc à penser que
l’Irak, au bout de ces élections, entrera
dans une période nouvelle, dangereuse pour son unité. Les Irakiens ont
craint la “libanisation” de leur pays,
au sens d’une répartition contingentée du pouvoir entre les diverses ethnies et confessions. Mais, après le vote
– s’il a lieu comme prévu –, on peut
craindre pour l’Irak une libanisation
sous la forme d’un affrontement armé
entre Irakiens. Si les communautés
irakiennes décident de se présenter
aux élections sous des listes monoethniques ou monoconfessionnelles,
comme le font les Kurdes et comme
tentent en ce moment de le faire les
chiites, ce sera l’étincelle qui mettra
le feu aux poudres dans le tissu social
comme dans l’unité du pays. Alors, le
scrutin du 30 janvier 2005 aura été
rien de moins que le signal de déclenchement de la guerre civile irakienne.
Mohammed Machmouchi
HUMEUR
Un gouvernement toujours en vadrouille
Terrés dans la “zone verte”
ou en déplacement dans les capitales
arabes et européennes, les ministres
irakiens sont toujours absents,
s’insurge un journaliste irakien.
D
epuis près de deux ans, la plupart des
ministères et services du gouvernement
irakien sont confinés à l’intérieur de la “zone
verte”, dans laquelle avaient déjà résidé les
gouverneurs civils américains et qui fut le
quartier de Bagdad où Saddam Hussein avait
construit ses palais présidentiels. La” zone
verte” s’est transformée, jour après jour, en
une surface isolée au sein même de la capitale, comme c’était le cas du temps de Saddam, vers la fin de son régime. De plus, les
nombreuses attaques au mor tier subies
depuis vingt mois ont donné à cet endroit une
coloration nettement rougeâtre qui lui a fait
perdre la douceur de son vert initial.
Le gouvernement provisoire vit dans l’obsession d’une frappe terroriste. Il vit donc
sous la protection des forces américaines,
à l’intérieur de cette ceinture de sécurité.
Mais ce qui s’est révélé graduellement,
comme première conséquence pratique d’un
tel enfermement, c’est que le gouvernement
s’était de lui-même exilé politiquement dans
Bagdad. Cet isolement forcé, d’autres partis politiques l’ont connu lorsque, après avoir
brillé dans les médias pendant leur activité à l’étranger, ils sont rentrés en Irak et
ont dû se rendre compte qu’ils ne jouissaient
plus d’aucune popularité.
Cet exil intérieur, imposé sous la pression
de la résistance armée, surtout à Bagdad,
a engendré un second exil : la grande majo-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
rité des politiciens irakiens passent le plus
clair de leur temps à l’extérieur de l’Irak,
s’assurant ainsi un sommeil tranquille que
ne viennent troubler ni les voitures piégées
ni les roquettes. Cette situation a évolué
si rapidement que le gouvernement et ses
administrations vivent désormais comme un
gouvernement “of ficiellement en exil”,
puisque presque tous les ministres et leurs
principaux collaborateurs vivent à Amman,
la capitale de la Jordanie. C’est effectivement à partir d’Amman que sont conduites
les affaires de l’Etat irakien, et spécialement
tout ce qui a trait aux relations avec les
grandes entreprises qui réalisent les projets
spéciaux sous l’égide des Nations unies.
A cela il faut ajouter les nombreux déplacements, en délégation, des personnalités
du nouveau régime. Se sont ainsi absentés
36
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
plusieurs fois le chef du gouvernement provisoire et le vice-Premier ministre, le président et ses deux vice-présidents, durant trois
à quatre semaines, alors que l’Irak s’enflammait des suites des graves difficultés
qu’il traverse. Une situation qui aurait nécessité, en temps normal, non pas une mais
plusieurs équipes gouvernementales ! Mais
les politiciens irakiens sont en permanence
à l’étranger, notamment à Londres. Ils ont
l’habitude de s’y arrêter, pour mener à bien
leurs projets personnels et régler les affaires
engagées durant leurs longues années d’exil
en Grande-Bretagne, où résident encore leurs
familles. C’est comme si chacun des responsables irakiens portait sous le bras son
agenda et parcourait les capitales proches
et lointaines, en préparation des prochaines
élections. Fateh Abdel Salam, An Nahar, Beyrouth
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m oye n - o r i e n t
SYRIE-ISRAËL
Un climat de légère détente sur le Golan
La tension est moins perceptible sur la ligne de démarcation entre Israël et la Syrie. Même si le discours officiel
est toujours guerrier, Damas se lance dans la réhabilitation de cette zone sinistrée.
financement de la reconstruction, y
compris l’infrastructure des réseaux
d’égouts et d’adduction d’eau, les
routes, les hôpitaux et les écoles. Ce
qui est sûr, c’est qu’un “décret a été
publié décidant la réhabilitation des bâtiments de la ville, à l’exception de quelques
lieux symboliques émouvants, tels que certaines églises, mosquées et écoles”. Ce projet coûtera environ 200 millions de
dollars, répartis entre la construction
de 25 000 logements et la restauration
de l’infrastructure.
AL HAYAT
Londres
ès que l’on s’éloigne de la
capitale syrienne, Damas,
et que l’on se rapproche
de la ligne de démarcation
(entre les forces armées syriennes et
israéliennes) dans le Golan, on est de
plus en plus convaincu que “quelque
chose est en train de se passer” à
Quneitra, cette ville du Golan que le
pouvoir syrien avait récupérée à la suite
de la guerre de 1973 et qu’il a toujours
tenu à conserver dans son état de destruction, telle que l’ont abandonnée
les forces israéliennes, après leur
retrait, parrainé par les Etats-Unis en
mai 1974.
L’effervescence ne se limite pas
uniquement à la construction d’une
autoroute à quatre voies, le long des
soixante kilomètres qui séparent Damas de cette ville du Golan occupé. Il
y a aussi toutes ces commissions, supérieures, intermédiaires et locales, qui
ont été constituées pour recueillir données et statistiques, préalables à une
étude économique sur la reconstruction de Quneitra et de ses infrastructures. Ce qui est frappant, ce sont les
affirmations des responsables de la
Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement (FNUOD)
sur le changement d’attitude des
Israéliens et sur le climat actuel de
détente. L’un des officiers de la
FNUOD a même déclaré à Al Hayat
qu’Israël et la Syrie avaient donné leur
accord de principe pour qu’un agriculteur syrien du Golan puisse “exporter” 15 000 tonnes de pommes vers
la Syrie ; des contacts ont été pris par
l’intermédiaire de la Croix-Rouge afin
que cela se passe sans conséquences
politiques préjudiciables.
Pourtant, le mystère du projet de
reconstruction de Quneitra continue
D
SAINT PAUL EST PASSÉ
PAR QUNEITRA
d’intriguer les habitants de la ville, que
ce soient les 35 personnes qui y sont
toujours présentes depuis le retrait de
l’armée israélienne, il y a près de trente
ans, ou bien les 60 000 déracinés disséminés dans les villages environnants.
Comme Damas n’a fait aucune déclaration officielle au sujet de ce projet,
les spéculations à propos de la dimension politique d’une telle décision vont
bon train. Certains replacent cette
bouillonnante activité, dans le cadre
d’un “arrangement” que le Qatar
aurait arraché aux deux belligérants et
selon lequel la Syrie entamerait la
réhabilitation de la zone de Quneitra,
comme la première des “étapes du rétablissement de la confiance” et comme
démonstration du désir de réaliser la
paix. En contrepartie, Israël se retirerait des 20 % encore occupés des
faubourgs de cette ville qui se trouve
derrière les barbelés, dont un grand
hôtel, célèbre il y a plus de trente ans.
Quant au Qatar, il participerait au
Dessin d’Ajubel
paru dans El
Mundo, Madrid.
+
Plus d’infos
WEB
sur le site
Un an après les
accords de Genève,
interview de Yossi
Beilin et Yasser
Abed Rabbo
Le Golan syrien s’étend sur une
superficie de 1 860 kilomètres carrés,
dont 1 260 demeurent encore sous
occupation israélienne et où vivent
20 000 Syriens, répartis dans cinq villages, le plus important étant celui de
Majdal Chams, avec ses 5 000 habitants. Il y a également 20 000 colons
israéliens, occupant 40 colonies.
Dans le Golan se situe le mont Hermon, le point le plus élevé de Syrie, à
2 814 mètres, ainsi que le point le plus
bas, près du lac de Tibériade, à
212 mètres au-dessous du niveau de
la mer.Tout cela donne à cette région
une importance touristique et en fait,
grâce à sa pluviométrie élevée, une
source d’eau abondante. On peut
aussi évoquer l’aspect religieux si l’on
se rappelle que saint Paul, lors de son
périple de Jérusalem à Damas, était
passé par Quneitra.
Tous ces facteurs font que l’on
peut s’attendre que Quneitra et ses
environs deviennent une destination
de choix pour les Syriens, une fois la
reconstruction avancée. C’est ce qui
a encouragé la direction du restaurant
La Tour de Quneitra à rénover les lieux
sans attendre et à investir de grosses
sommes, dans l’attente de… milliers
de clients ! Le directeur, Helmi Sal-
mane, se souvient que le gouverneur
lui avait prédit qu’il “gagnerait bientôt
beaucoup d’argent”. En attendant, il
est toujours dans le rouge et doit
débourser 600 dollars chaque mois
pour les salaires de ses employés.
Curieusement, l’officier chargé
de la communication de la FNUOD,
le major Stephen May, nous révèle
qu’“une entreprise américaine doit
construire un hôpital à Quneitra et une
autre, japonaise, serait chargée de la remise
à neuf de l’infrastructure de toute la
zone”. Pourtant, c’est ce même officier qui, dans son bureau militaire
onusien, nous déclare qu’Ariel Sharon n’est pas actuellement “préoccupé
par un accord de paix avec la Syrie”.
Puis le voilà qui affirme, dans le
même mouvement, que les Israéliens
ont fait preuve, ces derniers temps,
d’une “certaine souplesse”, accélérant
à titre d’exemple la remise aux autorités syriennes de deux jeunes filles qui
avaient franchi le mur de barbelés, en
direction de la zone occupée par Israël.
Il est également signalé que la
Croix-Rouge facilite la conclusion de
plus de dix mariages par an, entre de
jeunes Syriennes et des jeunes gens
parmi leurs proches en zone israélienne ; elle arrange aussi le passage
quasi quotidien de près de 300 étudiants du Golan qui étudient dans les
universités syriennes, ainsi que le franchissement chaque jour de quelque
300 religieux druzes qui visitent les
lieux saints en Syrie.
Néanmoins, la situation est bien
plus complexe qu’il n’y paraît puisque
les cartes géographiques officielles
syriennes accrochées aux murs du
gouvernorat de Quneitra désignent
toujours Israël par les termes “Palestine occupée” et que, du côté israélien,
on répète toujours que “les Syriens
veulent nous jeter à la mer” !
Ibrahim Hamidi
ARABIE SAOUDITE
Qu’est-ce qu’on s’ennuie, à Djeddah !
Un journaliste saoudien constate la
pauvreté de la vie culturelle dans la ville la
plus occidentalisée du royaume wahhabite.
O
n s’ennuie !” C’est ce que mes enfants
et leurs amis m’ont dit la semaine dernière. “Tes récriminations me déçoivent”,
ai-je répondu à ma fille. “Ta mère et moi
t’avons enseigné à apprécier chaque chose
de la vie et à tirer profit de ton temps.”
Les enfants ont gloussé, avant de répéter la même constatation : “On s’ennuie.”
“Qu’est-ce que vous voulez dire par ‘On
s’ennuie’?
— On sait pas quoi faire ! On a fait du vélo,
et après on a joué avec la PlayStation. Mais
maintenant, on veut sortir pour le week-end
et on ne sait pas où aller.
— Où allez-vous d’habitude ?
— A Funtime Pizza ou à Stationary Magic,
mais on y va tout le temps !
— Et si vous alliez au Muséum d’histoire
naturelle ? J’adore ceux de Londres et de
New York.”
Ma femme est intervenue : “Il n’y a pas de
muséum d’histoire naturelle à Djeddah. Le
seul musée d’histoire du pays se trouve
à Riyad.” “Dans ce cas, les enfants, leur
ai-je dit, allez au musée des Beaux-Arts.
Vous êtes assez grands pour apprécier et
vous vous instruirez.”
Ma femme est inter venue à nouveau :
“Désolée, il n’y a pas non plus de musée
des beaux-arts à Djeddah.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
— Allez au planétarium, alors. C’est très
sympa et vous apprendrez un tas de choses
sur notre monde, les planètes et les étoiles.
— Désolée, mais y a pas de planétarium
non plus, a repris ma femme.
— Allez au cinéma. Je suis sûr qu’il doit y avoir
quelque chose d’amusant et d’instructif.”
Ma femme a alors lâché d’un ton exaspéré :
“Tu ne sais donc pas que le cinéma est
interdit, et que les cinéphiles sont les serviteurs du diable ?”
Un peu désespéré, j’ai lancé une nouvelle
idée : “Pourquoi n’allez-vous pas voir les
courses de voitures sur la piste de l’Automobile Club de Djeddah ?
— Y en a pas, a répondu ma femme. Le
gouvernement préfère que les jeunes fas-
40
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
sent la course dans les rues de la ville plutôt que dans l’environnement artificiel d’un
circuit. D’ailleurs, ici, on considère que filer
comme une flèche dans les rues en slalomant pour éviter les collisions est le
meilleur moyen pour un jeune homme d’affiner ses talents de conducteur.”
Nous leur avons ensuite proposé un piquenique dans un parc, une pièce de théâtre
ou un concer t, et tout un tas d’autres
choses, toutes impossibles à Djeddah. Finalement, les enfants ont renoncé et ont
décidé d’aller manger au Chucke E. Cheese
pour la énième fois. Quand ils ont été sortis, je me suis tourné vers ma femme et je
lui ai dit : “Je m’ennuie !”
Amr al-Faisal, ArabNews, Djeddah
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afrique
●
CÔTE-D’IVOIRE
Comment les Etats-Unis ont lâché Gbagbo
Le président ivoirien a choisi l’épreuve de force avec Paris, explique The Washington Post, parce qu’il croyait
bénéficier d’un soutien américain. Mais Bush a préféré raffermir ses liens avec la France.
THE WASHINGTON POST
Washington
es derniers temps, de nombreux Européens, en particulier des Français, ne
trouvent guère à leur goût
la diplomatie américaine. L’action de
l’administration Bush apparaît ainsi
d’autant plus remarquable et salutaire en Côte-d’Ivoire, où elle tente
de limiter les dangereux effets de
l’agitation antifrançaise. Alors qu’on
en sait un peu plus sur le mois
d’émeutes et d’affrontements raciaux
et religieux, ainsi que sur le raid
aérien ciblé qui a tué neuf soldats
français et un humanitaire américain,
il devient évident que le président
ivoirien Laurent Gbagbo avait misé
sur une manipulation possible, à son
avantage, des relations extrêmement
tendues entre Paris et Washington,
dans une situation classique d’instabilité chronique.
Gbagbo s’est efforcé de renforcer
ses liens avec le président Bush alors
que tous deux s’engageaient dans des
conflits ouverts avec Jacques Chirac
depuis un an et demi. Confronté à des
problèmes politiques et économiques
croissants, il a attisé le ressentiment
à l’égard de la présence coloniale
résiduelle de la France chez le premier
producteur de cacao du monde.
Gbagbo a sans doute estimé que le torchon brûlait tellement entre les deux
grandes puissances à cause de la crise
irakienne que les Etats-Unis prendraient volontiers la place de la France
comme protecteur de la Côte-d’Ivoire.
On voit mal, autrement, ce qui l’aurait enhardi au point d’ordonner à ses
pilotes mercenaires d’Europe de l’Est
d’attaquer les forces françaises de
maintien de la paix le 6 novembre.
C
Dessin de Gado,
Kenya.
Gbagbo
calme le jeu
La manifestation
que prévoyaient
d’organiser les
“jeunes patriotes”,
le 11 décembre à
Abidjan, pour exiger
le départ de Côted’Ivoire des troupes
françaises
a été annulée.
Le président
Laurent Gbagbo
a décidé d’interdire
toutes les
manifestations
jusqu’au 10 mars.
Paris a lancé immédiatement d’implacables représailles. Les forces françaises ont détruit la petite armée de
l’air ivoirienne et se sont assurées que
les pilotes biélorusses, auteurs de l’attaque, étaient bien morts, indiquent
plusieurs sources françaises qui souhaitent garder l’anonymat.
UN GESTE QUI N’A RIEN COÛTÉ
À WASHINGTON
Le président ivoirien reçut d’abord
une première douche froide lorsque
Bush apporta son soutien à la demande de Chirac concernant des
sanctions des Nations unies, avant
de voir ses espoirs d’obtenir la protection américaine anéantis après une
longue et houleuse conversation téléphonique avec le secrétaire d’Etat,
Colin Powell, selon des responsables
américains, français et africains. A
Washington, on a résisté à la tentation de faire payer à Paris son opposition à l’invasion de l’Irak sous la
houlette des Etats-Unis, car on a
rapidement compris que rendre la
pareille aux Français minerait la
sécurité régionale en Afrique de
l’Ouest et au-delà.
A l’instar de Robert Mugabe au
Zimbabwe, Gbagbo se remplit les
poches et s’accroche au pouvoir au
prix de la ruine de son pays, autrefois
prospère. Mais l’enjeu dépasse l’établissement d’un régime de voyous
comme on en voit tant en Afrique. La
Côte-d’Ivoire rassemble, dans un
chaudron explosif de changements,
nombre des forces qui menacent, un
peu partout dans le tiers-monde, les
structures postcoloniales de gouvernement et de développement économique. En facilitant la circulation des
biens, des personnes et des technologies à travers les frontières nationales, la mondialisation a également
inauguré une ère de réactions dont
l’ampleur n’est devenue visible qu’aujourd’hui. Les aspirations, les décep-
tions et les rancœurs augmentent à
mesure que les distances se réduisent,
et certaines communautés jugent leur
identité ou leur sécurité menacées par
des circonstances et des peuples
qu’elles pouvaient autrefois ignorer
sans problème.
Dirigée avec paternalisme pendant trente ans par Félix HouphouëtBoigny, la Côte-d’Ivoire n’a pas su
développer de fortes institutions ni
d’identité nationale. Cela est vrai dans
d’autres pays africains ayant à leur tête
des “grands hommes” ou des élites
politiques qui s’enrichissent et défendent leurs intérêts au détriment de la
population.Tout comme les mythes et
les histoires réelles de lutte de libération nationale, qui s’estompent dans
l’esprit des gens, la baisse des ressources tirées de l’aide internationale
et d’erratiques échanges de produits
agricoles rend le système néocolonial
plus difficile à supporter.
En Côte-d’Ivoire, les musulmans
du Nord s’estiment lésés par la confiscation du pouvoir par Gbagbo et par
le favoritisme à l’égard des ethnies non
musulmanes du Sud. C’est le genre
de tensions qui risquent de surgir
n’importe quand dans d’autres pays
d’Afrique de l’Ouest, comme l’ont
rappelé les dirigeants de la région à
Chirac. Dans le même temps, ils l’exhortaient à agir encore plus vigoureusement pour rétablir l’ordre en
Côte-d’Ivoire. L’Europe, et surtout
Paris, devrait reconnaître et saluer
publiquement la décision de l’équipe
Bush de ne pas succomber à la tentation de se venger de Chirac. Le geste
n’a rien coûté à Washington. C’est
cependant ce qu’il fallait faire pour
améliorer la coopération francoaméricaine dans un monde en pleine
mutation.
Jim Hoagland
LIBYE
Kadhafi et l’esprit des lois
A
u cours de sa récente visite en Libye,
le président Chirac a offert à son homologue libyen la collection complète des
œuvres de Montesquieu, l’auteur de L’Esprit
des lois. Jacques Chirac a-t-il voulu de cette
façon faire comprendre à Kadhafi qu’il ferait
bien de moderniser réellement son pays en
y permettant l’épanouissement des libertés
et de la démocratie, qui y font actuellement
cruellement défaut ? Interrogé lors d’une
conférence de presse sur la nature de ce
cadeau, Chirac a répondu qu’il savait que le
président Kadhafi éprouvait de l’intérêt pour
Montesquieu, dont il avait déjà probablement
lu les œuvres et que c’est pour cette raison qu’il lui avait offert cette belle édition
qu’il pourrait mettre dans sa bibliothèque.
Mais où est donc l’esprit des lois dans la
Libye de Kadhafi ? Bien que les plus grands
responsables occidentaux se bousculent
désormais à Tripoli depuis que les EtatsUnis se sont accommodés d’un leader de
la “révolution” libyenne qui a laissé tomber
son programme d’armes de destruction
massive, rien ne semble avoir vraiment
changé en Libye. L’anarchie dans le pays
et dans l’entourage du leader est de plus
en plus flagrante. La visite de Jacques Chirac a ainsi été l’occasion pour la presse de
mesurer le degré de désordre qui règne en
Libye et la toute-puissance des services de
renseignements du colonel Kadhafi. Les
photographes n’ont par exemple pas été
autorisés à assister au repas offert par le
colonel en l’honneur de son hôte français
en raison du mauvais comportement d’une
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
escouade de responsables libyens de la
sécurité. Quant aux réformes en faveur de
l’ouverture évoquée par le Premier ministre
Choukri Ghanem, qui a vécu à Vienne et a
donc connu le monde développé, elles sont
en réalité inexistantes, tant sur la forme que
sur le fond. Voilà donc la fameuse révolution libyenne, que les Libyens n’ont pas eu
peur de comparer à la Révolution française.
Aujourd’hui, de nombreux hommes d’affaires britanniques, allemands et français
se plaignent de l’extrême lenteur de la
bureaucratie libyenne. L’un d’entre eux expliquait qu’il avait perdu 12 kilos depuis qu’il
avait commencé à travailler en Libye à
cause de l’anarchie ambiante, de la corruption et de la non-application des lois.
Il y avait quelque chose de comique dans les
42
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
grands panneaux qui ornaient les rues de Tripoli pendant cette visite. On pouvait ainsi lire
sur fond de deux drapeaux français et libyen
des slogans affirmant : “La révolution mène
à la liberté”. La délégation française a eu
beau chercher cette liberté en Libye, elle n’en
a pas trouvé la moindre trace. Pas de médias
ni de presse libres.
Dans la Libye du colonel Kadhafi, malgré les
richesses pétrolières, le chômage atteint
30 %. La croissance démographique en Libye
est évaluée à environ 3,4 % par an. L’administration américaine, qui a besoin de trouver des débouchés pour ses sociétés pétrolières, affirme qu’il y a aujourd’hui une
amélioration de la situation dans ce pays,
alors qu’elle sait très bien qu’il n’en est rien.
Randa Taqieddine, Al Hayat, Londres
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afrique
MAROC
Avec les prisonniers de guerre du Front Polisario
Pour la première fois, un journaliste marocain a pu visiter les geôles du Front Polisario à Tindouf, en Algérie.
Un reportage d’Ali Lmrabet, ancien directeur de l’hebdomadaire interdit Demain Magazine.
EL MUNDO
Madrid
DE TINDOUF
A Tindouf, deux
détenus marocains.
Ali Lmrabet
A
ciellement auprès du Polisario contre
l’“instrumentalisation” des détenus.
Pour parvenir jusqu’à eux, il m’a fallu
l’intervention personnelle de Mohamed Abdelaziz, qui n’a autorisé la
visite qu’au dernier moment.
Le camp du Neuf Juin compte
entre 70 et 80 prisonniers. La vision
qu’il offre est des plus surprenantes :
il n’y a autour ni murs, ni barbelés, ni
miradors. “Les détenus sont libres d’aller où ils veulent”, explique un responsable sahraoui avant d’ajouter que,
même si la frontière entre l’Algérie et
le Sahara-Occidental ne se trouve qu’à
une centaine de kilomètres, il ne viendrait à l’esprit de personne d’essayer
de la franchir. Des millions de mines
antipersonnel ont été semées là par
l’armée marocaine, rendant le passage
impossible.
Les bâtiments, petits et de forme
arrondie, sont peints en blanc. A l’entrée du camp, un sous-officier marocain, entouré d’autres prisonniers, me
reçoit froidement. Il veut savoir si je
suis vraiment marocain. Ma carte
d’identité passe de main en main,
mais cela ne suffit pas à dissiper l’hostilité et la méfiance. “Comment as-tu
fait pour qu’ils te laissent entrer ?”
demande un grand gaillard. “Tu dois
être un sympathisant du Polisario”,
affirme un prisonnier. “Ou un espion
sahraoui qui cherche à se faire passer pour
un Marocain”, renchérit un autre.
UN DÉTENU FRAPPÉ À MORT
AVEC UNE BARRE DE FER
Finalement, après des palabres interminables en dialecte marocain, certains se persuadent qu’ils ne sont pas
en train de parler avec un Sahraoui.
L’ambiance se détend. Quelques-uns
des détenus qui s’étaient éloignés
reviennent, disposés à raconter leur
long séjour dans cette prison étouffante de chaleur.
Leurs histoires sont difficiles à
entendre. Mohamed (les noms ont été
changés pour éviter d’éventuelles punitions) a été arrêté il y a dix-huit ans. Il
n’avait alors que 27 ans. Ses premières
années de captivité ont été très dures.
Le Polisario obligeait les prisonniers
à travailler sous un soleil implacable.
“Nous avons construit tout ce que tu as
vu entre la ville de Tindouf et ici. Même
le siège de la présidence d’Abdelaziz.”
Ahmed avait 32 ans lorsqu’il a été
pris. Aujourd’hui, c’est un vieillard de
52 ans qui marche péniblement, en
s’aidant d’une canne. “Avant on m’appelait Hassan, mais, comme le roi Hassan II était le diable en personne pour le
Polisario, ils m’ont obligé à changer de
nom, dit-il. Je reprendrai mon nom quand
je rentrerai au Maroc.” Pour AhmedHassan, le plus difficile aujourd’hui
n’est pas les mauvais traitements – “On
ne nous maltraite plus depuis 1994”,
indique-t-il –, mais le manque de médicaments et de nourriture. Comme il
ne peut pas travailler à l’extérieur,
comme ses compagnons, il vit des colis
de la Croix-Rouge et de la générosité
de quelques compagnons d’infortune.
Abdeslam allait fêter ses 24 ans
lorsqu’il a été capturé. Mais son allure
n’a rien de celle d’un homme de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
44
■ Postes
sahraouies
Le premier service
de poste sahraoui
a été lancé
le 11 décembre
dans les camps de
Tindouf (sud-ouest
de l’Algérie).
Selon le président
de la “République
sahraouie”,
Mohamed Abdelaziz,
“ce service postal
est l’expression
de la souveraineté
nationale et une
preuve du progrès
dans la construction
de l’Etat sahraoui”.
ESPAGNE
Courrier inetrnational
u Maroc, la censure du
gouvernement est si féroce
qu’aucun organe de presse
ne veut ni ne peut envoyer
ses reporters dans les camps de réfugiés. Ceux qui, par le passé, ont tenté
de rencontrer un dirigeant du Polisario ou d’aller à Tindouf ont été accusés de trahison. En 2000, Mohamed
Larbi Messari, alors ministre de la
Communication, avait ainsi ordonné
la saisie de tous les exemplaires des
hebdomadaires Le Journal et As Sahifa,
qui avaient osé publier un entretien
avec le secrétaire général du Polisario,
Mohamed Abdelaziz. Quelques jours
plus tard, le gouvernement étendait
sa colère à 2M, la deuxième chaîne
de télévision publique, qui avait mentionné l’interview dans une revue de
presse : Messari et André Azoulay, le
conseiller du roi, limogèrent ses dirigeants au cours d’un acte de lynchage public.
Aujourd’hui encore, le Polisario
est considéré comme un ennemi qui
n’a pas le droit de s’exprimer dans les
médias. Il était donc intéressant pour
un journaliste marocain de visiter
Tindouf et ses centres de détention,
perdus au milieu du désert algérien.
Je me suis rendu dans l’un des
principaux camps. Les détenus, dont
certains sont là depuis plus de dixhuit ans, n’ont pas reçu la visite de la
presse depuis un an. Ces prisons faisaient encore récemment partie d’un
circuit de visite pour la presse internationale, jusqu’à ce que le Comité
international de la Croix-Rouge, sous
la pression de Rabat, proteste offi-
40 ans. Seize années d’une dure captivité sont passées par là. Il reconnaît
cependant que ses geôliers le traitent
bien. “Certains d’entre nous vivent
mieux que nos gardiens, qui n’ont même
pas de quoi manger.” Ce qui se passait
avant, lorsqu’ils subissaient la vengeance et la répression, c’est Abdelaziz qui le raconte. “Ici, à part le sable
et les pierres, il n’y avait rien. Nous
avons dû tout construire avec nos propres
mains. Lorsque nous tombions malades,
on nous envoyait chez des médecins
cubains, des stagiaires qui s’entraînaient
sur nos pauvres corps.”
Au début des années 1990, un soldat nommé Omar a passé presque
une année enfermé dans une caisse.
“Ils le sortaient pour le laisser respirer un
peu et, après, ils l’enfermaient à nouveau”, relate un vieux prisonnier. Puis,
un jour, le soldat Fanidi est mort. “Au
moins il a eu une mort digne, parce qu’il
n’acceptait pas leurs règles”, conclut-il.
D’autres évoquent le calvaire d’un
lieutenant appelé Mouzoun. En 1993,
cet officier de 45 ans a été frappé à mort
avec une barre de fer et son cadavre a
été suspendu à l’entrée du camp. Pourquoi ? Personne ne s’en souvient. “Il
avait dû dire quelque chose qui n’avait pas
plu, comme ‘Le Sahara appartient au
Maroc’ ou ‘Vive Hassan II’.”
Les deux seuls prisonniers à avoir
accepté de se laisser prendre en photo
sont deux jeunes hommes qui ont
perdu la raison. “Ils sont fous. Ils n’ont
pas supporté la captivité”, explique le
chef du camp. Selon lui, la majorité
des détenus souffrent de problèmes
psychiques par manque d’espoir d’être
libérés un jour. Avant de partir, un
homme m’appelle de la cuisine. Il dit
être le plus ancien détenu. Il veut
savoir comment les prisonniers qui
ont été libérés sont traités à leur retour
au Maroc. Je n’ai pas pu lui dire que
le Maroc livre à l’abandon et au désespoir ceux à qui il a donné un jour un
fusil en leur ordonnant de défendre
la patrie.
Ali Lmrabet
OCÉAN
ATLANTIQUE
Rabat
M A R O C
ALGÉRIE
CANARIES
(Espagne)
Tindouf
Siège du gouvernement
de la République arabe
sahraouie démocratique
(RASD) en exil
et du Front Polisario
SAHARAOCCIDENTAL
MAURITANIE
Dakhla
0
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
400 km
Système de défense marocain
(barbelés, champs de mines, murs
sur 2 000 kilomètres de long)
Principaux camps de réfugiés
sahraouis
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46-47 OK SA 2 14/12/04 16:07 Page 46
NG han Guan/AP/Sipa
e n c o u ve r t u re
●
Pékin, mars 2004. Ouverture de la session annuelle de la Conférence politique
consultative du peuple chinois (CPCPC).
LE RÊVE CHINOIS
■ “Usine” du monde, future organisatrice des Jeux olympiques, la Chine
a désormais des ambitions politiques. En conquérant les marchés, elle
acquiert une influence grandissante. Puissance régionale, elle se voit déjà
puissance mondiale. ■ Dans ses choix diplomatiques, Pékin donne la
priorité à la stabilité de ses relations avec Washington. Les points de
convergence sont aujourd’hui majoritaires, malgré le soutien américain
à Taïwan. ■ Forte de cette concorde, la Chine avance méthodiquement
ses pions dans la région. ■ Faut-il avoir peur de la Chine ? Non, notre
pays est pacifique, assurent les analystes en stratégie chinois. Il est
essentiellement préoccupé de développement économique.
Nous nous éveillons, n’ayez pas p
Fondée sur l’économie, intégrée dans le mouvement
de la mondialisation, la montée en puissance
de la Chine est innovante et ne menace personne,
explique un magazine de stratégie chinoise.
GUOJI ZHANWANG
Shanghai
’établissement d’une grande puissance
en tant que telle est un aboutissement, il
suit forcément une phase d’émergence.
L’accent mis, depuis la fondation de la
Chine nouvelle il y a plus d’un demi-siècle,
et surtout depuis une vingtaine d’années
avec la politique de réformes et d’ouverture, sur
l’accumulation [l’investissement] plutôt que sur
la redistribution a permis à la Chine de constituer les bases nécessaires à son émergence.
L’Histoire montre que l’arrivée d’un pays
fort de la génération montante a toujours de profondes conséquences sur les relations internationales. De ce fait, l’émergence de la Chine focalise l’attention. Ces dernières années, à l’étranger,
certains ont avancé de grandes théories selon lesquelles le jour où la Chine prendrait son essor,
elle menacerait sérieusement l’ordre mondial,
comme l’avaient fait en leur temps l’Allemagne,
le Japon ou l’Union soviétique. La Chine et les
Etats-Unis risqueraient alors de se livrer à une
surenchère dangereuse en matière de sécurité,
ce qui pourrait même dégénérer en un affrontement semblable à celui qui opposait les EtatsUnis et l’Union soviétique à l’époque de la guerre
L
■
Positif
Pour les Etats-Unis,
les avantages
de l’approche
diplomatique
modérée de la Chine
sont substantiels,
écrit un
commentateur
américain dans
le quotidien
hongkongais South
China Morning Post.
Elle permet
à l’administration
Bush de présenter
les relations sinoaméricaines comme
un succès, et offre
une atmosphère
positive pour
la coopération
sur la question
nord-coréenne
et dans la guerre
contre le terrorisme.
froide. L’essor de la Chine se traduira-t-il forcément par une confrontation avec les Etats-Unis ?
Outre que la puissance réelle de la Chine actuelle
est encore loin de pouvoir égaler celle des EtatsUnis, le prétendu décollage de la Chine correspond seulement au fait que son développement
s’inscrit désormais dans la continuité [elle connaît
une croissance économique spectaculaire depuis
quinze ans]. La Chine a encore beaucoup de
chemin à parcourir avant de décoller véritablement, et elle ne risque donc pas de prendre
la place occupée autrefois par l’Union soviétique. A l’époque, l’Union soviétique et les
Etats-Unis étaient des superpuissances, alors
que la Chine est encore un pays en développement. A l’époque, l’Union soviétique et les EtatsUnis avaient pour objectif stratégique d’étendre
leur suprématie sur le monde entier, alors que
la Chine n’a pas de visées hégémoniques et
ne dispose pas de sphère d’influence. A
l’époque, les deux blocs américain et soviétique
ne se contentaient pas de s’opposer à la fois sur
le plan politique et militaire, économiquement,
leurs modèles s’excluaient réciproquement. En
revanche, la Chine a instauré un système d’économie de marché socialiste, elle participe au
processus de mondialisation et s’est intégrée
dans le système économique mondial. Aussi les
relations sino-américaines actuelles n’ont-elles
rien à voir avec les relations américano-soviétiques de jadis. En d’autres termes, la montée
en puissance de la Chine s’inscrit dans un
contexte spatio-temporel radicalement différent.
Sur le plan intérieur, la Chine axe son développement autour des idées de paix, de démocra-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
46
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
tie et de nation civilisée. Sur le plan extérieur,
c’est par des moyens légaux qu’elle se procure
l’énergie et les ressources nécessaires à son développement ; elle participe de façon constructive
aux affaires internationales. Elle s’affranchit donc
du modèle traditionnel d’émergence d’une
grande puissance, où l’accroissement de la force
militaire prenait le pas sur la croissance économique et où les Etats cherchaient à établir
leur suprématie et à contester l’ordre établi au
niveau mondial par la constitution de sphères
d’influence et d’axes militaires. La Chine, elle,
émerge de façon pacifique, et cet essor pacifique
s’inscrit en priorité sur la base d’une prospérité
commune avec les autres pays. Aussi, loin de
constituer une menace pour ces derniers, elle
leur offre de nouvelles opportunités.
En ce qui concerne les relations de la Chine
avec les Etats-Unis, malgré la persistance de nombreuses divergences entre les deux parties et la
question taïwanaise, grave facteur d’instabilité,
ces dernières années ont montré que la coopération multilatérale fonctionnait bien, mais les
conflits d’origine unilatérale restent nombreux
[voir page suivante]. Cela s’explique par l’intérêt accru de la Chine pour les grands dossiers
mondiaux, lié à sa montée en puissance. En tant
que grand pays en développement, ses vues rejoignent de plus en plus celles des Etats-Unis sur
un certain nombre de questions, en particulier
sur le problème de la sécurité non conventionnelle. Alors que, autrefois, les polémiques étaient
fréquentes, aujourd’hui, l’heure est davantage
à la concertation. Par ailleurs, de grande puissance régionale, la Chine est en passe de deve-
46-47 OK SA 2 14/12/04 15:14 Page 47
ACTUALITÉ
Taïwan vote
pour le statu quo
Le scrutin législatif du 11 décembre a donné
la majorité aux partisans de la réunification
avec Pékin. Le gouvernement indépendantiste
de Chen Shui-bian, récemment réélu,
reste donc sans majorité au Parlement.
a “vague verte” [du camp indépendantiste comprenant le Parti démocratique progressiste (DP)
au pouvoir] n’ayant pas obtenu la majorité des suffrages aux élections législatives à Taïwan, ce résultat est dans l’ensemble considéré comme exerçant
une influence positive sur les relations de part et
d’autre du détroit de Taïwan. Dès lors que la “vague
bleue” [du camp favorable à la réunification avec
le continent, mené par le Kouomintang] a réussi à
maintenir sa majorité au Parlement, non seulement
la réforme de la Constitution voulue par le président [DPP] Chen Shui-bian sera considérablement
restreinte, mais la “taïwanisation” de la république
de Chine lancée avant les élections ne pourra pas
être menée entièrement selon les idées du gouvernement du DPP. On en conclut que les relations
de part et d’autre du détroit de Taïwan resteront
stables et détendues.
Néanmoins, la situation se révèle plus complexe.
Après cette défaite, le DPP va naturellement tenter de regagner du terrain pour les prochaines élections locales. Ses réflexions seront plus orientées
vers la politique intérieure, tandis que les relations
avec la Chine continentale et avec les Etats-Unis
seront quant à elles plus teintées de conservatisme. Les relations bilatérales sont remplies d’incertitudes et de risques, et le DPP, déstabilisé, ne
dispose que d’une marge de manœuvre extrêmement réduite. Quant à la “vague bleue”, qui contrôle
donc toujours le Parlement, va-t-elle se consacrer
au développement de ces relations avec Pékin ? Il
faut d’abord voir si les diverses tendances politiques en son sein pourront s’entendre, et comment va se passer la coopération avec le gouvernement. De plus, une situation politique figée
entre l’exécutif et le Parlement rendra la formation d’un consensus concernant la politique bilatérale extrêmement fragile. Tout cela démontre
que la division du pouvoir entre la “vague bleue”
et la “vague verte” ne pourra pas produire une
politique de relations bilatérales générant des initiatives de réconciliation : il manque à Taïwan les
conditions politiques nécessaires.
Pékin et les Etats-Unis se sentent peut-être soulagés parce qu’ils voulaient justement ralentir
le processus de réforme de la Constitution [prôné
par un président désormais en minorité parlementaire]. Après la défaite du DPP, un référendum sur la Constitution n’aura pas lieu. Mais ni
Pékin ni les Etats-Unis n’ont pensé à la perspective de la reprise du dialogue. Or, en vue des prochaines élections, les relations bilatérales, les
interactions entre les Etats-Unis, la Chine et Taïwan ne seront probablement pas les priorités du
programme politique du DPP. La porte de la reprise
du dialogue est bien fermée ; on en revient à une
situation de remise en ordre.
L
s peur de nous
nir une grande puissance mondiale. De ce fait,
elle soigne ses relations avec les grandes nations,
et en premier lieu avec les Etats-Unis. La diplomatie chinoise a gagné en maturité. Enfin, la
Chine étend le champ de sa coopération avec les
Etats-Unis en matière de sécurité régionale. Elle
n’est plus une nation en dehors du système : elle
fait partie de presque toutes les grandes organisations internationales. Son crédit est en hausse
et sa capacité à se mouvoir sur la scène internationale en amélioration. Aussi, à long terme,
la base stratégique d’un développement pacifique des relations sino-américaines devrait continuer à s’élargir et les conflits ne devraient plus
être majoritaires. L’émergence d’une nation et
d’un peuple est un mouvement des plus grandioses.Tel un courant océanique puissant, une
fois la tendance générale amorcée, elle progresse
toujours de l’avant sans qu’aucun obstacle ne
puisse l’arrêter. La pacifique montée en puissance de la Chine est unique en son genre, que
ce soit dans le contexte spatio-temporel actuel
ou d’un point de vue historique. Si nous élargissons un peu notre horizon pour rechercher
l’origine et le moteur de cet essor dans l’histoire
chinoise plurimillénaire, nous découvrirons peutêtre que les Chinois sont en train d’écrire l’une
des plus belles pages de l’histoire de l’humanité.
Place Tian’anmen,
un char se fond
dans la porte d’entrée
de la Cité interdite,
le centre du pouvoir
impérial chinois.
Dessin de Ferguson
paru dans le
Financial Times,
Londres.
CONTEXTE
Les pommes de discorde avec Washington
■ Entrées dans une phase de “coopération constructive” depuis le 11 septembre 2001, et malgré un début difficile après la première élection de
George W. Bush, les relations sino-américaines sont encore tendues sur
quelques grands dossiers, écrit l’hebdomadaire pékinois spécialisé en relations internationales Huanqiu Shibao.
Economiquement, les deux pays s’opposent sur les exportations de textiles
– la Chine vient d’annoncer qu’elle leur
appliquerait une taxe à l’exportation au
1 er janvier 2005, ce qui devrait apai-
ser les Etats-Unis qui craignaient une
inondation de leur marché à la disparition du système de quotas. Washington demande par ailleurs une plus
grande flexibilité de la monnaie chinoise
– accrochée de fait au dollar –, s’oppose
à Pékin sur nombre de dossiers touchant
aux droits de propriété intellectuelle et
estime trop lent le rythme d’adaptation
de l’économie chinoise aux règles de l’Organisation mondiale du commerce. Mais,
plus encore que l’économie, c’est la
question de Taïwan qui détermine la qualité des relations entre les deux pays,
poursuit le journal qui cite des spécialistes chinois. Le soutien américain à Taïpei s’est quelque peu adouci, reconnaissent ceux-ci, Washington étant plus
préoccupé par sa lutte contre le terrorisme que par les tensions dans le détroit
de Taïwan. Mais la position de fond n’a
pas changé, et les ventes d’armes à Taïwan sous prétexte d’équilibre de l’armement se poursuivront dans les quatre
ans à venir. Globalement, les relations
sino-américaines sont donc dans une
phase de coopération, n’excluant cependant pas de véritables sujets de friction.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
47
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Hsu Yungming*
Ming Pao (extraits), Hong Kong
* Assistant à l’Institut de recherche en sciences humaines
de l’Académie centrale de Taïwan.
48-49 en couv 14/12/04 15:22 Page 48
e n c o u ve r t u re
Encore cinq belles années pour Pékin
Ralentir la croissance serait une erreur stratégique.
Pékin doit au contraire tirer parti des cinq années
à venir, au cours desquelles le pétrole sera encore
accessible pacifiquement, estime un spécialiste
de macroéconomie.
JINGJI GUANCHA BAO (extraits)
Pékin
I
LE DÉVELOPPEMENT PACIFIQUE
DU MONDE A UN AVENIR LIMITÉ
Origine des importations chinoises
(en % du total)
40
35
Japon
30
25
Union européenne
20
15
Etats-Unis
10
Asie
(hors Japon et Hong Kong)
5
0
1980
1985
1990
1995
2000
Destination des exportations chinoises
(en % du total)
30
Etats-Unis
Japon
20
Union européenne
10
Asie émergente (hors Hong Kong)
0
1980
1985
1990
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
48
1995
2000
Source : Fonds monétaire international (FMI)
nquiet du risque de grave surchauffe de son
économie en raison de l’emballement des
investissements, de l’aggravation des problèmes d’approvisionnement en énergie et
en matières premières, et de l’insuffisance
des capacités de transport, sans oublier la
hausse continue des prix, le gouvernement chinois a pris au printemps dernier une série de
mesures macroéconomiques d’austérité, dont
les effets se sont vite fait sentir.
Il existe des entraves réelles à la croissance
économique chinoise, qui sont d’ordre externe
et non interne. L’an dernier, la Chine a
consommé 30 % du pétrole extrait, 30 % de
l’acier, 40 % du ciment et 25 % des investissements directs mondiaux. La hausse générale du
prix des produits de base a sans aucun doute été
tirée par la demande chinoise liée à la forte croissance du pays. Et ce n’est qu’un début ! Prenons
l’exemple de l’acier : l’an dernier, les importations de la Chine en minerai de fer s’élevaient
déjà à 150 millions de tonnes (30 % de l’ensemble des exportations mondiales), ce qui avait
provoqué un envol des cours, qui avaient plus
que doublé. Si l’on considère qu’en 2030 la
Chine comptera 1,6 milliard d’individus et que
le PIB moyen par habitant s’élèvera à 5 000 dollars, elle utilisera chaque année plus de 300 millions de tonnes d’acier et sa consommation en
minerai de fer dépassera les 600 millions de
tonnes, soit davantage que les quantités disponibles actuellement sur le marché mondial.
La situation est encore plus grave en ce qui
concerne le pétrole et les céréales. A l’heure
actuelle, la production pétrolière mondiale avoisine les 4 milliards de tonnes. Aujourd’hui, la
part commercialisée de ces ressources représente
1,6 milliard de tonnes, soit 40 % de la production totale. A supposer que cette dernière atteigne
5 milliards, la quantité de pétrole mise sur le marché international pourrait alors s’élever à 2,2 ou
2,3 milliards de tonnes. La consommation de
pétrole par habitant dépasse 1 tonne dans les
pays industrialisés. Si la Chine, avec ses 1,6 milliard d’habitants, rejoignait leurs rangs, il lui faudrait donc 1,6 milliard de tonnes de pétrole, mais
elle ne peut espérer produire elle-même au mieux
que 200 millions de tonnes, en raison de ressources limitées. Autrement dit, il lui faudra
importer 1,4 milliard de tonnes de pétrole, soit
plus de 60 % des ressources disponibles. Pour
les autres pays, il restera à peine 900 millions de
tonnes, alors qu’aujourd’hui les importations
pétrolières des Etats-Unis, du Japon et des pays
européens dépassent déjà les 1,2 milliard de
tonnes… La Chine pourra-t-elle vraiment obtenir de quoi satisfaire ses besoins ?
Quand le monde entier prendra conscience
des bouleversements que la demande chinoise
grand bénéficiaire de l’hégémonie du billet vert
sur la scène mondiale ; c’est ce qui motive le rapprochement progressif de ces deux grands pays.
De leur côté, les Etats-Unis [par leurs interventions militaires en Afghanistan et en Irak, le
renforcement de leur présence en Asie centrale
et de leur coopération avec les pays asiatiques
après le 11 septembre 2001] ont tracé entre les
zones pétrolifères du Moyen-Orient et de l’Asie
centrale une courbe orientée vers l’est. Ainsi, en
cas de conflit avec l’Union européenne, ils peuvent pousser le Japon et la Chine dans leur camp
grâce aux intérêts pétroliers. En effet, faute de
se montrer dociles, ces deux derniers pays risquent de voir leur économie sombrer dans le
marasme par manque de pétrole à court ou à
moyen terme. Or, si jamais les Etats-Unis, la
France, l’Allemagne ou la Russie cherchaient à
utiliser leur puissance militaire pour affirmer leur
position de leader de la planète, il est très difficile d’affirmer que l’approvisionnement mondial
en pétrole, en acier et en céréales ne serait pas
perturbé. Aussi la Chine doit-elle d’ores et déjà
élaborer une parade aux possibles soubresauts
qui risquent de secouer l’économie mondiale.
devrait à terme entraîner en matière d’offre et de
demande de produits primaires sur le marché
international, des limitations aux importations
chinoises de matières premières apparaîtront
inévitablement. A mon sens, la Chine ne pourra
poursuivre son développement économique sans
subir d’importantes restrictions au niveau mondial que jusqu’en 2010, dans le meilleur des cas.
Il lui reste donc cinq à six ans. Si, durant ce laps
de temps, la Chine s’impose des contraintes pour
freiner sa croissance économique, elle risque de
passer à côté d’une phase stratégique offrant de
précieuses opportunités.
Dans ce contexte, la Chine tend désormais
à partager avec les Etats-Unis un nombre croissant d’intérêts stratégiques. Les Etats-Unis ont
besoin du gigantesque déficit de leur balance
commerciale vis-à-vis de la Chine pour soutenir
leur croissance économique, et la Chine, de son
côté, a besoin de l’énorme marché américain
pour servir de locomotive à son développement.
L’an dernier, le déficit de la balance commerciale entre les Etats-Unis et la Chine a atteint
123 milliards de dollars, alors qu’à la même
époque l’excédent du commerce extérieur chinois était seulement de 25,5 milliards de dollars.
Cela signifie que la Chine se sert des dollars
gagnés aux Etats-Unis pour effectuer auprès
d’autres pays des importations de biens dont elle
a un urgent besoin. La Chine est donc le plus
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Dans l’état actuel des choses, la stratégie américaine de contrôle des principales sources d’approvisionnement en pétrole de la planète n’est
pas encore achevée. Sans doute faudra-t-il encore
deux ou trois ans. Une fois cette emprise établie,
il est probable qu’elle fera l’objet d’un jeu d’influence entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Le développement pacifique du monde
n’a donc peut-être que cinq ans devant lui.
C’est pourquoi nous ne pouvons pas considérer que permettre à l’économie chinoise de
faire une pause est indifférent. Ni qu’une fois les
ajustements économiques effectués il sera encore
possible de se développer dans un environnement mondial paisible et de se procurer pacifiquement comme auparavant les matières premières nécessaires sur le marché mondial. La
Chine en est déjà arrivée au point où toute nouvelle augmentation de 1 % de sa croissance
repose sur des ressources énergétiques étrangères.Toute diminution significative des sources
d’énergie, voire leur interruption complète au
cours d’une période donnée, se traduirait forcément par un arrêt de la croissance chinoise.
Aussi, tenter de ralentir le rythme de croissance de l’économie chinoise par des mesures
d’austérité macroéconomiques apparaît certes
fondé d’un point de vue local, mais ne l’est pas
sur le plan international. En effet, la Chine fait
désormais partie des grands de la planète. Elle
doit de ce fait aborder toute chose sous l’angle
international et ne peut pas réfléchir à ses problèmes à huis clos. Elle ne doit pas s’imposer des
contraintes pour freiner sa forte croissance
actuelle, mais bien mettre à profit les possibilités exceptionnelles de développement pacifique
que lui offrent les quelques années à venir afin
d’accélérer encore son rythme de croissance.
Face à un monde qui s’annonce de plus en plus
chaotique, toute montée en puissance de la Chine
est un gage de sécurité pour elle.
Wang Jian*
* Membre de la Société de macroéconomie de Chine.
48-49 en couv 14/12/04 15:23 Page 49
LE RÊVE CHINOIS
FÉD. DE RUSSIE
●
KAZAKHSTAN
JAPON
MONGOLIE
C. DU N.
Pékin
OUZB.
TURKM.
KIRG.
Région autonome
du XIJIANG
TADJ.
IRAN
C. DU S.
AFGHANISTAN
H
C
I
M
A
PAKISTAN
H
I
N
E
OCÉAN
L A
Y A
NEPAL
NÉPAL
TAÏWAN
PACIFIQUE
BHOUTAN
Hong Kong
BANGLADESH MYANMAR
INDE
LAOS
MER
D'OMAN
0
GOLFE
DU BENGALE
THAÏLANDE
PHILIPPINES
VIETNAM
CAMBODGE
2 000 km
Courrier international
Sous la coupe de l’Empire
Le Laos et le Myanmar sont des vassaux,
la Thaïlande et Singapour des obligés.
Face à la Chine, les pays de l’ASEAN ne font
pas le poids, ni économiquement ni politiquement.
ASIA TIMES ONLINE (extraits)
Bangkok, Hong Kong
es dirigeants du Laos et du Myanmar
[Birmanie] ont beau être irresponsables,
ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles
tant qu’ils se prosternent devant une
Chine en pleine renaissance qui aime
avant tout la stabilité. Les relations que
Pékin entretient avec l’Asie du Sud-Est rappellent la diplomatie du tribut qui prévalait du
temps des dynasties Tang,Yuan et Ming. Sa
montée en puissance a donc peu de chances de
faire apparaître des gouvernements plus éclairés au Laos et au Myanmar.
Frappés par les sanctions de l’Occident, les
généraux birmans n’ont pas d’autre choix, ne
leur en déplaise, que de se rapprocher de la
Chine. Le Myanmar fournit à Pékin des stations
d’écoute pour ses espions, des ports amis pour
ses vaisseaux de guerre, et reçoit en échange des
tombereaux d’armes bon marché tout en pouvant espérer une éventuelle intervention des
troupes chinoises si, aussi improbable que ce soit,
les soldats occidentaux débarquaient à Rangoon.
Le Laos n’a pas non plus d’autre choix que
de s’appuyer sur les épaules musclées de la Chine.
Son alliance avec le Vietnam repose sur les liens
personnels qu’entretiennent les leaders vieillissants des deux pays – Vietnamiens et Laotiens
n’ont jamais été proches au cours de l’Histoire.
Ces derniers n’ont en outre pas la moindre envie
de se tourner vers le sud car leurs cousins thaïlandais leur paraissent arrogants. De toute façon,
la Chine a beaucoup plus à offrir.
Le Laos et le Myanmar sont tous deux riches
en ressources naturelles, en particulier en bois,
minerais, pierres précieuses et peut-être en électricité dans un avenir pas si lointain. Tous ces
L
■
Alimentation
La Chine doit cesser
de recevoir une aide
alimentaire, et doit
au contraire
contribuer à l’aide
internationale,
a déclaré le
Programme
alimentaire mondial.
En visite à Pékin,
le directeur du PAM
James Morris
a déclaré que l’aide
qu’il gère est
“destinée aux pays
les moins
développés, dont
la sécurité
alimentaire est
le plus en danger,
et le revenu par tête
le plus bas.”
“La Chine ne fait
plus partie
de ces pays. Elle
a développé
la capacité
de répondre à ses
propres problèmes”,
a-t-il ajouté. L’aide
du PAM à la Chine
doit prendre fin
en 2005.
produits sont à la disposition d’une économie
chinoise particulièrement vorace, et à prix d’ami.
Les régimes de ces pays, dont la survie dépend
de la Chine, préfèrent donc se montrer déférents.
Les voisins de la Chine ont timidement commencé à se tourner vers l’Occident il y a dix ans.
Les diplomates chinois s’efforcent depuis de
contrecarrer l’influence occidentale et sont parvenus à instaurer la stabilité le long de leurs frontières, aidés en cela par la richesse croissante
générée par vingt-cinq ans de réformes : ce
miracle économique force le respect et permet
d’acheter de l’influence et de se forger de
meilleures armes.
C’est dans le Sud-Est asiatique que la Chine
a commencé sa reconquête du continent. Ses
relations avec la Thaïlande se réchauffent depuis
trente ans. Les Thaïlandais d’origine chinoise
comptent parmi ses plus gros investisseurs. Les
locaux de la Bangkok Bank sont les plus grands
de toutes les banques étrangères présentes sur le
Bund [grande artère] de Shanghai. La Chine se
veut comme la Malaisie le défenseur des “valeurs
asiatiques”. Elle achète beaucoup de gaz et de
pétrole indonésien, et investit de plus en plus
dans l’énergie, la banque et les autres secteurs.
La Chine a passé les trente années qui ont
suivi 1949 [prise du pouvoir par les communistes] à se consolider après avoir connu un siècle
de faiblesse pratiquement sans précédent dans
sa longue histoire. Après avoir essayé en vain
de redevenir une grande puissance internationale en exportant la révolution communiste, elle
opta pour une nouvelle stratégie et se mit, dans
les années 1970, à jouer les grands frères bienveillants et généreux. Ce changement de cap
porta ses fruits presque immédiatement.
L’engagement des Etats-Unis dans le SudEst asiatique étant remis en cause après leur
retrait du Vietnam, le Premier ministre thaïlandais Kukrit Pramoj se rendit à Pékin en 1975.
La déférence et la politesse dont il fit preuve à
l’occasion – qui furent qualifiées de simple courtoisie thaïlandaise – rappelaient celles des émissaires des royaumes du Sud qui vinrent au cours
des siècles prêter allégeance et payer tribut à leur
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
49
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
seigneur du Nord. Ses hôtes furent enchantés.
Si la Chine tenait une carotte dans une main,
elle avait dans l’autre un bâton, qui frappa le Vietnam en 1979 [au cours d’une guerre rapide destinée à le forcer à quitter le Cambodge]. Comme
les incursions militaires impériales, ce fut un succès mitigé mais qui eut le mérite d’envoyer un
avertissement. La Chine peut se permettre ce
genre d’aventure, mais pas ses voisins. Or l’obéissance est supportable et les royaumes situés au
sud de la frontière de l’Empire s’en étaient aperçus en leur temps.
Les relations de la Chine avec la Thaïlande
et ses alliés du Sud-Est se réchauffèrent encore
au cours des années 1980. La première promit
de défendre la Thaïlande au cas où les troupes
vietnamiennes, qui lorgnaient son territoire
depuis la frontière cambodgienne, arriveraient.
Et les ventes d’armes bon marché allèrent bon
train. La Chine exerça une influence décisive
dans les négociations qui se terminèrent par le
retrait vietnamien du Cambodge et l’émergence
d’un gouvernement de coalition.
La Chine parle d’un ton nettement impérial
dans ses relations avec ses voisins. Prenez l’incident du mois de juillet avec Singapour : en se
rendant en visite à Taïwan [officiellement pour
des raisons personnelles], Lee Hsien Loong [à
l’époque vice-Premier ministre et futur Premier
ministre singapourien] attira sur son pays les
réprimandes de la Chine, qui s’était sentie offensée. Les négociations sur un accord de libreéchange entre les deux pays risquent de connaître
un ralentissement.
Quand la tempête de l’effondrement économique frappa l’Asie, à la fin des années 1990,
la Chine garda sa monnaie solide comme un roc,
assurant ainsi une influence stabilisatrice bienvenue contre la potion amère prescrite par le
Fonds monétaire international (FMI). Paradoxalement, la dévaluation de la monnaie chinoise, en 1994, a probablement eu un rôle dans
la précipitation de la crise asiatique.
L’ASEAN ne parviendra probablement pas
à conclure un accord de libre-échange avec la
Chine avant quelques années [en novembre 2004
a été signé un accord prévoyant sa mise en place
d’ici à 2010]. Mais les négociateurs chinois savent
bien qu’à chaque année qui passe leur force s’accroît de façon exponentielle par rapport à celle
de l’organisation, ce qui leur permettra de dicter des conditions encore plus avantageuses.
Préoccupée par un développement intérieur
problématique, la Chine repousse – pour le
moment – le règlement de la question des
Spratly, ces îles de la mer de Chine méridionale
que l’on suppose riches en gaz et en pétrole,
et qui sont revendiquées par elle-même, par Taïwan et par quatre autres Etats de la région. Au
fil des années, les prouesses expéditionnaires de
l’empire du Milieu augmentent et son enveloppement économique de l’Asie du Sud-Est s’intensifie. Les Philippines risquent de maudire le
jour où elles ont éjecté les forces américaines.
Il est fort improbable que les Etats-Unis – compte
tenu de la débâcle irakienne. Chose paradoxale,
tandis que la puissance de la Chine grandit à l’extérieur, elle diminue à l’intérieur : les provinces
essaient d’arracher toujours plus de pouvoir à
Pékin, la population manifeste et les territoires
frontaliers, loin du centre, en font à leur guise.
C’est le long de ses frontières agitées que la Chine
est à la fois la moins et la plus puissante.
David Fullbrook
50-51 en couv 14/12/04 15:26 Page 50
e n c o u ve r t u re
Face à face,
deux Etats forts
CHINE-JAPON
Devant l’inexorable montée en puissance
de la Chine sur la scène internationale,
le Japon cherche à renforcer son rôle.
NANFANG ZHOUMO (extraits)
Canton
D
Dessin de Zhang
Yaoning paru dans
China Daily, Pékin.
■
Tokyo
Au Japon,
la nouvelle
programmation
quinquennale
(2005-2009)
de la défense
nationale,
rendue publique
le 10 décembre
dernier, mentionne
pour la première
fois la Chine
comme une menace
potentielle
pour la sécurité de
l’archipel, au côté
de la Corée du Nord,
ce qui a suscité
des protestations
de la part de Pékin.
Il est vrai que le
contentieux
territorial entre
les deux pays autour
de l’archipel
de Senkaku (Diaoyu
en chinois),
l’incursion de sousmarins chinois dans
les eaux territoriales
japonaises
et la tension entre
les deux Chines
ont constitué
une des principales
préoccupations
de Tokyo durant
ces derniers mois.
Quoi qu’il en soit,
pour l’Asahi
Shimbun,
l’objectif majeur
de cette nouvelle
programmation est
de “mieux intégrer
la politique militaire
japonaise
à l’alliance nippoaméricaine”.
moment extraordinaire de l’Histoire, le “petit
morceau” avait tenté d’avaler le “gros morceau”.
Le développement poussé de la société marchande a complètement mis fin à l’époque où la
conquête de marchés et de sources d’énergie
se faisait par les armes. Le Japon est devenu une
puissance économique dont l’expansion repose
sur une industrie présente dans toutes les régions
du globe et dont le secteur recherche et développement et la politique d’aide extérieure talonnent de près ceux des Etats-Unis.
Par rapport au Japon, la Chine d’aujourd’hui ne se contente plus de rechercher les
conditions devant lui permettre de “grandir”,
elle est en train de les concrétiser. De la même
manière, le Japon, fort de compétences en
matière de recherche et développement technologique qui le placent au premier rang mondial, est désormais reconnu comme un pays
développé possédant toutes les conditions
requises pour devenir une puissance économique et militaire. L’hypothèse d’un déséquilibre des forces entre la Chine et le Japon est
maintenant exclue, et la probabilité est quasi
nulle de voir une partie remporter des avantages décisifs sur l’autre.
CONTRAINDRE LA CHINE À RESPECTER
LES STANDARDS INTERNATIONAUX
Dans les années 1990, le Japon avait le premier
pressenti les grandes tendances du développement chinois, contrairement aux Etats-Unis,
qui hésitaient entre une politique de contact et
une stratégie de contention. Le Japon a très tôt
proposé que la Chine rejoigne le système international afin de la contraindre à adopter un
certain comportement et à devenir un pays res-
15
Croissance
du PIB chinois (en %)
* Prévisions
du consensus économique.
12
9
6
3
0
1990
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
1995
50
2000
2005
Source : Thomas Datastream
ans le passé, lorsque la Chine était puissante et prospère, l’ordre régnait en
Extrême-Orient. En revanche, si la
Chine et le Japon étaient tous deux en
position de faiblesse ou si le Japon était
fort mais la Chine faible, il était fréquent
que la stabilité des relations entre ces deux pays
en soit affectée. Actuellement, l’Extrême-Orient
se trouve dans une situation sans précédent : un
Japon fort et une Chine forte. Cela constitue sans
nul doute une importante mise à l’épreuve pour
les hommes d’Etat des deux pays. La logique historique peut-elle être récrite ?
En ce début de XXIe siècle, des chercheurs
occidentaux ont demandé à leurs homologues
japonais s’ils pouvaient accepter que la Chine
devienne la puissance dominante de l’ExtrêmeOrient. La réponse des spécialistes japonais
mérite réflexion. “Peut-être sur le plan économique,
mais sûrement pas sur le plan politique !” La raison
de cette distinction subtile est-elle inspirée par
l’idée qu’une coexistence doit correspondre à un
rapport de forces équilibré ? En d’autres termes,
cela voudrait dire que, tant que le Japon n’aura
pas retrouvé un statut de nation “normale” [qui
aurait une armée classique, et non des Forces
d’autodéfense comme c’est le cas aujourd’hui],
il admettra difficilement que son grand voisin
soit une puissance politique. Dans ce cas, logiquement, le fait que le Japon et la Chine soient
tous deux des Etats forts peut servir de base à
une bonne dynamique entre les deux pays.
Considérant que la Chine rejoindrait tôt ou
tard les rangs des grandes puissances, le Japon
a accéléré le processus destiné à se hisser parmi
les puissances politiques et militaires, comme
l’illustrent les efforts qu’il a accomplis ces dernières années pour devenir membre permanent
du Conseil de sécurité des Nations unies. Le
Japon est en train de créer les conditions
requises pour la coexistence de deux pays forts,
sans doute le choix le plus rationnel pour le
maintien de l’ordre en Extrême-Orient.
Comme, dans l’état actuel du monde, la coexistence de ces deux pays forts s’inscrit forcément
dans un contexte multipolaire, la probabilité de
voir se former une sphère d’influence autour
de la Chine [seule] ou du Japon [seul] est
infime. Soumis qu’ils sont aux efforts conjugués de toutes les nations, la Chine et le Japon
ne pourront exprimer au maximum leurs avantages géopolitiques que s’ils collaborent.
Mao Tsé-toung avait affirmé en son temps
dans un langage imagé que, la Chine étant un
“gros morceau”, elle faisait reculer ceux qui avaient
envie de l’engloutir ou au contraire de l’aider. Le
Japon, lui, était un “petit morceau”, mais qui avait
rêvé de conquérir la Chine par les armes. A un
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
pectueux des règlements et standards internationaux. Au moment de la révision de son traité
de sécurité avec les Etats-Unis, le Japon, soucieux de ne pas irriter la Chine, a veillé à ce
que le texte ne comporte pas de termes susceptibles d’indisposer cette dernière. Depuis
que nous sommes entrés dans le XXIe siècle, la
Chine participe activement et spontanément
aux affaires internationales et régionales. Son
influence dans les organismes multilatéraux est
de plus en plus remarquée, ce qui suscite l’inquiétude et la vigilance croissante du Japon.
L’accession de la Chine au statut de grande
puissance politique et militaire n’est déjà plus
du domaine de la probabilité, c’est une réalité.
Un tel constat est difficile à accepter. Aussi,
tout en accélérant le pas sur le chemin qui doit
le mener lui aussi au statut de grande puissance
politique et militaire, le pays du Soleil-Levant
a choisi de soutenir à fond la position dominante des Etats-Unis dans le nouvel ordre mondial, pour se prémunir contre la Chine. Le
Japon veut se servir du “gros morceau” américain pour tenir tête au “gros morceau” chinois. Aujourd’hui, il ne cache plus que la Chine
est l’élément qui justifie l’existence du traité
militaire nippo-américain. Cet accord, qui
autrefois avait pour but de limiter le développement des équipements militaires japonais, a
évolué pour devenir une alliance militaire visant
à juguler la Chine.
Historiquement, jamais l’émergence d’une
grande puissance ne s’est déroulée dans des
conditions similaires à celles que connaît la
Chine actuellement, qui, encore “dans ses
langes”, voit se dresser des fortifications destinées à se prémunir contre elle. De toutes les
grandes puissances, le Japon est l’élément le
plus actif. La Chine et le Japon ne souhaitent
ni l’un ni l’autre que la partie adverse devienne
une grande puissance politique et militaire,
mais n’a pas pour autant les moyens de l’empêcher. Appartenant à la même sphère culturelle, les Japonais ont une compréhension bien
plus approfondie que les Occidentaux du mode
de pensée, du passé historique et de la situation actuelle des Chinois. Le Japon et la Chine
ne pourront améliorer leurs conditions respectives qu’en coexistant pacifiquement et en
coopérant. Certes, cela passe pour le Japon par
une indispensable prise de conscience de son
passé d’agresseur, sans laquelle il ne pourra pas
devenir une nation “normale”.
Rong Liang
50-51 en couv 14/12/04 15:27 Page 51
LE RÊVE CHINOIS
●
CHINE-RUSSIE-FRANCE
Malgré l’intensification
des relations entre la Chine,
la Russie et l’Europe, il ne faut pas
conclure à la constitution
d’un nouvel axe. C’est
la concurrence entre les pays
qui mène le monde aujourd’hui.
21 SHIJI JINGJI BAODAO (extraits)
Canton
a guerre d’Irak menée par le gouvernement Bush a mis en évidence les relations contradictoires de coopération et
de rivalité qui existent entre les pays à
économie de marché depuis la fin de la
guerre froide. D’un côté, les Etats-Unis,
ce nouvel empire, poursuivent leur stratégie
d’expansion planétaire ; de l’autre, des pays
comme la France, l’Allemagne, la Russie ou la
Chine passent à l’action pour exprimer leurs
aspirations démocratiques à un monde multipolaire. Il existe de nombreuses tensions entre
ces grandes nations, et leurs relations recèlent
de multiples possibilités de développement politique mondial.
Pour les Américains, il va de soi qu’ils doivent envisager le cas où les autres grands pays
feront feu de tout bois pour rivaliser avec eux
ou même s’opposer à leur superhégémonisme.
A la suite des récentes rencontres des dirigeants
chinois avec le président de la République française, Jacques Chirac, puis immédiatement
L
Une convergence, pas un axe
après avec le président russe,Vladimir Poutine,
The Wall Street Journal, le grand journal américain, a commencé à s’interroger sur la possibilité d’un “axe sino-franco-russe”.
La tendance est très nette à une intensification des échanges et de la coopération de la
Chine avec la Russie et la vieille Europe,
principalement représentée par la
France et l’Allemagne. Différents
éléments ont récemment témoigné
de cette évolution favorable des relations entre ces trois parties : l’intervention appuyée de la France
en faveur d’une levée de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine,
le fait que la Russie soit arrivée à un
arrangement avec cette dernière sur
les tracés frontaliers, que les deux
pays aient mené à bien leur s
négociations bilatérales en vue de
l’adhésion de la Russie à l’OMC et
enfin que la Chine et la Russie
partagent la même compréhension de
certains problèmes intérieurs et de la
manière de les résoudre [comme la question tchétchène].
Ces différentes formes de
coopération sont à coup
sûr fortement influencées par la situation internationale de l’aprèsguerre froide.
Parallèlement, on peut
observer une autre tendance : l’action planétaire des
Etats-Unis se heurte non
seulement à des divergences
croissantes parmi leurs alliés
Hu Jintao,
le président chinois.
Dessin de Cajas
paru dans
El Comercio, Quito.
ARMEMENT
Pékin fait ses courses à Moscou
■ Qu’importe le maintien de l’embargo
européen sur les ventes d’armes à la
Chine, voté par le Parlement européen
à la mi-novembre, Pékin est un grand
acheteur d’armes, écrit le journal Asia
Times Online. Cer tes, la Chine ne
détient pas les armes ou les technologies les plus modernes, mais elle possède ce dont elle a besoin et se fournit
sans dif ficultés auprès de la Russie
et de l’Ukraine.
Selon le Centre russe d’analyse des stratégies et des technologies, cité par le
journal, la Chine est le plus grand importateur d’équipement militaire russe, ses
achats atteignant selon les années de
30 à 50 % des expor tations d’armes
russes. De quoi fournir les fonds nécessaires à la modernisation de l’arsenal
postsoviétique. L’unique intermédiaire
chargé des transactions, Rossoboronexport, estime qu’en 2004 le total des
ventes russes à l’étranger aura atteint
4,1 milliards de dollars, contre 5,1 mil-
liards en 2003. Avions et navires entrent
pour moitié dans ces sommes.
Pékin a ainsi acquis 8 systèmes de missiles cet été, ainsi que 24 avions de
combat Su-30MKK. La Chine aurait en
sa possession une “quantité énorme de
variantes russes du Soukhoï”, selon
John Pike, directeur d’un centre de
recherche américain sur les questions
de défense. L’hebdomadaire spécialisé
Jane’s Defence Weekly a par ailleurs indiqué que la Chine était en pourparlers
avec l’Ukraine pour l’acquisition de
42 turbopropulseurs destinés à son
propre avion d’attaque léger. Cela ferait
suite à l’achat de 58 moteurs similaires
en 1997. Des négociations sur la fourniture de plusieurs avions de transport
de troupes seraient également en cours
avec ce pays, pour répondre à une
nécessité stratégique non encore comblée de l’Armée populaire de libération.
En octobre dernier, les arsenaux de
Saint-Pétersbourg ont livré à la marine
chinoise le premier de 2 sous-marins
d’attaque Kilo modifiés. Il s’agit de la
réalisation par tielle d’un contrat de
1,5 milliard de dollars pour la fourniture
par la Russie de 5 sous-marins, signé
en mai 2002. De quoi augmenter considérablement la capacité chinoise à installer un blocus naval autour de Taïwan,
commente le journal. Celui-ci cite l’Asian
Wall Street Journal pour indiquer que,
d’ici à 2007, Pékin aurait à sa disposition un total de 12 sous-marins Kilo,
la plupar t dotés de missiles mer-mer
d’une portée de 136 miles.
Enfin, ayant essuyé un refus israélien
de lui vendre des systèmes radars destinés à la fabrication d’un avion radar,
la Chine a développé son propre système, monté sur un avion de transpor t
russe, et en est à la phase de test, selon
une information du Washington Post.
L’AWACS chinois pourrait être opérationnel dans le détroit de Taïwan dans
un ou deux ans.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
51
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
traditionnels, mais aussi à l’opposition de plus
en plus forte de la population mondiale. L’opinion publique des autres pays a souvent une
perception différente de celle du peuple américain de l’action planétaire des Etats-Unis. Il
est intéressant de noter que ce sentiment va toujours de pair avec
l’écrasante domination américaine. Cependant, l’existence simultanée de ces deux
tendances ne doit pas
nous conduire à penser
que l’intensification de
la coopération entre les
autres grands pays a pour
but de rivaliser avec les EtatsUnis, voire de s’opposer à
eux. Même si la France,
la Russie et la Chine
étendent considérablement
leurs échanges mutuels, leurs
relations avec les EtatsUnis conservent une place cruciale et irremplaçable. Dans le système
actuel des pays à économie marchande, en
l’absence de force motrice et de grande tendance de nature à délimiter des camps, la probabilité de voir s’unir ces trois
grandes nations est nulle.
Certes, aujourd’hui, l’initiative
pr ise par la France de
remettre en question la
mentalité de la guerre
froide encore présente
dans le monde occidental
en proposant la levée de
l ’ e m b a r g o s u r l e s ve n t e s
d’armes à la Chine aura sans doute des conséquences sur le déploiement de la stratégie mondiale des Etats-Unis, en particulier sur leur politique asiatique. Cependant, il faut bien voir
que cette demande audacieuse n’a pas valeur
de décision.
Les Etats-Unis doivent faire des choix dans
les relations qu’ils entretiennent traditionnellement avec les grands pays d’Europe, qui peuvent conduire à mettre en concurrence les
divers partenaires. L’on peut considérer
comme certains commentateurs que le centre
de la politique mondiale du XXIe siècle se
situera dans la zone Asie-Pacifique, en particulier en Asie orientale, ou même entre la
Chine et les Etats-Unis. Ce qui veut dire que
l’émergence de la Chine dans la communauté
des pays à économie de marché est possible,
mais qu’elle sera limitée par la concurrence
entre et avec tous ces pays. Le gouvernement
et la population chinoise sont assurément
confrontés à une difficile épreuve, celle de
savoir comment gérer leurs relations avec les
Etats-Unis et les autres grandes nations. Comment, par exemple, sous les regards du monde
entier, régler les problèmes posés par Taïwan
et la péninsule coréenne pour obtenir l’espace
et le temps nécessaire à un développement
dans la paix ?
52 en couv 14/12/04 15:42 Page 52
e n c o u ve r t u re
CHINE-ASIE CENTRALE
●
Réchauffement continental
Depuis les années 1990, l’Asie centrale a retrouvé
sa place régionale. Face à l’influence américaine,
la Chine a œuvré à un processus d’intégration
qui englobe la Russie et s’étendra bientôt
à l’Inde, écrit un ancien diplomate indien.
ASIA TIMES ONLINE (extraits)
Bangkok, Hong Kong
L
Dessin
de Danziger,
Etats-Unis.
■
Car toonists & Writers Syndicate
a politique chinoise s’est adaptée avec
une remarquable souplesse à la situation de l’après-11 septembre 2001 en
Asie centrale. Pékin y recherche aujourd’hui la coopération régionale de New
Delhi. Honorant une invitation déjà
vieille de quatre ans, Ismail Tiliwandi, président de la Région autonome du Xinjiang (Turkestan chinois), s’est ainsi rendu en Inde en
octobre dernier. Objectif : le développement
d’axes de transport entre sa région et l’Inde,
ainsi que la construction d’un oléoduc. Pékin
s’est rapproché de la position russe, favorable
à l’octroi pour l’Inde du statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations
unies. Enfin, la Chine considère qu’il n’existe
pas d’obstacle à un règlement du litige frontalier l’opposant à l’Union indienne. Cela
semble indiquer une volonté de négocier susceptible de faire passer les relations bilatérales
à un tout autre niveau.
L’Inde ne peut que constater que l’Asie
centrale postsoviétique s’est vu accorder une
grande importance stratégique dans la politique chinoise, juste après l’Asie orientale et le
détroit de Taïwan. Quand la Chine est “revenue” en Asie centrale, en 1992, dans l’espace
postsoviétique [après plusieurs siècles d’absence dus à la déshérence de la Route de la
soie], c’était en tant qu’héritière d’une tradition ancrée dans la conscience historique de
la région. Mais elle s’est heurtée à plusieurs
écueils : des frontières mal définies avec le
Kazakhstan, le Kirghizistan et Tadjikistan ; l’instabilité des structures étatiques ; le spectre de
l’extrémisme et du militantisme religieux ; un
bouleversement économique et social lié à
l’effondrement pur et simple de toute une
époque ; des identités nationales que des
années de pouvoir soviétique n’avaient pas suffi
à brider ; et la compétition entre puissances
pour le contrôle de l’espace géopolitique.
On distingue deux phases dans la diplomatie chinoise. Jusqu’en 1996, une fois mises
en place les relations d’Etat à Etat, la Chine
a commencé à inciter à la coopération dans
tous les domaines, y voyant un facteur de stabilité régionale. Pékin souhaitait être perçu en
Asie centrale comme “bienveillant”. L’équipe
Jiang Zemin – Zhu Rongji a beaucoup contribué à projeter de la République populaire une
image d’acteur régional responsable.
La seconde phase de la politique chinoise
s’est manifestée en avril 1996, avec l’initiative
des “Cinq de Shanghai”. Après des débuts
modestes au commencement des années 1990
– il s’agissait d’une simple extension du dialogue entre la Chine et la Russie à propos de
la délimitation des frontières et de la réduc-
Iran
La Chine et l’Iran ont
signé début
novembre trois
accords concernant
la coopération
dans le domaine
de l’énergie.
La Chine va acheter
250 millions
de tonnes de gaz
naturel liquide
sur trente ans.
Elle va explorer
et développer les
champs pétrolifères
iraniens de Yadavaran,
dont elle importera
150 000 barils
de pétrole brut par
jour. L’ensemble de
ce contrat, d’une
valeur de
70 milliards
de dollars,
commencera à être
réalisé d’ici à cinq
ans. Aujourd’hui,
l’Iran fournit
environ 13 %
des importations
chinoises
de pétrole.
tion des armements –, elle a fini par devenir
l’Organisation de coopération de Shanghai
(OCS), qui englobe la Chine, la Russie, le
Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan
et le Tadjikistan. C’est en grande partie grâce
à la Chine que l’OCS a évolué rapidement,
pour être aujourd’hui une organisation de sécurité collective dont les activités vont du partage du renseignement à la coopération économique, en passant par la coordination de
la lutte antiterroriste et la coopération militaire.
De fait, Pékin et Moscou s’inquiètent pour la
stabilité et veillent à prévenir l’agitation sur leurs
marches d’Asie centrale. (Les groupes ouïgours
et les rebelles tchétchènes ont parfois utilisé à
leur avantage les faiblesses structurelles et les
frontières poreuses des pays de la région.)
Par ailleurs, la région a fait preuve d’une
nouvelle volatilité dans le sillage du 11 septembre 2001. Sur le terrain, la présence militaire américaine à long terme est aujourd’hui
une réalité. L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a commencé à s’étendre sérieusement à l’Asie centrale. Le Japon a récemment été à l’origine d’une initiative marquante
dans le cadre d’un autre forum régional, le
“dialogue Asie centrale – Japon”, qui a pour
HORIZONS
De Libreville à Brasília
■ Dans ses efforts pour développer ses relations extérieures et varier
ses sources d’approvisionnement, la Chine a récemment exprimé son
intérêt pour l’Afrique et l’Amérique latine. En novembre 2004, le président Hu Jintao a effectué un voyage de douze jours en Amérique latine
– au Brésil, au Chili, en Argentine et à Cuba – et a annoncé plus de
30 milliards de dollars de nouveaux investissements dans la région,
dont 20 milliards en Argentine, dans les transports et l’exploration pétrolière. En février 2004, Hu Jintao s’était rendu en Afrique – en Algérie,
en Egypte et au Gabon –, où la Chine est en train de devenir un investisseur majeur. L’aide chinoise à l’Afrique s’est élevée à 1,8 milliard de
dollars en 2002, loin derrière les 12,4 milliards d’échanges commerciaux. Ceux-ci devraient avoir augmenté de 50 % en 2003. Mais c’est
surtout au pétrole que les Chinois s’intéressent en Afrique. En 2003,
la Chine est devenue le deuxième importateur de pétrole africain, après
les Etats-Unis et devant le Japon.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
52
mission de s’attaquer à toutes les questions
clés intéressant la région. Le Japon montre
ainsi qu’il compte jouer un rôle aussi important que celui de la Chine dans la stabilité et
la sécurité en Asie centrale. Pour citer Frederick Starr, influent stratège américain spécialiste de la région, “la décision du Japon
concorde parfaitement avec les intérêts américains
en Asie centrale et représente un pas vers la création d’un ‘concert’ des puissances concernées”.
L’Inde a à tout le moins des intérêts communs avec la Russie et la Chine face à la
menace que font peser le terrorisme et l’extrémisme religieux dans la région. Sa sécurité
aussi dépend directement de la stabilité en
Asie centrale. Quoi qu’il en soit, New Delhi
ne s’est pas joint aux deux puissances lorsqu’elles ont dénoncé l’existence d’un “double
langage” dans la “guerre contre le terrorisme”
[George Bush ayant fait la distinction entre
les ennemis des Etats-Unis et les séparatistes
tchétchènes ou ouïgours], lors d’une récente
rencontre des ministres des Affaires étrangères
des trois pays à Almaty. A l’évidence, l’Inde
préfère s’engager étape par étape dans un dialogue constructif avec ses deux interlocuteurs,
à l’abri des regards diplomatiques officiels.
Il est intéressant de rappeler que New Delhi
a suggéré qu’à l’occasion de futures consultations trilatérales on aborde également la possibilité d’une coopération économique, distincte des échanges politiques.
Dans les capitales d’Asie centrale, les diplomates indiens n’ont pas gaspillé leur temps et
leur énergie à brocarder la Chine comme une
puissance “rivale” ou “concurrente”. Autre
source de réconfort pour la Chine, l’Inde, en
dépit de sa volonté d’établir des liens étroits
avec les Etats-Unis et de sa répugnance à s’opposer à Washington sur les questions régionales
et internationales au centre d’opinions et d’intérêts divergents, a soigneusement gardé ses
distances vis-à-vis de toute stratégie américaine
d’isolement de la Chine.
M K Bhadrakumar*
* L’auteur est un ancien diplomate indien qui a
successivement servi au Pakistan, en Afghanistan, en
Ouzbékistan et à Moscou.
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
737p53pubmonde2005 13/12/04 17:10 Page 77
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737p54-55 13/12/04 17:02 Page 54
LE PÈRE DU CINÉMA AFRICAIN
Ousmane Sembène, le Dakarois e
Paris
DE NEW YORK
e dernier film d’Ousmane Sembène, qui vient
de sortir aux Etats-Unis, est bien plus qu’une
étude politique sur l’excision des fillettes en
Afrique. Avec une héroïne qui défie la tradition
et protège les jeunes villageoises, Moolaadé [Le sanctuaire] choque par la brutalité des rites de purification sur lesquels il se penche. Le metteur en scène
sénégalais a réalisé un film radical, dévoilant des
drames quotidiens, montrant comment les hommes
traitent les femmes et comment les femmes réagissent entre elles.
“L’excision est aussi vieille que l’humanité, estime Ousmane Sembène. Nous, Africains, sommes aussi responsables que les autres de ce que l’humanité a fait de bien ou
de mal. Nous aussi, nous sommes responsables de l’esclavage, de la guerre et de la guerre civile.” D’après lui, l’islam n’est pas en cause : “La tradition africaine a absorbé
toutes les religions, et, lorsque la religion ne donne pas satisfaction, nous revenons à la tradition. Chacun interprète la
religion comme bon lui semble.”
Ousmane Sembène est aussi un écrivain marxiste
qui vit à Dakar. Son premier roman, Le Docker noir
[éd. Présence africaine, Paris, 2002] remonte à 1956.
Celui qui est considéré comme le père du cinéma afri-
L
A 81 ans, le grand réalisateur sénégalais
reste un révolutionnaire dans l’âme.
Son dernier film, Moolaadé, s’attaque
à l’excision et à la lâcheté des sociétés
qui perpétuent cette tradition. Rencontre
avec un éternel jeune homme en colère.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
Arici Graziano/Corbis Sygma
INTERNATIONAL HERALD TRIBUNE
54
cain a débuté à l’âge de 40 ans. La
plupart de ses films sont adaptés de
ses romans.
En 1947, il quitte Dakar pour
Marseille, où il travaille comme docker. Il se syndique, rejoint le Parti
communiste et milite contre la
guerre en Indochine et pour l’indépendance de l’Algérie. A la bibliothèque du syndicat, il lit Richard
Wright, John Dos Passos et Pablo
Neruda. Il étudie le cinéma aux studios Gorki, à Moscou. Moolaadé, qui sortira en
mars 2005 en France et, en 2006, dans la plupart des
pays européens, a été l’un des films les plus salués par
la critique au Festival de Cannes 2004 ; lors de sa projection en première mondiale, dans la sélection parallèle Un certain regard, l’auteur et son équipe ont reçu
un accueil triomphal.
Dans La Fille noire, le premier film réalisé par Ousmane Sembène en 1965, une jeune fille quitte le Sénégal et sa famille pour travailler chez un couple dans
le sud de la France. Humiliée, traitée comme une
esclave, elle met brutalement fin à ses jours.
Ousmane Sembène vient tout juste d’arriver de
Dakar. Il parle vite, tout en tirant sur sa pipe. “En
Afrique, nous parlons trop, estime-t-il. J’ai eu du mal à
faire ce film, parce qu’un Africain ne se contente jamais
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Collection Christophel
Collection Christophel
Collection Christophel
737p54-55 13/12/04 16:56 Page 55
Page de gauche,
affiche de Xala (1974)
et du Mandat (1968).
Page de droite, photos
de tournage, en haut
Le Mandat et en bas
Guelwaar (1992) ;
affiche de ce film sur les
relations entre chrétiens
et musulmans.
s en perpétuelle révolte
de dire : Non. Il faut toujours qu’il dise : Non, mais… Il
a donc fallu neuf mois pour monter ce film.”
Il estime que Moolaadé est le plus africain de ses
films. Il l’a tourné dans un petit village situé à 650 kilomètres de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso.
“Ni électricité, ni téléphone. Rien que des moustiques.Aujourd’hui, les grandes villes africaines ne sont jamais que le prolongement de l’Europe. C’est pourquoi j’ai tourné dans un
village. J’ai cherché au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso,
et, quand je suis tombé sur celui-ci, Djerisso, je n’ai plus voulu
en bouger.”
Moolaadé a pour thème la tradition qui veut que
l’on offre une protection aux fugitifs. Dans le film, quatre
jeunes filles s’enfuient pour ne pas être excisées et
demandent protection à Collé (jouée par la comédienne
malienne Fatoumata Coulibaly), qui a refusé que sa
fillette soit “purifiée”. Collé protège ces jeunes filles des
femmes et de leurs couteaux. Ce faisant, elle s’oppose
à son mari et à sa famille et, en fin de compte, au village tout entier. Elle est battue en public par son mari,
aux cris de : “Brise-la !”
“Une femme n’est pas un morceau de viande, estime
Ousmane Sembène. Les gens me demandent où je vais
chercher ces histoires. J’ai une grande famille qui compte
plus de femmes que d’hommes, et on y raconte beaucoup
d’histoires.A mon âge, les gens se confient davantage à moi.”
“Je suis pour l’abolition de l’excision, poursuit-il. J’ai
vu des mères en mourir ou tomber malades. Et les couteaux
utilisés pour cette mutilation propagent le sida. En outre,
je condamne le silence des hommes. Ça me fait mal de voir
les hommes garder le silence.”
Il est rare qu’un réalisateur place ses personnages
dans des situations aussi extrêmes. Mais Ousmane Sembène se dit intéressé par les actes d’héroïsme au quotidien. Dans ses films, les femmes ne se laissent jamais
abattre. Elles se mettent en colère et répondent. “La
femme est la plus belle création de Dieu, dit le réalisateur. Il n’y a rien de plus beau au monde, quel que soit
son âge. La mère avec son enfant, la grand-mère avec ses
petits-enfants. J’ai eu la chance de grandir entre mes deux
grands-mères. Elles veillaient sur la famille.”
Il prend rarement les hommes pour héros. Dans
Moolaadé, Mercenaire (le personnage joué par Dominique T. Zeïda) sème le trouble. C’est un colporteur
venu de la ville, qui vend des soutiens-gorge, des piles
électriques et des bols en plastique. Il a fait la guerre et
a déserté. Mais il a un sursaut d’héroïsme, qui lui coûtera cher. “Dans tous les villages, on déteste les intrus,
explique Ousmane Sembène. Les villageois ont peur de
Mercenaire. Il leur fait connaître des éléments de la vie
moderne, comme le plastique. Si vous allez dans n’importe
quel village, vous y verrez des piles de déchets en plastique.”
Moolaadé est le volet central d’une trilogie. Le premier, Faat Kiné (2000) est l’histoire d’une autre femme
forte – une grand-mère – et de sa fille. Kiné dirige une
station-service. Elle n’a jamais pu obtenir son diplôme
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
55
scolaire parce qu’elle a été séduite par le professeur,
qui l’a fait renvoyer lorsqu’il a su qu’elle était enceinte.
Le père de son deuxième enfant ne vaut guère mieux :
il la quitte pour aller vivre en France. Mais Kiné et sa
mère font de leur mieux pour que le fils qu’elles élèvent reçoive une bonne éducation. Lorsque les deux
pères font une apparition à l’occasion de la remise du
diplôme du fils, sa mère et lui les mettent dehors.
“A mon époque, les femmes étaient soumises, se souvient Ousmane Sembène. Mais, aujourd’hui, demandez aux hommes si leurs femmes sont soumises. Chez mon
fils, c’est lui qui fait la cuisine. Les hommes ont toujours eu peur des femmes. Quand on voit tout ce que fait
une femme, il est clair que l’homme ne lui arrive pas à
la cheville.”
Son prochain film, le dernier volet de sa trilogie,
aura pour thème la corruption et pour titre La Confrérie des rats.
Moolaadé est une coproduction de la France, du
Maroc, du Burkina Faso, de la Tunisie et du Sénégal.
On y voit des acteurs sénégalais, maliens et ivoiriens.
Ousmane Sembène travaille depuis des années avec le
même cameraman, Dominique Gentil. “Je n’ai pas fait
d’études, et c’est la France qui m’a appris tout ce que je sais.
J’ai vécu parmi les Français. J’ai partagé leurs repas de
famille dominicaux et, quand je retourne à Marseille, ils veulent tous m’inviter. Maintenant, c’est Marseille qui vient me
voir à Dakar.”
Joan Dupont
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
56-57 cuba 13/12/04 18:04 Page 44
enquête
●
EN EXIL CHEZ FIDEL
Ces Américains réfugiés à Cuba
THE WASHINGTON POST (extraits)
Washington
ehanda Abiodun (Cheri Dalton, de son nom de
jeune fille) est considérée par le FBI comme
“armée et extrêmement dangereuse”. Cette intellectuelle noire, dont le dossier rapporte qu’elle
fut aux Etats-Unis une étudiante brillante et une fan
passionnée du rhythm’n’blues des années 1940, réside
à La Havane depuis douze ans. Politiquement engagée
dans l’organisation de réseaux – elle fait partie des marraines du mouvement hip-hop cubain –, Nehanda fuit
la justice américaine. Assise sur les marches du café
Cantante (après avoir tenté en vain d’y entrer, repoussée par deux vigiles répétant : “Capacidad, capacidad,
capacidad”, pour lui signifier que c’était complet), elle
finit par abandonner l’idée de passer la porte du club
et retourne à sa vie d’exilée.
L’impossibilité de rentrer chez soi qu’évoque l’écrivain américain Thomas Wolfe n’a jamais été aussi réelle
que dans le cas de ces fugitifs américains en exil à Cuba.
Pour ces quelque 70 personnes – si l’on en croit les dernières estimations officielles –, revenir aux Etats-Unis
leur vaudrait de lourdes peines de prison.Voire, pour certains, la mort par injection létale.
Nehanda Abiodun soutient la cause du mouvement hip-hop cubain. Elle bénéficie de l’entière
confiance des jeunes danseurs. “Ce sont mes enfants”,
affirme-t-elle. C’est bien ainsi qu’ils la voient, avec sa
coiffure rasta : comme une mère adoptive de 50 ans,
qui les aide à choisir de nouveaux noms africains pour
remplacer leurs noms d’esclaves. Elle s’intéresse sincèrement à leurs problèmes et aime danser toute la nuit
avec eux. Elle ressemble bien peu à la desperada que
m’a dépeinte un autre réfugié américain. “Elle est très
sympathique, je l’adore, mais il ne faut pas être aveugle,
c’était quelqu’un de dangereux”, me prévient-il.
Dès la première rencontre, je suis intimement persuadé d’être en présence d’une femme extraordinaire :
1,80 m, la voix assurée et autoritaire d’un chef d’entreprise. Bien qu’elle s’en défende, Nehanda en impose.
Nous nous asseyons à la table d’un petit restaurant du
Chinatown de La Havane et savourons une excellente
soupe aigre-douce. Après être restée pendant une bonne
heure sur la défensive, elle finit par se détendre. Elle
accepte de m’aider à pénétrer au cœur de l’univers du
hip-hop et que je cite son nom dans les milieux musicaux, si toutefois je ne précise pas sa condition d’exilée.
Au moment de notre rencontre, les Etats-Unis et Cuba
envisageaient de programmer une nouvelle série d’en-
N
tretiens sur l’immigration. Les exilés craignaient que ces
échanges ne finissent par aboutir à la signature d’un
accord de normalisation entre les deux pays, ce qui représenterait une catastrophe pour eux. Ces inquiétudes ont
fini par s’estomper.
Selon le FBI, Nehanda est réellement dangereuse.
La police secrète affirme qu’elle a appartenu à un obscur groupuscule de quelques dizaines de vétérans de
la gauche révolutionnaire noire, issu de [l’organisation
clandestine] Weather Underground. Le groupe, formé
en 1970, se faisait appeler La Famille. Installés dans
les faubourgs de New York, ses membres se sont livrés à
des attaques à main armée de fourgons blindés, dans
le but de financer un soulèvement social violent. Certains affirment que c’était Nehanda qui servait de chauffeur lors des hold-up, mais qu’elle n’a jamais tiré un seul
coup de feu. Un distinguo qui n’intéresse pas la loi, ni
les proches des agents de sécurité et policiers abattus par
La Famille. Pendant huit ans, elle a vécu en cavale aux
Etats-Unis, avec la police et le FBI à ses trousses. Elle
reste obstinément muette sur cette période, sauf pour
raconter que ses camarades n’ont jamais refusé de l’héberger quand elle en avait besoin. Après avoir longtemps
erré en Amérique centrale, elle a fini par atterrir à Cuba.
Le côté romanesque de sa vie s’arrête là. Nehanda est
loin de vivre dans le luxe à l’ombre des palmiers, bercée
par la douce brise de la mer des Caraïbes. Sa vie ressemble à celle des Cubains ordinaires. Elle se nourrit de
riz et de haricots, et gagne sa vie en dirigeant des séminaires de formation. Situé dans un quartier populaire
excentré de La Havane, le seul signe de richesse visible
dans son petit appartement est un ordinateur. Il lui a été
offert par des amis américains, tout comme les quelques
coupons d’accès à Internet auxquels elle a droit dans
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
la mesure où elle n’est pas citoyenne cubaine. Comme
tout le monde, elle doit se battre pour gagner sa vie.
Sans compter les transports, qui lui coûtent plus d’argent qu’elle n’en possède. Elle n’a pas de voiture et
déteste prendre les bus, toujours bondés, où elle perd
tout contrôle sur son environnement immédiat, une
habitude qu’elle a gardée de la période où elle vivait
dans la clandestinité. Ses précieux dollars sont donc
engloutis par les taxis.
Une nuit, peu après avoir fait sa connaissance, je
me suis rendu à un concert de hip-hop. “C’est sans doute
la première fois que tu verras une danseuse de hip-hop
enceinte de cinq mois”, m’avait prévenu Nehanda. Mon
attente est déçue, l’artiste a fait une fausse couche le
jour même. Nehanda, la fugitive endurcie, atterrée par
la nouvelle, console la jeune fille en pleurant à chaudes
larmes avec elle. Elle annonce la nouvelle à tous,
embrasse chacun. Lorsqu’elle se retrouve seule, inconsolable, quelqu’un apporte une bouteille de rhum. Elle
boit à longs traits, puis répand quelques gouttes sur
le sol – “pour le bébé”, précise-t-elle.
Nehanda passe de nombreuses nuits avec ces
jeunes, qui ont souvent moins de la moitié de son âge.
Elle admire leur passion pour un genre musical engagé.
Ce n’est plus la soul de Philadelphie qui chante dans
sa tête, elle a fait sien le hip hop cubain. Nehanda a eu
un compagnon cubain, séducteur impénitent et danseur
très élégant, dont elle est aujourd’hui
Charlie Hill,
séparée. Malgré toutes ces attaches
déserteur de la guerre
qui se sont tissées au fil du temps,
du Vietnam,
Nehanda cache sa nostalgie. Elle m’a
est arrivé à Cuba
affirmé qu’elle était certaine, même
en 1971, après
avoir détourné un
si cela paraissait impensable, de renavion de la TWA.
trer un jour chez elle. “En fait, elle est
au bout du rouleau”, m’a dit un autre
réfugié. “Elle en est arrivée au point où
elle a compris qu’elle n’irait plus nulle
part. Ça se sent.”
Certains réfugiés sont célèbres.
Robert Vesco, par exemple, une crapule dont les frasques financières
lui ont permis de s’offrir de belles
vacances dans les environs de
La Havane, hors de portée de ses
poursuivants. Jusqu’à ce qu’il
s’écarte du droit chemin dicté par
Fidel Castro. La dernière fois qu’il a
été aperçu, il était quelque part en
détention provisoire.Tout en bas de
l’échelle, il y a les criminels anonymes, ceux dont on n’a quasiment
jamais entendu parler et que personne ne regrette. Et puis il y a les
exilés politiques, des Africains-Américains pour la plupart, comme
Nehanda. Ils se définissaient autrefois comme des soldats révolutionnaires clandestins de la cause noire.
Pour certains, c’est toujours le cas.
Le gouvernement cubain, sans leur
reconnaître les mêmes droits que
les citoyens cubains, les considère
comme des réfugiés politiques et
des hôtes d’Etat. Pour le gouvernement des Etats-Unis, ce sont des
Dudley M. Brooks/The Washington Post
Ce sont des criminels de droit
commun ou des militants
révolutionnaires. Retourner
aux Etats-Unis signifierait
la prison ou la peine capitale.
Leur principale crainte :
la fin du régime castriste.
56
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Dudley M. Brooks/The Washington Post
56-57 cuba 13/12/04 18:04 Page 45
braqueurs et des assassins. L’asile dont ils bénéficient
à Cuba empoisonne en permanence les relations entre
les deux pays.
Le FBI les conserve scrupuleusement sur ses listes
de personnes recherchées. Les diplomates américains
exigent leur extradition de façon répétée. Les sénateurs
et les membres du Congrès n’hésitent pas à lire, pendant les sessions parlementaires, d’interminables rapports sur leurs délits supposés ou prouvés. La plupart
des Américains les ont oubliés depuis bien longtemps.
Certains de ces militants de l’époque du mouvement Black Power ont bien quelque chose sur la
conscience. “D’autres ont commis des erreurs ; moi, j’ai
fait de vraies conneries”, avoue l’un d’entre eux. Mais ils
considèrent en général leurs actes plus politiques que
criminels. Ce sont des Américains d’un certain âge, qui
tentent d’organiser leur vie dans un pays où, malgré
les années, ils se sentent encore étrangers.
Assata Shakur, alias Joanne Chesimard, est une des
exilées les plus célèbres. Membre de la Black Liberation
Army, elle a été jugée et condamnée en 1973 à la prison
à perpétuité pour le meurtre d’un policier du New Jersey. Dix ans plus tard, des camarades armés, lors d’une
visite, ont organisé son évasion avec prise d’otages, et
c’est ainsi qu’elle a atterri à Cuba. Elle a nié par la suite
et à longueur d’interviews avoir tué le policier, laissant
entendre que le coupable aurait été un autre membre de
la Black Liberation Army. Son habileté oratoire et son
talent pour les relations publiques en ont fait un
emblème pour la gauche radicale noire américaine. Elle
a ainsi éclipsé la sulfureuse notoriété des autres exilés
à Cuba, coupables de crimes équivalents ou encore plus
graves. Elle est devenue la fugitive dont l’extradition
est réclamée le plus fréquemment et avec le plus de
véhémence. Le tapage est devenu tel autour de son histoire qu’elle a commencé à s’inquiéter de la réaction
de Fidel Castro. Elle a eu peur qu’il ne désapprouve sa
présence dans le pays et a choisi la discrétion. Assata
– qui recevait la visite de pèlerins révolutionnaires venus
de Brooklyn, de Stockholm ou de Caracas, et dont le
nom figurait dans l’annuaire de La Havane – a disparu
brusquement sans laisser de traces.
L’exilé que j’ai le mieux connu s’appelle Charlie
Hill. Ce vétéran de la guerre du Vietnam a atterri ici en
1971. Chassé de l’armée pour avoir déserté son unité,
Hill est devenu le soldat imaginaire d’un pays plus imaginaire encore : la république de New Afrika, avec un k.
L’objectif de son groupe était de créer un territoire indépendant dans le sud-est des Etats-Unis, au besoin à
la pointe du fusil, pour abriter la nation africaine-amé-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
57
ricaine. Avec deux autres camarades, Michael Finney et Ralph
Goodwin, Hill a reçu l’ordre d’acheminer un chargement d’armes et
d’explosifs depuis San Francisco
jusqu’à Jackson, dans le Missouri.
Le plus surprenant est que ces trois
soldats noirs aient réussi, avec leurs
coiffures afro et leur attitude arrogante, à parvenir jusqu’aux portes
d’Albuquerque avant d’attirer l’attention de la police du NouveauMexique. “Nous avions dépassé la
vitesse limite autorisée. Un flic nous a
suivis et il a accéléré pour se retrouver
à côté de nous. Il a allumé la sirène et
nous a demandé de nous ranger sur le
côté, raconte Hill. Le policier, un père
de famille du nom de Robert Rosenblum, nous a ordonné de sortir et nous
a avertis qu’il allait inspecter notre véhicule, qui était bourré d’armes. C’est
comme ça qu’il est mort”, conclut Hill,
qui ne précise pas qui a appuyé sur
la détente. Sa mère a déclaré un jour
à un journaliste que le coupable était
son camarade Goodwin, affirmation
difficile à confirmer depuis qu’il est
mort. Quant à la veuve du policier,
elle a créé il y a quelques années un
site Internet, où elle qualifie Hill et
ses acolytes d’“assassins de sangfroid”. En 1971, l’autoroute du
Nouveau-Mexique était loin d’être
paisible. Après le meurtre du policier Hill, Finney et Goodwin ont
changé leurs plans et appelé un
dépanneur depuis une cabine téléphonique publique. Ils ont obligé le
conducteur, pistolet sur la tempe, à
Nehanda Abiodun
les conduire à l’aéroport d’Albuavec des danseurs
querque. Là, ils ont attendu que des
de hip-hop cubain.
passagers soient prêts à embarquer
Cette intellectuelle
dans un avion pour pénétrer avec le
américaine
camion sur la piste. Ils ont emboîté
a été condamnée
le pas aux derniers passagers qui
pour meurtre
empruntaient la passerelle d’emaux Etats-Unis.
barquement et ont pris le vol 106
Elle vit depuis douze
de la TWA. “Nous savions que nous
ans à La Havane.
pouvions choisir entre la Corée du Nord
ou Cuba”, raconte Hill. Ils ont opté pour la meilleure
destination. L’homme que j’ai rencontré trente ans après
à Cuba est un survivant réaliste… et alcoolique. C’est
aussi un père aimant, un étudiant en histoire et un fervent adepte de la religion afro-cubaine. Son dénuement
est comparable à celui de ses voisins. C’est finalement
un témoin ordinaire de trois décennies de décadence
du socialisme au paradis des travailleurs.
La mort de Castro pourrait être fatale à ces exilés. Rien ne dit qu’un nouveau gouvernement ne déciderait pas de les extrader ou de leur demander de se
trouver un autre exil. Pour le moment, personne ne les
embête, et eux se contentent, comme tous les Cubains,
de survivre au jour le jour.
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Eugene Robinson
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enquête
●
L’ÈRE DE L’ARCHITECTURE JETABLE
Moscou répudie ses années 70
attendre avec impatience la destruction de leurs bâtiments. Cela
n’arrive qu’avec ce type d’architecture. Je ne parle même pas des
constructions d’avant la révolution
de 1917 : toute atteinte à leur intégrité, serait-ce la démolition d’une
écurie, est perçue comme une catastrophe nationale. Même l’architecture stalinienne ne provoque pas un
tel rejet : l’annonce de la démolition
du magasin Detski Mir [Le monde des enfants] a soulevé un tollé, comme le projet de la mairie de Moscou de raser l’hôtel Pekin. L’idée même que l’on puisse
détruire un bâtiment dans l’enceinte du Kremlin semble
aujourd’hui un sacrilège aux yeux des spécialistes, mais
aussi de la majorité de la population. Pourtant, dès lors
qu’il s’agirait du palais des Congrès, tout le monde s’accorde à dire qu’il pourrait fort bien disparaître, et que
Les grands bâtiments modernistes érigés
dans la capitale russe pendant les années
1970 sont peu à peu détruits. Pourquoi
priver les Moscovites d’un pan aussi
emblématique de leur patrimoine ?
KOMMERSANT-VLAST
Moscou
’hôtel Intourist a été rasé. Le même sort attend le
Rossia [l’un des plus grands hôtels du monde] et
le Minsk. Pourtant, la mode actuelle chez les architectes est de concevoir des projets en tout point semblables à ceux-là, dans le style des années 1970. Rien
de contradictoire, en réalité. Simplement, l’architecture
est devenue un produit de consommation courante, qui,
comme les vêtements, se porte un temps, se jette et se
remplace. Dans une récente interview, l’architecte en
chef de Moscou, Alexandre Kouzmine, à qui l’on demandait si, après les hôtels Intourist, Rossia et Minsk, on n’allait pas démolir aussi le palais des Congrès [construit
à la même époque et situé dans l’enceinte du Kremlin],
a répondu qu’on n’en était pas encore là, mais que la
question se poserait certainement à moyen terme.
On fait disparaître des quartiers entiers de khrouchtchevki [barres d’immeubles de quatre étages datant des
années 1960, nommmées d’après Leonid Khrouchtchev], et ce phénomène n’est plus expérimental comme
il y a cinq ans, mais général. De fait, tout ce qui a été
construit dans les années 1960 et 1970 est en cours de
démolition. Ce qui est ainsi gommé, c’est cette époque
moderniste, où les bâtiments [en panneaux préfabriqués]
sont pour la première fois sortis des usines, où les rêves
des avant-gardistes se sont réalisés et où la sobre esthétique géométrique des nouveaux matériaux a rencontré
la production industrielle de masse.
Les bâtiments qui n’ont pas encore été détruits ne
vont pas tarder à l’être. Une fois le Rossia et le palais
des Congrès disparus, on ne manquera pas de songer
à raser le Nouvel Arbat, en plein centre de Moscou,
dont les nombreuses tours de bureaux en verre et en
béton bordent les plus grandes avenues de la capitale.
Mais ce qui étonne surtout, dans l’histoire, ce n’est pas
cette vague de démolitions en elle-même, car Moscou détruit beaucoup et les constructions des
années 1960 et 1970 ne sont pas les seules touchées.
Ce qui est effarant, c’est la passivité de l’opinion. Il n’est
qu’à la comparer avec l’émotion suscitée par la démolition plus ancienne de l’hôtel Moskva ou du [bâtiment
qui abritait le magasin] Voentorg : l’indignation avait
alors été unanime. Mais là, aucune voix ne s’élève. Ni
manifestations, ni pétitions, ni lettres au maire, ni télégrammes au président pour exiger l’arrêt de ces “actes
de vandalisme”. Au contraire, tout le monde semble soulagé de voir disparaître ces édifices. Dans la plupart des
immeubles de Moscou, les habitants sont prêts à en
appeler à toutes les instances possibles – jusqu’à la Cour
européenne [des droits de l’homme] de Strasbourg –
pour défendre leur droit à rester dans leur logement.
Mais les occupants des khrouchtchevki paraissent
Marc Garanger/Corbis
L
Le Nouvel
Arbat, quartier
de bureaux au cœur
de Moscou, à la fin
des années 1960.
le plus tôt serait le mieux. Pourtant,
toutes ces constructions ont représenté, en leur temps, de remarquables avancées. Elles étaient perçues comme un symbole incarnant
le dégel et le vent de renouveau qui soufflait de l’Occident. Mémoire d’une génération, progrès technologique et esthétique, elles se retrouvent, trente ans plus
tard, bonnes à jeter, condamnées à céder la place au plus
vite. L’architecture n’a jamais été traitée ainsi. Et personne ne s’élève contre l’anéantissement de la mémoire
de cette époque. Les rares prises de position que j’ai
notées en faveur de ces édifices émanaient d’étrangers :
une journaliste qui, dans [le quotidien allemand] Die
Welt, se remémorait un séjour somptueux à l’hôtel Rossia lorsqu’elle avait 14 ans ; une récente interview, dans
[le quotidien russe] Kommersant, de Massimiliano Fuksas, l’un des architectes européens les plus renommés
[italien, il est installé à Paris depuis 1989], dans laquelle
il reproche aux Russes, en termes plutôt vifs, de mépriser leur héritage des années 1960 et 1970.
J’aurais été assez tenté de m’associer à ces protestations. J’ai grandi dans un de ces khrouchtchevki et, s’il
existe à Moscou un milieu où je me sens véritablement
à mon aise, c’est bien celui des cours d’immeubles
du quartier de Khimki-Khovrino [dans le nord de Mos-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
58
cou], qui sont en train de disparaître. L’urbanisme de
ce quartier, et je ne parviens toujours pas à comprendre
pourquoi, lui avait valu un prix lors d’une exposition
internationale à Paris en 1963. Lorsqu’il a commencé à être démoli, j’y ai organisé une visite guidée que
j’ai intitulée : “Le vieux Moscou qui disparaît” : “Ici, il
y avait le magasin Stekliachka, et ici, la halle aux légumes,
mais aujourd’hui il n’y a plus rien, or ce sont eux qui donnaient le ton de toute la partition urbaine. Leurs grandes
vitrines incarnaient l’idée d’envol qui associait l’esthétique dominante de mon enfance aux premiers vols spatiaux...” Personne n’a bronché, mais ce n’est pas le plus
grave. Si j’avais été sûr de moi, j’aurais pu tenter de
convaincre mon auditoire. Or il se trouve que la destruction de ce pan entier de l’architecture soviétique
était inscrite dans sa nature même. Elle est logique, parce que les caractéristiques techniques de ces immeubles
impliquaient qu’ils ne dureraient pas plus de vingt-cinq
ans, ou du moins le sous-entendaient. L’architecture
est devenue une machine à habiter au vrai sens du terme : sa durée de vie équivaut à celle d’une voiture. Les Volga [modèle de berline
soviétique] sorties des chaînes à
l’époque de la construction de l’hôtel Intourist sont toujours en circulation. Que des architectes planifient des bâtiments censés s’écrouler au bout de vingt-cinq ou trente
ans, c’est une chose, et encore rien
ne dit qu’ils soient vraiment bons
pour la casse. Lorsqu’ils sont réellement vétustes, démolis sous nos
yeux parce que l’évolution de la vie
les a rendus obsolètes, c’en est une
autre. L’architecture est un art ingrat, qui oblige à convaincre des
milliers de personnes, à réaliser des
centaines de compromis. En échange, elle est censée offrir une garantie de durée. Normalement, un architecte est assuré de laisser une trace, des œuvres qui existeront bien après sa mort. Or
voilà qu’elles sont désormais détruites de son vivant.
Les architectes devraient être horrifiés et renoncer au
modernisme comme à une tragique erreur qui les
condamne au néant. Certes, ce style apporte beaucoup
d’innovations esthétiques, de bonnes idées, mais il arrive souvent que les grands mouvements de société accompagnés de gigantesques investissements humains,
intellectuels et financiers s’avèrent être des erreurs. Le
communisme, par exemple.
Pourtant, ces créateurs ne renoncent pas le moins du
monde au modernisme. Il y a deux ans, à Venise [lors de
la Biennale d’architecture], j’ai interviewé l’un des plus
grands architectes russes actuels, Mikhaïl Khazanov, qui
présentait son projet de réaménagement du Bolchoï
[construit en 1824, incendié puis reconstruit en 1856].
“Je suis persuadé, m’avait-il alors déclaré, que tout ce que
nous bâtissons est périssable. Ce sont de futurs gravats, qui
dans trente ans seront dépassés et dans cinquante ne tiendront
plus debout. Ce ne sont pas des murs de l’époque classique,
érigés pour l’éternité, c’est un simple emballage pour la vie
moderne, dont on se débarrassera quand la vie changera. C’est
ce qui nous confère le droit à l’erreur et à l’expérimentation.”
Au moment même où les bâtiments des années 1960
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Dave G. Houser/Corbis
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mieux que celui qu’auraient dessiné aujourd’hui Foster ou Koolhaas. Formé à l’école d’Ivan Joltovski, Cheverdiaev avait un sens exceptionnel de l’harmonie et des
proportions, et cela se ressentait jusque dans ce rectangle de verre. Le retour à la mode d’il y a trente ans
est manifeste dans le domaine vestimentaire. Les architectes imitent les couturiers, avec un peu de retard. Naturellement, dans le textile, la raison de ce retour est qu’il
ne reste presque plus d’habits des années 1970. On peut
recommencer. Pour les architectes, c’est un peu plus
compliqué. Si les immeubles des années 1970 avaient
tous disparu, comme les jeans à pattes d’eph de mon
enfance, leur production d’édifices périssables serait
alors tout à fait justifiée.
Pourtant, j’estime que quelque chose doit changer.
Certes, les architectes se sont tant bien que mal habitués
à produire du jetable. Mais les acheteurs ? Les immeubles
construits du temps de l’URSS ne coûtaient rien à l’uti-
Marc Garanger/Corbis
et 1970 sont détruits en masse, l’esthétique architecturale connaît un retour à la mode des années 1970. Regardez ce que lord [Norman] Foster, Dominique Perrault
[l’architecte de la Bibliothèque nationale de France] ou
[l’architecte néerlandais] Rem Koolhaas bâtissent aujourd’hui ici même, à Moscou. Tout cela, pour le profane,
ressemble fort à ce que nous faisions dans les années
1970. Je suis certain que, si on lançait un concours pour
reconstruire quelque chose à la place de l’hôtel Intourist, un vrai concours international avec un jury respectable qui ne se sentirait pas obligé de faire allégeance
à Iouri Loujkov [le maire de Moscou], c’est le projet initial qui serait retenu. Audace de la façade de verre. Force
ascétique, laconique. Aménagement élégant et astucieux
de la zone d’accès, souligné par l’avancée qui surplombe
l’entrée. Légèreté de la structure.Témoignage de modernité au cœur de la ville historique. Je pense même que
ce bâtiment de Iouri Cheverdiaev aurait été beaucoup
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
59
lisateur final, puisque c’était l’Etat qui payait. Mais ceux
qui achètent de l’immobilier aujourd’hui ont-ils pleinement conscience de ce qu’ils achètent ? Paradoxalement, si l’architecture est moderne, notre perception de
l’immobilier demeure prémoderne, voire quasi féodale,
car, en acquérant des mètres carrés, on investit non pour
soi mais pour sa lignée. C’est pour cela que les prix de
l’immobilier sont si exorbitants, des dizaines de fois plus
élevés que ceux de produits manufacturés dont on ne
cache pas qu’ils sont jetables.
Là non plus, en apparence, personne ne cache rien,
tout le monde sait que la garantie qui couvre les éléments composant votre habitation – fenêtres, portes,
isolation, enduits de façade, conception – ne se mesure pas en siècles, mais en décennies, quelques petites
décennies à peine. Ce n’est pas un hasard si les terrains
constructibles à Moscou ne sont pas à vendre mais à
louer, avec des baux de quarante-neuf ans. Les bâtiments n’ont pas une grande durée
L’hôtel Moskva,
de vie. C’est de l’immobilier jetable,
fleuron de
qui ne sert qu’une seule fois, à une
l’architecture
seule génération. Pourtant, psystalinienne, a été
chologiquement, on n’achète pas
détruit en 2003,
une chambre d’hôtel pour trente
à la grande tristesse
ans, mais une habitation à transdes Moscovites.
mettre à ses enfants et petits-en Le Rossia
fants. L’esthétique, c’est merfut longtemps
veilleux, et je suis d’accord pour tout
le plus grand hôtel
faire afin de la préserver. Mais ce
du monde.
n’est pas le seul aspect de la quesSa destruction
tion.Voir détruire les bâtiments des
est programmée.
années 1960 et 1970 permet de
prendre conscience d’une chose étonnante : en achetant une surface habitable dans un immeuble de
l’époque prémoderniste, vous achetez de l’immobilier
pour toujours. La même surface dans un immeuble récent, entièrement vitré, merveilleusement climatisé,
équipé d’ascenseurs, de parois coulissantes, de rétroprojecteurs pour regarder des films au plafond et que
sais-je encore, la même surface, donc, dans un
immeuble qui donne une impression de modernité et
d’envol, est conçue pour être rasée deux fois durant
votre vie. L’architecture est devenue comme le textile :
si on fabrique un produit trop durable, personne ne renouvellera sa garde-robe.
Grigori Revzine
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débat
●
QUAND LE CAPITALISME PERD SON GARDE-FOU
La bourgeoisie, une force
Une nouvelle classe
dirigeante peut-elle émerger
de ce vaste magma
qu’est la classe moyenne ?
s’interrogent trois penseurs
italiens. C’est en tout
cas nécessaire si l’on veut
que la politique reprenne
ses droits sur l’économie.
L’ESPRESSO
Rome
’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche détestait qu’on lui annonce la mort de quelqu’un.
Aussi, lorsqu’elle demandait : “Qu’est devenu
Untel ?” son chancelier, le prince von Kaunitz, répondait invariablement : “Majesté, on ne sait
pas où il est passé.” Au fond, cette réponse n’est pas
très éloignée de celle que donnent les sociologues
Aldo Bonomi et Giuseppe De Rita et le philosophe
Massimo Cacciari dans le livre Che Fine Ha Fatto
la Borghesia ?* [Qu’est devenue la bourgeoisie ?].
Car il semblerait que la bourgeoisie, en Italie du
moins, ait disparu, constatent les trois auteurs. Et
ils partent de ce constat pour tenter de savoir s’il
y a un espoir de la retrouver, même sous une forme
très différente. Le livre est riche, dense et par
moments fascinant. Je tenterai d’en rendre compte,
avec mes mots, naturellement, ce qui veut dire
que, par moments, je peux me tromper dans cette
tentative d’interprétation d’un ouvrage dont la lecture n’est pas toujours facile. Je commencerai par
souligner une apparente bizarrerie. Quand un objet
(ou plutôt un sujet) disparaît, il semble naturel
que l’on en garde une idée précise. Le vide présuppose un plein antérieur aux contours nets.
Pourtant, les trois auteurs se gardent de donner
une véritable définition de cette bourgeoisie disparue. Et ils font bien, parce qu’autrement ils se
seraient embourbés dans un énorme pavé, probablement de faible valeur ajoutée, que les lecteurs n’auraient eu ni le temps ni l’envie de lire ;
ou bien parce que, comme le dit très bien Cacciari, la bourgeoisie se révèle non pas comme organisation spatiale (une classe occupant un certain
espace social dans lequel elle se fige en tant
qu’ordre et état), mais comme force qui agit et se
transforme dans le temps de l’Histoire. C’est non
pas un espace social mais le temps qu’elle veut
s’approprier (ce temps dont tout le monde sait ce
qu’il est, mais que personne ne saurait définir). Et
c’est pour cela que, quand la bourgeoisie disparaît, on s’en aperçoit non pas à l’effondrement
d’une structure mais à l’épuisement d’une force
changeante, d’un esprit vital, d’une civilisation
(dans le sens que lui donnait l’historien britannique Arnold Toynbee). Du reste, Karl Marx – l’as-
L
Dessin de Raúl,
paru dans El País,
Madrid.
Giorgio
Ruffolo
■
Né à Rome en 1926,
cet économiste
socialiste a été
ministre de
l’Environnement
de 1987 à 1992,
député et sénateur
au Parlement
italien, puis
eurodéputé de 1994
à 2004. Fondateur
de la revue de débat
MicroMega,
il préside depuis
1994 le Centro
Europa Ricerche,
un centre
de recherche
économique proche
de Notre Europe,
le groupement
d’études et
de recherches fondé
par Jacques Delors.
sassin en puissance de la bourgeoisie – n’a-t-il pas
mieux que quiconque compris sa nature de force
destructrice et novatrice ? Et n’est-ce pas cette
force authentiquement révolutionnaire qui est en
train de s’éteindre, de revenir à un stade où elle
s’étend et croît, mais n’évolue plus ? C’est pour
cela qu’il n’est finalement pas très important de
s’attarder sur la nature passée de cette force, et
qu’il est plus intéressant de se demander – comme
le font les auteurs – si la société dans laquelle nous
vivons est capable d’exprimer une force d’une puissance et d’une direction analogues.
Essayons à présent de saisir ce que disent en
substance ces trois essais. Pour ce faire, je procéderai dans le sens inverse de l’ordre du livre.
Dans le dernier des trois essais, Aldo Bonomi
croit pouvoir donner une réponse modérément
optimiste à la question de la disparition de la bourgeoisie. Observateur attentif des mouvements moléculaires, des micro-ondes et des frissons qui parcourent la surface en apparence homogène de la
société, il entrevoit ce que pourraient être les ferments d’un nouveau mouvement de fond. L’un
des ferments les plus significatifs est ce qu’il appelle
le “capitalisme personnel”, entendant par là des sujets
économiques qui s’emploient à être autonomes
dans leur travail et à tisser un réseau de relations
personnelles : l’accumulation d’un capital personnel
et d’un capital relationnel. L’autoentreprise, en
définitive. C’est un phénomène tout ce qu’il y a de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
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DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
plus réel. Il est en revanche plus discutable qu’un
bloc social, et même une néobourgeoisie, puisse
émerger de cette galaxie. Bonomi dit bien qu’il
s’agit d’“un concept plus allusif que descriptif, plus
impressionniste qu’empiriquement fondé”. Il identifie
toutefois un espace d’agrégation, qu’il nomme la
“géocommunauté”. Ces géocommunautés – composées de patrons de PME, de directeurs de
banque, de travailleurs de la finance et de l’informatique – me semblent être plus des phénomènes
organisationnels liés à l’accroissement des interdépendances que des signes de l’émergence de
consciences collectives et politiques, qui sont les
seules à pouvoir témoigner de la naissance d’une
nouvelle formation sociale.
De Rita ne partage pas l’optimisme de
Bonomi. Avec son intelligence impolitique habituelle, il saisit le nœud politique du problème, qui
est bien plus subjectif (la classe pour soi, aurait dit
Marx) que sociologique et objectif (la classe en
soi). De Rita replace la “question bourgeoise” dans
le contexte italien, au cours de trois périodes de
ces soixante dernières années. D’abord, la lutte
des classes dans l’immédiat après-guerre. Ensuite,
l’embourgeoisement de masse, ou plutôt la
“moyennisation” [la constitution d’une vaste classe
moyenne]. Enfin, la rupture de cet agrégat, de
ce “réceptacle” dans lequel s’est coulé 90 % de la
société italienne. Tel est, me semble-t-il, le point
central de l’analyse de De Rita : l’incapacité de cet
agrégat à générer une véritable classe dirigeante.
Ce compactage était peut-être nécessaire ; et il a
eu indéniablement le mérite de faciliter la modernisation rapide d’une société profondément arriérée et déchirée. Mais il en a paralysé dans une large
mesure la dynamique politique. La rupture de ce
réceptacle de la classe moyenne, qui constituait
en quelque sorte une bourgeoisie passive, s’est
produite aux marges, sans toucher le centre. Elle
a induit des phénomènes régressifs de paupérisation ; des phénomènes progressifs de revendication de qualité sociale ; et les conditions préalables
à la naissance d’une composante “néobourgeoise”,
capable de conjuguer initiative individuelle et responsabilité collective. Mais De Rita entrevoit également les obstacles qui en freinent le développement : il s’agit surtout de cette “molécularité” que
Bonomi trouve tellement prometteuse, et qui ne
trouve pas (encore ?) en elle-même les attracteurs
d’une nécessaire condensation. Ces attracteurs,
seuls les choix politiques peuvent les produire,
et non les compositions sociales. Et voilà qui introduit le discours de Cacciari.
Le philosophe, me semble-t-il, part du postulat suivant : la bourgeoisie, force sociale dynamique, se situe au croisement de deux autres processus, le développement du capitalisme, qu’elle
provoque et favorise, mais auquel elle ne s’identifie pas ; et le développement de l’Etat politique,
au niveau de la cité ou de la nation. C’est une
force économique et civile à la fois. Le capitalisme
est cette énergie débordante qu’elle suscite, ce
qui lui permet de détruire la société aristocratique
traditionnelle ; l’Etat bourgeois devient le modérateur, au sens technique du terme, d’une réaction nucléaire contrôlée, de cette force à la fois
737p60-61 13/12/04 19:35 Page 61
de transformation qui s’épuise
créatrice et destructrice. Et cette réaction contrôlée a besoin d’un climat “éthique” qui la légitime.
La bourgeoisie crée donc ce climat ; elle est ellemême ce climat. Ce sont ses valeurs qui rendent
le capitalisme possible et soutenable. Le capitalisme a donc besoin d’un ensemble de règles et
de valeurs non capitalistes pour l’empêcher de
détruire la cohésion sociale.
Dans le contrat, disait [le sociologue français]
Emile Durkheim, presque tout est non contractuel (et surtout la confiance, naturellement). L’économiste britannique Fred Hirsch, le penseur le
plus profond sur le sujet, disait que le capitalisme
a besoin d’un filet de protection éthique – fût-il
un peu hypocrite – qu’il s’efforce toutefois en permanence de détruire.
Tandis que la bourgeoisie n’est pas concevable
sans une certaine forme de capitalisme, le capitalisme peut se passer, du moins pendant un certain temps, de la bourgeoisie : tout simplement
en l’abolissant ou, du moins, en enfreignant les
limites et les règles politiques et morales qu’elle
a élaborées depuis des siècles. Nous avons alors
le capitalisme d’Etat communiste ou, à l’opposé,
le capitalisme financier de la ploutocratie mondialisée. On sait comment a fini le premier. Mais
OFFRE
le second n’est pas moins dangereux, pour luimême et pour l’ensemble de la société. Le premier va de pair avec l’oppression politique ; le
second, avec l’évacuation du politique.
Cacciari reprend ce thème – de l’insoutenabilité politique et sociale, du privatisme (à ne pas
confondre avec l’individualisme) facteur de désagrégation sociale, de l’amoralité autodestructrice,
des contradictions entre un hédonisme effréné et
un moralisme bigot –, qui s’affirme de manière
menaçante à notre époque où l’économie est dominée par une ploutocratie mondiale et domine la
politique, qui est de plus en plus réduite à en être
simplement le reflet. Cacciari ne dit rien que l’on
n’ait déjà dit ; mais il le dit d’une façon pénétrante,
qui transperce les brumes du bavardage quotidien
et laisse entrevoir une issue.
Une nouvelle bourgeoisie comme force sociale
responsable ? Nul ne peut dire si elle naîtra et si
elle portera ce nom. Mais une chose est sûre : ce
sera impossible sans ce que Hirsch appelait un
retour éthique (moral re-entry), qui à son tour n’est
réalisable qu’avec de nouvelles institutions politiques, en mesure de contrôler la force destructrice
du nouveau capital financier. Au niveau national,
dans la mesure du possible – et cela l’est de moins
■ Les auteurs
ALDO BONOMI, 54 ans,
dirige l’institut
de recherche
sociologique Aaster.
Il est l’auteur
du très remarqué
Il capitalismo
molecolare (1997).
GIUSEPPE DE RITA,
72 ans, suit
les évolutions de
la société italienne
au sein du Conseil
national de l’économie
et du travail (CNEL),
qu’il préside.
MASSIMO CACCIARI,
60 ans, a été maire
de Venise de 1993
à 2000. Il est l’auteur
d’une importante
œuvre philosophique,
dont Le dieu qui danse
(Grasset, 2000)
et Penser, habiter
(à paraître en 2005
chez Circé).
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concerne les Européens. Et au niveau mondial,
pour ce qui concerne tout un chacun. Seule la politique pourra nous sauver.
Autre certitude : je ne pense pas que cette innovation politique puisse être confiée aux exégètes
de la “troisième voie”. Il existe, en effet, trois voies
pour désorienter les gens. La première consiste à
évoquer en permanence le terrorisme de la complexité. Nous savons pertinemment que le monde
est de plus en plus complexe. Mais le devoir de
la politique est de réduire la complexité, pas de
l’évoquer en permanence. La deuxième voie est le
culte vain de la nouveauté. Il se passe des choses
nouvelles. Oui, mais lesquelles ? La politique a le
devoir de dire quelles réponses elle va apporter aux
grands problèmes de notre temps, de les peser, de
les mesurer. La troisième voie est l’éclectisme qui
fuit les choix : on veut un peu de libéralisme concurrenciel et un peu de socialisme compassionnel ; un
peu de marché et un peu d’Etat, et ainsi de suite.
Finalement, nous en sommes réduits à accepter
les choses telles qu’elles viennent, avec des corrections plus ou moins cosmétiques.
Giorgio Ruffolo
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61
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Vos nom, prénom et adresse sont communiqués à nos services internes et, le cas échéant, plus tard, à quelques
publications partenaires, sauf avis contraire de votre part. Si vous ne souhaitez pas recevoir de propositions de ces
publications, merci de cocher la case ci-contre DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
737 p62-63-64 13/12/04 18:39 Page 62
économie
p. 64
science
Un compte
en banque plein
de cellules
souches p. 66
■ écologie
Super Conan,
le microbe
qui mange
les déchets
radioactifs
■
p. 67
multimédia
Des trolls,
des mariages
virtuels…
et une vraie
guerre p. 68
i n t e l l i ge n c e s
■
Après le bio et l’équitable, voici le café durable
MARKETING Au Royaume-Uni,
LES COURS SE REDRESSENT
■
la concurrence fait rage
sur le marché de l’éthique.
Les labels se multiplient, au risque
de troubler le consommateur.
Evolution du prix indicatif composé mensuel (en dollars par livre)
0,75
Ce prix, calculé par l’Organisation internationale du café (OIC),
est le résultat du croisement des prix des cafés arabicas
et robustas de diverses provenances.
9 décembre
0,77
0,60
THE GUARDIAN (extraits)
Londres
our les consommateurs britanniques qui se veulent socialement
responsables, acheter du café va
devenir une affaire compliquée.
Car l’américain Kraft, l’italien Lavazza
et le britannique Lyons Original Coffee ont décidé, chacun de leur côté, de
lancer une offre de produit éthique,
mais sans passer par le mouvement du
commerce équitable. Au lieu de travailler avec le principal organisme de
certification “équitable” du RoyaumeUni, la Fairtrade Foundation, ces
industriels se sont tournés vers la Rainforest Alliance, une organisation peu
connue de défense de l’environnement
dont le siège se trouve à New York.
Aujourd’hui, le café estampillé
Fairtrade représente 4 % de la consommation totale au Royaume-Uni, et
20 % des grains torréfiés et moulus de
qualité supérieure. Cafédirect, qui vend
uniquement sous le label Fairtrade, a
démontré que le modèle éthique est
payant : la marque occupe désormais
la sixième place au Royaume-Uni, avec
un chiffre d’affaires de plus de 22 millions de livres. Alors que le marché du
café dans son ensemble stagne depuis
quelques années, les ventes de produits
équitables ont quasiment doublé
entre 2001 et 2003.
0,45
P
0,30
Dessin
de Mariona Cabassa
paru dans
La Vanguardia,
Barcelone.
LA GRANDE DIFFÉRENCE, C’EST
LE PRIX PAYÉ AU CULTIVATEUR
De son côté, la Rainforest Alliance a
vu le jour il y a dix-sept ans. Financée par l’Agence américaine pour le
développement international (USAID)
et des organismes privés, elle a pour
vocation d’aider les paysans à cesser
de détruire leur environnement.
Qu’est-ce qui distingue ces rivaux
de l’éthique ? La plus grosse différence
tient au prix payé aux cultivateurs. La
Fairtrade Foundation leur garantit un
minimum de 1,21 dollar la livre de
grains verts. C’est bien plus que le prix
du marché, qui se situe en moyenne
à 80 cents cette année. La fondation
verse également 5 cents supplémentaires au titre de prime sociale pour
l’investissement dans des projets communautaires. La Rainforest Alliance,
elle, n’offre pas de tarif minimum ou
garanti. Mais à en croire Sabrina Vigilante, sa directrice commerciale, les
cultivateurs certifiés peuvent recevoir
entre 10 et 60 cents de plus que le prix
du marché pour une livre de grains
verts. Selon Jonathan Horrell, directeur des relations publiques de Kraft,
sa société accorde une prime pouvant
aller jusqu’à 20 % pour les grains utilisés par sa marque Kenco Sustainable Development. Compte tenu
des cours actuels, cela équivaut à
environ 96 cents la livre, ce qui
■
Banane suisse
Les ventes mondiales
de café torréfié
équitable ont
progressé de 26 %
en 2003 pour
atteindre
20 milliards de
tonnes, selon
Fairtrade Labelling
Organizations
International,
qui regroupe
17 labels, dont
Fairtrade et Max
Havelaar. Mais,
de tous les produits
équitables, c’est
la banane qui
a le plus de succès,
avec 51 millions
de tonnes (soit
+ 39 %). En Suisse,
plus d’une banane
sur deux est issue
de ce système de
commercialisation.
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
62
2000
2001
reste encore inférieur de 21 % au
prix de Fairtrade.
La première initiative de la Rainforest Alliance, en 1989, fut de créer
un système de certification des produits forestiers. En 1991, elle l’a élargi
aux bananes et, depuis, au café, au
cacao et aux fleurs. Pour obtenir leur
certification, les cultivateurs doivent
se conformer à une liste de “principes
de l’agriculture durable”, parmi lesquels figure le traitement équitable
des ouvriers. En échange, indique
Mme Vigilante, “nous leur apportons les
outils qui leur permettront de s’extraire de
la pauvreté et d’accéder aux marchés plus
rentables de la qualité supérieure”.
Alors, pourquoi le programme de
l’Alliance est-il attractif pour l’industrie agroalimentaire ? Les esprits
cyniques répondront : à
cause du prix. Le café
certifié Rainforest Alliance coûte moins cher
que son concurrent
labellisé Fairtrade,
et, en outre, il n’y a
pas de droit à payer
pour utiliser le logo
de l’Alliance. La Fairtrade Foundation, elle,
prélève 2 % sur le prix
de gros. De ce fait, la
Rainforest Alliance représente
un moyen plus économique pour
les grandes marques de conquérir une
part du marché éthique.
Lyons Original Coffee, qui appartient à Drie Mollen, l’un des principaux torréfacteurs européens, a été
le premier à lancer au Royaume-Uni,
en avril dernier, un café certifié Rainforest Alliance. Kraft lui a emboîté
le pas en juillet, avec le café Kenco
Sustainable Development, bientôt
suivi par Lavazza et sa marque Tierra.
Le groupe italien a investi plus de
600 000 dollars dans des projets communautaires depuis le début de sa collaboration avec la Rainforest Alliance,
en janvier. Les fonds ont servi à acheter du matériel agricole, de manière à
améliorer l’efficacité des plantations
et la qualité du café ; à aider les exploitations à respecter le cahier des charges
imposé par Rainforest ; et à mettre en
œuvre des programmes sociaux. Grâce
à toutes ces mesures, la qualité des
grains s’est améliorée, ce qui permet
aux cultivateurs d’obtenir un prix plus
élevé pour leur production, affirme
Mario Cerutti, responsable des achats
chez Lavazza. “Nous achetons au prix
du marché, pas à un prix artificiel. Il y a
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
2002
2003
2004
plus de 25 millions de cultivateurs de café
dans le monde, et la charité n’est pas une
solution durable.”
De son côté, Cafédirect a également investi dans des projets qui vont
au-delà de l’engagement minimum
exigé par la Fairtrade Foundation. La
marque a consacré plus de 70 % de ses
bénéfices bruts, au cours de l’année
écoulée, au financement d’actions
visant par exemple à fournir aux cultivateurs des informations sur le marché et à leur proposer des cours de gestion. L’entreprise a aussi financé la
construction de dispensaires et d’écoles
ainsi que la réparation de routes.
DEUX MODÈLES DIFFICILES
À DÉPARTAGER
D’aucuns prétendent que le modèle
du commerce équitable laisse à désirer et que la Rainforest Alliance représente une meilleure solution pour les
cultivateurs qui souhaitent échapper
au piège de la pauvreté. Le fond du
problème, c’est que les prix ont plongé
depuis dix ans. Les planteurs brésiliens, qui dominent le marché mondial, ont accru leur efficacité et augmenté leur production. Et le Vietnam
a planté massivement pour accéder au
deuxième rang. Du coup, l’offre a augmenté plus vite que la demande, provoquant l’effondrement des cours.
Pour Nestlé, le fabricant de Nescafé,
le commerce équitable exacerbe ce
problème : avec son prix artificiellement élevé, ce modèle incite les paysans à revenir sur ce marché, ce qui va
pousser la production à la hausse – et
les prix à la baisse.
Mais Ian Bretman, le directeur
adjoint de la Fairtrade Foundation,
juge cette critique infondée. “Personne
n’est jamais entré sur le marché du café
pour les prix de Fairtrade, assure-t-il.
Nous n’encourageons personne à se lancer dans la production de café.” De fait,
ajoute-t-il, c’est le mécanisme des prix
du marché qui est critiquable. “La
baisse des prix n’a pas entraîné celle de
la production, parce que les petits producteurs sont trop dépendants du café,
aussi bas soit son prix.”
Les deux modèles ont à l’évidence
chacun leurs mérites, mais la Fairtrade
Foundation craint que les consommateurs n’y perdent leur latin. Même si la
Rainforest Alliance s’efforce de se distinguer de ses concurrents “équitables”,
les commerçants risquent de dire à
leurs clients : “Nous n’avons pas de café
Fairtrade, mais voici son équivalent.”
Sean McAllister
Source : OIC (elle regroupe 45 pays exportateurs et 29 pays importateurs)
économie
L’industrie
européenne
du jouet lutte
pour sa survie
■
●
737 p62-63-64 13/12/04 18:40 Page 63
Wal-Mart trouve enfin des syndicalistes à son goût
SOCIAL A la surprise générale,
■
le géant de la distribution
reconnaît enfin le fait syndical.
Mais uniquement dans ses quarante
magasins chinois.
THE WASHINGTON POST (extraits)
Washington
al-Mart a enfin trouvé un syndicat acceptable. Jusqu’ici, le
premier employeur des EtatsUnis s’était systématiquement
opposé à tous les efforts de son personnel en vue d’avoir une représentation syndicale.Wal-Mart ne reconnaît pas les syndicats, il ne reconnaît
même pas les “employés”. Le terme
utilisé par la chaîne de supermarchés
pour désigner ses salariés est “associés”,
ce qui laisse entendre un statut supérieur et un pouvoir collégial, mais qui
en réalité se traduit par des salaires plus
bas et l’autocratie sur le lieu du travail.
Pour avoir le privilège de s’associer avec
Wal-Mart, ses salariés sont si peu
rémunérés que nombre d’entre eux ne
peuvent pas s’offrir l’assurance maladie que l’entreprise les autorise généreusement à souscrire eux-mêmes.
Mais cela, c’était le vieux Wal-Mart.
Fin novembre, le distributeur a annoncé
que si ses associés voulaient une représentation syndicale, il n’y verrait pas
d’inconvénients – à condition que ce
syndicat soit affilié à la Fédération des
syndicats de Chine, un organisme
contrôlé par le Parti communiste chinois (PCC). La déclaration officielle est
simple et apparemment sans ambiguïté : “Si les associés demandent la
formation d’un syndicat, Wal-Mart
Chine respectera leurs désirs.”
Wal-Mart Etats-Unis n’a évidemment pas fait d’annonce de ce genre.
Pourquoi la société estime-t-elle que
ses 20 000 associés chinois, dans les
W
Dessin de Bromley
paru dans le Financial
Times, Londres.
■
Ambiguïté
La déclaration de
Wal-Mart intervient
après la parution
d’articles dans
la presse chinoise
annonçant que
le groupe n’autorisait
pas ses salariés
à s’organiser
en syndicats.
En fait, explique
le distributeur, ces
derniers auraient
pu se syndiquer
depuis longtemps
s’ils en avaient fait
la demande.
Le China Daily
annonçait, en octobre,
que la confédération
des syndicats chinois
menaçait de porter
plainte contre
des entreprises
étrangères,
dont Wal-Mart.
Une démarche
qui témoigne
sans doute plus
de la volonté
de l’Etat de dresser
des embûches pour
ces entreprises que
du désir d’améliorer
le sort des salariés.
40 magasins qu’elle possède en Chine,
méritent une représentation syndicale,
alors que son million de salariés américains n’en sont pas dignes ? Par sinophilie et par américanophobie ?
Je pense que l’on peut balayer
tout soupçon de racisme anti-tout-lemonde-sauf-chinois. La réponse tient
plutôt à la préférence de Wal-Mart
pour les syndicats dominés par les
communistes ultraconservateurs dans
les Etats communistes autoritaires, par
rapport à toute autre forme de syndicalisme présente ailleurs. Les organisations syndicales américaines, tant
méprisées par Wal-Mart, ont un long
de capitalisme à la Charles Dickens et
de communisme autoritaire, que l’enseigne a trouvé un syndicat à son goût.
Rien d’étonnant à cela. Les organisations affiliées à la Fédération des
syndicats de Chine réclament rarement
des augmentations de salaire ou de
meilleures conditions de travail. De
fait, les sections ont souvent à leur tête
un dirigeant de l’entreprise. Non pas
que les travailleurs chinois ne soient
jamais mécontents : chaque semaine
apporte son lot de grèves spontanées,
et de temps à autre une émeute éclate,
pour des motifs aussi vitaux que le
non-paiement des salaires. Cependant,
passé d’anticommunisme, et de nos
jours la grande confédération AFLCIO est le plus farouche défenseur, sur
la scène politique américaine, des libertés individuelles dans les pays communistes comme la Chine. D’ailleurs,
les syndicats affiliés aux partis réformés ou postcommunistes existant en
dehors des derniers Etats communistes
ne sont pas non plus en odeur de sainteté chez Wal-Mart. C’est seulement
en Chine, avec son mélange inimitable
le rôle des syndicats approuvés par
l’Etat n’est pas de canaliser le mécontentement de manière à obtenir des
avantages pour les salariés, mais de le
contenir au profit de l’employeur.
En Chine, les dirigeants des authentiques mouvements de travailleurs
ne finissent pas à la tête de la Fédération des syndicats de Chine, mais en
prison, en exil à l’étranger ou dans la
clandestinité. Par ailleurs, des syndicats
réellement démocratiques se heurte-
raient aux intérêts d’un régime à parti
unique franchement antidémocratique.
Autoriser la formation d’un mouvement syndical libre menacerait à la fois
le capitalisme dickensien et le communisme autoritaire, et rognerait l’avantage compétitif de la Chine sur d’autres
pays à bas salaires mais non autoritaires
de l’Asie du Sud-Est, d’Amérique centrale et d’ailleurs. Une telle évolution
serait une hérésie à la fois pour le conseil
d’administration de Wal-Mart et pour
le Bureau politique du PCC. Elle introduirait la liberté de choix et offrirait de
meilleures perspectives non seulement
aux 20 000 employés chinois de l’enseigne, mais aussi aux innombrables
travailleurs qui, contre un salaire de
misère, cousent des vêtements pour les
sous-traitants de sous-traitants de soustraitants dont les produits remplissent
les rayons de Wal-Mart.
Quand une entreprise comme WalMart s’accommode aussi confortablement de l’autoritarisme à l’étranger, cela en dit long sur ses valeurs
dans son pays d’origine. Bentonville
[ville de l’Arkansas où est implanté le
siège] considère la possibilité de liberté
d’association de ses salariés avec la
même crainte qu’éprouve Pékin à l’idée
d’élections libres en Chine.
Les entreprises américaines hostiles aux syndicats ne peuvent pas faire
jeter en prison les salariés qui souhaitent s’y affilier, mais l’exil demeure
une réelle possibilité. Les fauteurs de
troubles sont libres de partir. Selon
Kate Bronfenbrenner, professeur de
relations du travail à l’université Cornell, au moins 5 % des salariés ayant
participé à une campagne de syndicalisation sont licenciés, ce qui est aussi
illégal que banal. Les sociétés préfèrent payer des amendes insignifiantes
plutôt que d’augmenter les salaires et
de perdre le contrôle absolu qu’elles
exercent sur la vie professionnelle de
leurs salariés.
Harold Meyerson
LA VIE EN BOÎTE
Joyeuses fêtes quand même !
L
es fêtes de fin d’année produisent parfois un effet curieux sur les gens. Des
secrétaires habituellement coincées pelotent leur patron dans l’escalier de secours, et des cadres d’âge mûr dansent
frénétiquement sur les tables, sans se soucier du lendemain. Résultat : les soirées
de Noël organisées par les entreprises britanniques débouchent sur un nombre croissant d’accusations de harcèlement sexuel
et de licenciement abusif.
Selon une enquête de l’agence de recrutement Pertemps, parmi les femmes qui se sont
enivrées l’an dernier lors de ces festivités, une
sur cinquante s’est retrouvée de ce fait au
chômage. Sans parler de toutes celles qui
sont encore horriblement gênées d’avoir ce
jour-là abusé de la gratuité du bar ou d’avoir
essayé d’impressionner leurs collèges en gesticulant sur la piste de danse. Pour survivre
aux réjouissances, mieux vaut donc ne rien
dire ou faire qui serait
société n’avait pas été
déplacé au bureau. A
tenue. Même si l’homéviter notamment : les
me a été débouté, Rusdéclarations d’amour,
sell Brown recommanles commérages sur
de aux dirigeants de
les collègues et les
bien réfléchir avant d’oupropos critiques sur
vrir la bouche.
les méthodes de la diLa Christmas par ty
rection. Le problème
semble être une ocne se limite pas aux
casion privilégiée pour
Dessin de María Suárez
employés qui laissent
les amours entre colparu dans La Vanguardia, Barcelone.
échapper des paroles
lègues. Selon une enmalheureuses dans un moment d’égarement
quête réalisée par le fabricant de préseréthylique. Russell Brown, membre du cabinet
vatifs Mates, 64 % des Britanniques se
d’avocats Glaisyers, conseille également aux
sont déjà envoyés en l’air au cours de cetpatrons de faire attention à ce qu’ils disent.
te soirée et 8 % d’entre eux ont dû quitIl rappelle cette affaire portée récemment deter leur emploi à la suite d’un comportevant la justice, dans laquelle un salarié prément inconvenant. Des conclusions confirtendait avoir été poussé à la démission parce
mées par une étude du fabricant de sodas
que la promesse d’augmentation qui lui avait
Energy63, selon laquelle 86 % des salaété faite à la fin du dîner dansant annuel de la
riés ont reçu une proposition d’un collègue
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
63
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
lors d’une telle fête. Mais si 90 % des personnes interrogées ont bu plus que de raison, 21 % seulement se sont vu reprocher
leur conduite par la direction.
Cependant, l’une des conséquences les
plus dangereuses d’un abus d’alcool est
la violence, comme en témoigne cette histoire, racontée par un avocat. “Un employé
arrive déjà ivre à la soirée. Il va aux toilettes pour consommer de la drogue, se
déshabille sur la piste de danse, fait tomber un chandelier en faisant tournoyer sa
ceinture au-dessus de sa tête, puis donne un coup de poing à son directeur, qui
perd connaissance. Inutile de dire que sa
plainte pour licenciement abusif a été rejetée.” Cette année donc, faites attention
où vous mettez les mains, buvez le moins
possible et gardez vos opinions pour vous.
Joyeuses fêtes quand même !
Emma Lunn, The Guardian (extraits), Londres
737 p62-63-64 13/12/04 18:41 Page 64
économie
i n t e l l i g e n c e s
●
L’industrie européenne du
jouet lutte pour sa survie
INDUSTRIE Face à
■
la concurrence chinoise,
ce sont les grandes
marques traditionnelles
qui souffrent le plus.
FOCUS (extraits)
Munich
a surprise de l’année ressemble
plus à un déchet qu’à un jouet :
en 2004, les fils en plastique multicolores ont fait fureur dans les
magasins de jouets allemands. Les adolescents ont acheté et tressé pour
50 millions d’euros de scoubidous, la
plupart du temps avec leur argent de
poche. Mais ce succès ne suffira pas à
endiguer la crise frappant les entreprises
traditionnelles. Depuis des années, ce
sont surtout les grandes marques
comme Lego (danoise) ou Märklin et
Zapf (allemandes) qui sont touchées.
Elles perdent des clients dans des proportions catastrophiques et luttent
désormais pour leur survie.
Car le taux de natalité ne cesse de
chuter. En outre, les ordinateurs et
autres loisirs technologiques prennent
aux enfants du temps qu’ils ne consacrent plus aux jouets classiques. Depuis
des années, le chiffre d’affaires du secteur oscille aux alentours de 3,2 milliards d’euros en Allemagne. Si un nouveau produit déchaîne les passions,
parents et grands-parents prélèvent
l’argent nécessaire sur d’autres postes
budgétaires. Comme l’explique Willy
Fischel, du syndicat des détaillants de
jouets, “le marché est aujourd’hui plus
rapide, plus sensible aux tendances, mais
aussi plus divers et plus ambitieux”.
Une tendance dont profite la
société italienne Plastwood, avec son
jeu de construction magnétique Supermag. Les billes et baguettes aimantées
fascinent tellement la jeune génération que l’entreprise en a vendu pour
18 millions d’euros en Allemagne.
Mais, d’après Willy Fischel, “les innovations de ce genre amputent le chiffre
d’affaires des autres fabricants”.
D’autant que certains, comme le
géant Lego, commettent des erreurs
dramatiques : l’empire danois de la briquette de construction tente depuis des
années de se diversifier dans les figurines électroniques, les vêtements ou
les parcs d’attractions. Mais les clients
ne suivent pas. Après avoir perdu
100 millions d’euros en 2003, le
groupe est menacé dans son existence
même. Son patriarche, Kjeld Kirk
Kristiansen, a imposé un nouveau
changement de cap : “Nous allons revenir au cœur de notre activité, le jouet.”
Dans le camp des fabricants allemands, c’est aussi la crise. “Le succès
de notre secteur ne repose plus sur la production en Allemagne”, assure Volker
Schmid, du syndicat de l’industrie allemande du jouet. Depuis longtemps
déjà, la Chine domine le marché mondial. Rien qu’en 2004, elle a livré pour
L
1,5 milliard d’euros de jouets en Allemagne, soit 50 % de plus que l’année
précédente. Certes, c’est à Rödental
que Zapf Creation a fait développer sa
poupée Baby Born. Mais c’est dans des
usines chinoises qu’elle est produite en
série. Malgré ces mesures d’économie,
Zapf n’a pu éviter un grave fléchissement de son chiffre d’affaires (passé
de 60 millions à 50 millions d’euros
pour le premier semestre) : la direction, ayant mal anticipé les préférences
de ses petites clientes, a dû commercialiser des fonds de tiroir.
La concurrence à bas prix en provenance d’Extrême-Orient a également
fait dérailler Märklin, le fabricant de
modèles réduits ferroviaires. Les collectionneurs sont de moins en moins
nombreux à accepter de débourser plusieurs centaines d’euros pour ses locomotives essentiellement faites à la main
en Allemagne. Ce qui a contraint cette
vieille entreprise à restructurer son site
de production à Göppingen et à supprimer plus de 360 emplois.
INNOVER, DANS LE RESPECT
DE LA TRADITION
Playmobil, en revanche, est l’exemple
même d’un succès à l’allemande. Le
fabricant de petits personnages en plastique est resté fidèle à ce qui fait sa
réussite depuis trente ans. “On nous
a dit qu’il fallait nous lancer dans le jeu
vidéo à partir de nos personnages, qu’il
fallait absolument acheter des licences”,
raconte la présidente-directrice, Andrea
Schauer. Au lieu de cela, sa société s’est
contentée de travailler sur des thèmes
classiques comme les châteaux forts,
les fermes ou les aéroports. Et dès
qu’un produit se vend moins bien, il
est sorti du catalogue.
C’est en appliquant ce genre de
règles strictes que le spécialiste autrichien du circuit automobile, Carrera,
continue lui aussi de progresser. L’entreprise réussit chaque année à attirer
les fans de Formule 1 en leur offrant
de nouveaux raffinements techniques.
Mais l’idée d’origine, elle, reste inchangée. “Nos circuits sont toujours
démontables et remontables à loisir”,
affirme Andreas Stadlbauer, le directeur du marketing.
Même en dépit de handicaps évidents, le jouet en bois peut lui aussi se
maintenir. Malgré de légères pertes,
des entreprises comme Ostheimer sont
confiantes. Chaque année, cette société
souabe vend 1 million de figurines et
d’éléments de construction en bois,
d’une grande valeur pédagogique,
découpés et peints à la main. “Nous
profitons du débat sur la misère éducative”, analyse le directeur général,Wolfgang Schühle. La production est coûteuse, mais la clientèle est prête à payer
cher chaque pièce. Son concurrent
bavarois Selecta engrange de son côté
12 millions d’euros par an avec ses
jouets en bois. Et Matthias Menzel,
directeur du marketing, de conclure :
“Avec nos jouets, les enfants peuvent
apprendre.”
Susanne Frank et Steffi Sammet
ci n°737 13/12/04 19:23 Page 1
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65
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
737p66 13/12/04 19:55 Page 66
sciences
i n t e l l i g e n c e s
●
Un compte en banque plein de cellules souches
ser des recherches dans ce domaine”,
confie-t-il. Le sociologue Peter Plougmann, de la société de conseil et analyse New Insight, souligne quant à
lui que “les choses vont très vite ailleurs.
A mon avis, dans vingt ans au maximum, on aura réussi à créer un rein à
partir de cellules souches. Il est donc
grand temps d’étudier les dilemmes de
société que ne manqueront pas de provoquer tous les nouveaux traitements.”
Il est convaincu que la recherche en
sciences biologiques, dont la technologie des cellules souches n’est
qu’une infime partie, progressera
énormément dans les prochaines
décennies. Que cette évolution se
fasse ici ou hors de nos frontières,
nous nous trouverons confrontés à
toute une série de problèmes et de
dilemmes, à mesure que de nouveaux
traitements apparaîtront.
SANTÉ Le cordon ombilical
■
contient des cellules souches
aux propriétés extraordinaires.
Certains parents décident de les
prélever et de les congeler pour
assurer l’avenir de leurs enfants.
BERLINGSKE TIDENDE
Copenhague
ulius Kyhl est né à l’hôpital de
Hillerød [dans la banlieue de
Copenhague] le mardi 17 août
2004 à 8 h 44. L’accouchement
s’est fait par césarienne programmée.
A peine le chirurgien a-t-il sorti l’enfant qu’un collaborateur de la société
de biotechnologie CopyGene est
intervenu pour prélever quelque
50 millilitres de sang du cordon ombilical et du placenta. Ces précieuses
gouttes avec leur contenu de cellules
souches sont actuellement congelées
à 196 °C au-dessous de zéro, avec les
cellules souches d’environ 475 autres
nouveau-nés, dans la banque de matériel biologique du laboratoire de
CopyGene à Copenhague.
Si, un jour, Julius attrape une
maladie grave, voire mortelle, ses
parents espèrent que la science aura
découvert d’ici là comment le guérir à l’aide de ses propres cellules
souches [ces cellules peuvent se multiplier et se transformer en d’autres
cellules]. Peut-être celles-ci pourrontelles servir à créer un nouveau rein.
Ou encore à produire en masse de
nouvelles cellules nerveuses performantes, capables de guérir des maladies comme la sclérose en plaques, la
maladie de Parkinson ou la maladie
d’Alzheimer ?
J
LA THÉRAPIE CELLULAIRE
DEVIENDRA BIENTÔT RÉALITÉ
Est-ce de la science-fiction pure ? Ou
bien une perspective réaliste à l’horizon des dix ou vingt prochaines
années ? Les chercheurs divergent à
la fois sur les progrès possibles et sur
l’aspect éthique de l’exploitation de
ces avancées, mais les parents de Julius
ne se posent pas tant de questions.
“Quand votre enfant tombe gravement malade, je ne crois pas que vous
pensiez beaucoup à l’éthique : vous vou-
Dessin de Ian
Keltie paru dans
The Independent
on Sunday, Londres.
■
Business
Les banques
commerciales
de sang placentaire
existent depuis
plus de dix ans.
Les premières ont
été créées aux EtatsUnis (Cryo-Cell
ou Viacord, par
exemple). Le coût
pour les parents
est d’environ
1 000 euros
à l’inscription, puis
100 euros par an
pour une durée
de conservation
de vingt ans.
En France, le Conseil
consultatif national
d’éthique
“recommande
aux pouvoirs publics
de promouvoir
un important
développement
des banques
[publiques] plutôt
que de souscrire
à la constitution
de banques privées
pour un usage
strictement
[personnel] dont
l’éventuel intérêt
thérapeutique n’est
nullement établi.
Il s’inquiète d’une
vision excessivement
utilitariste, utopiste
et commerciale
de la conservation
du sang placentaire.”
UTILISER LES CELLULES SOUCHES
POUR UN FRÈRE OU UNE SŒUR
lez faire le maximum pour qu’il guérisse.
Or, avec la rapidité des progrès scientifiques aujourd’hui, il n’est pas improbable
que la thérapie cellulaire devienne une
réalité dans un avenir pas très lointain,
affirme le père de Julius, Pernille
Thorslund Kyhl. En tout cas, je préfère
pouvoir me dire que les cellules souches
de Julius ne serviront peut-être jamais
plutôt que d’avoir un jour à regretter de
ne pas lui avoir donné cette chance.”
Dans le laboratoire de biologie
reproductrice de l’hôpital central, le
chercheur Claus Yding Andersen veille
comme une mère sur dix ovules, tellement minuscules qu’on ne les voit
pas à l’œil nu. Ce sont des ovules
fécondés, prélevés dans le cadre d’un
traitement contre la stérilité. Les
ovules excédentaires ont été congelés
pendant deux ans, pour le cas où les
femmes en auraient besoin pour une
nouvelle grossesse, et ils auraient normalement dû être détruits. “Mais,
depuis septembre de l’année dernière, on
a le droit d’utiliser les ovules excédentaires
pour créer des cellules souches embryonnaires”, explique Claus Yding Andersen. Pour le moment, des cliniques
spécialisées dans le traitement de la
stérilité lui ont fait don d’une cinquantaine d’ovules pour créer des cellules souches, qui sont utilisées pour
la recherche en thérapie cellulaire.
La percée n’est pas encore en vue.
Le chercheur n’en reste pas moins
persuadé que l’exploitation des cellules souches pour le traitement du
diabète, de la sclérose en plaques, de
la maladie d’Alzheimer et de bien
d’autres maladies est envisageable.
“Au Danemark, l’évolution piétine
un peu – notamment à cause des politiques, qui ne savent pas s’il faut autori-
jusqu’au 8 janvier 2005
à 19 heures
au théatre du Renard,
12, rue du Renard
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COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
66
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
“Les questions qui viennent immédiatement à l’esprit sont celles-ci : qui va
payer ? Qui bénéficiera des traitements ?
Les jeunes, qui sont utiles sur le marché
du travail ? Les grands malades ? Ou
bien les personnes âgées, qui voudraient
vivre encore plus longtemps ? La santé
tout au long de la vie doit-elle être un
droit pour tous, payé avec les deniers
publics ? Ou alors les nouveaux traitements seront-ils réservés à ceux qui ont
les moyens de souscrire une assurance privée ou d’aller se faire soigner à l’étranger ? Toutes ces questions et bien d’autres
n’ont pas encore été tranchées, puisque le
débat s’est focalisé sur l’éthique.”
Maintenant que les individus sont
de plus en plus nombreux à conserver leurs cellules souches dans une
banque biologique, on peut également
se demander qui est propriétaire des
cellules et pendant combien de temps.
“Je me suis demandé si ces cellules
souches pouvaient être utilisées pour autre
chose. Pour la recherche par exemple”,
s’interroge le père de Julius. Le couple
a ainsi imaginé l’éventualité que la
grande sœur de Julius, Silje, ou un
autre membre de la famille, ait besoin
des cellules souches de Julius. “Quand
Silje est née, nous avions envisagé de
congeler ses cellules souches, mais, à
l’époque, ce n’était pas possible au Danemark et nous avons laissé tomber, car cela
revenait très cher”, raconte Pernille
Thorslund Kyhl.
“Quand Julius est né, nous nous
sommes demandé s’il devait avoir cette
‘assurance’, alors que sa sœur ne l’avait
pas. Nous espérons maintenant qu’en cas
de besoin Silje pourra être traitée avec les
cellules souches de son frère. Mais, dans
ce cas, il n’en restera peut-être pas assez
pour lui, s’il tombait malade aussi. C’est
un dilemme. Et si l’un de nos frères ou
sœurs en avait besoin ? La situation pourrait être très difficile à résoudre.”
L’avenir du jeune Julius est riche
de promesses, mais peut-être aussi
d’autant de problèmes. Le personnage
principal reste heureusement imperturbable : à quelques semaines, il dort
presque tout le temps, et son cordon
ombilical est tombé.
Trine Munk-Petersen
737p67 13/12/04 19:56 Page 67
écologie
i n t e l l i g e n c e s
●
Super-Conan, le microbe qui mange les déchets radioactifs
aurait peur de le laisser sortir. “Nous
sommes arrivés à un point où il serait
très intéressant de faire des essais sur le
terrain”, dit-il, mais ses mécènes du
ministère de l’Energie doutent que
l’opinion publique soit prête à voir
lâché dans la nature un organisme
génétiquement modifié. Car l’appétit du microbe ne se limite peut-être
pas aux seuls déchets nucléaires.
Et si les scientifiques ont toujours
affirmé que les bactéries extrémophiles découvertes dans la nature
n’étaient pas dangereuses pour les
humains, nul ne peut prédire quels
seront les effets à long terme des
micro-organismes modifiés génétiquement en laboratoire.
Plutôt que de se lancer dans cette
périlleuse aventure, le DOE préfère
s’en remettre à dame Nature et espère
bien trouver un équivalent naturel
de Super-Conan, explique Ari Patrinos. Il estime que moins de 1 % des
formes de bactéries présentes sur la
Terre ont été identifiées. “Il y tout ce
qu’il faut ici-bas. Nous n’avons qu’à
faire notre marché.”
MICROBIOLOGIE Une bactérie
■
étrange, baptisée Conan, résiste
aux radiations. Des cousines encore
plus efficaces pourraient être
utilisées pour décontaminer les sites
nucléaires américains.
THE WALL STREET JOURNAL
New York
l y a huit ans, alors qu’ils essayaient
d’évaluer la profondeur d’une cuve
de déchets nucléaires à l’aide d’une
pique en métal, des scientifiques
découvrirent soudain quelque chose
qui les fit frémir : une substance visqueuse et transparente – vivante – s’accrochait à leur perche.
Ils isolèrent le spécimen dans une
chambre forte en béton. Puis des
techniciens placés derrière une vitre
de 1 mètre d’épaisseur étalèrent un
peu de cette substance dans une
boîte de Petri à l’aide de bras robotisés. Ils identifièrent alors une colonie d’étranges bactéries orange. Ces
bactéries avaient survécu à une dose
de radiations quinze fois supérieure
à la dose fatale pour un être humain.
Et elles s’étaient acclimatées à un
“bouillon de sorcière” de produits chimiques toxiques, s’étonnera plus tard
un article scientifique. Le microbe
découvert fut baptisé Kineococcus
radiotolerans.
Pour le ministère de l’Energie
américain (DOE), cette découverte
est capitale. Il est en effet en quête de
micro-organismes très particuliers,
des bactéries qui se développent dans
des conditions extrêmes : les extrémophiles. Ces supermicrobes peuvent survivre dans les endroits les plus
inhospitaliers de la planète, supporter des doses massives de radiations,
prospérer à des températures supérieures à 100°C et résister à des produits chimiques qui tueraient pratiquement tout autre organisme vivant.
Cette résistance en fait des outils
potentiellement précieux pour le
DOE, qui s’efforce de trouver le
moyen de décontaminer certains sites
comme celui de Savannah River, en
Caroline du Sud [utilisé pour la
fabrication de plutonium militaire il
y a cinquante ans, et pour le stockage
de déchets radioactifs depuis], ou
celui de Hanford, près de Richland,
dans l’Etat de Washington [utilisé
entre autres pour la fabrication des
premières bombes nucléaires américaines]. Selon le DOE, dépolluer ces
sites à l’aide de méthodes conventionnelles – c’est-à-dire en utilisant
des traitements chimiques et des
robots – pourrait coûter près de
260 millions de dollars [200 millions
d’euros].
Les extrémophiles, tel le microbe
découvert sur le site de Savannah
River, éliminent les toxiques en les
métabolisant en composants relativement inoffensifs. Ils atténuent la
nocivité des déchets radioactifs en les
transformant en des formes inso-
I
Dessin de Luís
Manuel Gaspar,
Portugal.
■
ADN réparable
Conan le microbe
– de son nom
scientifique
Deinococcus
radiodurans – n’est
pas insensible aux
radiations. Une dose
de 1,5 million de
rads, soit trois mille
fois la dose mortelle
pour un être
humain, fait éclater
son génome
en des centaines
de fragments. Mais
la bactérie dispose
de nombreuses
enzymes de
réparation et réussit
à rapiécer la totalité
de son ADN en vingtquatre heures.
D’autres organismes
sont capables de
réparer leur ADN,
mais pas aussi
efficacement, peuton lire dans Québec
Sciences. Le secret
de la résistance
de Conan résiderait
dans la structure
de son ADN, confiné
dans un “anneau”
unique. Celui-ci
maintiendrait en
place les morceaux
brisés, qui
resteraient ainsi à
disposition pour être
recollés, alors que
dans les autres
organismes,
ils sont le plus
souvent perdus.
20 % DES GÈNES DU MICROBE
ONT DES FONCTIONS INCONNUES
lubles beaucoup moins susceptibles
de s’infiltrer dans les nappes phréatiques et les ruisseaux. Selon le
ministre de l’Energie, Spencer Abraham, les extrémophiles pourraient
“dans un futur proche” recycler les
déchets nucléaires. Pour la NASA,
cette capacité des microbes à absorber des doses très élevées de radiations pourrait aider les équipages spatiaux à supporter les rayonnements
provenant de l’espace lors des futurs
voyages vers Mars. L’Institut national de la santé espère quant à lui que
les superpouvoirs des microbes pourront aider les patients atteints du cancer à supporter des radiothérapies
plus agressives. “C’est juste une question de temps, mais nous trouverons bientôt exactement ce dont nous avons
besoin”, s’enthousiasme Ari Patrinos,
directeur de la recherche biologique
et environnementale au DOE.
SUPER-CONAN À L’ABRI DANS
UN LABORATOIRE MILITAIRE
Jusqu’à présent, les scientifiques ont
répertorié au moins une dizaine
d’extrémophiles. La première a été
découverte en 1956 à Corvallis, dans
l’Oregon. Alors que des scientifiques
irradiaient des conserves de viande
de cheval pour voir si la nourriture
irradiée se conservait plus longtemps,
ils s’aperçurent qu’une boîte gonflait
de manière inquiétante. A l’intérieur,
les scientifiques parvinrent à isoler
une bactérie rose dont ils ne connaissaient pas l’existence. Elle fut officiellement baptisée Deinococcus radiodurans. Mais les chercheurs, stupéfaits
de sa résistance, l’ont surnommé
Conan le microbe. C’était le début
de la légende et d’un débat qui continue d’agiter la communauté scientifique. Comme ces bactéries supportent des doses de radiations très
nettement supérieures à n’importe
quel organisme vivant sur cette pla-
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
67
nète, certains scientifiques ont avancé
qu’ils avaient probablement été déposés par des comètes. D’autres soutiennent qu’il s’agit des premiers
habitants de la planète, apparus au
moment où la radioactivité était plus
élevée. “Les capacités sidérantes de ces
organismes ont le don de réveiller le poète
qui sommeille en chacun de nous”, soupire John Battista, microbiologiste à
l’université de Louisiane, pour qui
les spéculations sur des origines
extraterrestres ne doivent pas être
prises au sérieux. D’autres extrémophiles ont récemment été découvertes sur des sommets montagneux
stériles et dans les plaines glacées de
l’Antarctique, remarque le chercheur.
Selon lui, ces supermicrobes sont
donc plutôt d’inoffensives créatures
opportunistes qui ont trouvé le
moyen de survivre dans des conditions d’extrême pénurie, qui rappellet-il, ont des effets aussi dévastateurs
sur les cellules que la radioactivité.
“Ce microbe [antarctique] se contente
de se dessécher et peut ensuite être transporté par le vent.”
Dans la famille des extrémophiles, Conan n’était finalement
qu’une mauviette. Il avait beau supporter les radiations, mais le toluène
(un solvant) et certains autres produits chimiques qu’on trouve généralement dans les déchets des fabricants de bombes ne lui réussissaient
pas du tout. En 1997, le ministère de
l’Energie a donc commencé à travailler sur un microbe génétiquement
modifié, surnommé Super-Conan
par les chercheurs.
Super-Conan vit aujourd’hui
dans une boîte de Petri à l’université
de médecine militaire de Bethesda,
dans le Maryland. Il peut supporter
des produits chimiques redoutables
ainsi que de hautes doses de radiations, mais, selon le chercheur qui l’a
créé, Michael Daly, le gouvernement
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
C’est ici que Kineococcus fait son
entrée. Sous le site de Savannah
River, installé à la va-vite au début
des années 1950 pour devancer
l’Union soviétique dans la course à
la bombe H, sont enfouis 133 millions de litres de déchets radioactifs.
Le DOE a encore plus à faire sur le
site de Hanford, une usine d’armement datant de la Seconde Guerre
mondiale, où des fuites de containers
ont contaminé 208 kilomètres carrés
de nappes phréatiques avec des produits radioactifs et chimiques hautement toxiques.
La bactérie orange ayant fait son
nid dans une cuve de déchets nucléaires, personne ne pourra s’opposer à ce qu’on l’y replonge : c’est
là son habitat naturel, disent les
scientifiques de Savannah River.
Selon eux, ils peuvent cultiver Kineococcus en laboratoire puis ensemencer les containers et les zones souterraines contaminées. Mais, d’après
le microbiologiste Christopher Bagwell, il faudra encore étudier pendant
cinq ans au moins les gènes de ce
superorganisme avant d’envisager de
telles expériences. Les scientifiques
savent en effet comment il se comporte et se nourrit – il adore le maltose –, mais malgré cinquante ans
passés à étudier ce genre de bactérie, ils ne comprennent toujours pas
comment elle peut survivre dans des
conditions aussi hostiles. Christopher
Bagwell explique que Kineococcus a
démontré ses capacités à décomposer des herbicides, des solvants
industriels, des composés chlorés
et d’autres substances hautement
toxiques, tout en évoluant dans un
environnement radioactif qui anéantit les autres êtres vivants et colore le
verre en marron. Mais, dit-il, 20 %
des gènes du microbe ont des “fonctions inconnues”.
John J. Fialka
737p68 13/12/04 18:50 Page 68
multimédia
i n t e l l i g e n c e s
●
Des trolls, des mariages virtuels… et une vraie guerre
avions en effet été invitées à le faire
quand d’autres joueurs s’étaient mariés
dans le jeu. Une grande partie du plaisir dans ces mariages virtuels étant les
fêtes, qui peuvent rassembler des centaines de spectateurs. Lors de ces
unions, les représentants de Verant se
font marieurs dans ces cérémonies
qui ressemblent à de vrais mariages.
Pourtant, les engagements de mariage
paraissaient un peu ringards. La formule “jusqu’à ce que la mort nous
sépare” sonne plutôt faux dans un environnement de jeu où le risque de mourir est permanent.
JEUX Le jeu Everquest
■
Sony Online Enter tainment
permet à plus
de 500 000 internautes
de se construire
d’autres existences
dans le cyberespace.
Mais, parfois,
l’actualité du monde
réel perturbe ce monde
virtuel, par exemple
le conflit en Irak.
DAGENS NYHETER
Stockholm
i la carte de Mercator de 1595,
ni l’atlas de la National Geographic Society de 2004 ne font
figurer Norrath parmi les pays
du monde. Il compterait pourtant une
population d’environ 500 000 habitants, plus importante que celle du
Vatican ou du Bhoutan. D’après l’économiste Edward Castronova, de l’université de l’Etat de Californie, il devrait
figurer parmi la centaine d’Etats les
plus avancés, avec un revenu annuel
par habitant de 22 260 dollar s
[16 700 euros]. Celui qui se rend à
Norrath peut voyager à travers une
trentaine de régions ayant chacune ses
propres caractéristiques. Des cités,
comme Freeport, Queynos, Halas et
Cabilis, attirent les touristes avec leurs
rues grouillantes de vie et leurs magasins bien approvionnés. Cependant
aucune enseigne ne vient troubler le
calme, Norrath est tout aussi libéré des
sirènes de la consommation que l’ancienne Allemagne de l’Est. Il n’y a pas
non plus de voitures à Norrath, et
aucune usine ne défigure son paysage
rural. Norrath ne diffère pas tellement
des autres Etats, si ce n’est par les dragons, les démons et les sorcières qui
y habitent aussi.
C’est un pays virtuel créé pour le
jeu Everquest par la société Verant en
coopération avec Sony. Depuis son lancement, en 1999, Everquest a connu un
énorme succès. Pas moins de 2 millions
d’exemplaires du jeu ont été vendus
dans 40 pays, et 500 000 personnes
paient une centaine de couronnes suédoises [11 euros] par mois pour y jouer
en ligne. Pour créer Norrath il a fallu
faire appel au professionnalisme et à
l’expérience de nombreuses personnes.
Des anthropologues et des historiens
ont créé les mythes qui constituent la
base du folklore et de l’identité du pays.
Dans ce pays, les races ont différentes
caractéristiques : des rivières arrogantes
qui adorent des dieux de lumière et
d’obscurité, des barbares de haute taille
qui ne croient qu’en la justice et n’habitent pas dans des palais mais dans
des tentes en peaux de bêtes, des érudits sombres qui sont confrontés aux
mêmes préjugés que rencontrent les
Africains dans le monde réel, une race
de grenouilles, une race de chats. Leurs
rapports sont difficiles à pénétrer. Dans
certaines de ses villes, les hommes d’af-
N
faires sont très attentifs à la race et à la
profession des joueurs.
Un joueur d’Everquest m’a raconté
que sa vie à Norrath lui semblait beaucoup plus réelle et plus riche que celle
de sa banlieue grise du Texas où il travaille comme employé de banque. La
psychanalyste Sherri Turkle, professeur
au Massachusetts Institute of Technology (MIT), est l’auteur de Life on the
Screen [La vie dans le cyberespace ;
éd. Simon & Schuster, 1995], dans
lequel elle fait figurer des interviews
d’étudiants qui s’adonnent à des jeux
de rôles, leur permettant d’adopter une
personnalité différente de celle qu’ils
ont dans la vie réelle. L’écrivain Julian
Dibbell a relaté, dans son livre My Tiny
Life [Ma toute petite vie, éd. Henry
Holt & Co, 1999], la vie de la communauté virtuelle et a, entre autres,
décrit un viol virtuel qui a incité Caroline MacKinnon, professeur de droit
et féministe, à s’engager et à discuter
quelles règles et quelles sanctions
devaient être appliquées pour des
délits virtuels.
LES JOUEURS METTENT EN
PLACE UN RÉSEAU SOCIAL DENSE
Everquest peut être classé dans la catégorie des “univers virtuels persistants”
(MMORPG, ou Massively Multiplayer
Online Role Playing Games). Cela
donne aux joueurs la possibilité d’interagir aussi bien sur des créatures
vivantes que fictives. Les créatures
fictives sont dirigées par des paramètres
de programmation linéaires qui les font
réagir quand on leur adresse la parole,
les font s’engager dans des conversations, et qui proposent au joueur des
expéditions et des voyages pour aller
chercher des trésors enfouis ou des
armes légendaires. Ces personnages
créés par ordinateur récompensent également les joueurs quand ils ont mené
à bien leurs différentes missions. Le
jeu fonctionne comme une gigantesque
Bourse où des hommes et des nonhommes s’échangent des objets, et
comme une véritable économie où
l’offre et la demande déterminent la
valeur des choses. Le joueur d’Everquest peut choisir d’être à la fois guerrier et artisan et ainsi fabriquer des
objets pouvant être vendus à d’autres
joueurs ou aux tenanciers des magasins créés par ordinateur. Le commerce
se fait dans la propre devise d’Everquest, le platina. Mais, au cours de ces
dernières années, l’économie à Norrath a changé de caractère. EBay et
d’autres sociétés d’enchères sur Internet ont commencé à commercer avec
des marchandises virtuelles de Norrath, pouvant être achetées et payées
avec de l’argent véritable. Sony et
Verant, détenteurs des droits du jeu,
ont vainement tenté d’interdire ce
commerce sur le Net. Il y a aujourd’hui
plusieurs sites pirates où on peut acheter une arme exclusive ou recevoir une
offre de prix sur son personnage
Un des personnages que j’utilise,
un de mes avatars, est la chamane Wordacea. Elle est vieille et expérimentée,
et beaucoup de débutants se tournent
vers elle pour solliciter des conseils et
des médicaments, puisqu’elle est
armée d’une grande sagesse et du pouvoir de guérir.Wordacea vit à Norrath
depuis 2002 et a maintenant atteint le
niveau 52, un âge respectable dans un
monde qui ne permet aux personnages
de participer que jusqu’au niveau 65.
La vie sociale à Norrath s’écoule souvent au sein de différents groupements
et guildes. Pour avancer au sein de sa
guilde, le joueur doit accomplir certaines missions ou aider les nouveaux
membres dans leur recherche d’armes
et d’équipements légendaires. Dans le
cadre de ces communautés, on organise des concours, on protège les
joueurs débutants et on agit comme
porteur de connaissances et transmetteur de traditions. Les joueurs peuvent mettre au point un réseau social
dense qui se maintient par des conflits,
des relations amoureuses et des
alliances avec ses semblables. Puisque
la communication à Norrath consiste
en différents ordres écrits dans une
fenêtre, les qualités verbales et sociales
de chacun comptent beaucoup. Mon
avatar Wordacea s’est liée d’amitié avec
la troll Iwena. Nous sommes devenues
inséparables dans le jeu. Nous avons
chassé et exploré de nouveaux territoires ensemble. Finalement, nous nous
sommes demandées en mariage. Nous
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
68
Quelques-uns
des nombreux
personnages
qui peuplent
Norrath dans le jeu
Everquest.
■ Une écrivaine
branchée Net
Ana L. Valdés,
l’auteure de cette
réflexion
sur Everquest,
est née en 1953
à Montevideo
(Uruguay).
Dans sa jeunesse,
révoltée contre
son milieu familial,
elle s’est engagée
dans les Tupamaros,
a fait de la prison
avant de s’exiler
en Suède en 1978,
à l’âge de 25 ans.
Après des études
d’anthropologie
sociale, d’histoire
et de philosophie
à l’université
de Stockholm,
elle s’est lancée
dans l’écriture
de romans
et de poèmes.
Quelques-unes
de ses nouvelles
sont traduites
en anglais chez
Serpent’s Tail. Elle
écrit actuellement
un livre sur Internet
et les femmes.
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
L’UNION ENTRE AVATARS
DU MÊME SEXE EST IMPOSSIBLE
Ma chère Iwena était l’avatar de
Charles, chauffeur de poids lourd en
Floride d’origine chicano, qui avait
formé dans le passé des contras au
Nicaragua. Nous avions des discussions pénétrantes et vives pendant que
nous – ou plutôt Wordacea et Iwena –
faisions le guet pour tuer des dragons
et des démons. Derrière nombre
d’habitants de Norrath, on trouve des
militaires qui passent des heures
devant leur ordinateur pour participer
à différents jeux de rôles. Pendant les
mois ayant précédé l’intervention angloaméricaine en Irak, la vie calme dans
l’univers d’Everquest s’est transformée
en un miroir du monde extérieur.
D’un seul coup, tous les échanges
n’ont plus traité que de la guerre à
venir. Quelques joueurs français ont
manifesté nus pour exiger que les
Etats-Unis renoncent à la guerre.
D’autres ont quitté le jeu. Le monde
extérieur avait repris le dessus et
l’univers du jeu paraissait inepte.
Charles et moi avons écrit à Verant
pour leur demander l’autorisation de
nous marier et de nous envoyer un
maître de cérémonie. La réponse a été
polie, mais négative : nous jouions deux
avatars féminins et Verant estimait donc
que nous ne pouvions pas nous marier.
Nous avons répondu en envoyant
des copies de nos cartes d’identité pour
prouver que dans la vraie vie nous
étions mari et femme. Mais les représentants de Verant sont demeurés
intraitables et ont répondu qu’un
mariage entre deux avatars féminins
pourrait choquer beaucoup de joueurs.
On pouvait évidemment penser que
des joueurs qui peuplent un pays fictif, où ils fréquentent tous les jours des
sorciers et des démons, pourraient
aussi tolérer le mariage de deux
femmes. Ou de deux hommes, ou d’un
homme et d’un centaure, ou d’une
femme et d’un dragon. Puisque Everquest se vante d’être sans frontières en
termes de race, d’identité religieuse et
de sexe, il devrait en tirer les conséquences et rendre le mariage neutre.
Mais Verant n’a pas changé d’avis
et nous n’avons pu être mariés. Charles
et moi sommes restés amis, aussi bien
dans le monde du jeu que dans le
monde réel. Mais mon utopie du cyberespace en tant que lieu où les rôles des
sexes peuvent être réinterprétés et sont
libérés de la bigoterie et du puritanisme en a pris un sérieux coup.
Ana L. Valdés
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l e l i v re
épices & saveurs
●
LA RÉVÉLATION DE LA LITTÉRATURE FLAMANDE
Errances insomniaques
A 28 ans, Annelies Verbeke signe
avec Slaap ! un premier roman
très remarqué. Elle y met en scène
deux insatisfaits chroniques qui traînent
leur ennui à travers la ville.
ITALIE Tempête dans
■
un pot de pesto
L
DENG
Anvers
I
Tu écris que tes personnages vivent dans le
pays le plus ennuyeux du monde. En même
temps, tu ne laisses pas filtrer la moindre
goutte d’actualité dans ce livre. Cela devient
naturellement très vite statique.
ANNELIES VERBEKE Je dois reconnaître que
je ne trouve pas que la Belgique soit un pays particulièrement passionnant. Mais si j’ai évacué
toute actualité du livre, c’est que le monde extérieur ne joue aucun rôle pour mes personnages.
C’est aussi pour cette raison que je ne mentionne
même pas la ville où se déroule l’histoire. Les gens
dans Slaap ! ne se préoccupent que d’eux-mêmes.
Ils sont incapables de se concentrer sur quoi que
ce soit : rien ne les passionne.
On voit surgir de plus en plus souvent ce
genre de personnages – des solitaires qui tentent de s’inventer une vie, en dépit de leur
solitude et de leur ennui – dans la fiction
contemporaine. Comment expliques-tu cela ?
Un critique littéraire a trouvé que ce qui caractérise mes personnages, c’est leur peur de vivre
une vie banale. Je crois qu’il est typique de notre
époque que les gens, à un moment donné, s’arrêtent, jettent un regard en arrière et s’aperçoivent qu’ils n’ont rien fait de grandiose et de passionnant. Cette prise de conscience peut avoir un
effet paralysant. Peut-être est-ce même la grande
maladie de notre époque. Les générations précédentes se satisfaisaient davantage de leur existence au jour le jour.
Lorsque Benoit et Maya se rencontrent à
nouveau, à la fin du livre, dans une boîte de
nuit louche, on a presque l’impression d’être
dans une histoire d’amour pervers.
■
Biographie
Née en 1976
à Dendermonde,
dans la province
de Flandre-Orientale
(Belgique), Annelies
Verbeke a étudié
les langues
et la littérature
germaniques
à l’université
de Gand et suivi
une formation
en écriture
de scénarios
à Bruxelles.
Après quelques
petits boulots,
elle écrit son
premier scénario,
Dogdreaming,
qui sera primé
au European Pitch
Point 2003, un
concours destiné
aux jeunes auteurs
européens dans
le cadre du Festival
de Berlin. En 2003,
la Fondation belge
de la vocation,
qui a pour objet
d’aider des jeunes
créateurs,
l’a sélectionnée
comme l’un
des quinze Belges
de moins
de 30 ans les plus
prometteurs.
Stephan Vanfleteren
l n’y a pas de place pour le rêve dans le monde
d’Annelies Verbeke. Son premier roman,
Slaapx !* [Dors !], décrit les errances de deux
insomniaques, la jeune Maya et Benoit, un
homme plus âgé qui ne sait toujours pas s’il veut
grandir ou sombrer dans la folie. Verbeke prend
le lecteur par la main pour lui faire visiter les zones
d’ombre de la ville : bordels, cafés et chambres à
coucher claustrophobiques sont le décor de ce
manuel de la folie. Le livre doit figurer sur de
nombreuses tables de nuit – à côté des comprimés de Rohypnol et de valériane – à en juger par
le nombre de réimpressions depuis sa première
publication, à la fin de 2003. Un critique littéraire
néerlandais a qualifié Slaap ! de meilleur premier
roman [en langue néerlandaise] depuis Les Lundis bleus [10/18, 2002] d’Arnon Grunberg. Le
mensuel DENG a donc trouvé qu’il était temps
d’échanger quelques propos sur l’oreiller.
a polémique fait rage en Italie sur les
méfaits présumés d’une des préparations
culinaires les plus prisées, le pesto. A en
croire un grand scientifique italien, la sauce
génoise préparée depuis des siècles dans les
cuisines de Ligurie à partir d’un mélange pilé
de petites feuilles de basilic frais, d’ail, de
pignons de pin, de parmesan et d’huile d’olive
contiendrait un ingrédient cancérogène. Et plus
le pesto a de goût, plus le danger serait grand.
La substance incriminée est un agent cancérigène du nom de méthyl-eugénol, présent dans
les feuilles des jeunes plants de basilic de
moins de dix centimètres que cultivent les
meilleures exploitations de Ligurie. Autrement
dit, le meilleur basilic qui soit pour la préparation du pesto DOC (dénomination d’origine
contrôlée).
Ainsi, selon le professeur Francesco Sala, de
la fondation Umberto Veronesi, un plat de spaghettis au pesto “contient une dose de méthyleugénol 600 fois supérieure au maximum autorisé. Cette dose ne provoque pas l’apparition
d’un cancer, mais elle augmente les risques”.
Et il suffit d’utiliser des plants de basilic adultes,
poursuit le professeur Sala, pour éliminer ce
risque. Pourquoi ? “Parce que le méthyl-eugénol
est là pour protéger le jeune plant des insectes
et des bactéries. Lorsque la plante grandit, la
molécule perd son méthyl et devient inoffensive.” Mais le mets, lui, perd de sa saveur, répliquent les gastronomes.
La Ligurie a récemment remporté une victoire
dans la définition du pesto, en contraignant
Nestlé à retirer de la vente son “pesto alla genovese” préparé à partir de basilic d’origine allemande et suisse. Et, en octobre dernier, la Ligurie, ainsi que treize autres régions italiennes,
se sont autoproclamées “zones sans OGM”.
Certains scientifiques avancent que, grâce aux
nombreuses études menées sur les OGM, les
aliments génétiquement modifiés peuvent être
consommés sans crainte, alors que la nourriture “naturelle”, “biologique” que glorifient les
gastronomes italiens est susceptible, elle, de
présenter des dangers inconnus.
Cette offensive antibasilic n’est pas nouvelle :
c’est en 1999 que des chercheurs ont découvert par hasard que le meilleur pesto était aussi
le plus dangereux.
Mais les accusations réapparaissent aujourd’hui, au moment même où la fondation
Umberto Veronesi publie “Sécurité alimentaire
et OGM”, un manifeste en faveur des OGM réalisé par dix-neuf organisations scientifiques italiennes qui disent représenter 10 000 chercheurs. L’ouvrage a pour but de combattre ce
que le professeur Veronesi, ancien ministre de
la Santé, appelle la “diabolisation absurde” des
aliments à base d’OGM.
Peter Popham, The Independent (extraits), Londres
Pervers, peut-être bien, mais l’amour n’a rien à
faire dans ce livre. L’important ici, pour moi,
c’est plutôt la proximité entre deux êtres
inquiets, en quête perpétuelle. Et leur nouvelle
rencontre, à la fin, ne signifie nullement qu’ils
vont pouvoir construire ensemble un avenir heureux. Ce n’est pas pour rien que le dernier mot
du livre est “peut-être”. Ce n’est pas un happy
end. Je crois d’ailleurs que je ne pourrai jamais
écrire et que je n’écrirai jamais une histoire
d’amour qui finit bien. (Rires.) Le doute est ma
façon de voir les choses.
En général, les critiques ont été étonnamment positives à ton égard, mais c’est surtout la presse néerlandaise qui te porte au
pinacle. Quelle est la différence avec les critiques flamands ?
Les Néerlandais me trouvent un peu exotique,
je crois. Lorsque j’ai terminé le livre, j’étais un
peu inquiète. Je pensais que les gens allaient
le trouver peut-être trop dépressif et oppressant.
C’est là que mon éditeur néerlandais m’a appelée pour me dire que, dans la maison d’édition,
le livre les avait surtout bien fait rigoler. Je n’ai
pas saisi, au début ; je croyais que je n’avais pas
compris la plaisanterie. En Flandre, les réactions sont un peu plus nuancées. Un compatriote doit toujours faire preuve d’un peu plus
de retenue, pas vrai ?
Quelle incidence a eu le succès de Slaap !
sur ta vie ?
Les ventes de Slaap ! ont contribué à améliorer
ma situation financière. On m’a demandé d’écrire
une pièce pour une compagnie néerlandaise, et
j’ai écrit un scénario intitulé Dogdreaming, qui a
obtenu un prix. Le film va donc probablement
être produit. Depuis la publication de mon livre,
les commandes affluent et la chance me sourit.
Même les critiques les moins élogieuses disent
que j’ai du talent. Parfois, tout ce succès me paraît
un peu irréel. Peut-être que tout cela va bientôt
s’avérer être une grosse plaisanterie. Mais, en
attendant, autant en profiter, n’est-ce pas ?
Propos recueillis par Thomas Blondeau
* Ed. De Geus, Breda, 2003. La traduction française paraîtra
au Mercure de France à la fin de 2005.
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DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
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voya ge
●
FLANERIE ARTISTIQUE EN ITALIE
Vent léger sur Parme
Cette belle cité sereine au cœur
de l’Emilie-Romagne aime cultiver
ses mythes – celui de la chartreuse, entre
autres – et ses héros, qui se nomment
Verdi, le Parmesan ou le Corrège.
Découverte en compagnie du romancier
espagnol Enrique Vila-Matas.
EL PAÍS SEMANAL
Madrid
Q
■
L’auteur
Né en 1948
à Barcelone,
Enrique Vila-Matas
est l’un
des écrivains
les plus importants
de la littérature
espagnole
contemporaine.
Il a obtenu en 2001
le prix international
du roman Rómulo
Gallegos pour
Le Voyage vertical
(Bourgois, 2002).
L’essentiel
de son œuvre
a été traduit
en français.
A signaler
notamment
Bartleby & Cie
(10/18, 2003),
Le Mal de Montano
(Bourgois, 2003),
prix Médicis
étranger 2003,
et Paris ne finit
jamais (Bourgois,
2004).
vent procurer une étrange sérénité. “La Stratégie
bénédictine”, ainsi pourrait s’intituler le film de
mystère que Bernardo Bertolucci, l’auteur de
La Stratégie de l’araignée, pourrait consacrer à
cette église de sa ville natale qui sait se préserver de la vulgarité du tourisme de masse. Même
si San Giovanni n’est guère riche de mystère,
Bertolucci saurait lui en trouver. Cette église
profite de la proximité de la Piazza del Duomo,
lieu clé de toute visite de Parme. La cathédrale
est l’un des fleurons du roman lombard. A l’intérieur, le Corrège a laissé partout sa marque,
et on finit par se sentir obligé de se cacher aux
regards du maître en descendant dans l’inquiétante crypte où resplendit l’œuvre d’un autre
génie, un anonyme lombard.
Indéniablement, la Piazza del Duomo est l’une
des plus belles places du monde, surtout au soleil
couchant, quand les derniers feux du jour se
posent fugacement sur le marbre rose véronais
du fascinant baptistère octogonal. Aucun cliché
ne montre mieux l’instant d’après – celui où le
soleil finit par délaisser le marbre du baptistère –
qu’une photo du poète Attilio Bertolucci, père du
cinéaste, que j’ai pu voir lors de mon dernier
séjour à Parme et qui a pour légende : “Attilio Bertolucci cammina all’ombra del Battistero in Piazza
Duomo a Parma.” Sur cette photo – que je trouve
émouvante, parce que j’aurais voulu y être –, on
voit le poète en imperméable, coiffé d’un chapeau, passer l’angle du baptistère un après-midi
d’hiver, semblant se hâter de rentrer chez lui tout
en songeant, dirait-on, à cette grande vérité que
la beauté du monde peut nous conduire à la désolation. Parme, à cet égard, est dangereuse, parce
qu’elle a de la beauté à revendre et une immense
faculté d’incarner cette beauté angoissée, au bord
de l’abîme, qui surgit quand vient le soir, que le
ciel est pur et le vent léger.
Lors de mon dernier séjour à Parme – quatre
jours de vent léger, avec une escapade à Bologne,
Un kiosque dans
le centre-ville.
Dino Fracchia/Rea
uand je voyage, je me dis toujours que je ne
saurais aller chercher trop loin le plaisir
infini que j’éprouve chaque fois que je rentre
chez moi. Mais s’il s’agit d’un voyage à
Parme, ce n’est pas la même chose : cette ville
n’est pas synonyme d’aller loin. Disons qu’à
Parme le bonheur du retour à la maison, de la
clé joyeuse dans la serrure, fait partie du voyage
lui-même. J’ai entendu parler de Parme pour la
première fois le jour où l’on m’a offert La Chartreuse de Parme, le roman de Stendhal. Quelqu’un
m’avait dit que j’étais en âge de le lire. Et avant,
je ne l’étais pas ? Il n’en fallait pas plus pour
piquer ma curiosité. C’est ainsi que je suis entré
dans la vie de Fabrice del Dongo, et que j’ai imaginé une chartreuse et une tour que plus tard,
quand on va à Parme, on ne trouve nulle part.
La chartreuse n’aurait-elle existé que dans l’imagination de Stendhal ? Pas exactement, vous diton. La chartreuse existe, mais il faut sortir de la
ville, et l’on finit alors par tomber sur une banale
propriété clôturée, où les futurs agents de la circulation font leurs classes. Est-ce vrai ? Je n’ai
pas pu en avoir le cœur net. Je me suis rendu
plusieurs fois à Parme – la dernière fois, cet été –,
mais je ne suis jamais allé voir la chartreuse. En
effet, je ne suis jamais allé à Parme en voiture et
j’ai toujours eu la flemme de chercher, à pied ou
en en taxi, une chartreuse que personne ne
cherche. “Demain, il faut qu’on aille la voir.” J’ai
dû prononcer je ne sais combien de fois cette
phrase qui m’a toujours paru ridicule, étant
donné que la chartreuse n’abrite pas Fabrice del
Dongo et qu’il n’y a là, semble-t-il, qu’une cour
sans intérêt, une éternité quadrangulaire de
coups de sifflets.
Etant toujours arrivé à Parme en train, je ne
conçois pour ainsi dire pas d’autre moyen de
le faire. De plus, la locomotive étant tombée en
panne à deux reprises et à chaque fois juste avant
l’arrivée, j’ai l’impression que Parme n’est pas
aussi facile d’accès que pourrait le croire un voyageur qui s’y rendrait avec une confiance qui ne
m’a jamais paru raisonnable. Je veux dire que la
méfiance est un sentiment éminemment recommandable et que, chaque fois que je suis à
Parme, je l’associe à ce célèbre promeneur que
fut Stendhal. Et pas seulement parce que l’auteur des Promenades dans Rome ou d’une Histoire
de la peinture en Italie a inventé la chartreuse,
mais aussi parce qu’on a l’impression qu’il a tout
inventé. Par exemple, le voyageur qui vient d’arriver à Parme cherchera en vain où était situé le
palais de la duchesse Sanseverina-Taxis, dont
Stendhal affirme qu’il était “sans comparaison le
plus agréable de la ville de Parme”. Ne pas le chercher, tel est mon conseil. Mieux vaut chercher
la maison où est né Toscanini ou bien celle où
vécut Pétrarque. Je ne recommande pas de chercher des lieux introuvables. En revanche, je
recommande de lire Stendhal. La meilleure chose
qu’on puisse dire à son sujet l’a été par l’écrivain sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa –
“Stendhal a réussi à résumer une nuit d’amour en
un point-virgule”. La pire l’a peut-être été par
un bénédictin de l’église San Giovanni Evangelista. Ce moine éprouve à l’égard de Stendhal
une méfiance infinie. La Parmesane Paula – mon
accompagnatrice lors de tous mes voyages dans
cette ville – s’est entretenue cet été avec lui à
propos d’une minuscule et merveilleuse lunette
(une peinture en forme de demi-lune) du grand
Corrège, qu’on peut voir dans cette église et à
laquelle Stendhal vouait une admiration surnaturelle. Eh bien, dès qu’il a entendu le nom
de l’écrivain, le moine est entré dans une sainte
colère, allant même jusqu’à mettre en doute que
Stendhal ait jamais mis les pieds à Parme. “Il
falsifiait tout !” a lancé, criant presque, ce moine,
qui en est resté au stade dinosaurien de l’histoire de la fiction.
L’église San Giovanni, fondée au Xe siècle et
reconstruite par le génial Bernardino Zaccagni à
la fin du XVe, est l’un de mes lieux favoris. Elle n’a
pas le prestige d’autres monuments de Parme ;
on dirait que cela la rassure et lui donne un air
de bien-être mental. Pénétrer en ces lieux est une
intéressante expérience intellectuelle. Cette église
prouve qu’une sage modestie et le fait de ne pas
être livrée en pâture aux regards des touristes peu-
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DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Dino Fracchia/Rea
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Sur les rives
de la Parme.
La ville où l’on
tuerait pour
un air d’opéra
exprès de Bologne pour ça. C’est une pizzeria
intéressante, au même titre que le restaurant La
Greppia, peut-être le meilleur de la ville, et les
serveurs y ont tout un répertoire de méchantes
blagues sur la célébrité mondiale du jambon, du
lait et du fromage parmesans.
Enfin, je me souvenais, bien entendu, pour
l’avoir vu dans le film de Bertolucci, du Teatro
Regio, qu’on peut visiter entre 10 heures et midi.
Gare
Rome
I T A L I E
V ia
le
v ou r
Baptistère
Piazza del Duomo
V i a Ca
+
+
Teatro Regio
tana
Maison natale de Toscanini
Par ma
+
Palazzo della Pilotta
(Théâtre Farnèse,
Galerie nationale)
Men
Cathédrale
San Giovanni
Evangelista
Piazza Garibaldi
+
Busseto
Gallo d’Oro
+
à l’incomparable restaurant Diana, et une autre
à Busseto, le village voisin où naquit Giuseppe
Verdi –, j’ai enfin trouvé le temps de lire Attilio Bertolucci. J’ai découvert que l’un de ses
poèmes parlait du Viale Mentana, où se trouve
précisément le Palace Hotel Maria Luigia où nous
logions et dont la principale caractéristique était
l’indifférence exagérée que la réception manifeste à l’égard des clients – soit par habitude de
n’avoir affaire qu’à des représentants de commerce japonais venus se fournir en parmesan,
soit parce que dans l’Italie actuelle les rapports
humains se sont dégradés et que le célèbre chaos
national a perdu sa grâce d’antan. Toutefois, la
froideur et la berlusconification n’ont rien enlevé
à l’élégance du Viale Mentana, “sous les grands
arbres noirs et sombres duquel/l’ombre dure autant
que le soleil/dans les rues du centre”. Des rues occupées par la bourgeoisie locale, que Bertolucci fils
a croquée avec une juste férocité dans Prima della
Rivoluzione, le film qui l’a fait connaître et dont
je me rappelais tout avec une curieuse précision la première fois que je visitai Parme, l’hiver
1978. Je me rappelais la sereine omniprésence
des bicyclettes, par exemple – un des signes distinctifs de la ville. Et je me rappelais aussi les
jeunes de la bourgeoisie locale : aujourd’hui
comme hier, assis à la terrasse du Gran Caffè
Orientale, sur la superbe piazza Garibaldi, ils dissimulent derrière leurs lunettes de soleil la gueule
de bois de la veille, sous le cadran solaire de 1829
qui indique à cette ville provinciale l’heure de
toutes les grandes métropoles du monde, y compris Lima et Melbourne. On ne sait pas exactement ce qu’elles font là, sur ce cadran solaire
qui orne la façade de l’imposant palais du Gouverneur, lequel est situé, soit dit en passant, face
à une remarquable pizzeria (qui n’existait pas
lorsque Bertolucci a tourné son film), le restaurant La Duchessa, où de temps en temps, avec
une magnifique fidélité, vient manger il professore
Bertini, un ami à moi qui raffole des “macaronis
enragés” [penne all’arrabiata] (si l’on me permet
de les appeler ainsi) qu’on y sert, et qui vient
Modène
Bologne
ÉMILIE-ROMAGNE
0
0
500 m
100 km
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Son merveilleux guide est un homme qui,
comme tous les Parmesans, adore la duchesse
Marie-Louise, épouse de Napoléon, qui fut
régente de France durant la campagne de Russie. Après l’abdication de Napoléon, elle se vit
confier le duché de la ville et fit beaucoup pour
Parme – elle est la personne la plus aimée de
toute l’histoire de la ville. Marie-Louise d’Autriche (Vienne, 1791 – Parme, 1847) est enterrée dans la crypte des capucins, où il ne manque
jamais de bouquets de violettes que des Parmesans viennent déposer sur sa tombe en signe
de gratitude à l’égard de tout ce qu’elle a fait
pour leurs ancêtres, et sûrement aussi pour eux.
L’une des nombreuses initiatives de MarieLouise fut précisément la construction du Teatro Regio, comme s’empresse de le souligner,
avec une émotion toujours intacte, notre guide,
un homme affable qui se montre fier de son
neveu Armani, qui travaille au Liceo de Barcelone, et aussi de Verdi – son héros : il donnerait tout pour lui. C’est un excellent guide, qui
raconte avec force détails les affronts que son
idole,Verdi, a infligés à Parme. Le grand homme
refusait en effet de mettre les pieds au Regio, et,
plus douloureux encore pour les Parmesans, il
ne voulut créer à Parme aucune de ses œuvres,
“parce qu’il préférait triompher à Milan”. Premières
de Verdi ou pas, le Regio a toujours été mondialement connu. Aujourd’hui, il est de surcroît
réputé pour abriter les plus puristes des amateurs d’opéra, les loggionisti, fondamentalistes
d’un genre musical dans lequel ils ne tolèrent
pas le moindre écart ou la plus petite défaillance
des cordes vocales des courageux chanteurs qui
ont osé se produire sur sa scène, la plus exigeante
de l’univers, au dire de certains. A Parme, on
adore Alfredo Kraus, à qui, contrairement à
d’autres, cela n’a jamais posé de problème de
chanter au Regio – sans doute parce qu’il était
un chanteur authentique.
Un théâtre en appelle un autre. Il faut visiter le Palazzo della Pilotta [pelote] et voir le théâtre
Farnèse, construit en 1617, premier théâtre de 737 p70-72 13/12/04 19:02 Page 72
voya ge
●
Vent léger sur Parme
carnet de route
Y ALLER
■ En avion. Pour arriver à l’aéroport
Giuseppe-Verdi, il faut faire escale à Rome (quatre
vols par jour en semaine, un le week-end), et
prendre un vol Air Alps (www.airalps.com). Compter environ 250 euros pour un aller-retour. En
train. Il n’y a pas d’aller direct en train de nuit
Paris-Parme : il faut soit descendre à Plaisance
(Piacenza) et prendre un direct, soit descendre
à Milan et prendre un Intercity ou un Eurostar
(TGV). Compter 280 euros pour un aller-retour.
SE LOGER ■ Parme ne manque pas d’auberges
et d’hôtels pour tous les budgets. Le mieux est
de consulter l’office du tourisme (tél. : 0039
0521/218889 ; web : <turismo.comune.
parma. it>).
Hedda Eid/Laif-Rea
MANGER ■ A ne pas rater, les tortelli au poti-
Se laisser fasciner
par le marbre rose
du baptistère
Parme, cette belle ville de l’Emilie-Romagne, au
centre de l’Italie. Située sur les rives de la Parme,
elle sait écouter le rythme lent des heures et parfois elle est capable de résumer dans un pointvirgule des nuits et des jours de bonheur complet. Il faut s’y rendre en train, prendre le risque
qu’une locomotive tombe en panne et que la
chartreuse, en s’apercevant de notre arrivée, se
cache encore un peu plus. Il faut arriver dans
la soirée et, sur la Piazza del Duomo, se laisser
fasciner par les derniers rayons de soleil sur l’incroyable rose du marbre de Vérone. S’il s’avère
que tout est désolant, c’est-à-dire si tout va bien,
ces derniers rayons se poseront pour toujours
dans notre mémoire, en un flamboiement
suprême.
Enrique Vila-Matas
Massimo Siragusa/Contrasto Rea
La coupole
du baptistère, œuvre
de l’architecte
Benedetto Antelami.
Le marquage
des meules
de parmesan.
À VOIR. À FAIRE
■ Joyau de l’architecture
romane, le Duomo (cathédrale). L’intrados de la
coupole est orné de L’Assomption de la Vierge
du Corrège (1489-1534), et on peut y voir La
Déposition de Croix (1178) du sculpteur et architecte Benedetto Antelami (1150-1230), auteur
également du baptistère octogonal en marbre
rose de Vérone qui jouxte le Duomo.
Le Palazzo della Pilotta abrite la Galerie nationale, dont la collection contient entre autres des
tableaux du Corrège, du Parmesan, de Fra Angelico et de Van Dyck, ainsi qu’un portrait sculpté
de Marie-Louise par Canova. C’est également
à l’intérieur de ce palais que se trouve le
théâtre Farnèse, copie du célèbre théâtre Olympique de Vicence (1580) d’Andrea Palladio. Au
Teatro Regio (l’un des plus célèbres théâtres
lyriques d’Italie), cette saison se termine le
20 mars. Au programme, Alceste, de Gluck,
Le Barbier de Séville, de Rossini, Rigoletto,
de Verdi, et Madame Butter fly, de Puccini.
Tél. : 0039 0521/218678 ; web : <www.teatroregioparma.org>.
A ne pas manquer également, la place Garibaldi,
située sur le site de l’ancien Forum, et ses terrasses, l’église et le couvent de San Giovanni
Evangelista (XVIe siècle), dont la coupole a été
peinte par le Corrège et certaines chapelles par
le Parmesan. Impossible d’échapper à un pèlerinage sur les lieux de mémoire de Giuseppe Verdi,
l’autre célébrité locale avec Marie-Louise : sa maison natale se trouve à Roncole Verdi, près de Busseto, à une vingtaine de kilomètres de Parme.
Devant
le Teatro Regio.
Benoît Decout/Rea
l’Histoire à avoir eu une scène mobile. A côté
du théâtre Farnèse, faisant partie du même palais,
se trouve la Galerie nationale, un musée intéressant, avec des œuvres de Léonard de Vinci, du
Parmesan (sa célèbre Esclave turque) et du Corrège, pour ne citer que quelques stars. Peut-être
en sortira-t-on épuisé. Ce sera alors le moment
de se rendre rue Cavour. C’est là que se trouvait dans le temps le Caffè Centrale, rendez-vous
des intellectuels qui, dans les années 1950, révolutionnèrent la vie artistique de la ville. Aujourd’hui, c’est le haut lieu du papotage, des cancans
provinciaux. Dans ce qui est devenu un salon de
thé chichiteux, on peut tout de même, il est vrai,
déguster d’excellentes glaces qui confinent à
l’œuvre d’art, ce qui incite à y faire un détour, à
un moment ou un autre de la journée.
L’été dernier, dans les bistrots et les bars
n’ayant pas cédé au mauvais goût qui s’est
emparé de l’ancien Caffè Centrale, les conversations tournaient beaucoup autour de la crise
de Parmalat, dont le siège est à 11 kilomètres de
la ville, dans la localité de Collecchio. J’ai beau
avoir déjà fait cinq séjours à Parme, je n’ai jamais
vu ce siège.Toutes proportions gardées, il m’arrive avec lui la même chose qu’avec la chartreuse,
que j’ai toujours eu l’intention de visiter mais
que finalement je n’ai jamais eue à ma portée, si
bien qu’aujourd’hui je finis presque par douter
de son existence. Ce qui existe, en revanche, bien
que peu de gens le sachent, c’est la discrète mais
très intéressante pinacothèque Stuard. Il y a si
peu de visiteurs qu’à l’entrée les gardiens sursautent en voyant quelqu’un franchir le seuil ;
à la sortie, encore atterrés, ils demandent au visiteur de remplir un questionnaire pour savoir ce
qu’il pense du fait que la pinacothèque ne reçoive
aucune aide. Ils ont de très bons tableaux dans
cette collection privée, notamment un Léonard
de Vinci, une peinture du Français Trophime
Bigot et une toile intitulée Birocciai a Ponte Dattaro, de Guido Carmignani, un peintre parmesan excellent et trop peu connu. Ce tableau offre
un instantané de ce qu’a dû être la vie quotidienne dans la Parme du début du XXe siècle. La
lumière est magnifique. C’est la lumière de
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
72
ron ou aux herbes, le risotto à l’osso-buco,
le parmesan, ainsi que les différentes charcuteries, dont le célèbre jambon de Parme
(à manger absolument avec sa couenne) et,
surtout, le culatello di zibello (noix de jambon
de Parme). Ici, les paninis s’appellent piadine,
un pain plat et rond. Les restaurants et trattorias abondent, et il n’y a que l’embarras
du choix. Le Gallo d’Oro (tél. : 0039 0521/
208846, compter 22 euros) offre un vaste
choix de cuisine locale, de même que la Locanda
Lazzaro (tél. : 0039 0521/208944, entre 39
et 52 euros), qui est également un hôtel, et
le Rigoletto (tél. : 0039 0521/234852 ; web :
<www.trattoriarigoletto.it>).
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
■ Retrouvez tous nos Voyages sur
courrierinternational.com
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insolites
●
A court d’idées pour Noël ? Offrez :
Un extenseur pénien
Oui, la taille compte. L’Andro-Penis permet de gagner trois
centimètres en six mois sans intervention chirurgicale. Inspiré de la méthode ancestrale permettant aux femmes girafes
de s’allonger le cou, cet appareil maintient la verge étirée.
Il doit être porté entre quatre et dix heures par jour (mais
pas la nuit, en raison des risques d’érection). La traction
exercée par les deux axes métalliques – jusqu’à 1,2 kg – génère la croissance des tissus.
Cinquante mille exemplaires ont déjà trouvé preneur en Espagne. L’appareil est exporté
dans quatre-vingts pays. “La Chine et l’Inde en ont commandé des centaines de milliers depuis
le mois d’août, le Pakistan, 200 000, le Japon, 50 000”, se félicite Eduardo Gómez de Diego,
inventeur de l’Andro-Penis et directeur général d’Andromedical. Utile ? A vous de
voir. Selon Andromedical, la longueur moyenne d’un pénis en érection est de 9,6 cm
chez les Coréens, 12,4 chez les Brésiliens, 12,9 chez les Américains, 13 chez les Japonais
et les Chinois. La moyenne française et allemande serait de 14 cm. Le hic : “Il est facile à
mettre et à enlever, on peut le porter en marchant, assis ou debout”, assure la publicité. Eh bien
non, estime le chroniqueur d’El Mundo, “l’Andro-Penis n’est pas facile à mettre”. Le
journaliste s’y est repris à deux fois après avoir bataillé un quart d’heure avec les 115 pages
d’instructions en 14 langues et s’être pincé le prépuce (par maladresse, concède-t-il, et
non en raison de la conception de l’appareil). Le plus : “Une fois qu’on a réussi à le mettre,
on oublie totalement qu’on le porte, écrit El Mundo, mais rien ne dit qu’on ait la même impression au bout de six mois, à raison de neuf heures par jour, surtout en l’enlevant et en le remettant
après chaque miction.”
Prix : 325 euros <http://www.andromedical.com/>
Le ciel à vie
Votre dulcinée a-do-re se réveiller à Paris,
déjeuner à Saint-Pétersbourg et dîner à
Tokyo ? Offrez-lui un siège à vie sur American
Airlines. Il vous en coûtera 3 millions de
dollars. Soit 2,28 millions d’euros, ou
26 000 allers et retours Paris-Londres en
promo. Allons, allons, vous n’allez pas mégoter. D’autant qu’American Airlines vous fait
Claire Maupas, responsable de ces pages, et Philippe
Thureau-Dangin ont testé pour vous le logiciel
Predict Your Child.
La photo de
votre futur enfant
utur papa, future maman, vous êtesvous demandé à quoi – ou à qui –
ressemblera votre progéniture ?
Deux chercheurs de l’université de
Sterling ont mis au point un programme
informatique baptisé Predict Your Child
[Prévisualisez votre enfant] pour vous
fournir quelques éléments de réponse.
Charlie Frowd et Peter Hancock ont eu
l’idée de créer ce logiciel à la suite de leurs
travaux sur l’identification des malfaiteurs : “Nous utilisions depuis un certain
temps un programme de photo-robot très perfectionné, permettant de combiner les traits
de différents visages selon les indications des
victimes. Nous nous sommes dit que nous
pourrions très bien appliquer cette technique
d’hybridation à des individus normaux”,
explique le Dr Frowd. A partir d’une
photo de chacun des futurs parents, les
chercheurs fournissent au programme
un ensemble de “gènes”, ou paramètres
descriptifs des visages. Puis le logiciel
brasse toutes ces données de façon aléatoire pour générer une image numérique
de la tête de bébé. A savoir : l’équipe ne
garantit pas le résultat. “Pour un même
couple, le logiciel produit à chaque fois une
image différente, car les gènes s’agencent différemment, comme dans la réalité d’ailleurs”,
explique le concepteur du logiciel. Prix :
25 livres (36 euros). Pas hors de prix. Surtout pour vous assurer que vous n’êtes
pas en train de perdre votre temps avec
quelqu’un qui vous fera des laiderons.
<[email protected]>
Hadley Freeman, The Guardian, Londres
une fleur : les deux Lifetime AAirpass sont à
5 millions de dollars au lieu de 6. Une aubaine.
La tête de JFK
<http://www.aairpass.com/christmasbook/>
The Belfast Telegraph, Irlande
F
Kyodo/MaxPPP
Un beau cartable
avec GPS intégré
Avec le jeu vidéo JFK Reloaded, tirez sur le président Kennedy, comme le fit Lee Harvey Oswald le
22 novembre 1963 à Dallas. Lee Harvey Oswald, vraiment ? C’est la thèse officielle du gouvernement américain, et c’est aussi celle du “docu-jeu” conçu par des programmeurs écossais pour “réfuter la théorie du complot”. Le joueur doit tirer sur la limousine présidentielle en reproduisant le plus
fidèlement possible le scénario du tueur isolé décrit par la commission Warren (le premier tir manque
sa cible, le deuxième touche le gouverneur du Texas, le troisième atteint le président à la tête, le
tuant instantanément). La société Traffic Games, qui a “le plus grand respect pour la famille
Kennedy”, a été fort chagrinée de l’accueil réservé à son jeu “éducatif”, taxé de “méprisable” par
le sénateur Ted Kennedy.Voilà pourtant un bien beau cadeau. Espérons avec Kirk Ewing, le directeur
de Traffic Games, qu’il saura “raviver la passion de l’Histoire” chez tous ceux qui le trouveront
sous leur sapin. Prix : version démo téléchargeable en ligne gratis. La version complète (9,99 dollars) permet de participer au concours du meilleur tireur et de gagner 100 000 dollars.
<http://www.jfk-reloaded.com/> BBC News, Londres ; Salon Magazine, San Francisco
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DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
La recrudescence
des crimes et des
accidents dont sont
victimes les enfants
au Japon a inspiré
un nouveau produit
à la société Kyowa :
début novembre, ce
fabricant de sacs
établi à Tokyo s’est
allié à l’entreprise
de sécurité Secom pour lancer des cartables avec balise GPS intégrée. C’est
pour apaiser les inquiétudes des parents
que Kyowa a décidé de commercialiser
ces sacoches high-tech, premières du
genre au monde, écrit le Japan Times,
de Tokyo. Si leur bambin ne rentre pas
à l’heure à la maison, les parents peuvent espérer le localiser grâce au système de Secom, relié en temps réel à
une carte sur Internet. Le cartable, baptisé Oliver Navirand, est équipé d’un
récepteur GPS exploitant les réseaux
téléphoniques satellitaires et cellulaires.
En cas d’urgence, Secom peut immédiatement envoyer ses agents de sécurité sur le site où le cartable a été repéré.
Kyowa espère vendre 10 000 cartables
à balise intégrée d’ici au printemps prochain, essentiellement dans les magasins de détail. Prix : 33 000 yens
(238 euros) pour un modèle en imitation cuir, et 45 000 yens (324 euros)
pour du vrai cuir. Prévoir également
l’abonnement mensuel de 525 yens
(3,75 euros) aux services de Secom.
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Solowaterspor ts
Un parfum
aux effluves
de Ben Laden
Tandis qu’Oussama se cache
quelque part entre Afghanistan
et Pakistan, son (demi-)frère
De la glisse non-stop
lance un flacon de parfum censé
renfermer “un message profond,
mais doux pour tous ceux qui
A chaque fois, c’est pareil. L’eau est turquoise, vous mourez d’envie de faire du ski nautique,
rêvent de paix intérieure”, grâce
mais vous ne trouvez personne pour vous tirer. Plus de souci avec le Solo. Ce bateau télécommandé en fibre de verre de 2,4 m de long vous permet de glisser quand bon vous chante. Démarrez, accélérez, tournez, stoppez : tous les contrôles sont intégrés à la barre. Pour plus de
sécurité, le moteur s’arrête automatiquement dès que vous lâchez la poignée. Atteint 64 km/h.
à la “sensualité florale du lys, du narcisse,
Une partie
de golf géante
Prix aux Etats-Unis : 10 995 dollars. <Solowatersports.com>
Un nouveau nez
e slogan de Transform n’y va pas par
quatre chemins : “Pour Noël, offrez-lui
un corps refait à neuf !” Cette clinique
de Manchester a provoqué un tollé en
présentant en direct dans un reality-show
ses opérations de chirurgie esthétique et en
vantant son dernier produit en date : des
chèques-cadeau pour Noël. Selon la valeur
du bon, l’heureux(se) bénéficiaire pourra
choisir parmi la vaste gamme d’interventions proposées, de la rhinoplastie aux
implants mammaires.
Transform n’est pourtant pas la seule clinique à exploiter ce filon : le groupe médical Hadley, également présent à Manchester, a lancé un ballon d’essai avec des
chèques-cadeau baptisés “Le remodelage
salvateur du Père Noël”. Les patients peuvent acheter à l’intention de leur fille ou de
leur compagne des bons couvrant intégralement les frais d’une correction du nez ou
de tout autre partie du corps.
Douglas McGeorge, chirurgien esthétique
conseil à l’hôpital public du North Cheshire, à Warrington, et membre de l’Association britannique des chirurgiens plastiques, dénonce un stratagème commercial
cynique qui peut pousser des individus qui
n’en ont ni particulièrement besoin, ni particulièrement envie à recourir à la chirurgie. “Cela va totalement à l’encontre de la
déontologie médicale. Qu’un patient consulte
parce qu’il estime avoir un problème, soit, mais
lui acheter un chèque-cadeau pour une intervention esthétique, c’est scandaleux. Un
chèque-cadeau l’incitera forcément à aller voir
L
le chirurgien, et il finira par se faire rafistoler
quelque chose même s’il n’y a rien à rafistoler.
Nous ne devons intervenir que pour le bienêtre du patient,pas pour faire plaisir à son mari
ou à sa femme.” Mais à en croire sa directrice commerciale, Elizabeth Dale,Transform a surtout vendu des chèques-cadeau
pour des traitements non chirurgicaux, tels
les injections de Botox ou de collagène pour
gonfler les lèvres. “Tous les bénéficiaires de
bons passeront un entretien préalable avec un
chirurgien ou un médecin non chirurgien, qui
décideront si le patient peut ou non subir le traitement. Dans le cas contraire, le chèque sera
remboursé. Personne n’est obligé d’accepter le
bon, précise-t-elle. Si nous avons lancé ce
concept, c’est parce qu’il y avait une vraie
demande. Beaucoup de gens cherchent à offrir
quelque chose d’original à leur mari ou leur
femme, et ça, c’est le cadeau idéal.” “Ces bons
peuvent être offerts au sein du couple, ou par
un groupe d’amis qui se cotisent”, renchérit
Louise Braham, directrice du groupe médical Harley. “Mais je conseille toujours de bien
réfléchir, car un chèque-cadeau non sollicité
peut être très mal accueilli.”
La limite d’âge inférieure des patients, dans
les deux cliniques, est fixée à 18 ans. Pas
de limite, en revanche, pour le nombre d’interventions offertes. Les chèques-cadeau
ne peuvent être achetés qu’auprès d’une
antenne locale de la clinique. Contrairement à Transform, le groupe médical Harley ne rembourse pas, même si le bénéficiaire refuse de passer sur le billard.
Rebecca Camber, Manchester Online
P
Genève pensait initialement baptiser sa fra-
Donc, c’est promis, en 2006, vous
grance Bin Ladin (ainsi qu’il orthographie son
nom). Il a finalement opté pour son prénom,
plus grand golf du monde. Son parcours s’éten-
Yeslam, plus discret, et un logo,YB. “Cela signi-
dra sur près de 1 500 kilomètres, au cœur
fie béatitude”, explique-t-il.
d’un des paysages les plus hostiles de la pla-
Prix prévu : 60 euros. ArabNews, Djeddah
nète. Deux fois plus grand que le Texas, il traversera deux fuseaux horaires et deux Etats.
Les golfeurs devront certes composer avec les
kangourous, les serpents venimeux, quelques
bouquets d’eucalyptus nains inopportuns et
les risques de tempêtes de poussière, mais
les promoteurs du projet espèrent que ce
mégagolf attirera au moins autant de touristes
que l’opéra de Sydney et le rocher d’Uluru.
Les golfeurs feront route entre Perth et Adelaïde, faisant étape dans les 18 relais routiers
ponctuant le désert de Nullarbor. Une fois arrivés au relais, ils se dépêcheront d’aller taper
leur balle et prendront tout juste le temps de
se rafraîchir avant de repartir illico vers le trou
suivant, à 300 kilomètres de là dans certains
cas. Il faudra plusieurs jours pour boucler
le parcours. Composés d’un
mélange de bitume et de
sable, couramment utilisé
pour les golfs du MoyenOrient, les greens ne
seront pas verts, mais plutôt dans les tons bruns.
Nick Squires,
The Daily Telegraph,
Londres
l’organisation”, commente son porteparole, John Sheehan. “En fait, on a trouvé
un moyen de les neutraliser en les éliminant
du marché.” Prix : sur les marchés spécialisés, les permis d’émission atteignent
plus de 700 dollars l’unité. Mais le Council les neutralise pour 50 dollars seulement. Attention, il ne reste plus qu’environ 3 000 certificats.
<www.adirondackcouncil.org>
The Christian Science Monitor, Boston
COURRIER INTERNATIONAL N ° 737
musc”. L’homme d’affaires saoudien établi à
l’emmenez en Australie inaugurer le
Des permis de polluer
our 37 euros, offrez un certificat d’air
pur, permettant d’éliminer une
tonne d’émission de dioxyde de
soufre par an. Ces Clean Air Certificates sont vendus aux particuliers par
une association écologiste américaine,
l’Adirondack Council, qui combat les
pluies acides. En 1997, une centrale thermique a fait don à cette ONG de 10 000
crédits d’émission de SO2. “J’imagine qu’ils
pensaient qu’on les vendrait pour financer
du jasmin, du santal, de l’ylang-ylang et du
75
DU 16 AU 22 DÉCEMBRE 2004
Une dépouille
de phoque
hasser dans les fjords, ça change
des éternels safaris en Afrique. En
Norvège, à partir de janvier, la
chasse au phoque ne sera plus un
privilège réservé aux locaux. Le gouvernement norvégien, qui a fixé les quotas
de capture à 2 000 têtes par an, vient
d’autoriser la chasse touristique sur les
côtes du pays. Une décision prise sous la
pression des pêcheurs, qui accusent les
phoques de décimer les stocks de poissons. Cet argument ne repose sur “aucune
preuve scientifique”, à en croire le WWF
norvégien, mais ne boudez pas votre plaisir. Deux tours-opérateurs vous proposent “une inexpérience inoubliable”. NorSafari offre sur le Net une formule d’une
journée à 1 400 couronnes (environ
170 euros) pour un phoque. Compter
8 200 couronnes (environ 1 025 euros)
pour quatre jours et deux prises, et
500 couronnes par animal supplémentaire. Formules hébergement et repas
compris. Polar Events “fournit les fusils”
(les chasseurs traditionnels s’en tiennent
à l’art exigeant du bâton), mais exclut la
chasse aux bébés phoques. Le plus : la
plupart des formules garantissent au
moins une prise ou prévoient un remboursement si vous rentrez bredouille.
NorSafari vous aide à découper et à
conditionner l’animal. Ce qu’en pensent
les esprits chagrins : Paul Watson, président de l’organisation Sea Sheperd :
“Tuer des bébés phoques, c’est ce qu’il y a de
plus facile quand on a des prédispositions
sadiques.” Brigitte Bardot a envoyé une
lettre aux Norvégiens : “N’attendez pas
que des hordes de touristes avides de sang
viennent dans votre pays dans le seul but de
faire un carton sur ces pauvres bêtes innocentes et inoffensives. Réagissez immédiatement et faites stopper ce carnage.” A savoir :
cadeau réservé aux chasseurs dotés d’un
permis de chasse.
Los Angeles Times, Los Angeles ;
The Observer, Londres, Dagbladet.no
C
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