La défense du français au Québec Dans le continent nord

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La défense du français au Québec Dans le continent nord
La défense du français au Québec
Dans le continent nord-américain, d'expression anglaise, six millions de Québécois francophones
défendent résolument leur langue. Et, contre le gouvernement fédéral, se battent bec et ongle pour la
conserver.
S'être fait confisquer la terre, et continuer à travailler dessus. Avoir vu des étrangers venir faire la police, dire
les lois, couper le bois, extraire le fer, et vendre le pays dans une monnaie étrangère. Puis, prendre les
hommes pour faire ailleurs des guerres qui n'étaient pas les leurs. Il faut peser aux balances de l'humiliation,
du mépris et de la rage rentrée les mots « conquête », « occupation », « assimilation ». Enfin, se souvenir
que tout cela, les Canadiens francophones le subirent des Anglais, dès 1759. Après, seulement après, on
peut parler de la question linguistique au Québec. La France les a perdus, ils ont perdu la France. Qu'importe
: ils habitent le français ! Cette langue-là a été leur maquis, le ciment qui les a maintenus ensemble. Bien plus
qu'un symbole, elle constitue toujours le principal lieu où s'affirme leur identité.
Dans la Belle Province, un sport bien plus populaire encore que le hockey consiste à pester contre le
gouvernement fédéral d'Ottawa et, à ce jeu, le problème des langues fournit d'inlassables munitions.
Pompiste, serveur de café, journaliste ou badaud de profession non identifiée, pas un Québécois avec lequel
je sois entré en communication plus de dix minutes qui ne m'ait entretenu de la francophonie. « Quand
j'entends dire "gas" pour essence, cela me met hors de moi, peste Robert Gillet, l'animateur de radio le plus
populaire de Québec. J'ai envie de mettre de l'eau dans le gaz de ceux qui parlent ainsi, afin qu'ils
comprennent. » Obtus et narquois, le franchouillard d'en France aurait bien tort de ricaner devant cette
pointilleuse défense de la langue. C'est une question de survie et d'amère mémoire des temps où, pour
travailler au Québec dans une entreprise tenue par des anglophones, il fallait impérativement parler anglais.
Même pour un balayeur. Jusqu'en 1977.
Cette année-là, le gouvernement québécois, sous l'impulsion de René Lévesque, fait voter les fameuses «
lois 101 », une charte de la langue française. Elle impose un programme de francisation aux entreprises
employant plus de cinquante personnes, et qui veulent traiter avec l'Etat. De plus, elle impose l'usage exclusif
du français dans l'affichage public et, surtout, restreint l'accès à l'école anglaise aux seuls enfants dont l'un
des parents a reçu son enseignement primaire en anglais au Québec. L'affaire est loin d'être anecdotique : si
les francophones ont pu longtemps survivre grâce à la « politique des berceaux », le taux de natalité
diminuait depuis les années 1960 tandis qu'augmentait la proportion d'immigrants allophones. Grecs, Italiens
ou Polonais louchant vers le rêve américain mettaient massivement leurs enfants dans les écoles anglaises,
menaçant à terme la majorité francophone du Québec (60 % à Montréal, 90 % à Québec et 80 % sur
l'ensemble de la province).
« Au Québec, il n'y a plus guère que la défense de la langue qui puisse faire descendre les gens dans la rue.
A l'échelle de la province, pas un homme politique n'oserait toucher aux lois 101. Grâce à cette charte, je
crois que dans cent ans, nous serons encore là », s'exclame Denise Bombardier. Pas un homme politique
québécois, certes, mais à Ottawa les politiciens canadiens ne s'en privent pas et mènent auprès de la Cour
suprême une guérilla juridique pour amender les lois 101. « Vous autres, si vous perdez six millions de
francophones, vous resterez 54 millions dans votre pays à parler français. Au Québec, si nous perdons six
millions de francophones, nous n'existons plus ! » renchérit l'écrivain et animatrice de télévision.
Le petit écran est également un incroyable vecteur de la francophonie. Dès 1952, contrebalançant le poids de
l'Eglise et fécondant la « révolution tranquille », la télévision québécoise offre une bouffée d'oxygène. Les
écrivains et les artistes les plus prestigieux collaborent d'emblée au nouveau média. Quelques grands
hommes politiques y font leurs classes comme journalistes. Le succès est phénoménal : la moitié des
Québécois suit alors régulièrement le feuilleton La Petite Vie . En 1991, Les Filles de Caleb vident les rues
tous les jeudis soirs. Alors que dans le reste du Canada, les émissions américaines sont plébiscitées et
contribuent à l'américanisation des Canadiens anglophones, aujourd'hui encore, sur les 30 émissions les plus
populaires au Québec, 29 sont québécoises. On y retrouve ce mélange d'insolence, de franchise et de
candeur joyeuse qui fait une bonne partie de la saveur du français québécois et que défend Denise
Bombardier : « On est moins déférent avec la langue, plus cru, plus direct. En tant qu'écrivain, je ne me sens
pas traumatisée par Proust ou Stendhal. Même si j'en suis aussi dépositaire et héritière, je n'en fais pas une
obsession quand j'écris. La langue québécoise est plus drue et n'hésite pas à inventer des mots comme «
s'habriller » ou « magasiner ». En fait, on « s'enfarge » pas dans les fleurs du tapis, on joue avec les mots de
manière plus impertinente. » © Historia mensuel - 01/10/2002 - N° 670 - Rubrique Spécial
Historia mensuel - 01/10/2002 - N° 670 - Rubrique Spécial Québec - P 76 - 840 mots - Dossier :

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