nietzsche et la question de l`interpretation

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nietzsche et la question de l`interpretation
1
CHRISTIAN BERNER
NIETZSCHE ET LA QUESTION DE L’INTERPRÉTATION 1
Conférence d’agrégation présentée le 10 novembre 2006 à l’ Université de
Bourgogne et le 27 janvier 2007 à l’Université de Lille 3.
QU’EST-CE QUE L’INTERPRÉTATION ?
La question de l’interprétation est le plus souvent résumée dans la thèse : « tout est
interprétation ». C’est évidemment un peu pauvre, et ce passage doit être contextualisé pour
savoir de quel type d’interprétation il s’agit. Nietzsche avance cette thèse dans une
interprétation du positivisme qui affirme qu’il n’y a que des faits : « non, il n’y a précisément
pas de faits, mais que des interprétations » (Fragments posthumes fin 1886 – printemps 1887
7 [60], KSA 12, 315). Ce qui, dans le champ non plus de la science mais de la morale trouve
son écho dans le § 108 de Par-delà bien et mal (KSA 5, 92) :« il n’y a pas de faits moraux,
mais seulement une interprétation morale (moralische Ausdeutung) de phénomènes ». Il redira
dans le Crépuscule des idoles (KSA 6, 98) l’originalité de cette thèse, qu’il dit être le premier
à formuler (§ 1 de « Ceux qui veulent amender l’humanité [Die Verbesserer der
Menschheit] »). Nietzsche souligne lui-même l’importance de sa thèse sur l’interprétation :
« Que la valeur du monde est dans nos interprétations (- que peut-être quelque part d’autres
interprétations que celles qui sont simplement humaines sont possibles-), que les
interprétations sont jusqu’à présent des évaluations […] c’est là ce qui transparaît dans mes
écrits » (Fragments posthumes automne 1885 – automne 1886 2 [108] KSA 12, 114)
Voilà un principe d’interprétation de la science, de la morale etc. qui dit que toute
interprétation est perspectiviste (Fragments posthumes 2 [149] KSA 12, 140) et prend
naissance dans la question : « qu’est-ce que cela est pour moi ? » (ibid. 2 [150]) (et donc pas :
en soi). Autrement dit, jusqu’ici, « tout est interprétation » fait référence à l’humaine, à
« notre trop humaine interprétation », comme il dit. Et sur ce point Nietzsche se fait interprète
2
d’interprétations (l’interprétation morale, l’interprétation scientifique, l’interprétation
religieuse etc.).
On trouve une première définition de l’interprétation dans la critique du positivisme,
dont je parlais tout à l’heure, positivisme scientifique qui prétend ne pas interpréter (§ 24 de la
« troisième dissertation » de la Généalogie de la morale) : ces positivistes, ces Stoïciens de
l’intellect, ces philosophes de l’abstinence qui ne veulent s’en tenir qu’au factum brutum, à ce
qui est, préconisent le « renoncement à toute interprétation », et Nietzsche précise :
« (à tout ce qui consiste à violenter, arranger, abréger, omettre, remplir, imaginer, fausser et à
tout ce qui relève de l’essence de l’interprétation) » (KSA 5, 400).
C’est ce qui se passe par exemple dans le langage, dans la science,
notamment par
l’identification du non-identique, tout ce qui conduit à ce « monde simplifié, complètement
artificiel, forgé pour notre usage humain et accommodé à lui » (Par-delà bien et mal, § 24) et
débouche sur une « assimilation ». Ces opérations simplificatrices et falsificatrices sont
évidemment contraires au prétentions de ce qu’on appelle classiquement « interprétation »
dans les théories de l’interprétation, les herméneutiques dont la recherche du sens est celle du
sens propre et que pratique Nietzsche interprète d’interprétations. Mais en même temps, on
comprend cette dimension comme une dimension épistémologique qui nous dit qu’interpréter,
c’est finalement construire la réalité, nous projeter en elle, le « auslegen » étant un « uns
hineinlegen 2 ». Il n’y a pas de faits, mais que des interprétations, signifie cela : les données
sont déjà le résultat de processus d’interprétation. Il faudrait d’ailleurs dire en ce sens qu’il
n’y a pas même de phénomènes, les phénomènes étant eux-mêmes interprétation, comme
l’avait en quelque sorte montré Kant. Nietzsche le dit d’ailleurs lui-même :
« Le caractère interprétatif de tout événement (Geschehens). Il n’existe pas d’événement
(Ereignis) en soi. Ce qui arrive (geschieht) est un groupe de phénomènes choisis et rassemblés
par un être interprétant » Fragments posthumes (automne 1885-printemps 1886 1 [115] KSA
12, 38).
Du coup, l’interprétation d’interprétations a une force critique de destruction par rapport aux
théories antérieures, qui, révélées comme n’étant qu’interprétations, perdent le plus souvent
1
Toutes les références aux œuvres de Nietzsche vont à la Kritische Studienausgabe, éd. G. Colli et M.
Montinari, Berlin/New York, DTV/de Gruyter, 1988 (édition citée: KSA suivie du volume puis de la
page)
2
Fragments posthumes août-septembre 1885 39 [9]. KSA 11, 622
3
leurs prétentions et doivent être réinterprétées. C’est en cela que consistera « l’art de renverser
les perspectives ».
Mais le concept d’interprétation comme « hineinlegen » se rencontre aussi dans un
sens singulièrement élargi, où « tout est interprétation » prend une autre tournure.
L’interprétation y est directement intégrée dans le cadre général de la volonté de puissance
qui s’étend à l’ensemble de ce qui est. Je sais que les fragments posthumes ne sont pas au
programme, mais le premier sous-titre de l’ouvrage un temps projeté consacré à la « volonté
de puissance » est, en 1885, « Essai d’une nouvelle interprétation de tout événement [Versuch
einer neuen Auslegung alles Geschehens]» (Fragments posthumes août-septembre 1885 39
[1], KSA 11, 619) (de tout ce qui arrive). Dans ce titre, l’interprétation est à entendre au sens
antérieur, comme renversement de perspective par rapport aux interprétations antérieures :
interpréter « suivant » la volonté de puissance. Mais cette volonté de puissance est elle-même
interprétée comme interprétation.
Il écrit dans la Génalogie de la morale, § 12 de la
deuxième dissertation, analysant « l’origine et le but du châtiment »
« tout événement dans le monde organique est un subjuguer [überwältigen], dominer
[Herrwerden], et tout subjuguer et
dominer sont une ré-interprétation [ein NeuInterpretieren], un accommodement où le « sens » et le « but » antérieurs doivent
nécessairement être obscurcis ou complètement effacés » (Généalogie de la morale
« deuxième dissertation » § 12, KSA 5, 313 s.)
Dire que tout est ré-interprétation se comprend si tout est interprétation, puisque ce qui est
interprété est toujours déjà interprétation. Le processus de la volonté de puissance, ou des
volontés de puissance, l’événement, est processus continu d’interprétation :
« une chose qui existe et qui a pris forme d’une manière ou d’une autre est toujours interprétée
d’une façon nouvelle par une puissance supérieure qui s’en empare, la ré-élabore et la
transforme en l’adaptant à un nouvel usage » (ibid.)
Cette « interprétation » structure et organise le corps lui-même, les organes :
« Tout but, toute utilité ne sont cependant que des symptômes indiquant qu’une volonté de
puissance s’est emparée de quelque chose de moins puissant qu’elle et lui a de son propre chef
imprimé le sens d’une fonction ; et toute l’histoire d’une « chose », d’un organe, d’un usage
peut être ainsi une chaîne continue d’interprétations et d’adaptations toujours nouvelles »
(ibid.)
4
On lira tout le paragraphe, qui décrit comment se fait, même au plan organique, la réinterprétation dans la fluidité du sens. Cela suffit pour illustrer l’idée que chaque volonté de
puissance « interprète » :
« la volonté de puissance interprète : dans la formation d’un organe, il s’agit d’une
interprétation ; elle délimite, détermine des degrés, des différences de puissance […] En vérité,
l’interprétation est un moyen pour dominer quelque chose (le processus organique présuppose
une continuelle interprétation » (Fragments posthumes, automne 1885-automne 1886 2 [148]
KSA 12, 139).
On le voit, ce n’est pas la raison ou l’entendement qui interprètent, mais tout aussi bien le
corps, c'est-à-dire les besoins et les pulsions. Cette volonté de puissance n’est pas celle d’un
sujet :
« On ne doit pas demander : « qui interprète ? » mais l’interpréter lui-même, comme forme de
la volonté de puissance, existe (hat Dasein) (non pas comme « être », mais comme processus,
comme événement) comme un affect » (ibid.).
L’interprétation est l’événement fondamental : il n’y a pas quelque chose qui agit et
qui pour ce faire interprète ; connaître, agir, advenir, tout cela est essentiellement
interprétation.
INTERPRÉTATION ET PERSPECTIVE
Cet interprétationisme nietzschéen est un perspectivisme, car dire que nous sommes
interprétation, que nous interprétons toujours et inévitablement, cela veut dire aussi que nous
sommes toujours tributaire de notre point de vue, de notre « angle » et donc de notre
perspective. La diversité des perspectives qui se déploient à partir des centres de force fait
évidemment fortement penser à la monadologie leibnizienne, où les monades aussi sont des
forces perspectives et l’univers la totalité des perspectives relatives aux différents points de
vue de chaque monade 3 . Mais si chez Leibniz Dieu ou la monade suprême garantit, comme
somme des perspectives qui les « maintient » dans l'unité, une objectivité absolue, sans absolu
rien ne soutient plus la possibilité d’unir les diverses perspectives dans un tout, ni d’affirmer
3
Leibniz, La Monadologie, § 57.
5
que nos vues perspectives correspondent à une réalité une. Le monde perd du coup son unité.
On connaît la présentation du « nouvel infini » au § 374 du Gai savoir :
« Mais je pense qu’aujourd’hui nous sommes au moins éloignés de la ridicule immodestie de
décréter à partir de notre angle que l’on ne peut avoir de perspective valable qu’à partir de cet
angle. Le monde nous est bien plutôt redevenu ‘infini’ : dans la mesure où nous ne saurions
ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations 4 . »
C’est là la spécificité de « notre propre humaine, trop humaine interprétation », et peu importe
le « grand effroi » que cela ne manque pas de susciter. Sans absolu une interprétation autre
est toujours possible, non seulement parce qu’une possibilité n'est jamais réfutable, mais
encore parce qu’il y a « trop de possibilités d’interprétations non divines ». Le monde par là
est redevenu infini, contre l’image scientifique du monde, le mécanisme, qui prétendait en
arrêter la vérité : il n’est qu’une « interprétation du monde », en rien le reflet de la réalité, et
peut-être même, nous dit Nietzsche, l’une des interprétations « les plus sottes, c'est-à-dire la
plus pauvre en sens 5 ». Nietzsche prétend présenter ainsi dans l’interprétation non pas une
approche externe, mais une caractéristique intime du monde : il est essentiellement déterminé
par son « interprétativité ».
L’interprétation s’oppose ainsi à la traditionnelle théorie de la connaissance, toute
prise dans la métaphore optique mal comprise. Car on ne saurait penser un regard sur le
monde tel qu’en lui-même, en dehors d’un point de vue. L’œil de la théorie est absurde, il faut
le réinscrire dans un corps qui le condamne à la perspective :
« on exige ici [dans le cadre d’une connaissance pure] de penser un œil qui ne peut pas du tout
être pensé, un œil dont le regard ne doit avoir aucune direction, dans lequel les forces actives
et interprétantes doivent être arrêtées, absentes, alors que c’est par elles seulement que voir
devient voir quelque chose ; on exige donc toujours un contre-sens (Widersinn) et un nonconcept (Unbegriff) d’œil. Il n’y a de vision que perspective, de "connaissance" que
perspective ; et plus nous donnons à propos d’une chose la parole aux affects, plus nous
savons investir d’yeux, d’yeux différents pour la même chose, plus sera complet notre
"concept" de cette chose, notre "objectivité".» (La Généalogie de la morale, « troisième
dissertation », § 12 KSA 5, 365).
« Notre objectivité ». Comme si l’objectivité pouvait être « nôtre » ! Car si nous ne saurions
voir « au-delà de notre angle », « notre ‘objectivité’ » reste une objectivité subjective. Pour
« voir les choses comme elles sont », il faudrait disposer simultanément d’une multiplicité de
4
5
Le Gai Savoir, § 374, KSA 3, 627.
Nietzsche, Le Gai savoir, § 373 (KSA 3, 626) ; cf. Par-delà bien et mal, § 14 (KSA 5, 28).
6
regards : « les voir à partir de centaines d’yeux, à partir de nombreuses personnes 6 » ou
« avoir aussi des yeux derrière la tête 7 ». Impossible. L’homme ne peut pas tout comprendre.
« ‘Tout comprendre’ – cela signifierait supprimer toutes les relations perspectivistes, cela
signifierait ne rien comprendre, méconnaître l’essence de l’être connaissant » (Fragments
posthumes automne 1885-printemps 1886 1 [114], KSA 12, 37).
Dès lors, condamnés à notre perspective, nous ne savons pas jusqu’où s’étend « le
caractère perspectiviste de l’existence 8 », c'est-à-dire que nous ne savons rien au fond quant à
la constitution ontologiquement interprétante de l’existence. Dit autrement : malgré notre
insatiable curiosité, nous ne savons même pas si tout est interprétation. Le perspectivisme et
l’interprétationisme radicaux interdisent de l’ériger en thèse générale, car ils tombent sous
l’objection suivant laquelle son interprétation serait soumise aux mêmes limites de son angle.
Nietzsche pose explicitement la question à la fin du § 22 de Par-delà bien et mal, après avoir
introduit l’interprétation par la volonté de puissance :
« En admettant que ceci aussi ne soit qu’une interprétation – et n’est-ce pas ce que vous vous
empresserez de me répondre ? – eh bien, tant mieux » (KSA 5, 37).
L’argument est évidemment bien court au premier regard. Mais il dit à ceux qui voient dans
l’affirmation que « tout est interprétation » une contradiction performative, que c’est tout
aussi bien une confirmation performative. « Tout est interprétation » est une interprétation :
« eh bien tant mieux », car si la vérité de cette interprétation ne saurait être établie, c’est bien
parce que tout est interprétation et que le concept de vérité est absurde, un « contre-sens »,
widersinnig 9 . D’où la conclusion du § 22, souvent omise :
« la question de savoir si toute existence n’est pas essentiellement existence interprétante […]
ne saurait être résolue 10 . »
6
Nietzsche, Fragments posthumes, printemps-automne 1881 11[65], KSA 9, 466.
Nietzsche, Fragments posthumes, été 1888 20[97], KSA 13, 566.
8
Nietzsche, Le Gai savoir, § 374 (KSA 3, 626).
9
Voir Josef Simon, « La crise du concept de vérité comme crise de la métaphysique. L’aléthéiologie
nietzschéenne sur le fond de la critique kantienne » trad. M. de Launay dans Josef Simon, Signe et
interprétation, Lille, Septentrion, 2004 ; Nietzsche se réfère directement à la critique kantienne
relative aux critères de la vérité dans le § 11 de « La philosophie à l’époque tragique des Grecs », KSA
1, 846.
10
Nietzsche, Le Gai savoir, § 374 (KSA 3, 626).
7
7
Kant au demeurant n’était pas si éloigné de ce perspectivisme, et tout comme Jaspers
avait en son temps relevé que la philosophie de l'interprétation de Nietzsche naquit sans doute
d'une « transformation de la philosophie critique de Kant 11 », on peut dire avec Friedrich
Kaulbach que Nietzsche pense jusqu’au bout finalement le perspectivisme kantien.
1. concernant l’idée d’interprétation : Kant a montré que nous ne connaissons pas les
choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, et la théorie de la raison débouche sur une théorie
des intérêts de la raison qui se manifeste par les idées vers lesquelles la raison s’élance en
dépassant sa faculté de comprendre, idées sous lesquelles inévitablement, par besoin, elle se
place pour donner un sens à une totalité que nous projetons. Ce sont alors les perspectives de
l’interprétation du monde qui deviennent l’objet de la philosophie (passage du savoir à la
croyance) et sa tâche est de réfléchir à leur statut et à leur légitimité.
2. concernant le perspectivisme : l’affirmation de Nietzsche (une citation tronquée des
« idéaux ascétiques » Généalogie de la morale § 12) suivant laquelle « il n’y a de vision que
perspective, il n’y a de connaissance que perspective » rejoint le perspectivisme kantien. Kant
l’avait montré en érigeant le « Je pense » en principe transcendantal suprême. « Je pense doit
nécessairement pouvoir accompagner toutes mes représentations 12 » signifie, comme « unité
originairement synthétique de l’aperception » que je pense que je pense comme je pense. Par
suite aussi que chacun pense comme il pense, puisque toutes ses représentations doivent
pouvoir être accompagnées du « je pense » comme structure a priori 13 . Autrement dit, il est
de l’essence de la pensée que d’être ainsi marquée en dernier ressort par un « je pense » qui ne
saurait être expliqué davantage et qui renvoie, comme synthèse ultime, à la structure
spécifique d’un point de vue. Pas plus que le sujet, le « je pense » n’est abordé comme entité
substantielle, il ne peut pas être lui-même connu mais représente la nécessité transcendantale
d’une perspective suivant laquelle tout ce qui peut être connu m’apparaît. Kant donne ainsi
dans la Critique de la raison pure un fondement transcendantal à la notion d’ « horizon
personnel » de G. W. F. Meier dont il hérite dans sa Logique, Meier se référant lui-même au
perspectivisme de la Monadologie leibnizienne.
Mais notre perspectivisme n’est pas, suivant Nietzsche, d’entendement : il doit être
ontologiquement inscrit dans une théorie des affects et plus généralement, comme nous
l’avons vu, dans une théorie physiologique, comme le montrent les fragments plus tardifs.
11
Karl Jaspers, Nietzsche. Introduction à sa philosophie, trad. fr. H. Niel, Paris, Tel, Gallimard, 1978,
p. 290.
12
CRP, B 131.
13
Nous suivons ici l’analyse du sujet transcendantal par Josef Simon. Voir «Philosophie du signe et
éthique », dans Signe et interprétation, p. 101 sq.
8
L’interprétation, qui est la réalisation de la perspective, est un « symptôme de certains états
physiologiques», une interprétation des êtres organiques qui doit se comprendre dans son
rapport avec la théorie des volontés de puissance. Ainsi par exemple le « monde apparent »
est-il un mot qui désigne une action partant d’un centre de force spécifique, le monde étant
finalement résorbé dans ce centre que l’on peut appeler, mais le terme a-t-il ici un sens, le
« sujet » qui interprète de manière perspectiviste. Un fragment de 1888 intitulé « l’ apparence
[die ‘Scheinbarkeit’] = l’activité spécifique d’action et de réaction » permet de le préciser
rapidement [ce fragment est à lire en marge du célèbre passage du Crépuscule des idoles,
« Comment le ‘monde vrai’ est finalement devenu une fable », qui donne un résumé de
l’histoire de l’interprétation (KSA 6, 80-81)]. Ce fragment présente le « monde apparent »
comme un monde arrangé par « une espèce spécifique d’animal » qui prend le point de vue
[Gesichtspunkt] de l’utilité par rapport à la conservation et à l’augmentation de puissance.
C’est cette perspective qui donne « un monde » qui ne saurait subsister si on retranchait la
perspective :
« chaque centre de force a sa perspective pour tout le reste, c'est-à-dire son évaluation
tout à fait déterminée, sa manière d’agir, sa manière de résister
Le « monde apparent » se réduit donc à une espèce spécifique d’action sur le monde,
partant d’un centre
Or il n’existe aucune autre espèce d’action ; et le « monde » n’est qu’un mot pour le
jeu global de ces actions.
La réalité consiste exactement dans cette action et réaction particulière de chaque
individu par rapport au tout… 14 »
Il n’y a donc pas à proprement parler d’ « apparence », puisqu’il n’y a pas de monde « vrai ».
L’action de la force présente le monde comme totalité à partir de sa force, la totalité n’étant
donc qu’une partie perspective. C’est pourquoi il n’y aurait plus de monde sans interprétation
et donc sans perspective. Il y a un « perspectivisme nécessaire, au moyen duquel chaque
centre de force, et pas seulement l’homme, construit à partir de lui-même tout le reste du
monde, c'est-à-dire le mesure à sa force, le touche, le configure… 15 ». C’est pourquoi
Nietzsche peut conclure : « Le perspectivisme n’est qu’une forme complexe de la
spécificité 16 ». Il y a donc une étroite imbrication de la perspective, du monde, et de
l’interprétation. Le monde n’est pas « quelque chose » qu’une interprétation perspective
permet d’aborder sous un angle déterminé : le monde est une perspective de l’interprétation
pour un centre de force donné. Le monde n’est pas interprété, il est interprétation,
14
Fragments posthumes, Printemps 1888 14 [184] (KSA 13, 370s)..
Fragments posthumes, Printemps 1888 14 [186], KSA 13, 373.
16
Ibid.
15
9
l’interprétationisme perspectiviste conduisant ainsi à un relativisme. Nous sommes donc loin
ici du rôle que la perspective avait chez Leibniz, chez Meier, chez Chladenius dans sa théorie
du « Sehe-Punckt », du point de vue, ou chez Kant : le perspectivisme est, à l’ère
nietzschéenne, dissolution de la vérité, alors que le recours à la perspective était chez ses
prédécesseurs lutte contre le relativisme, la nécessaire conscience du perspectivisme devant
favoriser l’intelligence propre à la mentalité élargie, c'est-à-dire rendre apte au décentrement
et conduire ainsi de la spécificité individuelle à l’universel.
LE TEMPS D’UNE NOUVELLE INTERPRÉTATION
Nous disions que pour Nietzsche, ce sont nos pulsions (Trieb) et nos besoins
(Bedürfnisse) qui interprètent le monde et qui déterminent les perspectives que nous avons
sur lui. C’est là que Nietzsche, le psychologue, se veut en avance sur les autres psychologues :
il sait comprendre comme interprétation en remontant à ce qui les anime :
« Si j’ai quelque avance sur tous les psychologues, c’est que mon regard est mieux aiguisé
pour cette espèce la plus difficile et captieuse de rétro-syllogisme (Rückschlusses), dans
laquelle sont faites le plus grand nombre de fautes – le syllogisme qui remonte de l’œuvre à
l’auteur, de l’acte à l’agent, de l’idéal à celui pour lequel il est nécessaire, de chaque manière
de penser et d’évaluer au besoin qui, par derrière, le commande. » (Nietzsche contra Wagner,
« Wir Antipoden » KSA 6, 426. cf. déjà Le Gai savoir, § 370, « Was ist Romantik ? », KSA 3,
621)
Nietzsche remonte donc d’une perspective sur le monde – qui est son interprétation – vers la
manière dont l’homme se rapporte à lui en poussant jusqu’au au besoin et à la pulsion qui
déterminent sa visée. En cela aussi, Nietzsche a été à bonne école chez Kant, bien que la
différence soit de taille : Kant débusque les besoins de la raison dans son élan fou qui la
pousse à asseoir la compréhension sur l’incompréhensible, Nietzsche remonte aux besoins de
la vie qui interprètent. Ce n’est qu’ensuite que la raison devient pour lui interprétante :
« la compréhension humaine – qui n’est en fin de compte qu’une interprétation suivant nous et
nos besoins – est en rapport avec le rang que l’homme occupe dans l’ordre de tous les
êtres » (Fragments posthumes août-septembre 1885 39 [14 ]KSA 11, 624).
C’est pourquoi l’homme interprète avec sa raison, en utilisant des schèmes :
10
« la pensée rationnelle est interprétation suivant un schème que nous ne pouvons pas rejeter »
(Fragments posthumes été 1886- automne 1887 5 [22] KSA 12, 194).
Etant entendu que nous n’interprétons pas seulement avec nos besoins, mais que ce
sont nos besoins eux-mêmes qui interprètent jusque dans la raison (Fragments posthumes fin
1886- printemps 1887 7 [61] KSA 12, 315). L’œuvre, l’action, l’idéal, la pensée ou les
valeurs en sont les produits et donc les symptômes d’une certaine attitude de l’homme, qu’il
s’exprime en philosophe, en artiste, en religieux etc. Cela signifie que pour comprendre les
idées qui organisent le sens, il faut les rapporter non pas à l’explication de ce qui est, mais
d’abord et avant tout à la façon dont elles permettent d’organiser le monde, c'est-à-dire de le
rendre « apparent ». C’est pourquoi Nietzsche psychologue s’interroge sur le sens de la
connaissance et du savoir, de sa valeur pour la vie, analyse la diversité des formes de volonté
et leur nature, l’attente de sens et ce qui pousse à adopter telle perspective, telle interprétation
plutôt qu’une autre.
Bref : ce qui est ici interprété dans les interprétations, c’est de la capacité de donner un
sens. Une telle philosophie de l’interprétation qui revendique la réflexion critique sur les
perspectives interprétatives doit se comprendre comme émancipation de la prétention
dogmatique à la connaissance du monde au bénéfice de l’interprétation autonome du monde.
On peut ainsi analyser ce que c’est que projeter inévitablement une perspective sur le monde,
adopter un point de vue qui permet la mise en forme du monde et pouvoir en changer, passer
par exemple, comme dans la troisième antinomie kantienne, de celui de la « liberté » où la
morale est possible à celui du « déterminisme naturel » ou sont possibles science et technique
et inversement. Nietzsche avait relevé ce qu’il devait sur ce point à Kant, quelles étaient les
vertus du dualisme kantien dans le cadre d’un « élargissement » de la pensée, à condition
qu’on ne « châtre » pas l’intellect :
« Il ne nous faut finalement pas manquer de gratitude, nous autres chercheurs de la
connaissance (Erkennende), à l’égard de tels renversements absolus des perspectives et
évaluations habituelles […] : voir ainsi une fois autrement, vouloir-voir-autrement n’est pas
une moindre discipline (keine kleine Zucht) et préparation de l’intellect à sa future
"objectivité", - cette dernière comprise non pas comme « une manière de voir désintéressée »
(ce qui est un inconcevable non-sens), mais comme ce qui permet de tenir en son pouvoir son
pour et son contre et de les combiner de différentes manières : de sorte que l’on soit capable de
faire servir à la connaissance la diversité même des perspectives et des interprétations d’ordre
affectif. » (La Généalogie de la morale, « troisième dissertation », § 12 KSA 5, 364).
« Notre objectivité » n’est pas simplement « pensée élargie » au sens de Kant (« penser en se
mettant à la place de chaque autre ») elle est sentiment, affects élargis. Science, religion,
11
morale et métaphysique sont ainsi des interprétations dans lesquelles l’homme s’intègre pour
supporter la vie 17 . C’est pourquoi Nietzsche est « si sage » : il a cette « Psychologie des Umdie-Ecke-sehns », la psychologie qui permet de voir au-delà de son angle, et du coup l’art de
renverser les perspectives : « Ich habe Hand dafür, die Perspektiven umzustellen »(Ecce homo
« Pourquoi je suis si sage » § 1, KSA 6, 266) qui rendra possible la transvaluation des valeurs.
LE RENVERSEMENT DES PERSPECTIVES
Voyons alors comment s’opère le renversement de perspectives. L’interprétation et la
perspective qu’elle affirme sont utilisées par la vie conformément à ce qui renforce la vie.
Cela est vrai de l’animal comme de l’homme, qui met sa raison au service de sa volonté. C’est
ainsi que Nietzsche met en relation connaissance, savoir et volonté :
« la mesure de la volonté de savoir dépend de la mesure de l’accroissement de la volonté de
puissance de l’espèce ; une espèce saisit la réalité pour en devenir maître, pour la prendre à
son service » (Fragments posthumes, printemps 1888 14 [122], KSA 13, 302).
C’est suivant ce mouvement que l’homme moderne a prescrit ses lois à la nature et ne s’est
pas, comme dit Kant, laissé conduire en laisse par elle (voir Humain, trop humain, I § 19,
KSA 2, 41). Pour ce faire, l’homme moderne a dû comprendre « le monde comme
représentation ». Cela signifie pour Nietzsche non seulement que les lois de la nature sont
« de l’interprétation, pas du texte », mais encore que ces lois « n’ont aucun contenu réel, ne
correspondent à aucun texte » (Par-delà bien et mal § 22, KSA 5, 37).
Or la nature pourrait aussi bien être interprétée autrement, par exemple comme
« volonté de puissance ». Voilà le renversement des perspectives. Cette dernière interprétation
est même, dit Nietzsche, « sa » représentation :
« Ma représentation est que chaque corps spécifique tend à devenir maître de l’espace entier et
à étendre sa force (- sa volonté de puissance :) et à repousser tout ce qui fait obstacle à son
extension. Mais il se heurte sans cesse à d’autres efforts d’autres corps, et finit par s’arranger
(« s’unir ») avec ceux qui lui sont suffisamment apparentés : - ainsi ils conspirent [le terme est
leibnizien] ensemble en puissance. Et le processus continue …» (Fragments posthumes,
printemps 1888 14 [186], KSA 13, 373 sq.).
17
Humain, trop humain I, § 109, KSA 2, 108 : “sorrow is knowledge”.
12
Ce qui permet d’interpréter l’interprétation antérieure : par les lois de la nature, nous
avons la perspective d’une nature dominée, quelque chose qui est calculable, « prévisible », et
qui rend possible la disponibilité technique. Une telle interprétation rend possible un
comportement à l’égard de la nature et montre clairement que « la connaissance œuvre
comme un instrument de la puissance » (Fragments posthumes, printemps 1888 14 [122],
KSA 13, 302). Je n’entre pas ici dans le détail de l’interprétation de la science moderne, qui
serait à développer facilement, notamment dans la réflexion sur les catégories qui y sont à
l’œuvre en rapport avec la nature de la volonté qui l’anime (voir notamment Fragments
posthumes, automne 1885- automne 1886 2 [147] sq., KSA 12, 139 sq.). Il faudrait aussi
analyser les liens de la science avec la morale, avec l’interprétation morale du monde (le
mieux est sans doute sur ce point de commencer par une lecture détaillée de la troisième
dissertation de la Généalogie de la morale, « Que signifient les idéaux ascétiques ? »,
notamment les §§ 24 sq.)
LE NIHILISME ET L’INTERPRÉTATION
Toujours est-il que les remarques sur la science moderne dans le cadre des idéaux
ascétiques nous conduisent à la question du nihilisme dans son rapport à l’interprétation. Nous
avons vu au début, à propos du positivisme de la science moderne, la non affirmation d’une
interprétation, la soumission aux vérités de fait. Celle-ci est nihilisme (voir Généalogie de la
morale « troisième dissertation », § 26 KSA 5, 405 sq.) puisqu’elle ne répond pas à la
question « pourquoi ? » (Wozu ?) [Généalogie de la morale, « Idéaux ascétiques », § 26 KSA
5, 405]. C’est ainsi, comme on sait , que le § 344 du Gai savoir montre que la science est
nourrie de croyance en la vérité, alors que, comme il le dit dans la Généalogie de la morale en
revenant sur cet aphorisme du Gai savoir, cette volonté de vérité a « besoin d’une
justification » et « d’une critique » (Généalogie de la morale ; § 24). Dans la soumission aux
vérités de fait, le positivisme n’a pas la force d’affirmer sa perspective, les hommes de la
science moderne ayant oublié « la force qui pose des perspectives » (Fragments posthumes,
printemps 1888 14 [186], KSA 13, 373)..
C’est pourquoi Nietzsche passe, avec l’esprit libre, de l’interprétation psychologique à
l’interprétation créatrice qui dit ce dont l’homme a besoin. Je ne retracerai pas la généalogie
du nihilisme, mais essaierai simplement de montrer quelle est sa portée pour la question de
l’interprétation (pour la généalogie, nous renvoyons au cinquième livre du Gai savoir et aux
fragments de la fin 1886 et 1887). On sait ce que signifie « nihilisme » : « il manque le but »,
13
« il manque la réponse à la question pourquoi ? » « les valeurs suprêmes se dévaluent ».
(Fragments posthumes automne 1887 9 [35]). Et le nihiliste, c’est d’abord celui qui n’a plus la
force d’interpréter, c’est-à-dire de mettre du sens dans le monde à défaut d’y mettre de la
volonté : « Nihilisme : […] il manque les nouvelles forces interprétantes » (été 1886-automne
1887 5 [70] KSA 12, 210). Le « déclin de la croyance au Dieu chrétien » et l’ « athéisme
scientifique » signifient que valeurs, normes et fins hypostasiées ont perdu leur droit à diriger
la vie. De ce fait le nihilisme est perte de sens, la Sinnlosigkeit qui frappe le réel entier. C’est
la question qui se pose dès 1886, dans le Gai savoir, dans le célèbre § 357
Ce nihilisme comme perte de la force d’interpréter est un nihilisme faible, cet état
psychologique où celui qui cherche perd courage, ne voit pas la finalité du devenir, perd la
croyance en sa valeur par immersion dans une totalité supérieure qui la garantirait et perd
aussi celle en un monde « vrai », « métaphysique » dans la mesure où il s’aperçoit qu’un tel
« en-soi » métaphysique repose sur des besoins « psychologiques ». ( Fragments posthumes
Automne 1887-printemps 1888 11 [99] « Critique du nihilisme » KSA 13, 46 sq.). On prend
conscience que le monde qui est ne doit pas être et que celui qui doit être n’est pas. Il faut
donc transformer le monde, c'est-à-dire le réinterpréter.
Il faut eine neue Auslegung alles Geschehens. Mais pour cela, il faut passer d’un nihilisme
faible à un nihilisme fort. Le nihilisme symptôme « de croissante faiblesse » n’a plus la force
d’interpréter, ne croit plus en un sens, alors que celui qui est « symptôme de force croissante »
crée et veut sans plus avoir « besoin de ces interprétations d’ensemble (Gesamtausdeuteung)
ni de ces insertions d’un sens (Sinn-Einlegung)» (Fragments posthumes, automne 1887 9 [60]
KSA 12, 367).
C’est là que la pensée sera véritablement libérée pour une interprétation radicale.
Pour cela il faut un esprit vraiment libre. Ce qui est une façon de reprendre le renversement
des perspectives en montrant qu’il présuppose d’avoir la force de rejeter et créer des
interprétations, force que Nietzsche appelle le « dionysiaque » (KSA 6, 425). Là se manifeste
l’esprit libre, pour lequel la liberté n’est pas de choisir son interprétation du monde, mais de
toujours les dépasser dans un processus créateur, d’être libre pour de nouvelles créations.
L’ « esprit libre » est en effet celui qui a pour devise de « ne pas s’attacher» (nicht hängen
bleiben) (Par delà bien et mal, II, § 41, KSA 5, 59), ni à une personne, ni à une patrie, ni à
une compassion (Mitleiden), ni à une science, ni même, et c’est sans doute ici le point le plus
remarquable, « à son propre détachement, à cette volupté du lointain qui est celle de l’oiseau
volant toujours plus haut pour voir l’espace s’élargir sous ses ailes » (KSA 5, 59). Ce qui
signifie qu’il garde à l’esprit le pourquoi de la libération de l’esprit, qui est l’interprétation. La
14
plus forte preuve d’indépendance est de « se garder » (« sich zu bewahren »), de « se
conserver » en trouvant à chaque instant « sa » vérité (das Wahre), qui consiste à choisir à
chaque fois une perspective interprétative tout en gardant une distance sceptique pour ne pas
retomber dans la simple croyance :
« Les grands esprits sont des sceptiques […] Un esprit qui veut quelque chose de grand, et qui
en veut aussi les moyens, est nécessairement un sceptique. Pour être fort, il faut être libre de
toute conviction, savoir regarder librement […] Il importe de se prouver à soi-même qu’on est
destiné à l’indépendance et au commandement, et cela au bon moment » (L’Antéchrist, § 54
KSA 6, 236)
La faiblesse de la volonté consiste à s’attacher à des interprétations habituelles, aux croyances
(voir Le Gai savoir § 347 « Les croyants et leur besoin de croyance », KSA 3, 582). A
l’inverse l’esprit libre, ce philosophe de l’avenir, est expérimentateur, ou tentateur
(Versucher) (Par-delà bien et mal, II, § 42 KSA 5, 59) : il essaie des hypothèses
interprétatives. Un tel philosophe de l’avenir ne dit donc pas des vérités pour tout le monde.
Avec cette interprétation radicale on se trouve, pour reprendre la métaphore
nietzschéenne, en « pleine mer ». D’où la fascination pour Christophe Colomb, le Gênois,
auquel Nietzsche s’assimile, s’appelant lui-même le « nouveau Colomb ». Car les Gênois « au
lointain ne reconnaissaient pas de limites et, dans leur soif du nouveau, posaient un nouveau
monde à côté de l’ancien 18 ». Voilà ce que Nietzsche appelle « ma témérité gênoise 19 » :
« Vers des mers nouvelles 20 .
Là-bas – c’est là-bas que je veux aller ; et désormais
C’est à moi que je me fie, et à ma propre prise.
La mer s’offre ouverte, dans le bleu
S’élance mon navire gênois 21 . »
Les mers nouvelles sont celles où l’on se retrouve en « pleine mer », « notre » mer
« ouverte », à l’horizon dégagé parce qu’il n’y a à proprement parler plus rien à l’horizon22 .
Rien n’apparaît à quoi s’attacher ; aucun côté ne permet de trouver prise. L’horizon devient
infini, comme pendant d’un point de vue qui n’est nulle part. La mer est ainsi sans orient
18
Le Gai savoir, § 291 « Genua » (KSA 3, 532).
Fragments posthumes, automne 1881 14 [5], KSA 9, 624.
20
C’est Columbus novus que s’intitulait initialement ce poème écrit l’été 1882 et régulièrement repris
(Fragments posthumes, juillet-août 1882 1 [101], KSA 10, 34).
21
Le Gai Savoir, « Chansons du Prince Hors-la-loi » (KSA 3, 649), rajoutés en 1887 au Gai savoir.
19
15
aucun, sans direction autre que celle que lui assigne la volonté. Mer sans aucune terre, elle n’a
pas la solidité des repères qui constituent un monde, elle n’est à proprement parler pas même
« mer », mais « les eaux », comme dans le récit de la Genèse avant la création de la « terre »
et de la « mer 23 ». C’est à cette condition que cette mer peut aussi devenir « nôtre » : l’on se
fie à soi et à notre propre saisie pour inventer l’orientation, pour avoir sur une mer infinie,
sans point fixe, la force synthétique d’une perspective. Il s’agit en somme d’inventer le sens,
de le créer à partir d’un foyer de volonté (« je veux aller »), d’un Kraftzentrum.
L’ÉTERNEL RETOUR, CONDITION D’UNE NOUVELLE INTERPRÉTATION
Mais il n’est pas facile d’atteindre cette interprétation dionysiaque. C’est en ce sens que,
pour conclure dans le cadre de la question de l’interprétation, je veux rapidement signaler la
pensée de l’éternel retour comme condition de possibilité de cette autre interprétation à
proprement parler post-nihiliste. Rappelons le point de départ : il faut dépasser la constitution
nihiliste de l’homme moderne, sa fatigue, son vide, sa résignation, pour s’élever vers la
création d’interprétations. L’esprit y parvient en s’exposant au néant, au nihil, de la façon la
plus radicale. Sa forme la plus terrible, est-il dit dans les fragments sur le nihilisme européen
(Fragments posthumes, été 1886 – automne 1887 5 [71] KSA 12, 213), est : « das Nichts
(das Sinnlose) ewig [le néant (l’absence de sens) éternel]». Or c’est là le résultat de l’éternel
retour que Nietzsche, dans la perspective de l’interprétation qui est la nôtre, qui n’est pas la
seule concernant l’éternel retour, introduit comme une hypothèse et un jeu de l'imagination
qui s'exprime sous la forme d'une question : « Et si tout ce qui est a déjà été » ? Prenons
l’aphorisme 341 du Gai savoir, intitulé « Le poids le plus lourd » :
« Que dirais-tu si un jour, si une nuit un démon se glissait jusque dans ta solitude et te disait
[…] L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau – et toi avec, ô grain de
poussière de la poussière ! »
C’est une hypothèse interprétative, une expérimentation. La question est : « te jetteraistu sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon », ou te ressaisirais-tu pour créer du
sens ? Pour l’esprit libre qui ne se résigne pas à l’absence de sens, la pensée de l’éternel retour
est « la plus divine », précisément parce qu’elle présente un monde absurde et lui interdit de
22
C’est la conclusion du célèbre § 343 du Gai savoir (KSA 3, 574), dans une métaphore qui revient
souvent.
23
Genèse, 1, 6-10.
16
se bercer d’un monde vrai. L’éternel retour est une interprétation qui assume l’absence de
sens et évidemment de toute téléologie, et c’est en cela qu’elle est pour celui qui l’adopte
condition de possibilité de l’interprétation créatrice. Car en anéantissant de manière radicale
tout espoir de sens dans ce qui est, elle indique à l’homme, qui a besoin d’un sens, qu’il lui
appartient de le créer. Dans cette nouvelle interprétation s’ancre une transvaluation non pas
« des » valeurs, mais de « toutes les valeurs » (aller Werte), l’homme affirmant ainsi sa
puissance qui crée dans l’unité du sens et de la volonté dans l’instant. C’est pourquoi il faut
choisir « le bon moment ».
Christian Berner
Université de Lille 3
UMR 8163 « Savoirs, textes, langage »