Alain Resnais, cinéaste artisan

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Alain Resnais, cinéaste artisan
Analyse
Alain Resnais, cinéaste artisan
Alain Resnais s’est éteint le 1er mars 2014 peu de temps après avoir reçu le prix Albert Bauer à la
Berlinale, pour son dernier film Aimer, boire et chanter. Ce prix récompense "un film qui ouvre de
nouvelles perspectives". Alain Resnais se définissait lui-même comme un "bricoleur du cinéma". Durant
toute sa carrière, il n’a eu de cesse de se renouveler, de faire de chaque film un film différent, inattendu.
De Nuit et brouillard à Aimer, boire et chanter, le cinéma d’Alain Resnais plus cérébral, d’une extrême
gravité au début, devient de plus en plus lumineux, léger avec les années.
Alain Resnais est né le 3 juin 1922 à
Vannes, dans le Morbihan. Il se
passionne très tôt pour toutes les
formes d’art, la photographie, la
musique, la littérature, le surréalisme, la
bande dessinée. Il découvre le cinéma
très jeune et réalise à 13 ans son
premier essai Fantômas en 8 mm, avec
des garçons et des filles de Vannes
pour interprètes. Il a tôt le goût de
raconter des histoires et réalise son
propre apprentissage de l’écriture du
film et de la mise en scène.
Également passionné de théâtre, il veut
devenir acteur et s'inscrit en 1941 au
Cours Simon mais intègre, en 1943, la
première promotion de l'IDHEC (future
Fémis), en section montage. Préférant
le travail sur le matériau film, en relation avec les avancées techniques du cinéma, il commence sa
carrière comme collaborateur de films signés par d’autres. Il est l’opérateur ou le monteur de plusieurs
courts métrages comme Le sommeil d’Albertine de Jean Leduc, des spots publicitaires de Rémo Forlani,
Aux frontières de l’homme de Nicole Védrès, La Pointe courte d’Agnès Varda.
Les courts métrages documentaires
Célèbre pour ses films de fiction, Alain Resnais a réalisé au début de sa carrière un ensemble de courts
métrages remarquables. Sa rencontre avec Chris Marker a marqué les débuts de son parcours
artistique et intellectuel. Il renouvelle le genre documentaire par une écriture cinématographique très
stylisée, très sobre, qui repose principalement sur le montage. Ses premiers films sont des oeuvres à
part entière qui résonnent entre eux et avec l’ensemble de ses films de fiction.
En 1947, ses premiers courts métrages, réalisés en 16 mm, en noir et blanc, portent sur des artistes
comme Hans Hartung, Max Ernst ou Henri Goetz et proposent un regard sur l’art contemporain, de la
peinture abstraite au surréalisme.
Resnais fait officiellement ses débuts de documentariste avec trois films qui ont pour sujet Van Gogh,
Gauguin et Picasso, trois artistes dont il souligne le destin tragique.
L'art et les artistes
Van Gogh, 1948, noir et blanc, 20’. Primé à la Biennale de Venise
"Cette expérience d’ordre dramatique et cinématographique n’a donc rien à voir avec la
critique d’art, encore moins avec la biographie scientifique. Nous avons volontairement
sacrifié l’exactitude historique au bénéfice du mythe de Van Gogh... Si nous avons choisi
le noir et blanc de préférence à la couleur, ce ne fut pas seulement en raison de difficultés
techniques. Nous espérions qu’ainsi apparaîtrait mieux l’architecture tragique de la
peinture de Van Gogh." Alain Resnais, Ciné-Club , n°3, décembre 1948.
Gauguin, 1950, noir et blanc, 12’
Pour ce film, le choix du noir et blanc est dû à des contraintes économiques. Alain Resnais l'avait conçu
en couleurs. Il le jugea trop peu expérimental.
Guernica, 1950, noir et blanc, 12’
Prix du meilleur film d’art au Festival de Punta del Este en 1952
Ce documentaire est réalisé à partir de peintures, dessins et sculptures de Picasso exécutés entre 1902
et 1949 et mis en scène autour du célèbre tableau Guernica. Le montage, la présence de la musique et
le texte de Paul Eluard, déclamé par Maria Casarès lui donnent toute leur force. Il aborde les thèmes de
la guerre, de l’horreur, que l’on retrouvera dans Nuit et Brouillard et dans Hiroshima mon amour.
Sur Van Gogh et Guernica, lire en ligne un chapitre du livre Le court métrage français de 1945 à 1968,
dirigé par Dominique Bluher et François Thomas,
Unité et fragmentation dans Van Gogh et Guernica d’Alain Resnais
de Vincent Amiel
Contemporain de la Nouvelle Vague, il est plus proche d'un groupe "Rive gauche" engagé dont font
partie Agnès Varda et Chris Marker avec qui il co-réalise Les Statues meurent aussi (Prix Jean Vigo 1954).
Les Statues meurent aussi, 1950-1953, noir et blanc, 29’
Sollicité par la revue Présence africaine pour réaliser un film sur l’art africain Alain
Resnais en confie le commentaire à Chris Marker. A partir de la question :
"Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l’Homme alors que l'art grec ou
égyptien se trouve au Louvre ? ". Le film défend l’art africain dans ce qu’il a de
vivant, dénonce l’impérialisme culturel et l’exploitation commerciale de cet art.
Exploration passionnée de l’art nègre et dénonciation virulente des méfaits du colonialisme, le film est
interdit de diffusion jusqu’en 1964 par la censure qui juge son discours trop anticolonialiste.
Le choc Nuit et brouillard
En 1955, Resnais obtient à nouveau le Prix Jean-Vigo, pour Nuit et brouillard, le premier film
documentaire français et l'un des plus marquants sur la déportation. Un voyage au bout de l'horreur où
Resnais évoque les camps de concentration nazis par des images d'archives insoutenables avec, en
contrepoint, un texte froid, digne et fort de Jean Cayrol. Un film sur la mémoire, une réflexion sur la
barbarie humaine.
A visionner sur les postes informatiques de la bibliothèque et à l’Espace Films, niveau 3.
Nuit et brouillard, 1956, noir et blanc, 32’, texte de Jean Cayrol dit par Michel Bouquet
Ce film a été réalisé dix ans après la libération des camps de concentration nazis sur
une commande du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Mêlant archives
en noir et blanc et images en couleurs, Resnais utilise le montage pour suggérer l’
horreur. Le commentaire est confié à Jean Cayrol, rescapé des camps. Le film connaît
aussi la censure : il faudra masquer la photographie d’un policier français dans le
camp de Pithiviers.
"Toute la force du film réside dans le ton adopté par les auteurs : une douceur
terrifiante. On sort de là ravagé, confus et pas très content de soi", a écrit François
Truffaut, alors critique aux Cahiers du cinéma.
Le journal Le Monde
a consacré un article au film Nuit et brouillard.
Culture et politique
Resnais continue de réaliser des courts métrages documentaires. Tous les sujets l’inspirent et il sait
plier tous les sujets à son inspiration. Trois années, trois films, les oeuvres s’enchaînent en 1956, 1957
et 1958 : Toute la mémoire du monde, film sur la Bibliothèque nationale ; Le Mystère de l’atelier quinze
avec André Heinrich ; Le Chant du Styrène, film de commande des laboratoires Péchiney, scénarisé par
l’auteur de Zazie dans le métro, Raymond Queneau.
Toute la mémoire du monde, 1956, noir et blanc, 22’, texte de Remo Forlani
Une découverte de la Bibliothèque nationale, haut lieu de la mémoire.
" Nous avons été sensibles à un certain climat, à une espèce de côté Louis Feuillade qui
règne des caves au grenier de cet admirable bazar de la connaissance " Alain Resnais.
Ce film évoque l’histoire, le fonctionnement et la richesse des collections de la Bibliothèque nationale en
suivant le trajet d’un livre depuis son arrivée au dépôt légal jusqu’à la salle de consultation. L’usage
remarquable du travelling dans les espaces crée une atmosphère à la fois lyrique et obsessionnelle. Le
caractère visionnaire des commentaires donne au film une dimension fantastique qui le démarque du
documentaire classique.
Lire l'article de la revue 1895 sur la genèse du film :
« Toute la mémoire du monde, entre la commande et l’utopie
», Alain Carou, 1895. n°52, 2007
Le Mystère de l’atelier quinze, 1957, noir et blanc, 18’, réalisé en collaboration avec André Heinrich , texte
de Chris Marker et Remo Forlani
Documentaire sur les conditions de travail en usine. " J’en arrivais à une espèce de cauchemar où l’usine
devenait une jungle, une planète ennemie, un théâtre de la cruauté."
Le Chant du styrène , 1959, noir et blanc, 14’, texte de Raymond Queneau, dit par Pierre Dux
Péchiney souhaitait faire réaliser un film d'entreprise destiné à mettre en valeur les techniques
modernes de fabrication du polystyrène et des produits issus de ce matériau. Resnais suit le scénario
imposé mais adapte le film sous une forme plus spectaculaire que didactique. Il fait appel à Raymond
Queneau, qui écrit un texte en alexandrins resté célèbre pour ses effets comiques et son délicieux
pastiche de l’oeuvre lamartinienne (O temps, suspens ton bol !).
Dans le cadre des cours de cinéma organisés par le Forum des images, la sociologue Gwenaële Rot
retrace l'histoire du film Le Chant du styrène et les controverses qu'il a provoquées lors de sa diffusion.
Extraits du film et analyse :durée, 56'.
Cours de cinéma : "Le Chant du styrène" d...
par forumdesimages
En 1967, Resnais participe au film collectif et militant Loin du Vietnam qui réunit autour de Chris Marker,
Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Joris Ivens, Claude Lelouch, William Klein…Ce groupe décide d’
affirmer son soutien au peuple vietnamien en lutte contre les États-Unis pour provoquer une prise de
conscience de l’opinion publique. Chacun réalise une partie comme autant de points de vue.
En solidarité avec le mouvement de Mai 1968, Resnais participe aux Ciné-tracts, films d’ "agitprop"
coordonnés par Chris Marker et diffusés dans les assemblées étudiantes ou les usines en grève.
Si Resnais participe à ces films, c’est plus par souci "de l’état du monde" : les camps de concentration
(Nuit et brouillard), la bombe atomique (Hiroshima mon amour), Mai 68... Il "n’était pas un cinéaste
politique, au sens strict ou banal du terme. Ce qui l’intéressait ou le préoccupait, c’était de prendre en
compte les soubresauts du monde et surtout, d’en capter les vibrations imaginaires" in Blog de Serge
Toubiana .
En 1992, Resnais, entre deux oeuvres de fiction, reviendra au documentaire avec Gershwin (52’), dans
le cadre d’une commande de L’Encyclopédie audiovisuelle, série de portraits réalisés par de grands
cinéastes, illustrant la vie et l'oeuvre de personnalités écrivains, artistes, politiciens, philosophes qui ont
changé le monde. S’appuyant sur la fresque de Guy Pellaert, le film retrace la vie du compositeur
américain George Gershwin qui donna à la comédie musicale ses lettres de noblesse. Les images de
sa vie, les photos, les enregistrements, les témoignages surgissent de la toile comme d’une bande
dessinée.
Le cinéma de fiction
Au tournant des années 1950, Alain Resnais réalise ses trois premiers longs métrages de fiction,
Hiroshima mon amour (1959) qui évoque les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale à travers une
histoire d’amour, L'Année dernière à Marienbad (Lion d'Or à Venise en 1961), puis Muriel (1964) qui
aborde la question de la torture pendant la Guerre d’Algérie.
En 1966, il réalise La Guerre est finie (Prix Louis-Delluc), film très engagé où Yves Montand joue un
militant anti-franquiste.
En dépit de son image de cinéaste intellectuel, Alain Resnais est un passionné de culture populaire. La
bande dessinée, art qu’il considère comme fondamental et qu’il utilise dans ses films ; les affiches (I
want to go home, 1989) ; la science-fiction, avec Je t’aime, je t’aime (1968), sur un scénario de Jacques
Sternberg, film très influencé par le court-métrage de son ami Chris Marker, La Jetée.
Son goût pour le spectacle lui fait revisiter le théâtre de boulevard avec Mélo (1986) ; la musique de
variété lui fait créer son plus grand succès On connaît la chanson en 1997. Il réalise également une
opérette Pas sur la bouche.
Rythmé par les interventions d'Henri Laborit, Mon Oncle d'Amérique (primé à Cannes en 1980) ne suit
pas la construction narrative classique, mais explore les possibilités du montage en incluant de la
fiction, des reportages, des images d’archives.
A partir des années 1980, Resnais s’entoure d’une troupe d’acteurs : Claude Rich, Delphine Seyrig,
Gérard Depardieu, André Dussolier, Pierre Arditi et sa muse Sabine Azéma, dont il sollicite la créativité
et auxquels il donne les premiers et seconds rôles, au point de faire interpréter par P. Arditi et S. Azéma
les onze personnages de Smoking-No Smoking (1993).
Alain Resnais, qui n’est pas scénariste de ses films, s’entoure de grands écrivains comme Marguerite
Duras ou Alain Robbe-Grillet, Jean Cayrol ou Jorge Semprun et récemment des auteurs plus populaires
comme le couple Bacri-Jaoui ou Jean-Michel Ribes (Coeurs, 2006). Avec Les Herbes folles (2009), sa
première adaptation de roman, Alain Resnais reçoit à Cannes un Prix exceptionnel pour l'ensemble de
son oeuvre.
La carrière de l’élégant Alain Resnais s’achève sur une note de légèreté avec Aimer, boire et chanter, une
fantaisie entre théâtre, cinéma et bande dessinée.
Sélection de références
Alain Resnais : arpenteur de l'imaginaire
Benayoun, Robert
Ramsay, 2008, FRANCE
Réédition de l’ouvrage paru en 1980 et revu en 1986. Le critique de
cinéma Robert Benayoun connaissait bien Alain Resnais. Il tente de
retrouver les sources d’inspiration du plus secret des cinéastes dans
son imaginaire et en particulier dans le surréalisme. Riche de
nombreux entretiens avec Resnais et ses principaux collaborateurs,
cet ouvrage comprend également une étude et trois entretiens
consacrés à trois films : La Vie est un roman, L’Amour à mort et Mélo.
A la Bpi, niveau 3, 791.6 RESN 2
Alain Resnais : portrait musical
Fusco, Giovanni ; Delerue, Georges ; Seyrig, Francis ; Henze, Hans Werner ;
Penderecki, Krzysztof ; Sondheim, Stephen ; Rosza, Miklos ; Dzierlatka, Arié ; PhilippeGerard, M. ; Pattison, John ; Fontaine, Bruno ; Yvain, Maurice ; Snow, Mark
Universal Music France S.a, 2008
Hiroshima, mon amour , L'Année dernière à Marienbad : valse de
Marienbad , Muriel , La Guerre est finie : Marianne , Je t'aime, je
t'aime , Stavisky : Stavisky , Providence , Mon oncle d'Amérique , La
Vie est un roman , L'Amour à mort , Smoking, No smoking , On
connaît la chanson : valse et marche médusées , Pas sur la bouche ,
Coeurs , L'Atelier d'Alain Resnais. CD à écouter dans l'Espace
Musique et documents parlés au niveau 3 de la bibliothèque; 783.7
(082)
Alain Resnais
Douin, Jean-Luc
La Martinière, 2013
"Une vie réussie, c’est une idée de jeunesse réalisée à l’âge mûr",
disait Alain Resnais... Ce beau livre allie à une biographie et à une
filmographie de Resnais des entretiens et témoignages. Une
iconographie très riche : photos, affiches, croquis, costumes. Chacun
de ses films est commenté par Resnais, ses producteurs, ses acteurs,
ses collaborateurs.791.6 RESN 2
Alain Resnais
Goudet, Stéphane
Gallimard, 2002
La revue de cinéma Positif publie l'essentiel des articles consacrés à
Resnais et les meilleurs des entretiens portant sur ses œuvres,
réalisés avec lui-même et avec ses collaborateurs.
A la Bpi, niveau 3, 791.6 RESN 2
L'art d'Alain Resnais
Fleischer, Alain
Ed. du Centre Pompidou, 1999, FRANCE
Le cinéaste Alain Fleischer, auteur de nombreux films sur l’art et les
artistes, analyse et décrypte l’art d’Alain Resnais à travers ses
premiers essais réalisés en 1947 sur les peintres Henri Goetz,
Christine Boumeester, Hartung, Van Gogh et Gauguin ainsi qu’à
travers 4 longs métrages parmi les plus célèbres Hiroshima mon
amour, L’Année dernière à Marienbad, Muriel et Providence. Ce livre
met en lumière un pan méconnu de la filmographie de Resnais pour
qui l’art est au coeur de son travail.A la Bpi, niveau 3, 791.6 RESN 2
Alain Resnais, cinéma, cinémas
L'un des réalisateurs français les plus marquants de la seconde moitié
du XXème siècle s'est éteint le 1er mars 2014 à Paris, à 91 ans, entouré
de sa famille. "Nuit et brouillard", "Hiroshima mon amour", "Mon oncle
d'Amérique", "Mélo", "Smoking / No smoking", "On connaît la chanson"...
France Culture consacre un dossier à Alain Resnais.
La Nuit Spéciale : hommage à
Alain Resnais - Entretiens avec
Michel Ciment - Création
Radiophonique - France Culture
Les Nuits de France Culture rendent
hommage à Alain Resnais, disparu, en
proposant une Nuit spéciale composée
d'entretiens accordés à Michel Ciment
dans le cadre de l'émission Projection
privée.
A (ré)-écouter
Publié
le
24/04
/2014
CINÉMA
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:
réalisateur
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