il est moins tard que tu ne penses

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il est moins tard que tu ne penses
AVANT-PROPOS
À l’annonce de ma deuxième récidive, j’ai posé un
genou à terre. Puis deux. Je m’apprêtais à reprendre le cours
d’une vie laissée en suspens depuis deux longues années,
j’exhalais tout juste les premiers soupirs de soulagement
après une apnée immense et éprouvante. Le cancer me rattrapait en plein vol alors que ma chirurgienne venait à peine de
reposer ses longs doigts de fée. Il fallait démailler entièrement son bel ouvrage, replonger dans le maelström des
traitements lourds, faire table rase des derniers trophées.
J’aurais voulu fermer les yeux et m’allonger. Comme
Sisyphe condamnée à reprendre ses crampons pour avoir osé
défier Thanatos, je n’avais qu’une envie : tourner le dos à ce
combat déloyal qui requérait des ressources que je pensais
avoir totalement épuisées.
Mais je ne suis qu’un être humain, présomptueuse
petite bestiole habitée par un instinct de survie si puissant
qu’elle ne sait généralement pas résister bien longtemps à
l’envie de relever le défi des lois darwiniennes.
J’ai donc remonté les manches, franchi les étapes,
les unes après les autres, en essayant de ne jamais relever la
tête trop haut pour ne pas voir trop loin, pour ne pas me
noyer dans l’immensité du temps de galère qu’il me restait
à parcourir.
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IL EST MOINS TARD QUE TU NE PENSES
Sachant que le silence n’est pas toujours synonyme
d’indifférence, que l’ombre de la Grande Camarde en
tétanise plus d’un, j’ai tenu à jour le petit journal de mes
tribulations crabesques, que j’envoyais régulièrement à mes
proches et moins proches désireux d’avoir des nouvelles,
une sorte de « tout ce que vous voulez savoir sur mon
crabounet sans jamais oser me le demander ».
Ce faisant, je déposais mes valises, parfois trop lourdes, à mesure que j’avançais, revisitant mes mésaventures
de valétudinaire chronique avec dérision, sans cependant
édulcorer le fond de fange qui m’entourait. Je m’épargnais
du même coup les délicats « comment ça va ? » conventionnels qui n’appellent de tous leurs voeux que les piètres
« ça va ! ça va ! » des grands tartufes.
Puis, j’ai décidé de mettre à profit ce nouveau boulevard de farniente pour réaliser des choses que je repoussais
éternellement alors qu’elles me tenaient à coeur : j’ai entamé
la rédaction du petit manuel de survie qui m’a tant fait défaut
lors de mon baptême d’apprentie cancéreuse dix ans plus
tôt. Je me suis investie sur le site des Impatientes.com pour
donner à d’autres ce qui m’avait été autrefois distribué avec
tant de générosité. Au lieu de courir après, j’ai pris le temps :
le temps des jolies choses, des belles rencontres, des ménages de printemps qu’occasionnent immanquablement les
virages turbulents de nos minuscules existences. J’ai « cultivé
mon jardin ».
Nan ! nan ! nan ! Je ne suis pas plus parvenue à
atteindre le Nirvana qu’à prendre une pension complète à
« l’École du Portique » ! J’ai quarante balais, et même si
j’espère fortement me tromper, mon petit doigt me dit que
l’animal a comme un p’tit béguin pour ma pomme et qu’il
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AVANT-PROPOS
risque fort de me poursuivre encore de ses assiduités. Mais
cette intuition, au lieu de me plomber les ailes, me les a paradoxalement dépliées. J’ai toujours mal, j’ai toujours peur, mais
j’ai fait place nette de toutes ces sempiternelles concessions
qui ne font avancer personne, ni moi, ni mon entourage.
Je compte bien tenir la dragée haute le plus longtemps
possible à cette satanée maladie, au moins pour que mes
enfants soient de vieux orphelins et qu’ils bénéficient de ma
protection maternelle durant leurs années les plus tendres.
Mais mes revendications syndicales ont changé leur
fusil d’épaule : je ne cours plus après l’âge canonique de mes
ancêtres. Seulement après l’harmonie qui leur a tant fait
défaut. La cotisation annuelle est sensiblement plus élevée,
il faut bien l’avouer, mais j’ai déjà touché quelques royalties
de ce réglage de pendule : malgré mes coutures, mes bobos,
mes trouilles dantesques, mes foutus doutes, je ne voudrais
pour rien au monde retrouver la Hélène « d’avant ». Et je n’ai
jamais connu luxe plus précieux que celui d’avancer sans
regrets.
Oui, le cancer, toutes ses maladies-sœurs, chroniques, mutilantes, invalidantes, nous éprouvent rudement,
nous, nos proches. Mais elles apportent aussi leur lot de
présents. Et j’espère avoir la sagesse (et le bon goût !) de
cheminer encore longtemps avec la conscience des dons
reçus autant qu’avec ma fragilité de mortelle, soudain si
puissamment revenue sur le devant de la scène...
Je souhaite du fond du coeur que ces quelques pages
puissent aider moralement, physiquement, mes petites et
grandes sœurs de pas d’chance, qu’elles fassent fleurir
sourires et lucidité, et qu’au passage, elles les délestent de
tous ces mots, de toutes ces pensées, de tous ces points
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IL EST MOINS TARD QUE TU NE PENSES
d’interrogations qui s’amoncellent dangereusement si on ne
prend pas soin de les larguer aux quatre vents....
¡ Ojalá !
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