L`adolescent

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L`adolescent
« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. »
L’adolescent
Bon sang qu’on est entier quand on a dix-huit ans. L’âge de l’égoïsme et de
l’égocentrisme. On s’occupe de soi, on soigne son image, on cherche à conquérir, à
se faire admirer à grands renforts d’œillades et de sourires charmeurs, on s’entoure
d’une cour pour trouver un public apte à nous renvoyer notre moi magnifié. On
affirme, on critique, on juge et on condamne, persuadé de savoir et d’avoir des
idées, on butine, on picore, on joue, on papillonne, sans que quoi que ce soit ne
prenne d’importance, sans jamais s’arrêter pour un peu réfléchir à ce qu’est
l’essentiel, ce qu’est le superflu, tant il faut satisfaire à toutes les requêtes, tant on
est débordé, tant on est demandé, tant on est attaché au plaisir immédiat.
C’est l’âge des copains, des potes, des copines, qu’on voit juste le temps
d’exciter davantage, avant de gambader de plaines en collines pour faire de
l’escalade, du skate, du VTT, de rejoindre la mer pour partir en bateau, d’exhiber
son bronzage, de s’ébattre dans l’eau, de repasser chez soi pour jouer les enfants
sages, de se donner un genre pour parfaire son plumage avant de repartir pour aller
s’éclater ou pour fanfaronner au milieu du troupeau.
Et c’est l’âge des « trop », des « super », des « ça l’ fait », des « lol », des
« mdr », de tous les « smileys », des « pas s’ prendre la tête » et des « ça déchire
grave », des « rebeu » des « renoi », des « cool » et des « sympa », des « keums » et
des « meufs », des « keufs » et des « teufs », des « tarpés », des « chirdés », des
« bouffons », des « bâtards », l’âge de l’insouciance, de la frivolité, du souci de la
mode, du besoin de briller, de « faire comme les autres » pour ne rien assumer, l’âge
qui nous fait croire à notre identité tant on est aveuglé par le jeu du « paraître », et
tant on s’ imagine que ça suffit pour être.
Ainsi chaque moment n’est que futilité qu’on oublie aussitôt dès la porte
fermée, pour s’envoler léger, sans la moindre pensée, sans la moindre émotion pour
ceux qu’on a quittés, pour en rejoindre d’autres, aussi peu importants, qui seront à
leur tour bien vite remplacés. Car « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »,
on a bien trop à faire pour s ’occuper des gens, pour s’attacher à eux et leur donner
du temps alors que notre vie, effrénée, « surbookée », s’envole et nous échappe
dans tout ce temps gâché.
« Je prendrais rendez-vous » me dit un jour mon père qui aurait tant aimé
qu’on se retrouve à deux, à qui je répondis par un emploi du temps face auquel il
comprit qu’il n’avait plus sa place. Et c’est moi bien plus tard, quand il eut disparu,
qui me mis à pleurer de rage et de dépit en découvrant l’ « ado » entier et imbécile
que j’avais incarné quand j’avais dix-huit ans.

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