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Nos amis les
Contacts
pharmaciens
Une nouvelle fonction des pharmaciens ?
Sarah Bernhardt, la passion des planches
Interview : Luc Delaunois
Bulletin bimestriel de l’association
des médecins Alumni de
l’Université catholique de Louvain
Ne paraît pas en juillet-août
P901109
Bureau de dépôt Charleroi X
82
novembre - décembre 2013
sommaire
Une nouvelle fonction des
pharmaciens ?
Contacts
Interview de Mme Valérie Lacour
N° 82 novembre - décembre 2013
2
Une nouvelle fonction des
pharmaciens ?
Interview de Valérie Lacour
9
L’assurance qualité des médicaments hier et aujourd’hui
Franz Philippart
13
Handicapés célèbres :
Sarah Bernhardt (18441923) : La passion des
planches
René Krémer
16
Les interviews de l’AMA-UCL :
Luc Delaunois
21
In memoriam : Dr Claire Vellut
22
Quelques nouvelles du prix
Jean Sonnet 2011
Bernadette Michel et Patrick
Loodts
23
Souvenirs et anecdotes :
Naïveté enfantine (2)
René Krémer : Cette loi organisant les « Entretiens de nouvelle médication » ou « ENM
» est encore mal connue, au moins si l’on
se contente des informations données par
les médias. Vous êtes très bien placée pour
fournir à nos amis médecins des précisions
et votre opinion. Pouvez-vous nous parler
d’abord de votre formation et de votre carrière ?
Valérie Lacour : J’ai obtenu le diplôme de
pharmacien à l’UCL en 1994 ; mon parcours
fut ensuite assez varié.
Après avoir travaillé pendant 10 ans comme
pharmacienne adjointe dans plusieurs officines ouvertes au public, je me suis investie
dans la formation continue des pharmaciens, au sein de la Société Scientifique des Pharmaciens Francophones (SSPF). Cette
formation n’est actuellement pas obligatoire pour les pharmaciens travaillant dans les
officines ouvertes au public et est en outre payante pour les participants : un groupe de
travail regroupant tous les intervenants concernés planche sur la mise en forme d’un
projet de formation continue obligatoire. Pourtant, depuis plusieurs années, de nombreux pharmaciens et étudiants assistent à ces formations en soirées et/ou en journée
afin de mettre à jour leurs connaissances.
Grâce à cette collaboration avec la SSPF, j’ai eu l’occasion jusqu’ici de donner des conférences, d’animer des concertations médico-pharmaceutiques, de rédiger des articles
ou des questionnaires d’évaluation des acquis. Pendant cette période, j’ai continué à
garder un pied dans la pratique de terrain en travaillant quelques jours par semaine
dans une officine.
Depuis trois ans, tout en maintenant ces deux aspects (travail en officine et formation
continue), je donne aussi des cours de suivi pharmaceutique aux étudiants en Master
2 à l’école de pharmacie de l’UCL et y suis également responsable de l’ensemble des
stages (8 mois en tout par étudiant tout au long de son cursus à l’UCL).
La gestion des stages englobe l’agréation des maitres de stage, la communication avec
ceux-ci, le suivi administratif des différentes périodes et documents liés aux stages,
mais aussi l’accompagnement des étudiants dans leur choix du type ou lieu de stage
ou, plus tard, lorsqu’apparait éventuellement une difficulté, un conflit. C’est à partir de
la demande d’un étudiant ou d’un pharmacien qu’est lancée la procédure d’agréation
Comité de rédaction :
Martin Buysschaert, René Krémer, Dominique
Lamy, Dominique Pestiaux, Christine Reynaert et
Jean-Louis Scholtes
Editeur responsable :
René Krémer
Rue W. Ernst 11/17 - 6000 Charleroi
Coordination de l’édition :
Coralie Gennuso
2
Adresse de contact :
AMA-UCL
Tour Vésale, niveau 0
Avenue E. Mounier 52, Bte B1.52.15
1200 Bruxelles
Tél. 02/764 52 71 - Fax 02/764 52 78
secretariat-ama[email protected]
http://sites-final.uclouvain.be/ama-ucl/
Les articles signés n’engagent que leurs
auteurs.
AMA CONTACTS - décembre 2013
Nous appliquons la nouvelle orthographe, grâce au
logiciel Recto-Verso développé par les linguistes
informaticiens du Centre de traitement automatique
du langage de l’UCL (CENTAL).
Graphisme :
A.M. Couvreur
Couverture :
Luc Delaunois au cours d’une bronchoscopie
d’un maitre de stage, sur base de plusieurs critères de
qualité de l’encadrement proposé à l’étudiant. Nous
avons actuellement environ 500 maitres de stage
agréés actifs.
R.K. : Votre poste est très important car la plupart des
professeurs de pharmacie n’ont pas de contact direct
avec la pratique en officine.
V.L. : C’est vrai. Ce qui est riche vient le plus souvent
de la complémentarité et de la diversité. Ainsi, faire
entrer le milieu professionnel dans nos universités
contribue certainement à atteindre un équilibre entre
recherche, enseignement et pratique professionnelle,
à donner du sens à l’intégration des apprentissages,
à s’approcher des attentes et exigences du terrain,
dans un esprit d’ouverture à la Société cher à la vocation d’une formation universitaire. Au sein de l’école
de pharmacie de l’UCL, plusieurs pharmaciens de terrain sont impliqués ou consultés pour l’animation de
certains séminaires, ou par exemple pour l’examen
de connaissances générales en fin de cursus. Les étudiants sont demandeurs de cette diversité dans les
intervenants, surtout en fin de formation, moment
où il leur faut se préparer à transférer leurs acquis
universitaires vers la pratique professionnelle.
R.K. : Venons-en à cette nouvelle loi.
V.L. : C’est une procédure qui pourra être mise en
place dès le mois d’octobre. Le but est d’apporter une
structure à quelque chose qui existait déjà : les pharmaciens donnaient déjà des conseils personnalisés
aux patients, puisque leur rôle essentiel consiste à
veiller à une utilisation optimale des médicaments
par chaque patient.
R.K. : Ce que l’on appelait « la médecine de comptoir»,
un terme assez méprisant.
V.L. : Un terme surtout mal choisi car, non seulement,
le pharmacien ne fait pas de médecine mais, il est surtout bien plus qu’un « comptoir »… Dans ce nouveau
projet d’ENM, il s’agit surtout de structurer, organiser
et rémunérer le temps que passera le pharmacien en
accompagnant un patient asthmatique dans la prise
de ses médicaments corticoïdes inhalés. C’est un cap
important dans l’évolution du rôle du pharmacien, un
fameux défi à relever par tous. Les associations professionnelles s’efforcent depuis plusieurs années de
faire évoluer la rémunération du pharmacien et de la
dégager de la vente pure et simple des médicaments.
De plus, le fait de rémunérer le pharmacien pour ces
entretiens ne lèsera personne car le budget qui y est
consacré fait partie de l’enveloppe attribuée jusqu’ici
pour les premières délivrances : il s’agit d’une redistribution d’un même budget, sur fonds propres si on
peut dire et absolument pas d’un nouveau montant
libéré…
L’ensemble de cette démarche correspond mieux à
l’évolution du rôle du pharmacien depuis plus de 10
ans : devenir un conseiller plutôt qu’un simple préparateur ou dispensateur.
R.K. : Ce sont des avantages pour les médecins : notamment être informé des médicaments incompatibles, des doubles emplois…Surtout depuis l’invasion des génériques. Ce qu’il faudrait c’est que le
pharmacien ait accès à l’ensemble des médicaments
d’un patient.
V.L. : Là aussi, il y a du changement. Actuellement
le pharmacien peut visualiser les médicaments
pris par son patient, quel que soit le prescripteur. Il
peut encoder également les médicaments pris sans
prescription, pour que le dossier patient soit le plus
complet possible. Ce qui manquait encore, c’est de
pouvoir, avec l’accord du patient, accéder aux médicaments fournis par d’autres pharmacies. C’est le
projet, presque abouti à l’heure actuelle, de dossier
pharmaceutique partagé (DPP), qui permettra au
pharmacien de disposer d’un historique médicamenteux plus complet lors de l’analyse de la médication
du patient et, en particulier lors de la gestion des effets indésirables ou éventuelles interactions entre ces
médicaments.
R.K. : Certains patients prennent parfois deux betabloquants prescrits par des médecins différents.
V.L. : Cela peut arriver effectivement, notamment
après un séjour à l’hôpital lors duquel la médication
du patient est modifiée (arrêt d’un médicament, initiation d’un nouveau traitement, changement de
posologies, …) - Le pire se présente lorsque le patient
sort de l’hôpital un vendredi soir, car il est alors compliqué de joindre un responsable au sein de l’hôpital…
Ces moments de transition demandent beaucoup
d’attention afin de s’assurer que le patient ait bien
compris tous les changements opérés dans son traitement mais aussi de vérifier qu’il n’y ait pas de doublon, de nouvelles interactions…
R.K. : Un point important, c’est d’être amené à diminuer la dose de médicament en fonction de l’âge.
V.L. : Lors des contacts avec le patient, le pharmacien
ne dispose que d’un nombre limité d’informations,
et rarement du diagnostic précis. Dès lors, en ce qui
concerne les doses des médicaments prescrits, le
pharmacien est compétent pour vérifier si les posologies maximales ne sont pas dépassées, pour informer
le patient si une initiation ou un arrêt du médicament doit se faire progressivement mais il ne dispose
AMA CONTACTS - décembre 2013
3
jamais d’informations suffisantes l’amenant à diminuer la dose d’un médicament qui a été prescrit. Par
contre, s’il a un doute raisonnable, il prendra contact
avec le médecin pour en discuter avec lui. En ce qui
concerne les médicaments disponibles sans prescription, le pharmacien dispose des connaissances
lui permettant d‘adapter les posologies ou de préférer un principe actif à un autre en fonction de l’âge
(notamment), mais ce n’est pas la même démarche…
Le plus souvent, face à une prescription, le pharmacien cherche à comprendre l’intention du médecin et
veille à la prise optimale des médicaments, surtout si
le malade n’a pas compris ou retenu les informations
données par le médecin.
R.K. : Si un malade qui prend des beta-bloquants,
vous dit qu’il a des vertiges au lever.
V.L. : A ce moment, le pharmacien joue son rôle de lien
entre le patient et le médecin et dit au patient qu’il
en parle au médecin, qu’il faudra sans doute modifier
la dose d’un de ses médicaments mais que c’est son
médecin qui décidera avec lui.
Pensons à l’exemple d’un patient qui n’oserait pas
aller chercher son antimycosique ou son antidépresseur dans sa pharmacie habituelle par gêne, et aux
conséquences que cela pourrait avoir sur la gestion
des interactions avec le reste de sa médication…
R.K. : Ne pourrait-on pas créer une salle d’attente ?
V.L. : Je n’irais pas jusque-là car il faut préserver l’accessibilité recherchée par les personnes se rendant
dans une officine. Certains sont même souvent pressés (et le pharmacien doit jongler entre les attentes
du patient et le fait de jouer son rôle pleinement…).
Par contre, c’est rare qu’il n’y ait pas moyen de trouver
en endroit plus calme, à l’abri des oreilles indiscrètes
dans une officine… Dans l’espace d’accueil du patient,
quelques chaises permettent souvent aussi aux patients qui le souhaitent de s’installer lorsqu’il faut
patienter. Certains médecins ont déjà les cheveux
qui se hérissent quand on leur parle d’un espace de
confidentialité dans l’officine alors je n’ose pas imaginer leurs réactions face à un concept de « salle d’attente»…
R.K. : Pour le moment, les données faisant l’objet de
l’entretien sont limitées ?
R.K. : La confidentialité est importante. Je suis choqué
lorsque j’entends un patient donner des détails sur sa
maladie devant les clients en attente.
V.L. : C’est une grosse difficulté liée à l’agencement
de certaines pharmacies d’officine. Certains pharmaciens prévoient un endroit spécifique, un espace de
confidentialité, parfois c’est simplement derrière un
meuble, à l’écart, dans le bureau du pharmacien ou
dans le coin des préparations. Si l’on remarque que
le patient parle plus bas ou se retourne pour voir s’il
y a des personnes derrière lui, c’est important de lui
proposer de se mettre à l’écart, afin qu’il soit plus à
l’aise. Si cette confidentialité n’est pas préservée, le
risque est de voir les patients se fournir dans une
pharmacie où ils sont certains de n’être pas connus,
pour certaines demandes de médicaments « tabous».
Mais alors, dans ce cas, une partie de l’information
globale sur les médicaments du patient est perdue…
4
AMA CONTACTS - décembre 2013
V.L. : Actuellement, dans cette démarche d’entretien
de nouvelle médication, ce sont les patients asthmatiques se voyant prescrire pour la première fois des
corticoïdes inhalés qui sont ciblés. C’est le cadre fixé
pour l’instant, et il est prévu que ces entretiens se
passent dans un endroit isolé dans la pharmacie. Ils
pourront être organisés suite aux questions posées
par le patient, à l’initiative du pharmacien ou du médecin. L’objectif de ces entretiens (deux séances espacées de 3 à 6 semaines) est d’accompagner le patient
dans l’utilisation optimale des médicaments à inhaler qui lui ont été prescrits, l’observance à ces traitements étant particulièrement mauvaise.
Nous formons nos étudiants à structurer cette démarche et à poser les questions utiles, permettant
une analyse la plus complète possible de la situation.
Nous les motivons d’ailleurs à le faire face à toute
demande du patient (plainte, conseil, demande d’un
médicament,…). Après cette analyse, la décision à
prendre consiste alors à référer le patient vers son
médecin, notamment si des signaux d’alarme ont été
mis en évidence, ou à le prendre en charge à l’officine,
lorsqu’on se trouve dans le domaine de compétences
du pharmacien.
Je pense intéressant que ces entretiens soient limités,
dans un premier temps, aux corticoïdes inhalés dans
l’asthme car cette démarche structurée va entrainer
des changements pour tous les acteurs concernés, il
faudra donc se donner le temps d’évaluer ce qui est
positif, de faire le point, d’envisager ce qui pourrait
être fait dans un autre cadre. L’idée des décideurs et
des associations professionnelles est de cibler des situations dans lesquelles les chiffres indiquent une
mauvaise observance du patient face à ses médicaments.
R.K. : Le diabète sera un jour sur la liste.
V.L. : Il viendra sans doute dans la réflexion puisque
l’on sait que c’est dans les pathologies chroniques
asymptomatiques que l’observance médicamenteuse est la moins bonne.
R.K. : Doit-on parfois informer la famille ?
V.L. : Nous sommes, comme vous, tenus à la confidentialité et au secret professionnel. Nous ne pouvons
transmettre une information à la famille qu’avec le
consentement du patient. C’est évidemment parfois
compliqué, surtout lorsque ce n’est pas le patient luimême qui vient chercher sa prescription.
R.K. : Vous intéressez-vous à la position sociale, à un
état dépressif ?
V.L. : Le pharmacien tente toujours de cerner le patient dans sa globalité et ce, pour plusieurs raisons.
Parce que le coût du médicament pour le patient est
un des critères de choix entre les spécialités existantes. Parce que des signaux d’alarme (comme ceux
de la dépression) peuvent être mis en évidence par le
patient. En fonction du degré d’urgence, le pharmacien conseillera un avis médical ou prendra lui-même
contact avec le médecin.
Face à une situation d’abus mettant en danger le patient (alcool, drogue, tendance suicidaire…), là aussi
le pharmacien pourra réagir et prendre contact avec
le médecin. Dès qu’il apparait important pour le suivi
du patient, un relais vers le médecin doit être réalisé.
Et, dans ces cas-là, il faut pouvoir apprécier si le patient est autonome, vigilant, lucide, et peut éventuellement faire le relais lui-même ou pas.
R.K. : Vous apprenez aux malades âgés à classer ses
médicaments.
V.L. : Bien sûr puisque cela concerne l’utilisation optimale des médicaments… Le pharmacien peut proposer de préparer les médicaments de manière individuelle pour le patient. Il lui faut aussi parvenir à
intégrer toute nouvelle prescription dans l’ensemble
des autres médicaments pris par le patient, vérifier
s’il n’y pas de doublons, de posologies inadéquates,
d’interactions. Il faut également que la prise des
médicaments s’intègre dans le rythme de vie du
patient en lui proposant un schéma de médication
pour l’ensemble de son traitement. Si les explications orales ne suffisent pas, divers outils peuvent
être utilisés comme une fiche avec un calendrier ou
encore un pilulier. Quand le patient vient renouveler
son traitement, grâce à l’historique médicamenteux,
le pharmacien peut d’un coup d’œil vérifier si l’observance est correcte ou pas et essayer de comprendre
pourquoi, le cas échéant, le patient ne prend pas
tous ses médicaments : êtes-vous gêné quand vous
les prenez? Ressentez-vous un effet néfaste ? Est-ce
le médecin qui a diminué la dose ou l’avez-vous fait
de vous-même ? Oubliez-vous parfois de prendre vos
médicaments ? En avez-vous averti votre médecin ?
R.K. : Il y a également les médicaments que l’on coupe
en deux, parfois en quatre.
V.L. : Aussi. Si le patient coupe lui-même ses médicaments pour en diminuer la posologie, il faut rechercher les freins à l’observance. S’il les coupe pour
atteindre la posologie prescrite ou parce qu’il a du
mal à les avaler par exemple, il faut alors vérifier
que la forme galénique permet cette sécabilité ou le
broyage, en préservant les propriétés du médicament.
R.K. : Pour les ENM, on se limite actuellement aux
corticoïdes inhalés, mais à la radio on a déjà parlé de
l’hypertension artérielle.
V.L. : Il faut faire attention à ce qu’on dit dans les médias. Ces entretiens sont une opportunité pour tous
d’améliorer la prise en charge des patients asthmatiques. Il serait vraiment dommage de créer des frustrations ou de déclencher des polémiques à cause
d’une mauvaise communication. N’allons pas trop
vite…
R.K. : Le pharmacien peut être amené à découvrir un
diagnostic en examinant : vous ne pouvez pas empêcher un malade de vous montrer par exemple des lésions cutanées, des varices ou des pertes de cheveux.
V.L. : C’est le terme diagnostic qui ne convient pas. Le
pharmacien n’est pas formé pour poser un diagnostic
médical. Par contre, face à une demande du patient,
il réalise une analyse de la situation pour décider si
une prise en charge à l’officine est possible ou s’il faut
référer le patient vers le médecin.
R.K. : En cas de blessure, vous pouvez quand même la
désinfecter et la panser.
V.L. : Oui mais à nouveau après s’être assuré qu’une
AMA CONTACTS - décembre 2013
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prise en charge médicale ou par un service d’urgence
n’est pas indiquée car, si c’est le cas, il vaut mieux ne
rien appliquer sur la plaie. Le but du pharmacien sera
surtout d’évaluer et de repérer les signaux d’alarme. Il
pourra donner des conseils face à une brûlure superficielle, une plaie bénigne ou une piqûre d’insecte mais
il saura aussi évaluer si une suture est nécessaire par
exemple. Les officines sont nombreuses et ouvertes
dans des horaires très larges : ce qui fait que le patient arrive souvent en première intention. Le pharmacien joue ainsi quotidiennement son rôle de lien
entre le patient et le médecin.
R.K. : Vous pouvez palper le pouls ?
V.L. : Non, je ne vois pas en quoi cela serait utile dans
les compétences du pharmacien...
R.K. : Quand le malade vous dit : « mon cœur bat la
chamade depuis quelques heures », vous ne bougez
pas ?
V.L. : Le pharmacien posera des questions pour savoir si c’est inquiétant, si c’est momentané ou lié au
stress. Le but est d’évaluer l’urgence.
R.K. : Mais si vous palpez un pouls à 130/minute, c’est
une réelle urgence et le patient peut ne pas être
symptomatique.
V.L. : Nous avons des tensiomètres que nous pouvons
utiliser et ils donnent également le pouls. Le but sera
toujours d’avoir une information supplémentaire.
Si une réelle urgence se présente, le médecin est
contacté et, s’il n’est pas connu ou joignable, le 112.
R.K. : Et face à un tremblement ?
V.L. : IL faut se demander ce que cela peut être et juger si le médecin doit être vu. Est-ce que votre médecin connait ce tremblement et êtes vous soigné ?
Ce symptôme est-il nouveau, permanent ? Dans le
doute, on envoie plus facilement au médecin. Mieux
vaut référer trop vite que trop tard.
Je pense à un cas que j’ai eu la semaine passée. Un
monsieur se présente à l’officine, il dit avoir été piqué
par une araignée et me demande un médicament
pour soulager la douleur. Je lui ai demandé de décrire
ce qu’il ressentait, quand c’était arrivé, ce qu’il avait
déjà fait. Il a insisté sur la douleur, ce qui était interpellant. Il a accepté de me montrer l’endroit de la piqûre, dans son dos. A la vue, les lésions ressemblaient
à celles d’un zona. Je l’ai engagé à consulter son médecin au plus vite, sans appliquer aucun médicament,
d’éventuellement soulager la douleur avec de la glace
en attendant la consultation.
6
AMA CONTACTS - décembre 2013
R.K. : Avez-vous prononcé le mot zona ?
V.L. : Il était important de le motiver à voir son médecin au plus vite, et éviter la contagion. Pour cela,
je lui ai expliqué que ses symptômes n’évoquaient
pas du tout une réaction à une piqûre d’insecte mais
peut-être un zona, que je ne pouvais pas l’affirmer
mais que mon rôle était de ne rien lui délivrer et de le
renvoyer vers le médecin. Il est revenu le lendemain,
reconnaissant, car le médecin avait confirmé qu’il
s’agissait d’un zona.
R.K. : S’il s’était agi d’une tique, vous auriez quand
même enlevé la bête, je suppose, car plus longtemps
elle reste en place, plus le risque de maladie de Lime
est grand ? Vous vendez d’ailleurs de petits appareils
qui permettent aux gens de les enlever eux-mêmes.
V.L. : Nous essayons que le patient soit autonome
dans ses soins. Nous lui proposerons donc l’appareil
adéquat, en lui donnant les conseils adéquats (retirer
la tique au plus vite, puis surveiller l’endroit de la piqûre…). S’il est vraiment incapable de s’en sortir tout
seul, nous l’aiderons bien sûr. Jusqu’ici, il ne m’est arrivé qu’une fois de retirer une tique moi-même à la
pharmacie : il s’agissait d’un jeune scout, sans argent
sur lui qui était en hike avec sa patrouille.
Les choses sont claires à partir du moment où on
réalise que le pharmacien est, certes le spécialiste
du médicament, mais qu’il a en outre une formation
générale qui lui permet de savoir quand et avec quel
degré d’urgence il doit rediriger le patient vers le médecin.
R.K. : Est-ce que vous dites aux femmes enceintes les
médicaments qu’elles ne peuvent pas prendre ?
V.L. : Oui, c’est très important ! Idéalement, même
plus tôt, quand la patiente a un souhait de grossesse,
si elle a arrêté la pilule, vient chercher un test de grossesse, nous devons lui donner des conseils par rapport aux médicaments à éviter et des mises en garde
particulières concernant les aliments à éviter, le suivi
par le gynécologue,...
R.K. : Avez-vous parfois une suspicion de troubles
mentaux chez un patient ?
V.L. : Il y a des malades que l’on voit très souvent et
l’on peut remarquer que l’un d’eux ne se souvient
plus de ce que je lui avais dit quelques jours plus tôt ;
il répète ce qu’il a dit une heure avant ; il est venu trois
fois dans la journée ou j’ai l’impression qu’il prend ses
médicaments très irrégulièrement.
R.K. : Dans ces cas là, vous prévenez le médecin qui
pourrait ne pas avoir remarqué cette confusion.
Pouvez-vous donner des conseils sur les préservatifs,
les vaccins, les diverses méthodes anticonceptionnelles ?
correctement. Souvent, le patient a reçu l’information
mais ne l’a pas retenue ou comprise parmi le flux de
données transmises lors de la consultation médicale.
Parfois aussi, les questions surgissent en sortant de
la consultation.
V.L. : Nous avons un rôle d’éducation et de prévention
dans le domaine de la santé : informer sur la vaccination anti grippe, essayer de convaincre les personnes
qui sont le plus à risque, répondre à leurs angoisses
et à leurs questions. Ce qui est fréquent, ce sont des
demandes concernant les précautions à prendre et
les vaccins en cas de voyages dans certains pays. Nous
pouvons donner des informations générales ainsi que
des données de contact, comme celles des centres de
vaccination agréés ou des « travel clinic ».
R.K. : On vous demande parfois de conseiller un médecin.
R.K. : Quand le malade dit au pharmacien des choses
qu’il ne dit pas à son médecin, pour diverses raisons,
quelle peut être l’attitude du pharmacien ?
V.L. : Cela dépend de l’importance et du type de confidence... Dans ces cas il faut évaluer ce qui est important pour le bien-être du patient. Garder ou non le
secret, selon que la connaissance par le médecin est
importante ou non, pour la santé du patient. Le cas
échéant, on téléphone au médecin.
R.K. : Vous êtes probablement confrontée avec le tabagisme ?
V.L. : Oui, avec un rôle de motivation et d’information
sur les possibilités d’aide au sevrage, dont les substituts nicotiniques, qui peuvent être obtenus sans prescription, mais qui ont des contrindications, doivent
être adaptés à chaque patient et ne sont pas toujours
suffisants…
R.K. : Est-ce que vous pouvez conseiller des examens
biologiques ou autres ?
V.L. : Pas nous-mêmes.
R.K. : Et si le malade vous montre les résultats ?
V.L. : C’est autre chose et cela arrive. S’il nous montre
des analyses, des radios ou des courriers en disant
qu’il n’y comprend rien, nous pouvons donner une
information générale, tenter de répondre à ses questions. Certains patients doivent passer un examen
et aimerait des détails : est-ce douloureux, ou dangereux, doit-on m’injecter des produits avant, pourrais-je conduire au retour ? C’est important de bien
les informer, de compléter les informations données
par le prescripteur s’il n’a pas eu le temps d’expliquer
V.L. : Si on nous demande une suggestion de médecin
dans les environs, il faut toujours en donner deux ou
trois. C’est le patient qui fait ensuite son choix, sans
influence. On nous demande de donner des cordonnées de médecin, de kiné, d’infirmières à domicile…
R.K. : Même chose pour les hôpitaux, je suppose. Vous
ne pouvez pas donner d’appréciation.
V.L. : On fera en sorte de ne jamais dénigrer un hôpital
ou un médecin, ce qui serait dommageable pour la relation de confiance du patient avec son prescripteur.
Pourtant, parfois nous avons besoin d’une porte de
sortie. Si l’on remarque que les prescriptions sont de
pire en pire, qu’il y a des cumuls et des effets indésirables des médicaments, s’il est clair que le suivi de la
maladie n’est pas optimal…
En se basant sur les médicaments dont nous avons la
responsabilité, la porte de sortie pourra être dans ces
cas-là d’expliquer au patient que « pour votre diabète
ou pour l’état de votre cœur, il serait bon que vous
consultiez un spécialiste ». Parfois la confrontation
avec le médecin est inévitable, par exemple quand
il y a conflit entre deux médicaments : lorsqu’ils ont
été prescrits par des médecins différents, il n’y a pas
de problème, le médecin qui voit habituellement le
patient est contacté. Par contre, si le risque émane
de la prescription d’un seul médecin, il faut préparer
le coup de téléphone, disposer d’arguments valides,
référencés et proposer des alternatives. La réaction
du médecin est variable, certains remercient le pharmacien de cette vigilance, d’autres réagissent assez
mal et le pharmacien se trouve devant un dilemme. Si
le patient pâtît de la situation, que le risque est trop
grand, le pharmacien peut décider malgré tout de ne
pas délivrer le médicament et en avertir le médecin.
R.K. : Comme je le disais aux étudiants : « Dans des
cas sérieux, le bien du patient passe avant la déontologie entre médecins. »
Est-ce qu’on apprend les techniques de réanimation
au pharmacien ?
V.L. : Ce n’est pas inclus actuellement dans le cursus
de manière pratique mais il existe un projet d’associer
AMA CONTACTS - décembre 2013
7
les étudiants en pharmacie aux cours de premiers secours donnés aux cliniques St-Luc (Arrêt cardiaque,
épilepsie, hémorragie etc..)
R.K. : Quels sont les cours de médecine en pharmacie?
V.L. : Il existe des cours de physiopathologie et de sémiologie mais la formation du pharmacien est surtout centrée, en plus de la chimie et de la galénique,
sur la pharmacologie et la pharmacothérapie, avec
recommandations de traitement par pathologie. Il y
a un cours de pharmacologie pure, avec les classes de
médicaments, les effets indésirables, les contrindications, interactions, posologies, puis un cours de pharmacothérapie où l’on repart de cette base pharmaco,
pour l’intégrer dans les différentes pathologies.
V.L. : J’ai participé à des groupes de ce type comme
animatrice, ou comme participante : chaque fois il
était flagrant que le fait d’être en petit groupe, de
mettre des visages sur des noms ou des voix au téléphone était particulièrement positif et aboutissait à
décider qui allait faire quoi et comment tous allaient
avancer pour le bien des patients, dans le respect des
compétences de chacun.
R.K. : Savez-vous comment les choses se passent dans
les pays voisins ? (1)
V.L. : Le concept d’entretien pharmaceutique a été développé dans les pays voisins, avec notamment l’accompagnement des malades sous anti-vitaminiques
K en France, mais aussi au Royaume-Uni ou encore en
Australie…
On va actuellement vers une meilleure visibilité et valorisation de ce que le pharmacien faisait déjà, avec
pour but d’améliorer et d’intensifier la collaboration
entre pharmaciens et médecins.
R.K. : Est-ce qu’il y a des contacts entre pharmaciens
et médecins en dehors des cas qui ont été cités ?
V.L. : Oui ça existe mais ces rencontres doivent absolument être développées. Elles existent sur base
d’initiatives locales. Un exemple de ces concertations
médico-pharmaceutiques s’appelle les cercles de
qualité, organisés de manière conjointe par la SSMG
et la SSPF : médecins et pharmaciens, localement, se
réunissent autour d’un thème scientifique, un dossier
de promotion de la compétence validé par le CBIP.
L’objectif est de confronter les recommandations de
première ligne à la réalité du terrain. Ces soirées sont
ensuite l’occasion de discuter d’un cas concret, d’une
difficulté locale, d’un conflit, de mettre au point certaines pratiques… En dehors de ces initiatives, tout
médecin ou pharmacien peut susciter une réunion,
pour discuter du cas d’un patient. Ces ENM sont certainement une belle occasion de se réunir pour que
chacun sache précisément comment compter sur
l’autre…
R.K. : Les médecins se rendront compte que les pharmaciens se trouvent parfois devant des problèmes
délicats, mais qu’ils sont attentifs à ne pas outrepasser leurs compétences.
8
AMA CONTACTS -décembre 2013
R.K. : Les pharmaciens actuels ne sont plus des monsieur Homais auquel il arrivait d’exercer illégalement
la médecine. (2)
Grâce à vous, les médecins ont une meilleure connaissance du travail des pharmaciens, qui exige de la prudence, voire de la diplomatie.
Avez-vous quelque chose à ajouter ?
V.L. : Je me réjouis vraiment de la mise en place de
ces entretiens. Nous avons prévu de préparer nos
étudiants à la structure de ces rencontres et je suis
persuadée que tout le monde y gagnera, patient, médecin, pharmacien et pouvoirs publics. Mais il faudra
que chacun joue le jeu et que la concertation pluridisciplinaire autour du patient fonctionne.
R.K. : Merci, madame, de vous être soumise à des
questions, parfois un peu naïves, avec autant de
bonne volonté. Vous avez la chance de donner cours,
mais aussi de pratiquer la pharmacie d’officine, ce
qui vous donne une connaissance des problèmes qui
peuvent survenir entre médecins et pharmaciens.
(1)voir
http://www.canadavisa.com/pharmacists-3131.html
(2) Une occasion de relire Madame Bovary
L’assurance qualité des médicaments
hier et aujourd’hui (1ère partie)
Franz Philippart
Le docteur Franz Philippart a été chirurgien vasculaire à la clinique
Notre-Dame de Grâce à Gosselies et président du Conseil de l’Ordre des
médecins du Hainaut. Depuis 2009, il est vice-président du musée Couvreur et se passionne pour la pharmacologie.
Tel est le thème auquel le Centre d’études d’Histoire
de la Pharmacie et du Médicament (CEHPM) avait
consacré son symposium annuel qui eut lieu ce 24
mai 2013. Occasion de pénétrer ce vaste monde mystérieux du médicament, les exigences requises pour
sa fabrication, les multiples tentations auxquelles
elle est soumise. Occasion aussi de mesurer la profonde mutation de la profession de pharmacien et
de contempler la longue route des pharmacopées. Il
nous a semblé intéressant de présenter la substance
de chacun des exposés en un condensé aisé à la lecture. La plupart des orateurs ont développé une introduction historique ; pour écarter les redondances, leur
contenu a été réuni en un seul chapitre historique.
LA THERIAQUE SOUS LE PLAN DE L’ASSURANCE QUALITE AUX DIFFERENTES EPOQUES
C. CHARLOT, Professeur de Pharmacie Université de
Montpellier
La recherche de la qualité dans la préparation et
l’usage de produits à visée thérapeutique n’est pas
née à l’époque moderne à l’instar du développement
des technologies. La thériaque semble en fournir la
preuve. Remarquable par sa longévité (2000 ans
d’emploi) et sa composition ( jusqu’à 100 produits), ce
polypharmaque fut longtemps consacré à combattre
les effets délétères des venins avant de voir élargir ses
indications issues de l’humorisme de Galien : un médicament chaud pour des maladies froides. Theriaca
est un terme signifiant « qui guérit les morsures des
animaux venimeux ». Nicandre de Colophon (IIIe s.
a.J.-C.) fit un poème en hexamères. Le philosophe allemand Schneider (XVIIIe s.) donna le nom d’iologie à
la science des venins.
Mithridate VI Eupator, roi hellénistique du Pont (IIe
s. a. J.-C.), dans sa hantise d’un empoisonnement par
son entourage, se livra à de nombreuses expériences
sur lui-même et ses esclaves afin de mettre au point
un antidote polyvalent : le mithridateion composé de
54 substances auxquelles il s’était accoutumé. Néron se saisit de la formule et en confia l’adaptation
à son médecin Andromaque qui en fit un électuaire
auquel il incorpora opium et chair de vipère. À cet
électuaire, Criton, médecin de Trajan donna le nom
de « thériaque ». La vipère y figurait en partant du
principe que ce reptile produit du venin qui est présent dans son corps sans lui causer aucun dommage,
ce qui laissait supposer que son corps contenait un
antidote particulièrement actif. La formule fut reprise
par les Arabes puis revint en Occident où elle connut
un grand succès. Celui-ci était dû au mélange de produits des 3 règnes, au cumul de leurs vertus et donc à
leur utilité dans un grand nombre d’affections.
Cet engouement thériacal induisit deux effets pervers : d’abord, chaque communauté voulut avoir « sa»
thériaque ; d’où une grande variété de formules, de
AMA CONTACTS - décembre 2013
9
composants et de dosages, notamment pour l’opium.
Ensuite apparurent les triacleries et leurs triacleurs,
charlatans procédant à des adultérations de la formule pour en réduire le cout et accroitre le bénéfice au
détriment de l’efficacité. Ainsi l’opium était remplacé
par du suc de chélidoine ou de la gomme arabique.
Pour y obvier et rassurer les consommateurs, il fallut
contrôler la qualité. Ainsi en arriva-t-on à la préparation en public. Le plus célèbre fut celle de Venise. Mais
il y eut aussi celles de Nuremberg, de Montpellier. Les
produits étaient d’abord exposés au public. La préparation était assurée par des apothicaires assermentés
en présence de 2 médecins qui apposaient leur sceau
au terme d’une opération pouvant durer parfois 15
jours. Cette procédure publique peut être considérée
comme ancêtre du contrôle de qualité des produits
pharmaceutiques à visée humaine. Charas et Lemery
(XVIIe) réduisirent le nombre d’ingrédients ainsi que
la dose d’opium. En 1884, elle n’était plus que moitié
de celle du XIVe siècle. La thériaque fit partie de l’arsenal thérapeutique jusqu’au XXe siècle et disparut
du codex en 1907.
LA MAITRISE DU RAPPORT EFFICACITE/SECURITE DU
MEDICAMENT
Madame DEMERBE, Belgian Regulatory Affairs Society (BRAS)
Christian Clavier en malade imaginaire
L’auteur démontre que l’histoire du médicament
illustre la pérennité de la quête d’un rapport efficacité/sécurité maximal. Molière en son « Malade imaginaire » proclamait voici 340 ans que « presque tous
les hommes meurent de leurs remèdes et non pas de
leurs maladies ».
10
AMA CONTACTS - décembre 2013
Trois cents ans plus tard, Ivan Illich dans « Némésis
médicale » (1975) ne dira pas autre chose, en termes
moins fleuris. Dans la première moitié du XXe siècle,
la Belgique se dote de législations relatives aux stupéfiants, à l’instigation d’organismes internationaux
soucieux de réglementer le trafic de l’opium (Loi du
24 février 1921 ; arrêté du Régent du 6 février 1946).
Après la guerre 40-45, surviennent deux drames
d’ampleur inégalée qui servirent de déclencheurs à
l’instauration de mesures visant à maximiser la sécurité.
Ce furent : L’affaire du Distilbène, œstrogène de synthèse commercialisé en 1947 comme préventif des
avortements spontanés. En 1970 lui sont attribués
des cancers génitaux chez des fillettes nées de mères
ayant consommé ce produit durant leur grossesse.
Le second drame fut l’affaire de la Thalidomide : ce
tranquillisant de synthèse est prescrit comme antinauséeux chez la femme enceinte à partir de 1957. Il
s’avéra responsable de nombreux cas de phocomélies
(12 à 20.000 !) frappant les enfants nés de mère ayant
tâté de ce produit.
À partir de ces accidents, la Belgique adopta un train
de mesures préventives :
1. Renforcement d’exigences pour le dossier d’autorisation de mise sur le marché (A.M.M.) : Quant à
la toxicologie, quant aux essais précliniques et cliniques, quant à l’exhaustivité des notices d’information (résumé des caractéristiques du produit :
R.C.P.), adoption du Common Technical Document
(CTD).
2. Etude de la validité des vieux produits : preuves de
leur efficacité et de leur sécurité.
3. Régulation de la publicité et de l’information : A.R.
du 9/07/1984 et du 7/04/1995.
4. Installation de la pharmacovigilance : Création
d’un centre (CBPH) ayant pour mission de collecter
les effets indésirables et de les communiquer aux
titulaires de l’A.M.M. et à la Banque européenne
(EUDRA-CT) ; au sein des firmes pharmaceutiques,
pour obtenir le renouvellement quinquennal de
l’A.M.M.
5. Réglementation relative aux essais cliniques : Loi
du 7/05/2004 ; inclusion d’études pédiatriques
(P.I.P.).
6. Condensation actualisée de toutes ces mesures
dans l’A.R. du 14/12/2006 relatif aux médicaments
(aussi appelé Arrêté-mammouth).
7. Création de l’Agence fédérale des médicaments et
des produits de santé (AFPMS) : Loi du 20/07/2006,
missions d’inspection et d’évaluation des plans de
gestion des risques
8. En 1970, création du Centre belge d’information
pharmaceutique (CBIP) par des professeurs de
pharmacologie d’universités belges.
Il se donne comme mission d’assurer une formation continue aux praticiens de la santé au moyen
de mises à jour dans le domaine thérapeutique
: répertoire commenté des médicaments, Folia
pharmacotherapeutica, fiches de transparence,
réunions de consensus.
En conclusion : l’auteur souligne qu’un long chemin a
été parcouru, mais que la matière du rapport efficacité sécurité est une tâche sans fin. De nombreux défis la perpétue dont les actuels : médicaments ciblés,
forums sur internet, extension de la vigilance au sang
et aux matériaux. Rigueur et transparence dans la
communication entre intervenants, sont impératives.
LA QUALITÉ DANS L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE :
DU CONTRÔLE À L’ASSURANCE
J. SCOUVART, Pharmacien d’industrie, U.C.B. Pharma
Belgium
Après un rappel historique sur la genèse des pharmacopées, l’auteur souligne que le XIXe siècle vit l’essor
de la chimie, ce qui permit d’isoler le principe actif de
certaines drogues : 1803, la morphine par Saturner et
1829, la salicyline par P.J. Leroux. La synthèse devient
aussi possible, comme celle de l’acide acétylsalicylique en 1853 par C.F. Gerhardt. Ce produit étant impur, Hoffman F. obtint un produit pur en 1894, dans le
laboratoire Bayer ; ainsi débuta la production industrielle d’aspirine. Cette époque est donc aussi celle
de l’industrialisation. À New York en 1849 est fondée
la Société Charles Pfizer & Cie pour commercialiser
la santonine, antihelminthique intestinal. À Bâle, en
1896, nait la firme Roche. Voient aussi le jour des machines à produire comprimés et suppositoires.
Ainsi nait « la spécialité » qui se définit comme médicament conditionné dont la présentation est destinée à améliorer les qualités pharmacologiques,
résultat d’un savoir faire censé en garantir qualité,
efficacité et pureté des composants. Quant à la quête
de qualité, elle évoluera de manière rétroactive et erratique au prorata d’incidents dont certains se soldèrent par la perte de vies humaines. À chaque épisode,
le législateur tenta d’opposer des barrières mais elles
s’avérèrent insuffisantes car n’amenant que des résultats partiels et une sécurité illusoire. À la qualité
de la substance devait s’ajouter celle du processus de
fabrication.
En 1968, l’O.M.S. propose un Guide des bonnes pratiques de fabrication calqué sur celui adopté par les
U.S.A. en 1963. L’Europe prit le relai en créant en 1970.
La « Pharmaceutical Inspection Convention » (P.I.C.)
qui publiera en 1989 le Guide européen des bonnes
pratiques de fabrication.
Dans un souci d’harmonisation, est créé à Paris en
1990 l’International Conference of Harmonisation
(I.C.H.) rassemblant U.S.A, Europe et Japon. Depuis sa
naissance, l’I.C.H. a réuni des experts qui ont proposé
une trentaine de guidances. La série E a trait à l’efficacité des médicaments tandis que la série Q s’attache
aux aspects liés à la qualité. Ces guidances deviennent référentielles dans les 3 zones concernées. Mais,
au prorata du temps et d’incidents divers, il est apparu que garantir la qualité du produit fini sur la seule
base d’un contrôle de qualité final est parfaitement
illusoire. La raison en est que le contrôle ne trouve
que ce qu’il cherche ; ainsi, si un produit répond à des
critères préétablis figurant au dossier d’autorisation
de mise sur le marché (A.M.M.), rien ne garantit qu’il
ne présente aucun risque pour le patient. Il importe
donc que le contrôle de qualité soit intégral et porte
sur tous les éléments intervenant dans la fabrication.
Actuellement s’impose à l’industrie le système de
qualité pharmaceutique décrit par l’I.C.H. Q10 ; celuici inclut l’assurance de qualité, concept très large couvrant toutes les matières qui individuellement ou collectivement influencent la qualité d’un produit. Voilà
qui implique connaissance et maitrise du procédé de
fabrication tenant compte des risques encourus. Ainsi, le respect conjoint des documents ICH Q8 relatif au
développement pharmaceutique, ICH Q9 gestion du
risque et ICH Q10 permettrait en cours de production,
une surveillance continue des paramètres critiques.
Leur maintien dans les limites prescrites garantirait à
lui seul la qualité du médicament rendant le contrôle
de qualité superflu.
Qualité = ICH Q8 + Q9 + Q10
Du contrôle final au contrôle permanent
Mieux vaut maîtriser que jeter
AMA CONTACTS - décembre 2013
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LA PHARMACOPEE EUROPEENNE
P. LEVEAU, Dr en pharmacie, D.E.Q.M., Conseil de l’Europe
cament). En 1967 est publiée la première édition. En
1975 sont rendues obligatoires les monographies de
la pharmacopée européenne dans la constitution des
dossiers d’enregistrement.
Présentation :
La pharmacopée européenne en est actuellement à
sa 8e édition. Elle comprend : 331 méthodes générales,
2200 monographies spécifiques : vaccins, sérum ;
produits dérivés du sang ; produits pharmaceutiques
(soit 50% substances chimiques et 11% herbes et végétaux) ; produits radiopharmaceutiques ; préparations d’insuline.
La rédaction est assurée par 800 experts européens
mis à disposition par les 37 états membres répartis en
74 groupes de travail. Le contenu est disponible : en
version papier, en ligne ou sur clé USB.
La base juridique est la directive 2001/83/CEE relative
aux médicaments à usage humain (et la 2001/82/CEE
pour ceux à usage vétérinaire).
Genèse : les grandes étapes
Le premier Congrès international de pharmacie eut
lieu à Brunswick en 1865. On y propose l’unification
supranationale des pharmacopées en une qui serait
universelle et aurait valeur impérative dans tous
les états concernés par le projet. En 1902 se tint à
Bruxelles une première réunion ayant pour thème
: L’unification de la formule des médicaments héroïques (Héroïques = très actifs). Les conclusions reçurent le nom d’Arrangements de Bruxelles.
Le Pacte de la Société des Nations, signé en 1919, crée
un secrétariat permanent près de la Commission
belge de la Pharmacopée afin d’en mettre au point
une commune qui contiendrait 80 médicaments importants. Ce sera un échec. En 1952, dans l’esprit de
la Charte des Nations Unies, voit le jour la première
édition de la Pharmacopoea Internationalis rédigée
sous l’égide de l’OMS par un ensemble d’experts.
En 1948 est signé le Pacte de Bruxelles qui réunira 7
pays d’Europe. En son sein, en 1951, est lancée l’idée
d’une pharmacopée européenne, dont la rédaction
est confiée à un groupe de travail constitué des représentants des Commissions nationales de Pharmacopée. Les travaux se terminent en 1963 alors que les
activités ont été transférées au Conseil de l’Europe.
Qui confie la finalisation à une commission appelée
DEQM (Direction européenne de la qualité du médi-
12
AMA CONTACTS - décembre 2013
Procédure :
Demande de création de brevet (ou de révision)
kApprobation par la commission qui détermine un
programme de travail et fixe les principes généraux
applicables à une monographiekÉtude fait par un
groupe de travail (experts) en collaboration avec le
fabricantkEnquête publique (3 mois) via PharmeuropakAdoption par la Commission = décision immédiate sans transit par une autorité nationalekMise
en application endéans les 6 mois.
Valeur :
Référence officielle pour les services de santé publique ; procédure et contrôle de qualité applicables
durant toute la vie du médicament ; application obligatoire à la même date dans tous les états membres.
Pour le futur : Monographies sur : Thérapies innovantes : géniques et transfert génétique ; méthodes
rapides en microbiologie ; plantes de la médecine traditionnelle chinoise ; médecine ayurvédique; cellules
souches autologues.
Harmonisation : Extension de normes de qualité à un
niveau mondial ; éviter les essais redondants ; surveillance de la libre circulation et du commerce des
médicaments.
(Suite au prochain numéro)
Handicapés célèbres
Sarah Bernhardt (1844-1923)
La passion des planches
René Krémer
Sarah Bernhardt est née de père inconnu. Sa mère
était une courtisane, juive de naissance, élevée dans
la religion catholique. La date et le lieu de naissance
de la petite Sarah ont disparu dans le pillage de l’Hôtel de ville de Paris, lors de la Commune. Les médecins
la considéraient comme une enfant fragile, avec toutefois une volonté de fer et un caractère très capricieux.
Les sœurs de Notre Dame du Grand Champ à Versailles remarquent ses qualités, lorsqu’elle joue l’ange
Raphaël dans un scénette organisée par l’école. Elle
souhaite devenir religieuse, mais les sœurs, connaissant son caractère têtu et libre, lui proposent de se
présenter au conservatoire. A l’examen d’entrée, elle
n’a pas trouvé d’interlocuteur pour lui donner la réplique. Elle choisit une fable de Lafontaine et est admise.
Sa diction n’est pas parfaite. Pour l’améliorer, on
lui fait mettre un petit morceau de caoutchouc en
bouche, pour éviter qu’elle parle « les dents closes ».
Sa voix n’est pas forte. Sa parole déclamatoire serait
difficile à supporter aujourd’hui.
Très professionnelle, elle étudie l’anatomie pour découvrir les poses et les gestes qui feront l’originalité
de son talent de comédienne. Son visage est très expressif : elle parvient à lever le regard et à ne montrer que le blanc des yeux. Elle a parfois le trac, prête
à s’évanouir, mais il s’agit peut-être d’une « mise en
scène » ! Elle s’identifie totalement à son personnage.
Elle « débraie » parfois, c’est-à-dire qu’elle accélère le
débit de parole, quand le texte ne lui parait pas intéressant. Son jeu de scène original et émouvant enthousiasme le public. Elle plait surtout à Londres et
aux USA, où elle fait de longues tournées et gagne
beaucoup d’argent. Dans Hamlet ou Macbeth, les
spectateurs connaissent le scénario et le texte, mais
sont séduits par le jeu de scène. En outre sa maigreur
lui permettra de jouer des rôles masculins, comme
Chérubin dans le Mariage de Figaro et l’Aiglon dans la
pièce d’Edmond Rostand.
Quand elle est dans une situation difficile, elle simule
une syncope ou un crachement de sang, en se piquant
la gencive avec une épingle cachée dans un mouchoir.
Elle a des amants dont elle accepte et encourage
même une participation financière. Maurice, l’enfant
L’aiglon
du Prince de ligne, gardera le nom de sa mère, le Prince
ayant payé, mais n’ayant pas voulu reconnaitre l’enfant. On lui attribue la phrase impertinente : «Quand
vous tombez dans un buisson d’épines, vous ne pouvez pas savoir laquelle vous a piqué. »
Parmi les conquêtes de Sarah, on cite notamment
Victor Hugo, Gabriele d’Annunzio, Monnet Sully, Gustave Doré, Jules Lemaitre, Lucien Guitry… et probablement quelques aventures lesbiennes. Mais personne
n’avait tenu la chandelle. Elle eut ensuite la mauvaise
idée d’épouser Aristide Damala, un russe morphinomane, qui ne lui causa que des ennuis.
Certains biographes pensent qu’elle était frigide. Une
lettre de Sarah à Victor Hugo pourrait le faire croire :
«Je ne suis pas faite pour le bonheur. Je vis d’émotions
sans cesse renouvelées. Je reste aussi inassouvie le
lendemain que la veille. »
Sarah, aimait sa mère, vivait avec sa sœur qui mourra
de tuberculose à 18 ans et adorait son fils Maurice
qui refusera l’adoption tardivement proposée par le
Prince de Ligne. Patriote exaltée tout en se disant pacifiste, elle visita les blessés pendant la Commune. En
14-18, elle crée au théâtre de l’Odéon une ambulance
pour soigner les blessés de la Grande Guerre. Lors
AMA CONTACTS - décembre 2013
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de ses séjours aux Etats-Unis, elle supplie les américains d’entrer dans la guerre. En Australie, son arrivée
est saluée par la Marseillaise et des coups de canon.
Clemenceau estimait « qu’elle devait être protégée
comme un trésor national tel le Louvre ». Elle était,
disait-il, sur la liste des otages des allemands (!) Elle
recevra la légion d’honneur.
Sa devise « Quand même », peut avoir une application
très étendue et justifier bien des choses. Au théâtre,
elle est tantôt tendre, séduisante et infatigable, tantôt exigeante, d’une volonté sauvage, « féline ». Elle
se dispute avec l’administration rigide de la Comédie française. Ses conflits avec les autres acteurs, jaloux, prennent parfois une tournure violente, surtout
quand elle veut imposer certains amants comme
partenaires. Après avoir été engagées par plusieurs
théâtres, dont par deux fois à la Comédie française
(1). Elle finit par acheter le théâtre des Nations, auquel
elle donnera son nom, qu’il porte encore de nos jours:
Théâtre de la ville – Sarah Bernhardt. Elle y habitait et
y prenait ses repas dans un décor qu’elle choisissait
selon son humeur.
Je ne crois pas utile d’ajouter ici les anecdotes apocryphes qu’on attribue à Sarah, car elles sont peutêtre inventées mais certainement corsées par le
bouche à oreille. Sarah elle-même racontait des histoires douteuses qui avaient pour but d’entretenir sa
réputation selon le principe : « Que l’on parle de vous
en bien ou en mal, le principal est que l’on en parle. »
Marie Colombier, une ancienne amie de Sarah a publié en 1883 un livre intitulé « Les Mémoires de Sarah
Barnum » qui, d’après André Castelot, n’est qu’« un
flot d’immondices ».
Par contre, il est vrai qu’elle dormait dans un cercueil
et s’entourait d’animaux sauvages.
Sarah Bernhardt dormant dans son cercueil
14
AMA CONTACTS -décembre 2013
C’est ainsi qu’elle tue un crocodile, qui avait mangé
son petit chien, et le fait empailler en disant à tout
le monde « c’est la tombe de mon petit chien ». On la
photographie aux USA sur une baleine échouée sur
le rivage : elle était sponsorisée par un marchand de
corsets.
Son Handicap
Le problème de sa jambe commence dans la petite
enfance : lorsque sa mère l’envoie au couvent, elle se
jette par la fenêtre et se casse, parait-il, le bras et la
rotule. La convalescence est assez longue.
Ses jeux de scène, notamment lors des morts subites
et des colères, étaient assez violents. « Tout est question de souplesse », disait-elle, « on ne se fait mal que
si l’on n’est pas souple ». Elle « tombait » souvent en
prière et s’abimait chaque fois un peu plus le genou
droit. Ce qui l’obligeait à prendre du repos.
Un de ses grands succès fut la Tosca de Victorien Sardou, où elle se suicidait en se jetant du haut du château Saint-Ange, atterrissant sans problème sur des
matelas épais. En 1905, à Rio de Janeiro, elle fait une
chute brutale sur le sol. Il y a deux versions de cet évènement : soit un oubli ou une mauvaise position des
matelas, soit une chute dans l’escalier par lequel elle
devait descendre. La douleur fut telle qu’ « elle perdit
ses esprits » et ne put remonter sur scène pour saluer le public. En très peu de temps « sa jambe doubla
de volume ». Elle jouera encore la Tosca, mais au lieu
de se suicider, elle sera poignardée par un spadassin
de Scarpia. Elle prend néanmoins le bateau pour les
Etats-Unis où une tournée était prévue. En scène, des
chaises, tables, guéridons ou commodes sont mises
sur son chemin pour lui donner des appuis et elle
reste assise le plus longtemps possible. Des cures de
bains de boue à Dax se révèlent inefficaces et on doit
lui plâtrer le genou. Ne voulant pas rester inactive,
elle donne des conférences sur l’art théâtral et pratique la sculpture et la peinture, sans grand succès.
Son médecin, le docteur Pozzi, diagnostique une tuberculose osseuse avec gangrène (2): la douleur devient intolérable. La tuberculose pourrait s’expliquer
par le fait que Sarah a logé longtemps avec sa sœur
morte de tuberculose. D’autre part, si la blessure de la
jambe avait une plaie ouverte, on pourrait penser que
la gangrène s’est installée sous le plâtre.
Elle écrit à son médecin : « Je veux qu’on m’enlève
cette jambe, un peu au dessus du genou, sinon je me
tire un coup dans le genou et vous devrez bien enlever la jambe. En retirant ma jambe de bois, je pourrai prendre un bain tous les jours. Je ferai des conférences et donnerai des leçons. »
Pozzi l’envoie à un de ses élèves à Bordeaux qui
procède à l’amputation. Elle essaie de nombreuses
jambes de bois, puis finalement, fait construire une
chaise à porteur étroite, style Louis XV.
Le cirque Barnum lui offre 100 000 livres pour sa
jambe amputée qui serait exposée comme curiosité
médicale. Malgré son besoin d’argent, elle refuse en
répondant « quelle jambe ? ». (3)
Avec un courage extraordinaire, elle continue ses activités même aux USA et en Australie. Assise, elle récite des poèmes. Elle joue des extraits de pièces qui
lui permettent de rester couchée ou assise, tels le
dernier acte de la Dame aux camélias et la mort de
l’Aiglon et de Cléopâtre.
Elle joue Athalie appuyée au dossier de sa chaise
à porteur, « avec un air si dominateur qu’on oublie
qu’elle est assise ».
Au théâtre des armées, près du front, elle saute sur
une seule jambe. « Je fais la pintade » dit-elle.
A 77 ans à Londres, elle représente un poilu couvert de
sang rampant sur le sol pour reprendre à l’ennemi le
drapeau de son régiment.
Sarah Bernhardt au Théâtre des Armées
« Elle joue en dehors du temps et psalmodie sur le
plan de l’éternité. Son tragique et beau visage témoigne qu’il n’existe pas d’irréparables outrages. »
(François Mauriac)
On écrit pour elle des pièces de théâtre sur mesure,
notamment « Daniel », l’histoire d’un jeune morphinomane dont l’état exige qu’il soit alité, histoire qui
lui rappelle sans doute son mari. Dans « la Gloire »,
elle joue le rôle titre et débite des vers, assise dans
une chambre noire. A la reine d’Angleterre qui lui recommande de se reposer, elle répond : « Majesté, je
mourrai sur la scène, c’est mon champ de bataille. »
Sacha Guitry lui propose un rôle dans une pièce, où il
joue lui-même avec Yvonne Printemps. Sarah a de la
peine à mémoriser le texte et s’évanouit dans sa loge.
Elle est passionnée par le cinéma naissant, «cette
manivelle enregistrait tout, sauf le verbe». Elle
tourne quelques films muets, notamment «Le duel
d’Hamlet, la reine Elisabeth, l’exécution d’Essex et la
voyante» avec Marie Marquet et Harry Baur. Dans ce
dernier film, tourné à domicile, elle incarne une vieille
voyante, une petite guenon dans les bras (de nombreux extraits sont disponibles sur Youtube).
Peu avant ses 80 ans, le 23 mars 1923, elle s’éteint, victime, dit-on, d’une crise d’urémie, courageuse jusqu’à
son dernier souffle.
Ce qui est admirable chez Sarah Bernhardt, c’est son
jeu de scène original et son ardeur au travail malgré
son grand âge pour l’époque et un handicap qui semblait inconciliable avec le métier d’actrice. Plus jeune,
elle serait surement devenue une grande star de ce
qu’on appelait le cinématographe.
D’où vient, chez les humains, ce besoin de poursuivre un but même quand ils savent que la mort est
proche ? Chez l’animal, c’est normal car il ne sait pas
qu’il va mourir. Chez nous, c’est probablement dans
nos gènes.
Ouvrages consultés
Sarah Berhnardt. Ma double vie.1907
Sophie Aude Picon. Sarah Bernhardt. 2010
André Castelot. Sarah Bernhardt.1961
Michel Peyramaure. La divine. Le roman de Sarah
Bernhardt. 2003
Vidéo, Sarah Bernhardt : her silent films, her recordings, http://youtu.be/o0jM08kgwds
Vidéo, Bernhardt : Queen Elisabeth, http://youtu.be/
RbYnGJQ-ku0
Caroline de Costa et Francesca Miller. Sarah Bernhardt’s missing leg. The Lancet, vol. 374, 9686, juillet
2009, p. 284-285
(1) Sarah Bernhardt a joué la dame aux camélias au
théâtre de l’Eden à Charleroi en 1892.
(2) On retrouvera une jambe étiquetée de son nom
dans un service d’anatomopathologie à Bordeaux
en 2007, mais c’est une jambe gauche, sectionnée
sous le genou. L’employé avait sans doute jeté la
vraie jambe et l’avait remplacé par une autre prise
au hasard.
(3) Récemment, un auteur américain a réétudié la
maladie de Sarah. L’auteur évoque le diagnostic
d’arthrite inflammatoire récurrente, d’origine probablement tuberculeuse, qui a évolué pendant un
quart de siècle : « Sarah’s Knee : A famous actress
with chronic, inflammatory monoarthritis » de Pinals Robert, Journal of Clinical Rheumatology, vol.
10, no 1, feb 2004.
AMA CONTACTS - décembre 2013
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Interview de l’AMA-UCL
Luc Delaunois
Le poumon, le poumon, vous dis-je
René Krémer : Je suis heureux de t’interviewer, cher
Luc, à l’aube d’un Eméritat plus que mérité. Tu es originaire du Hainaut ?
Luc Delaunois : Je suis né dans la banlieue de Mons,
à Jemappes en 1947 pour être précis. Je fais partie du
babyboom de l’après-guerre.
RK : Ton père était médecin ?
LD : Oui, médecin militaire. Il n’avait toutefois pas
initialement l’intention de poursuivre une carrière
militaire, mais bien de partir au Congo. A l’époque, il
n’avait pas obtenu, pour l’UCL, la bourse qu’il espérait,
ayant mérité la médaille d’or à l’Athénée. En raison de
difficultés financières au cours des études, il s’est engagé à l’armée. En 1939, il a suivi les cours d‘hygiène
et de médecine tropicale, puis a été mobilisé en 1940.
Il a fait la guerre, puis la résistance et les camps de
concentration. A la libération, sa santé étant fragile,
il est resté à l’armée. Il n’avait toutefois pas une vocation militaire et a continué la médecine générale
dans le coron du charbonnage de Ghlin, son village
natal où il a pratiqué jusqu’au début des années nonante. J’ai été élevé dans le mythe de Louvain, où l’on
apprenait certes la science médicale, mais aussi « la
bonne manière de se conduire ». Parmi mes frères et
sœurs, sept d’entre eux ont fait leurs études à l’UCL
et le 8ème en polytechnique à Mons. Au collège des
Jésuites, on me conseillait de commencer ma médecine aux facultés de Namur, mais mon père ne jurait
que par Louvain.
RK : Comment en es-tu arrivé à la pneumologie ?
LD : C’est un long trajet. En doctorat, j’ai fait un stage
en maternité au Maroc, sur le conseil de Gaston Verellen ; j’ai été séduit par la mise d’enfants au monde.
Arrivé à la fin de mes études, j’envisageais le choix de
l’obstétrique, mais sur l’insistance de mon père, j’ai
passé malgré tout le concours de médecine interne.
Je suis ensuite parti en Israël, à l’hôpital universitaire Hasharon à Tel-Aviv, où les étudiants de l’UCL
pouvaient faire une partie de leurs stages. J’ai pu y
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pratiquer l’obstétrique et cela me plaisait beaucoup.
C’était un hôpital social : beaucoup de parturientes
et d’infirmières étaient des juives séfarades qui venaient d’Algérie ou du Maroc et étaient contentes
d’avoir de jeunes médecins qui parlaient le français,
leur langue maternelle. C’est là que j’ai reçu une lettre
de Jean-Louis Michaux, qui m’annonçait que j’avais
réussi le concours et me convoquait en Belgique pour
commencer l’assistanat. Mon patron israélien, le Professeur Halbrecht, me conseilla de commencer au
moins la première année de médecine interne, quitte
à changer d’orientation après : « Un tien vaut mieux
que deux tu l’auras » me dit-il. J’ai passé la première
année de médecine interne chez Eugène Lebacq, un
excellent pédagogue, dont le service était une bonne
école et qui m’a donné le goût de la médecine interne.
En fin d’année, je pensais choisir la néphrologie, car
les cours de Charles Van Ypersele m’avaient beaucoup
plu. L’année suivante, j’ai cependant été envoyé en
pneumologie à Mont-Godinne. J’ai demandé « Pourquoi Mont-Godinne ? » ; on m’a répondu « parce que
tu es célibataire ».
RK : Godinne était assimilé à l’occupation belge en Allemagne où les célibataires étaient envoyés à la frontière de la RDA !
LD : Non, je crois que c’était parce qu’on y trouvait
plus facilement un logement dans l’hôpital même.
J’ai prévenu Jacques Prignot que la tuberculose et la
bronchite chronique n’étaient pas ma tasse de thé.
Il m’a conseillé d’aller au laboratoire de Jean Lulling,
où j’apprendrais le Ph et la PCO2, données qui me
seraient utiles en néphrologie. C’est dans ce laboratoire que j’ai pris goût à la recherche. J’ai ensuite
été à Leuven dans les services des professeurs Arcq,
Michaux, Meunier et Francis. J’avais déjà le virus de
la pneumologie, ayant travaillé et publié avec Jean
Lulling sur la diffusion à l’oxyde de carbone. On m’a
suggéré de partir au Canada. Grâce à des publications
dans le Bulletin européen de physiologie respiratoire,
j’ai obtenu une bourse pour un séjour à l’Université
McGill.
RK : Tu étais déjà marié ?
LD : Je m’étais marié pendant mes années d’assistanat à l’UCL. Mon épouse, que j’avais connue comme
infirmière à Jolimont, m’a accompagné au Canada et
y a travaillé un certain temps. Elle a du arrêter brutalement à cause d’une loi canadienne qui décrétait
que les étrangers doivent cesser de travailler dans un
domaine, lorsque le chômage s’y installe. Or, à ce moment, beaucoup d’hôpitaux fermaient. Ce fut un problème pour nous parce que les bourses de recherche
étaient plutôt maigres (650 dollars canadiens par
mois). Comme infirmière, mon épouse gagnait beaucoup plus que moi.
LD : Non, depuis 1988. Vous-même avez tenté de le
relancer en 1990 avec le concours de Jacques Lammerant. Personnellement, j’étais alors chef de service
depuis 1989 et ma charge clinique était devenue trop
importante. En effet, Robert Renoirte, qui s’occupait
de pneumo-allergologie, étant décédé, j’avais été
amené à reprendre ses activités cliniques et à apprendre cette partie de la pneumologie que je n’avais
jamais pratiquée. En outre, Victor Moia et Joseph
Steyaert m’avaient entretemps formé en broncho- et
pleuroscopie. Cela m’a bien servi lorsque, 10 ans plus
tard, la bronchoscopie à tube rigide est redevenue indispensable aux interventions endobronchiques (laser et prothèses), et que les plus jeunes n’avaient pas
connu cette technique.
LD : Nous n’avons pas eu d’enfants, mais nous avons
pu nous occuper de trois de mes neveux dont les parents vivaient en Afrique. Aucun des neveux que nous
avons hébergés n’a choisi la médecine, car ils ne voulaient pas mener ce qu’ils appelaient ma «vie de fou».
Jacques Prignot désirant développer le volet biologique des pathologies respiratoires, nous avions encouragé Yves Sibille à partir se former à Yale.
Mont-Godinne ne possédant pas les infrastructures
techniques permettant des analyses moléculaires de
haute précision, Yves Sibille, à son retour en 1985, développa sa recherche à Woluwe et la clinique à MontGodinne. Grâce à ce nouveau soutien, j’ai pu alors ralentir un peu mes activités cliniques et terminer ma
thèse d’agrégation sur « Le contrôle cholinergique de
la ventilation régionale et collatérale dans un modèle
canin ». Le sujet de mon travail de thèse est depuis
revenu à la mode : on sait aujourd’hui que la dyspnée
dans la bronchite chronique s’améliore en diminuant
l’air trappé, et pas seulement en améliorant le débit
bronchique, d’où l’intérêt d’appréhender la ventilation collatérale.
Pendant les années 80, il y eut par ailleurs une explosion de nouvelles techniques cliniques en pneumologie comme le laser, l’endoscopie interventionnelle, l’oxygénothérapie et la ventilation assistée
à domicile, et la médecine du sommeil, techniques
auxquelles il fallut nous adapter. Par après, ce fut le
tour de la transplantation pulmonaire, développée à
Mont-Godinne depuis plus de vingt ans.
RK : N’as-tu pas pensé à rester au Canada ?
RK : Quel était le sujet de ta leçon publique ?
LD : Si ! Au bout de deux ans à McGill, l’Hôtel-Dieu
de Montréal a développé un laboratoire de recherche
et m’a proposé une année de plus chez eux. Jacques
Prignot a probablement eut peur que je ne revienne
pas et m’a dit : « c’est maintenant ou jamais ». Il est
venu à Montréal pour discuter avec mes patrons. En
arrivant à Mont Godinne, j’ai créé un laboratoire de
physiologie respiratoire animale.
LD : Justement sur la prise en charge des apnées du
sommeil.
RK : Vous aviez des enfants ?
RK : Il n’y a plus de labo actuellement ?
RK : Et ensuite ?
LD : Jacques Prignot a pris sa retraite en 1989. Son successeur, Charles Francis a eu un terrible accident peu
après, et nous avons dû nous partager la responsabilité du service de pneumologie de l’UCL et de l’enseignement, Daniel Rodenstein et moi.
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RK : Tu as également donné des cours aux Facultés de
Namur ?
LD : Oui, de 1985 à 92. Cet enseignement commun de
la physiopathologie respiratoire avec Namur remonte
maintenant à 50 ans, depuis Victor Moia. En 1992, Daniel Rodenstein partant en année sabbatique, j’ai du
prendre en charge tous les cours et cliniques de pneumologie à Woluwe et j’ai dû me faire remplacer aux
FNDP par Patrick Weynants, puis par Eric Marchand
après le décès de Patrick. La charge des cours UCL suffisait. Je n’ai d’ailleurs jamais tenu à donner seul la
totalité du cours, non seulement pour garder un équilibre Godinne-Woluwe, mais aussi parce que tel ou
tel collègue connaissait mieux une matière précise.
RK : Il faut toutefois que quelqu’un assure la plus
grande partie du cours pour qu’il y ait une école, que
ceux qui ne donnent qu’un cours n’aillent pas trop
loin dans les détails et qu’il n’y ait pas plusieurs fois
le même exposé ou des contradictions.
LD : C’est vrai que pour donner un enseignement
cohérent, il faut une certaine unicité. Mais en ce qui
concerne la chirurgie thoracique par exemple, il eut
été injuste de donner le cours à la place des chirurgiens : j’allais donc assister à leurs cours, pour que
les questions d’examen correspondent à ce qu’ils
avaient enseigné. Nous avons pu ainsi réaliser un enseignement diversifié en associant non seulement
les chirurgiens, mais également les radiologues, les
anatomopathologistes, les pharmacologues et les
pédiatres : en collaborant, nous avons pu donner un
cours d’école. Lors de mon éméritat, une généraliste
m’a dit que notre syllabus était un des rares qu’elle
ait gardé.
Les premières leçons étaient consacrées à la propédeutique, car il faut se dire que nous formons environ
50% de médecins généralistes, pour lesquels l’approche clinique de base est primordiale. Par exemple
Jonathan Pardee, le cardiologue, a décrit un indice qui
additionne l’intensité du bruit de la respiration devant, derrière et le côté du thorax qui peut ainsi prédire s’il s’agit d’un emphysème ou d’une autre maladie respiratoire. Voici donc un signe simple, riche de
renseignements.
RK : Je me souviens d’une conférence, cours où tu mimais les différentes formes de toux. Cela m’avait impressionné.
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LD : Il n’y a pas moyen de faire autrement, si on n’a pas
d’enregistrement. J’ai depuis amélioré la documentation par l’audiovisuel. En pneumologie, l’examen clinique et l’anamnèse sont extrêmement importants.
RK : Quelles ont été tes relations avec l’étranger ?
LD : J’ai, bien entendu, participé à de nombreux
congrès, dont ceux de l’American College et de l’American thoracic society dont j’étais membre, et à de
multiples réunions scientifiques de pneumologie.
La majorité des travaux qui ont été réalisés dans le
service ont été présentés à de grands congrès américains. J’ai fait partie du conseil d’administration de la
Société de Pneumologie de Langue Française à Paris
et ai collaboré aux divers congrès qu’elle organisait.
J’ai également fait partie des premiers membres de
l’European Respiratory Society. Mes voyages ont été
presqu’entièrement consacrés à des activités scientifiques. Je n’ai pas participé à des activités d’aide à des
pays en voie de développement comme toi en Bolivie.
RK : C’est Charles Chalant qui m’a entrainé à ce genre
d’activités qui me plaisait d’ailleurs beaucoup, également au Zaïre et en Roumanie.
LD : Nous avons certes eu des assistants venus de différentes parties du monde, mais je n’ai jamais eu le
temps suffisant pour participer sur place à ce genre
d’activité, étant donné la charge clinique très importante. Les congrès sont très importants : ils vous motivent pour terminer les travaux en cours.
RK : On y fait des relations ; on apprend des choses
dans les couloirs.
LD : Certainement. On y rencontre aussi des collègues
que l’on n’a plus vus depuis des années et avoir l’idée
de travailler à nouveau avec eux. Un certain nombre
de travaux que nous avons faits ici, comme l’oxygénothérapie au long cours, son retentissement sur la survie des patients et l’apparition du cœur pulmonaire
chronique ont été réalisés avec d’autres universités
d’Europe. Nous avions également des contacts assez
étroits avec l’ULB. Mon copain de laboratoire à Montréal était Roger Sergysels qui a été patron à l’Hôpital
Saint-Pierre de Bruxelles ; j’ai ainsi appris à connaitre
les gens du laboratoire de recherche d’Erasme. Nos
rapports étroits ont mené à des travaux communs et
à concevoir un enseignement interuniversitaire de la
pneumologie. Cet enseignement commun (DES) s’est
rapidement élargi à Liège puis à Lille, qui était déjà
en accord avec Amiens, Rouen et Caen. Depuis 15 ans,
les cours des assistants de pneumologie de 4e, 5e et
6e années de nos sept universités sont communs et il
nous arrive d’aller donner cours dans une de ces universités ou de recevoir les étudiants des autres universités, pour des périodes de 48 heures. Cela existe
toujours : je crois que les prochains cours ont lieu à
Amiens. Les frais de déplacements et de séjour sont
pris en charge par des firmes pharmaceutiques. Ce
sera probablement plus difficile avec la nouvelle législation.
RK : Les sujets étaient-ils choisis d’avance?
LD : Oui, en commun. Lors de ma dernière participation, les cours avaient lieu à Woluwe, sur les maladies
interstitielles du poumon. Ils remplissaient un grand
auditoire clinique. Certains professeurs extérieurs
s’étaient déplacés vu leur compétence particulière
dans certains sujets. Le lieu et le sujet de ces réunions
étaient fixés deux à trois ans à l’avance.
Nous avons fait connaitre ce type de collaboration :
nos universités font partie du projet Hermes dont le
but est l’uniformisation de la formation en pneumologie dans toute l’Europe. Nous nous rencontrions à
l’aéroport de Munich. Ce groupe a produit un syllabus
de formation générale pour toute la pneumologie en
Europe. Depuis l’an dernier, lors du congrès européen,
les jeunes peuvent passer un examen qui leur donne
un diplôme européen de pneumologie, qui n’a pas
encore de valeur légale. C’est un gros effort d’uniformisation de la pratique de la pneumologie.
RK : Tu avais la chance d’avoir appris l’anglais à McGill.
LD : Oui, mais cela m’a fait perdre le flamand ! Quand
j’étais président de la société belge, si je me risquais à
donner un exposé en flamand, je voyais soudain sourire certains auditeurs parce que j’étais passé à l’anglais sans m’en rendre compte.
RK : As-tu une réflexion à faire sur ta conception de la
médecine ?
LD : C’est un métier qui remplit complètement la vie.
Je sais bien que ce n’est plus à la mode aujourd’hui.
Beaucoup estiment actuellement que ce métier peut
être fait à temps partiel ou en le partageant avec
d’autres activités de la vie. La médecine a dévoré ma
vie. J’estimais que les médecins universitaires qui doivent assurer la clinique, l’enseignement, la recherche
et la gestion ne sont plus seulement des médecins :
ce sont des « moines » de la médecine.
RK : C’est sans doute pour cela que nous avons gardé
l’adjectif « catholique » au nom de notre université:
j’aurais préféré « chrétien ». La chose essentielle à
mes yeux, c’est que le médecin ne mette jamais l’argent en priorité et qu’il fasse toujours à ses malades
« ce qu’il voudrait qu’on lui fasse ». Un défaut dangereux pour un médecin est l’orgueil.
LD : J’ai peur que la vocation de médecin ne se perde
et que la médecine devienne un métier comme les
autres. Mais je suis très heureux d’avoir laissé après
moi une équipe idéaliste, compétente et dévouée. Je
pense que la médecine doit être pratiquée à 100%.
C’est peut-être le fait de l’avoir pratiquée du matin
au soir et même la nuit qui m’a valu mes ennuis de
santé. Je ne le regrette pas pour autant, c’était primordial pour moi. C’est pourquoi, ne pouvant plus
assurer physiquement un tel service actuellement, je
ne vois plus de malades, me limitant à assister à des
conférences et des débats.
RK : Au début de l’éméritat, quels sont tes projets ?
LD : J’ai l’impression d’avoir fermé les yeux sur la
littérature et la philosophie pendant mes 41 ans de
médecine active. Je me suis mis à relire Aristote, Pla-
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ton, Descartes, Nietzsche, etc. Actuellement, je lis Sénèque, qui dit qu’à un moment de la vie, tu ne dois
plus t’occuper que de toi et des gens que tu aimes.
RK : J’ai une position un peu différente. Lors de la promotion 2012, les jeunes médecins avaient demandé
à chacun de nous de citer une phrase qui leur tenait
à cœur et j’avais écrit de manière anonyme « que je
souhaiterais rester utile, si modestement que ce soit
et dans n’importe quel domaine, jusqu’à mon dernier
souffle ».
LD : Oui, mais le livre de Sénèque qui me parait le plus
beau est « La brièveté de la vie ».
RK : Tu as évoqué ton accident cardio-vasculaire ?
Qu’en était-il ?
LD : Quand au terme d’un cours interuniversitaire
particulièrement fatigant, j’ai ressenti une violente
douleur thoracique, j’ai cru à un infarctus : c’était
sous-estimer le problème, car mon aorte s’était disséquée de la valve aux iliaques : je dois la vie aux
cardiologues, chirurgiens et réanimateurs qui m’ont
sorti du marasme.
Mes confrères et amis ont été extrêmement collaborant dans la manière de m’aider à reprendre progressivement mes activités, pendant les deux ans qui me
restaient avant la retraite. Ils m’ont suggéré de main-
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tenir l’indispensable, à savoir la clinique et l’enseignement, mais de confier à d’autres la Société Belge
de Pneumologie et les conférences un peu partout en
Belgique. Après une telle maladie, on ne se sent pas
malade, mais on est terriblement fatigué pour des efforts minimes et cela pendant au moins un an.
RK : Le mot de la fin ?
LD : Je tiens à dire que la direction de l’hôpital a toujours suivi nos projets si nous parvenions à les justifier. Cela nous a permis de suivre le progrès et d’arriver à nous spécialiser par exemple en transplantation
pulmonaire depuis 5 ans.
Cette spécialité attire à Godinne des maladies pulmonaires très rares. Nous avons pu également incorporer dans notre équipe des spécialistes dans tous les
domaines que nous voulions développer, qu’ils aient
été formés à l’UCL ou ailleurs.
Chacun de mes anciens adjoints a aujourd’hui un secteur spécialisé particulier, tout en étant bon pneumologue général.
RK : Merci, cher Luc de t’être soumis à cette revue rapide de ta carrière. Cela nous a donné aussi l’occasion
de nous revoir et de mieux nous connaitre.
LD : Merci à toi.
In Memoriam
Dr Claire Vellut (1926-2013)
Nous avons appris récemment le décès de madame le docteur Claire Vellut, qui fait partie de
nos anciens et qui a été interviewée dans l’Ama Contacts n°67. Voici un extrait, transmis par
Jacques Vellut, de l’un des témoignages de sa famille lors de la célébration d’ « A-Dieu » qui a eu
lieu le 26 septembre dans la chapelle des Petites Sœurs des Pauvres à Bruxelles, où elle a vécu
ces 4 dernières années à son retour de l’Inde.
Ce que nous retenons aujourd’hui de Claire, c’est évidemment avant tout ces 55 années au service des
malades de la lèpre. Arrivée en Inde en 1954, elle rejoignit – l’année suivante – le Dr Hemerijckx, et avec
deux autres AFIs infirmières – Simone Liégeois et
Hélène Eenberg –, et commença alors la formidable
aventure de Polambakkem.
le Nord, la supervision de nouveaux essais thérapeutiques dans le Sud, et des missions de consultance au
Bangladesh, en Chine, etc. Et à l’âge où – ici - nous
sommes pensionnés, elle a réduit ses responsabilités
médicales pour s’intéresser davantage à l’important
travail d’éducation des dalits – les intouchables –
dont s’occupait le Père Suresh.
Parce qu’il inaugurait de nouvelles méthodes de
lutte contre la lèpre – les fameuses cliniques sous les
arbres, qui permettaient de traiter le malade dans
son village plutôt que de l’isoler dans une léproserie – ce Centre a vite acquis une renommée nationale
en Inde et internationale. Mais à côté des centaines
d’Indiens et des dizaines d’Africains et d’Asiatiques
qui venaient se former, le livre d’or de Polambakkam
est témoin aussi des dizaines de Belges et autres occidentaux que Claire accueillait, qu’elle écoutait et auxquels elle transmettait son enthousiasme.
Comme une bonne indienne, n’ayant pas d’enfants,
elle avait «adopté» – si on peut dire – une famille indienne amie qui pourrait prendre soin d’elle dans ses
vieux jours. Malheureusement, les deux parents sont
partis avant elle, et d’autres départs autour d’elle ont
aussi bouleversé sa vie. En 2008-2009, elle a beaucoup hésité entre l’Inde et le retour en Belgique.
Voulant être indienne avec les Indiens, Claire fit
d’énormes efforts pour acquérir la nationalité indienne en 1979 : d’infinies démarches, mais surtout
elle devait prouver qu’elle se débrouillait en Tamil, et
on soupçonne l’examinateur d’avoir été bienveillant.
A partir de 1980, son champ d’action s’étendit à
toute l’Inde : la création de nouveaux centres dans
Ce que nous retenons d’elle après ces 4 années passées dans ce home des Petites Sœurs, c’est l’image
d’une léprologue compétente, d’une femme qui a été
jusqu’au bout de son engagement, puisant sa force
dans sa foi profonde, dans le silence et la prière. Elle
a voulu vivre simplement, en appréciant chaque moment de rencontre.
Nous tous ici présents, réjouissons-nous d’avoir croisé
sa route et d’avoir pu faire un bout de chemin avec
elle, pendant quelques temps ou durant de nombreuses années.
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Quelques nouvelles du prix Jean Sonnet
2011
Dr Bernadette Michel et Dr Patrick Loodts
Il y a deux ans, en novembre 2011, nous avons eu la
chance de recevoir le Prix Jean Sonnet pour notre
projet de « Renforcement du secteur santé dans la
commune de Houa Nam Bak » mené au côté de l’ASBL
Houa Nam Bak. La commune de Houa Nam Bak est
composée de 3 villages de montagne situés au nord
du Laos, non loin de la frontière chinoise. Les trois milliers d’habitants de ces villages sont principalement
de petits cultivateurs appartenant aux ethnies minoritaires Khmu et Hmong dont la vie est parsemée
de nombreuses difficultés tant pour l’accès à l’éducation, à l’eau potable ou à des services de santé de
base. L’ASBL Houa Nam Bak travaille dans ce village
depuis 2009 à travers le parrainage de l’école et via
son projet « Santé » depuis 2011. Ce dernier est constitué de trois phases distinctes visant à améliorer les
conditions d’accès de tous les habitants à des services
santé de base.
Photos © Etienne Gehin
La première phase visait à la rénovation du dispensaire de Houa Nam Bak, à l’achat de matériel médical pour celui-ci et à la formation complémentaire de
son personnel en obstétrique et néonatalogie. Grâce
au prix Jean Sonnet, elle a pu être initiée fin 2011 et
terminée dans le courant de l’année 2012. Le toit du
dispensaire a par exemple été complètement remplacé et une nouvelle table d’examen a été installée.
Une trousse de petite chirurgie et une trousse d’obstétrique ont été fournies à l’équipe qui, grâce à sa formation complémentaire, peut maintenant pratiquer
la plupart des accouchements de la région. 26 accouchements ont eu lieu au sein du dispensaire en 2012
et 31 femmes étaient suivies en juillet 2013 pour leur
grossesse.
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Remise du matériel médical
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Cette première phase terminée avec succès, nous
cherchons maintenant à financer la phase suivante
de notre programme santé, à savoir la formation
d’équipes de santé de proximité, mixtes et multiethniques, dans les trois villages de la commune de Houa
Nam Bak.
Les équipes de santé de proximité sont généralement
composées de trois groupes :
• Les Assistants de Santé Villageois chargés principalement de la prévention à travers l’éducation à
l’hygiène, des conseils nutritionnels et de la lutte
contre le paludisme.
• Les Matrones, sages femmes, chargées du suivi de
grossesses.
• Les Phèt Ban, « médecins » de village chargés du
diagnostique des maladies courantes, du dépistage de signes critiques devant conduire à une
évacuation vers un centre de santé, et dispensant
certains soins et médicaments spécifiques.
L’ASBL Houa Nam Bak, avec le soutien de la Fondation
Roi Baudouin, lance un appel à dons pour financer ce
projet. Nous vous invitons à effectuer vos dons sur
le compte de la Fondation Roi Baudouin BE10 0000
0000 0404 (BIC BPOTBEB1) avec la communication
***128/2571/00043***.
Tout don de minimum 40 € donnera droit à une attestation fiscale délivrée par la Fondation Roi Baudouin.
Nous vous remercions d’avance, chers confrères, pour
votre aide.
www.houanambak.org
Le dispensaire de Houa Nam Bak
Souvenirs et anecdotes
Naïveté enfantine (2 et dernière partie)
e
La Saint-Nicolas était une des joies de ma mère. C’était un grand jour
pour les arlonais : les enfants des chasseurs ardennais étaient invités
au Mess des officiers. Le grand Saint les prenait à part et leur donnait
un cadeau : le père fouettard était présent pour la forme.
Un jour, je rentre à la maison et je dis à ma mère : « Des camarades de
classe ont vu leurs parents déposer les cadeaux de Saint-Nicolas sous
leur lit ». Ma mère m’a répondu du tac au tac : « C’est probablement
parce que leurs parents ne vont pas à la Messe », et me voila reparti
pour au moins un an !
Mon père ayant été déplacé d’Arlon à Namur avec l’état-major des
Chasseurs ardennais, j’ai poursuivi ma 5ème primaire dans la future
capitale de la Wallonie. Je me suis aperçu rapidement que j’avais déjà
eu ce programme en quatrième. Avec l’accord du directeur et de mes
parents, j’ai été transféré en 6ème.
Je suis déguisé en «Zwarte Piet» lors
d’une Saint-Nicolas dans le service
de chirurgie des enfants, à l’hôpital
Saint-Pierre à Leuven dans les années
50. J’apprends aujourd’hui par l’OMS
que j’étais raciste. Dois-je faire des
excuses officielles comme Hollande
l’a fait pour le rassemblement au Vel
d’Hiv ?
L’instituteur de 6ème était un remarquable enseignant, mais avait
une haute idée de sa personne, ce qui ne l’empêchait pas de se tailler
les ongles pendant le cours. En arrivant dans la classe pour la première
fois, je lui avais naïvement tendu la main : il avait brusquement retiré
la sienne. J’étais très vexé.
Un jour, il nous dit : « Vos parents vous ont-ils fait de beaux cadeaux
pour la Saint-Nicolas ? ». Il remarqua ma réaction et parmi les rires des
élèves, s’exclama « A votre âge, on ne croit quand même plus à SaintNicolas ? ». Rentré à la maison, j’ai raconté l’épisode à ma mère qui, un
peu gênée, m’a expliqué que c’était une fête familiale très ancienne. Je
lui ai demandé « Le père Noël c’est quand même vrai ? », « Non plus»
m’a-t-elle dit.
Ceci eut des conséquences importantes. Alors que j’avais terminé la
sixième en tête de classe, ce même instituteur est parvenu à persuader mes parents, que je n’étais pas mûr pour le secondaire et qu’il était
préférable que je double ma sixième primaire ; ce qui fut fait. Je n’ai
plus guère de souvenir de cette année inutile.
René Krémer
Dans le prochain Ama Contacts :
L’assurance qualité des médicaments hier et aujourd’hui (2e partie)
Handicapés célèbres : Robert Schumann (1810-1856)
Interview : René Van Tiggelen
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Musée Couvreur
Découvrez l’histoire de la pharmacie et du médicament au travers des objets et des
livres de la Collection pharmaceutique Albert Couvreur sur le site UCL-Bruxelles
Pot à canon (Anvers, 1595)
Mortier en bronze d’origine germanique
Pilulier (années 1950)
Pharmacopoeia Bruxellensis. Bruxelles, J.
Mommart, 1641
Dioscoride et Andromaque