WH Auden The Sea and the Mirror - E-rea

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WH Auden The Sea and the Mirror - E-rea
W. H. Auden
The Sea and the Mirror
A Commentary on Shakespeare’s The Tempest.
Princeton & Oxford : Princeton University Press, 2003.
xlii + 106 pages. ISBN 0-6911-1137-18. $17.47
Pascal Aquien (Université de Paris IV-Sorbonne)
The Sea and the Mirror, qui est l’un des “Longer Poems” d’Auden, fut rédigé entre 1942 et 1944 et
publié dans For the Time Being en 1944. Auden, qui avait perdu la foi, était revenu vers la religion
anglicane en 1940, peu après son installation aux États-Unis, et il avait souhaité, en écrivant ce
poème mêlant prose et vers, exposer ce qu’il appelait sa “conception chrétienne de l’art”. Il avait
également traversé une crise personnelle très grave en 1941, dans ses relations avec son amant
Chester Kallmann, dont il avait fini par accepter les nombreuses infidélités au prix d’une grande
souffrance. Cela transparaît dans le poème, en particulier dans la section “Prospero to Ariel” (par
exemple : “Stay with me; I am glad I have freed you”). De même, la satisfaction de Sebastian,
soulagé de n'avoir pas assassiné Prospero, reflèterait celle d'Auden, rassuré de ne s'être pas vengé de
Chester.
De façon plus fondamentale, The Sea and the Mirror est un texte doublement métapoétique.
Premièrement, il se fonde sur The Tempest, dont la dimension métatextuelle est connue, la pièce de
Shakespeare étant généralement interprétée comme la mise en scène des adieux du dramaturge à
son public et du renoncement à son art, symbolisé par la libération d'Ariel. Deuxièmement, il constitue
l'aboutissement de la réflexion d'Auden sur le rejet de la tentation de la “magie”, dont la
problématique s'inscrit dans la théorie kierkegaardienne des trois sphères (celles de l’esthétique, de
l’éthique et du religieux), dont s’inspirait alors le poète. L'autre fondement sur lequel repose le choix
de The Tempest est plus ouvertement éthique. Dans “Balaam and his Ass”, republié dans The Dyer’s
Hand (1963), Auden insiste sur la dimension manichéenne de la pièce : il souligne la relation difficile,
voire impossible, qui s’y noue selon lui entre la Nature et l'Esprit, et il dénonce aussi l'idée que le
corps est coupable. Auden choisit d'écrire The Sea and the Mirror parce que le “message” de Prospero
le laissait perplexe (“Both the repentance of the guilty and the pardon of the injured person seem
more formal than real”) et que le temps lui semblait venu de donner la parole à Caliban. Enfin, The
Sea and the Mirror lui permet de s'interroger sur ce que reflète le “miroir” de l'art : le réel (“la mer”)
ou bien l'autre versant du réel où se dissimule le secret de la genèse de toute œuvre, ou encore
l' “angoisse” liée à l' “existence” (ces deux derniers concepts étant empruntés à Kierkegaard).
The Sea and the Mirror se déroule sur la scène d'un théâtre après la représentation de The
Tempest , mais les personnages n'ont pas quitté leur rôle, ce qui brouille partiellement la frontière
entre réalité et fiction : ils sont à la fois eux-mêmes et les rôles qu'ils incarnent. Quant au lecteur, il
est confronté à divers jeux de miroirs : The Tempest est une réflexion sur l'art, The Sea and the
Mirror reflète The Tempest. Mais le miroir de The Sea and the Mirror est aussi un jeu sur les trompel'œil et sur le danger d'une confusion entre l'esthétique et la vie. C'est d’ailleurs parce qu’il joue sur les
effets de décalage qu'Auden ne pastiche pas Shakespeare mais qu'il écrit à partir de lui un autre
texte. Et s'il faut vraiment écrire à la manière de quelqu'un, le modèle ne sera pas anglais, il ne sera
pas dramaturge, et Caliban parlera à la manière d'Henry James. Pour Auden, les choses sont claires :
ce n'est pas Shakespeare que l'on commente (en dépit du sous-titre “A Commentary”), mais c'est d'art
qu'on va parler. Ce que donne à voir le théâtre, dit-il aussi, ce sont des ombres, peut-être palpables,
mais néanmoins nébuleuses, celles de personnages de fiction qui ne sont que les vecteurs d'un
discours, chacun ayant le sien propre, selon sa “nature”.
The Sea and the Mirror se compose de quatre parties, “Preface, the Stage Manager to the
Critics”, “Prospero to Ariel”, “Supporting Cast, Sotto Voce” (qui rassemble tous les personnages de la
pièce, exception faite de Caliban), enfin “Caliban to the Audience”, suivi d'un “Postscript”, “Ariel to
Caliban”. Les première et quatrième parties explorent l'acheminement de l'esthétique vers le religieux,
cette dernière instance apparaissant dès les quelques vers d'Emily Brontë mis en exergue, “Speak,
God of Visions, plead for me / And tell why I have chosen thee”. Les deux autres analysent la façon
dont les divers personnages réagissent face à l'esthétique et à l'éthique. Tous les personnages de The
Tempest n'interviennent qu'une fois dans The Sea and the Mirror, hormis Antonio, incarnation du
héros romantique et démoniaque. Dans le poème d’Auden, chaque personnage a une fonction
précise : Antonio est le héros esthétique, Trinculo la caricature de l'artiste, Miranda l'illusion esthétique
dans l'amour, Gonzalo l'éthique et le bon sens. Ferdinand est l'amour vrai, celui qui s’achemine vers la
fusion d'Éros (l’amour physique) et d’Agapè (l’amour chrétien). Les créatures mélancoliques que sont
Stephano, le Capitaine et le Maître d'Equipage incarnent le fond dépressif sur lequel s'élabore le
schéma kierkegaardien. Toutefois, The Sea and the Mirror n'est pas simplement l'application ou la
transposition littéraire d'une théorie philosophique ; cette œuvre est plutôt, par ses explorations
successives, la transcription d'un arrachement vers une voie sublimatoire, dont le paradoxe est qu'elle
choisit un modèle littéraire et une référence esthétique pour dénoncer l'écueil que celle-ci représente.
Ce que montre Auden est que, contre l'illusion esthétique, le Verbe est le seul rempart, “the real Word
which is our only raison d'être ”. Le Verbe symbolise la réunification du divin et du sujet humain, enfin
réconcilié avec lui-même, ce dont rend compte le dernier mot de The Sea and the Mirror, à la fin du
discours qu'Ariel adresse à Caliban. Ce mot est le pronom “I”, point d'orgue repris en écho par le
souffleur, dont le rôle est de rappeler que, même dans ses moments les plus élevés, l'homme a besoin
d'un truchement trivial. C’est sur ce souffle que se termine le poème, et sur cette invitation au silence.
L’édition de ce texte essentiel, due à Arthur Kirsch, qui a publié en 2000 les remarquables
Lectures on Shakespeare d’Auden, (traduites en français par Dominique Goy-Blanquet aux Éditions du
Rocher en 2003), est de grande qualité : le poème est précédé d’une longue et riche introduction, les
notes sont abondantes et, surtout, Kirsch incorpore pour la première fois les corrections qu’Auden
avait faites sur les épreuves de la première édition (celle de Random House en 1944), dont un grand
nombre n’avaient pas été prises en compte. Kirsch a également travaillé sur les carnets du poète, que
l’on peut consulter en bibliothèque aux États-Unis (par exemple à la Berg Collection de la New York
Public Library) et qui ont largement nourri son travail critique. Le livre, enfin, est un bel objet,
élégamment présenté, dont on peut recommander avec enthousiasme l’acquisition.

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