JEAN-PAUL II ET LA FAMILLE Préambule : pourquoi Jean

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JEAN-PAUL II ET LA FAMILLE Préambule : pourquoi Jean
JEAN-PAUL II ET LA FAMILLE
Préambule : pourquoi Jean-Paul II tenait-il tant à la famille ?
Au cœur des préoccupations du Pape Jean-Paul II, nous trouvons le
mariage et la famille. Pourquoi ? C’est un mystère, celui de sa personne ! Karol
Wojtyla est marqué dans sa jeunesse par la disparition de tous ses proches. Il est
âgé de 9 ans quand sa mère décède. Quelques années plus tard, son frère aîné
meurt prématurément. Puis le père meurt en 1941. Il a 21 ans. Ces épreuves
familiales prennent place dans un contexte historique difficile avec la guerre et
les totalitarismes du nazisme et du communisme.
Au début de son ministère de prêtre, Karol Wojtyla accorde une grande
importance aux jeunes. Au cours de rencontres et d’excursions qu’il organise, il
écoute et discute beaucoup avec des jeunes, souvent fiancés, avec qui il parle
des différents aspects de l’amour humain et de la vie conjugale. Il innove en
discutant ouvertement de la sexualité. Il développe une réflexion profonde sur la
vocation du mariage, qui restera toute sa vie l'une des grandes thématiques de
son enseignement.
Au moment du Concile Vatican II, alors archevêque de Cracovie, Wojtyla
est l’un des rares cardinaux à s’occuper d’éthique sexuelle. Dans un livre intitulé
Amour et responsabilité, publié en polonais en 1960 puis traduit en d’autres
langues européennes, Wojtyla aborde ce sujet avec une clarté et une liberté de
langage à laquelle la tradition catholique n’était certes pas habituée. Quelques
années plus tard, il est l’un des plus pertinents et courageux défenseurs de
l’encyclique Humanae Vitae.
Devenu Pape, Jean-Paul II aime s’entourer de familles, recréer une
ambiance familiale autour de lui. Chaque été, il reçoit quelques familles à Castel
Gandolfo où l’on aime discuter, chanter, se détendre. Il se ressource à travers
cette intimité naturelle et joyeuse. Au cours de son pontificat, sa sollicitude pour
le mariage et la famille va s’approfondir à travers des rencontres, des initiatives
et des enseignements. Chez Jean-Paul II, gestes et paroles sont inséparables. Ils
sont empreints de la même chaleur et de la même force.
Ses visites pastorales et ses voyages apostoliques comportent presque
toujours une rencontre avec les familles ou un message pour elles : par exemple
à Puebla en 1979, à Paray-le-Monial en 1986, à Sainte-Anne d’Auray en 1996.
L’année 1994 est décrétée « Année internationale de la Famille » par
l’Organisation des Nations Unies. L’Eglise, non seulement salue avec joie cette
initiative, mais elle y participe. Au cours de cette année de la famille, Jean-Paul
crée la première Rencontre Mondiale des Familles à Rome, qui sera suivie par
d’autres Rencontres dans le monde.
1
Les initiatives pour soutenir la famille sont multiples. En septembre 1980,
Jean-Paul II réalise le projet de Paul VI de convoquer un synode sur la famille
dont le fruit sera l’exhortation apostolique Familiaris consortio (FC). En 1981, il
fonde le Conseil Pontifical pour la Famille puis l'Institut Pontifical Jean-Paul II
pour les Études sur le Mariage et la Famille : « J'ai décidé de fonder un Institut
international d'études sur le mariage et la famille... il sera un lieu dans lequel on
approfondira la vérité sur le mariage et la famille à la lumière de la foi, avec
l'aide des diverses sciences humaines ». En 2001, il procède à la béatification du
premier couple non martyr, Louis et Marie Quattrocchi.
Dans le magistère du Pape Jean-Paul II, on peut remarquer une insistance
répétée et appuyée sur la famille. Ses six cycles des « Catéchèses du mercredi »,
données entre 1979 et 1984, développent toute une thématique sur le corps,
l'amour et le mariage. Elles sont le corpus de ce qu’on appelle « la théologie du
corps de Jean-Paul II ». L’exhortation apostolique Familiaris consortio de 1981
constitue en quelque sorte la Magna Charta de la doctrine et de l'enseignement
pastoral de l'Eglise en ce qui concerne la famille et son service à la vie. Elle
apporte une vive lumière aux nouvelles questions qui se posent sur l'avenir de la
famille. En 1994, Jean-Paul II publie la « Lettre aux familles » (LF) par laquelle il
veut rejoindre « chaque famille concrète de toutes les régions de la terre » (LF
n°4) et s’entretenir avec elle. C’est dans cette lettre que Jean-Paul II dit que la
famille est la première et la plus importante route de l’Eglise (cf. LF n°2).
Le magistère de Jean-Paul II pour le mariage et la famille est marqué par le
don du sang. Il est non seulement un saint, mais un martyr, qui a versé son sang
pour la famille. Il a scellé avec son sang la création du Conseil pontifical pour la
famille et de L’Institut pour les Etudes sur le mariage et la Famille qu’il a institués
le jour même de son attentat Place Saint Pierre (13 mai 1981). En 1994, année
de la famille, au terme d’un séjour de plusieurs semaines à l’hôpital, il a luimême déclaré que le pape devait souffrir parce que la famille était menacée et
attaquée (cf. angélus du 29 mai 1994). Sa prière pour la famille a été un soutien
pour beaucoup et peut l’être encore.
Quelle est la grande innovation de Jean-Paul II ? Un couple français,
membre du Conseil Pontifical de la Famille, répond : « Sa grande innovation,
c’est d’avoir intégré des couples mariés à l’approfondissement de la pensée de
l’Eglise sur toutes les questions du mariage, de la sexualité, de la famille. Il l’a
fait dès le synode sur la famille de 1980. C’était la première fois dans l’histoire de
l’Eglise que des couples participaient à un synode. De même, quand il a créé le
Conseil pontifical pour la famille, il y a nommé vingt couples, représentant les
cinq continents. Les Eglises locales se sont par la suite largement inspirées de ce
modèle » (Jean Marie et Anouk Meyer).
2
Introduction :
La famille face à un tournant anthropologique
Prenons, si vous le voulez bien, cette route de la famille. Le problème est
que cette route est dans le brouillard et l’obscurité. L'institution familiale est
encore présente dans de nombreuses sociétés qu'elle cimente et unifie. Elle est
en même temps dangereusement mise à mal dans les pays occidentaux. Notre
société n'en finit pas de vouloir imposer et exporter ses modèles sociaux et
culturels, et en particulier un nouveau « modèle » anthropologique : celui qui
consiste à penser la personne de façon individualiste comme une monade isolée
et titulaire d'une liberté absolue, à ignorer sa dimension sociale originelle et donc
à ne plus voir dans le mariage et la famille une société naturelle qui provient
précisément de cette socialité naturelle de l'homme et de la femme.
La grâce de Jean-Paul II est qu’il peut nous aider à prendre la route de
façon certaine et sereine. Il a cette conviction : le monde ne peut pas tourner
rond si la famille, cellule vitale de la société et première école de vie de l’homme,
est malade. Il sait aussi que c’est dans la famille que chaque personne
s’accomplit et se sanctifie, à travers le don et la communion.
La nouveauté de sa réflexion ne réside pas dans des normes morales. Il
creuse, il va beaucoup plus profondément. Il se pose la question : pourquoi
existons-nous comme Homme (humain) ? Et pourquoi aussi, existons-nous
comme homme et comme femme ? Il trouve une réponse adéquate dans
l’anthropologie biblique contenue dans la Genèse. La Genèse, dans ses premiers
chapitres, est un lieu merveilleux pour essayer de comprendre l’intention
originelle du Créateur quand Il fit l’Homme (l’humain, héb. adam) comme
homme (ish) et comme femme (isha). On peut lire tout un langage nuptial dans
la masculinité et la féminité. C’est un langage de don et de communion qui
permet à chacun de redécouvrir le sens de son existence entière, le sens de sa
vie.
Documents de Jean-Paul II cités dans cette étude :
FC : Familiaris consortio, Lettre apostolique sur les tâches de la famille
chrétienne, 1981.
LF : Lettre aux Familles, 1994.
3
I- La famille comme vocation :
Une communauté de vie et d’amour
Cf. Lettre aux familles, partie I : « La civilisation de l’amour » (n° 6-17)
1. Le mystère du « commencement »
Sommes-nous capable de voir la richesse de la famille, alors que chez
beaucoup, même parmi les chrétiens, il y a un obscurcissement de la vérité sur
l’amour humain, le mariage et la famille ? Nous sommes invités à revenir « au
commencement » (cf. Mt 19, 4 sq) pour découvrir le projet originel de Dieu sur le
mariage et la famille.
En s’appuyant sur la Genèse (Gn 1, 26-28) mais aussi sur saint Paul (Eph
5, 32), Jean-Paul II affirme que le modèle originaire de la famille se trouve dans
le mystère trinitaire. Le « nous » humain doit refléter le « nous » divin (cf. LF 6).
En chacun, il y a une empreinte d’amour. C'est-à-dire qu’est inscrit en lui « la
vocation, et donc la capacité et la responsabilité correspondantes, à l’amour et à
la communion » (FC 11 ; cf. GS 22). L’anthropologie de Jean-Paul II est
l’anthropologie de communion et de don du Concile Vatican II, en particulier dans
Gaudium et spes 22 et 24. En affirmant par exemple que l’homme est la « seule
créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même » et qu’il « ne peut
pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même » (GS 24).
2. La famille comme don
Dans sa Lettre aux familles, Jean-Paul II nous invite à contempler la Sainte
Famille de Nazareth. Jésus-Christ est entré dans l’Histoire des hommes par la
famille. Dans cette famille, il grandira et vivra durant 30 années de vie cachée.
Cette petite et sainte famille « est la première de tant d’autres familles saintes »
(LF 23). Sur le visage de tous ses membres se reflète une beauté intérieure.
Regardons par exemple Marie : elle est la Mère du bel amour qui nous fait goûter
la joie du don : en elle, nous contemplons la beauté de l’amour. Cette bonne
Mère nous entraîne sur le chemin de l’amour-don, nous faisant sortir des ornières
de la concupiscence. Sa prière maternelle soutient notre prière et nous fait
accéder au « bel amour ».
La notion de don est la clé interprétative de la Lettre aux familles. La
famille vient réaliser le don des personnes dans sa double dimension, subjective
et objective. Pour un couple, la dimension subjective se trouve dans le fait que
les époux, réalisent entre eux, une communion d’amour et de vie. La dimension
objective de leur amour se réalise dans la fécondité et la naissance des enfants.
Comment le don se décline-t-il dans toutes les réalités familiales ?
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Don et mariage : le mariage est le « lieu » unique qui rend possible la
donation selon toute sa vérité de l’homme et de la femme (cf. FC 11). Jean-Paul
II réaffirme le caractère indissoluble du mariage comme fondement du bien
commun de la famille.
Don et sexualité (LF 12) : « Toute la vie du mariage est un don ; mais cela
devient particulièrement évident lorsque les époux, s’offrant mutuellement dans
l’amour, réalisent cette rencontre qui fait des deux ‘une seule chair’ » (Gn 2, 24).
Au contraire, « la donation physique totale serait un mensonge si elle n’était pas
le signe et le fruit d’une donation personnelle totale » (FC 11).
Don et ouverture à la vie (LF 12) : le service de la vie est le but
fondamental de la famille (cf. FC 28-41). « La logique du don total de soi à
l’autre comporte l’ouverture potentielle à la procréation : le mariage est ainsi
appelé à se réaliser encore plus pleinement dans la famille ». Accueil de la vie
sans condition : « Devant un nouvel être humain, les parents ont ou devraient
avoir la pleine conscience du fait que Dieu ‘veut’ cet être ‘pour lui-même’, y
compris celui qui naît avec des maladies ou des infirmités » (LF 9).
Don et famille (LF 7) : « La famille naît de la communion conjugale dans
laquelle l’homme et la femme se donnent et se reçoivent mutuellement ». Cette
communion est un véritable base sur laquelle va s’édifier la communion plus
large de la famille (cf. FC 21). Selon le dessein de Dieu, la famille est constituée
en tant que « communauté profonde de vie et d’amour » (GS 48).
Don et éducation (LF 16) : tout homme se réalise dans le don désintéressé
de lui-même. L’homme est appelé à vivre dans la vérité et l’amour. Toute
éducation est invitée à transmettre « l’évangile de l’amour ». L’éducation, sous
toutes ses formes humaine, morale, religieuse, peut être considérée comme un
véritable apostolat.
Don et lien avec nos parents (LF 15) : le commandement « Honore ton
père et ta mère » (Ex 20, 12) est une invitation à aimer d’un amour de
reconnaissance nos parents.
Don et charisme féminin : Jean-Paul II parle d'une « sorte de prophétisme
particulier de la femme dans sa féminité ». Le caractère prophétique de la femme
réside dans le fait que la qualité de son amour authentique nous aide à découvrir
l'amour de Dieu pour nous. Dieu lui confie de manière toute particulière l'homme,
pour que celui-ci accède à l'ordre de l'amour, « pour son véritable bien, pour son
salut » (cf. Mulieris dignitatem 30). Jean-Paul II n’oublie pas l’homme (LF 25) :
appelé à manifester et à revivre sur terre la paternité même de Dieu, l’homme va
« garantir le développement unitaire de tous les membres de la famille ».
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3. Une petite Eglise domestique
La famille est une communauté de vie et d’amour, petite cellule d’Eglise,
une « Eglise domestique ». En laissant émerger l’idée d'Église domestique, le
Concile Vatican II reprenait un thème patristique et préparait un chemin
privilégié pour concrétiser l'ecclésiologie de communion qui a été l'inspiration
majeure des Pères conciliaires. Jean-Paul II reprend ce thème et fonde la mission
de la famille sur son identité ecclésiale.
Il y a des liens multiples et profonds qui relient entre elles l’Eglise et la
famille chrétienne : « C’est avant tout l’Eglise Mère qui engendre, éduque, édifie
la famille chrétienne, en mettant en œuvre à son égard la mission de salut qu’elle
a reçue de son Seigneur (…) A son tour, la famille chrétienne est insérée dans le
mystère de l’Eglise au point de participer, à sa façon, à la mission de salut qui lui
est propre » (FC 49 ; cf. LG 11).
II- La famille comme grâce :
Une communauté sauvée
1. La grâce du passage
A l’opposé d’un amour libre et égoïste, d’une liberté sans responsabilité,
Jean-Paul II invite au don désintéressé. Dans la droite ligne de saint Paul, qui
développe dans sa première Lettre aux Corinthiens, la voie la meilleure, celle de
l’amour qui supporte tout (1 Co 13, 7). Aimer est la vocation de tous. Il y a une
vocation universelle à la sainteté. Comment est possible la construction de la
civilisation de l’amour, alors qu’en nous, dans nos familles et autour de nous,
nous voyons tant de blessures, de difficultés à aimer, d’échecs ? Pour une partie
de l’humanité, la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Comment les familles
elles-mêmes peuvent-elles devenir des communautés profondes de vie et
d’amour ?
Il y a une grâce du passage à demander (cf. LF 7). La force intérieure de la
famille vient de l’Esprit Saint. Le Don est l’autre nom que l’on peut donner à
l’Esprit Saint. La première effusion de l’Esprit Saint a été reçue par le couple dans
la bénédiction nuptiale, le jour de leurs noces. « Le don de l’Esprit est règle de
vie pour les époux chrétiens » (FC 19). Dans la célébration du sacrement de
mariage, le Christ offre aux époux un « cœur nouveau » : ainsi, ils peuvent
surmonter la dureté de cœur (cf. FC 20). La prière est nécessaire pour permettre
au couple de construire la communion mutuelle qui fait exister la communauté
familiale.
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2. Une communauté de foi et de prière
Par la foi, les familles sont invitées à accueillir la présence permanente en
leur sein du Christ. C’est par une vie de foi qu’ils se donnent et se reçoivent de
Jésus Christ, même au quotidien. Leur amour humain s’en trouve béni et gratifié
d’un charisme d’unité, de fidélité et de fécondité.
La prière est vitale pour qui veut vivre de l’amour : « Il est nécessaire que
la prière devienne une habitude enracinée dans la vie quotidienne de chaque
famille » (FC 10). La prière permet d’actualiser la grâce du sacrement de
mariage : « L’union sacramentelle doit devenir unité de prière » (FC 10). Cette
prière en commun doit être quotidienne pour renforcer la solidité et la cohésion
spirituelle de la famille (cf. LF 4 ; FC 59-62). Les sacrements, qui incorporent au
Corps mystique du Christ, sont indissociables de la Parole de Dieu et de la
catéchèse.
3. La spiritualité conjugale et familiale
Le Christ, par la grâce du sacrement de mariage, demeure avec les familles
chrétiennes et marche avec elle. A ce propos, lisons, méditons, goûtons le
merveilleux passage du Concile Vatican II dans Gaudium et spes, 48 ! Le
sacrement de mariage est la source de ce qui a été appelée au 20ème siècle « la
spiritualité conjugale ». L’amour des époux est sanctifié par un sacrement
particulier. Cet amour, image de l’amour trinitaire, est source de sainteté et de
fécondité. Les gens mariés sont appelés à se sanctifier, non pas malgré le
mariage, mais dans et par le mariage. A eux d’inventer un style propre de vie
chrétienne en couple et en famille.
Dans cette vie, l’Eucharistie et le pardon ont une place irremplaçable. JeanPaul II déclare que « l’Eucharistie est la source même du mariage chrétien » !
(FC 57). Comme l'Eucharistie « fait » l'Église, l'Eucharistie aussi « fait » la
famille. Grâce au don de l'Esprit Saint, l'Eucharistie sanctifie chacun des conjoints
et des enfants, resserre et sanctifie le lien lui-même qui unit les époux. Dans le
don eucharistique de la charité, le Christ vient accomplir le « grand mystère »
(cf. Eph 5, 32). Il est « l’époux qui aime et qui se donne comme Sauveur de
l’humanité en se l’unissant comme son corps » (FC 13), il est le Sauveur du
couple.
A propos du pardon, Jean-Paul II déclare : « L’amour des époux et des
parents est capable de guérir de ces blessures. Cette capacité est tributaire de la
grâce divine du pardon et de la réconciliation qui permet d’avoir l’énergie
spirituelle nécessaire pour recommencer sans cesse. C’est pourquoi les membres
de la famille ont besoin de rencontrer le Christ dans l’Eglise par l’admirable
sacrement de la pénitence et de la réconciliation » (LF 14)1.
1
On trouve aussi dans FC 58 cette citation de Paul VI tirée d’Humanae Vitae 25 au sujet des époux : « Si le péché avait
encore prise sur eux, qu’ils ne se découragent pas, mais qu’ils recourent avec une humble persévérance à la miséricorde
de Dieu, qui est accordée en abondance dans le sacrement de pénitence ».
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4. La loi de gradualité
Jean-Paul II encourage les couples à ne pas se décourager face à toutes les
difficultés pour respecter la loi morale et à ne pas se détourner de l’Eglise, mais
plutôt rester dans l’espérance et la certitude que les ressources de la grâce de
l’Eglise sont là pour les aider à s’acheminer vers la perfection de l’amour. Cet
itinéraire de conversion ne peut donc se faire sans la grâce de Dieu et une
certaine humilité pour reconnaître ce qui n’est pas encore dans la vérité.
La loi de gradualité (cf. FC 9 et 34) : offrir aux fidèles un cheminement
pédagogique de croissance. La loi de gradualité est un itinéraire de conversion et
un chemin vers la sainteté. Elle prend la dimension historique et pécheresse de
l’homme. Elle n’est jamais une gradualité de la loi, car jamais le caractère
universel de la loi ne peut être remis en question en matière d’actes
intrinsèquement mauvais. La norme d’Humanae Vitae n’est pas un idéal envers
lequel la conscience déterminerait des étapes pour y parvenir, mais elle est un
objectif qui implique une tension dynamique pour l’appliquer. Elle implique un
chemin de conversion que la grâce permet d’accomplir, et de conscience de son
péché à la lumière de l’amour miséricordieux du Christ. C’est un cheminement
vers l’acquisition progressive de la vertu de chasteté2.
5. La pastorale familiale dans les cas difficiles
Un chapitre particulier de FC (chap. IV, 77-85) est consacré à la pastorale
familiale dans les cas difficiles. Cette pastorale, qui s’inspire de l’exemple du Bon
Pasteur, doit rejoindre les familles émigrées, déplacées, réfugiées, exilées, sans
maison ; celles où il y a un membre prisonnier, alcoolique, drogué, handicapé,
décédé ; celles qui souffrent de désunion ou de violence ; celles où des
personnes vivent difficilement le temps de la vieillesse. Notons cette conviction :
« Dans toutes ces situations, on n’omettra jamais la prière, source de lumière et
de force en même temps qu’aliment de l’espérance chrétienne » (FC 77).
Dans le même chapitre, un développement concerne certaines situations
irrégulières : union libre, mariage à l’essai, mariage seulement civil, personnes
séparées, divorcées non remariées, divorcés remariés. Jean-Paul II reconnaît une
estime particulière pour les personnes qui, bien que séparées ou divorcées,
continuent de donner le « témoignage de fidélité et de cohérence chrétienne »
(FC 83). Le cas des nombreuses personnes divorcées et remariées n’échappe pas
à la sollicitude pastorale de l’Eglise. Les pasteurs doivent bien discerner les
diverses situations pour accompagner les divorcés remariés avec l’aide des
communautés chrétiennes: « Avec une grande charité, tous feront en sorte qu’ils
ne se sentent pas séparés de l’Eglise, car ils peuvent et même ils doivent,
comme baptisés, participer à sa vie » (FC 84).
2
La chasteté apparaît tout à la fois pour le couple chemin de conversion et chemin de croissance dans la communion : « Si
la chasteté conjugale se manifeste d’abord comme capacité de résister à la convoitise de la chair, par la suite elle se
révèle graduellement comme capacité particulière de percevoir, d’aimer et de réaliser les significations du langage du
corps, qui enrichissent progressivement le dialogue des époux en le purifiant et en le simplifiant en même temps » (JeanPaul II, catéchèse du 24 octobre 1984).
8
III- La famille comme mission :
Une communauté qui sauve
Cf. Familiaris consortio, partie III : « Les devoirs de la famille chrétienne »
(n° 17-64)
La famille se trouve à la base de ce que Paul VI a appelé la civilisation de
l’amour : « La famille est le centre et le cœur de la civilisation de l’amour » (LF
13). Jean-Paul II approfondit cette veine en s’appuyant sur plusieurs textes de
l’Ecriture : 1 Jn 4, 8.16 ; 1 Co 13, 1-13 ; Rm 5, 5 ; Jn 15, 1-2. L’expression
« civilisation de l’amour »3 signifie l’humanisation du monde, la construction d’un
nouvel humanisme. La civilisation de l’amour appelle à la joie. Il y a ici un enjeu
énorme : mettre sa joie dans la vérité. Une contre-civilisation destructrice nie
aujourd’hui la vérité sur la famille elle-même, la liberté, l’amour même. Elle se
fonde sur l’utilitarisme et déforme les concepts (cf. Veritatis Splendor). C’est une
civilisation de la mort qui fait peser beaucoup de menaces sur la vie (cf. LF 21).
La grâce du sacrement de mariage donne aux époux un charisme
spécifique : « La famille reçoit la mission de garder, de révéler et de
communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu
pour l’humanité et de l’amour du Christ Seigneur pour l’Eglise son épouse » (FC
17). Jean-Paul II lance aux époux un « N’ayez pas peur ! » pour remplir leur
mission conjugale et familiale : « le mariage et la famille constituent une vraie
vocation venant de Dieu lui-même, un apostolat : l’apostolat des laïcs » (LF 18).
Cette mission est un véritable « ministère »4.
1- La formation d’une communauté de personnes (FC 18-27)
Le contenu de la mission de la famille est l’amour conjugal et familial. Dans
la famille, les parents et les enfants doivent être, dans la foi « un seul cœur et
une seule âme » (Ac 4, 32). Jean-Paul II met en garde contre l’esprit de division
qui brise la communion de tant de nos familles. Cet esprit de division fait
d’égoïsme, de dissensions, de tensions, de conflits.
Il faudra « un grand esprit de sacrifice », alimenté par la grâce des
sacrements de la réconciliation et de l’Eucharistie, pour non seulement
sauvegarder mais aussi perfectionner la communion familiale. Chacun saura
trouver le chemin qui favorise la tolérance, le pardon et la réconciliation avec les
autres (cf. FC 21). Jean-Paul II plaide pour un accueil particulier des enfants, des
personnes âgées, malades, souffrantes ou handicapées (cf. FC 26).
3
Paul VI, Homélie pour la cérémonie de clôture de l’Année Sainte, 25 décembre 1975
Jean-Paul II définit le « ministère » parental « comme un service ordonné au bien humain et chrétien des enfants et plus
particulièrement destiné à leur faire acquérir une liberté vraiment responsable ». Pour cela, les parents doivent garder
« une conscience aiguë du don qu’ils reçoivent sans cesse de leurs enfants » (FC 21)
4
9
2- Le service de la vie (FC 28-40)
La première tâche de la famille au service de la vie est la transmission de la
vie (FC 28-35). Jean-Paul II fait une profonde synthèse des enseignements du
Concile Vatican II, de l'encyclique Humanae vitae et du synode de 1980 sur les
tâches de la famille chrétienne. Il affirme au n° 28 : « La fécondité est le fruit et
le signe de l'amour conjugal, le témoignage vivant de la pleine donation
réciproque des époux ». Au n° 29, il dit que ces enseignements constituent « une
annonce vraiment prophétique » sur le mariage et la transmission de la vie, et en
particulier le fait que « l'amour conjugal doit être pleinement humain, exclusif et
ouvert à une nouvelle vie ». Le Pape, tout en réaffirmant la malice intrinsèque de
la contraception, insiste sur la bonté intrinsèque et la valeur supérieure de la
chasteté : au n° 33, il fait une présentation positive de la chasteté, qui n'est pas
refus ou mésestime de la sexualité humaine, « mais plutôt une énergie spirituelle
sachant défendre l'amour des périls de l'égoïsme et de l'agressivité, en le
conduisant vers sa pleine réalisation ».
La deuxième tâche est l’œuvre d’éducation (FC 36-40). Cette tâche est une
participation à l’œuvre créatrice de Dieu. Les parents sont les premiers et les
principaux éducateurs. Cette mission doit s’exercer en lien avec les autres
instances éducatives, en particulier l’école. L’éducation vise à aider l’enfant à se
développer dans toutes les dimensions de son être, y compris religieuse dans
laquelle les parents sont les premiers hérauts de l’Evangile. Les parents sont
aussi appelés à donner à leurs enfants une « éducation sexuelle claire et
délicate ». La famille est l’école fondamentale de la vie sociale et elle doit ouvrir
chacun à l’attention et au service désintéressé envers les autres, particulièrement
les pauvres. La source qui inspire et guide l’action éducative concrète est l’amour
des parents. Cet amour, béni et consacré par le sacrement de mariage, les
habilite à exercer un « ministère » éducatif authentique. Soulignons la fécondité
spirituelle des familles : adoption d’enfant, attention aux familles en difficultés,
compassion envers les marginaux.
3- La participation au développement de la société (FC 42-48)
Pour Jean-Paul II, la famille est la « cellule première et vitale de la
société ». Une telle affirmation, que l’on peut lire aussi à l’article 16 de la
Déclaration universelle des Droits de l'homme, exprime clairement que si la
famille a une importance aussi grande, c'est parce qu'elle répond à un intérêt
général. La famille « possède et irradie des énergies extraordinaires » : elle
introduit la « loi de la gratuité », source de respect, de dialogue, d’amour et de
solidarité. De cette manière, « la famille constitue le berceau et le moyen le plus
efficace pour humaniser et personnaliser la société ». Le Pape présente quelques
tâches de la famille : l'hospitalité sous toutes ses formes, le service prioritaire
des pauvres et le témoignage de la paix. Les familles ont un rôle social et
politique à jouer dans la société, qui découle de leur sacrement de mariage. Ce
rôle prophétique de la famille doit être reconnu et respecté par la société, l’Etat
et les lois. Jean-Paul II le demande à travers l’élaboration d’une « charte des
droits de la famille ».
10
4- La participation à la vie et à la mission de l’Eglise (FC 49-64)
Le premier apostolat de la famille se porte sur la famille elle-même. Les
parents sont les premiers évangélisateurs de leurs enfants. Leur ministère, fait
« d’amour, de simplicité, d’engagement concret et de témoignages quotidiens »
est « original et irremplaçable » (FC 53). Leur vie et leur exemple sont
déterminants pour leurs enfants : c'est par le foyer chrétien, « cellule d'Église »,
que les enfants prennent un premier contact avec l'Église. Le devoir de
transmission de la Parole de Dieu aux enfants est de premier ordre. Jean-Paul II
souligne la nécessité absolue de la catéchèse familiale. Les parents doivent être
des éducateurs de la prière (cf. FC 60) et aider leurs enfants à participer
progressivement à l’Eucharistie. Dans de telles familles, des vocations
sacerdotales et religieuses pourront éclore et s'épanouir.
C'est aussi hors de la famille que s'exerce la mission divine de l'apostolat.
L'appel missionnaire dans la Cité trouve sa source, là encore, dans l'unité et
l'intimité du couple. La loi nouvelle qui anime l’amour conjugal et familial est
l’Esprit de sainteté et de Pentecôte. Le sacrement de mariage est un sacrement
missionnaire. Par cercles concentriques, la charité conjugale va gagner tous les
membres de la famille, puis dépasser celle-ci pour se mettre au service du
prochain, « surtout s’il est pauvre, faible, souffrant et injustement traité » (FC
64). La mission du couple est aussi celle de défendre et de diffuser la foi. JeanPaul II donne l’exemple de Priscille et Aquilas (cf. FC 54), ce couple qui a
accompagné saint Paul dans ses voyages. Pour l’apôtre, ce sont des amis qui
deviennent de véritables collaborateurs dans sa mission d’annonce de la Bonne
Nouvelle. Aujourd’hui encore, le Souffle de Pentecôte envoie les familles
chrétiennes « comme témoins du Christ jusqu’aux confins de la terre, comme
véritables missionnaires de l’amour et de la vie ».
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En conclusion…
La famille est une école de l’amour, une véritable école d’humanité. Grâce
aux paroles et gestes de la vie quotidienne, au partage des biens, des joies et
des souffrances, entre époux, avec les enfants, les malades, les personnes
âgées, chaque membre de la famille reçoit mais aussi donne l’amour. Une
véritable communion peut ainsi se construire au fil des jours. Grâce à la famille,
le petit homme est introduit dans la vérité plénière sur son être. Les réalités du
mariage et de la famille illuminent la vérité sur ce que sont l’homme et la femme
comme personnes. Le don mutuel des époux permet d’accéder au mystère. Un
don responsable au service de la maternité et de la paternité, qui inclut la
procréation et l’éducation. C’est en vivant au diapason du Cœur du Christ, que
les époux vivront leur amour comme une école de charité et de mission :
« Sachez accueillir la présence du Cœur du Christ en lui confiant votre foyer. Qu’il
inspire votre générosité, votre fidélité au sacrement où votre alliance a été
scellée devant Dieu ! » (Paray, 1986).
Mise en œuvre d’une véritable pastorale familiale. La pastorale de la famille
doit vraiment devenir prioritaire. Chaque diocèse et chaque paroisse doivent
avoir « une plus vive conscience de la grâce et de la responsabilité qu’elles
reçoivent du Seigneur en vue de promouvoir la pastorale de la famille » (FC 70).
Deux grands types de pastorale familiale sont présentés : la pastorale prématrimoniale et la pastorale post-matrimoniale. Dans la première, il faut
développer une action pastorale progressive envers les enfants, les jeunes, les
fiancés. Dans la deuxième, Jean-Paul II encourage les communautés chrétiennes
à accompagner et à soutenir les couples dans leur vocation. Les jeunes familles
doivent bénéficier d’une attention particulière (cf. FC 69). La pastorale familiale
doit rejoindre non seulement les familles chrétiennes mais l’ensemble des
familles en général, celles en particulier qui se trouvent des situations difficiles ou
irrégulières : « Pour toutes, l'Eglise aura une parole de vérité, de bonté, de
compréhension, d'espérance, de participation profonde à leurs difficultés parfois
dramatiques; à toutes, elle offrira son aide désintéressée afin qu'elles puissent se
rapprocher du modèle de famille que le Créateur a voulu dès le
«commencement» et que le Christ a rénové par sa grâce rédemptrice » (FC 65).
Il y a nécessité d’une formation adéquate et adaptée pour chaque acteur
pastoral, qu’il soit laïc, prêtre ou consacré. Cette formation gagnera à être
pluridisciplinaire. Les prêtres et les diacres ont une place essentielle dans le
ministère de l’Eglise à l’égard du mariage et de la famille. Les œuvres des
instituts de vie consacrées en faveur des familles sont reconnues et encouragées.
Jean-Paul II reconnaît la valeur des associations familiales et aussi l’aide
apportée par des spécialistes médecins, juristes, psychologues, assistantes
sociales, etc. Au sujet des moyens modernes de communication, Jean-Paul II
émet une réserve car ceux-ci exercent une influence néfaste sur les enfants ou
servent de supports pour propager des idéologies antifamiliales.
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Nous pouvons cueillir trois grands appels aujourd’hui du ministère
pétrinien de Jean-Paul II en faveur des familles. Ils peuvent nous guider
aujourd’hui, en un moment historique où la famille est reconnue de plus en plus
comme une valeur sûre, mais où nombreux aussi sont ceux qui cherchent à la
détruire, ou tout du moins à la déformer. C’est un mélange d’ombres et de
lumières qui révèle un combat entre deux libertés qui s’opposent, entre deux
civilisations antagonistes : la civilisation ou la culture de l’amour face à une
contre-civilisation et une culture de mort.
Voici ces trois grands appels :
1. AGIR pour toutes les familles dans une grande sollicitude faite de
miséricorde et de vérité : « Sachant que le mariage et la famille constituent l’un
des biens les plus précieux de l’humanité, l’Eglise veut faire entendre sa voix et
offrir son aide » (FC 1).
2. ENCOURAGER le témoignage de toutes les familles, leur mission de
rayonnement dans les paroisses et quartiers et S’APPUYER sur elles :
« L’évangélisation dans l’avenir dépend en grande partie de l’Eglise domestique »
(Puebla).
3. PRIER. Combien est urgente une grande prière des familles : prière de
la famille, prière pour la famille, prière avec la famille.
Si la canonisation de Jean-Paul II et le Synode sur la Famille tombent la
même année, à quelques mois d’intervalle, ce n’est pas peut-être pas un hasard.
Ce Synode pourrait bien permettre d’approfondir encore l’immense apport de ce
pape que Dieu a choisi – c’est notre conviction ! – parce qu’il aime la famille.
Père Louis de RAYNAL – Diocèse de Dijon
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