« La frontière »

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« La frontière »
Mémoire de Genech - Cercle des souvenirs
Avril 2014 - Feuillet n° 47
« La frontière »
Fouille à la frontière, carte postale début XX siècle
«Aller en Belgique» ou «Aller à la frontière» sont deux expressions que les Genéchois connaissent bien. Dans les
années 1930 ou 1950 pour la première et dans les années 1960 ou 1970 pour la seconde, cela avait une signification autre qu’aujourd’hui. Quant à la période de la première moitié des années 1940, « Belgique » renvoie d’abord
au marché noir, en gros pour ceux qui avaient des denrées agricoles à vendre, ou en détail.
Le marché noir pendant la guerre
Durant la période 1940 – 1944, la France a connu le marché noir. Dans les villages frontaliers comme Genech ce
marché noir prenait une forme toute particulière en raison de la proximité de la frontière franco-belge et des différences entre deux pays occupés, même si le Nord-Pas de Calais était rattaché au Commandement militaire de
Bruxelles. Le régime d’occupation - en particulier le statut militaire et économique – du Nord-Pas de Calais était
particulièrement brutal, différent de celui du reste de la France, occupée ou non. Nous étions une « zone réservée »
intégrée à la moitié nord de la France (la zone occupée, distincte de la zone libre jusqu’en novembre 1942) et faisions partie de la « zone interdite ». Hitler envisageait sans doute, après sa victoire, l’annexion au Reich, de la Belgique et du Nord – Pas de Calais.
Les exigences allemandes, en matière de fournitures obligatoires de produits agricoles, en particulier, étaient plus
strictes que dans le reste du territoire resté national. Mais les capacités de dissimulation des fermiers des villages
frontaliers étaient loin d’être réduites. Bon nombre de fermiers des villages frontaliers vendaient leurs productions
agricoles, soit au détail, au marché noir, soit en gros, en Belgique. «Y avot plein d’biêtes dins l’pâture, l’soir. In n’savot nin à qui elles z’étiot. L’lindm’ain matin, y n’d’avot pu. In savot bin qu’elles z’étiot’tes parties in Belgique (et vendues au marché noir, un bon prix)» raconte l’une d’entre nous.
Côté belge l’enrichissement était rapide. Certains ont même maladroitement signé leur forfait : en 1944-19451946 l’argent liquide a parfois été blanchi dans la construction de nouvelles dépendances, granges et corps de logis,
constructions parfois ornées d’un énorme « 1945 » datant leur forfait et dessiné en tuiles noires sur la toiture (bien
visible par exemple, à la frontière de Mouchin, dans le no man’s land propice à tous les trafics, entre l’ancienne
douane française et l’ancienne douane belge).
Histoires de marché noir
Chaque fois que ce sujet est abordé au Cercle des Souvenirs, les anecdotes fusent; par exemple celle qui concerne
N., surnommé «La valise» parce que sa valise, remplie de beurre destiné à être vendu au marché noir à Lille et sans
doute trop lourde, s’est ouverte sur le quai de la gare de Lille, laissant se répandre les mottes de beurre au nez et à
la barbe des policiers. Ceux qui ont eu connaissance de cette mésaventure durant l’occupation en rigolent encore.
Une autre histoire souvent entendue: celle des ouvriers agricoles qui s’abritent dans une grange, sur un tas de
courte paille. Sentant que sous la courte paille , «c’est dur», ils écartent la courte paille et découvrent des sacs de
bon blé , prêts à partir pour la Belgique alors que le fermier leur avait répondu peu avant qu’il ne pouvait pas leur
en vendre car il n’en avait pas.
Il était somme toute assez aisé de savoir qui s’enrichissait au marché noir avec les négociants belges : «comme on
avait du mal d’avoir un bon pour acheter une paire de chaussures et que d’autres avaient de belles bottes en cuir, on
savait quels étaient ceux qui bénéficiaient du marché noir», d’autant plus que, pas très futés, ces derniers
«flambaient» leur argent au Restaurant « La Tour » à Orchies, en se vantant : « Les ouvriers, y vont crever la gueule
ouverte», allusion à la crainte que le Front populaire, en 1936, avait inspirée à ces jeunes «vitelloni» genéchois, fils
de paysans aisés, ou à leurs parents.
En ces temps là également, on ne pouvait pas dire que la France était « apaisée » …
Ce qui se vendait au marché noir en Belgique était surtout des vaches et autres bestiaux, du blé, du beurre, denrées
qui manquaient à la masse des Genéchois. Néanmoins la situation était assez contrastée. L’une d’entre nous raconte : « On avait une petite ferme et on devait livrer des quantités bien précises de beurre, de lait, de blé. C’était
parfois difficile. Afin de pouvoir livrer la quantité imposée, on se privait, on mangeait du saindoux pour pouvoir livrer
la quantité de beurre exigée ».
Aller en Belgique : « in Belgique ch’est l’même »
L’expression « In Belgique, ch’est l’même», une des expressions favorites d’Octave Duvinage ne reflète pas tout à
fait la vérité, notamment en matière de taxation des denrées alimentaires et du tabac. Avant la dernière guerre,
ainsi que dans les années 1950, les Genéchois « allaient en Belgique », généralement en vélo le dimanche après –
midi. On allait au plus près, c'est-à-dire à Sartaine, hameau de Bachy à la limite de Rumes, en passant par le hameau de la Posterie.
L’un d’entre nous se souvient qu’il y allait avec son grand – père. Une fois le poste de douane passé, avec ou sans
douanier de la volante, on posait le vélo et on entrait «chez Germaine». On allait d’abord à droite, à l’épicerie,
acheter du chocolat ( du Côte d’Or au lait qu’on reconnaissait aisément à son éléphant fleurant encore bon le Congo belge), du café, de la cassonade Graefe blonde, très fine, introuvable à l’époque en France où on ne pouvait se
procurer que de la vergeoise aux grains moins fins et à la couleur moins blonde, bien moins goûteuse pour les
crêpes l’hiver ; mais les hommes y achetaient surtout du tabac.
Une fois les courses faites, il fallait se les répartir dans les poches. Parfois on allait « boire une chope » (l’expression
« boire une bière » était alors peu usitée) dans le café qui se trouvait à gauche, de l’autre côté du vestibule, avant
de reprendre le vélo.
L’épicerie « chez Germaine » a fermé dans les années 1970. Bon nombre de cafés – épiceries avaient été construits
en Belgique dans la première moitié du XX° s. juste à la limite de la frontière, à Baisieux, Sartaine, Mouchin, Planard… Ils fonctionnaient essentiellement avec une clientèle de Français pour leur petite consommation personnelle, et de fraudeurs. Brigitte se souvient d’une petite vieille qui traversait Genech, en provenance de Bachy, à
pied, le baluchon sur l’épaule, et qui se rendait à Templeuve.
Nadé se souvient d’un des membres de sa famille qui, avant de passer la frontière, avait l’habitude de mettre son
tabac dans une boîte en métal qu’il laissait traîner dans le fossé, au bout d’une ficelle. Si le douanier s’approchait, il
lâchait la ficelle et laissait le tabac - dans sa boîte – dans le fossé.
Douaniers de la « douane volante » en embuscade
Le contrôle du douanier
A Sartaine, le plus souvent le contrôle était effectué par la douane volante, installée dans une petite cabane, près
de l’endroit où était disposée une barrière de fer composée de croix entrelacées qui empêchaient les voitures de
passer, de jour comme de nuit.
Sur le chemin, il arrivait qu’un quidam, sur le pas de sa porte, nous avertisse : « Te peux y aller , ch’est un bon»,
sous entendu, c’est un douanier qui ne te fouillera pas au retour. D’ailleurs on connaissait souvent le nom du douanier, certains habitaient Genech ou y avaient de la famille.
Beaucoup de Genéchois se souviennent d’Alexandre Demouvaux, douanier à Baisieux, qui avait la réputation d’être
très «coulant » avec les gens de Genech , où vivait sa sœur, Marie Demouveaux, l’épouse du maréchal ferrant, Paul
Lambin.
« Fume, c’est du belge »
L’un des principaux produits qu’on allait chercher en Belgique, c’était le tabac, l’ toubac’, le plus souvent acheté
sous forme de tabac à rouler. Je me souviens que mon père me demandait de lui rapporter du «232 bande
blanche», deux à trois fois moins cher que le « Petit gris » en vente en France. Dans l’épicerie belge, une petite
presse permettait d’écraser le paquet de tabac afin de le glisser plus facilement sous ses vêtements.
Mais il fallait parfois passer par la fouille au corps.
A partir de l’après guerre, les femmes étaient toujours fouillées par la «visiteuse», réputée énergique : une femme
douanier, dans une petite pièce du poste de douane de Mouchin. L’une d’entre nous précise : « on était stupéfait
de voir sa mère se faire tripoter par une visiteuse» et une autre ajoute : « il y en avait une plus vache que les autres ;
à la longue on les connaissait ; en passant on regardait s’il y avait la visiteuse » et selon le constat, on rapportait
plus ou moins de tabac.
La fouille au corps
Une frontière effective et, somme toute, assez étanche
Charles s’est marié en 1963 et le repas de noces a eu lieu en Belgique, à la frontière (c’est-à-dire en Belgique), à
Mouchin , chez Obin. Il se souvient que, pour la soirée, les invités sont restés bloqués à la frontière par un douanier
qui avait décidé de faire du zèle. Il a fallu attendre la relève, à 21 h. pour que les invités puissent passer et rejoindre
la noce.
Le temps des « dancings »
Dans les années 1960 pour la génération des baby boomers, la Belgique n’est plus synonyme de trafic, de tabac à
bas prix mais de sortie. D’ailleurs, on ne disait pas « tu sors demain ? » mais «tu vas à la frontière demain ?». On
allait «au dancing», d’abord cafés dansants avec juke box, puis cafés avec extension d’une salle de danse dans les
années 1960, en attendant les sorties «en boîte» le long des routes menant plus profondément à l’intérieur de la
Belgique, de La Pergola à La Bush.
Premier café à gauche, le « Relais de France » fut d’abord un café avec Juke box auquel le propriétaire a ajouté,
vers le milieu des années 1960, une extension formant dancing, avec orchestre , guitares électriques et néons fluos
pour une clientèle de 17/18 à 22/23 ans, venant le plus souvent en bande et en quête d’une âme sœur. De Genech,
on s’y rendait le dimanche soir, en vélo ou en mobylette et on rentrait vers minuit.
A droite le café Obin, café épicerie et station service, est resté longtemps plus traditionnel et accueillait un public
plus familial. Trente mètres plus loin, après le poste de douane belge, le café Thieffry, dont l’ancien bâtiment a conservé l’enseigne «Au pont de France» est resté encore plus traditionnel, café épicerie belge à l’ancienne, «chez ma
Tante», renommé pour la variété et les prix compétitifs de ses bières belges, vestibule central, café d’un côté, épicerie de l’autre.
A la fin des sixties a été construit le bowling Las Vegas, bar accueillant, salle surélevée à gauche dominant les pistes
de jeu et petite piste de danse à droite. On y allait plus pour la bière – qui coulait à flots - et le bowling que pour la
piste de danse. On se souvient avec nostalgie du dancing, des pistes de bowling, des cheveux tirés en arrière et de
la longue tresse noire de Guislaine, sa patronne souriante qui nous tutoyait d’emblée et nous appelait tous
«Petit», notre Laurette à nous (mais qui avait le sens des affaires et «ne payait pas pour nous»); on se souvient aussi de son mari, Eddy, un français nettement moins loquace… Par la suite le Las Vegas devint Le Cap’tain puis, montant en grade, L’Amiral.
Grâce à l’attraction de cette «frontière », plusieurs Genéchois sont allés chercher une épouse en Belgique.
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Texte de Jean-Michel Lambin.
Témoignage des membres du Cercle des Souvenirs : Brigitte Renard, Nadé Lemaire, Jean-Michel Lambin, Geneviève Knockaert, Fernand Leclercq, Marie-Louise Debuchy, Emilienne Leclerq, Charles Dillies, Charly Renou.
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