23 LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS (2)

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23 LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS (2)
A onze heures, le Rangoon larguait ses amarres, et les passagers perdaient de vue ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus beaux tigres de la terre. Mille trois cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong‐Kong. Phileas Fogg avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong‐Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un des principaux ports du Japon. Il y eut grosse mer et par ce mauvais temps, il 1
fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur. C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement irrité ― Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong‐Kong ? lui demanda un jour le détective. ― Très pressé! répondit Passepartout. ― Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama ? ― Une hâte effroyable. ― Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde ? ― Absolument. Et vous, monsieur Fix ? ― Moi ? je n'y crois pas ! ― Farceur ! répondit Passepartout en clignant de l'œil. Ce mot laissa l'agent rêveur. En lui parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière‐pensée. Il arriva même que le brave garçon alla plus loin : ― Voyons, monsieur Fix, demanda‐t‐il à son compagnon d'un ton malicieux, est‐ce que, une fois arrivés à Hong‐Kong, nous aurons le malheur de vous y laisser ? LE TOUR DU MONDE EN 80 JOURS D’APRES JULES VERNE CALCUTTA (2) Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent souvent. Passepartout commençait à se demander pourquoi ce Fix les suivait partout et en vint à conclure qu’il avait été envoyé par les collègues de Phileas Fogg du Reform‐Club, afin de constater que ce voyage s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l'itinéraire convenu. Enchanté de sa découverte, il résolut cependant de n'en rien dire à son maître, pour ne pas le vexer. Le mercredi 30 octobre, le Rangoon passait dans le détroit de Malacca et le lendemain, à quatre heures du matin, il avait gagné une demi‐journée sur sa traversée réglementaire, et s’arrêtait à Singapour, afin d'y renouveler sa provision de charbon. Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda. Fix le suivit sans se laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait en douce à voir la manœuvre de Fix, il alla faire ses courses ordinaires. Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son compagnon rentrèrent dans la ville, vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les meilleurs fruits du monde. A dix heures, ils revenaient au paquebot. Passepartout les attendait sur le pont du Rangoon. Le brave garçon, qui avait acheté quelques douzaines de mangoustes, fut trop heureux de les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce. 1
Mettre à la cape : régler le cap et la vitesse de façon à réduire le roulis et le tangage du bateau. 23 ― Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais !... Peut‐être que... ― Ah ! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur pour moi ! Voyons ! Un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait s'arrêter en route ! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en Chine ! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y a qu'un pas ! Fix rentra dans sa cabine et comprit que Passepartout avait deviné quelque chose, mais il ne savait pas exactement quoi. Il résolut d'agir franchement avec Passepartout. S'il ne pouvait pas arrêter Fogg à Hong‐Kong, et si Fogg se préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice de son maître et celui‐ci savait tout, et dans ce cas l'affaire était définitivement compromise ou le domestique n'était pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d'abandonner le voleur. Passepartout s’étonnait chaque jour que Philéas Fogg ne soit pas sensible au charme de Mrs. Aouda alors qu’il lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme ! Décidément Phileas Fogg agissait comme un héros sans cœur! Pendant les derniers jours de la traversée, les 3 et du 4 novembre, la tempête se leva et le paquebot ralentit. On put estimer qu'il arriverait à Hong‐Kong avec vingt heures de retard sur l'heure réglementaire. Phileas Fogg assistait à ce spectacle avec son habituelle impassibilité. Il semblait vraiment que cette tempête rentrât dans son programme, qu'elle fût prévue. Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même œil. Bien au contraire. Cette tempête lui plaisait. Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong‐Kong. Il était bien un peu malade, mais qu'importe ! Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il passa ce temps d'épreuve. Cette tempête l'exaspérait, cette rafale le mettait en fureur ! Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur le pont du Rangoon. Il grimpait dans la mâture ; il étonnait l'équipage et aidait à tout avec une adresse de singe. Il voulait absolument savoir combien de temps durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se décidait pas à remonter. Enfin la tourmente s'apaisa, et le Rangoon reprit sa route avec une merveilleuse vitesse. La terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures du matin. C'était donc vingt‐quatre heures de retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué. Mr. Fogg demanda de son air tranquille au pilote s'il savait quand partirait un bateau de Hong‐Kong pour Yokohama. ― Demain, à la marée du matin, répondit le pilote. ― Ah ! fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement. Mr Fogg était chanceux et Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote, auquel Fix aurait voulu tordre le cou. ― Quel est le nom de ce steamer ? demanda Mr. Fogg. ― Le Carnatic, répondit le pilote. ― N'était‐ce pas hier qu'il devait partir ? ― Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son départ a été remis à demain. ― Je vous remercie, répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique redescendit dans le salon du Rangoon. A une heure, le Rangoon était à quai, et les passagers débarquaient. Le Carnatic ne devant partir que le lendemain matin à cinq heures, Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses affaires, c'est‐à‐dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un 2
palanquin qui l’emmena à l’hôtel. Mr Fogg se mit à la recherche de ce parent de Mrs Aouda, chez qui elle allait rester à Hong Kong. Mais il apprit que depuis deux ans, celui‐ci n'habitait plus la Chine. Sa fortune faite, il s'était établi en Europe, croyait‐on. Phileas Fogg revint à l'Hôtel du Club et apprit la nouvelle à Mrs Aouda. ― Que dois‐je faire, monsieur Fogg ? dit‐elle de sa douce voix. ― C'est très simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe. ― Mais je ne puis abuser... ― Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme... Passepartout ? ― Monsieur ? répondit Passepartout. 2
Palanquin : sorte de chaise portée par des hommes ou par des animaux. 24 ― Allez au Carnatic, et retenez trois cabines. Passepartout était enchanté de continuer son voyage en la compagnie de la jeune femme. 25