la mort annoncée du cinéma coréen

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la mort annoncée du cinéma coréen
La baisse des quotas de diffusion de films nationaux en Corée du Sud :
la mort annoncée du cinéma coréen ?
En 2006, alors que le cinéma coréen ne s’était jamais aussi bien porté avec une part du marché
domestique de 64%, le gouvernement accepte de réduire de 146 à 73 jours (de 40 % à 20 % de
l’année) le quota de diffusion du cinéma national en salle instauré en 1967 sous la pression des
États-Unis comme condition préalable à la négociation d’un traité de libre-échange bilatéral. 1
L’industrie cinématographique avait, à l’époque, manifesté son opposition violemment. La
résistance était relayée par l’Alliance coréenne d’action pour les quotas écrans regroupant 45
associations. La solidarité internationale s’était également organisée. Quelque 400 délégués du
mouvement des coalitions pour la diversité culturelles et de nombreux cinéastes se réunissaient à
Séoul en 2006 pour réclamer le maintien des quotas.
Sept ans plus tard, les craintes exprimées par le milieu professionnel sont-elles vérifiées ?
Une réadaptation de l’industrie cinématographique coréenne
Il semblerait que le bilan ne soit pas si dramatique. Selon Oh Jeong-il, professeur de comptabilité de
l’Université nationale Kyungpook, « l’argument selon lequel une réduction des quotas entraînerait
de lourdes pertes pour l’industrie cinématographique coréenne se révèle être caduc » (traduction
libre). « Au lieu de cela, le marché du cinéma coréen est devenu plus compétitif » 2.
Après l’année record de 2006, 64% de part de marché et 954 millions de dollars de recettes au
guichet, l’industrie cinématographique traverse une période d’ajustement. Selon l’organisme public
de promotion du cinéma coréen KOFIC (Korean Film Council), la part de marché chute à 49% en
2009, puis à 46,5% en 2010 face aux États-Unis qui dominent avec 47,3% du marché coréen.
Un effort de réadaptation s’opère au contact de cette concurrence internationale accrue tant chez
les producteurs que les diffuseurs. Les scénarios sont plus riches en action et liés à des
préoccupations actuelles. Un effort d’investissement considérable a été fourni dans les technologies
d’effets spéciaux, l’animation par ordinateur, les effets visuels mais également la 3D très prisée du
public. En 2010, 5 des films étrangers caracolant dans le top 10 sont des productions 3D. La plus
large présence de salles multiplexes dans les grands centres commerciaux est aussi invoquée. On
observe une diversification de l’offre qui double en cinq ans entre 2006 et 2011.
1
Korea Must Choose Between FTA and Screen Quota: U.S. Ambassador - See more at:
http://www.bilaterals.org/?korea-must-choose-between-fta-and&lang=en#sthash.36319Tgm.dpuf
2
Park Eun-jee, Hancinema, « Conglomerates direct Korea’s film industry », décembre 2012,
http://www.hancinema.net/conglomerates-direct-korea-s-film-industry-50474.html
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Nombre de films produits et diffusés en salles
Source : Korea Film Council (Rapport 2012 sur l’industrie coréenne du film)
2012, l’année de toutes les consécrations
La nouvelle approche de production et de diffusion porte ses fruits. L’année 2012 est synonyme de
renouveau pour le cinéma coréen, qui brille plus que jamais, aussi bien dans les salles nationales
que sur la scène internationale.
Selon un rapport du KOFIC publié en 2012, plus de 195 millions d’entrées ont été vendues sur le
territoire national, une hausse de 22 % sur l’année précédente. Les films coréens accaparaient 59%
du marché, soit près du double de la part américaine.
La Corée du Sud n’est pas un cas unique. La même année, les films asiatiques obtiennent des parts
de marché intérieur en salles bien meilleures qu’en Europe : 91% en Inde, 65,5 % au Japon et 48,5 %
en Chine.
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Part de marché des films coréens et des films étrangers
Source: http://koreajoongangdaily.joins.com/news/article/article.aspx?aid=2963465
Sur le plan international, le cinéma coréen se distingue également. Les recettes à l’exportation ont
augmenté de 8,4 % pour atteindre 37,8 millions de dollars. `
Le nombre de films exportés 1995-2009
Source : http://screenville.blogspot.ca/2011/08/south-korea-exports-world-cinema-stats.html
www.cdc-ccd.org
Cette consécration se traduit non seulement par un succès financier mais également par la
reconnaissance unanime de l’art cinématographique coréen avec la nomination de deux productions
pour la Palme d’or au Festival de Cannes et surtout grâce au Lion d’Or remporté par le film Pietà, à
la 69ème édition de la Mostra de Venise.
L’industrie du cinéma coréenne entreprend de plus en plus de collaborations avec des partenaires
d’Hollywood, d’Europe ou de Chine sous forme d’un apport financier aux superproductions
coréennes ou d’une participation d’acteurs coréens aux productions américaines et
réciproquement.
Le cas de Snowpiercer, une coproduction tripartite entre la Corée, les États-Unis et la France, illustre
bien cette idée : les coscénaristes sont coréen et américain ; le casting est constitué aussi bien
d’acteurs américains que coréens, et l’œuvre dont s’inspire le film est une bande dessinée de
science-fiction française.
La domination des chaebols 3
Cette nouvelle dynamique favorise l’émerge de trois grandes sociétés intégrées, dont les activités
s’étendent à toutes les étapes de la création à la diffusion dans un réseau national des salles
multiplexes. Les chaebols Orion, CJ et Lotte détiennent 80% de l’industrie. Très présents dans le
domaine de la distribution, ces groupes assurent une mise en valeur de leurs films au détriment de
petits indépendants.
Source : http://koreajoongangdaily.joins.com/news/article/article.aspx?aid=2963465
« Nous sortons parfois plus de 5 films. Mais nous disposons de 30 écrans seulement pour les
diffuser, alors que les gros blockbusters en détiennent 1000 » 4 affirme un représentant d’IndieStory,
3
Conglomérats d'entreprises principalement industrielles
Park Eun-jee, Hancinema, « Conglomerates direct Korea’s film industry », décembre 2012,
http://www.hancinema.net/conglomerates-direct-korea-s-film-industry-50474.html
4
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une compagnie de distribution (traduction libre). Les films d’art et de producteurs indépendants ne
représenteraient que 1,4% des projections des 3 grands réseaux de salles multiplexes. Cette forte
concentration du marché cinématographique, qu’on peut qualifier d’oligopole, menace directement
la diversité culturelle et la créativité du film coréen.
Les diffusions de films indépendants dans les salles de multiplexes
Source : http://koreajoongangdaily.joins.com/news/article/article.aspx?aid=2963465
La protection de la diversité et la créativité du cinéma coréen
En réponse aux nombreuses critiques qui se font de plus en plus entendre, les législateurs et les
instances gouvernementales tentent de trouver des solutions. Trois propositions se distinguent :
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Le projet de loi du législateur Jeon Byung-heon, plus connu sous le nom de « loi Pieta »,
propose la création d’un fonds destiné à la gestion des salles de cinéma d’art et essai.
Dans la même lignée, le KOFIC, a pris des mesures afin d’encourager la diversité :
l’augmentation du budget dédié aux films indépendants et aux petites productions, la
construction de 3 salles consacrées au cinéma d’art et d’essai à Seoul et 8 autres ailleurs
dans le pays.
Enfin, la troisième proposition émane de ceux, qui doutent de l’efficacité de telles mesures,
et proposent plutôt un système de quota national de diffusion des films indépendants et
d’art aux salles, pendant une certaine durée.
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Autres sources :
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Jennifer ROUSSE-MARQUET, INA, « Le cinéma en Corée du sud, histoire d’une exception
culturelle », septembre 2013
http://www.inaglobal.fr/cinema/article/le-cinema-en-coree-du-sud-histoire-d-uneexception-culturelle#intertitre-6
JI Yong-jin, Kobiz,« KOFIC Releases Annual Report on Korean Film Industry Results for 2012 »,
janvier 2013
http://www.koreanfilm.or.kr/jsp/news/kofic_news.jsp?pageIndex=1&blbdComCd=601007&s
eq=1559&mode=VIEW&returnUrl=&searchKeyword=
Kevin Picciau, INA, « Après 7 ans de crise le cinéma sud-coréen prend sa revanche », mars
2013, http://www.inaglobal.fr/cinema/article/apres-7-ans-de-crise-le-cinema-sud-coreenprend-sa-revanche
Monique Dagnaud, Telos, « Cinéma : l’enjeu asiatique », juillet 2013,
http://www.telos-eu.com/fr/societe/culture/cinemalenjeuasiatique.html?goba#sthash.jud4nvpL.dpuf
Première, « Corée du Sud : la lutte pour les quotas », mai 2006,
http://fluctuat.premiere.fr/Cinema/News/Coree-du-sud-la-lutte-pour-les-quotas-3201920
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