Bien se connaître pour mieux se développer comme danseur… Et

Commentaires

Transcription

Bien se connaître pour mieux se développer comme danseur… Et
Michel Brais, M.A. art dram., psychothérapeute
Bien se connaître pour mieux se développer comme danseur…
Et comme personne
Récapitulation:
- Une grande source de tension est générée par le paradoxe des besoins d’attachement et
d’individuation.
- Très tôt, nous avons adopté un style d’attachement: certains prédisposent à un niveau
plus élevé d’anxiété, soit face à la crainte de perdre le lien avec l’autre, soit de perdre
son individualité dans le lien avec l’autre.
- Nous avons vu la différence entre le stress (réaction hormonale face au danger) et
l’anxiété (réaction cérébrale liée à l’anticipation d’un danger).
- La mémoire émotionnelle nous fait anticiper, au présent et au futur, des affects liés à
des situations passées.
- Nous nous sommes construits en relation avec l’Autre et, même si nous avons la
responsabilité individuelle de finir de nous mettre au monde, nous continuons à nous
développer en relation avec l’Autre.
- La régulation du stress et de l’anxiété passe par la consolidation de l’estime de soi et de
notre sentiment d’identité… Et vice-versa.
Méthodes et ressources pour optimiser votre élan
Sortir de l’école, c’est comme sortir de la maison familiale: il vous faudra maintenant
aller “gagner votre vie”… et commencer par définir pour vous-même ce que cela peut
bien vouloir dire!
Il vous faudra aussi recréer par et pour vous-mêmes un cadre de vie et une discipline qui
vous permettra de poursuivre votre chemin vers la réalisation de vos rêves, chemin
parsemé d’autres passages potentiellement stressants:
• Avoir une place
• Faire sa place
• Garder sa place
• Prendre le risque de changer de place
• Laisser sa place, par choix ou par la force des choses
• Laisser sa marque
Sur une échelle de 1 à 10, quel est votre niveau de stress actuellement?
L’optimisation du parcours passe par l’apprentissage d’une bonne régulation du stress
et de l’anxiété… Mais avant d’élaborer sur les méthodes et les ressources qui peuvent
favoriser cette régulation, je veux d’abord m’exclamer devant cet impressionnant
bonheur de danser que portent les danseuses et les danseurs, même quand ce bonheur
passe par des moments difficiles, par la souffrance physique ou psychique.
“Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve”, Hölderlin
Hubert Reeves a choisi cette citation comme titre de son dernier livre, dans lequel il
témoigne des dangers qui menacent le monde, et aussi de ses beautés. Elle pourrait
s’appliquer aussi au périple de l’artiste qui porte en lui, raconte et interroge les impasses
que nous vivons individuellement et collectivement, tout en créant aussi de la beauté.
“Dansez, dansez sinon nous sommes perdus”, Pina Bausch
Il n’y a pas de méthode miraculeuse pour éviter le stress, mais il est possible d’intégrer
différentes méthodes, ressources et manières de faire qui peuvent constituer, pour soi, un
ensemble de conditions facilitantes pour y faire face… Pour ne pas se perdre soi-même,
sinon dans la danse!
Quel sens personnel donnez-vous au mot “réussir” quand vous pensez
à l’accomplissement de votre vie de danseuse, de danseur?
Plutôt que de focaliser sur le succès et la perfection, le fait de se centrer sur la maîtrise et
le dépassement de soi mène à de meilleures performances et à des carrières plus longues,
tout en contribuant à baisser le niveau de stress et à renforcer la connaissance et l’estime
de soi.
Cette attitude repose sur notre capacité à identifier nos forces et nos faiblesses avec
discernement et bienveillance, à identifier aussi les points d’appui et d’adversité de
l’environnement dans lequel nous évoluons, à se fixer des objectifs à court et à long
terme, à les traduire en plan d’action, à évaluer ponctuellement les résultats de façon à
préciser de nouveaux objectifs et relancer l’action.
L’attitude créatrice, c’est d’abord la capacité à voir les contraintes internes et externes
comme des défis à aborder par l’action et l’expression, plutôt que de les subir
passivement. Cette attitude est un antidote à l’anxiété dans la mesure où elle nous évite
de nous abandonner au sentiment d’impuissance.
Nous avons vu, dans la première partie de cette conférence, que la présence d’anxiété
n’a rien à voir avec le talent ou la valeur objective de notre contribution.
On peut aussi le formuler ainsi: la réussite et le succès ne nous libèrent pas
nécessairement du stress et de l’anxiété, c’est un état qui n’est pas exclusif aux étudiants
qui s’apprêtent à plonger dans la danse… En fait, ça peut nous accompagner jusqu’à la
fin de notre carrière!
Après avoir rendu publique sa décision d’arrêter d’écrire, à 79 ans, le grand romancier
américain Philip Roth s’est confié en entrevue au New York Times:
"Écrire est une frustration quotidienne, et je ne parle pas de l'humiliation"
"Je n'ai plus l'énergie pour supporter la frustration. (…) Je ne peux plus passer des jours à
écrire cinq pages que je jette ensuite ».
Les journalistes du New York Times ont aperçu, sur son ordinateur, un post-it affirmant:
"la lutte pour écrire est terminée". Interrogé à ce sujet, le romancier s’est expliqué : "Je le
regarde tous les matins et cela me donne une force incroyable".
Je stresse? Alors je respire… Je panique? Je me calme un peu en pensant que ça peut
arriver aux meilleurs d’entre nous, et même à Maria João Pires, une pianiste admirable!
Le stress nous concerne tous… Alors, respirons!
Riccardo Chailly dit que Maria-João Pires a paniqué, ce n’est pas le cas au sens clinique
du terme: elle reste en contact avec l’environnement, fait face de façon réaliste à une
situation de stress réel, s’exprime, va chercher le soutien du chef, réfléchit, se mobilise, se
concentre… Et elle respire calmement!
Il nous arrive tous de vivre des situations de stress plus ou moins intenses, mais nous n’y
répondons pas tous de la même façon, ni à la même intensité, ni ne réagissons tous aux
mêmes déclencheurs. Par contre, tous nous bénéficierons de pouvoir compter sur une
maîtrise de notre respiration pour capable de trouver une réponse bien adaptée.
La respiration consciente est un outil puissant pour se recentrer, contenir les réactions
impulsives et agir avec conscience et discernement. Déjà présente dans certaines
approches, la méditation est de plus en plus utilisée en psychothérapie depuis que les
Thérapies cognitivo-comportementales de la 3e vague, au contact des enseignements du
moine zen vietnamien Thich Nhat Hanh sur la Pleine conscience, l’ont intégrée dans leur
approche…que vous pourrez explorer cet après-midi!
La respiration agit sur nos deux systèmes nerveux autonomes :
Activé, le système nerveux sympathique prépare l’organisme à l’action et met en branle
la réponse au stress : production d’adrénaline et de noradrénaline, accélération du
rythme cardiaque et respiratoire, hausse de la tension artérielle et musculaire, dilatation
des pupilles et sudation.
Activé, le système nerveux parasympathique provoque un ralentissement général des
fonctions de l’organisme : production d’acétylcholine, ralentissement du rythme
cardiaque et respiratoire, baisse de la tension artérielle, relâchement des tensions
musculaires.
Une respiration superficielle et limitée à la cage thoracique active le système nerveux
sympathique. Rapide et haletante, cette respiration peut même déclencher l’anxiété.
Une respiration lente, profonde et abdominale active le système nerveux
parasympathique, amène le corps à relâcher les tensions avec l’expiration et génère un
état de calme.
Trop tendu au moment d’entrer en scène, nous pouvons nous calmer en utilisant une
respiration lente et profonde, et en allongeant l’expiration dans un ratio 2 pour 1 par
rapport à l’inspiration. Trop calme, nous pouvons nous activer en utilisant une
respiration plus rapide qui met l’accent sur l’inspiration.
Coping proactif
Le coping proactif (Greenglass, 2002) est une approche de prévention du stress qui vise
l’amélioration de notre qualité de vie et l’atteinte de nos buts, en misant sur
l’intériorisation de la conviction que les choses peuvent aller bien à cause des moyens
que nous prenons pour les faire arriver, pas seulement à cause de notre talent, de la
chance ou des conditions extérieures. Cette approche développe la confiance en nos
moyens et en nos ressources personnelles et sociales, en notre capacité à nous adapter
émotionnellement aux situations, à planifier à long terme. Des affirmations qui en
découlent:
• Après avoir atteint un but, j’en cherche un autre plus stimulant.
• J’essaie de cerner ce dont j’ai besoin pour réussir.
• J’aime les défis qui ne sont pas gagnés d’avance.
• Malgré les revers, je réussis habituellement à obtenir ce que je veux.
• Je visualise mes rêves et essaie de les réaliser.
• J’essaie toujours de contourner les obstacles.
• Je transforme les obstacles en expériences positives.
• Je prends l’initiative de résoudre les problèmes que je rencontre.
• Je place mes espoirs à la hauteur de mes aspirations.
Sentiment d’efficacité personnelle
S’entraîner à aborder nos activités avec une approche de coping proactif renforce la
confiance en nos capacités personnelles, influence notre façon de penser, de se sentir et
d’agir, renforce l’estime de soi et tonifie notre motivation. Ça nous incite à fixer des
objectifs élevés, à y mettre les efforts nécessaires, à persévérer malgré les difficultés et à
rebondir suite à un échec. Des affirmations qui en découlent:
• Je peux résoudre la plupart de mes problèmes si j’investis les efforts nécessaires.
• C’est facile pour moi de maintenir mon attention sur mes objectifs et réaliser mes buts.
• J’ai confiance que je peux faire face efficacement aux situations inattendues.
• Je peux rester calme lorsque je suis confronté à des difficultés et me fier à moi.
• Face à un problème, je peux habituellement trouver plusieurs solutions.
• Quand je me sens mal pris, je suis capable de penser à ce que je pourrais faire.
Pause tai-chi… Le processus de création chorégraphié
• Observer et accueillir ce qui m’habite.
• Observer et accueillir ce qui m’entoure.
• Lâcher prise.
• Contenir et intérioriser ce qui s’est déposé en moi.
• Rester attentif à l’inspiration, à ce qui pousse pour sortir de moi.
• Élaborer et mettre en forme cet élan créateur.
• Prendre le risque de m’exposer en partageant ce que j’ai créé, d’abord avec quelqu’un
en qui j’ai confiance, puis avec les autres.
• Assumer la rencontre et le regard de l’autre, réfléchir le reflet.
• Revenir à soi pour évaluer ce cycle en lien avec nos valeurs et nos buts, nos racines et
nos aspirations.
• Revenir au coeur… Et lancer un nouveau cycle.
12
La régulation du stress de performance
Individuation
Dépassement
Tension
Maîtrise
Attachement
Sécurité
Détente
Lâcher-prise
Des lignes de tensions paradoxales qui nous renvoient à des expériences
anciennes qui ont laissé une empreinte profonde et sensible en nous, et qui
conditionnent notre manière d’aborder la création et l’amour.
13
Continuum +/- pour chacun des axes de tension:
Indépendance
Témérité
Agressivité
Contrôle
Individuation
Dépassement
Tension
Maîtrise
Attachement
Sécurité
Détente
Lâcher-prise
Dépendance
Inquiétude
Apathie
Laisser-aller
14
La boîte à pression
(à partir d’un schéma de Denis Gagné)
OP
INPUT
PRESSION
IM
EX
DÉ
15
IN
La communication non violente
OP
P
IM
IN
OP
P
EX
IM
EX
DÉ
DÉ
EXplication
EXplosion
(ou implosion)
EXigence
Demande
positive
négociable
EXécution
(À partir de Gagné, Rosenberg et D’Ansembourg)
16
Le sens à la puissance3 :
Le sens en tant que signification:
Les pensées, les représentations, les aspirations.
— La capacité à observer et réfléchir
Le sens en tant que senti, sensations et sentiments:
Les émotions, les sentiments, les besoins.
— La capacité à ressentir
Le sens en tant que direction du mouvement:
Le corps en action.
— La capacité à agir et à interagir
Quand les trois niveaux fonctionnent en adéquation, c’est alors que notre
mouvement est à son meilleur, dans une zone de tension propulsive,
responsable et créatrice.
17
Des sujets d’appréhension…
• Faire des choix, prendre des décisions.
• L’incompréhension des proches
• L’insécurité
• Quand vient le succès: stratégies de perfectionnement et d’amélioration
• Quand le succès n’est pas au rendez-vous: stratégies de traitement de problèmes
• Les blessures
• Les auditions
• Perte de motivation
•••
Des manières inadéquates de faire face à l’appréhension
• Procrastination:
- Régulation de l’humeur à court terme
- Faible disposition à la pleine conscience: observation des sensations, perceptions,
pensées et émotions; identification avec des mots; non-réactivité à l’expérience
intérieure; non-jugement de l’expérience; agissement avec conscience.
- Évitement des émotions négatives face à une tâche difficile ou aversive.
(Psychology Today, Procrastination Research Group, Carleton University)
• Rumination: face à des difficultés, les ressasser, au lieu de les résoudre (même
imparfaitement) ou de les tolérer en continuant malgré tout à vivre. Aggravée par
l’immobilité et la solitude: attention de ne pas aller chercher quelqu’un pour ruminer à
deux!
Trois questions pour savoir si nos réflexions sont des ruminations: Depuis que je songe
à ce problème, est-ce qu’une solution est apparue? Est-ce que je me sens mieux? Est-ce
que j’y vois plus clair, est-ce que j’ai plus de recul?
(Psycho Actif, le blogue de Christophe André, États d’âme d’un psychiatre, 2011)
• Insomnie
• Planification inefficace
• Isolement
Pour une expérience optimale de la vie…
Engagement, passion et régulation du stress!
Quand on parle de « gestion du stress », on fait souvent référence à des
stratégies qui visent à contrer ce qui nous freine pour mieux nous
concentrer sur le succès. Je préfère parler de présence plutôt que de
concentration, de régulation plutôt que de gestion, pour renforcer une
approche de la performance dans une perspective d’activation et
d’intégration créative de tout ce qui participe de notre mouvement vital:
nos besoins d’attachement et d’individuation, nos besoins personnels et
interpersonnels, les hauts et les bas, une mobilisation de la tête, du cœur et
du corps en action.
Appréhender la performance comme un art de vivre, une façon de chercher
à aller au bout de soi-même et à la rencontre des autres, plutôt qu’une
quête obstinée de la réussite… une approche qui, paradoxalement, est plus
à même de mener à la réussite, quelle qu’en soit le sens qu’on lui donne.
20
Mihaly Csikszentmihalyi, théoricien de la psychologie positive, enseigne que
les individus sont les plus heureux lorsqu'ils sont dans un état de flow, ou
« expérience optimale », un état de concentration ou d’absorption complète
dans une activité.
"Voilà ce que nous entendons par expérience optimale. C’est ce que ressent le
navigateur quand le vent fouette son visage, c’est le sentiment d’un parent au
premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent
pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants
de camp de concentration se rappellent avoir vécu de riches et intenses
expériences intérieures en réaction à des évènements aussi simples que le chant
d’un oiseau [...]. Ces grands moments de la vie surviennent quand le corps ou
l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de
réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est
donc quelque chose que l’on peut provoquer... Pour chacun, il y a des milliers
de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi
par l’expérience optimale."
À vous de faire de la danse votre voie d’expérience optimale !
21
Références
André, C. (2006). Imparfaits, libres et heureux : pratiques de l’estime de soi. Paris : Éd. Odile Jacob.
Cameron, J. Libérez votre créativité (1992). L’art pratique de la créativité (2004). La source de la
créativité (2010).
Csikszentmihalyi ,M. (2004). Vivre: la psychologie du bonheur. Paris : Robert Laffont.
Csikszentmihalyi ,M. (2006). La créativité: psychologie de la découverte et de l’invention. Paris :
Robert Laffont.
D'Ansembourg, T. (2001). Cessez d'être gentil, soyez vrai!: être avec les autres en restant soi-même.
Montréal: Éditions de l'Homme.
Greene, D. (2001). Audition Success. New York: Routledge.
Greene, D. (2001). Fight Your Fear and Win. New York: Broadway Books.
Greene, D. (2002). Performance Success. New York: Routledge.
Greenglass, E, (2002). Proactive coping. In E. Frydenberg, Beyond Coping: Meeting goals, vision
and challenges.
Maisel, E. (2011). Mastering Creative Anxiety. New World Library.
Maisel, E. (2005). Performance Anxiety. Backstage Books.
Maisel, E. (1995). Fearless Creating. Tarcher/Penguin. 1995
Rosenberg, M. (1999). Les mots sont des fenêtres (ou des murs): Introduction à la communication
non violente. Éditions Jouvence.
Thich Nhat Hanh (1994). Le miracle de la pleine conscience, Manuel pratique de méditation. J’ai lu.
22