compte rendu de Geneviève et Gérard Theron

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compte rendu de Geneviève et Gérard Theron
Airbus Seniors’ Club (04 - 13 septembre 2012)
« Evocation » de notre circuit culturel dans Les Pouilles
et La Basilicate
par Geneviève Théron
Photos et mise
mise en pages
pages : Gérard Théron
« Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,/(…) A ton front inondé des clartés d’Orient,/ Aux raisins noirs
mêlés avec l’or de ta tresse(…). Depuis qu’un duc normand brisa tes dieux d’argile,/ Toujours, sous les rameaux du
laurier de Virgile, /Le pâle hortensia s’unit au Myrte vert ! »
Gérard de Nerval, Les Chimères (1854)
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I- ANTIPASTI (HORS-D’ŒUVRE ET AUTRES AMUSE-BOUCHE)
Chers amis du Seniors’ Club d’AIRBUS, chers compagnes et compagnons de voyage, Robert JOS, qui nous a
mijoté ce magnifique circuit, m’a demandé d’en faire un « compte-rendu ». Sous l’apparence cadrée et faussement
rassurante de ce terme, j’ai immédiatement mesuré in petto la hauteur du défi…Mais, par gratitude envers lui et
envers ce Seniors’ Club chaleureux, dont je venais d’apprécier le dynamisme lors de notre premier voyage
ensemble…, j’ai néanmoins répondu positivement à sa courtoise -mais ferme- insistance.
Ignorante de ma future mission, je n’ai pris aucune note durant notre circuit, toute occupée que j’étais à dévorer
des yeux et engranger dans mes oreilles une foule d’impressions nouvelles ; savourer des sensations gustatives et
olfactives inconnues, ou en retrouver avec bonheur de plus familières; enrichir mes connaissances sur l’Histoire et
la géographie locales et européennes ; contempler des chefs d’œuvres nés d’artisanats plusieurs fois millénaires, en
rêvant à des civilisations perdues…
Au cours de ces 4 derniers mois, je les ai laissé décanter dans ma mémoire, forcément défaillante et sélective. Et
mon cerveau féminin, forcément subjectif, les a « recomposées » en souvenirs personnels. Je préfère donc parler ici
d’une « évocation » de notre voyage : au sens propre, un «appel» à faire renaître vos propres souvenirs, à la fois
communs et différents des miens.
Le récit de voyage -qu’il soit scientifique ou romantique- est un genre littéraire à part entière. Je ne prétendrai
donc pas mettre mes pas dans ceux de Mme de Staël, Chateaubriand, ou Mérimée, fervents amoureux d’une Italie
mythique…mi-réelle, mi-fantasmée.
Le choix des « illustrations » a été ardu. Parmi nos 31 participants, il ne manquait pas d’excellents photographes
et vidéastes, qui nous ont déjà fourni d’abondants témoignages de leur talent, pour notre plus grand plaisir. Qu’ils
en soient ici remerciés. Mais, malgré l’abondance et la richesse de la matière, je ne vous livrerai pas le script d’un
road-movie !
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Ne cherchez pas non plus ici la documentation quasi infaillible du Guide Vert ou du Lonely
Planet, et encore moins l’érudition de notre charmant « cicerone» au féminin, Sonia
CAPRIATI, infatigable guide conférencière, apulienne passionnée par ces peuples et leurs
terroirs, dont elle est issue. Notre Ariane dans le labyrinthe de villes au passé agité, riche et
fécond, mais si complexe…et notre boussole dans ces campagnes parfois âpres et sauvages,
chargées d’Histoire et d’anecdotes fascinantes, parfois terrifiantes, toujours édifiantes.
Grâces soient également rendues à Donato, notre chauffeur, très serviable et expérimenté, qui nous a conduits, en
toute sécurité et dans les délais requis, à bons ports (avec 800 km de côtes, les Pouilles n’en manquent pas !), mais
aussi par monts et par vaux, sur des routes perdues ou sinueuses, jalonnées, sinon d’embûches et de guet-apens, du
moins d’arrêts photos et de pauses techniques parfois inopinées…
II- PRIMO PIATTO (INVITATION AU VOYAGE)
A/ MON ITALIE A MOI
Je dois avouer qu’avant de m’envoler avec vous vers Bari, mon regard sur l’Italie, et même sur les Pouilles, n’était
pas totalement innocent.
1963 : mon premier circuit italien, de Gênes à Sorrente en 45 jours inoubliables d’aventures, entre autres,
mécaniques, culturelles et gustatives (mes moyens de jeune fauchée ne me permettant pas encore de songer à des
découvertes gastronomiques). En 2 CV, et de camping en camping, avec 2 copines tout juste reçues comme moi au
« 2° Bac », j’ai sillonné la Toscane, l’Etrurie, le Latium et la Campanie. Et déjà, comment ne pas être tour à tour
séduite, éblouie, fascinée, subjuguée, régalée…, mais aussi agacée, parfois exaspérée, et même embobinée, voire
arnaquée, par « les » Italiens et l’art de vivre « à l’italienne » ?!
Au cours de plusieurs autres séjours de vacances en famille dans la Botte, j’ai découvert au fil des années, et du
Nord au Sud, presque toute l’Italie. Je me suis aussi rapidement initiée sur le terrain à cette langue chantante
et captivante : celle de Dante (prodigieux visionnaire de la Divine Comédie), Carlo Lorenzini « Collodi » (le vrai
père du Pinocchio de notre enfance), Carlo Levi (révélateur engagé de la misère de Matera), Umberto Eco
(palpitant narrateur du Nom de la Rose), de Luchino Visconti et Nanni Moretti, du « bel canto »,.. et aussi, hélas,
de Silvio Berlusconi ! Je l’ai comprise d’autant plus vite, puis parlée -assez bien pour me faire comprendre et
pouvoir échanger des idées-, que ma sœur cadette d’un an a épousé en 1968 un Italien originaire de Lodi, non loin
de Milan. J’ai eu dès lors de bonnes raisons de la pratiquer, en bien d’autres occasions qu’avec mon abonnement à
l’opéra au théâtre du Capitole !
Restait cette Terra Incognita : Les Pouilles. Un nom, de prime abord peu engageant pour un francophone, et
prêtant aisément à confusion pour un non latiniste... Il s’agit de l’Apulie romaine antique, constituée de 2 provinces
formant l’Apulia, devenue en italien La Puglia (autrefois, au féminin pluriel : Le Puglie). Le groupe
consonnantique « gl » retranscrit graphiquement le phonème « l mouillé », comme le « lh » occitan (Cf. : la ville
tarnaise de Graulhet), et il a donné tout naturellement « Les Pouilles » en Français.
Lointaine et immense bande côtière, s’étirant face à l’Orient, convoité et redouté à la fois ; peuplée de paysans
rudes et austères, encore récemment asservis par un système féodal; une mosaïque culturelle raffinée et
compliquée, concentrée dans des villes successivement opulentes, décadentes, puis renaissantes ou abandonnées, au
gré de multiples vagues d’invasions et d’acculturations successives, sous le joug de civilisations puissantes et
illustres :Grecs, Romains, Carthaginois, Byzantins, Normands…D’autres, antérieures, ayant laissé peu de
vestiges ou des traces difficilement interprétables, sont oubliées ou méconnues: Dauniens, Lucaniens,
Messapiens…Cela pourrait rapidement changer, les Pouilles offrant de nombreux attraits pour la recherche
archéologique et le tourisme sous toutes ses formes, nous le savons bien maintenant. Faudrait-il le regretter ? Aux
Apuliens eux-mêmes d’en juger!
Grâce à vous tous, j’ai pu parcourir et apprécier plus profondément, pendant 10 jours d’un « été indien » lumineux
et tranquille, loin des hordes touristiques, cette région si originale, entrevue dans des documentaires d’archives en
noir et blanc, projetés à Toulouse dans les années 90: exaltation du baroque rococo foisonnant de Lecce,
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décryptage du sens thérapeutique, symbolique, et social de la pizzica (pour nous, la « tarantelle »). Danse populaire
trépidante, endiablée et lancinante, pratiquée jusqu’à l’épuisement, encore au début du XX° siècle, dans les villages
du Salento (extrémité du talon de la Botte), elle est toujours bien vivante, et fait partie du patrimoine culturel
régional. Exorcisme (ou exutoire ?) de tous les pseudo démons féminins, prétendument inoculés dans le sang des
danseuses par la piqûre de la tarentule, cette araignée mythique, endémique de la Puglia …
Et puis, en août 2012, juste avant notre départ, me voilà envoûtée par un spectacle, « Il mio Salento » (Mon
Salento à moi), présenté par le Festival musical « Toulouse d’Eté », création d’un jeune groupe d’artistes
apuliens, connu et invité à Toulouse depuis quelques années. Au cœur de l’événement, un conteur/chanteur/
poète épique et militant : «Peppe Don Pasta ». En boucle, comme un rideau de scène, des vidéos en noir et blanc
font défiler des familles de journaliers agricoles, des femmes au travail dans les vignes qui « partent à deux et
reviennent à quatre » des œuvres du contremaître ou du patron, ou qui, par villages entiers, enfilent des feuilles de
tabac sur des cordes pour les faire sécher, leurs enfants endormis à leurs pieds sur la terre poussiéreuse ; hommes
émaciés réunis pour les vendanges, ou faisant la chaîne pour se lancer au vol, sans répit, des tonnes de pastèques à
entasser dans des camions ; tous épuisés par le travail à la tâche mal payé sur les latifundia, propriétés de riches
mafiosi ; travail ingrat magnifié par le chant et la musique (ici, aux accents de soul et de jazz), et le récit des
révoltes de serfs sur leur sol natal ; et pour finir, « l’America » rêvée, devenue dure réalité : émigration de la faim,
files de familles hébétées débarquant avec leur maigre baluchon à Ellis Island, sous l’illusoire protection de la
statue de la Liberté ! D’âpres chants masculins et féminins en Griko, le dialecte local né du grec, transmis et
façonné par des siècles d’oralité depuis l’antique occupation hellénique de la Magna Grecia, et pérennisé par
l’installation des monastères grecs médiévaux ; voix rauques et pathétiques, accompagnées de tambourins, clavier,
accordéon et percussions…Pour tout décor, un raccourci de la vie précaire de ces anonymes miséreux : sur les
planches, une énorme pastèque ; sur une table rudimentaire, une bouteille de vin rouge.
De quoi aiguiser assez ma curiosité pour aller sur place confronter épopées passées et réalités actuelles. Et je n’ai
pas été déçue !
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B/ HISTOIRE ET GEOGRAPHIE D’APULIE: DES CLES POUR LE PRESENT
Dès le VIII° siècle avant JC, des populations autochtones italiques opposent une farouche résistance aux
colonisateurs grecs de Laconie et de Sparte, qui fondent des comptoirs sur les rivages propices de la mer
Ionienne : Gallipoli (« la « Belle Ville ») et Tarente ; ou Adriatique : Otrante. Ports florissants jusqu’au III° siècle,
ils sont soumis dès lors à la puissante domination romaine.
A partir de 190 avant J.-C., cohortes romaines, mercenaires, esclaves et commerçants empruntent la nouvelle Voie
Trajane, support logistique d’une ambitieuse opération politico-économique de l’Empire: prolonger la Via Appia
depuis Capoue, relier Rome à Brindisi, port adriatique en plein essor, et ouvrir de nouvelles perspectives
militaires et commerciales vers l’Orient. Au grand dam de Tarente, la belle ionienne, l’illustre cité grecque,
désormais soumise et décadente.
Le christianisme, implanté dès le III° siècle parallèlement à la romanisation de l’Apulie, s’impose au
V°…avec les manifestations de l’Archange Saint Michel à un hobereau terrifié, dans une grotte du Monte
Gargano, rebaptisé dès lors Monte Sant’Angelo. Phénomène dûment validé comme surnaturel par l’évêque local,
lui-même visité par le « Saint Ange », et qui génère depuis lors des pèlerinages ininterrompus, de toute l’Italie et
l’Europe catholique.
Puis les Pouilles deviennent un perpétuel champ de batailles, où rois et empereurs byzantins, lombards, musulmans,
se disputent et se partagent l’héritage de l’Empire Romain décadent. En 800, le destin du Saint Empire chrétien
d’Occident est entre les mains de Charlemagne, sacré empereur à Saint Pierre de Rome, et de ses lointains
successeurs...
Carrefour entre Occident et Orient, Les Pouilles offrent, le long de leur immense côte adriatique, des ports
d’embarquement pour les grandes Croisades du Moyen-Age, et d’innombrables pèlerinages en Terre Sainte.
De hardis marins vont y conquérir et en rapporter, par la ruse ou par l’épée, à Bari comme à Venise, les
indispensables reliques du Christ, de la Vierge ou de grands Saints. Ces expéditions occidentales n’ont rien à
envier aux « razzias » menées dans toute la Chrétienté par les soldats de la Guerre Sainte pour répandre l’Islam :
croisades ou djihad, mêmes méthodes. Objet de convoitise, les reliques légitiment tous les vols et trafics. Ils seront
pieusement rebaptisés « translations » par l’Histoire officielle de L’Eglise Catholique, « pour la plus grande gloire
de Dieu » (Ad Mayorem Dei Gloriam). C’est la devise des Jésuites, grands évangélisateurs des cinq continents
devant l’Eternel.
Cependant, émerge aussi, sur ce socle multiculturel, une ébauche d’Europe de la tolérance -judaïque, chrétienne, et
musulmane- où cohabitent en bonne et féconde intelligence, quand elles ne s’entredéchirent pas, les trois religions
du « Livre » (La Bible, du grec byblos = livre). On assiste alors, entre deux guerres ou deux épidémies de peste, à
un essor de tous les arts : architecture religieuse élégante aux décors raffinés, somptueuses fresques et sculptures,
fraîches mosaïques étonnamment bien conservées. Mais aussi essor des lettres et des sciences, né d’influences
métissées, et fondé sur la prospérité économique créée par des échanges commerciaux florissants. Une sorte de
réplique apulienne d’Al-Andalus sous le Califat de Cordoue, le « paradis perdu » des Arabes d’Espagne.
L’Histoire des Pouilles est ensuite émaillée, au fil des siècles, d’affrontements sanglants entre mercenaires venus de
tous les confins d’un continent en guerre perpétuelle, à la solde du plus offrant : sous la bannière des Normands,
Souabes, Espagnols, ou Français ; au service de dynasties ayant nom Guiscard, Hauteville, Hohenstaufen,
Aragon, Anjou, Habsbourg, Bourbon…ou Bonaparte !
Jusqu’à l’adhésion massive de la Pouille, en 1860, à Garibaldi et à la construction de l’unité italienne.
Cependant la région, isolée et pauvre, reste encore longtemps une terre d’émigration massive. La seconde moitié du
XX° siècle voit enfin l’aube de son développement économique, lent mais bien réel, et la reconnaissance de son
rayonnement culturel bien au-delà du « Mezzogiorno », ce Midi trop souvent sous-estimé par le Nord de l’Italie, et
le reste du monde.
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C/ NOTRE PERIPLE : PAESI DI SASSI E SANTI (Terres de pierres et de saints)
En boucle et lacets, il retrace de Bari à Bari, dans une saisissante synthèse, l’histoire mouvementée de cette vaste
région, faite de paysages grandioses, et ponctuée d’épisodes glorieux ou tragiques, parfois dignes de l’Enfer de
Dante Alighieri, dans sa Divine Comédie.
Nous traverserons deux parcs naturels saisissants, vivantes leçons de géologie à ciel ouvert : celui du promontoire
du Gargano, et de l’Alta Murgia, dont le cœur est Gravina. Nous verrons trois sites époustouflants, classés au
Patrimoine culturel mondial de l’UNESCO : la mystérieuse forteresse de Castel del Monte ; la ville souterraine de
Matera, elle-même située au cœur d’un Parc Régional des églises rupestres, réserve unique au monde d’environ
120 églises troglodytiques ornées de fresques latines et byzantines ; et le Parc des Trulli, dans la Valle d’Itria.
Nous apprendrons que les Pouilles comptent 26 AOC de vin, rouge, rosé et blanc…, une AOC de pain, mille et
une variétés de pâtes, et encore plus de recettes !
Nous apprendrons qu’il existe des traces toutes « fraîches » de dinosaures sur le plateau calcaire de la Murgia, près
d’Altamura, et même un «Homme d’Altamura », vieux d’environ 250 000 ans, ce qui le place entre Homo
Néandertalensis et Homo Erectus ! Et à Ostuni, on expose l’émouvant squelette d’une « princesse » du néolithique
enceinte, baptisée Delia, étonnamment bien conservée avec son fétus, après (seulement) 25 000 ans de sépulture…
Nous constaterons aussi à quel point le profane et le sacré s’entremêlent inextricablement, depuis le fond des âges,
dans le quotidien des habitants des Pouilles -comme partout au monde-, marquant de façon indélébile leur
environnement naturel et culturel. Les vies et miracles de saintes et saints de tous âges et conditions, apuliens de
souche ou « adoptés » (tels les deux Saints Nicolas !…), accompagnent chaque fidèle dans tous les actes de sa
courte vie, et le protégent contre tous les dangers…sous peine d’être « destitués» de leur culte ! En découle une
profusion de petites ou grandes superstitions populaires, qui donnent lieu à des rites et des fêtes traditionnelles,
dont l’origine se perd souvent dans la nuit des temps.
III- SECONDO PIATTO con CONTORNI A SCELTA (LA PUGLIA, AU MENU…ET A LA CARTE !)
1° Jour : Arrivée à BARI (Hôtel Parco dei Principi, près de l’Aéroport )
L’aéroport de Bari Palese est dédié à Jean-Paul II, pape mort en odeur de sainteté, béatifié et en attente de
canonisation. Le ton est donné : nous sommes au pays des reliques du grand Saint Nicolas, et du Bienheureux
Padre Pio, tous deux objets d’un fervent culte populaire, bien au-delà des Pouilles...terre d’élection de l’Archange
Saint Michel au Mont Gargano.
Icône de Saint Nicolas
Magasin de piété au Mont Sant’Angelo
(où Le Padre Pio cohabite avec Saint Michel)
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Mais aussi au pays des accords du Latran (1929) entre le Vatican et Mussolini, un peu remaniés en 1984, qui
stipulent que, pour un catholique, le mariage civil est sans valeur. C’est le prêtre qui signe avec les mariés l’acte
unique et lit aux nouveaux époux, à la fin de la cérémonie -nous l’entendrons lors d’une visite d’église - les articles
du Code Civil les concernant.
Et nous verrons qu’on se marie beaucoup dans les Pouilles, en septembre 2012 ! A chaque église visitée son
mariage en grande pompe : cascade de rubans et décors floraux somptueux, et même un lâcher de colombes pour
l’événement ! Les couples ne sont pourtant pas de jeunes tourtereaux : ici, comme ailleurs en Europe, les femmes,
lorsqu’elles prolongent leurs études, repoussent l’âge de fonder une famille. Et la crise économique invite aussi à la
prudence, donc à rester vivre tard au foyer parental.
A notre arrivée à l’hôtel, il est 23 h passées. Fatigués et affamés, nous découvrons le plantureux buffet chaud et
froid que le « Parc des Princes » (mais oui !), nous a préparé…Et déjà un avant-goût des spécialités qui jalonneront
notre séjour de savoureuses et roboratives découvertes : la bruschetta, tartine rustique grillée, meilleure servie
tiède, généreusement recouverte d’huile d’olive, de tomate et d’oignon crus concassés, qui connaît, comme la pizza
et la pasta, de très nombreuses variantes à travers toute l’Italie ; la focaccia, plus moelleuse, fine pâte à pain au
levain, garnie de multiples façons, et parsemée d’herbes aromatiques, délicieusement croustillante au sortir du four
(c’est la cousine germaine de notre fougasse occitane, et de la hogaza espagnole).
Les menus étaient indiqués intégralement dans notre programme, mais en italien. Dès le lendemain, Sonia s’est fait
un devoir de nous les traduire et commenter avant chaque repas ! Dans un voyage -de groupe surtout- les repas sont
essentiels au moral des troupes, tout autant, ou plus encore, qu’à leur bien-être physique. Outre qu’ils fournissent,
avant, pendant, et après, d’inépuisables sujets de conversation, et des souvenirs parfois pittoresques à raconter au
retour !
2° jour : BARI - BARLETTA
Le tour panoramique de BARI en bus nous fait longer l’immense lungomare, le front de mer le plus long
d’Italie, et prendre conscience que Bari est non seulement un grand port industriel et commercial, siège de
l’importante Fiera del Levante (Foire du Levant), chaque année en septembre, mais aussi une ville balnéaire
agréable, offrant l’agrément de la baignade presque toute l’année. Sa plage défile sous nos yeux, s’étirant presque
en plein centre ville, juste derrière la balustrade d’où émergent les alignements disciplinés de cabines rayées, hautes
en couleurs, que louent les indéfectibles « Bagni », les plagistes qui règnent en maîtres sur tous les rivages italiens !
Pour bien des Italiennes d’aujourd’hui, pas de bonnes vacances d’été sans bains de mer et peau cuivrée. Sonia nous
avoue envier les heureux habitants de Bari qui, en quelque sorte, passent leur vie en vacances !.. Pour nous, en
dépit des suggestions de notre agence « Culture du Monde », le maillot de bain s’avèrera un accessoire inutile.
Culture ou farniente au soleil, le choix était clair : il ne nous a pas été donné de bronzer, même cultivés !
Des palais érigés pour les notables espagnols entre 1559 et 1759, sous l’hégémonie dominatrice des
Habsbourgs puis des Bourbons d’Espagne, et qu’on devine autrefois imposants, semblent aujourd’hui un peu
délabrés, faute de capitaux pour les entretenir.
D’autres bâtiments aux façades pompeuses, emblématiques de la mégalomanie mussolinienne, sont aujourd’hui
le siège de diverses Administrations. Sonia rappelle que le front de mer fut aussi un décor idéal pour mettre en
scène de fréquents et grandioses défilés, manifestations « populaires » organisées à la gloire du Chef suprême, Il
Duce.
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La découverte de la vieille ville à pied est fort agréable, avec une météo quasi
printanière, qui durera presque tout au long de notre séjour.
Les deux principaux édifices religieux de Bari, le Duomo (Cathédrale) et la Basilica di
San Nicola sont très représentatifs des nombreuses autres églises que nous visiterons
les jours suivants : architecture et décor byzantins à l’origine, postérieurement remaniés
en style roman par les Normands.
Puis ajouts baroques à partir de la Contre-Réforme, initiée par le Concile de Trente
(1545-1563) pour contrecarrer l’influence grandissante du protestantisme en Europe.
Façade de la Cathédrale
Nef de la Cathédrale : arcades et tribunes
L’élégance épurée, parfois même austère, d’un style roman original, dit « apulien », né aux XI° et XII° siècles,
est notamment caractérisée par l’absence de vitraux, remplacés par des rosaces-moucharabiehs, tels de délicats
napperons en dentelle de pierre calcaire, qui baignent de lumière l’intérieur de la nef et les travées. On admire toute
une gamme de blancs roses ou ocres, selon l’heure et la luminosité du jour.
Les plafonds en bois, aux poutres et solives apparentes, parfois ornés de fins motifs polychromes, forment
exactement la coque d’un navire renversé.
Les portails, en contraste avec la sobriété des façades et des campaniles à fines colonnettes, offrent leurs
archivoltes concentriques, ornées de savants motifs géométriques arabisants, d’animaux fabuleux du bestiaire
médiéval symbolique, et de grains de chapelet.
Les tympans et les chapiteaux des piliers présentent des scènes tirées des deux Testaments, les vertus cardinales
et théologales, ou les sept péchés capitaux. Très souvent, en sévères gardiens du porche, se dressent de part et
d’autre deux grands lions de pierre usés, parfois quasiment sans tête et méconnaissables, polis par des siècles de
caresses des fidèles. Probablement le réemploi de statues ornant un monument antique. Symboles de la puissante
justice divine, et rappel du Lion attribué à Juda, l’une des 12 tribus d’Israël, d’où est issue la généalogie de
Marie, mère du Sauveur. Le chrisme (ou ichtys, du grec, monogramme symbolique du Christ, en forme de
poisson) figure souvent au-dessus du portail.
La Basilica di San Nicola abrite aussi, au-dessus du maître-autel, un monumental baldaquin de marbre du XII°
siècle, reproduit avec des variantes dans plusieurs églises de la région, ainsi qu’une remarquable cathèdre (ou
chaire) épiscopale de marbre blanc sculpté, de la même époque, dite « trône d’Elia », moine bénédictin fondateur
du sanctuaire en 1087, sur les bases d’un édifice byzantin antérieur.
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Statue processionnaire
de S. Nicolas
On aperçoit le trône d’Elia derrière la colonne de
gauche
Nef romane et plafond à
caissons baroque
Aux XVII° et XVIII° siècles, le baroque a ensuite recouvert le moindre espace disponible de stucs dorés, vrais
ou faux marbres très colorés, colonnes torses où s’enroulent feuillages et pampres, retables débordants de niches
exhibant des statues de Saints et de Vierges. Drapés dans des étoffes précieuses peintes ou sculptées, animés
d’expressions pathétiques, ils sont saisis en plein mouvement, dans des postures théâtrales. La Contre-Réforme a
tout envahi de son prosélytisme exubérant, imposant la reconquête du Dogme par le biais d’une nouvelle esthétique
triomphante.
Une vague de purisme -discutée par les partisans du respect de la marche de l’Histoire-, a dépouillé certaines
églises de ces ajouts jugés agressifs, et permis de retrouver, souvent avec bonheur, le sobre style roman sous-jacent.
Notre périple nous permettra ainsi d’apprécier tous les avatars successifs de l’architecture religieuse des
Pouilles, parfois réunis dans un même édifice.
Le saint Patron de Bari , Nicolas, Evêque de Myre en Asie Mineure, mort au IV° siècle, jouit indiscutablement
d’une popularité universelle, du Nord au Sud de l’Europe, et en Orient comme en Occident ! Ancêtre chrétien du
Père Noël au Nord, pour avoir, selon une légende devenue chanson populaire, ressuscité 3 petits enfants dépecés
et « mis au saloir comme pourceaux » par un abominable boucher, il est également au Sud, en Italie surtout, le
généreux protecteur de 3 jeunes filles pauvres, dont le père (pas très catholique, en l’occurrence !) voulait en
prostituer deux, pour pouvoir doter et marier la troisième…
Ce riche fils de bonne et pieuse famille, devenu le protecteur de Bari depuis
la « translation » de ses reliques, rapportées de Myre en 1027 par des
marins de Bari, est aussi le saint patron de toutes les filles qui cherchent
mari. Il arbore sur son blason 3 boules d’or, symbole des 3 bourses bien
pleines offertes en dot. La dévotion à Saint Nicolas a ainsi donné naissance à
une curieuse pratique fétichiste de la part des candidates au mariage : il leur
faut faire le tour d’une colonne de marbre rouge, parvenue au port de Bari
par flottaison miraculeuse, puis érigée (symbole phallique ?) dans un angle
étroit de la crypte de la Basilique qui abrite les précieuses reliques. C’était,
jusqu’à une époque récente, une méthode réputée plus efficace et moins
coûteuse qu’une marieuse ou une agence matrimoniale. Mais quelques
malencontreux accidents de parcours ont poussé les autorités responsables à
entourer la colonne d’une impressionnante cage de fer. En 2013, les sites de
rencontres sur le web font peut-être aussi bien que Saint Nicolas…mais avec
d’autres risques !
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Nous admirons de l’extérieur le massif château normand, remanié par Frédéric II de Souabe en 1233, sa structure
anguleuse et ses douves herbues. L’après-midi, sa copie presque conforme nous attend à Barletta, pour une visite
détaillée.
BARLETTA sera notre port d’attache pour 3 nuits.
Le château souabe de Barletta (construit en 1234 sur une ancienne forteresse normande) est représentatif de tous
ceux des Hohenstaufen. Immense et imposant, tout en angles et en froideur, il exalte la puissance militaire et
politique de ses royaux propriétaires.
On y conserve jalousement un beau buste de Frédéric II, en toge
romaine, le front ceint de la couronne de lauriers des Empereurs, « seul
portrait connu » du mystérieux roi de Souabe et de Sicile. Or, selon une
thèse récente, il ne s’agirait là que d’une hypothèse erronée !…Nous
nous sentons un peu floués, mais on n’arrête pas les progrès techniques
d’identification des individus, fussent-ils de marbre.
Vastes salles entièrement vides au sol de terre battue, où des villages entiers pourraient danser la pizzica, voûtes
puissantes délivrant de leur sommet un éclairage parcimonieux, dédale d’escaliers et, depuis la magnifique
terrasse, une vue panoramique impressionnante sur l’Adriatique et la campagne environnante. A l’intérieur,
une très curieuse installation sonore, graphique et plastique d’artistes modernes peine à remplir tout ce volume avec
d’énormes animaux fantasmagoriques colorés en résine, pendus à des filins d’acier, et des bruitages étranges et
inquiétants, qui se mêlent au ruissellement d’une source jaillie comme par magie sous la salle, et qui la traverse de
part en part…depuis combien de siècles ?
Le colosse de bronze romain (IV° siècle, 4,5 m de haut, ** au Guide Vert) ou « Comment on est toujours
puni pour ses péchés ».
Suivant les pas alertes de Sonia selon un itinéraire parfaitement rôdé, nous passons par quelques rues
commerçantes. Tout à coup, j’avise la devanture alléchante d’un « gelataio artigianale » qui, fièrement, revendique
« la qualité depuis les années 60 » (ou à peu près). Je lutte beaucoup puis, comme un certain nombre d’autres, finis
par céder à la tentation, fais la queue (rançon de la renommée !), et ressors avec un échafaudage de sorbets 3
parfums, qui ne demande qu’à fondre sous la langue…ou à choir sur le pavé à la moindre inattention ! Quand
j’arrive au coin de la rue, Sonia est déjà loin devant avec le reste du groupe...Et voilà comment j’ai raté « le
colosse, symbole de Barletta », et les savantes exégèses des archéologues sur cet « Hercule ou empereur
byzantin, sans doute Valentinien I° », très intéressant car « témoignage du passage de l’art romain décadent à
l’art chrétien primitif » (in Le Guide Vert Michelin, Ed. 2001). Au final, j’avoue sans honte que je n’ai aucun
remords pour ce péché, car ma glace aussi était « décadente », et il fallait sauver d’urgence ce chef d’œuvre de
l’artisanat italien.
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Triomphe de la Croix
Tentation de Lucifer
Dans les Pouilles, comme dans toute la péninsule italienne, les incontournables « gelati » sont proposés en toutes
sortes de parfums et de couleurs vives, y compris en version diététique (??) : sorbets allégés, et glaces au yaourt,
ou au soja... En Italie, Dieu et ses Saints sont partout. Le Diable aussi, mais parfois là où on ne l’attend pas !
Le palais baroque de la famille Della Marra,
auparavant demeure aristocratique des Orsini jusqu’au
milieu du XVI° siècle, acquis par l’Etat en 1958 et très
bien restauré, puis devenu propriété de la Commune de
Barletta , offre au visiteur un superbe balcon, une
élégante cour intérieure, et un grand escalier orné de
fresques allégoriques des 4 saisons qui mène aux
collections de la pinacothèque Giuseppe de Nittis,
logée ici depuis 2006, après bien des vicissitudes.
Né à Barletta en 1846, mort à Saint-Germain-enLaye en 1884, cet impressionniste quasi autodidacte
rejette très jeune l’académisme de l’Ecole des BeauxArts de Naples. Il est inspiré et passionné par la nature
et les jeux de lumière : paysages de campagne,
miroitement de vaguelettes sur la plage, ciels nuageux
et fumées des trains à vapeur dans le lointain.
Après une intense période de production italienne, dès
1867, il se rend à Paris et se lie d’amitié avec les
Impressionnistes, qu’il fréquente assidûment grâce à
son rapide mariage, à 23 ans, avec la riche et belle
Léontine Gruvelle, qui reçoit dans ses salons de
Montceau.
Il expose beaucoup de 1869 à 1879, et fréquente la haute société de l’époque, qu’il représente lors de fêtes
mondaines ou aux courses hippiques.
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J’ai été séduite par ses paysages d’Italie, lumineux ou tourmentés, et ses portraits féminins intimistes, raffinés et
chatoyants (au pastel notamment), contrastant avec des scènes de groupe, témoignages de la vie trépidante de
Paris. Son œuvre est souvent empreinte de mélancolie, et comme sous-tendue par l’intuition de sa mort
prématurée, dénouement d’une courte vie où il a conquis le succès à marche forcée. Les collections de la
pinacothèque proviennent du legs de sa veuve, qui avait conservée intacte l’intégralité des œuvres du peintre, pour
les restituer à sa ville natale.
Le défi de Barletta : « Une affaire de …ouilles : en avoir ou pas, telle est la question ! »
Voilà une querelle de soudards un soir de banquet, devenue haut-fait héroïque par la magie du patriotisme italien et
d’un roman nationaliste du XIX° siècle. En 1503, les Italiens subissent le joug espagnol du Roi Catholique,
Ferdinand d’Aragon ; mais Louis XII, roi de France, convoite aussi le Royaume de Naples, et les Français
assiègent Barletta.
Les mercenaires italiens enrôlés dans l’armée espagnole font 70 prisonniers français, dont le capitaine La Motte,
et tous sont invités à festoyer avec leurs vainqueurs !...Celui-ci, téméraire, traite (sans doute en termes moins
choisis) les Italiens de « lâches ». Les offensés défient aussitôt les Français en retour : pour laver l’affront, 13
champions de chaque camp se battront en combat singulier, le 13 février... Sous le commandement d’Ettore
Fieramosca, les Italiens jurent de vaincre ou mourir, et l’emportent sur les hommes de La Motte. Le nom du
vainqueur était prédestiné : la mouche (mosca) s’est battue comme un fauve (fiera) ! On visite encore aujourd’hui
la fameuse « cantina » (cave) -ou entrepôt ?- aux voûtes en ogive du palais espagnol de Don Diego de Mendoza
(XIV° siècle), où est supposé avoir eu lieu l’exploit…et nous y étions !
Nous nous installons à l’hôtel Nicotel, en bord de mer…
Les plus courageux auraient donc pu courir aux aurores sur le front de mer…mais pas prendre des bains vivifiants
dès le réveil (voire à minuit !), car la plupart des plages italiennes sont propriété privée, et leur accès est donc régi
par les horaires d’ouverture des « bagni ». Chose inimaginable pour le Français moyen, farouche partisan de « la
plage pour tous » et du « sentier des douaniers », en accès libre sur quasiment tout le littoral hexagonal !
Nous dînons au restaurant « Il Brigantino », nom poétique d’un voilier de corsaires qui se serait échoué sur la
plage ! Nous y dégustons, entre autres spécialités, un rôti agrémenté d’une sauce aux pignons, et le dessert est une
« pizza sucrée » à la ricotta (fromage frais à la texture onctueuse et fondante, depuis quelques années importé en
France).
Après le repas, j’ai pris plaisir à observer la vie nocturne locale. Des familles, assises en rang d’oignon sur leur
pas de porte, devisent avec leurs voisins, ou déambulent jusqu’à tard sur le lungomare , et prennent un verre sur
une terrasse à la fraîche, avec enfants et bébés en poussettes, jouissant de la brise marine après les journées encore
chaudes de cet été finissant : c’est la fameuse « passeggiatta », familiale ou en amoureux…
Comme souvent en Italie, la riviera se cache derrière une rangée d’hôtels, restaurants, bars et discothèques,
établissements de bain, qui font de chaque front de mer une ville dans la ville, bruyante et colorée.
Un soir, un podium installé sur la plage accueille un jeune chanteur au fort accent local, et son orchestre,
engagés dans une critique désenchantée de notre société actuelle, mais aussi dans un appel à lutter malgré tout pour
garder espoir…Il me semble tout à coup surréaliste de rentrer me coucher tranquillement à notre hôtel 4 étoiles. Je
me sens vaguement coupable, et surtout impuissante à les aider, bien que le tourisme soit désormais une source de
revenus pour la région.
3° jour : LES POUILLES ROMANES, des Normands à Frédéric II : RUVO DI PUGLIA – CASTEL DEL
MONTE - TRANI
RUVO DI PUGLIA s’offre à nous dans une clarté matinale qui met en valeur le grain magnifique de ce tuf (ou
tuffeau) utilisé dans toute la région, notamment pour sa cathédrale, une des plus raffinées des Pouilles. Un
calcaire coquillier tellement blanc, qu’elle semble avoir été ravalée pendant la nuit ! C’est une pierre qui durcit à
l’air avec le temps, résistante et pourtant assez facile à travailler, mais qui souffre de l’érosion due aux pluies
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acidifiées par l’ère industrielle, et s’effrite donc, hélas, facilement. La façade de la cathédrale est sobrement ornée
d’une délicate rosace de pierre, une baie géminée, un portail ouvragé, et des arcs regroupés en une élégante frise.
Nous prenons plaisir à décoder, avec l’aide de Sonia, les nombreux messages symboliques de foi, adressés par les
architectes et sculpteurs romans à la masse des fidèles -majoritairement analphabètes-: un véritable catéchisme de
pierre, mis à la portée du peuple. Et pour beaucoup d’entre nous, l’occasion de réviser nos classiques !
Le Musée Jatta (prononcer Iatta) est logé dans la vaste demeure d’une lignée de collectionneurs passionnés,
devenue Musée Archéologique National. Le bâtiment demanderait à être rafraîchi. Mais cette richissime
collection de plus de 2000 vases retient toute notre attention par sa variété et sa beauté. S’offrent à notre
contemplation -parfois à portée de main !- selon une muséographie très méticuleuse mais à la signalétique
délicieusement surannée, tous les types de vases, rituels ou à usage domestique, italiques, importés de Grèce
(corinthiens et attiques) ou hellénistiques, notamment issus d’écoles apuliennes actives jusqu’au II° siècle avant
J.-C., qui ont fini par égaler, voire dépasser, leurs maîtres céramistes grecs…
A motifs géométriques et figures
majoritairement rouges, noirs, et
ocres, ils racontent avec emphase de
vivantes scènes mythologiques (un
célèbre cratère attique, du V° siècle
avant J-C, évoque ainsi la défaite de
Talos, vaincu et tué par Castor et
Pollux). Ou bien ils nous font
découvrir l’intimité quotidienne, les
croyances,
et
les
pratiques
religieuses de riches familles
aristocratiques, telles ces femmes à
leur toilette, se parant d’étoffes
précieuses et de somptueux bijoux,
ou
présentant
des
offrandes
funéraires.
Nous quittons la côte pour pénétrer dans l’arrière-pays de la province de BAT (Barletta, Andria, Trani), et
soudain…
CASTEL DEL MONTE nous apparaît dans le lointain et la clarté de midi, tel qu’en sa légende: énorme masse
anguleuse ocre d’or, solidement ancrée à 540 m d’altitude sur un promontoire quasi désert. « Phare des Pouilles »,
il doit être vu de tous, et irradier jusqu’aux confins des plateaux et collines pelés des Murge, et du royaume
tout entier, la volonté toute-puissante de Frédéric II, souverain aussi mystérieux que redouté. Despote cruel,
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monté sur le trône si jeune (à 14 ans) qu’il a besoin de la tutelle du Pape, dont il tentera vainement de s’affranchir
au plus vite ; mais aussi roi lettré et savant, parlant le latin et cinq autres langues, féru de mathématiques,
d’astronomie, et de Droit, auteur d’un Code pour la Sicile et d’un Traité de Fauconnerie ; et enfin amateur de
philosophie, et d’astrologie...
Naissance et vie hors normes que celles de ce Roi de Souabe, Frédéric II Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric
Barberousse et comme lui, sa vie durant, en lutte contre l’implacable pouvoir temporel et spirituel de la Papauté.
Fascinant souverain désigné dès sa naissance pour un destin tragique, il s’est forgé celui d’« Enfant des Pouilles et
Stupeur du Monde » (Puer Pugliae, Stupor Mundi), mais n’a pourtant pas su éviter la funeste prédiction d’un
astrologue…
La forteresse, classée au Patrimoine Culturel mondial de l’Unesco, nous intrigue et déroute par sa conception
même, entièrement fondée sur le chiffre huit, source de bien des énigmes encore non résolues…et a été
judicieusement choisie pour le tournage du film « Le Nom de la Rose », d’après le roman historique d’Umberto
ECO.
Castel del Monte avant restauration
Toute notre visite se trouve ainsi empreinte de
gravité, presque de recueillement : en ces lieux
flotte un mystère assez oppressant, que seule la
grande salle à loggia du 1° étage, ouverte sur la
lumineuse cour intérieure et encore ornée de
vestiges de lambris et pilastres de marbre, parvient
à dissiper brièvement...
Mais arrive l’heure de nous rasséréner et restaurer ! A la Tenuta Tannoya, affiliée au réseau « Agritourisme »,
nous déjeunons dans une ferme-auberge, d’architecture robuste, fonctionnelle et sans chichis. La vaste salle à
manger est décorée d’outils agricoles anciens, harnais de labour, et ustensiles liés aux produits séculaires du
terroir : vigne, huile d’olive, blé dur. Des tomates sèchent en chapelet, attachées à des cordelettes pendues au
plafond des chais attenants.
Nous découvrons là plusieurs plats régionaux consistants : entrées variées de beignets et assortiment de
charcuteries (mais le speck, jambon de porc fumé est originaire du Trentin, ou Sud-Tyrol…), pâtes fraîches alla
contadina (à la paysanne) associées à des pommes de terre, grillades mixtes de viandes et divers types de saucisses
locales. Nous voilà parés pour les visites de l’après-midi !
TRANI nous apparaît comme une ville pleine d’un charme alangui, dont les quartiers historiques médiévaux se
serrent en arc de cercle autour de sa baie et de son port de pêche. Mais la ville moderne, que nous ne faisons
qu’entrevoir, est en revanche très animée.
L’impressionnante forteresse souabe du XII° siècle, agréablement remaniée en palais à la Renaissance,
surplombe la mer qui semble s’épuiser à rebattre ses énormes fondations. Elle abrita des amours royales
impossibles, corollaires de mariages princiers forcés, pour raison d’Etat, et autres drames du pouvoir. La vie pleine
de soubresauts des grands de ce monde, ceux d’hier comme d’aujourd’hui, ne me fait décidément pas rêver ! Mais
celle de leurs vassaux batailleurs, et surtout de leurs sujets asservis, était bien moins enviable encore...
Non loin de la forteresse, la cathédrale de Trani (Duomo) est dédiée à un autre Saint Nicolas, le Pèlerin, jeune
berger grec qui serait venu ici en 1094 sur le dos d’un dauphin, pour y mourir humblement. Sa statue en bois
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polychrome (très postérieure à l’événement) est vénérée dans la crypte supérieure, autrefois basilique Santa
Maria. La rivalité avec Bari toute proche, qui commence à construire sa basilica nicolaiana en 1087, est
patente ; mais la « translation » des reliques a le mérite d’être, ici, indolore et pacifique.
Magnifique édifice roman des XI° et XII° siècles, bâti sur les vestiges d’un premier sanctuaire chrétien du
VII°, elle nous offre en façade un portail et une rosace sculptés admirables, ainsi qu’une belle porte de bronze,
maintenant conservée dans la nef. Et sur son flanc droit un campanile original très élancé, de 5 étages à
colonnettes en nombre croissant de bas en haut, surmonté d’un clocheton, et posé sur un vaste porche. L’intérieur
très lumineux, d’influence normande, a retrouvé la sobriété initiale de ses 3 hautes nefs et de ses longues tribunes
aérées reposant sur des colonnettes géminées, après une restauration, comme toujours, discutée par certains.
L’hypogée paléochrétien constitue la crypte inférieure, sous la précédente. Sa construction a réemployé de très
nombreuses colonnes antiques…Ici, comme partout en Europe jusqu’au XX° siècle, toute construction nouvelle se
sert abondamment des matériaux des précédentes (gros œuvre et décoration). La superposition en strates
successives fut la condition nécessaire du développement des villes, ce qui complique singulièrement aujourd’hui
la tâche des archéologues sur tout chantier urbain d’envergure !
Parmi les nombreuses cathédrales romanes apuliennes que nous avons visitées, toutes belles et intéressantes à
plus d’un titre, celle de Trani est ma préférée. Elle synthétise en un ensemble harmonieux, raffiné et épuré à la
fois, des siècles d’Histoire et d’influences esthétiques diverses.
Nous apprécions la flânerie sur le port, peu avant le crépuscule. Justement, des panneaux annoncent, comme une
provocation : « Trani, città slow » (sic), et exposent au visiteur interloqué son adhésion à une charte internationale
en faveur d’une philosophie du temps retrouvé, sorte de dolce vita version 2012, sophro-éco-logique…: ici, vivre
veut dire « se sentir vivre », et y prendre plaisir. C’est dans les Pouilles qu’est né, il y a quelques années déjà, le
mouvement « slow food » contre une « junk food » standardisée et vite avalée. Prière, donc, de ne pas trop stresser
le cameriere du bar -que vous avez pris le temps de choisir pour sa belle terrasse- en lui demandant de vous servir
une bière à la pression et d’encaisser dans la foulée ! Cela vous laisse le loisir de contempler le séduisant panorama
du port, prolongé par le jardin public « de la Villa Comunale », tout en méditant sur la condition humaine. Après
la découverte du destin tourmenté de Frédéric II, voilà qui est fort reposant, en effet.
Le long des quais, des filets de pêche entassés, et une flottille de petits bateaux amarrés, à la coque parfois assez
défraîchie, sont au repos. Nous verrons dans plusieurs ports que certains pêcheurs vendent directement à leur retour
une partie de leur prise, « il crudo » : petits poissons, mollusques et crustacés, traditionnellement consommés
crus, sur place, avec un verre de vin. Je n’ai pas osé tester pour vous…ma fragile condition de touriste m’invitant à
la prudence.
4° jour : LA PENINSULE DU GARGANO
Nous partons pour un périple de la journée vers le promontoire calcaire du Gargano, éperon de la Botte en mer
Adriatique, qui culmine à 1008 m au Monte Spigno. C’est désormais un Parc National de 15 000 ha très apprécié
des randonneurs qui, non seulement renferme le sanctuaire du Monte Sant’Angelo, mais protège aussi les
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nombreuses richesses naturelles de la Foresta Umbra, réserve de flore et de faune sauvages, que nous n’aurons pas
le temps de découvrir ; sans oublier ses côtes découpées, ourlées de splendides baies et de plages recherchées, et la
réserve marine des Iles Tremiti, de même formation géologique. Une invitation à revenir bientôt !…
En chemin vers le Monte Sant’Angelo, nous longeons la côte basse du Golfe de Manfredonia. A hauteur de la
ville de Margherita di Savoia, d’immenses marais salants d’un bleu intense virant au rose vif ou violacé, selon
l’évaporation et la présence d’algues, scintillent à perte de vue, offrant de paisibles espaces protégés à de nombreux
oiseaux. Le nom de la ville nous rappelle qu’en 1720, la maison de Savoie unit le Piémont et la Sardaigne,
tandis que la Sicile passe à l’Autriche. La duchesse Marguerite de Savoie a également donné son nom à une variété
de pizza aujourd’hui connue dans le monde entier, dont elle raffolait, paraît-il… (dixit Sonia).
Nous faisons halte pour admirer l’église romane (XI° siècle)
de Santa Maria di Siponto, qui associe agréablement
influences orientales (plan carré et coupole) et pisanes
(arcatures aveugles contenant des losanges) ; puis celle de San
Leonardo di Siponto, également romane, et magnifiquement
achevée par un portail tardif du XIII° siècle. Ces deux petits
bijoux du roman apulien étaient très endommagés mais ont
bénéficié à temps d’une excellente restauration.
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L’imposant castrum de Manfredonia, construit par le roi de Sicile Manfred, fils bâtard de Frédéric II (mort
assassiné en 1250), accueille une superbe et étonnante exposition archéologique consacrée aux Dauniens, peuple
italiote méconnu il y a peu, appartenant à la branche des Lapyges, et présent dans la Puglia entre le VIII° et le VI°
siècle avant J.-C. On y voit notamment de grandes stèles funéraires en pierre, et autres témoignages d’une activité
artistique (sculpture, gravure) et artisanale (tissage, travail des métaux) assez élaborées.
La nouvelle muséographie qui a présidé à l’installation, dans une grande salle rectangulaire, des précieux
témoins de cette civilisation disparue, est à la pointe des recherches pédagogiques et esthétiques du XXI° siècle.
Avec, en prime, un sens très italien du design : sobriété et efficacité de la signalétique ; choix minimalistes
harmonieux des matières, couleurs et éclairages, tout concourt à mettre en valeur ces pièces uniques et leur
mystère. (On se prend à rêver d’une rénovation similaire au Musée Jatta de Barletta…)
Après avoir pénétré sur quelques kilomètres dans la Foresta Umbra, l’autocar grimpe lentement, par une route
étroite en lacets, au Monte Sant’Angelo. Nous sommes complètement immergés dans un paysage de ravins et
terrasses calcaires arides, et l’on ressent à quel point la vie paysanne est rude dans ces parages, où la terre arable est
rare. On y élève des moutons, chèvres et cochons noirs.
Le sanctuaire dédié à Saint Michel nous invite à penser de nouveau au Moyen-Age, cette fois sous l’angle de la
pratique, omniprésente dans toute la chrétienté, des pélerinages : tantôt lointains, à Rome, Saint Jacques de
Compostelle, ou Jérusalem, point culminant et aboutissement d’une vie obsédée par le salut de l’âme (non
mérité, mais obtenu par la rédemption du Christ); tantôt plus proches et plus humbles : en France, à la Vierge
Noire de Rocamadour, à Conques, ou Ste Foy la Grande, etc.
Saint Michel jouit d’un grand prestige dans toute l’Europe, et de nombreux lieux de culte lui sont dédiés : Saint
Michel-au-péril-de-la-Mer, en Normandie, ou Saint Michel l’Aiguilhe, au Puy-en-Velay, en sont la preuve
encore vivante en France.
Mais chaque village chrétien se devait d’avoir son saint protecteur, sa fête votive et son pèlerinage annuel, dans le
meilleur des cas assorti d’indulgences pour réduire le temps passé au purgatoire par les âmes des pécheurs, en vue
de gagner enfin le paradis, au jour du Jugement dernier.
Au Monte Sant’Angelo, il s’agit d’un haut-lieu « choisi par l’Esprit Saint lui-même », qui y souffle sous
l’invocation du « Saint Ange » Michel, ainsi désigné comme chef des Milices Célestes contre Lucifer (« Celui
qui porte la Lumière »), devenu l’Ange déchu, le Prince des Ténèbres, après sa révolte contre Dieu. Selon une
tradition bien établie, c’est Saint Michel qui, au Dernier Jour, pèsera dans sa balance les âmes des morts et les
répartira, selon le poids « résiduel » de leurs péchés, parmi les bénis du Père qui ressusciteront et vivront
éternellement au Paradis, ou les damnés, qui rejoindront pour toujours Lucifer en enfer.
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Le sanctuaire du XII° siècle a été fortement remanié
à travers les siècles (jusqu’à l’entrée monumentale
actuelle, un arc double, pour moitié du XIX°, flanqué
d’un campanile du XIII° siècle), en fonction des dons
d’innombrables fidèles, et surtout de rois locaux (Les
Anjou, notamment) ou venus de toute l’Europe
s’incliner dans la grotte des apparitions de l’Archange,
pour y implorer la réussite de leurs entreprises et le salut
de leur âme…
Saint Louis (Louis IX), roi de France et Sainte Brigitte, reine de Suède, en font partie. On accède à la grotte par un
large escalier souterrain aux parois couvertes des graffitti de pèlerins inconnus et creusées de niches funéraires.
Après une longue descente, on découvre tout un panthéon d’anciennes tombes de riches personnages. Une porte de
bronze sculptée byzantine du XI° siècle ouvre sur la nef gothique adossée aux parois de la grotte. Dans l’une des
deux chapelles, une naïve statue du XVI° siècle, partout reproduite avec des variantes depuis lors, nous montre
l’Archange en armure, baudrier et jambières Renaissance, couvert d’une cape romaine, terrassant du pied une
chimère à tête humaine grimaçante et corps ailé, tandis que son bras droit brandit une épée menaçante
(curieusement manquante sur cette photo…), objet de la grande procession annuelle de Saint Michel, chaque 29
septembre.
Même si l’on n’est pas dévot de l’Archange, il est très émouvant de penser aux foules de croyants repentants qui
nous ont précédés en ces lieux. Je me souviens alors de François Villon, poète très chrétien mais mauvais
garçon : « Frères humains, qui après nous vivez,/ N’ayez les cœurs contre nous endurcis,/ Car, si pitié de nous
pauvres avez,/ Dieu en aura plus tôt de vous merci. » Ballade des Pendus (1463).
Tous les lieux de pèlerinage que j’ai visités de par le monde (et ils sont assez nombreux…) dégagent cette force
particulière, dont il m’est difficile de dire si elle est de nature spirituelle ou simplement humaine, car en dépit de
nos différences, nous sommes faits de la même pâte...
Revenue à l’extérieur (et à une réalité plus triviale), pour profiter de notre temps libre avant le repas, je cherche
à faire des emplettes de spécialités locales dans quelques unes des innombrables boutiques qui enserrent le
sanctuaire, et s’étirent tout au long des rues avoisinantes de ce joli village perché médiéval, aux maisons souvent
blanchies à la chaux.
Délaissant statuettes pieuses et autres chapelets, ainsi qu’un artisanat d’origine douteuse, je me rabats sur les
nourritures terrestres… : tomates séchées du Gargano, saucissons locaux, huile d’olive vierge extra, gigantesques
mies de pain d’Altamura, petits fours secs ou fruits façonnés dans la pâte d’ amandes, et de nombreuses variétés
de fromages typiques, dont le fameux « caciocavallo », et des pièces, parfois énormes, de « scamorza » , en
forme de vessie de porc, pendues par des cordelettes aux devantures. J’en déguste sur place quelques échantillons,
et décide de rapporter… un paquet de tomates séchées, léger pour l’avion et facile à conserver, en vue de mes
futures recettes à l’italienne.
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Côté douceurs, les « ostie ripiene » (mot à mot: hosties fourrées) sont très tentantes ! : de belles amandes entières
caramélisées forment une délicieuse bouchée entre deux lamelles rondes de pain azyme. (Existent en divers formats
d’hostie, pour ménager la ligne de tous les gourmands, pieux ou mécréants...).
Notre déjeuner au restaurant « Villa Regina del Monte » (La Vierge Marie est ici Reine du Mont Gargano), situé
à l’extérieur de la ville, en haut d’une colline, nous permet d’apprécier à nouveau la beauté du paysage ; mais aussi
le goût de certains restaurateurs italiens (et/ou de leurs clients) pour le kitsch tape à l’œil. Comme si le boudoir
rococo de Madame de Pompadour s’était soudain métamorphosé en gigantesque salle pour noces et banquets.
Installés à des tables rondes autour d’encombrants candélabres baroques, dorés et fleuris, nous nous attendons à
déguster, sur des nappes de satin broché rose assorties aux lourds rideaux des portes-fenêtres, des mets
aristocratiques…. Un rôti de « cinghiale » (sanglier) est annoncé au menu. Nous sommes en septembre, la Foresta
Umbra est toute proche, et la chasse est un plaisir noble… Hélas, renseignements pris auprès du serveur un peu
confus, le gibier s’est transformé en « sanglier d’élevage » (sic)…bref, un rôti de porc quelque peu roturier!
Devant le majestueux portail d’entrée, une longue voiture américaine hors d’âge, à la carrosserie décatie, pose pour
les photographes, en attendant la noce ou les touristes…
L’après-midi nous mène tranquillement vers Troia par des routes secondaires, à travers des campagnes pelées,
pendant que Sonia nous tient en haleine avec un polar de 1250, digne d’Umberto ECO : « Qui a tué Frédéric
Hohenstaufen à CASTELFIORENTINO ? ». Nous passons au large du château maudit, dont il ne reste que
quelques ruines, ironique leçon de l’Histoire.
Comment n’a-t-il pas décodé et déjoué la prédiction de l’astrologue, ce roi qui pratiquait l’astrologie ? Dénouement
de tragédie grecque, qui bafoue l’œuvre si volontariste d’un souverain hors normes. Parlant l’arabe, il réussit à
négocier en 1229 la reddition de Jérusalem et du Saint Sépulcre, sans combattre, ce qui lui vaut l’ire de
Rome, qui ne conçoit cette victoire que par l’extermination des musulmans dans un bain de sang. Il sera
excommunié 2 fois, malgré son vœu accompli de pèlerinage à Jérusalem. Le pape Innocent IV, qui a des raisons
bien à lui pour cela, voit dans sa disparition «le retour du vent printanier après l’effroyable tempête »…
Tout à coup, au loin sur une croupe, nous apparaissent intacts, comme un mirage venu du temps des Croisades, les
hauts remparts ocres de LUCERA, une enceinte de près d’un kilomètre de long, flanquée de 24 tours. Cette ville
fortifiée était devenue florissante et très peuplée, grâce au travail de 20 000 Sarrasins déportés tout exprès de
Sicile par Frédéric II, son fondateur. Raison pour laquelle en 1300, Charles III les fit massacrer, et ordonna de
construire une cathédrale sur l’emplacement de leur principale mosquée…Charles Quint, roi d’Allemagne et
d’Espagne, fera de même plus tard à Cordoue, mais dans la splendide mosquée, qui sera ainsi en grande partie
préservée, et classée aujourd’hui au Patrimoine Culturel de l’Humanité par l’UNESCO.
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La ville de TROIA séduit, elle aussi, par sa position remarquable au sommet d’une colline qui domine la plaine
viticole du Tavoliere (de « Tavola » = table, plateau calcaire), que nous venons de traverser. Sous nos yeux, des
vignobles des Pouilles, province aux nombreux cépages. Vignobles aussi vieux que l’agriculture
méditerranéenne, où le vin est un dieu, depuis toujours invité à toutes les fêtes, profanes ou sacrées, païennes ou
chrétiennes, car il y devient sacrement pour le croyant : le sang du Sauveur ; vignobles un temps malmenés par les
maladies et les crises, mais aujourd’hui labellisés et protégés (26 AOC!).
La cathédrale romane apulienne (XI°-XIII°
siècles) de Troia présente un fabuleux métissage
entre style romano-pisan et influences byzantines,
puis musulmanes. Un beau tympan latéral sculpté
montre le Christ entre deux anges. Les chapiteaux
des colonnes de la triple nef offrent à notre
curiosité un riche décor de chimères, végétaux
stylisés et masques.
.
5° jour : BITONTO-ALTAMURA -GRAVINA
Partis tôt le matin vers une région des Pouilles radicalement différente, nous découvrons peu à peu les vastes
oliveraies de la région de BITONTO, « Ville de l’Huile », où l’on produit patiemment (l’olivier ne commence à
donner ses fruits qu’à 25 ans…) un « cru » très réputé d’huile vierge extra, à partir d’olives récoltées parfois
encore manuellement (AOC).
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Nous faisons une halte en rase campagne
pour nous imprégner de la beauté de ce
paysage, et approcher les troncs tordus et
noueux, aux formes presque humaines.
Oliviers jeunes ou séculaires, rangés à perte
de vue dans la province de Bari, et presque
partout présents en Apulie; arbres sacrés et
vénérés depuis la plus haute Antiquité,
symboles de résistance, longévité et sagesse ;
minutieusement taillés ici « en parapluie »,
pour permettre de récolter sans échelle les
olives qui produiront cet or vert jaune
liquide : l’huile 1° pression à froid, « vierge
extra ».
Se méfier des fraudes : il n’y a que très peu d’huiles d’olive AOC sur tout le pourtour du Bassin méditerranéen !
dont quelques unes en France : Les Baux de Provence, Nyons, la Corse. Mais à ma connaissance, plus aucune olive
française n’est récoltée à la main depuis déjà longtemps. Outre le processus de récolte, les moulins à huile
traditionnels, à meules de pierre, jouent aussi leur rôle dans la qualité gustative de l’huile, tout comme pour la
farine.
La très harmonieuse cathédrale de Bitonto, aux portails et fenêtres richement décorés, est elle aussi construite
en style roman apulien (XII° siècle).
Une crypte paléochrétienne
enfouie,
ainsi
magnifiquement conservée,
a permis de retrouver
intactes des mosaïques aux
teintes
d’une
grande
fraîcheur. Les animaux
symboliques (paon, griffon),
encadrés par des frises
géométriques raffinées, sont
des témoignages éloquents
de la foi chrétienne de
l’époque médiévale, pour qui
sait encore les lire…
Nous traversons maintenant la région des Murge (pluriel de La Murgia), vaste plateau calcaire aux paysages
arides, terre agricole céréalière où est cultivé le blé dur consommé dans toute l’Italie. ALTAMURA en est la
capitale, autre cité médiévale perchée sur une colline, ravagée par les invasions arabes, puis reconstruite au XII°
siècle par la volonté de Frédéric II.
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C’est le terroir de prédilection du pain et des pâtes !
Champs de blé dur nourricier, matière première du pain
au levain d’Altamura : généreuse mie dorée et croûte
brune craquelée, depuis le Moyen-Age pétri à la maison
pour la semaine par la Mamma dans chaque famille de la
Murgia, marqué de son « sceau », puis cuit au fornello (petit
four à bois) du quartier. Aujourd’hui anobli par une AOC,
la seule protégeant un pain en Europe.
Blé dur à l’origine, aussi, de « LA nostra pasta di ogni giorno » (notre plat de pâtes quotidien)…
LA pasta, nom générique d’un plat fondateur de l’identité culinaire italienne qui a conquis le monde, comme
la pizza ; et comme elle, se décline en d’innombrables variantes locales, mais invariablement servies « al dente »,
relevées et accompagnées d’ ingrédients locaux de la terre et de la mer cuisinés à l’huile d’olive (jamais au
beurre !!), et couronnées de Parmigiano Reggiano râpé, le Roi des Fromages italiens…parmi de nombreux autres
fromages réputés, au lait de vache ou de brebis : caciocavallo, scamorza, provolone, cacioricotta, mozzarella di
bufala campana (mozzarella au lait de bufflonne de Campanie, région de Naples), etc.
« Pasta » infiniment imaginative par ses formes, couleurs, et recettes, simples ou complexes, populaires ou
prestigieuses (en garniture d’une araignée de mer ou d’un homard ; avec des cèpes ; ou saupoudrée de truffe
râpée…). Tous nos restaurants nous en serviront chaque jour, sauf lorsque -exceptionnellement- un risotto
(d’origine milanaise, en raison de l’excellent riz rond cultivé dans la plaine du Pô) figurera au menu. Pasta « à la
mode locale », qui varie d’un terroir à l’autre, servie avec légumes, viande, poisson, ou fruits de mer ! Des
spécialités aux noms seuls déjà savoureux, humoristiques ou imagés, comme les lingue di suocera con ortiche
e porcini (langues de belle-mère aux orties et bolets), et les fameuses orecchiette (oreillettes) typiquement
apuliennes, servies par exemple avec des cime di rapa (pousses d’une variété de brocoli, et non de navet…: j’ai
testé pour vous !).
Qu’elles soient artisanales, façonnées comme un céramiste le ferait avec sa
glaise- d’un preste coup de pouce, à
partir d’une fine rondelle taillée dans un
pâton frais, par les femmes du quartier
réunies sur un pas de porte, au coin
d’une rue ; ou bien produites
industriellement sur le plateau céréalier
de la Murgia dans des usines implantées
par des marques prestigieuses, telles que
BARILLA.
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ALTAMURA, ce samedi 08 septembre, est en pleine effervescence : c’est la fête locale, et la rue principale est
transformée en un gigantesque dais de guirlandes lumineuses multicolores. Toute la ville est de sortie, et déambule
de bas en haut et de haut en bas, en couple ou en famille. Les hommes d’âge mur vaquent entre eux, à la terrasse
d’un café, à leurs loisirs habituels ! Les nombreuses pâtisseries regorgent de gâteaux aux amandes…et une
sympathique fanfare s’arrête pour jouer -sans prétention excessive à la performance- devant le porche de la
cathédrale Santa Maria Assunta ( Sainte Marie de l’Assomption), superbe édifice romano-gothique du XIII°
siècle, juste au moment où nous en sortons, après avoir profité auparavant de la présentation de Sonia !
La cathédrale, dite « palatine » (attachée au palais royal), exprime la volonté de reconstruction de Frédéric II, qui y
adjoint de très nombreux cloîtres miniatures. A l’intérieur, dans une chapelle latérale, une statue de la Vierge des
Sept Douleurs, toute de velours noir vêtue, héritage de la tradition de l’occupant espagnol, attend les processions
de la Semaine Sainte. Nous admirons surtout, en façade, la rosace délicatement ouvragée du XIII° siècle, et le
portail sculpté Renaissance, un des plus beaux des Pouilles, surmonté d’un tympan aux archivoltes exubérantes,
autour d’une gracieuse Vierge à l’Enfant entre deux anges.
Il règne à ses pieds une atmosphère joyeuse et bon enfant,
dont nous profitons aussi en nous mêlant à la foule un
moment, avant de reprendre notre route vers GRAVINA in
PUGLIA.
Voici la Murgia, pays des gravine, ces « ravins » profonds, ou plutôt véritables gorges entaillées par des rivières
désormais encaissées, voire souterraines, dans des plateaux calcaires modelés par une forte érosion des eaux de
pluie, de type karstique; pays de falaises vertigineuses, de causses ravinés et désolés, et de grottes inquiétantes,
anciens lieux de cultes païens ; mais aussi refuges exploités depuis toujours par l’Homme, pour sa propre survie
(habitations troglodytiques), ou celle de sa foi persécutée (églises byzantines rupestres). On comprend ici les
terreurs ancestrales face à ces puissants phénomènes géologiques inexpliqués, écrasants pour l’homme
ignorant, qu’il soit riche ou pauvre; peur des séismes, mais aussi du volcanisme, de la foudre qui allume des
incendies, et de la peste vécue comme un châtiment divin...
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GRAVINA tire donc son nom de l’une de
ces gorges, envahies par la végétation
sauvage... mais humanisées au fil des siècles.
On aperçoit à mi-hauteur des ouvertures, des
murettes et des escaliers. Au fond, un filet
d’eau glauque serpente entre des cyprès.
Notre restaurant, « Madonna della Stella »,
est superbement situé en terrasse, face au
« ravin ». Son nom est celui d’une église
rupestre, dédiée à « Notre-Dame de
l’Etoile », que nous visiterons l’après-midi.
Le repas est servi dans une vaste grotte calcaire naturelle, très confortablement aménagée (assainie par l’air
conditionné), et sobrement décorée. C’est un vrai régal, à base de plusieurs produits du terroir de qualité
(notamment les hors-d’œuvre variés, les pâtes strozzapreti aux légumes, et le médaillon de cochon de lait, fondant
en bouche…).
La sieste n’étant pas de mise chez les touristes, notre riche programme culturel nous entraîne l’après-midi sur le
circuit pédestre des cryptes et églises troglodytiques intitulé « Gravina sotterranea », avec un guide local qui
en détient toutes les clés... Gravina « sens dessus dessous », c’est une ville sous la ville, où les églises creusées
dans la roche, renferment de très nombreuses fresques aux chaudes couleurs byzantines, le plus souvent assez bien
conservées, ou respectueusement restaurées.
Le sanctuaire de la Madonna della Stella, abrite encore des fresques bénédictines du XIII° siècle, mais celle qui
a donné son nom à l’église a disparu. Elle représentait, nous dit-on, la Vierge revêtue d’un grand manteau bleu
orné d’une comète d’argent. « Stella matutina » (Etoile du matin), et « Maris Stella » (Etoile des mers), sont deux
des très nombreux vocables latins adressés à Marie dans ses litanies, et dans leurs suppliques par les femmes de
marins...et la mer n’est jamais loin dans Les Pouilles. On peut aussi penser à l’étoile de Bethléem, indiquant aux
Rois Mages le chemin de la crèche de Noël.
Les Saintes Femmes au tombeau, le matin de Pâques
Christ Pantocrator (en majesté)
On franchit la gorge par un viaduc, qui offre une saisissante vue panoramique sur Gravina. Un peu plus loin, le
tympan baroque de l’église du Purgatoire, d’un réalisme brutal, rappelle à tous la finitude humaine, mais surtout
l’espoir du croyant en sa résurrection d’entre les morts, à l’appel de la trompette du Jugement Dernier.
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L’église San Michele a Fondovivo,
véritable basilique à cinq nefs,
exprime la dévotion fervente à
l’Archange du Gargano, manifestée
par une statue semblable à celle du
sanctuaire de Monte Sant’Angelo.
Au Musée municipal Pomarici, est exposée une reconstitution très réussie de la crypte de San Vito Vecchio
(Saint Guy Vieux) -cette fois aux proportions intimes d’un simple oratoire- intégralement recouverte de fresques,
délicatement détachées de leurs parois puis replacées sur un support sain, pour éviter leur inéluctable destruction
par l’humidité.
Saint Gui, (Guy, ou Wit), patron des épileptiques (malades de la fameuse « danse de Saint Guy » du Moyen-Age),
est originaire de Lucanie (l’actuelle Basilicate). Selon la tradition, martyrisé à 12 ans au III°siècle sous
Dioclétien, il survit et consacre le restant de sa vie à évangéliser sa province natale, où son culte s’avère important
depuis la fin du V° siècle.
Notre visite de Gravina se termine par une petite promenade dans « la ville du dessus », en suivant des ruelles où
sèche un linge coloré qui flotte au vent comme des drapeaux, à travers des placettes intimes, et des escaliers,
parfois polis comme des miroirs par des siècles de passage. Royaume des enfants logés à l’étroit, mais enfer des
automobilistes. C’est pourquoi, fines mouches, les Italiens ont inventé la Vespa (la Guêpe !), et se déplacent… en
essaim, dans toutes les villes de la Botte!
Le programme prévoit maintenant une brève incursion en BASILICATE. La province voisine, désormais
administrativement séparée de la Puglia, fait néanmoins géologiquement partie du même bloc calcaire, issu de
gigantesques mers secondaires.
Nous passerons 2 nuits à MATERA. Le nom de notre hôtel, San Domenico al Piano (Saint Dominique du
Plateau ; piano, plateau ; pianura, plaine. Rien à voir avec la musique !) nous rappelle que, dans toute cette région
de « gravine » et de causses, la pierre est omniprésente, sous tous ses aspects.
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Notre dîner, juste à l’arrivée à l’hôtel, nous fait découvrir, associé à des pâtes et de la saucisse, un savoureux
champignon endémique très apprécié ici, qu’on cueille dans la pierraille des Murge, le fungo cardoncello, objet
d’une fête populaire en novembre ; et au dessert les sporcamusi, gâteaux typiques recouverts d’une épaisse couche
de sucre glace (m.à m.: barbouille-museaux !»)
L’hôtel est situé en plein centre ville, à deux pas de la Via Lucana, artère commerçante animée, et non loin du
bouillonnant centre historique. Il est très agréable de pouvoir facilement sortir à pied pour s’imprégner de
l’atmosphère de la ville et (tenter de…) se fondre, hors du grand groupe, parmi les nombreux « Lucains » qui
déambulent le soir ! Matera est en effet une ville classée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, qui mérite
qu’on s’y attarde à son rythme…
6° JOUR : METAPONTO - MATERA et les SASSI
La matinée est consacrée aux vestiges archéologiques de la Magna Grecia, la Grande Grèce, qui constituait un
prospère grenier à blé à l’époque hellénique, comme en attestent les épis frappés sur les monnaies.
Nous visitons le site des fouilles de METAPONTO. Pythagore y enseigna après avoir fui Crotone (v. 570-v.480
av. J.-C.), et de son Ecole, subsistent 15 colonnes doriques, encore debout. Plus loin, sur le Parc Archéologique
d’Apollon Licio, vaste terre-plein quasiment nu, on peine à repérer quelques traces de temples et d’édifices civils,
des éléments d’un réseau d’égouts, et d’émouvantes ruines du quartier des potiers. Mais pour qui a eu la chance de
visiter le magnifique (et très complet) site grec de Paestum, près de Salerne, l’ensemble est assez décevant.
Metaponto a subi, hélas, des invasions ravageuses, qui ont été, en revanche, épargnées à l’ancienne Poseidonia...
Nous nous consolons en visitant le Museo Nazionale di Metaponto, qui abrite une superbe collection d’objets
issus des fouilles. Ils nous renseignent sur la vie quotidienne des habitants dans ces colonies grecques. J’ai surtout
été attirée par les parures, masculines comme féminines, les ustensiles domestiques ou rituels, ainsi que
d’émouvants jouets en argile, trouvés dans des tombes d’enfants.
Après un repas typique (risotto con funghi cardoncelli, agneau rôti, etc.), commence notre visite à pied des SASSI
(m.à m. : les cailloux), anciens quartiers troglodytiques de Matera, classés depuis 1993 au Patrimoine Mondial
de l’UNESCO.
Et pourtant !…
Matera en 1937
Habitat humain et abris pour le bétail, depuis la préhistoire sans
discontinuité jusqu’aux années 80, les sassi ont été signalés à la
face du monde comme une poche de misère honteuse par
l’écrivain, peintre et médecin Carlo LEVI (1902-1975) dans son
roman « Le Christ s’est arrêté à Eboli » (Cristo si è fermato a
Eboli), publié en 1945. Turinois, assigné à résidence en 1934 et
1935 à Eboli, en Lucanie, par le régime mussolinien, pour ses
activités antifascistes, il se consacre, en tant que médecin, à
comprendre la vie des paysans misérables de la région et à soulager
leurs souffrances. Comme écrivain, il témoigne, dénonçant
l’arriération économique et culturelle de cette région abandonnée
de son pays.
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Vers 1950, environ 20 000 personnes s’entassaient encore dans l’enchevêtrement de maisonnettes et de grottes
qui couvrent, de part et d’autre de la Cathédrale, le rocher sur lequel est perché Matera, au-dessus d’un ravin à pic.
Fouillis pittoresque, certes, mais insalubre et indigne d’une Italie moderne, qui a fait l’objet en 1977 d’un
programme drastique de relogement de ces habitants défavorisés, vers les quartiers neufs du sommet du rocher.
Non sans grandes difficultés d’adaptation, bien compréhensibles, leur cadre de vie étant étroitement lié à un mode
de vie spécifique, très communautaire. Certains ont refusé, et sont restés encore longtemps sur place, d’autres sont
revenus s’y installer, traumatisés par l’expérience de l’urbanisme moderne…
Dans le quartier du Sasso Caveoso qui, vu de loin, évoque une grande fosse de théâtre romain (cavea), d’où son
nom, une maison-grotte historique, entièrement meublée d’époque, et équipée des outils de travail de la famille,
qui partageait l’espace avec ses bêtes (écurie pour le mulet), est devenue musée. On imagine là, aisément, la dure
promiscuité subie pendant des générations; mais en dépit de l’exiguïté et de l’absence du moindre élément
d’agrément, la maison paraît plutôt fonctionnelle, soignée, presque coquette. On se doute que ce n’était pas partout
la norme…
Dans le même quartier, l’église rupestre Santa Lucia alle
Malve (Sainte Lucie des Mauves, en raison de l’abondance
de ces fleurs aux alentours) a été creusée vers le IX° siècle,
et utilisée par des Bénédictines, comme chapelle adjacente
à leur monastère, jusqu’en 1283. Après ce premier
déménagement « vers le haut », elles ont été transférées,
dès 1797, sur le plateau…plus près du Ciel en somme.
L’église a été irrémédiablement endommagée pendant son
utilisation postérieure comme habitation, jusqu’en 1960, par
l’aménagement d’une cuisine. (Pour le pauvre hère, hélas,
nécessité fait loi !...) Il subsiste, fort heureusement, de très
beaux pans de fresques datées du XI° au XVII° siècle, de
facture
tantôt
latine,
tantôt
gréco-orthodoxe,
représentatives de cette mixité culturelle, générale dans
toute la région : la Vierge allaitant l’Enfant, Saint
Grégoire, l’Archange Saint Michel, (toujours !), sont des
œuvres inestimables du XIII° siècle.
Si ces visages au regard impassible nous semblent parfois trop hiératiques, en revanche, Sainte Cécile, vierge et
martyre (qui, selon l’iconographie usuelle, présente ses yeux dans un calice) et Sainte Agathe, à la couronne
majestueusement posée sur un délicat voile blanc, nous touchent par leur sérénité, d’où émane une grâce
indéniable.
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Dans le dédale des ruelles moyenâgeuses, ça et là , des artisans vraiment locaux présentent encore leur fabrication
de poteries authentiques et surtout, spécialité locale sympathique et sans prétention, de jolis fischietti (sifflets),
oiseaux siffleurs en terre cuite, ornés selon leur fantaisie de multiples fioritures aux couleurs vives, assez
baroques ; des sifflets autrefois objets de concours entre garçons pour conquérir le cœur des belles ! Il y en a de
toutes tailles et à tous les prix. J’en choisis un petit pour ma collection, car cette coutume existe partout, ou presque,
dans le monde.
Au Nord, le Sasso Barisano (dont l’origine du nom, douteuse, n’est pas forcément liée à Bari), est plus construit
et ordonné : les murs et terrasses des maisons y recouvrent complètement les grottes. On circule à pied, d’escaliers
en terrasses et placettes, en Vespa ou, …si l’on est commerçant ou hôtelier, en triporteur, baptisé ici « Ape »
(« abeille », car contrairement à la guêpe, c’est connu, l’abeille, elle, travaille !), le long de jolies rues étroites aux
maisons blanches, bien entretenues. En pleine réhabilitation, ce quartier devenu très « habitable » et plein d’un
charme rustique, voit désormais fleurir les hôtels-résidences de poche, chics et très tendance, et les restaurants
gastronomiques de terroir, à l’impeccable design italien minimaliste. Les offres -alléchantes- de « bed and
breakfast » abondent, mais menacent peu à peu le quartier de se transformer en une zone résidentielle haut de
gamme pour touristes italiens et étrangers, inaccessible aux « materani » de souche…
Dans la ville « moderne », nous faisons notre pèlerinage culturel, sous la houlette de Sonia: Le Duomo, cathédrale
romane apulienne au dehors, baroque au-dedans ; Saint François d’Assise (qui est venu à Matera en 1218) du
XIII° siècle, mais très remaniée baroque ; Saint Dominique, Saint Jean-Baptiste…et d’autres encore.
Mais l’église du Purgatoire (1770), à elle seule, vaut vraiment le détour ! Sa danse macabre me semble
directement inspirée de ce goût morbide du Siècle d’Or espagnol, qui a essaimé aussi en Amérique latine, après
s’être illustré d’abord, et avec quelle emphase, en Andalousie. Grande peur de l’Apocalypse et du Jugement
Dernier, de l’Enfer et du Léviathan ; peur sculptée, dès les origines du christianisme et pour les siècles à venir,
dans ces naïves représentations, au fronton des « Eglises du Purgatoire » (comme à Gravina), ou dans des chapelles
dédiées, pour l’édification et la rédemption des pécheurs. Pauvres et riches, princes et évêques, et même papes
(comme Boniface VIII corrompu, plongé par Dante dans la fournaise de l’Enfer), hommes et femmes, tous
confondus dans le châtiment éternel de leurs péchés : « Vanité des vanités, et tout est vanité », leur rappelle
l’Ecclésiaste !
La soirée est libre. Je décide d’occuper la fin de l’après-midi par une visite guidée du fabuleux « Palumbaro
lungo » (le grand Colombier). En fait, une gigantesque et très originale citerne du XVI° siècle (classée au
Patrimoine de l’UNESCO), qui s’étend sous la moderne place Vittorio VENETO, et à laquelle on accède par un
discret escalier. La guide locale, passionnée par « son » patrimoine urbain, enrage du quasi sacrifice d’une tour
aragonaise, occultée pour construire un parking, et du délaissement inquiétant de la citerne, qui voit ses sources
(des résurgences du plateau calcaire, liées au phénomène karstique) se tarir peu à peu depuis quelques décennies.
Cette citerne à plusieurs alvéoles communicantes (d’où son nom), mais extérieurement étanches, a alimenté la
ville jusqu’au début du XX° siècle en eau pure, véritable sécurité pour sa survie, en toutes circonstances.
L’adduction d’eau potable en réseau a précipité son abandon, outre les aléas climatiques, qui en ont énormément
abaissé le niveau de remplissage.
A la nuit tombée, nous prenons plaisir à nous perdre dans le dédale de ruelles du Sasso Barisano, et à grimper
vers l’église San Pietro, entre des maisonnettes aux minuscules terrasses et pergolas fleuries. On finit toujours par
se retrouver sur une place semi piétonne, où restaurants et bars offrent toutes sortes de plats locaux, qui nous
« parlent » plus ou moins : l’aventure culinaire est au coin de la rue !…J’opte pour des « orecchiette con cime di
rapa » suivies d’un splendide « gelato artigianale », pour rester sur des valeurs sûres !
Le lendemain matin, à la sortie de Matera, nous faisons « la » photo souvenir du groupe sur un belvédère de la
route panoramique, qui surplombe le ravin. Une vue vertigineuse sur la gravina et l’ensemble de la ville,
ancienne et moderne, s’offre à nous. Aux environs, le quartier des Agri porte toujours les marques de
l’occupation troglodytique des moines Basiliens, du VIII° au XIII siècle.
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C’est le décor naturel choisi par l’acteur et réalisateur américain Mel GIBSON pour tourner en 2003 les scènes du
Golgotha dans sa « Passion du Christ ». Ces pentes calcaires, abruptes, rugueuses, trouées de toutes parts,
parsemées de maigres buissons épineux et d’herbes folles à peine bonnes pour des brebis, peuvent, il est vrai,
évoquer la rude vie des bergers palestiniens du I° siècle, comme du XXI° sans doute, avec Jérusalem la blanche à
l’horizon.
7° jour : VERS LE SUD : TARENTO - MARTINA FRANCA – ALBEROBELLO : DU ROMAN AU
BAROQUE
En milieu de matinée, nous arrivons à TARANTO (Tarente), très vieille cité italiote, puis prospère colonie
grecque fondée par les Spartiates vers 708 avant J.-C. L’entrée par les faubourgs industriels de la ville moderne
montre de façon pathétique le déclin irrémédiable de son important centre sidérurgique, qui retentit encore
aujourd’hui sur l’économie régionale.
Notre visite à pied, vers le cœur historique de la cité, nous fait traverser un quartier populaire aux bâtiments
décrépis (anciennes demeures aristocratiques en mal de réhabilitation) et aux habitations vétustes. Les petits
commerces semblent y survivre péniblement. Beaucoup de monde circule et s’affaire dans ces rues étroites, où
certains déménagent leur maigre mobilier…en triporteur. E viva PIAGGIO !
Au port, les étals d’un marché au poisson sur le quai attirent le chaland, et l’on peut entrevoir la vente du
« crudo » entre habitués. La masse énorme et toute en rondeurs du château fort aragonais (commencé en 1480 par
Ferdinand le Catholique, roi d’Espagne), domine la Città Vecchia et le pont tournant, qui unit l’île des
Spartiates à la côte ionienne. Il nous rappelle l’importance de ce port militaire, qui a profité dès l’origine d’une
vaste rade, gardée par 2 îles fortifiées.
Nous passons sur le second pont de l’île, aux parapets grillagés couverts d’une multitude de « cadenas de
l’amour », pour beaucoup rouillés, dont la clé a été jetée à la mer par des amants fougueux et peut-être téméraires,
en gage d’amour fidèle, sinon éternel ! Ce rituel semble avoir pour but de conjurer le mauvais sort. Romantique,
touchant ou ridicule selon les avis, il a essaimé un peu partout dans le monde, notamment à Paris, sur le Pont NotreDame et le Pont des Arts, cher à Brassens; mais, à ma connaissance, pas encore à Toulouse…où la structure de nos
ponts n’est guère adaptée !
La cathédrale romane San Cataldo (1071), remaniée baroque en façade, est dédiée au saint évêque et protecteur
local, inconnu en France (et au nom intraduisible !..) Dans les Pouilles, un nombre impressionnant d’évêques ont
été canonisés, beaucoup ayant subi le martyre pour la propagation de leur foi. Preuve de l’intense effort de
christianisation entrepris dès le III° siècle dans la région.
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A l’intérieur, nef romane à 3 vaisseaux supportée par des colonnes antiques de réemploi, aux chapiteaux romains
ou byzantins, et plafond baroque: une belle synthèse de l’architecture religieuse des Pouilles…La chapelle
votive du Saint Patron est un parfait exemple de l’art décoratif napolitain : une marqueterie de marbre revêt
entièrement les murs, telle une chatoyante tapisserie orientale, ménageant juste un espace au plafond pour des
fresques, et une place réduite à quelques niches occupées par des statues d’un baroque à son apogée au XVIII°
siècle, qui évoquent la vie de saints illustres par des postures dramatiques.
Caisson du plafond de la
nef
Chapelle San Cataldo
Caisson du plafond de la nef
La matinée s’achève par la visite du Museo Archeologico Nazionale, superbement rénové, et rouvert depuis
peu. Les céramiques et les bijoux en or, excellemment mis en valeur, y occupent une place de choix, notamment
les pendants d’oreilles, couronnes et diadèmes en feuilles d’or entremêlées de pierres taillées, filigranes et émaux
d’une grande finesse (III° et IV° siècle avant J.-C.). Mais on peut aussi y admirer de remarquables statues
provenant de fouilles réalisées dans toute la région (Aphrodite et le Poséidon d’Ugento, notamment), et des
mosaïques quasi intactes. Nous en sortons éblouis par l’habileté de ces lointains artisans, et par l’excellente
conservation de ces précieux témoignages dans les nécropoles tarentines.
Pour le déjeuner, poissons et fruits de mer au Restaurant « La Paranza », qui nous a préparé un menu de
spécialités de la pêche: moules au gratin, petites poulpes aux épinards et à la ricotta, salade aux miettes de crabe,
gnocchetti aux crevettes et pistaches, friture mixte de poissons, et pour le dessert… des « doigts d’apôtres ! », à
savourer avec son espresso, point d’orgue de tout bon repas italien.
Voyager en Italie sans déguster de produits de la mer, c’est à peu près comme voyager en France sans toucher aux
fromages : un péché, qui inclut sa propre sa pénitence ! Heureusement, peu de gens y sont contraints…En
revanche, j’ai renoncé pendant tout le circuit à commander mon thé rituel. Au pays du cappuccino (tiens donc, un
moine !), des cafetières espresso design de Bialetti, et du caffè Lavazza aux publicités ravageuses, c’est mission
quasi impossible !
L’après-midi est consacré à la visite à pied de Martina Franca.
MARTINA FRANCA : Où l’on apprend que Saint Martin est le Patron des cocus …et pourquoi, en Italie, il
faut cuisiner les pâtes à l’huile…et non au beurre !
Le nom même de Martina Franca indique une ville « affranchie » par le roi de certains impôts locaux dus au
seigneur, un Duc ; une ville jouissant donc de certains privilèges, plus riche en tous cas que ses voisines. En son
cœur historique, c’est une petite ville blanche, pleine de charme à l’intérieur de ses vieux remparts, avec son Palais
Ducal et sa collégiale San Martino baroques, ses hôtels particuliers raffinés, aux balcons de fer forgé renflés et
fleuris, ses églises et chapelles ornées dans le style rocaille. Par bonheur, le centre historique est piétonnier. On y
pénètre par une élégante porte, en forme d’arc de triomphe, dédiée à Saint Martin.
C’est une ville précieuse et raffinée comme un décor d’opéra mozartien. Au détour d’une ruelle, par une de ces
lourdes portes cochères en bois sculpté et verni, Don Giovanni va surgir et chanter sa sérénade à la mandoline sous
le balcon de Donna Elvira...
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Dans la chapelle de la Confrérie de la Nativité et des Douleurs de Maria Santissima, fondée en 1621 par un père
Jésuite, une pathétique statue de procession « à l’espagnole » de la Vierge des Sept Douleurs, lourdement chargée
de velours noir et violet rebrodé d’or, comme à Altamura, nous tend son mouchoir de fine dentelle immaculée, et
pleure son Fils mort pour nos péchés.
L’arc de triomphe est
surmontée d’un statue de
Saint Martin, Patron de la
ville : à cheval et vêtu en
centurion romain selon la
tradition, de son glaive, il
coupe en deux sa cape pour
en donner une moitié à un
pauvre,
l’autre
moitié
appartenant
au
Peuple
Romain, au nom duquel il
combat…Originaire
de
Pannonie
(l’actuelle
Hongrie), il fera la guerre des
Gaules, se convertira à
Poitiers, deviendra évêque de
Tours, et mourra en 396
après une intense vie
missionnaire.
La façade baroque de la
Collégiale San Martino est
ornée d'un bas-relief qui
représente le saint.
Sonia nous précise qu’il est le saint Patron des maris cocus. Après m’être étourdiment écriée, sur le coup :
« Mais quel rapport ? », j’arrive à la conclusion -au final assez évidente, bien que fruit d’une réflexion approfondieque c’est en raison de son indéniable aptitude au partage…! « Faire contre mauvaise fortune, bon cœur », telle est
la consolation pleine de sagesse du mari trompé. La paix du ménage ainsi préservée évite le sanglant « Divorce à
l’italienne », dénoncé en 1961 dans un film au comique grinçant par Pietro GERMI, avec Marcello Mastroianni
dans le rôle du mari jaloux.
Quant au malheureux qui rentre prématurément chez lui sans prévenir, si sa femme lui sert des pâtes au beurre, il
y a anguille sous roche...Une épouse fidèle se doit en effet de lui mijoter avec amour, pendant une bonne partie de
la journée, « il sugo », la sauce maison à base de tomate fraîche, oignon, vin blanc, aromates variés, et toutes
sortes d’autres ingrédients à volonté…mais rissolés, puis lentement réduits, exclusivement à l’huile d’olive ! Selon
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un fantasme populaire typiquement masculin, le beurre fondu dans les pâtes n’est qu’un expédient de femme
pressée, destiné à gagner du temps pour masquer une trahison…Mais
Mais depuis 1970, le divorce n’est plus interdit
en Italie, n’en déplaise à Saint Martin.
Nous visitons le Palais Ducal (1668) dont la façade est parcourue par un immense balcon de fer forgé, qui s’ouvre
à perte de vue sur la vallée d’Itria,, cœur du pays des «trulli», que nous visiterons le lendemain. Les salons en
enfilade du 1° étage, vides mais entièrement ornés de jolies fresques du XVIII° siècle, évoquent les plaisirs d’une
vie champêtre idéalisée, à la Rousseau, mais aussi less loisirs aristocratiques de la famille en son palais, où des
dames en perruques vertigineuses dignes de Marie-Antoinette,
Marie Antoinette, entourées de musiciens, devisent avec des messieurs
en culotte de soie, bas blancs et souliers à boucles d’argent.
La collégiale San Martino et l’église San Domenico,
Domenico, en partie baroques, sont en harmonieux accord avec
l’atmosphère un peu théâtrale de la ville, qui héberge en été le Festivale della Valle d’Itria,
d’Itria un festival de musique
réputé.
Nous partons vers ALBEROBELLO,, et nous installons pour 3 nuits à l’hôtel « La Chiusa (l’écluse) di chietri »,
situé en rase campagne, dans un grand parc orné de statues et jeux d’eau modernes. C’est un immense
établissement international assez froid, destiné au tourisme, mais aussi aux séminaires,
séminaires, noces et banquets. De là,
partent en caravane des autocars pour les visites d’Alberobello, même en basse saison. Nous croiserons donc des
asiatiques…
8° jour : LA POINTE SUD : ALBEROBELLO -LOCOROTONDO - OSTUNI
Par une belle matinée, nous découvrons ALBEROBELLO, dont l’étymologie (« bel arbre », en italien moderne)
n’est pas si évidente qu’il y paraît, malgré la présence d’un arbre sur son blason…En effet, il pourrait y avoir eu
confusion avec le mot latin « bellum », la guerre, suggérée, sur ces mêmes armoiries, par un guerrier brandissant
une forte lance juste à côté de l’arbre, peut-être
peut être un laurier sacré pour couronner sa victoire. Et les guerres n’ont pas
manqué dans la région depuis la colonisation grecque !
Entre vignobles, oliveraies, champs et vergers
v
d’amandiers de la Murge bien délimités par des murettes de
pierre sèche c’est, pour sa partie Sud construite au XIV° siècle,, un village coquet de maisonnettes carrées et
trapues, en pierre calcaire locale blanchie à la chaux, coiffées d’un lourd toit
oit de lauzes rond et pointu (évoquant la
forme séculaire très simple des yourtes, tipis, ou abris de berger)
berger surmonté d’un pinacle central, et souvent décoré
d’un signe cabalistique, probablement à visée magique. L’origine de cet habitat se perd dans la nuit
n
des
temps… Aujourd’hui, comme
omme pour les « sassi » réhabilités de Matera, les trulli sont surtout devenus des résidences
secondaires, ou à louer, pour Italiens ou étrangers désireux de dépaysement à prix abordable, non loin des superbes
plages de l’Adriatique. Laa majorité des habitants vit maintenant dans les quartiers modernes de la ville.
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A l’orée du village traditionnel, des potagers soignés et des figuiers; plus loin, au bord des chemins, comme en
Sicile, des figuiers de Barbarie couverts de fruits, sauvages cette fois, rappellent le climat aride, sec et chaud. On
peut visiter un beau trullo, habité toute l’année par un couple âgé, qui ouvre sa maison pour quelques euros…Le
confort est assez rustique, mais rien ne manque; la maison comporte plusieurs pièces bien aménagées, fraîches l’été
car bien ventilées sous la coupole intérieure qui couvre chaque pièce, une par toit extérieur. Aucune commune
mesure avec les « sassi » insalubres et miséreux, abandonnés à Matera.
Ce village est malheureusement en passe de devenir au XXI° siècle une plaque tournante pour touristes en visite
dans le Mezzogiorno…
Alberobello en 1920
Sonia nous raconte son histoire passionnante et agitée, les exactions de grands seigneurs tout puissants (notamment
un comte honni, Giangirolamo Acquaviva d’Aragona, d’origine espagnole) qui depuis le XV° siècle profitent
d’un système féodal inhumain pour assainir et exploiter leurs terres agricoles, mais s’exonèrent de leurs
obligations envers le roi, et exercent leur droit de cuissage ancestral jusqu’aux temps modernes. Au XVIII° siècle,
après des révoltes paysannes, le village est rattaché à la Couronne…et les maisons de pierres sèches sans mortier,
vite démontables pour faciliter au seigneur « l’évasion fiscale », seront désormais durables car scellées au ciment.
Nous profitons de la basse saison touristique pour flâner sans bousculade dans la rue principale, la Via Monte
Sant’Angelo (encore et toujours !), en côte vers l’église-trullo de 1926. Chaque maison -ou presque- est une
boutique de souvenirs de pseudo artisanat local, massivement fabriqué en Chine, comme à Carcassonne !…Le
touriste est sollicité à chaque pas pour une dégustation de biscuits aux amandes, prélude à des achats d’impulsion.
Néanmoins, je parviens à trouver dans une rue adjacente un fabricant de « trulli » miniatures en pierre
authentique, qu’il assemble lui-même sur place, comme précisé avec orgueil en vitrine…et non en résine, moulée
et peinte, d’importation. J’achète aussi deux torchons en pur lin, tissés au métier traditionnel et ornés de gais
motifs « trulli » rouges et verts, spécialité d’un atelier de tissage familial de lin depuis plusieurs générations. Il y
a aussi un créateur de fischietti en argile peinte, qui a gagné plusieurs concours locaux d’originalité, avec des
sifflets satiriques évoquant des types de personnages populaires. Je préfère l’oiseau acheté à Matera. Les prix de
l’artisanat sont en rapport avec le coût local du travail, et la notoriété du site…Il est à craindre que bientôt ces
artisans disparaissent face à une concurrence déloyale attirant des touristes pressés et au budget serré.
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Le déjeuner est prévu à NOCI (à 6 km d’Alberobello), dans la masseria (métairie) Papaperta, typique ferme du
XVIII° siècle, réhabilitée en auberge du réseau « Art et Nature ». On nous sert dehors, à l’abri d’un magnifique
portique qui court le long de la façade . Dans la cour herbue, un trullo-remise agricole, avec son échelle extérieure
pour accéder au grenier à l’étage. Le repas est essentiellement à base de légumes frais méditerranéens, cuits ou
en salade, et relevés d’huile d’olive: jeunes fèves et chicorée rouge, aubergines, poivrons, tomate fraîche, basilic;
viande et pommes de terre ; fruits en compote.
Toute la région est jalonnée de ces grosses fermes anciennes, héritage lointain des « villas » romaines. Dotées
de plusieurs corps de bâtiment et de moyens de défense, elles exploitaient de vastes terres en agriculture et élevage
extensifs (moutons, porcs) et à faibles rendements. Beaucoup sont désormais reconverties, au moins partiellement,
en chambres et tables d’hôtes, fort agréables pour qui aime le calme et la nature. L’abolition du servage, remplacé
par la mécanisation agricole, a permis cette révolution économique.
Nous repartons par LOCOROTONDO (mot à mot : lieu rond), village aux ruelles concentriques, lové en
colimaçon sur les flancs d’une colline. Dans le centre historique, 2 églises retiennent notre attention : San Giorgio,
néoclassique, et surtout Santa Maria la Greca, avec sa belle rosace gothique…
Mais une modeste pâtisserie artisanale, toute proche, m’attire irrésistiblement. Sa spécialité porte le nom
suggestif de « passionata »: un sein rose et délicat au téton de bonbon, cache sous une fine couche de pâte
d’amande, une génoise fondante, fourrée de mascarpone parfumé à la liqueur d’orange. Un plaisir à damner un
saint évêque! En Sicile, on appelle ce péché mignon « sein de Sainte Agathe », vierge et martyre issue d’une noble
famille sicilienne du milieu du II° siècle. Dans l’iconographie populaire, et aussi chez Zurbaràn, somptueux
peintre caravagesque espagnol qui exécuta des commandes monastiques, elle présente, impassible, ses deux seins
blancs tranchés aux fidèles, sur un plateau.
Alors, irrespect profanateur des pâtissiers ? Ou familiarité amoureuse des fidèles avec le sacré ? Chi lo sà ???
L’après-midi se termine à OSTUNI la blanche, perchée sur
plusieurs collines et enserrée derrière ses remparts
médiévaux aragonais. Sa cathédrale du XIII° siècle,
achevée à la fin du XV°, mêle roman et gothique. La
façade fait alterner de façon originale lignes concaves et
convexes, rythmées par un subtil jeu de petits arceaux. La
rosace centrale décline, en arcades concentriques au nombre
symbolique, le thème du temps qui mesure toute vie
humaine, avant la mort et la rédemption espérée : 24 heures,
12 mois, 7 jours. Au cœur de l’ensemble trône le Christ
Sauveur, modèle du chrétien sur terre, pour atteindre le Ciel.
Une pause dans l’un des nombreux bars installés au pied de
la cathédrale me permet apprécier un rafraîchissant « latte di
mandorla », délicieux lait d’amandes que l’on sert dans le
Mezzogiorno, de Naples à la Sicile.
9° jour : LE SALENTO PROFOND: LECCE - OTRANTO - GALATINA
LECCE, capitale du Salento, est par excellence la ville du baroque apulien, civil et religieux, festif et solennel à
la fois, porté à son paroxysme : colonnes torses des baldaquins où s’enroulent pampres et grappes de raisin ;
fraîches guirlandes de roses et de fruits soutenues par des « putti », sensuels angelots, parfois musiciens, joufflus et
fessus ; niches et corniches sculptées, rosaces festonnées …C’est aussi la ville qui donne son nom à cette pierre,
pietra leccese, omniprésente dans la Puglia, du blanc immaculé aux tons de miel doré, cousine de notre
tuffeau saumurois, résistante et friable à la fois, si belle qu’on en fait des bijoux. Celle aussi du papier mâché
(cartapesta) qui, dans la mouvance de la Contre-Réforme, permit d’exalter le catholicisme triomphant et de
fabriquer à peu de frais, pour églises et palais, de splendides
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statues et des décors imitant à la perfection les marbres et les
bois patinés.
Autrefois surnommée « L’Athènes des Pouilles », important marché agricole et riche cité romaine, capitale
normande de la « Terre d’Otrante », siège d’une Université prestigieuse, Lecce est au XVI° siècle une ville
prospère et un rayonnant foyer culturel. Aux XVII° et XVIII° siècles, elle devient « concerto baroque », un luxueux
ravissement à chaque pas.
Depuis la monumentale Porta Napoli, arc de triomphe érigé à la gloire de Charles Quint, chef de file des
Habsbourgs d’Allemagne et d’Espagne, nous parcourons la Via Palmieri, pleine de charme, ponctuée de beaux
exemples de ces palais Renaissance qui valurent à Lecce son second surnom : « Firenze del Mezzogiorno »,
Florence du Sud.
L’axe principal de la ville relie, lui, la Porta Rudiae à la Basilique Santa Croce (dédiée à la Sainte Croix), en
passant par l’église du Rosaire, dernière œuvre baroque de Zimbalo, la majestueuse place de la Cathédrale, puis
l’église des moines Théatins, consacrée à Sainte Irène de Constantinople (première Patronne de Lecce,
invoquée contre la peste…).
La monumentale Piazza Duomo, Place de la Cathédrale, flanquée de son campanile, forme avec le Palais
épiscopal (Palazzo Vescovile), et le Séminaire, également ancienne école de castrats pour le Vatican, un ensemble
grandiose, théâtral, et parfaitement harmonieux, malgré deux générations successives d’architectes (Gabrielle
Riccardi et Giuseppe Zimbalo, dit « Lo Zingarello », « le petit Gitan »…et sa famille), et plus d’un siècle et demi
d’écart entre le début de la construction de la cathédrale, et la fin de l’aménagement de la place (1548-1679 ; 1709,
pour le séminaire)…
Trois vues de la Piazza Duomo
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Plafond à caissons du Duomo
Saint Oronce, Patron de Lecce
Chapelle baroque de la Nativité
La rue principale s’ouvre ensuite sur la piazza Sant’ Oronzo (Saint Oronce), dont la statue en bronze bénit toute la
ville du haut d’une colonne romaine, terme récupéré sur la voie Trajane, à Brindisi. Oronzo, premier évêque de
Lecce, nommé par Saint Paul en 54, mourut martyrisé par Néron. La fin de la terrible peste de 1656 est attribuée
à un miracle de Saint Oronce qui, en action de grâces, fut « nommé » saint Patron de Lecce, en lieu et place de
Sainte Irène, jugée moins « performante » !
La piazza Sant’ Oronzo , très animée avec ses restaurants, bars et commerces, est le cœur de la ville moderne.
Non loin de là, on a excavé en 1938, et laissé à ciel
ouvert, les vestiges très bien conservés d’un
amphithéâtre romain de 25 000 spectateurs…Lecce
possède aussi à proximité les restes d’un théâtre
romain.
Un peu plus loin, se dresse le Castello de Charles Quint (XVI° siècle), construit sur une ancienne forteresse
angevine.
Santa Croce, à l’extrémité de l’axe, est une basilique des XVI° et XVII° siècles, dont la façade, de conception
Renaissance épurée à sa base, devient à son sommet d’une richesse ornementale époustouflante.
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L’œuvre est attribuée au « Zingarello », comme la Cathédrale. Entre ces
deux étages, un balcon court tout du long, soutenu par de puissants
atlantes grimaçant sous l’effort, et des caryatides à têtes d’animaux
fabuleux . L’intérieur, simple et lumineux, initialement dans le style
florentin, est cependant abondamment orné d’ajouts baroques.
Rosace de Sante Croce
Nous terminons à regret la visite pédestre de la ville, mais nous sommes attendus pour déjeuner à l’Osteria « Alle
bombarde », dans la rue du même nom, qui m’évoque les guerres d’Italie opposant Charles Quint et François I°…
Un restaurant bon enfant, qui nous propose différents plats roboratifs, typiques de Lecce: outre une version locale
de la focaccia, au menu, purée de pois, polenta, et une daube de cheval en sauce tomate bien pimentée, assez
dépaysante, même pour une Française qui a mangé du bifteck de cheval toute son enfance !...J’ai préféré le dessert,
une tarte à la ricotta et aux macarons.
Notre périple nous mène ensuite au port d’OTRANTO, (Otrante) face à l’Albanie, dont les côtes sont visibles par
grand beau temps…Dans les années 90, des Albanais, fuyant par bateaux entiers la misère de l’après-communisme,
tentèrent désespérément d’accoster ici pour y vivre mieux, et la plupart furent refoulés. Les Pouilles étaient alors
leur Eldorado: on est toujours le riche d’un plus pauvre…comme le montre « Lamerica », ce film poignant de
Gianni AMELIO sorti en 1994, avec Enrico Lo Verso dans l’un des rôles principaux.
A la pointe du talon de la botte, tournée vers l’Adriatique et l’Orient, l’anse abritée d’Otrante servit de refuge et
de comptoir commercial à tous les peuples qui s’installèrent dans le Salento, depuis les Grecs de l’Antiquité
jusqu’aux Turcs qui, en 1480 y massacrèrent tous les habitants, dont 800 prisonniers, qui refusèrent de se
convertir à l’Islam en échange de la vie sauve.
Dans la Cathédrale, les crânes et les os longs de ces « Bienheureux Martyrs d’Otrante » sont méticuleusement
rangés dans des vitrines, tapissant chaque mur de la chapelle funéraire qui leur est consacrée, autour d’une
délicate Vierge à l’enfant en bois du XV° siècle.
Des fidèles ont entamé pour eux une requête de procès en canonisation. Est-ce bien raisonnable, en ce XXI°
siècle ? Songeons aussi aux 20 000 musulmans de Lucera, massacrés avec leurs nombreux descendants en 1300,
par le successeur de Frédéric II… croisades, pogroms et massacres de tous bords, sur fond de perpétuelles
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guerres de religions, y compris entre chrétiens, hécatombes que ne parviennent pas à compenser de brèves
périodes de tolérance, salutaires embellies entre deux chaos : voilà à peu près l’Histoire de notre Europe.
A Otrante, les palmiers aussi sont décapités sans pitié, pour leur salut ! Atteints d’une maladie nouvelle
provoquée par un parasite, les jardiniers inquiets tentent de les sauver en pratiquant des coupes drastiques, ne leur
laissant que le tronc. La ville paraît soudain triste et vide sans ces vertes palmes ondulantes, autrefois partout
présentes.
Otranto est aussi une station balnéaire réputée, avec ses plages sûres à l’abri d’une jetée. Nous admirons le
panorama de la Città Vecchia (Vieille Ville) et son château aragonais du XV° siècle, depuis le port.
Une visite à la Cathédrale (romane, remaniée à la Renaissance), s’impose, car outre le douloureux souvenir des
Turcs, elle renferme un pavement fabuleux du XII° siècle, œuvre d’un certain Pantaleone, prêtre et mosaïste
qui, entre 1163 et 1165, nous a légué son portrait et sa signature parmi une forêt de symboles profanes (le
Zodiaque) et sacrés (l’Arbre de Vie, généalogie du Christ ; le Paradis et l’Enfer ; scènes bibliques). Tout un
bestiaire, tantôt réaliste pour l’époque (éléphants indiens) tantôt chimérique, s’entremêle et s’enlace parmi des
végétaux aux fraîches couleurs. Et des héros de chansons de geste s’associent à ceux de la mythologie grécoromaine, dans cette vision symbolique, puissante et naïve à la fois, d’une Odyssée humaine, toute entière
rassemblée dans la recherche du Salut, par la foi dans le Christ Sauveur. La palette de couleurs des tesselles,
encore lumineuses malgré les siècles, la force expressive des attitudes, et la richesse décorative des frises étonnent
et séduisent le visiteur moderne.
Vierge allaitant l’ Enfant
Pavement de Pantaleone : l’Arbre de Vie
Sur le chemin du retour, nous faisons halte à GALATINA, ancienne colonie grecque, aujourd’hui petite ville
viticole, et organisatrice d’une fête de la Tarentelle très populaire, les 28 et 29 juin (Saints Pierre et Paul).
Nous y découvrons l’admirable ensemble de fresques de l’église Santa Catarina d’Alessandria, consacrée à cette
martyre d’Egypte du III° siècle. Construite au XIV° siècle, pour la puissante famille de Raimond des Baux Orsini
et son épouse, Marie d’Enghien - qui prête ses traits à plusieurs personnages féminins-, elle est aussi leur panthéon.
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Unique en son genre dans la région, elle renferme trois précieux cycles de fresques bien conservées, dus à
différents artistes : Genèse, vie de Jésus, Apocalypse ; vie de la Vierge ; vie de Sainte Catherine d’Alexandrie.
Vierge chrétienne et philosophe, elle parvint à convertir ses juges…mais fut néanmoins destinée au supplice de la
roue, qui se brisa miraculeusement ; elle périt donc par le glaive, et fut enterrée par des moines au Mont Sinaï.
Notre circuit touche à sa fin !…
Pour notre dîner d’adieu à l’hôtel, nous avons droit à une fabuleuse ronde de fromages des Pouilles, présentés
dans tous leurs états : assortis, en plateau, avec diverses sortes de pain ; en beignets ; cuisinés avec des pâtes,
tomate, et basilic ; suivis d’involtini (succulentes bouchées d’escalope de veau et jambon, en sauce au vin blanc) et
de saucisse grillée ; et au dessert, un gâteau au chocolat !
Mais notre vrai dessert, c’est LA « soirée tarentelle », sur la terrasse en bordure de jardin, à la nuit tombée.
Nous faisons connaissance avec un jeune quatuor folklorique salentin (paritaire : 2 hommes, 2 femmes !) :
chants en griko, évidemment ; accordéon, guitare, contrebasse et tambourin. Très vite, nous sommes tous invités à
« entrer dans la pizzica » par la jeune danseuse qui sautille et tourbillonne, au rythme du tambourin…Elle nous
montre les pas. Ce soir, une grande noce italienne occupe les immenses salons de l’hôtel.
Des invités s’approchent, aimantés par la musique. N’y tenant
plus, l’une des femmes, mûre et plus très svelte, se jette seule
dans la danse, en toute liberté et avec un plaisir évident,
composant des figures sensuelles avec son grand châle noir à
franges. D’autres la rejoignent, puis un homme âgé, mais
encore agile…à la recherche de leur jeunesse folle. Des
couples italiens se forment. Ils nous appellent à les rejoindre...
Notre dernière soirée se termine dans une bonne humeur communicative et des rires partagés, malgré la
barrière des langues. Et tant pis si nos pas débutants étaient parfois à contretemps !
IV- DESSERT : FRUTTA E DOLCI (Un peu de miel dans un monde de fiel)
Dans l’Histoire et la géographie de « La Puglia » et de la Basilicate voisine, tout est hors normes et
fascinant .Pourtant, nous y retrouvons nombre d’éléments familiers. Depuis la plus haute Antiquité jusqu’à la
récente et difficile construction de la Nation italienne moderne, cette région a été un perpétuel carrefour de peuples
très divers, de brutales invasions, mais aussi de civilisations durables, qui s’y sont fixées et l’ont profondément
modelée. Elles y ont subi, ou accueilli à leur tour, des influences souvent antagoniques.
Visiter Les Pouilles, c’est prendre conscience en profondeur, de façon vivante et palpable, de tous nos
héritages croisés : ceux, qu’à notre insu, la génétique des divers peuples dont nous sommes issus a inscrits en
nous; ceux des cultures multiples que, consciemment ou non, nous avons reçues de leurs innombrables descendants
successifs.
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En somme, une leçon de modestie et d’ouverture pour nos temps modernes, valeurs trop oubliées, voire
méprisées, en ce XXI° siècle qui voit renaître la tentation de tant de fanatismes orgueilleux et mortifères.
S’il se peut que « les voyages forment la jeunesse » ils constituent aussi, à notre âge déjà sage, la chance d’une
ouverture sereine et désintéressée au monde environnant, doublée d’une réflexion documentée sur ce qui fait le prix
de la vie, la nôtre… et celle d’autrui.
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,/ Ou comme cestui-là qui conquit la Toison,/ Et puis est
retourné, plein d’usage et raison,/ Vivre entre ses parents le reste de son âge !»
Joachim du Bellay, Regrets, XXXI (1558)
Blagnac, février 2013
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