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Les violences sexuelles…
ou la recherche d’un ordre perdu
Véronique LE GOAZIOU
Laboratoire Méditerranéen de Sociologie
Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux
Courriel : [email protected]
« Dans nos démocraties compassionnelles (…) la délinquance sexuelle est un don du
ciel » (D. Kaminski) : elle permet de donner libre cours à une empathie sans freins pour des
victimes innocentes et de se livrer à une diabolisation sans tâches de leur(s) agresseur(s). En
matière de violences, les indignations collectives et les réprobations morales ont besoin de
figures simples : des faits indiscutables, des victimes, des auteurs. Pourtant, dès que l’on y
regarde de plus près, le réel retrouve toute sa complexité. C’est à cet exercice salutaire que se
sont livrés les contributeurs du colloque Sexe et normes en février 2010 dont les actes
viennent d’être publiés aux Editions Bruylant. L’on augure que les travaux de ces chercheurs
diffusés chez un éditeur spécialisé ne toucheront guère le « grand public ». C’est bien
dommage car l’analyse critique de la construction sociale de la délinquance sexuelle qu’ils
exposent gagnerait à être plus largement connue, comprise et reçue. A quelles fins
demandera-t-on ? Pour mieux comprendre, mieux prévenir, mieux juger et mieux soigner,
voilà ce que pourraient en substance répondre les juristes, psychologues, sociologues et
criminologues de cet ouvrage passionnant.
Trois de ses thématiques retiennent plus particulièrement notre attention. D’abord, un
problème souvent abordé sur ce site : la recension et la présentation des crimes (ici, sexuels)
dans l’espace médiatique, plus justement qualifiées d’exhibition médiatique par D. de Fraene.
Si le public a toujours été friand « de la fesse et du sang », note l’auteur en reprenant une
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formule de Sartre, comment expliquer que la représentation médiatique des faits relatifs au
crime et au sexe soit toujours quasiment à l’opposé de l’image qui se dégage des
connaissances scientifiques ? Les distorsions ne sont jamais anodines, en particulier celles qui
portent sur les figures du violeur – très souvent l’étranger sadique ou l’assassin pédophile –
bien éloignées du bon père de famille dont tous les travaux sur les violences sexuelles
montrent pourtant que c’est d’abord lui qui sévit parmi les enfants, les adolescents ou les
femmes de son entourage. La figure de l’agresseur sexuel inconnu ou lointain a bien des
vertus – à commencer, comme le précise de Fraene, par les réassurances qu’elle nous procure
sur notre propre bonté. Mais elle est un obstacle à la connaissance ; hormis dans de rares cas,
un quasi trucage de la réalité.
S’interrogeant sur les tentatives (vaines) de formalisation du consentement en matière
sexuelle, I. Wattier introduit dans sa contribution la très sensible et épineuse question des
degrés de gravité entre les différentes violences sexuelles. La gravité pénale, rapportée au
critère de la peine prévue, n’est jamais qu’un point de vue, avance-t-elle. Mais qui dit qu’un
viol (par exemple) est plus grave qu’un attouchement ? En d’autres termes, comment
déterminer qu’une pénétration sexuelle a plus d’impact physique ou psychique que des
attouchements ? Les faits, pourrait-on rétorquer. L’acte en lui-même. Mais à ce supposé « fait
vrai » ou « comportement authentique », nul ne peut avoir accès comme le rappellent avec
raison C. de Man et S. van Praet. Parce que le sens qu’on lui accorde est relatif au contexte
dans lequel il a été commis, aux circonstances qui l’ont précédé, accompagné ou suivi, à l’état
d’esprit des personnes impliquées, à leur qualité et surtout à la relation qui les unit. Or il
importe encore ici de rappeler que la majorité des violences sexuelles sont des agressions qui
ont lieu dans des cercles de proximité affective et relationnelle : la famille, les amis, les
voisins, les collègues. Derrière sa rigueur affichée et son apparent formalisme, la justice ne
s’y trompe d’ailleurs pas car même à elle les faits ne suffisent pas. L’instruction d’une affaire
est un exercice de recherche du contexte, des circonstances et des liens entre les protagonistes
– c’est pourquoi elle est si longue et peut être si douloureuse pour les plaignant(e)s.
Reste enfin une thématique transversale à plusieurs contributions de cet ouvrage, qui
selon nous présente un intérêt majeur et est trop rarement abordée. Il y a dans les délinquances
sexuelles – agression, viol, pornographie, prostitution… – des rapports de pouvoir, des luttes
de place, des positions sociales, des dominations de genre et des enjeux psychiques, c’est
indéniable. Mais il y a aussi… du sexe, cela même qui sème trouble et confusion derrière
l’apparente évidence des faits. D’où le malaise de ceux qui ont à les recueillir pour les
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qualifier (depuis l’entourage proche jusqu’aux jurés d’une cour d’assises) ou qui ont à
entendre la parole des victimes ou la parole des auteurs : policiers, magistrats, éducateurs,
surveillants, psychologues, etc. Parler des délinquances sexuelles, c’est aussi parler de
sexualité, découvrir celle des autres et découvrir la sienne. C’est rappeler d’antiques règles
que l’on sait désuètes et être travaillé par elles ; ou c’est en chercher de nouvelles. C’est subir
la nostalgie d’un modèle, « une version originale (de la sexualité) qui tiendrait lieu de
référent » (C. Adam) mais qui est indisponible. « Tout est doute » dans les affaires sexuelles,
aurait confié un policier à l’un des auteurs de l’ouvrage. Mais comment pourrait-il en être
autrement pour des actes et des comportements qui touchent (aussi) à l’intimité et au désir,
lors même que fait défaut tout ordre sexuel ? C’est bien là notre défi : penser la violence
(sexuelle) et poursuivre les auteurs, incontestablement. Mais en acceptant les risques et les
troubles issues de normes repoussées, et aujourd’hui indéterminées.
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