LES UTOPIE URBAINES, ENTRE CRISE ET RENOUVEAU (Article

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LES UTOPIE URBAINES, ENTRE CRISE ET RENOUVEAU (Article
LES UTOPIE URBAINES, ENTRE CRISE ET RENOUVEAU
(Article paru dans La Revue des deux mondes, avril 2000, pp. 110-117)
Depuis la Renaissance, les discours sur la ville qui se sont proposés de l'améliorer, de la rendre plus rationnelle et
plus belle, ont entretenu des liens nombreux avec l'utopie. Au milieu des années 1960, au plus fort de l'intérêt suscité
par la relecture de l'úuvre de Saint-Simon, Fourier et Owen dans une perspective annonçant les mouvements
contestataires de la fin de la décennie, Françoise Choay insistait sur ces liens en publiant une anthologie restée
fameuse : L'Urbanisme. Utopies et réalités (1). De tels liens n'avaient rien d'étonnant pour le lecteur, car chercher à
planifier la ville, c'était imaginer dans le même temps une vie harmonieuse présentant des caractéristiques utopiques.
A l'inverse, la régularité sociale décrite par l'utopie avait souvent recours à des dispositifs spatiaux capables de lui
donner un caractère plus concret. Dans la littérature utopique, les exemples de villes ou d'établissements idéaux ne
manquaient pas, de la Cité du Soleil de Tommaso Campanella au Phalanstère fouriériste. Dans la production
théorique relative à la ville et à l'architecture, les évocations de sociétés réglées comme des utopies ne faisaient pas
non plus défaut, que ce soit chez des architectes de la fin du XVIIIe siècle comme Claude-Nicolas Ledoux, ou chez
les pères fondateurs de l'architecture moderne, Walter Gropius et Le Corbusier en Europe, Frank Lloyd Wright de
l'autre côté de l'Atlantique. En 1965, cette tradition de connivence entre pensée urbaine et utopie occupait le devant
de la scène urbanistique et architecturale avec les écrits d'un Buckminster Fuller annonçant que le monde devait
choisir entre l'utopie et l'anéantissement (2), avec les nombreux projets de villes nouvelles qui voyaient le jour un peu
partout dans le monde, tandis que le groupe anglais Archigram imaginait des mégastructures ludiques pour une
humanité ayant enfin compris les leçons conjuguées de la cybernétique et de la bande dessinée populaire
américaine (3). Dans certains projets d'Archigram, la connotation utopique se parait toutefois de couleurs sombres
annonçant la production contre-utopique italienne du début des années 1970. Utopie/contre utopie : l'alternative
naissante s'avérait toutefois moins déterminante que le lien avec la question fondatrice posée par Thomas More et
ses successeurs concernant la possibilité d'un monde radicalement différent.
Vingt-cinq ans plus tard, il semble que la veine utopique se soit tarie en matière d'urbanisme et d'architecture. Le
thème ne fait d'ailleurs plus recette chez les étudiants de ces deux disciplines. Qu'il s'agisse de planifier ou de
dessiner, le réalisme est de mise, un réalisme qui confine parfois au cynisme lorsque les urbanistes et les architectes
acceptent d'être manipulés par leurs commanditaires, pour mieux manipuler en retour ceux qui doivent vivre dans les
espaces qu'ils conçoivent. La reconnaissance du rôle structurant des grandes compagnies internationales, des logos
et des marques a pris le dessus sur la recherche de solutions alternatives. Le paysage urbain est devenu un paysage
de la consommation de masse, troué par des infrastructures géantes reliant les centres commerciaux aux quartiers
résidentiels, ponctué d'enseignes franchisées qui se répètent d'un bout à l'autre de la planète.
Cette situation n'est pas sans curieux paradoxes. Beaucoup de professionnels de la ville et de l'architecture se
désolent de l'anémie politique et sociale de leurs disciplines, de l'incohérence des séquences spatiales qui résultent
des dictats de la consommation de masse, tout en contribuant à leur manière à cette anémie et à cette incohérence.
Faut-il s'arrêter de projeter parce que les enjeux ne sont plus aussi clairs qu'autrefois ?
Plus étonnant encore, au sein du star system de la ville et de l'architecture, parmi les vedettes dont les réflexions et
la pratique font recette auprès des étudiants et des jeunes professionnels, on trouve des concepteurs qui se sont
formés au contact étroit de l'utopie ou de la contre-utopie des années 1960-1970. Les architectes Rem Koolhaas ou
un Bernard Tschumi sont du nombre. Leurs projets recyclent fréquemment, sur un mode à la fois amoral et ludique,
des hypothèses qui avaient été élaborées en relation avec la question de l'utopie. Chantre de la ville sans limite,
d'une urbanité sauvage à la façon des mégalopoles asiatiques et d'une forme architecturale libérée du carcan des
convenances, un Rem Koolhaas doit beaucoup à l'architecture radicale italienne du début des années 1970, aux
projets des groupes Archizoom et Superstudio en particulier (4).
Ces indices donnent à penser que l'utopie n'a pas totalement disparu de la scène urbaine et architecturale. Son
extinction supposée en tourmente certains, tandis que d'autres demeurent obsédés par les traces qu'elle a laissées
au point de s'en servir pour de nouvelles fondations. De ce point de vue, la situation de l'urbanisme et de
l'architecture n'est peut-être pas très différente de celle qui prévaut dans d'autres champs de la culture. De la
philosophie à la sociologie, de l'histoire à la littérature, la fin des grands discours eschatologiques laisse comme un
arrière-goût amer dans la bouche de ceux qui les enterrent. Sans toujours l'avouer, les contempteurs de ces discours
leur empruntent encore de nombreux éléments d'analyse.
En matière urbaine et architecturale, ces emprunts trouvent toutefois leurs limites dans l'évolution récente des villes
et des territoires qui vient bousculer des évidences que l'on avait longtemps admises à leur sujet. Tout d'abord, la
ville n'est plus finie comme autrefois. Plus grave encore, sa forme tend à devenir secondaire au regard de
déterminations comme les liens qu'elle entretient avec d'autres métropoles, le degré de développement économique
des territoires dont elle se compose, ou encore les temps de transport entre ces territoires (5). Certes, tout n'est pas
nouveau dans cette évolution, mais l'image de la ville s'est profondément modifiée ces dernières années. Les
hésitations du vocabulaire spécialisé en témoignent. Les uns évoquent le passage de la ville à l'urbanisation, les
autres parlent de métapole ou encore de ville émergente (6).
La ville illimitée, la ville sans forme clairement reconnaissable n'a plus grand chose à voir avec les compositions
urbaines idéales des utopies d'autrefois. A cela s'ajoute le caractère de plus en plus événementiel de l'identité et de
la vie urbaines. Une ville se reconnaissait à sa structure spatiale. Elle tend à se définir aujourd'hui au travers
d'événements qui vont des grandes manifestations sportives aux émeutes, en passant par les catastrophes
naturelles et les embouteillages. Il n'est qu'à songer pour s'en convaincre à l'importance symbolique qu'a revêtu la
Coupe du monde de football à Paris, ou à celle de l'explosion sociale de 1992 à Los Angeles(7).
Dans la ville des utopies traditionnelles, il ne se passait rien, la perfection de l'organisation sociale excluant tout
débordement, qu'il soit festif ou violent. La grande ville contemporaine s'organise en revanche au travers d'une trame
serrée d'événements qui la débordent en tous sens.
Un tel débordement a beau être constitutif de l'identité urbaine, il n'en contribue pas moins à obscurcir la direction
dans laquelle évolue la ville. Plus précisément, la multiplication des événements suspend le temps historique, ou
plutôt le dilue dans une suite indéfinie d'instants tous également remarquables. C'est à sorte de "fin de l'histoire" que
l'on semble assister en matière urbaine, une fin à coup sûr différente de celle qu'avait annoncée un Fukuyama (8).
Trop étalée désormais pour que sa croissance soit encore perceptible à l'oeil nu, la grande ville paraît baigner dans
un éternel présent, ou relever de rythmes qui n'ont plus grand chose à voir avec ceux de l'histoire immédiate.
Une autre façon d'appréhender ce phénomène consiste à voir dans la ville contemporaine un environnement plus
qu'une construction, une sorte de nature qui serait venue se substituer au cadre naturel pour la plupart des habitants
de la planète. Avec cette naturalisation de la ville, le temps urbain semble relever de cycles comparables à ceux du
climat, avec ses fluctuations quotidiennes et ses variations multiséculaires. L'importance accordée à la météorologie,
le caractère obsédant pris par des questions à très long terme comme le réchauffement de la terre pourraient bien
participer de la mise entre parenthèses de la sensibilité historique.
Cette mise entre parenthèses est probablement provisoire. Elle n'en contraste pas moins avec le sentiment aigu de
l'imminence d'un futur différent qui s'était exprimé par l'intermédiaire de l'utopie depuis le début du XIXe siècle au
moins. Car ce que des utopies comme le Saint-Simonisme ou le Fouriérisme avaient en commun, à la veille des
bouleversements de l'ère industrielle, c'était la conviction que l'histoire avait un sens et qu'elle allait entraîner des
changements irréversibles.
Davantage qu'à l'éternel présent de la pensée libérale, pour laquelle il ne saurait y avoir d'avenir viable fondé sur
d'autres principes que ceux de l'initiative individuelle et de la loi du marché, c'est à cet autre présent des réseaux
d'information que l'on songe immédiatement. Comme la ville, les réseaux constituent des environnement plus encore
que des constructions ou des systèmes au sens traditionnel. Comme elle, ils se parent d'une étrange forme de
naturalité. Comme la nature enfin, bien qu'ils aient leurs âges et leurs degrés de développement, ils semblent baigner
dans une perpétuelle actualité. Contrairement à ce que l'on entend souvent affirmer, l'Internet ne baigne pas dans le
futur, mais dans le présent ; il n'annonce pas des jours meilleurs mais une clarté perpétuelle, polaire, révélant
crûment la société à elle-même, y compris dans ses inégalités les plus choquantes (9).
Mais en même temps qu'ils semblent entériner l'épuisement définitif de l'utopie, les nouveaux réseaux d'information
font ressurgir des attentes que l'on croyait mortes, le désir de redonner un sens à la vie individuelle et collective, des
rêves de transparence et de communication universelle. Il y a très probablement de l'utopie à l'úuvre dans l'Internet.
Cette utopie présente un caractère urbain. Elle tend à nous dire quelque chose sur les villes et sur leur devenir,
même si les projets de cités électroniques sont souvent très en retrait de l'espoir qui leur a donné naissance (10).
Sur de nombreux points, la dimension utopique dont se parent les nouveaux réseaux d'information et de
communication rompt avec le registre de l'utopie traditionnelle. Elle est à la fois beaucoup plus globale, et intimement
liée à des pratiques quotidiennes : se connecter, lire son e-mail, parcourir le Web à la recherche d'informations ou
pour y faire des achats. Elle tend à court-circuiter du même coup les plans intermédiaires sur lesquels entendaient
agir les utopistes, ceux de l'organisation politique et productive, ceux de la culture au sens institutionnel. Un tel courtcircuit est probablement lié à la nature profonde des transformations en cours. La mondialisation tend précisément à
supprimer tous les obstacles s'opposant à la mise en contact direct des appareils économiques et culturels
planétaires et des individus (11). Génératrice d'angoisse, une telle situation n'en est pas moins porteuse d'un fort
potentiel utopique.
Ce potentiel pourrait bien préluder à une redéfinition radicale de l'utopie. Après tout, ce ne serait pas la première fois
que l'utopie changerait de nature. Il n'est qu'à songer pour s'en convaincre aux multiples différences entre les utopies
de la période préindustrielle et celles du XIXe siècle, les unes décrivant des contrées imaginaires, sur le modèle du
récit publié par Thomas More en 1516, les autres évoquant l'état futur et universel d'une humanité enfin délivrée de
ses maux. L'utopie ne forme pas un genre qui échappe à l'histoire pour la rendre pensable ; elle apparaît plutôt
comme une série de propositions historiquement déterminées (12).
Les utopies de l'ère de la communication parvenue à maturité risquent de ne plus ressembler du tout à celles dont
nous portons encore le deuil. Globales, mais aussi proches de l'expérience quotidienne, elles permettront peut-être
d'agir plus efficacement sur les métropoles, ces villes sans structure spatiale claire, ces villes informes qui
s'organisent en fonction de réseaux d'échanges économiques et culturels de plus en plus vastes, ainsi qu'à partir des
pratiques différentiées de leur habitants.
De telles utopies s'accompagneront probablement de l'émergence d'un nouveau sujet. Un tel sujet, placé en contact
direct avec les grands appareils mondiaux, et plus seul que jamais dans un monde livré à la compétition entre les
individus, demeure pour l'instant nimbé de flou. Une chose est sûre, il entretiendra des rapports intimes avec la
technologie, ne serait-ce qu'en raison de son caractère vital dans un monde fondé sur l'accès à l'information.
L'intimité avec la technologie fait que l'on évoque souvent à son propos la figure du cyborg, ce mixte de chair et de
machine, cette figure caractérisée à la fois par la proximité avec les réseaux de communication et par la solitude
existentielle. A côté de la littérature de science-fiction et du cinéma, une telle figure hante toute un pan de la réflexion
philosophique, anthropologique et historique contemporaine (13). Les utopies de l'ère de la communication
s'adresseront-elles à des cyborgs ?
Sans trancher sur ce point, on ne peut qu'être frappé par l'ampleur des transformations qui affectent d'ores et déjà les
catégories de la vision. Tout regard présuppose un sujet ; or le regard que nous portons sur le monde est en train de
changer. Nous voyons de beaucoup plus loin et de beaucoup plus haut que ceux qui nous ont précédés. Peu après
avoir inventé la perspective, l'homme renaissant s'était élevé par la pensée au dessus de ses principales villes pour
en faire le portrait (14). Grâce aux satellites, c'est l'ensemble de la terre que nous pouvons observer comme une
tapisserie aux motifs variés. A l'autre extrémité de l'échelle de la vision, nous sommes capable de percevoir les
phénomènes les plus ténus, cristallisations, micro fissures. Nous voyons de beaucoup plus près et, comme l'avait
suggéré Pascal dans ses Pensées, ce sont des mondes entiers qui se révèlent à nous dans les plis de la matière.
Aux deux échelles que l'on vient d'évoquer, la présence obsédante de la technologie, satellite ou microscope, semble
là encore militer en faveur de l'hypothèse du cyborg.
Faut-il s'effrayer de cette mutation ? Au même titre que le sujet idéal de la Renaissance ou le citoyen des Lumières,
le cyborg n'est jamais qu'une fiction. L'utopie pourrait bien résider en définitive dans cette réinvention perpétuelle de
l'image de l'homme qui constitue l'une de signes les moins équivoques de l'humanité. Comme toutes les cités qui
l'ont précédée dans l'histoire, la grande ville contemporaine porte la marque de cette réinvention.
NOTES
(1) F. Choay, L'Urbanisme. Utopies et réalités, Paris, Le Seuil, 1965.
(2) R. Buckminster Fuller, Utopia or oblivion : The Prospects for humanity, Bantam Books, Toronto, New-York,
Londres, 1969.
(3) Sur Archigram, voir par exemple Archigram, catalogue d'exposition, Paris, Editions du Centre Georges Pompidou,
1994.
(4) Cf. D. Rouillard, D. Rouillard, ""Radical" architettura", in Tschumi une architecture en projet : Le Fresnoy, Paris,
Éditions du Centre Georges Pompidou, 1993, pp. 89-112.
(5) Voir par exemple P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires. L'Économie d'archipel, Paris, P.U.F., 1996.
(6) F. Choay, "Le Règne de l'urbain et la mort de la ville", in J. Dethier, A. Guiheux (dir.), La Ville, art et architecture
en Europe, 1870-1993, Paris, Editions du Centre Pompidou, 1994, pp. 26-35 ; F. Ascher, Métapolis ou l'avenir des
villes, Paris, Odile Jacob, 1995 ; Y Chalas, G. Dubois-Taine (dir.), La Ville émergente, La Tour d'Aigues, Les éditions
de l'Aube, 1997.
(7) Dans le cas de Los Angeles, l'importance de l'événement, qu'il soit réel ou imaginaire, constitue le thème du
dernier livre de Mike Davies, The Ecology of Fear: Los Angeles and the imagination of disaster, New York, Vintage
Press, 1999.
(8) F. Fukuyama, The End of history and the last man, New-York, Macmillan, 1992.
(9) Il est frappant de constater à quel point, loin de contribuer à résorber les inégalités de développement
économique, l'Internet ne fait que les révéler plus avant. L'Afrique est par exemple le continent le moins irrigué par
les nouveaux réseaux d'information.
(10) On trouvera un bon exemple de ces projets dans W.-J. Mitchell, City of bits. Space, place and the infobahn,
Cambridge, Massachusetts, The M.I.T. Press, 1995 ; W.-J.. Mitchell, E-topia. "Urban life, Jim — But not as we know
it", Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 1999.
(11) Cette mise en contact s'opère notamment par l'intermédiaire de la consommation de masse.
(12) Le caractère anhistorique de leur conception de l'utopie constitue à notre sens la principale limitation d'ouvrages
classiques comme ceux de Karl Mannheim ou d'Ernst Bloch. Voir notamment K. Mannheim, Ideology and utopia,
Bonn, 1929, trad. angl. New York, Harvest/HBJ, 1985 ; E. Bloch, Le Principe espérance, Francfort, 1959, trad. fr.
Paris, Gallimard, 1982.
(13) Voir notamment D. Haraway, " Manifesto for cyborgs: Science, technology, and socialist feminism in the 1980s",
in Socialist review, vol. 15, n° 2, 1985, pp. 65-107 ; D. Haraway, Simians, cyborgs and women: The Reinvention of
nature, New-York, Routledge, 1991 ; P. Edwards, The Closed world. Computers and the politics of discourse in cold
war America, Cambridge, Massachusetts, M.I.T. Press, 1996. Nous avons déjà eu recours à cette figure à propos
des mutations urbaines contemporaines dans A. Picon, La Ville territoire des cyborgs, Besançon, Les éditions de
l'Imprimeur, 1998.
(14) Cf. A. Picon, J.-P. Robert, Un Atlas parisien. Le Dessus des cartes, Paris, Editions du Pavillon de l'Arsenal,
Picard, 1999.