Thierry Bestam

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Thierry Bestam
Dans les quartiers périphériques de nos villes, de nombreux petits commerçants sont victimes d’une crise permanente, souvent
obligés de rogner leurs marges pour conserver leur clientèle, et ayant oublié depuis longtemps leur rêve de prospérité commerciale.
A travers l’hommage suivant certains se reconnaitront.
Thierry Bestam
Par Daniel TANT
C’est une petite bouquinerie de trois mètres de large, située sur une avenue excentrée de Reims.
Le commerçant qui la tient étonne par son apparence. Vice-champion du monde de culturisme, bronzé au crâne rasé et moustache
turque, ses biceps saillants et ses muscles abdominaux malgré ses 56 ans seraient plus conformes à l’idée que nous nous faisons
d’un garde du corps. Certains clients hésitent à poser des questions littéraires à cette montagne de muscles, ignorant qu’il est aussi
doté d’un bon niveau culturel. Seul dans son magasin, il s’occupe en lisant ou en reliant à très bas prix des ouvrages pour faire
plaisir à ses clients, ne demandant bien souvent que le remboursement des morceaux de cuir.
Avec Thierry, la glace est vite brisée. Ce n’est pas un commerçant ordinaire. En plus du sens de la politesse, il a le sens de l’accueil.
Tous les sujets l’intéressent, même les plus rébarbatifs. C’est ainsi que dans sa boutique se croisent des médecins, enseignants,
avocats, académiciens, étudiants, dentistes, retraités, musiciens, écrivains, historiens, gendarmes et autres. Toute la société s’y
rencontre et s’y croise. Thierry les présente les uns aux autres et ensuite il n’est pas rare qu’un érudit renseigne un profane
gratuitement pour le plaisir dans ce salon culturel peu ordinaire. C’est dans la bonne humeur que l’écrivain plaisante ici avec le
S.D.F. et chacun trouve dans ce magasin la chaleur humaine qui manque dans notre siècle.
Thierry les accueille avec la même politesse et la même marque de sympathie quelque soit la richesse du visiteur, offrant souvent un
siège pour s’asseoir et un café pour se réchauffer. Les clients viennent pour la qualité et la rareté de ses livres, et les pauvres pour
ses qualités humaines car il a le cœur plus gros que son commerce.
S’il est calme, il lui suffit d’une feuille et un crayon et le voici qui offre une caricature digne de la butte Montmartre.
Plus tonique, et pour peu que la discussion porte sur l’armée, il évoque avec vivacité ses souvenirs militaires chez les parachutistes
de Metz, imitant avec réalisme les personnages de la caserne, et nous livrant un grand spectacle au langage fleuri.
Enervé par quelqu’un, il hausse le ton, gesticule et s’emporte mais sans jamais céder à la vulgarité, à l’impolitesse ou à la cruauté.
S’il est de bonne humeur, il enchaine les blagues et tout son auditoire profite d’une heure de fou-rire.
Pour peu qu’il soit en face d’un chineur, il plonge le bras sous sa table, puis en ressort des médailles, objets de poilus, cendriers,
horloges du XIXème siècle, vases ou statuettes.
Pendant des années, il tient cette caverne d’Ali Baba où l’on y trouve autant de livres que de réconfort. Quelque soient nos
problèmes, il est toujours à l’écoute et sait orienter la conversation pour nous remonter le moral. Dans ces moments, il devient un
confident ou un frère.
Pourtant il souffre cruellement d’une transaction commerciale malheureuse rue de Cernay et de la concurrence de la vente des livres
sur internet. Mais cela ne l’empêche pas d’offrir parfois une bande dessinée à un enfant, faire des remises à des étudiants ou
accepter des échanges de livres à une petite grand’mère.
Thierry se dépense sans compter. Non seulement il s’épuise car son épouse subit de nombreuses interventions chirurgicales, non
seulement il doit s’occuper seul de deux jeunes enfants qu’il traite comme s’ils étaient les siens, non seulement il doit assister
souvent sa mère invalide, mais il continue à rendre service autour de lui, allant régler les problèmes d’un pauvre abandonné à
l’hôpital ou comme je l’ai vu, remorquer la voiture d’un client en panne.
Mais le vendredi 29 janvier 2014 il s’éteint à 3 heures du matin. Son cœur qui dirigeait sa vie et sa conscience l’abandonne, sans
doute trop usé. Pour son incinération le funérarium est bondé. Tous ceux qui l’ont connu viennent le saluer une dernière fois, car ce
commerçant atypique faisait partie de nos familles.
Si un ordre national récompensait la générosité naturelle, il mériterait le titre de commandeur à titre posthume. Puisse ce modeste
hommage rappeler à tous que si son tiroir-caisse était souvent vide, son cœur était toujours plein.

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