Thèse Sébastien Parisot

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Thèse Sébastien Parisot
UNIVERSITE DE LA MEDITERRANEE
FACULTE DE MEDECINE DE MARSEILLE
LE MEDECIN EN TANT QU’ICONE POPULAIRE DANS LES
FICTIONS CINEMATOGRAPHIQUES ET TELEVISUELLES.
INFLUENCE SUR LA RELATION ENTRE LE MEDECIN
GENERALISTE ET SON PATIENT
T H E S E
Présentée et publiquement soutenue devant
LA FACULTE DE MEDECINE DE MARSEILLE
Le 13 Janvier 2011
Par Sébastien PARISOT
Né le 26 août 1980 à Miramas (13)
Pour obtenir le grade de Docteur en Médecine
D.E.S de Médecine Générale
Membres du Jury de la Thèse :
Monsieur le Professeur Jean NAUDIN
Président
Madame le Professeur Monique JOLIVET/BADIER
Assesseur
Monsieur le Professeur Jean-Robert DELPERO
Assesseur
Monsieur le Docteur Louis-Michel DEGUARA
Directeur
UNIVERSITE DE LA MEDITERRANEE
FACULTE DE MEDECINE DE MARSEILLE
LE MEDECIN EN TANT QU’ICONE POPULAIRE DANS LES
FICTIONS CINEMATOGRAPHIQUES ET TELEVISUELLES.
INFLUENCE SUR LA RELATION ENTRE LE MEDECIN
GENERALISTE ET SON PATIENT
T H E S E
Présentée et publiquement soutenue devant
LA FACULTE DE MEDECINE DE MARSEILLE
Le 13 Janvier 2011
Par Sébastien PARISOT
Né le 26 août 1980 à Miramas (13)
Pour obtenir le grade de Docteur en Médecine
D.E.S de Médecine Générale
Membres du Jury de la Thèse :
Monsieur le Professeur Jean NAUDIN
Président
Madame le Professeur Monique JOLIVET/BADIER
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Monsieur le Professeur Jean-Robert DELPERO
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UNIVERSITE DE LA MEDITERRANEE
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FACULTE DE MEDECINE
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BERBIS
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* à la Recherche : Jean-Louis MEGE
* aux Prospectives Hospitalo-Universitaires : Frédéric COLLART
* aux Enseignements Hospitaliers : Patrick VILLANI
* pour la Formation Médicale Continue : Fabrice BARLESI
* pour le Secteur Nord : Christian BRUNET
Chargés de mission :
* 1er cycle : Jean-Marc DURAND
* 2ème cycle : Marie-Aleth RICHARD
* 3eme cycle DES/DESC : Gilles BOUVENOT et Pierre-Edouard FOURNIER
* Licences-Masters-Doctorat : Pascal ADALIAN
* DU-DIU : Gérard SEBAHOUN
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Communication appliquées à l’Enseignement :
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* FMC Paramédicaux : Catherine METZLER/GUILLEMAIN
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* Etudiants : Lucie FAGES
Chef des services généraux :
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Chefs de service :
* Personnel et Traitements : Myriam TORRE
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1974
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1981
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1987
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1988
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1995
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1997
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1998
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2002
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2007
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2008
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31/08/2011
31/08/2011
31/08/2011
31/08/2011
2009
M. le Professeur
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MAITRES DE CONFERENCES DES UNIVERSITES-PRATICIENS HOSPITALIERS
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BERNARD Rafaëlle
BIMAR Marie-Christine
BLONDAUX/GUILLOT Chantal
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COZE Carole
DADOUN Frédéric (disponibilité)
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FARNARIER Guy
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FERNANDEZ Carla
FOBY/FRANCK Jacqueline
FRERE Corinne
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GAUDART Jean
GAUDY/MARQUESTE Caroline
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GENTILE Stéphanie
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GUIDON Catherine
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LAFAGE/POCHITALOFF-HUVALE Marina
LAGOUANELLE/SIMEONI Marie-Claude
LE CORROLLER Thomas
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LE POULLAIN/MALLET Marie-Noëlle
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PAGIS/DE MICCO Catherine
PAROLA Philippe
PAULMYER/LACROIX Odile
PAYAN/DEFAIS Marie-Josée
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PERRIN/RUPRICH-ROBERT Jeanne
PIRRO Nicolas
PLANCHE Denis
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POMMIER Gilbert
RANCHIN/MONGES Geneviève
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VALLI Marc
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(mono-appartenants)
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ALTAVILLA Annagrazia
PROFESSEURS DES UNIVERSITES et MAITRES DE CONFERENCES DES UNIVERSITES - PRATICIENS HOSPITALIERS
PROFESSEURS ASSOCIES, MAITRES DE CONFERENCES DES UNIVERSITES mono-appartenants
ANATOMIE 4201
BRUNET Christian (PU-PH)
CHAMPSAUR Pierre (PU-PH)
DI MARINO Vincent (PU-PH) en surnombre
NAZARIAN Serge (PU-PH)
ANGLAIS 11
BRANDENBURGER Chantal (PRCE)
BURKHART Gary (PAST)
LE CORROLLER Thomas (MCU-PH)
ANTHROPOLOGIE 20
PIRRO Nicolas (MCU-PH)
DUTOUR Olivier (PR)
THOLLON Lionel (MCF) (60ème section Service Pr BRUNET C.)
ANATOMIE ET CYTOLOGIE PATHOLOGIQUES 4203
DANIEL Laurent (PU-PH)
FIGARELLA/BRANGER Dominique (PU-PH)
GARCIA Stéphane (PU-PH)
PELLISSIER Jean-François (PU-PH) en surnombre
TARANGER Colette (PU-PH)
XERRI Luc (PU-PH)
ANDRAC/MEYER Lucile (MCU-PH)
CHARAFE/JAUFFRET Emmanuelle (MCU-PH)
DALES Jean-Philippe (MCU-PH)
FERNANDEZ Carla (MCU-PH)
LABIT/BOUVIER Corinne (MCU-PH)
MICCO Catherine (MCU-PH)
PAYAN/DEFAIS Marie-Josée (MCU-PH)
RANCHIN/MONGES Geneviève (MCU-PH)
ADALIAN Pascal (MCF)
DEGIOANNI/SALLE Anna (MCF)
BACTERIOLOGIE-VIROLOGIE ; HYGIENE HOSPITALIERE 4501
DE MICCO Philippe (PU-PH)
DRANCOURT Michel (PU-PH)
FOURNIER Pierre-Edouard (MCU-PH)
NICOLAS DE LAMBALLERIE Xavier (PU-PH)
LA SCOLA Bernard (PU-PH)
RAOULT Didier (PU-PH)
CASSABALIAN/GULIAN Christiane (MCU-PH)
CHARREL Rémi (MCU-PH)
FENOLLAR Florence (MCU-PH) PAGIS/DE
GOURIET Frédérique (MCU-PH)
LEPOULLAIN/MALLET Marie-Noëlle (MCU-PH)
DESNUES Benoit (MCF) ( 65ème section )
ANESTHESIOLOGIE ET REANIMATION CHIRURGICALE ;
MEDECINE URGENCE 4801
ALBANESE Jacques (PU-PH)
AUFFRAY Jean-Pierre (PU-PH)
BRUDER Nicolas (PU-PH)
CAMBOULIVES Jean (PU-PH)
GOUIN François (PU-PH) en surnombre
KERBAUL François (PU-PH)
MANELLI Jean-Claude (PU-PH)
MARTIN Claude (PU-PH)
PAUT Olivier (PU-PH)
BIMAR Marie-Christine (MCU-PH)
GUIDON Catherine (MCU-PH)
VELLY Lionel (MCU-PH)
BIOCHIMIE ET BIOLOGIE MOLECULAIRE 4401
CARAYON Pierre (PU-PH)
ENJALBERT Alain (PU-PH)
GABERT Jean (PU-PH)
GUIEU Régis (PU-PH)
OUAFIK L'Houcine (PU-PH)
ARNAUD Christiane (MCU-PH)
BARLIER/SETTI Anne (MCU-PH)
BECHIS Guy (MCU-PH)
BUFFAT Christophe (MCU-PH)
LEJEUNE Pierre-Jean (MCU-PH)
MALLET Bernard (MCU-PH)
MARGOTAT Alain (MCU-PH)
PLANELLS Richard (MCU-PH)
SAVEANU Alexandru (MCU-PH)
BIOLOGIE CELLULAIRE 4403
AUTILLO/TOUATI Amapola (PU-PH)
CAU Pierre (PU-PH)
FONTES Michel (PU-PH)
GASTALDI Marguerite (MCU-PH)
LEVY/MOZZICONNACCI Annie (MCU-PH)
ROBAGLIA/SCHLUPP Andrée (MCU-PH)
ROLL Patrice (MCU-PH)
DUBOIS Christophe (MCF) (65ème section)
LEROUX/MASSACRIER Annick (MCF) (69ème section)
CANCEROLOGIE ; RADIOTHERAPIE 4702
BERTUCCI François (PU-PH)
CHINOT Olivier (PU-PH)
COWEN Didier (PU-PH)
DUFFAUD Florence (PU-PH)
FAVRE Roger (PU-PH) en surnombre
HOUVENAEGHEL Gilles (PU-PH)
MARANINCHI Dominique (PU-PH)
MARTIN Pierre (PU-PH) en surnombre
VIENS Patrice (PU-PH)
GONCALVES Anthony (MCU-PH)
BIOLOGIE ET MEDECINE DU DEVELOPPEMENT
ET DE LA REPRODUCTION ; GYNECOLOGIE MEDICALE 5405
GUICHAOUA Marie-Roberte (PU-PH)
METZLER/GUILLEMAIN Catherine (MCU-PH)
PERRIN Jeanne (MCU-PH)
BIOPHYSIQUE ET MEDECINE NUCLEAIRE 4301
COZZONE Patrick (PU-PH)
MUNDLER Olivier (PU-PH)
RANJEVA Jean-Philippe (PR) (69ème section)
CAMMILLERI Serge (MCU-PH)
GUYE Maxime (MCU-PH)
TAIEB David (MCU-PH)
VION-DURY Jean (MCU-PH)
CARDIOLOGIE 5102
AVIERINOS Jean-François (PU-PH)
BONNET Jean-Louis (PU-PH)
DEHARO Jean-Claude (PU-PH)
FRAISSE Alain (PU-PH)
HABIB Gilbert (PU-PH)
PAGANELLI Franck (PU-PH)
CHIRURGIE DIGESTIVE 5202
BERDAH Stéphane (PU-PH)
HARDWIGSEN Jean (PU-PH)
LE TREUT Yves-Patrice (PU-PH)
SASTRE Bernard (PU-PH)
SIELEZNEFF Igor (PU-PH)
BIOSTATISTIQUES, INFORMATIQUE MEDICALE
ET TECHNOLOGIES DE COMMUNICATION 4604
CLAVERIE Jean-Michel (PU-PH)
FIESCHI Marius (PU-PH)
GIORGI Roch (PU-PH)
ROUX Michel (PU-PH) en surnombre
CHAUDET Hervé (MCU-PH)
DUFOUR Jean-Charles (MCU-PH)
GAUDART Jean(MCU-PH)
GIUSIANO Bernard (MCU-PH)
JOUBERT Michel (MCU-PH)
SOULA Gérard (MCU-PH)
PERRIER/FIESCHI Marie-Dominique (MCF) (27ème section)
CHIRURGIE GENERALE 5302
DELPERO Jean-Robert (PU-PH)
HENRY Jean-François (PU-PH)
MOUTARDIER Vincent (PU-PH)
SEBAG Frédéric (PU-PH)
CHIRURGIE INFANTILE 5402
ALESSANDRINI Pierre (PU-PH)
BOLLINI Gérard (PU-PH)
DE LAGAUSIE Pascal (PU-PH)
GUYS Jean-Michel (PU-PH)
JOUVE Jean-Luc (PU-PH)
MERROT Thierry (PU-PH)
CHIRURGIE ORTHOPEDIQUE ET TRAUMATOLOGIQUE 5002
VIEHWEGER Heide Elke (MCU-PH)
ARGENSON Jean-Noël (PU-PH)
AUBANIAC Jean-Manuel (PU-PH) en surnombre
CURVALE Georges (PU-PH)
POITOUT Dominique (PU-PH)
ROCHWERGER Richard (PU-PH)
TROPIANO Patrick (PU-PH)
CHIRURGIE MAXILLO-FACIALE ET STOMATOLOGIE 5503
BLANC Jean-Louis (PU-PH)
CHOSSEGROS Cyrille (PU-PH)
GUYOT Laurent (PU-PH)
CHIRURGIE PLASTIQUE,
EPIDEMIOLOGIE, ECONOMIE DE LA SANTE ET PREVENTION 4601
RECONSTRUCTRICE ET ESTHETIQUE ; BRÛLOLOGIE 5004
BARDOT Jacques (PU-PH)
CASANOVA Dominique (PU-PH)
LEGRE Régis (PU-PH)
MAGALON Guy (PU-PH)
HAUTIER/KRAHN Aurélie (MCU-PH)
CHIRURGIE THORACIQUE ET CARDIOVASCULAIRE 5103
COLLART Frédéric (PU-PH)
DODDOLI Christophe (PU-PH)
FUENTES Pierre (PU-PH)
GIUDICELLI Roger (PU-PH) en surnombre
KREITMANN Bernard (PU-PH)
MACE Loïc (PU-PH)
METRAS Dominique (PU-PH) en surnombre
THOMAS Pascal (PU-PH)
AUQUIER Pascal (PU-PH)
CHABOT Jean-Michel (PU-PH)
SAMBUC Roland (PU-PH)
THIRION Xavier (PU-PH)
BALIQUE Hubert (MCU-PH) (disponibilité)
GENTILE Stéphanie (MCU-PH)
LAGOUANELLE/SIMEONI Marie-Claude (MCU-PH)
MINVIELLE/DEVICTOR Bénédicte (MCF)(06ème section)
TANTI-HARDOUIN Nicolas (PRAG)
CHIRURGIE VASCULAIRE ; MEDECINE VASCULAIRE 5104
ALIMI Yves (PU-PH)
AMABILE Philippe (PU-PH)
BRANCHEREAU Alain (PU-PH)
MAGNAN Pierre-Edouard (PU-PH)
PIQUET Philippe (PU-PH)
CYTOLOGIE ET HISTOLOGIE 4202
GRILLO Jean-Marie (PU-PH)
ACHARD Vincent (MCU-PH)
CHICHEPORTICHE Colette (MCU-PH)
LEPIDI Hubert (MCU-PH)
PAULMYER/LACROIX Odile (MCU-PH)
GASTROENTEROLOGIE ; HEPATOLOGIE ; ADDICTOLOGIE 5201
BARTHET Marc (PU-PH)
BERNARD Jean-Paul (PU-PH)
BOTTA/FRIDLUND Danielle (PU-PH)
GEROLAMI-SANTANDREA René (PU-PH)
GRIMAUD Jean-Charles (PU-PH)
LAUGIER René (PU-PH)
SAHEL José (PU-PH)
SEITZ Jean-François (PU-PH)
VITTON Véronique (MCU-PH)
MERCIER Georges (MCF)
GENETIQUE 4704
LEVY Nicolas (PU-PH)
DERMATOLOGIE - VENEREOLOGIE 5003
BERBIS Philippe (PU-PH)
GROB Jean-Jacques (PU-PH)
RICHARD/LALLEMAND Marie-Aleth (PU-PH)
GAUDY/MARQUESTE Caroline (MCU-PH)
ENDOCRINOLOGIE ,DIABETE ET MALADIES METABOLIQUES ;
MATTEI Jean-François (PU-PH) en surnombre
MONCLA Anne (PU-PH)
SARLES/PHILIP Nicole (PU-PH)
BERNARD Rafaëlle (MCU-PH)
KRAHN Martin (MCU-PH)
NGYUEN Karine (MCU-PH)
TOGA/PIQUET Caroline (MCU-PH)
ZATTARA/CANNONI Hélène (MCU-PH)
GYNECOLOGIE MEDICALE 5404
BRUE Thierry (PU-PH)
CONTE-DEVOLX Bernard (PU-PH)
NICCOLI/SIRE Patricia (PU-PH)
LE COZ Pierre (MCF)
NAVARRO André (MCF)
ALTAVILLA Annagrazia (MCF Associé à mi-temps)
GYNECOLOGIE-OBSTETRIQUE ; GYNECOLOGIE MEDICALE 5403
BOUBLI Léon (PU-PH)
BRETELLE Florence (PU-PH)
CRAVELLO Ludovic (PU-PH)
Claude (PU-PH)
GAMERRE Marc (PU-PH)
COURBIERE Blandine (MCU-PH)
HEMATOLOGIE ; TRANSFUSION 4701
BLAISE Didier (PU-PH)
COSTELLO Régis (PU-PH)
GASTAUT Albert (PU-PH) en surnombre
GILBERT/ALESSI Marie-Christine (PU-PH)
MORANGE Pierre-Emmanuel (PU-PH)
SEBAHOUN Gérard (PU-PH)
BACCINI Véronique (MCU-PH)
CALAS/AILLAUD Marie-Françoise (MCU-PH)
CHIARONI Jacques (MCU-PH)
FRERE Corinne (MCU-PH
GELSI/BOYER Véronique (MCU-PH)
LAFAGE/POCHITALOFF-HUVALE Marina (MCU-PH)
MEDECINE INTERNE ; GERIATRIE ET BIOLOGIE DU
VIEILLISSEMENT ; MEDECINE GENERALE ; ADDICTOLOGIE 5301
BONIN/GUILLAUME Sylvie (PU-PH)
DISDIER Patrick (PU-PH) D'ERCOLE
DURAND Jean-Marc (PU-PH)
FRANCES Yves (PU-PH)
GRANEL/REY Brigitte (PU-PH)
HARLE Jean-Robert (PU-PH)
HEIM Marc (PU-PH)
SCHLEINITZ Nicolas (PU-PH
SERRATRICE Jacques (PU-PH)
SOUBEYRAND Jacques (PU-PH) en surnombre
WEILLER Pierre-Jean (PU-PH)
GILLE Alain (PR associé Méd. Gén. à mi-temps)
CHEVALLIER Pierre-François (MCF associé Méd. Gén. à mi-temps)
DUMOND/HUSSON Monique (MCF associé Méd. Gén. à mi-temps)
GENTILE Gaëtan (MCF associé Méd. Gén. à mi-temps)
FILIPPI Simon (MCF associé Méd. Gén. à mi-temps)
LAURENT/MONTERO Françoise (MCF associé Méd. Gén. à mi-temps)
MEDECINE LEGALE ET DROIT DE LA SANTE 4601
LEONETTI Georges (PU-PH)
PIERCECCHI/MARTI Marie-Dominique (PU-PH)
BARTOLI Christophe (MCU-PH)
PELISSIER/ALICOT Anne-Laure (MCU-PH)
IMMUNOLOGIE 4703
GIOCANTI Dominique (MCF) "Droit privé et sciences criminelles"
MEDECINE PHYSIQUE ET DE READAPTATION 4905
BONGRAND Pierre (PU-PH)
KAPLANSKI Gilles (PU-PH)
MEGE Jean-Louis (PU-PH)
OLIVE Daniel (PU-PH)
VIVIER Eric (PU-PH)
DELARQUE Alain (PU-PH)
SCHIANO DE TAGLIACUOLLO Alain (PU-PH)
VITON Jean-Michel (PU-PH)
MEDECINE ET SANTE AU TRAVAIL 4602
FERON François (PR) (69ème section)
BOTTA Alain (PU-PH)
BOUCRAUT Joseph (MCU-PH)
DEGEORGES/VITTE Joëlle (MCU-PH)
DESPLAT/JEGO Sophie (MCU-PH)
POMMIER Gilbert (MCU-PH)
VELY Frédéric (MCU-PH)
BERGE-LEFRANC Jean-Louis (MCU-PH)
LEHUCHER/MICHEL Marie-Pascale (MCU-PH)
SARI/MINODIER Irène (MCU-PH)
NEPHROLOGIE 5203
BERAUD/JUVEN Evelyne (MCF)
BOUCAULT/GARROUSTE Françoise (MCF)
MALADIES INFECTIEUSES ; MALADIES TROPICALES 4503
BROUQUI Philippe (PU-PH)
DELMONT Jean (PU-PH)
STEIN Andréas (PU-PH)
PAROLA Philippe (MCU-PH)
BERLAND Yvon (PU-PH)
BRUNET Philippe (PU-PH)
DUSSOL Bertrand (PU-PH)
TSIMARATOS Michel (PU-PH)
NEUROCHIRURGIE 4902
DUFOUR Henry (PU-PH)
FUENTES Stéphane (PU-PH)
PERAGUT Jean-Claude (PU-PH)
REGIS Jean (PU-PH)
ROCHE Pierre-Hugues (PU-PH)
METELLUS Philippe (MCU-PH)
NEUROLOGIE 4901
ALI CHERIF André (PU-PH) en surnombre
AZULAY Jean-Philippe (PU-PH)
CECCALDI Mathieu (PU-PH)
FELICIAN Olivier (PU-PH)
GASTAUT Jean-Louis (PU-PH) en surnombre
NICOLI François (PU-PH)
PELLETIER Jean (PU-PH)
POUGET Jean (PU-PH)
PEDIATRIE 5401
BERNARD Jean-Louis (PU-PH)
CHAMBOST Hervé (PU-PH)
DUBUS Jean-Christophe (PU-PH)
GARNIER Jean-Marc (PU-PH)
GIRAUD/CHABROL Brigitte (PU-PH)
MALLAN/MANCINI Josette (PU-PH)
MICHEL Gérard (PU-PH)
SARLES Jacques (PU-PH)
SIMEONI Umberto (PU-PH)
AUDOUIN Bertrand (MCU-PH)
NUTRITION 4404
RACCAH Denis (PU-PH)
VALERO René (PU-PH)
VIALETTES Bernard (PU-PH)
COZE Carole (MCU-PH)
REYNAUD Rachel (MCU-PH)
PEDOPSYCHIATRIE; ADDICTOLOGIE 4904
POINSO François (PU-PH)
RUFO Marcel (PU-PH)
ATLAN Catherine (MCU-PH)
ONCOLOGIE 65 (BIOLOGIE CELLULAIRE)
PHARMACOLOGIE FONDAMENTALE PHARMACOLOGIE CLINIQUE; ADDICTOLOGIE 4803
CHABANNON Christian (PR)
SOBOL Hagay (PR)
BLIN Olivier (PU-PH)
BRUGUEROLLE Bernard (PU-PH)
OPHTALMOLOGIE 5502
FAUGERE Gérard (PU-PH)
SIMON Nicolas (PU-PH)
CONRATH John (PU-PH)
DENIS Danièle (PU-PH)
RIDINGS Bernard (PU-PH)
OTO-RHINO-LARYNGOLOGIE 5501
DESSI Patrick (PU-PH)
GIOVANNI Antoine (PU-PH)
LAVIEILLE Jean-Pierre (PU-PH)
MAGNAN Jacques (PU-PH)
THOMASSIN Jean-Marc (PU-PH)
TRIGLIA Jean-Michel (PU-PH)
ZANARET Michel (PU-PH)
DEVEZE Arnaud (MCU-PH)
PARASITOLOGIE ET MYCOLOGIE 4502
DESSEIN Alain (PU-PH)
DUMON Henri (PU-PH) en surnombre
PIARROUX Renaud (PU-PH)
FARAUT Françoise (MCU-PH)
FAUGERE Bernard (MCU-PH)
FOBY/FRANCK Jacqueline (MCU-PH)
MARY Charles (MCU-PH)
RANQUE Stéphane (MCU-PH)
TOGA/ZAMMIT Isabelle (MCU-PH)
BOULAMERY/VELLY Audrey (MCU-PH)
MICALLEF/ROLL Joëlle (MCU-PH)
VALLI Marc (MCU-PH)
PHYSIOLOGIE 4402
BARTOLOMEI Fabrice (PU-PH)
CHAUVEL Patrick (PU-PH)
JAMMES Yves (PU-PH)
JOLIVET/BADIER Monique (PU-PH)
MEYER/DUTOUR Anne (PU-PH)
OLIVER Charles (PU-PH) en surnombre
BARTHELEMY Pierre (MCU-PH)
BLONDAUX/GUILLOT Chantal (MCU-PH)
BOULLU/CIOCCA Sandrine (MCU-PH)
BREGEON Fabienne (MCU-PH)
DADOUN Frédéric (MCU-PH) (disponibilité)
DEL VOLGO/GORI Marie-José (MCU-PH)
DELPIERRE Stéphane (MCU-PH)
FARNARIER Guy (MCU-PH)
GAVARET Martine (MCU-PH)
PLANCHE Denis (MCU-PH)
REY Marc (MCU-PH)
TREBUCHON/DA FONSECA Agnès (MCU-PH)
BESSONE Richard (MCF) (66ème section)
LIMERAT/BOUDOURESQUE Françoise (MCF)(40ème section)
STEINBERG Jean-Guillaume (MCF)(66ème section)
THIRION Sylvie (MCF) (66ème section)
PNEUMOLOGIE; ADDICTOLOGIE 5101
ASTOUL Philippe (PU-PH)
BARLESI Fabrice (PU-PH)
CHANEZ Pascal (PU-PH)
CHARPIN Denis (PU-PH)
OREHEK Jean (PU-PH)
REYNAUD/GAUBERT Martine (PU-PH)
PSYCHIATRIE D'ADULTES ; ADDICTOLOGIE 4903
AZORIN Jean-Michel (PU-PH)
BAILLY Daniel (PU-PH)
LANCON Christophe (PU-PH)
NAUDIN Jean (PU-PH)
RADIOLOGIE ET IMAGERIE MEDICALE 4302
BARTOLI Jean-Michel (PUPH) CHAGNAUD Christophe
(PU-PH) DEVRED Philippe
(PU-PH) GIRARD Nadine
(PU-PH) MOULIN Guy (PUPH)
PANUEL Michel (PUPH) PETIT Philippe
(PU-PH) VIDAL
Vincent (PU-PH)
REANIMATION MEDICALE ; MEDECINE URGENCE 4802
GAINNIER Marc (PU-PH)
GERBEAUX Patrick (PUPH)
PAPAZIAN Laurent (PU-PH)
ROCH Antoine (PU-PH)
RHUMATOLOGIE 5001
GUIS Sandrine (PU-PH)
LAFFORGUE Pierre (PUPH)
ROUDIER Jean (PU-PH)
THERAPEUTIQUE . MEDECINE D'URGENCE; ADDICTOLOGIE 4804
AMBROSI Pierre (PU-PH)
BARTOLIN Robert (PUPH)
BOUVENOT Gilles (PU-PH) en surnombre
VILLANI Patrick (PU-PH)
BANDINI/MOULY Annick (MCU-PH)
UROLOGIE 5204
BLADOU Franck (PU-PH)
COULANGE Christian (PU-PH)
LECHEVALLIER Eric (PU-PH)
ROSSI Dominique (PU-PH)
SERMENT Gérard (PU-PH)
BASTIDE Cyrille (MCU-PH)
A Monsieur le Professeur Jean NAUDIN,
Professeur de Psychiatrie, Hôpital Sainte-Marguerite
Vous avez accepté sans hésitation la présidence de ce jury.
Soyez certain de notre sincère gratitude.
Soyez assuré de notre profond respect et de notre reconnaissance.
A Madame le Professeur Monique JOLIVET/BADIER,
Professeur de Physiologie, Hôpital Nord
Nous avons eu l’honneur et le plaisir de passer dans votre service
au cours de notre externat.
Premiers interrogatoires, premiers examens cliniques, première
prise d’indépendance médicale… Nous vous remercions pour tout
ce que vous nous avez enseigné avec l’enthousiasme que l’on vous
connait !
Nous vous sommes reconnaissant de juger notre travail.
Veuillez trouver ici l’expression de notre profonde considération.
A Monsieur le Professeur Jean-Robert DELPERO,
Professeur de chirurgie, Institut Paoli-Calmettes
Vous avez accepté avec enthousiasme de siéger dans ce jury.
Soyez certain de notre sincère gratitude.
Soyez assuré de notre profond respect et de notre reconnaissance.
A notre maître et ami, le Dr Louis-Michel DEGUARA,
Médecin généraliste à l’Isle sur la Sorgues
Les six mois passés à tes côtés ont été un vrai bonheur !
Tu m’as montré que l’on pouvait exercer la médecine non
seulement avec sérieux et application, mais surtout avec entrain,
plaisir et bonne humeur.
Tu es pour moi l’archétype du « héros du quotidien » et du
« clown blanc », avec un soupçon de « séducteur » !
Ce que j’ai appris à ton contact va bien au-delà des gestes
techniques et des conduites à tenir…
Pour tout cela, je te remercie chaleureusement, et je suis heureux
que tu m’aies accompagné dans ce travail.
Au Pr Michel Roux pour la pertinence de ses conseils.
Aux URML pour leur soutien logistique et leur disponibilité.
Au Pr Christian Bonah pour son temps et son enthousiasme.
Au Pr Gabriel Conesa pour ses précieuses informations sur la représentation de la
médecine dans l’art théâtral.
A Martin Winckler pour avoir défriché le terrain de la fiction télévisuelle, contre
vents et marées, et pour avoir si bien décrit notre profession.
A Didier Demonteil pour sa connaissance encyclopédique du cinéma et ses analyses
toujours pertinentes.
Aux madnautes pour leur aimable (et experte !) contribution : Evil Seb, brain16,
yume, OrsonZ, Jimshell, SangJun, johnny walker, contagion, Kissoon, dmonteil.
Aux patients des hôpitaux de Marseille et de Navarre, au contact desquels j’ai
eu l’immense honneur d’apprendre les bases de l’art médical… et auprès desquels je
continue à apprendre quotidiennement !
Aux personnels médicaux, paramédicaux et administratifs des hôpitaux de
Marseille, Martigues et Salon de Provence, avec qui mes rapports ont été aussi divers
qu’enrichissants.
Aux silhouettes anonymes en blouse blanche, bleue, rose ou verte qui, au
détour d’un couloir ou au cœur d’une nuit de garde, m’ont transmis par un geste, un
mot, un regard, un peu de leur expérience et de leur sensibilité. A celles et ceux qui
m’ont montré ce que je ne voulais pas devenir.
A Emma, que j’ai failli manquer de peu… Merci pour ton soutien et ta
motivation. Tu me tires vers le haut ! Puissions-nous encore gravir de nombreux
volcans et explorer de nombreuses épaves, côte à côte.
A ma mère et Pépito, soutiens indéfectibles et si précieux.
Aux compagnons de toujours :
à ma famille des Magatis : Dany, Christian, Emilie (sœurette !) ;
aux membres historiques du CDC : Biggy Ben, Gaby le Magnifique et
Damien from Eyguières et à leurs princesses conquises en chemin : Nathalie,
Virginie, Tiphaine, Chris (un prince !) ;
Aux dernières recrues : Raphaël, Martin, Armand : on va bien s’amuser !
et aux schtroumpfs et schtroumpfettes (au moins une on espère !) à venir ;
A l’ensemble des familles Allemand/Mathieu/Tandrya ainsi qu’à leurs
ami(e)s ;
… vous savez, toutes et tous, combien notre amitié m’est chère.
A Pascale, mon amie de dix ans (déjà ?!), enfin de retour en pays chaud !
A Annelise, dont les patients ont bien de la chance…
A la Nouguès Family : Jacqueline & Patrick pour m’avoir initié aux joies de
la vie insulaire et du ti’punch ! Elsa, Thomas & Aurélie pour Venise, Paris et
Buenos Aires… Aux confrères tontons jumeaux et à leur famille, aux grandsparents qui m’ont si gentiment accueilli.
Aux amis d’OutreMer : Guillaume, Jenny & Anthony. On revient dès que
possible !
Aux compagnons de galère : Julie, Audrey, Sandrine, Clément, Mourad,
Céline, Fred, Aurore, Géraldine, Viviane, Lucas, Nicolas, Seb A, Laurent J… Je
garde un excellent souvenir de ces moments passés ensemble, pas toujours évidents
mais souvent rigolos. En sachant que j’allais vous côtoyer, ce n’était pas vraiment
une corvée de me lever le matin !
Aux ami(e)s d’adoption : Popo, Caro & Xavier, Anne-So & Denis, Anelise et
Xavier, Poca & Thomas, Lise & Guillaume…
A celles et ceux que j’oublie… Rappelez-moi quand même !
…et enfin à Michael Crichton & Steven Spielberg, créateurs de la série
Urgences, pour m’avoir conforté dans mon choix !
Abréviations……………………………………………….…….…p17
INTRODUCTION………………………………………………....p18
PREMIERE PARTIE : LES ICONES & MYTHES
MEDICAUX FONDATEURS
I. Origine des mythes médicaux…………………………..p22
A. Au commencement……………………….…………………………………...…p22
B. Définition du mythe……………………………..…………………………….…p23
C. Les mythes médicaux primitifs……………….……………………………….…p24
C.1. Les Dieux de la Santé…………….………………………………….…p24
C.2. Maladie-malédiction et maladie-punition…….………………………...p24
C.3. Le médecin-magicien……………………….…………………………..p25
II. Icônes & mythes médicaux gréco-romains....................p26
A. Divinités médicales principales………………………………………………….p26
A.1. Asklépios/Esculape…..…………………………………………………p26
A.2. Hermès/Mercure………..………………………………………………p27
A.3. Apollon et autres……………………………………………………….p27
B. Le corps des Dieux médicaux…………………………………………………...p28
C. Les mythes médicaux principaux………………………………………………..p28
C.1. Prométhée…………………..……………………………………….….p29
C.2. Pygmalion……………………..…….………………………………….p29
C.3. Orphée………………………………………………………………….p30
C.4. Œdipe……………………………………………………………..……p30
D. Place du médecin………………………….…………………….………...…….p30
D.1. En Grèce : les Asclépiades……………………………………………..p30
D.2. Hippocrate et Galien………………..…………………………………..p31
D.3. A Rome : le médecin dénigré………..………………………………....p31
E. Survie des mythes gréco-romains dans la médecine moderne.…………………p32
E.1. Langage médical………………………………………..………………p32
E.2. Symboles………………………………………………..………………p33
E.3. Techniques………………………………………………..…………….p33
III. Icônes & mythes médicaux judéo-chrétiens..………..p34
A. L’image récurrente de la divinité punitive……………………………………...p34
1
B. L’image récurrente de la divinité guérisseuse………………….……….………p35
C. Le mythe de la connaissance : le Péché originel et la Tour de Babel….………p35
D. Le mythe du Golem………………………………………………..…………..…p36
E. Place du médecin………………………………………………….……….…… p36
F. Récurrence des mythes judéo-chrétiens dans la médecine moderne….….….…p37
F.1. Médecine occidentale et religion catholique………………..…………..p37
F.2. Langage, symboles, fonction apostolique ………………....……..…… p37
F.3. La passivité face à la maladie…………………………………..……….p38
F.4. Charité chrétienne et médecine humanitaire……………………..……..p38
IV. Icônes et mythes médicaux modernes……………...…p39
A. La syphilis : nouvelle maladie-punition…………………………………...….…p39
B. Le mythe de Faust : le retour du médecin-magicien……………….………..… p39
C. Frankenstein : Prométhée moderne et héros romantique…………………..… p40
D. Dr Jekyll & Mr Hyde ou la dualité de l’Homme………………………….….…p41
E. Influence des icônes médicales modernes sur la culture contemporaine…..….p42
V. La satire médicale comique…………….…….……...…p43
A. Aristophane et Plaute……………………………………………………....……p43
B. La Commedia dell’Arte……………………………………………………..……p44
C. Les pièces de Molière……………………………………………………….....…p45
D. Influence sur la culture contemporaine……………………………….......…... p46
VI. Problématique…..…………………………………...…p47
DEUXIEME PARTIE : METHODOLOGIE
I. Choix des médias…………………………………..….…p49
A. Cinéma et télévision : des médias de masse…………………………..…………p49
A.1. Répartition………………………………………………….….……… p49
A.2. Intelligibilité, diversité socio-culturelle…………………..……….……p49
B. Le médecin à l’écran : une icône populaire…………………….…………...… p50
B.1. Au cinéma………………………………………....……………..…..…p50
B.2. A la télévision…………………………………………………………..p50
B.3. L’omniprésence des fictions médicales……………………………...…p51
C. Cinéma et télévision : fusion des genres…………………….………………… p51
D. La fiction médicale à l’écran, miroir et projecteur……………………………..p52
2
II. Méthodologie………………………………………...… p53
A. Recueil des données……………………………………………………….…..…p53
A.1. Sources numériques……………………………………………….……p53
A.2. Sources littéraires………………………………………………………p54
A.3. Mots clés……………………………………………………………..…p54
B. Hiérarchisation des données………………………………………………….…p55
C. Visionnage……………………………………………………………………..…p56
D. Signes de reconnaissance du médecin à l’écran……………………………..…p57
TROISIEME PARTIE : LES ICONES MEDICALES
CINEMATOGRAPHIQUES
I. L’art cinématographique : généralités….………...…....p59
A. La projection filmique……………………………………………………...……p59
B. Le médecin au cinéma………………………………….………………..………p60
II. Le chevalier blanc…………………………………........p61
A. Le Grand Homme : médecins célèbres et grands découvreurs.………………...p62
A.1. L’entre deux guerres : la Science triomphante…………………………p62
A.2. La Seconde Guerre mondiale : l’arme idéologique…………………… p63
A.3. L’après-guerre : le messager d’espoir………………………………….p65
A.4. Le cas du Dr Schweitzer……………………………….……………… p66
A.5. Les temps modernes : l’homme faillible……………………………….p67
Décryptage……………………………………………………….………….p69
B. Le héros du quotidien………………………………………………………...… p70
B.1. Le médecin de campagne……………………………………….………p71
B.1.1. L’image d’Epinal : la bête de somme……………………...…… p71
B.1.2. L’opposition médecine de campagne/médecine de ville...…… p72
B.1.3. L’opposition médecin/guérisseur…………………………………p73
B.1.4. Le médecin de campagne contemporain…….……………….… p74
B.2. Le médecin des pauvres………………………………….………….… p75
B.3. Le médecin de ville………………………………………………..……p77
B.3.1. L’étudiant appliqué…………………………………………………p78
B.3.2. Le praticien dévoué………………………………………………...p78
B.3.3. Le « psy » libérateur………………………………………………p79
3
B.4. Le médecin humanitaire……………………………...…………………p81
B.5. Le militant……………………………………………...……………… p81
B.6. L’inventeur génial………………………………………...…………….p82
B.7. Portraits de héros hors normes……………………………...…………..p82
B.7.1. La figure sacrificielle………………………………………………p83
B.7.1.1. Le chercheur-martyr…………………………..………….p83
B.7.1.2. Le clinicien christique………………………….…………p84
B.7.2. Figure paternelle, pouvoir prométhéen………………………….p85
B.7.3. Le guide spirituel……………………………………………………p86
Décryptage………………………………………………………….……….p86
C. L’enquêteur…………………………………………………………….….…….p87
C.1. L’innocent accusé à tort………………………………….………...…...p87
C.2. Le journaliste d’investigation…………………………….…………….p88
C.3. L’auxiliaire de police……………………………………..…………… p89
C.3.1. Elémentaire, mon cher Watson……………………...…………..p89
C.3.2. Le profiler……………………………………………..…………… p90
C.3.3. Le médecin légiste…………………………………….……………p90
C.4. L’enquêteur immobile : le « psy »…………………………..………… p91
Décryptage……………………………………………………….………….p93
D. L’homme d’action…………………………………………………….…………p93
D.1. Le baroudeur……………………………………………….…….……..p94
D.1.1. Le loup de mer………………………………………………….......p94
D.1.2. Le maître en arts martiaux……………………………………….p95
D.1.3. Le chercheur intrépide………………………………………….....p95
D.1.4. L’aventurier du Surnaturel……………………………………….p96
D.2. Le héros de guerre……………………………….……………………..p98
D.3. L’as de la gâchette : le médecin de Western…….……………………...p99
D.4. Super Docteurs et Justiciers en blouse blanche…………………….....p100
D.4.1. Le Super Docteur…………………………………………………p101
D.4.1.1. Le Super Clinicien……………………………….……..p101
D.4.1.2. Le Super Scientifique………………….……………….p102
D.4.2. Le Dieu déguisé en médecin…………………………………….p103
D.4.3. Le superhéros guérisseur non médecin………………………..p104
D.4.4. Le Super Docteur, Surhomme nietzschéen ? ………………….p104
D.4.5. Le vengeur………………………………………………………...p105
4
Décryptage…………………………………………………………………p106
E. Le chevalier blanc : synthèse……………………………………………..……p106
III. Le Croquemitaine…………………………………….p108
A. Le génie du Mal………………………………………………………………...p108
A.1. Le Dr Caligari…………………………………………………………p108
A.2. Le Dr Mabuse…………………………………………………………p109
A.3. Fu Manchu…………………………………………………………….p110
B. Le savant fou……………………………………………………………………p111
B.1. Les figures fondatrices………………………………………………...p111
B.1.1. Le Baron Frankenstein…………………………………………...p111
B.1.2. Dr Jekyll et Mister Hyde ………………………………………...p112
B.1.3. Le Pr Rotwang (Métropolis)……………………………………..p112
B.2. Les héritiers de Frankenstein………………………………………….p113
B.2.1. Le généticien sans éthique……………………………………….p113
B.2.1.1. Moreau & Co…………………………………………..p113
B.2.1.2. FIV et expérimentation sur embryons…………………p114
B.2.1.3. Le clonage…………………………………………… ..p115
B.2.1.4. L’eugénisme………………………………………… ...p115
B.2.2. Le greffeur de l’extrême………………………………………….p116
B.2.2.1. La greffe du visage……………………………………..p116
B.2.2.2. La greffe de mains………………………………….…. p117
B.2.2.3. La greffe des yeux………………………………….. …p118
B.2.2.4. La greffe de tête/de cerveau…………………………....p118
B.2.2.5. La greffe d’esprit…………………………………...…..p119
B.2.3. L’expérimentateur irréfléchi……………………………….…....p120
B.2.3.1. La profanation de sépultures………………………..….p120
B.2.3.2. L’expérimentation sur cobaye non consentant……..… .p120
B.2.3.3. La recherche de la vie éternelle……………………...…p121
B.2.3.4. La résurrection des morts…………………………..…..p121
B.2.3.5. Le catalyseur intellectuel…………………………..…...p122
B.2.3.6. La manipulation de corps……………………………....p122
B.2.3.7. La création d’êtres artificiels………………..………….p123
B.2.3.8. Les pionniers de la nouvelle chair…………..……… …p123
C. Le sataniste……………………………………………………………………...p125
C.1. Le médecin faustien……………………………………….…………..p125
C.2. Le médecin démoniaque………………………………………………p126
5
Décryptage…………………………………………………………………p126
D. L’assassin………………………………………………………………………p128
Décryptage…………………………………………………………………p131
E. Le voyou……………………………………………..…………………………p132
E.1. Le gangster……………………………………………………………p132
E.1.1. Le cambrioleur…………………………………………………….p132
E.1.2. Le conspirateur……………………………………………………p132
E.2. Le complice……………………………….………………………...…p134
E.3. L’escroc…………………………………….……………………….…p134
E.4. Le trafiquant………………………………….…………………… ….p135
E.4.1. Le trafiquant de produits dopants………………………………p135
E.4.2. Le trafiquant de corps humains………………………….……...p135
Décryptage………………………………….……………………….……..p136
F. Le monstre ordinaire…………………………….……………………………..p136
F.1. L’autoritaire abusif……………………….………………………..…..p137
F.1.1. Le « psy » liberticide……………………………………….……..p137
F.1.2. Le « psy » manipulateur………………………………………….p139
F.1.3. Le tortionnaire…………………………………………………….p140
F.2. Le montreur de foire…………………….…………………………….p141
F.3. Le mécanicien indifférent………………..……………………………p142
F.4. La froide main de l’avenir……………………………………………..p144
Décryptage…………………………………………………………………p144
G. Synthèse : le Croquemitaine…………………………………………………...p145
IV. L’homme d’éthique…………………………………...p147
A. Médecine du travail, médecine préventive et santé publique………………….p147
B. L’accouchement sans douleur (ASD)…………………………………………p148
B.1. Rappel historique……………………………………………………...p148
B.2. L’ASD au cinéma……………………………………………………..p149
C. L’avortement, ou les deux visages de l’homme d’éthique…………………….p150
C.1. Rappel historique……………………………………………………...p150
C.2. De 1915 à 1965 : le « Père la Morale »……………………………….p151
C.2.1. La mort, juste punition de l’avortée…………………………….p151
C.2.2. Suspicion d’avortements : calomnie et déchéance…………...p152
C.2.3. L’avorteur criminel……………………………………………….p153
Décryptage…………………………………………………………………p153
C.3. De 1965 à la loi Weil : le rebelle……………………………………...p154
6
Décryptage…………………………………………………………………p154
C.4. De la loi Weil à nos jours……………………………………………...p155
Décryptage…………………………………………………………………p156
C.5. Le poids de l’absence médicale……………………………………….p156
D. L’annonce d’une maladie grave……………………………………………….p156
E. Le droit de mourir dans la dignité……………………………………………..p157
E.1. Rappels juridiques……………………………………………………..p157
E.2. L’euthanasie active……………………………………………………p159
E.2.1. « L’Ange de la Mort » sympathique……………………………p159
E.2.2. Un film clé : Justice est faite (1950)……………………………p160
E.3. Non-acharnement et abstention thérapeutiques…………………………..p160
E.3.1. Les films clés…………..……………………………………………p160
E.3.2. Le traitement moderne…………………………………………...p163
E.4. L’accompagnement de mourants……………………………………...p163
E.5. Le médecin démissionnaire……………………………………………p164
Décryptage…………………………………………………………………p165
F. Le don d’organes……………………………………………………………….p166
G. Le secret médical……………………………………………………………….p167
H. Le MC face à la guerre………………………………………………………...p168
H.1. Le pacifiste……………………………………………………………………p168
H.1.1. Le fournisseur de chair à canon………………………………...p168
H.1.2. Médecin jusqu’au bout des ongles……………………………...p168
H.1.3. La neutralité, envers et contre tout……………………………..p169
H.1.4. Après la guerre, les séquelles…………………………………...p169
H.2. Le partisan…………………………………………………………….p170
H.2.1. Le patriote…………………………………………………………p170
H.2.2. Le traître à sa patrie……………………………………………...p171
Décryptage…………………………………………………………………p171
I. L’engagement politique du MC………………………………………………...p172
I.1. L’activiste……………………………………………………………...p172
I.2. Le politicien malgré lui………………………………………………...p173
I.3. La victime………………………………………………………………p173
Décryptage…………………………………………………………………p174
J. Le MC et la religion……………………………………………………………..p174
Décryptage………………………………………………………………....p175
K. L’homme d’éthique : synthèse…………………………………………………p175
7
V. Le séducteur……………………………………………p177
A. Le pouvoir de l’uniforme……………………………………………………….p177
B. Médecin Casanova et Médecin Don-Juan……………………………………..p178
B.1. Une longue tradition……………………………………….………….p178
B.2. Le séducteur au travail…………………………………… …………..p179
B.2.1. La séduction de collègues de travail……………………………p179
B.2.2. La séduction de patientes………………………………………...p180
B.2.2.1. Rappel……………………………………..…………....p180
B.2.2.2. Quand le MC séduit sa patiente…………..…………….p181
B.2.2.3. Quand la patiente séduit le médecin………….………...p183
B.3. L’adultère…………………………………………………….………..p184
B.4. Le MC et le démon de midi…………………………………………...p185
B.5. L’icône sexuelle……………………………………………………….p186
Décryptage…………………………………………………………………………p186
VI. Le Clown Blanc……………………………………….p187
A. Le burlesque………………………………………………………………….…p187
A.1. Les pionniers du cinéma français………………………………….… p187
A.2. La slapstick comedy……………………………………………….… p188
B. Satire médicale et comédie militante…………………………………………...p190
B.1. Le « clown blanc », critique de la profession et de la société……...….p190
B.1.1. Knock : société de consommation et manipulation des
consciences……………………..……………………………………….………….p190
B.1.2. La stérilisation des rapports humains………………………….p192
B.1.3. Le règne du paraître………………………………………….…..p192
B.2. La satire antimilitariste………………………………………………..p193
B.3. Le rire thérapeutique………………………………………………….p194
C. La parodie : le médecin-bouffon……………………………………………… p195
C.1. Le croquemitaine… inoffensif……………………………………..… p195
C.2. Le héros du quotidien… incapable…………………………………... p195
C.3. Le séducteur… ridicule……………………………………………….p196
C.4. Le désintéressé… le vénal…………………………………………….p197
C.5. Le « psy » parodié……………………………………………….……p197
C.5.1. Le « psy » plus fou que ses patients…………………………….p197
C.5.2. Le « psy » dévoré par son métier……………………………….p199
C.6. Le faux médecin………………………………………………………p199
8
D. Fonction cathartique du « clown-blanc »………………………………..…....p200
Décryptage……………………………………………………………………...….p200
VII. La femme-médecin…………………..………………p202
A. Histoire de la femme-médecin………………………...………………………..p202
B. La femme-MC…………………………………………….…………………… p204
B.1. La femme-objet…………………………………….………………… p204
B.1.1. La femme soumise……………………………..………………… p204
B.1.2. L’objet de fantasmes……………………………..……………… p206
B.2. La femme forte……………………………………………..………… p207
B.2.1. La Grande Dame………………………………………………… p207
B.2.2. L’héroïne du quotidien…………………………………..……… p208
B.2.2.1. La médecin de campagne………………………….……p208
B.2.2.2. La médecin de ville libérale……………………….……p209
B.2.2.3. La praticienne hospitalière…………………………...…p210
B.2.2.4. L’humanitaire…………………………………...………p211
B.2.2.5. La militante…………………………………..…………p211
B.2.3. La femme d’action………………………………………..……….p211
B.2.3.1. L’enquêtrice……………………………………….……p211
B.2.3.1.1. L’enquêtrice immobile : la « psy »……………...…
p211
B.2.3.1.2. La journaliste d’investigation……………………….p212
B.2.3.1.3. L’auxiliaire de police……………………………….p213
B.2.3.2. L’aventurière……………………………………………p213
B.3. La croquemitaine………………………………………………..…… p214
Décryptage…………………………………………………………………...…… p215
VIII. Le médecin malade
A. Les addictions du MC…………………………………………………….…… p217
A.1. L’alcoolisme…………………………………………………….…… p217
A.1.1. L’alcoolique héroïque…………………………………………….p217
A.1.2. L’alcoolique assassin…………………………………….……….p218
A.1.3. L’alcoolique mondain…………………………………………….p218
A.2. La drogue………………………………………………………..…… p219
A.3. Le tabagisme…………………………………………………….…… p219
B. Le malade psychiatrique………………………………………………….…… p219
B.1. Dépression et syndrome d’épuisement professionnel…………..……. p220
9
B.2. Psychose……………………………………………………………… p221
B.3. Le séducteur pathologique…………………………………………… p221
C. Le cancer………………………………………………………………….…… p222
D. Autres pathologies……………………………………………..……………… p223
D.1. Les pathologies infectieuses…………………………….…………… p223
D.2. Les pathologies cardiaques………………………………...………… p223
D.3. L’agression………………………………………………………...… p224
Décryptage…………………………………………………………………...…… p224
IX. Le Notable……………………………………………. p226
A. Statuts socio-économique et socio-culturel du MC………….……………….. p226
A.1. Noblesse et hautes sphères………………………..….……………… p226
A.2. La bourgeoisie………………………………………..……………… p227
A.2.1. Champagne, petits fours et politique…………..……………… p227
A.2.2. L’ascenseur social… corrupteur………………….…………… p227
A.2.3. Le MC-français de 1900 à 1980……………………..………… p228
A.2.4. Le MC-français contemporain : le déclin……………..……… p229
B. L’image sociale du MC : autorité & prestige………………………………… p230
B.1. La figure autoritaire…………………………………………..……… p230
B.1.1 Une autorité multiple……………………………………..……… p230
B.1.2. Evolution : du paternalisme au partenariat…………..……… p231
B.2. Le symbole de prestige…………………………………….………… p232
B.2.1. Prestige du sacerdoce…………………………………………… p232
B.2.2. Prestige des études……………………………….……………… p232
B.2.3. Prestige des apparats……………………………….…………… p232
B.2.3.1. Le titre…………………………………………..……… p232
B.2.3.2. La blouse blanche……………………………………… p233
B.2.3.3. Les signes ostentatoires de richesse…………….……… p233
B.2.4. Le prestige détourné……………………………………..……… p233
B.2.5. Evolution………………………………………………..………… p234
C. Les exceptions : le pauvre et le raté………………………………...………… p234
Décryptage……………………………………………………………...………… p234
X. Le MC ou la désintégration familiale…………...…… p236
A. Le mariage à la dérive………………………………………………………… p236
A.1. L’époux indigne……………………………………………………… p236
A.2. Le cocu………………………………………………………….…… p236
10
B. Le célibataire endurci………………………………………………….……… p237
C. Le MC homosexuel : l’exception………………………………………...…… p238
D. Le père de famille…………………………………………………...………… p239
D.1. Le père absent…………………...…………………………………… p239
D.2. L’exemple………………………….………………………………… p239
Décryptage…………………………………………...…………………………… p240
QUATRIEME PARTIE : LES ICONES MEDICALES
TELEVISUELLES
I. Les fictions médicales télévisuelles : généralités….......p243
A. Les formats………………………………………………………..……………p243
A.1. La série télévisée……………………………………………..……….p243
A.1.1. Rythme sériel et identification………………………..………….p243
A.1.2. Familiarité……………………………………………...………….p244
A.1.3. Récit oral, répétition, durée réduite…………………………….p244
A.2. Autres formats………………………………………………..……….p245
B. Les séries télévisées médicales (STM)………………………………………….p245
B.1. La série, format prédominant………………………………………….p245
B.2. Historique de la STM en France………………………...…………… p246
B.3. Une tradition américaine……………………………...……………….p246
B.4. Le médecin : pièce centrale des STM………………...……………….p247
II. Le chevalier blanc…………………………..………….p248
A. Le héros du quotidien / L’homme d’éthique………………….……………… p248
A.1. Le praticien hospitalier…………………………….………………… p248
A.1.1 Avant Urgences………………………………………………….…p248
A.1.1.1 Le gendre parfait : Le Jeune Dr Kildare……...…………p248
A.1.1.2. Le rebelle : Ben Casey………………………….………p249
A.1.1.3. Le praticien torturé : Hôpital St-Elsewhere……….……p249
A.1.1.4. Le médecin-enfant : Docteur Doogie………..…………p250
A.1.2. Urgences : la révolution………………………………………….p250
A.1.2.1. Intentions……………………………………….………p250
A.1.2.2. Crédibilité des personnages……………………….…...p251
A.1.2.3. Crédibilité de l’environnement………………………...p252
A.1.2.4. Crédibilité des situations……………………….……....p252
A.1.2.5. Universalité du propos…………………………….…...p252
11
A.1.3. Le concurrent : La vie à tout prix……………………………… p253
A.1.4. L’après-Urgences…………………………………...…………… p254
A.2. Le médecin de ville………………………………………...………… p254
A.2.1. Le vieux sage : Docteur Marcus Welby………….…………….p254
A.2.2. Le soutien : le « psy »…………………………………………… p255
A.2.3. Les MT français…………………………………………..……… p255
A.2.3.1. Médecins de nuit…………………………………..……p255
A.2.3.2. Equipe médicale d’urgence…………………….………p256
A.2.4. Le médecin de campagne………………………………..……….p256
A.2.4.1. Bienvenue en Alaska…………………………...………p256
A.2.4.2. Everwood……………………………………….………p257
A.2.4.3. Le médecin de l’Ouest Sauvage…………………..…….p257
A.2.4.4. L’assistant social : Dr Sylvestre & Fabien Cosma…..….p258
A.2.5. Le médecin marron : Blackjack……………………...………….p258
Décryptage……………………………………………………...………… p259
B. L’enquêteur……………………………………………………….…………… p260
B.1. Le Sherlock Holmes de la médecine……………………….………… p260
B.1.1. Dr House…………………………………………………..……… p260
B.1.1.1. Concept : un thriller médical……………………...…… p260
B.1.1.2. Structure………………………………………...………p260
B.1.1.3. Personnalité du Dr House……………………………… p261
B.1.1.4. L’équipe de House………………………...…………… p263
B.1.1.5. L’écho de figures antérieures………………...………… p263
B.1.2. Le grand patron…………………………………….….………….p264
B.2. L’innocent accusé à tort : Le fugitif………………………..………….p264
B.3. L’auxiliaire de police………………………………………………….p264
B.3.1. Le médecin légiste : Quincy M.E……………………….……… p265
B.3.2. L’expert médical : NIH, alertes médicales…………………… p265
B.3.3. Le « psy » : Lie to me………………………………….………… p265
Décryptage……………………………………………………...………….p266
C. L’homme d’action………………………………………………..……………..p266
C.1. L’aventurier urbain……………………………………...…………… p266
C.2. Le baroudeur……………………………………………….………… p266
C.3. Le superhéros………………………………………………………… p267
Décryptage…………………………………………………...…………… p267
D. Le chevalier blanc : synthèse……………………………………….………… p268
III. Le séducteur……………………………………..……p268
12
A. Le romantique : une longue tradition télévisuelle………………….………….p268
A.1. Hôpital Central……………………………………………….……….p268
A.2. La clinique de la Forêt Noire………………………………………….p268
B. MT-Don-Juan et MT-Casanova…………………………….……….…...……p269
C. L’adolescent attardé : Grey’s Anatomy………………………….…………….p269
D. L’hyper-sexuel maladif…………………………………………..…………….p271
D.1. Le névrosé : Nip/Tuck…………………………………..…………… p271
D.2. La star du X………………………………………………..………… p272
Décryptage……………………………………………………………...………… p272
IV. Le Clown Blanc………………………………….……p273
A. Satire médicale et comédie militante………………………………..………….p273
A.1. La satire antimilitariste : M*A*S*H………………………………… p273
A.2. La critique du corps médical………………………………………….p273
A.2.1. Le Monty Python’s Flying Circus……………………………….p273
A.2.2. La télé des Inconnus, Les Nuls l’émission…………….……….p274
A.2.3. Les Simpsons, Futurama, South Park…………………….…….p275
A.3. Le règne du paraître : Nip/Tuck…………………………………...….p275
A.4. Le rire thérapeutique : l’homme que l’on aime détester………...……p276
A.4.1. Dr Robert Romano (Urgences)………………………………….p276
A.4.2. Dr House……………………………………………..…………….p276
B. Le comique burlesque : Scrubs……………………………………..………….p277
C. Le médecin-bouffon : H……………………………………………….……….p279
Décryptage………………………………………...……………………………….p279
V. La femme médecin………………….………………… p280
A. Histoire de la femme-MT………………………………………………………p280
B. L’héroïne du quotidien / La femme d’éthique……………...………………… p281
B.1. La médecin de campagne : Dr Quinn, femme médecin……………….p281
B.2. La praticienne hospitalière : les femmes fortes d’Urgences….……… p282
B.3. La médecin de centre pénitentiaire…………………………...……… p283
C. La Grande Dame………………………………………………………………p283
D. L’enquêtrice / La femme d’action……………………………………..……….p283
D.1. La médecin légiste / profileuse : Preuves à l’appui………………..….p283
D.2. L’auxiliaire de police : Bones………………………………...………p284
D.3. L’enquêtrice/aventurière du Surnaturel : Dana Scully…………….….p284
E. La femme-objet/séductrice : Sous le soleil…………………………….……….p284
Décryptage…………………………………...…………………………………… p285
13
VII. Icônes mineures……………..……………………….p286
A. Le croquemitaine…………………………....………………………………….p286
A.1. Le méchant hebdomadaire…………………………………………… p286
A.2. Le monstre à l’honneur………………………….…………………….p286
A.3. Le monstre ordinaire………………………………….……………….p287
B. Le médecin malade……………………………………………….…………….p287
C. Autres……………………………………………………………..…………….p288
D. Un exemple de série populaire: Plus belle la vie………………....……………p288
CINQUIEME PARTIE : DISCUSSION
I. Le médecin à l’écran (ME) : synthèse…………..…… p292
A. L’écran, miroir anthropologique……………………………...……………… p292
B. De l’influence du ME…………………………………………….…………… p293
B.1. Le porteur du flambeau mythologique……………………..………… p293
B.2. Le reflet de la société contemporaine………………………...……… p293
B.3. L’arme de propagande…………………………………..…………… p294
B.4. Influence sur le public contemporain………………………………….p294
II. Influence du ME sur le spectateur-patient………..… p295
A. Influence de la FME sur les connaissances médicales du spectateur-patient …….p295
A.1. Points positifs : vulgarisation, familiarisation…………..…………… p296
A.1.1. Au cinéma…………………………………………….…………….p296
A.1.2. A la télévision…………………………………………..………….p296
A.1.3. Etudes……………………………………………………………….p297
A.2. Limites………………………………………………………..……….p298
A.2.1. La vocation première de la FME : divertir…………………….p298
A.2.2. Des informations médicales erronées……………………….….p298
A.2.2.1. La réanimation cardio-respiratoire (RCR)………...…...p299
A.2.2.2. La prise en charge des crises convulsives………...……p299
A.2.2.3. Erreurs diverses……………………………...…………p300
A.3. Conclusion…………………………………………………………… p301
B. La FME comme outil de sensibilisation aux problèmes de médecine préventive et
de santé publique………………………………………………………….……………… p301
B.1. Points positifs………………………………………………………… p301
B.1.1. Au cinéma et à la télévision…………………..………………… p301
B.1.2. Etudes……………………………………………………………… p302
14
B.2. Limites……………………………………………………..………….p302
B.3. Conclusion…………………………………………………………….p303
C. La FME, outil de débat éthique………………………………………….…….p303
C1. Points positifs………………………………………………….………p303
C.1.1. Au cinéma………………………………………………………….p303
C.1.2. A la télévision………………………………………..…………….p303
C.2. Limites………………………………………………………..……….p304
C.2.1. Le don d’organes et la transplantation………………………...p304
C.2.2. La politique de santé……………………………………..……….p304
C.3. Conclusion…………………………………………………………….p305
D. La FME comme outil de compréhension de la profession médicale…………p305
D.1. Points positifs…………………………………………………...…… p305
D.2. Limites…………………………………………………………..…….p306
D.2.1. Revers des archétypes médicaux : l’entretien de clichés
manichéens………………………………………………………………………….p306
D.2.2. Fausses croyances & fausses attentes………………..……….p307
D.2.2.1. Représentation d’un système de santé à l’américaine…p307
D.2.2.2. Un corps médical surdoué…………...…………………p308
D.2.2.3. Une prescription paraclinique exagérée…………..……p308
D.2.2.4. Un manque de déontologie……………………..……....p309
D.2.2.5. Une dramatisation outrancière…………………….…...p309
D.2.2.6. Une relation médecin-patient faussée………………….p309
E. Conclusion………………………………………………………………..…….p310
III. Influence sur le spectateur-médecin………...………p312
A. Tentative d’enquête……………………………………………….……………p312
B. Comportement du spectateur-médecin……………………………...………….p312
B.1. Le médecin-acteur…………………………………………….……… p313
B.2. Déformation professionnelle…………………………………….…… p313
B.3. La FME, source potentielle d’information ?..........................................p314
C. Valeur pédagogique de la FME………………………………………….…….p314
C.1. Popularité de la FME auprès des médecins en formation………….….p314
C.2. Lien entre expérience clinique et degré d’influence……………….… p315
C.3. Influence de la FME sur les connaissances médicales du spectateurmédecin en formation……………………………………………………...……….p315
C.4. La FME comme outil d’enseignement bio-éthique……………..…….p317
C.4.1. Aspects positifs…………………………………………………….p317
C.4.1.1. Humanisation des cas cliniques…………………...…....p317
15
C.4.1.2. Identification et distanciation critique………………….p319
C.4.1.3. Un outil de débat……………………………………….p319
C.4.1.4. Une diminution des a priori……………………….……p319
C.4.2. Limites………………………………………………………...……p320
C.4.3. Conclusion…………………………………………………………p321
D. Perspectives : bénéfices de la FME pour le médecin expérimenté…………p321
CONCLUSION……………………………………………………p322
Références bibliographiques……………………………………..p325
Histoire de la médecine, Sciences Humaines & Sociales…………………….……p325
Littérature scientifique……………………………………………………….….…p329
Arts cinématographiques et télévisuels……………………………………….……p333
Filmographie………………………………………………..……..p336
Téléthèque…...…………………………………………………….p353
Annexes……………………………………………………………p357
16
ABREVIATIONS
FMC : Fiction Médicale Cinématographique
FME : Fiction Médicale à l’Ecran
MC : Médecin Cinématographique
ME : Médecin à l’Ecran
MT : Médecin Télévisuel
STM : Série Télévisée Médicale
17
INTRODUCTION
18
« Nous assistons en cette fin du XXème siècle dans notre société à une débauche de
consommation médicale, non seulement au niveau pharmaceutique mais aussi audiovisuel »
écrivait François Laplantine en 1986 (1).
En ce début de XXIème siècle, le constat reste d’actualité. Les séries télévisées
consacrées au milieu médical, pour la plupart américaines, rassemblent des millions de
spectateurs devant leur petit écran, dans tous les pays du monde ; Dr House a ainsi été la
fiction télévisuelle la plus regardée sur la planète en 2008 avec 82 millions de spectateurs
cumulés par épisode (Médiamétrie). Si l’on prend en compte le développement exponentiel
d’Internet, qui permet un partage instantané de l’information, on peut estimer que cette
audience est encore sous-évaluée. Le succès des fictions médicales télévisuelles est-il un
phénomène éphémère ? Sa durée dans le temps tend à prouver le contraire. En France, dès le
milieu des années 1990, des séries telles que Urgences ou Dr Sylvestre avaient déjà rencontré
un succès considérable.
Mais bien avant l’ère de la domination télévisuelle, ce fut le septième art qui ouvrit la
voie du « spectacle médical de masse ». Et plus que tout autre acteur du système de santé,
c’est en particulier le médecin qui se trouva placé sous la lumière des projecteurs, quasiment
dès la création du cinématographe par les frères Lumière en 1895. Max Linder, George
Méliès, Charlie Chaplin : les pionniers du muet s’intéressèrent au personnage, dans des
courts-métrages burlesques tournant son légendaire sérieux en dérision. Puis, au fil du XXème
siècle, le médecin tint le premier rôle dans des films figurant parmi les œuvres les plus
populaires du cinéma : Dr Mabuse, Dr Jivago, Dr Folamour, M*A*S*H… Personnage
prestigieux, il suscita l’intérêt de nombreux artistes : des stars charismatiques lui prêtèrent
leurs traits (Cary Grant, Philippe Noiret, Tom Cruise), sous l’objectif de réalisateurs reconnus
désirant explorer sa complexité (Fritz Lang, David Lean, Stanley Kubrick, Claude Chabrol).
Ainsi, au terme de plus d’un siècle de fictions cinématographiques, le médecin a
connu de multiples représentations sur grand écran : tour à tour chevalier blanc défenseur de
la veuve et de l’orphelin ou savant fou mégalomane, homme d’éthique confronté à
d’insolubles dilemmes, séducteur invétéré ou père de famille rangé, gaffeur maladroit ou
chirurgien aux doigts de fée, symbole de réussite ou de décadence… Que signifient ces
« icônes médicales populaires » ? Comment les catégoriser ? Sont-elles identiques dans les
fictions télévisuelles ?
Les « arts de l’image en mouvement » étant les plus influents de notre culture, il nous
semble capital de connaître et de comprendre l’image qu’ils renvoient de notre profession. Le
médecin à l’écran est-il un reflet du médecin dans la société ? Ses caractéristiques évoluent-ils
au cours du temps ? Dans quelle mesure incarne-t-il d’une part, influence-t-il d’autre part, les
peurs et les fantasmes du patient contemporain ? La relation médecin-patient s’en retrouve-telle modifiée ?
19
De par sa nature d’omnipraticien, le médecin généraliste, plus que tout autre
spécialiste, nous est apparu comme le plus à même de recueillir les fantasmes du spectateur de
fiction médicale. Il est le « médecin de famille » par excellence, celui que l’on consulte en
première intention et avec lequel on noue une relation intime, souvent depuis la petite
enfance. Selon un sondage de 2008 (BVA), il est le spécialiste préféré des français (91%
d’opinion favorable), qui louent ses capacités d’écoute et d’attention et le positionnent en
première place pour s’entretenir de sujets intimes. Par conséquent, ce travail s’intéressera plus
particulièrement à l’influence du « médecin à l’écran » sur la relation entre le médecin
généraliste et son patient.
Pour cela, nous individualiserons et analyserons les archétypes de la profession, tout
d’abord dans les fictions cinématographiques, puis dans les fictions télévisuelles, en replaçant
celles-ci dans leur contexte de sortie. Mais au préalable, un rappel historique nous semble
capital, afin d’étudier la fiction médicale dans une perspective anthropologique. Au XVIIème
siècle, Molière n’égratignait-il pas déjà la profession dans ses célèbres farces ? Et bien avant
notre ère, les aèdes grecs ne chantaient-ils pas les prodigieux pouvoirs de guérison
d’Asklépios, Dieu de la Médecine ? Existe-t-il alors un lien entre ces icônes et mythes
médicaux fondateurs et les représentations modernes que sont les icônes cinématographiques
et télévisuelles ? Quelles conclusions en tirer sur l’image et la place du médecin dans la
société humaine et sur les enjeux de sa relation avec le patient ?
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PREMIERE PARTIE
RAPPEL HISTORIQUE :
LES ICONES & MYTHES
MEDICAUX FONDATEURS
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« Il n’est en vérité aucun pays où la médecine n’existe pas, puisque même les peuples
les plus ignorants connaissent des herbes ou d’autres moyens qu’ils ont sous la main pour
remédier aux blessures et aux maladies. »
Celse, De Medicina, Ier siècle après JC (2).
« Honore le médecin, parce qu’il est nécessaire ; car c’est le Très-Haut qui l’a
créé. La science du médecin lui fera tenir la tête haute, et il sera loué en présence des
grands. »
L’Ancien Testament, Livre de l’Ecclésiastique (le Siracide),
Date estimée : IIème siècle av. JC (3).
« Un médecin vaut à lui seul beaucoup d’hommes. »
Homère, L’Iliade, VIIIème siècle av. JC (2).
I. Origine des mythes médicaux
A. Au commencement…
Le métier de médecin est sans doute le plus vieux du monde. Bien avant la naissance
d’Hippocrate, le code d’Hammurabi mentionnait son existence au XVIIIème siècle avant JC
en Mésopotamie, tout comme les papyrus Ebers et Smith en Egypte, en 1550 av. JC (4).
En réalité, la fonction de soignant, autrement dit le « médecin-archaïque », existait
déjà dans les sociétés primitives, où les femmes s’occupaient de la cueillette pendant que les
hommes chassaient. De l’observation de ces plantes et de leurs effets sur le corps humain
naquirent les bases de la pharmacopée et de l’art médical. Mais comme nous le verrons plus
loin, le rôle du médecin-archaïque différait grandement de celui du praticien actuel : à sa
science du soin s’ajoutaient des fonctions magiques et religieuses. Très respecté, il intervenait
également dans tous les grands évènements de la vie et de la société (mariage, naissance,
guerre, migrations…). (2) (5)
Il n’est donc pas surprenant que les arts du récit se soient très tôt emparés de cette
imposante figure de la société humaine. Comme l’illustrent les citations placées en exergue de
ce chapitre, la silhouette du médecin apparaît sous une forme littérale ou métaphorique dans
tous les grands récits mythologiques (l’Odyssée, l’Ancien Testament, le Mahâbhârata…) (6) :
Apollon, Asklépios ou l’ange Raphaël font ainsi partie des premières icônes médicales. Puis,
22
au fil des millénaires et des civilisations, de nouvelles icônes sont venues s’ajouter aux
anciennes : Faust, le baron Frankenstein, le Dr Jekyll, les médecins de Molière…
Tous ces représentants de l’art médical sont passés à la postérité, mais les connaissonsnous véritablement ? Pour être capable de comprendre et de décrypter l’image du médecin
dans les arts modernes que sont les fictions cinématographiques et télévisuelles, il nous
semble indispensable d’étudier au préalable ses avatars originels. L’ouvrage très érudit et
documenté de Jacqueline Vons, Mythologie et médecine (2) a servi de base à cette partie.
B. Définition du mythe
Qu’est-ce qu’un mythe ? Et plus spécifiquement un mythe médical ?
Comme
le
constate
Giusy
Pisano,
maître
de
conférences
en
études
cinématographiques, « mythe est un mot qui de nos jours est communément utilisé pour
désigner des choses aussi éloignées entre-elles que des récits gréco-latins, des objets (la
voiture de James Bond, la guitare de Jimmy Hendrix) et des personnalités marquantes (stars
hollywoodiennes, footballeurs…) ». Son usage abusif lui a fait perdre de sa force et de son
sens originels, le transformant en un banal argument marketing. (7)
Or étymologiquement, « mythe » vient du grec muthos qui signifie « parole, récit ».
Qui dit mythe dit donc narration, histoire, transmission. Le mot n’est apparu dans la langue
française qu’en 1803 et a longtemps été considéré comme un synonyme de « fable », ce qui
limitait sa portée. Le philosophe et historien Mircea Eliade lui a rendu son sens d’origine :
« le mythe est le récit d’une histoire sacrée ; il relate un évènement qui a eu lieu dans le
temps primordial, le temps fabuleux des commencements. » (8) Pierre Grimal, historien et
latiniste a quant à lui précisé la fonction du mythe : il est « destiné, non pas à expliquer une
particularité locale et limitée (...), mais une loi organique de la nature des choses ». (9)
Nous voyons apparaître ici les fonctions morale et sociologique du mythe, qui puise
ses racines dans l’inconscient collectif et sert à exprimer les grandes questions et angoisses de
l’Homme, par l’intermédiaire de personnages fabuleux : « s’y expriment, sous le couvert de la
légende, les principes et les valeurs de telle ou telle société, et, plus généralement, y
transparaît la structure de l’esprit humain. » (10) « Système dynamique de symboles » (7), il
n’est pas figé mais s’adapte, se transforme au gré des époques et des civilisations, tout en
conservant son sens profond.
Le mythe possède également une fonction religieuse : il détermine les relations entre
l’homme et le sacré. En mettant des mots sur l’indicible, il rassure l’homme confronté à des
problèmes qu’il ne peut résoudre, ni toujours comprendre, ni même accepter. (2) Or, dans la
mesure où la médecine s’intéresse également aux problèmes fondamentaux de l’existence
humaine, nous pouvons supposer qu’elle entretient des rapports étroits avec le mythe.
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C. Les mythes médicaux primitifs
C.1. Les Dieux de la Santé
Quiconque tombe malade finit par se demander : pourquoi cela arrive-t-il à moi ?
Qu’ai-je fait pour mériter cela ? Les hommes des sociétés primitives et de l’Antiquité se
posaient les mêmes questions, mais leur réponse était toute prête : c’était un dieu qui envoyait
la maladie et c’était un dieu qui la guérissait.
Citons Ninib pour les mésopotamiens, Zeus, Apollon et Asklépios pour les grecs, Thot
le dieu bienfaisant des égyptiens, Rudra le dieu-taupe guérisseur des hindous, Yahvé pour les
judéo-chrétiens… Désignés comme « responsables » des processus de maladie et de guérison,
ces êtres étaient les réponses édifiées par les hommes, en ces temps d’obscurantisme, pour
exprimer et soulager leur angoisse face à des évènements qu’ils ne pouvaient comprendre. (2)
Investies d’un rôle de « médecin symbolique », les divinités guérisseuses constituèrent
ainsi les premières icônes médicales. Elles-mêmes s’inséraient et interagissaient au sein de
vastes structures narratives : les mythes médicaux. A la lumière des définitions précédentes,
nous définirons le mythe médical comme « un ensemble de symboles et d’archétypes
s’articulant en récit, ces symboles et archétypes étant les concepts de Maladie, de Guérison,
de Mort, de Savoir, de Progrès, incarnés par des personnages extraordinaires dont
l’interaction vise à exprimer, voire solutionner, une angoisse fondamentale relative à la
Santé. »
C.2. Maladie-malédiction et maladie-punition
Afin de comprendre la place qu’occupait le médecin au sein des sociétés primitives, il
convient de distinguer deux registres interprétatifs de la maladie-divine.
D’une part la maladie-malédiction, registre le plus archaïque, très nettement
privilégié par les sociétés primitives. Elle est le « mauvais œil », le sort jeté par hasard,
autrement dit la fatalité contre laquelle on ne peut rien. Le malade la perçoit comme une
vengeance gratuite et injuste. Elle résulte d’un « malaise dans la civilisation » : le malade se
considère comme la victime d’un mal plus grand, profond, étendu, provenant du monde qui
l’entoure.
D’autre part la maladie-punition, qui elle résulte directement de la transgression
d’une loi : l’individu ou le groupe social est puni d’une négligence qu’il a lui-même
provoquée. Il s’agit toujours d’un comportement d’inconduite, c’est à dire d’une faute qui
concerne l’ordre social. (1)
24
Dans les deux cas, nous pouvons remarquer que la maladie est un mal exogène, un
mal « qui vient du dehors ».
C.3. Le médecin-magicien
Dans les deux cas, le médecin-archaïque avait pour rôle de solliciter l’indulgence de la
divinité courroucée, afin que celle-ci acceptât de lever la malédiction ou de pardonner la
faute. Quoique limitées, ses techniques étaient spectaculaires : sacrifices d’animaux, lecture
de viscères, incantations, voire pharmacopée rudimentaire. Guérisseur, chamane, sorcier,
pythie ou prêtre (« médecine théocratique » (4)), le médecin servait d’intermédiaire entre le
monde des hommes et celui des forces obscures inexplicables. Autrement dit, il ancrait les
mythes médicaux dans le quotidien et entretenait leur influence. Et bien que la guérison ne lui
appartînt pas, il était assimilé à un être supérieur aux autres hommes, doté de pouvoirs
magiques car capable d’influer sur la vie et la mort. Notons que les deux sexes étaient
représentés, dans des proportions variables selon les civilisations. Sous des costumes divers et
souvent effrayants (maquillage, peaux de bête, ramure de rennes au front), ce rôle de
médecin-magicien est retrouvé dans toutes les sociétés primitives (6). Les premiers
guérisseurs furent même divinisés : « ainsi, en Egypte, vers 2700 av. J-C, Imhotep, architecte
de pyramides mais surtout médecin du roi Zoser, fut-il consacré dieu de la Médecine. » Puis
« la Mythologie grecque s’empara de la personnalité d’Asklépios, roi de Thessalie et médecin
réputé, pour faire de celui-ci le fils d’Apollon, également Dieu de la Médecine, que les Latins
rebaptisèrent Esculape. » (11) La frontière entre le médecin-archaïque et la divinité
guérisseuse est donc mince…
En raison de leur influence prépondérante sur notre culture, nous avons choisi
d’étudier en détail les icônes et mythes médicaux gréco-romains et judéo-chrétiens, ainsi que
la place du médecin dans ces sociétés.
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II. Icônes & mythes médicaux grécoromains
La civilisation gréco-romaine a nourri et continue à nourrir la pensée occidentale,
l’imagination, les arts et la médecine, aussi son étude détaillée nous a-t-elle semblé
particulièrement capitale. Le serment d’Hippocrate, toujours en usage de nos jours, ne débutet-il pas dans sa version d’origine par une évocation des divinités médicales ? « Je jure par
Apollon Médecin, par Esculape, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les
déesses, les prenant à témoin que je remplirai suivant mes forces et ma capacité le serment,
l’engagement suivant… » (2)
A. Divinités médicales principales
Pour les gréco-romains, un grand nombre d’êtres divins jouaient un rôle important
dans le domaine de la santé. Etudions brièvement ces icônes médicales.
A.1. Asklépios (nom grec) / Esculape (nom romain)
Fils d’Apollon, Dieu de la médecine, son nom signifie « d’une inépuisable bonté ».
Son culte a été introduit à Rome à partir de 295 avant JC. Comme nous l’avons vu, le
personnage serait une divinisation d’un roi-médecin bien réel. Explorons néanmoins son
origine mythologique : né par « césarienne » du ventre de sa mère morte (la première
césarienne réussie de l’Histoire), Asklépios apprit l’art de guérir à la fois de son père Apollon
et du centaure Chiron. Il devint si habile dans la pratique de la chirurgie et dans l’emploi des
médicaments qu’on le vénère comme le fondateur de la médecine. Son talent était si grand
qu’il pouvait ressusciter les morts, ce qui déclencha la colère d’Hadès, le dieu des Enfers, car
cela lui faisait perdre des sujets ! En conséquence, il le foudroya. (12)
Asklépios est généralement représenté debout, tenant à la main droite un bâton de
pèlerin autour duquel est enroulé un serpent… à ne pas confondre toutefois avec le caducée
(qui lui possède deux serpents) comme nous l’expliciterons plus loin.
La signification du bâton d’Esculape (appelé bâton serpentaire ou serpent d’Epidaure)
est très débattue, le serpent en particulier. Sur le plan symbolique, le serpent, vivant dans les
trous de la terre, était un lien entre le monde des vivants et le monde souterrain des morts, il
était capable de communiquer aux hommes les vertus de la terre nourricière ; en outre, grâce
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au phénomène de la mue, le serpent symbolisait la régénération, la transmutation de la mort
en vie. Il confère au médecin un pouvoir oraculaire. On voit également dans le bâton le
souvenir du bâton de marcheur utilisé par les médecins antiques, qui se déplaçaient d’une ville
à l’autre. (2)
A.2. Hermès/Mercure
Messager des Dieux, il est celui qui arracha Asklépios, sur ordre d’Apollon, des
entrailles de sa mère morte. C’est grâce au caducée qu’Hermès s’est introduit dans le domaine
médical. Selon la légende, il lança sa baguette pour séparer deux serpents qui se battaient et
qui s’accrochèrent au bâton, ce qui fit d’Hermès le dieu de l’échange, de la communication,
bref un éloge allégorique de la transmission des connaissances grâce au livre, au savoir.
Par la suite est survenue une confusion entre le bâton d’Hermès et celui d’Asklépios ;
le mot caducée pour désigner l’emblème médical ne daterait que du dernier quart du XIXème
siècle. Quiproquo ou corps médical séduit par la valeur symbolique du bâton d’Hermès ? Il
donne au médecin une assise spirituelle et philosophique nécessaire à l’art de soigner le corps
et l’esprit, il confère à la parole médicale le pouvoir de transmettre des connaissances et le
sens de l’humain. (2) (13)
A.3. Apollon et autres
Dans le monde grec, si tous les dieux peuvent punir les hommes, il semble que
certains d’entre eux se soient assez rapidement spécialisés dans l’art de la maladie-sanction.
Le fléau est le loimos en grec, calamité envoyée par les dieux pour punir la collectivité
souillée par la faute d’un seul. Les secrets et les moyens de parvenir à la guérison étaient
connus exclusivement des dieux, les hommes disposant de connaissances anatomiques pour
étudier et soigner certaines blessures.
Apollon, dieu du soleil connu pour sa beauté, est à l’origine de nombreux fléaux. Au
début de l’Iliade, pour punir Agamemnon, ses flèches d’argent blessent et tuent, et il répand
une étrange peste. Ce mythe prend place parmi les grandes peurs de l’humanité, celle de la
stérilité humaine, celle aussi de la mort de l’espèce humaine à cause de la mort des animaux et
des végétaux utiles à l’alimentation. (2)
Notons que, tout comme dans les civilisations primitives, le Dieu punisseur dispose
également du pouvoir de guérison, ce qui lui fait endosser un rôle de médecin symbolique. Il
en va ainsi pour Zeus, dont les jarres qu’il déverse sur le monde apportent malheur ou
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prospérité ; ou Artémis, sœur d’Apollon, responsable de la rage et de la folie mais aussi de la
guérison des enfants…
Au rang des divinités apportant la santé, la concurrence est rude. Citons : Aphrodite
(activité sexuelle féminine et… tumeurs du menton !), Héra, épouse de Zeus (protection des
femmes enceintes et bon déroulement des accouchements), Artémis (pathologie
ophtalmique), Hygie et Panacée déjà évoquées… (11)
Péon occupe une place particulière : il est le médecin des dieux. Il applique des
poudres calmantes sur l’épaule d’Hadès, blessé par une flèche… Ce qui montre que les dieux
eux-mêmes ne peuvent se passer des services d’un bon praticien !
Chiron, centaure, est l’ancêtre mythique des chirurgiens et l’inventeur des drogues
pharmaceutiques. La tradition grecque a tenu les chirurgiens en haute estime, ils intervenaient
sur les champs de bataille, dans l’urgence, extrayaient les fers des plaies, cautérisaient,
opéraient... On trouve de nombreux exemples dans l’Iliade (Patrocle soignant Eurypyle en lui
extrayant un corps étranger). Les récits épiques montrent de toute évidence l’ancienneté et la
valeur de la chirurgie.
B. Le corps des Dieux médicaux
L’ensemble du Panthéon de la religion gréco-romaine est constitué de dieux
anthropomorphes : les dieux ont un corps et ce corps est fait à l’image de celui des hommes.
Le corps divin porte la marque des rêves et des fantasmes des hommes : plus grands, plus
forts, plus beaux que les mortels et éternellement jeunes grâce au breuvage magique qu’est
l’ambroisie. Les hommes sont sveltes et musclés, de stature imposante, leurs traits sont fins ;
les femmes sont opulentes et gracieuses… Leur vie sentimentale (amours, jalousie,
tromperies, ambition, désir d’émancipation…), ô combien humaines, constituent la base des
intrigues mythologiques. (2)
C. Les mythes médicaux principaux
A travers les pestes d’Apollon et les jarres de Zeus, nous avons déjà mentionné le
mythe de la maladie envoyée par un Dieu. Mais la mythologie gréco-romaine s’avère riche en
récits liés à l’art médical…
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C.1. Prométhée
Prométhée (« prévoyance » en grec) est un titan qui vola le feu divin à Zeus pour le
donner aux hommes. « La conservation et la maîtrise du feu apparaissent comme l’épreuve
fondamentale qui sépare les hommes des animaux. La valeur symbolique du feu est évidente »
(2) : il représente la connaissance. Avant Prométhée, dans les mythologies préhistoriques,
c’était l’Aigle qui tenait ce rôle : l’oiseau porteur de feu, donc de connaissance, apparaît dans
les peuples primitifs d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Amérique du Nord, des îles
Marquises, des îles Hawaii, ainsi qu’en Normandie. Prométhée correspond également au dieu
babylonien Ea et au héros sanscrit Pramanthu. (12) Il s’agit donc d’un mythe ancien et
universel : celui du Progrès et de la Civilisation. Prométhée revendique plus particulièrement
l’invention de la science des nombres, de l’écriture… et de la médecine.
Ce mythe est cependant à double face : symbole du progrès, il est tout autant celui
des dérives possibles d’une science inconsidérée. En effet, selon la légende Zeus
punit Prométhée en l’enchaînant nu à un rocher où il subit un châtiment éternel : chaque jour,
un aigle venait dévorer son foie, qui se régénérait spontanément… Mais Zeus ne s’en tint pas
là : le Dieu des Dieux créa également Pandore et la munit de sa célèbre boîte (en réalité la
jarre évoquée précédemment), dont l’ouverture libéra tous les maux de l’humanité ! Le savoir
prométhéen devient ainsi un savoir destructeur : chez l’homme indigne de la posséder, la
connaissance, par essence « divine », amène la ruine, invitant le « simple mortel » à rester à
son humble (et ignorante) place.
C.2. Pygmalion
La tentation de créer artificiellement un être doué de vie est un des thèmes
obsessionnels de l’esprit humain : animer (au sens étymologique de « donner le souffle ») une
matière jusque là inerte et morte, c’est, pour un homme, concurrencer et égaler les dieux
créateurs de l’humanité. De L’Iliade à la littérature de science-fiction contemporaine, le motif
du robot humanoïde est récurrent.
Dans ses Métamorphoses (2), Ovide raconte l’aventure de Pygmalion, sculpteur de
Paphos, épris de la déesse Aphrodite ; comme elle ne voulait pas lui céder, il fit d’elle une
statue d’ivoire et la coucha dans son lit, en la suppliant d’avoir pitié de lui. Aphrodite pénétra
dans la statue et lui donna la vie. (12) Pygmalion eut deux enfants avec elle.
De la statue animée de Pygmalion à la créature monstrueuse fabriquée par
Frankenstein, le désir de création n’a cessé de hanter l’imagination, celle de l’artiste comme
du chercheur, animée par l’amour, le goût du savoir, voire la mégalomanie. (2)
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C.3. Orphée
Selon la légende, Orphée, fils du roi de Thrace, était le poète et le musicien le plus
célèbre qui ait jamais vécu. Après la mort de son épouse Eurydice, suite à une morsure de
serpent au talon, il osa descendre dans le monde des Enfers pour demander la grâce de son
aimée. Sa musique plaintive charma Hadès qui lui donna la permission de ramener Eurydice
parmi les vivants, à une seule condition : qu’Orphée ne se retournât pas jusqu’à ce qu’elle fût
revenue à la lumière du soleil... Mais il ne put pas s’en empêcher, et Eurydice mourut une
seconde fois. (12) Au-delà de l’infraction à la loi divine, le mythe d’Orphée permet de
s’interroger sur la frontière entre la vie et la mort.
C.4. Œdipe
La tragédie d’Œdipe, roi de Thèbes qui se creva les yeux après avoir assassiné son
père et épousé sa mère sans le savoir, donna naissance à l’une des théories fondatrices de la
psychanalyse. Pour Freud, le complexe œdipien, où l’enfant éprouve du désir pour le parent
du sexe opposé et de l’hostilité envers le parent du même sexe (qu’il considère comme un
rival), constitue l’une des étapes cruciales du développement sexuel. (86)
D. Place du médecin
D.1. En Grèce : les Asclépiades (Vème s. av. JC)
Dans la Grèce Antique, les médecins étaient des prêtres (ou des prêtresses) nommés
Asclépiades en hommage au Dieu de la Médecine, officiant dans des temples qui lui étaient
dédiés. Comme les médecins-sorciers des sociétés primitives, ils demandaient au Dieu de bien
vouloir guérir le malade à travers des rituels où intervenaient plantes et potions diverses,
souvent hallucinogènes.
Au fil du temps, les Asclépiades purent constater à loisir les effets des différentes
substances sur les malades… Et acquirent ainsi des connaissances médicales de façon
empiriques. Sans se départir de leurs fonctions mystiques, ils devinrent de fins cliniciens :
leurs interrogatoires et examen étaient rigoureux, et leurs traitements consistaient en un
mélange de recettes magiques, de conseils diététiques et de prescriptions. Progressivement,
ces pratiques aboutirent à une discipline médicale basée sur l’observation des symptômes et
séparée de la religion, dont Hippocrate est le plus célèbre représentant. (4)
30
D.2. Hippocrate et Galien
Des hommes purent se hisser au rang des dieux, parce qu’ils avaient cultivé et fait
progresser l’art de la médecine. (2) Quelques figures sont parvenues jusqu’à nous et
continuent d’occuper une place iconique au sein du panthéon des sommités médicales.
Médecin grec né vers 460 av. J.C, il est considéré comme le Père de la Médecine et
apparaît comme une figure archétypale du sage dans l’imaginaire collectif (14), auréolant
ainsi la profession médicale d’une lumière de prestige et d’autorité intellectuelle. Il est « le
vrai médecin, homme d’expérience et de bon sens » (15) « Sa figure se dresse pour les temps
futurs comme celle du médecin idéal. » (16) Son prestige était si grand qu’on le prétendait
descendant direct d’Asklépios ! En réalité il était l’héritier d’une grande famille
d’Asclépiades.
Du côté purement scientifique, Hippocrate a été l’un des premiers médecins à réfuter
l’origine surnaturelle de la maladie. Bien qu’erronée, sa théorie des quatre humeurs eut pour
mérite d’ancrer la pathologie dans la nature et non plus dans le surnaturel. Il est à l’origine de
la méthodologie clinique, base de la médecine moderne : nosologie, description de signes
cliniques, regroupés en syndromes débouchant sur un diagnostic, distinction entre maladies
aigues et chroniques, notion de pronostic… Il est aussi le père de l’éthique médicale, à travers
sa devise « primum non nocere » (en premier lieu, ne pas nuire) et son célèbre Serment.
Par la suite, la méthode et la pensée hippocratiques ont influencé les médecines
romaines, byzantines, arabes, puis occidentales à partir de la Renaissance. Mais le prestige
d’Hippocrate était tel que ses enseignements passaient pour des doctrines que l’on ne pouvait
remettre en cause, ce qui explique la stagnation de la connaissance médicale dans les siècles
suivants.
Signalons à sa suite l’influence de Galien, médecin grec du IIème siècle ap. J.C, et
héritier de ses théories. Chirurgien audacieux, il a joué un grand rôle notamment dans la
description de l’anatomie humaine et la compréhension de la circulation sanguine. Il est
également l’un des fondateurs de la « pharmacie » (le mot galénique dérive d’ailleurs de son
nom). Son influence sur les médecines chrétienne et byzantine, puis arabe, a également été
capitale. (2)
D.3. A Rome : le médecin dénigré
Ce sont les grecs qui importèrent l’art médical en Italie ; la plupart étaient des
esclaves. Mais les Romains de classe supérieure éprouvaient un véritable dédain pour les
travaux manuels. L’exercice de la médecine leur semblait donc indigne des gens cultivés ! (4)
31
De nombreux auteurs latins déplorèrent ainsi l’ignorance, l’irresponsabilité des médecins, ou
leur appât du gain. Pétrarque disait par exemple dans Invective à un médecin : « Comment te
tiendrais-je pour philosophe, sachant que tu es un "mécanicien" rétribué ? Je répète
volontiers ce nom de mécanicien, car j’ai remarqué que rien ne te blesse davantage que cette
injure. » (17) Pour Pline « il n’y a aucune loi qui châtie l’ignorance, aucun exemple de
punition capitale. Les médecins apprennent à nos risques et périls : ils expérimentent et tuent
avec une impunité souveraine, et le médecin est le seul qui puisse donner la mort. » En réalité,
la loi romaine prononçait des sanctions graves contre les fautes d’incapacité ou d’ignorance
professionnelles. Selon François Laplantine, on peut qualifier ce comportement de véritable
« aversion sociale des Romains à l’égard de la médecine et des médecins ». (1) (18)
E. Survie des mythes gréco-romains dans la
médecine moderne
E.1. Langage médical
La survie des noms antiques dans le langage médical actuel atteste que les dieux ne
sont pas morts... Le mot hygiène dérive par exemple de la déesse grecque Hygie, fille
d’Asklépios et maîtresse suprême de la santé humaine. De même, sa sœur Panacée (déesse de
la médecine curative, autrement dit du « remède ») a donné le mot français équivalent. En
outre, les plantes pharmaceutiques dont le nom dérive d’un Dieu grec sont innombrables : le
laurier (Apollon), la pivoine (Péon), la verveine (Vénus)… Enfin, l’adjectif « prométhéen »
dérive directement des exploits du titan Prométhée et nous rappellerons que le tendon
d’Achille désigne l’endroit par lequel ce célèbre guerrier grec a péri.
Plus connue, l’influence d’Hippocrate demeure également très présente : certains
signes dont on lui attribue la découverte portent toujours son nom, tels que le faciès
hippocratique du patient mourant, l’hippocratisme digital ou la succussion hippocratique du
pyothorax… De plus, les médecins anglo-saxons sont des physicians, en hommage au
principe hippocratique d’observation de la nature, physis. Enfin, l’étudiant en médecine du
XXIème siècle prête encore le Serment qui porte son nom, certes dans une version
modernisée, lors du passage de son doctorat, et le code de déontologie s’inspire de ses travaux
fondamentaux en matière d’éthique médicale. Son confrère Galien a quant à lui donné
naissance à la pharmacologie. (2)
32
E.2. Symboles
Le caducée demeure le symbole universel de la profession médicale… Mais le
praticien en visite, arborant fièrement un caducée derrière son pare-brise pour circuler à sa
guise, a-t-il conscience que ce symbole protecteur le relie directement à Hermès, dieu du
voyage ? Quant au complexe d’Œdipe, il est souvent cité à tort et à travers dans la presse
généraliste, dès qu’est abordé le sujet du trouble sexuel.
E.3. Techniques
Les dieux grecs ne se sont pas opposés au développement de la science : au contraire,
ils ont été désignés comme les promoteurs du progrès et de la recherche en médecine.
Comme nous l’avons évoqué, Asklépios est né par césarienne, la première de
l’histoire de l’humanité… C’est Hermès qui officie, sur ordre d’Apollon : « Hermès, à la
lueur des flammes, arracha l’enfant encore vivant du sein de Coronis » (2). Au fil des siècles,
l’Homme n’a eu de cesse de tenter de reproduire cet exploit, illustrant ainsi la phrase de
Mircéa Eliade : « les actes humains qui ont du "sens" ne seraient que la répétition d’actes et
de gestes révélés à l’origine par des dieux ou des héros. La médecine, étant par nature un
acte de "sens", se référait nécessairement à une origine divine ou mythique. » (19)
Historiquement, il n’existe aucun exemple de tentative de césarienne sur une femme
vivante avant le XVIème siècle. Les premiers succès furent enregistrés à la fin du XVIIIème
siècle avec Baudelocque, mais il fallut attendre presque un siècle encore pour maîtriser le
processus infectieux et les septicémies provoquées par l’absence d’asepsie. Si le geste est
aujourd’hui devenu banal en gynécologie-obstétricale, la césarienne est l’un des exemples les
plus frappants de la longue quête d’un savoir humain pour accéder au pouvoir des dieux.
La gestation de Dionysos, l’un des enfants de Zeus, est comparable : sa mère étant
décédée à six mois de grossesse, Hermès arracha le fœtus de son cadavre et le cousit à la
cuisse de Zeus pendant trois mois. Le parallèle avec les soins modernes apportés aux
prématurés (mise en couveuse…) est frappant.
Autre exemple de progrès médical s’inspirant de la mythologie grecque : la création de
prothèse articulaire. Ainsi, Ovide, dans les Métamorphoses, raconte l’histoire de Pélops, fils
de Tantale, découpé en morceaux par son père et servi à dîner aux dieux de l’Olympe… La
victime se vit toutefois ramenée à la vie et offrir une prothèse d’épaule en ivoire, en
remplacement du membre que la déesse Déméter avait dévoré. Il s’agit de la première
évocation d’équipement prothétique, technique aujourd’hui courante.
A la lumière de ces exemples, nous pouvons conclure que la culture médicale moderne
est imprégnée de mythologie gréco-romaine.
33
III. Icônes & mythes médicaux judéochrétiens
Plus que la création de nouvelles figures, la mythologie judéo-chrétienne semble
recycler, perpétuer des icônes médicales plus anciennes, un dieu unique se substituant au
panthéon olympien.
A. L’image récurrente de la divinité punitive
Dans le domaine de la Santé, l’avènement du Christianisme n’entraîne aucune rupture
avec le Passé. Au contraire, le mythe de la maladie envoyée par un dieu semble s’accroître.
Pour l’Eglise, la maladie existe parce que le péché est entré dans le monde. L’Ancien
Testament offre ainsi de nombreux exemples de punition divine, la première étant la célèbre
malédiction que Dieu lança à Eve pour avoir commis le péché originel : « Tu enfanteras tes
fils dans la douleur ». Autre châtiment divin : les trois jours de peste infligés au peuple de
David dans le livre de Samuel, faisant 70000 victimes… qui ne sont pas sans rappeler les
pestes d’Apollon qui frappent Thèbes dans Œdipe-Roi et le peuple d’Agamemnon au début de
L’Iliade. De même, « l’image de la flèche meurtrière subsiste dans l’iconographie chrétienne,
bien que Dieu se soit substitué à Apollon : on connaît les représentations de Saint Sébastien
criblé de flèches, mais sait-on toujours que ce saint était de ceux qu’on invoquait en priorité
dans les épidémies de peste ? » (2)
Le Diable, autre entité surnaturelle, est lui aussi fréquemment invoqué, principalement
dans les cas de maladies mentales. Présence intempestive, il « possède » le malade, que seul
un exorcisme peut délivrer… Impuissant, le médecin laisse le prêtre agir. Là encore, le Diable
biblique semble jouer le même rôle que les divinités punitives gréco-romaines, ou les
« démons subtils » égyptiens ou mésopotamiens, et la magie prend le relais de la médecine.
Mais au-delà du châtiment, la religion chrétienne considère la maladie comme un bien
salutaire pour l’âme ; Blaise Pascal l’appelait même « un don de Dieu ». (1) Elle est une
épreuve qui permet au malade de participer à sa propre rédemption. La souffrance qui
l’accompagne possède des vertus salvatrices et expiatoires, et n’est donc pas soulagée. Et
peu importe si le malade vient à périr, puisque chez le bon chrétien la mort est une délivrance
permettant d’accéder au royaume de la vie éternelle. (5)
34
B. L’image récurrente de la divinité guérisseuse
Si Dieu provoque la maladie, Il peut aussi la guérir. Pour cela, il se sert généralement
d’émissaires surnaturels dotés du pouvoir de guérison. (3)
Dans L’Ancien Testament, l’ange-médecin Raphaël prodigue par exemple des conseils
à Tobie pour guérir la cécité de son père : « Je sais que ses yeux s’ouvriront. Enduis ses yeux
de fiel du poisson, le remède contractera et détachera de ses yeux les leucomes, et ton père
recouvrira la vue et verra la lumière. » (Tobie III, 24 :25).
Dans les Evangiles, Jésus guérit également des aveugles à plusieurs reprises (Matthieu
9:27, 20 :21), des infirmes (Jean V), des sourds-muets (Matthieu, X ; Marc, VII), une femme
voûtée (Luc, XIII), un lépreux (Marc, I), un paralytique (Jean, V)… On compte également un
grand nombre de saints catholiques thaumaturges (St-Antoine de Padoue…). Remarquons
que dans L’Iliade, le guerrier Achille, qui avait été l’élève du centaure Chiron aux côtés
d’Asklépios, démontrait un don similaire. Enfin, l’image de Jésus ressuscitant Lazare (Jean,
XI) entre quant à elle en résonnance avec le mythe d’Orphée, ainsi que le pouvoir de
résurrection attribué à Asklépios, Apollon et Zeus.
C. Le mythe de la connaissance : le Péché
originel et la Tour de Babel
De même, la religion chrétienne persiste à voir d’un mauvais œil l’aspiration de
l’homme à la connaissance. Pour avoir bravé l’interdit divin en croquant dans la pomme du
savoir, Adam et Eve sont ainsi chassés du Paradis. L’ambition déçue du roi Nemrod, qui
voulut construire une tour montant jusqu’au Ciel rappelle quant à elle celle de Prométhée. En
outre, son châtiment reprend en écho le mythe de Pandore : les hommes qui jusque là
parlaient une langue unique se virent frappés d’incommunicabilité, chacun possédant
désormais un dialecte distinct. Cette soudaine incompréhension mit fin à la construction de la
Tour de Babel et entraîna l’éclatement de l’humanité en plusieurs peuples. De ces différences
jaillirent les guerres et les conflits… Ces mythes invitent une nouvelle fois l’homme à ne pas
sortir de sa condition. (7)
35
D. Le mythe du Golem
Apparue au Moyen-Age (1580), la légende de ce géant d’argile, créé par un rabbin
pour défendre son peuple, est un écho des mythes de Prométhée et de Pygmalion. Le monstre
échappera rapidement au contrôle de son créateur, soulignant le blasphème que constitue la
transgression des lois divines. (3)
E. Place du médecin
Le médecin doit être respecté car il tient un pouvoir divin, il est assimilé au mage, au
guérisseur qui guérit par des moyens surnaturels : « Si tu es malade, implore Dieu et appelle
le médecin, car un homme prudent ne méprise pas les remèdes terrestres. » « Car, lui aussi,
c’est le Seigneur qui l’a créé. C’est du Très-Haut, en effet, que vient la guérison, et du roi il
reçoit des présents. » L’Ancien Testament, Livre de l’Ecclésiastique (3).
Logiquement, les membres du clergé, prêtres, moines ou évêques, s’intéressèrent de
près à l’art de guérir et devinrent les continuateurs des Asclépiades et médecins de
l’Antiquité. (11) Cependant, Dieu est le seul à pouvoir guérir le malade, aussi le praticien
tient-il un rôle limité, ne pouvant agir que sur la « faible chair » et laissant aux instances
supérieures le choix du salut : « Par moment, leurs mains ont du succès, car eux aussi
prieront le Seigneur, afin qu’il accorde le soulagement et la guérison pour la vie du
malade. »(3)
Malgré cette relative impuissance, L’Ancien Testament montre que le médecin
dispose de certaines capacités : mesures de médecine préventive, en particulier lors des
épidémies (lèpre), ou utilisation d’une pharmacopée élaborée (laudanum, mandragore,
narcotiques…). (4)
36
F. Récurrence des mythes judéo-chrétiens
dans la médecine moderne
F.1. Médecine occidentale et religion catholique :
une lente émancipation
Jusqu’à la création de facultés de médecine laïques au XIIIème siècle (Montpellier,
Paris), le savoir médical était exclusivement aux mains des prêtres, qui dirigeaient hôpitaux et
universités… La médecine ne put réellement évoluer que lorsqu’elle osa transgresser les
tabous et interdits religieux. L’enseignement scolastique conserva cependant quelques
« séquelles » judéo-chrétiennes, comme le modèle patriarcal qui en interdit l’accès aux
femmes…
Ce n’est qu’au XVIème siècle que les progrès de la physique libérèrent les études sur
le corps autrefois méprisé et que les médecins approfondirent leurs connaissances en anatomie
et commencèrent à s’intéresser à la physiologie. Les plus brillants esprits de l’époque
continuèrent pourtant à subir l’influence de la religion : Ambroise Paré, père de la chirurgie et
brillant anatomiste, n’avait-il pas, paradoxalement, pour maxime : « Je le pansai, Dieu le
guérit » ? Sur le plan conceptuel, peut-on parler d’évolution depuis l’Antiquité ?
Il fallut attendre l’ère pasteurienne, au XIXème siècle, pour que le mythe de la
maladie-malédiction et du Dieu-punisseur perdît du terrain, laissant place au « règne du
microbe ». (2) Mais la médecine occidentale moderne s’est-elle pour autant totalement
émancipée de l’influence de l’Eglise ?
F.2. Langage, symboles, et fonction apostolique du
médecin
Dans l’interprétation populaire de la théorie pasteurienne, le microbe a remplacé le
Malin, et l’antibiotique le crucifix et les psaumes.
Si les techniques ont prodigieusement évolué, la représentation symbolique de l’entité
« maladie » demeure en effet la même : elle est un mal exogène, un mal venant du dehors
qu’il faut soustraire au malade pour le guérir. L’entité « médecin » (représentant « le bien »
par opposition au « mal-maladie »), dont le diagnostic demeure incompréhensible pour
l’immense majorité des malades, occupe une fonction « messianique » (1).
Dans un même ordre d’idée, le malade a « foi » en son médecin. Pour l’anthropologue
François Laplantine, « la santé occupe rigoureusement la place exacte qui était tenue
37
autrefois par le salut, et la foi médicale comble en grande partie le vide laissé par la
désaffection des grandes religions auxquelles nous ne croyons plus. C’est pourquoi [la
médecine] est notre religion, dans le sens précis du terme. » Le médecin serait alors le
nouveau prêtre. Michael Balint le considère d’ailleurs engagé dans une mission apostolique :
« Tout se passe comme si tout médecin possédait la connaissance révélée de ce que les
patients sont en droit ou non d’espérer : de ce qu’ils doivent pouvoir supporter et, en outre,
comme s’il avait le devoir sacré de convertir à sa foi tous les ignorants et tous les incroyants
parmi ses patients. C’est ce qui nous a suggéré le nom de fonction apostolique. » (20) Plus
que de confiance dans la médecine, on peut alors parler de « foi médicale ». Remarquons à ce
propos que les verbes « guérir » et « sauver » possèdent une même racine latine, salvare, ce
qui achève de lier médecine et foi chrétienne. Enfin, la définition de la santé selon l’OMS
n’est autre qu’un « état de complet bien-être physique, mental et social », autrement dit une
« promesse de salut » proche des engagements de la religion catholique. (1)
F.3. La passivité face à la maladie
Maladie-épreuve et souffrance-salvatrice : deux concepts responsables d’une passivité
séculaire, chez le médecin comme chez le patient, face aux tourments du corps. Juste sanction
du vice, la douleur de l’enfantement fut en particulier acceptée et subie comme un état de
fait jusqu’au milieu du XXème siècle… Mais de manière plus large, la souffrance physique
fut longtemps négligée par le corps médical. Enfin, le modèle socioculturel du couple,
existant uniquement pour procréer, a longtemps constitué un frein en matière de
contraception, d’avortement, et d’assistance médicale à la procréation.
F.4. Charité chrétienne et médecine humanitaire
Toutefois, la religion judéo-chrétienne a parfois influencé favorablement la médecine :
le principe de charité chrétienne inspira par exemple la création de la médecine humanitaire.
De même, les principes de base de la médecine préventive, de la santé publique et de
l’hygiène s’inspirent de L’Ancien Testament, dont les « commandements ont pour objet la
prévention et le contrôle des épidémies, l’éradication des maladies vénériennes les soins
d’hygiène corporelle, les bains, la nourriture, le logement et l’habillement, la réglementation
du travail, la vie sexuelle, la discipline du peuple, etc... » (21)
Il nous semble légitime de conclure que la médecine moderne possède indéniablement
un héritage judéo-chrétien.
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IV. Icônes et mythes médicaux modernes
En dehors des écrits sacrés, littérature et opéra ont également donné naissance à des
icônes médicales passées à la postérité.
A. La syphilis : nouvelle maladie-punition
Le nom a été inventé en 1530 par Girolamo Fracastor, médecin et poète italien, dans
un long poème imaginaire : « Syphilis Sive Morbus Gallicus ». Syphilis n’est autre qu’un
séduisant berger qui, pour avoir outragé Apollon, se voit frapper d’une malédiction le
transformant en un être hideux. Fracastor a écrit ce poème alors qu’une épidémie de syphilis
ravageait l’Europe, et même si cette histoire est à prendre comme une métaphore (loin d’être
un partisan de la maladie-malédiction, Fracastor est l’un des pères de l’épidémiologie
moderne, en ayant introduit la notion de « germes » vecteurs de la maladie), elle donne un bon
exemple de la manière dont les dieux et la magie ont survécu au cours de l’histoire de la
médecine. (2)
Notons par ailleurs que sur le plan étymologique le terme « mal vénérien » (morbus
venereus) rattache la maladie à Vénus, déesse romaine de l’amour. En 1575, Ambroise Paré
décrivait lui-même la syphilis comme un châtiment divin envoyé par Dieu pour punir les
débordements sexuels de ses contemporains : « l’ire de Dieu, lequel a permis que cette maladie
tombât sur le genre humain pour réfréner leur lascivité et débordée concupiscence ». (22)
B. Le mythe de Faust : le retour du médecinmagicien
Il s’agit de l’un des mythes les plus populaires de la civilisation occidentale. Inspiré de
la vie d’un mage-illusionniste itinérant, le récit est apparu en Allemagne à la fin du XVIème
siècle (Das Faustbuch, anonyme) et a connu de multiples versions au cours des siècles
(Marlowe, Goethe, Mann), inspirant tous les arts : musique, peinture, opéra et théâtre. Il met
en scène le Dr Faust, médecin brillant et expérimenté, qui passe un Pacte avec le Diable : en
échange de son âme, le Malin promet de satisfaire ses moindres désirs. Ceux-ci varient en
fonction des versions : recherche du plaisir (amour, éternelle jeunesse) ou quête de la
connaissance absolue. C’est à cette aspiration que nous nous intéresserons plus
particulièrement.
39
Le fait que le personnage de Faust soit médecin n’est pas anodin : il incarne l’homme
de science confronté à la Nature, refusant d’accepter non seulement les limites de sa
discipline, mais également celles de la condition humaine – vieillissement, mortalité, limites
physiques et intellectuelles. En passant le Pacte, Faust se compromet face à Dieu, car il
s’oppose à l’ordre naturel des choses… Par soif du pouvoir, il ne réalise pas que le contrat
diabolique le rend esclave de sa propre ambition et le prive ainsi de son bien le plus essentiel :
son libre arbitre. La suite du drame diffère selon les versions : si l’âme du Faust de Marlowe
est damnée, celle du Faust de Goethe bénéficie d’une grâce divine finale, car le médecin est
un être « fondamentalement bon »… Ce qui laisse de l’espoir à la profession !
Les niveaux de lecture du mythe de Faust sont multiples et varient selon les époques et
les confessions. Pour l’homme moderne, Faust sera un symbole de progrès, son ambition et
sa recherche de puissance et de plaisir étant caractéristiques de la mentalité occidentale du
XX° siècle. Pour le catholique, sa tragédie rappellera le Péché originel, invitant l’homme à
accepter sa place dans la Création avec humilité. Dans les deux cas, on peut rapprocher Faust
de Prométhée, dans le sens où tous deux aspirent à la connaissance et sont punis de leur
ambition.
Notons que le personnage de Faust a connu des précurseurs : Cyprien d’Antioche
(récit grec datant du IVème siècle) et Simon le Magicien (qui apparaît dans Le Nouveau
testament), ce qui montre encore une fois la survie des mythes au cours des cultures et des
époques. (23)
C. Frankenstein : Prométhée moderne et
héros romantique
La tragédie du baron Frankenstein et de sa créature réactualise plusieurs mythes : ceux
de Prométhée, du Péché originel et de Faust pour le savant, ceux de Pygmalion et du
Golem pour le monstre. Le sous-titre du roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le
Prométhée moderne (1818) annonçait clairement son projet : insérer un mythe antique dans
une esthétique moderne et dans les préoccupations scientifiques, politiques et philosophiques
de son temps. En fait, l’auteur fit encore mieux : en touchant au thème de la création de la vie
par l’homme, du triomphe de la science sur la mort, elle créa un mythe moderne, à la portée
universelle.
Frankenstein, s’il a abusivement été appelé docteur, n’est pas un médecin. Etudiant en
chimie, il n’en laisse pas moins dans l’imaginaire fantastique la trace d’un praticien de la
chose médicale. Homme orgueilleux et révolté cherchant à rivaliser avec Dieu, il crée un être
vivant par assemblage de chairs mortes, humaines et animales, recueillies sur les charniers ou
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dans les abattoirs (on se souviendra qu’en raison de l’interdit religieux, les premiers
anatomistes durent travailler sur des cadavres récupérés dans les fosses communes). Mais son
monstre, fou de douleur car dépourvu de « l’étincelle divine », se retourne contre son créateur
et assassine son entourage, notamment sa jeune épouse le jour de ses noces. Le baron
parviendra cependant à réchapper au carnage…
Perversion fondamentale des lois de la nature, la créature de Frankenstein (qui, signe
de son illégitimité, n’a pas de nom) illustre l’inaptitude de l’homme à engendrer seul ; son
incapacité à s’insérer dans la société humaine, sa destinée tragique, sonnent comme des
condamnations sans appel de l’entreprise blasphématoire du savant.
Le baron Frankenstein demeure cependant une imposante figure médicale de la
littérature fantastique. Magicien-créateur, expert en sorcellerie, fabuleux manipulateur des
forces de la vie et de la matière, il possède les traits du héros romantique : le sombre
charisme, la malédiction, l’ambivalence… Personnage à la fois positif et négatif, le
personnage résume les attentes et les déceptions du siècle face à la science. Logiquement, de
nombreux savants littéraires se tiendront sous sa statue imposante. (2) (24)
D. Dr Jekyll & Mr Hyde ou la dualité de
l’Homme
Le baron Frankenstein n’est ainsi pas le seul scientifique dépassé par sa création : le
Dr Jekyll, créé par Robert Louis Stevenson en 1886 (L’étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde),
paiera lui aussi le prix de ses expérimentations contre nature.
Praticien vertueux, il découvre que tout homme est constitué d’une part de bien et
d’une part de mal. Il met alors au point une potion visant à éliminer la mauvaise moitié…
Mais l’expérience tourne mal et Jekyll se transforme en Mr Hyde, son double maléfique
d’allure simiesque, libidineux et violent. Celui-ci prendra un malin plaisir à transgresser
toutes les règles de la société humaine et causera la perte du bon docteur Jekyll, qui se
suicidera. Contrairement à Frankenstein, le monstre n’est plus un être extérieur au savant : il
est une partie de lui-même.
Derrière ses oripeaux fantastiques et sa réactualisation du mythe prométhéen, Dr
Jekyll & Mister Hyde est un drame psychanalytique : en identifiant Hyde, le Dr Jekyll n’a-til pas justement découvert l’inconscient quelques années avant Freud ? Et plus précisément le
Ça ?
Notons que le nom Hyde dérive du verbe anglais to hide, se cacher : il incarne les
pulsions primitives, notamment sexuelles, tapies au fond de chaque homme. Soit la
définition psychanalytique du Ça. (86)
41
Plus qu’un dédoublement de personnalité, le conflit Jekyll-Hyde semble représenter
l’opposition entre le Surmoi (Jekyll, garant de l’ordre et de la morale) et le Ça (Hyde, tout de
pulsions et d’animalité). Au final, Jekyll se transforme définitivement en Hyde : le Ça
remporte la bataille et domine désormais le Moi. Logiquement, l’ancien Moi meurt. Cette
double lecture de l’œuvre, susceptible de trouver un écho inconscient chez son lecteur,
explique sans doute son succès et sa longévité.
Remarquons enfin que le « gentil » de l’histoire, symbole de la loi et de la morale, est
le « docteur » alors que le « méchant » n’est qu’un simple « monsieur », cristallisation de tous
les vices de l’homo sapiens mâle ! Le médecin serait-il par conséquent un homme plus évolué
que le citoyen de base, insoumis à son Ça ? La figure effrayante de Hyde est présente pour lui
rappeler qu’il ne maîtrise pas plus son inconscient que n’importe qui...
E. Influence des icônes médicales modernes
sur la culture contemporaine
Malgré la découverte et le traitement efficace de Treponema pallidum, le terme
« syphilis » a été adopté pour désigner la maladie. Encore présent de nos jours, le mythe de la
maladie-sanction se retrouve particulièrement dans les « maladies honteuses », désormais
nommées Infections Sexuellement Transmissibles (IST). Lorsque les premiers cas de SIDA
furent connus, on assista à une levée de boucliers dans divers pays pour condamner le
comportement déviant de ceux que la colère de Dieu frappait d’un juste châtiment... Peut-on
vraiment parler de « progrès » dans l’opinion depuis l’Antiquité et le XVIème siècle ?
Eux-mêmes héritiers d’icônes plus anciennes, les médecins-magiciens que sont
Frankenstein, Jekyll et Faust comptent parmi les icônes médicales les plus populaires de la
littérature fantastique et ont infiltré toutes les couches de la culture.
Les icônes médicales modernes semblent donc bénéficier d’une pérennité comparable
à celles qui les ont précédées.
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V. La satire médicale comique
Depuis l’Antiquité avec les comédies satiriques de Plaute et Aristophane, en passant
par le Moyen-Age avec Le Vilain Mire (fabliau anonyme du XIIIème siècle), puis la
Commedia dell’Arte et les pièces de Molière, des plumes acerbes ont stigmatisé l’ignorance,
le pédantisme, le jargon des docteurs de leur temps, et surtout leur inefficacité quand il ne
s’agissait pas du danger qu’ils faisaient courir à leurs malades.
Leur verbe a « immortalisé dans le ridicule le personnage conventionnel d’un médecin
en robe et bonnet noirs, la mine doctorale et présomptueuse, tenant sous le bras quelque folio
d’auteur ancien ou brandissant une agressive seringue à clystère, et que l’on soupçonnait
volontiers d’être de connivence avec l’apothicaire. » (25) (26).
Le personnage du médecin se prête bien à la satire théâtrale, car par définition, son
arrivée fait scène. Le personnage entre, établit un diagnostic qui le plus souvent modifie les
données, puis sort. Que ce soit au théâtre, dans le roman ou même dans la réalité, le médecin
est par essence un personnage de théâtre privilégié (27). Les médecins ridicules et bouffis
d’orgueil de Molière et le vénal Dr Knock en particulier, font partie de la culture populaire de
notre pays, aussi nous a-t-il semblé pertinent de les intégrer dans les icônes médicales
modernes.
A. Aristophane et Plaute
En 390 av. J-C, la comédie Plutus du poète grec Aristophane, parodie les rites
observés dans les temples d’Asklépios. Les prêtres-médecins s’y révèlent paresseux,
gourmands, incompétents et ridicules : ils se jettent sur les offrandes destinées aux Dieux,
administrent un « remède » contre la cécité au mauvais malade, tout en étant grimés en
divinités de pacotille. (11) Leur rituel folklorique sert de cache-misère à une médecine
théocratique qui, de l’avis de l’auteur, ne soigne pas grand monde ! Vers 200 av. JC, le
médecin de Plaute dans Les Ménechmes, ne s’avèrera guère plus efficace : « L’ennuyeux
personnage ! qu’il a eu de peine à en finir avec ses malades ! Il prétend qu’Esculape et
Apollon avaient, l’un le bras cassé, et l’autre la jambe, et qu’il les leur a remis. En y pensant
bien, je doute si c’est un médecin que j’amène, ou un forgeron. » Deux millénaires plus tard,
les médecins de Molière possèderont exactement les mêmes défauts…
43
B. La Commedia dell’Arte
« Quand le docteur parle, l’on doute,
Si c’est latin ou bas-breton,
Et souvent celui qui l’écoute
L’interrompt à coups de bâton. »
Estampe décrivant le personnage du Dottore Ballanzone. (28)
Apparue officiellement en 1545 à Padoue en Italie, la Commedia dell’Arte est un
théâtre d’improvisation joué par des acteurs professionnels, cachés sous des masques, dont le
but était de divertir le public, majoritairement pauvre, en se moquant des instances et des
notables de l’époque, à travers des personnages grandiloquents et caricaturaux. Elle suit la
tradition de l’atellane, théâtre satirique romain du IIème siècle avant JC.
Il Dottore Ballanzone, le Docteur, apparaît aux côtés de personnages tels qu’Arlequin,
Polichinelle ou Scaramouche. A la fois médecin, astronome et homme de loi, ce vieillard
pédant est un « bafouilleur insigne ». Fasciné par les discours pompeux et les mots savants, il
use d’un latin approximatif et emploie des remèdes farfelus ; ses grands discours n’ont d’égal
que la profondeur de son ignorance.
Au-delà de la critique au vitriol du corps médical de l’époque, il symbolise plus
largement l’idiotie d’un pouvoir intellectuel qui ne se remet pas en question. Son masque lui
donne une allure grotesque, l’affublant d’un nez en forme de poireau ; ses joues peintes en
rose trahissent en outre son vice pour l’alcool. Sa longue robe noire (celle que portaient les
médecins de Bologne) ne cache pas une silhouette bonhommique signant son goût pour la
bonne chair. Au cours des pièces, il se révèle lâche, avare et libidineux... Il ridiculise l’élite
pédante et bourgeoise de l’époque, comme en témoignent ses paroles (28) :
« Je sais le mouvement des cieux,
Je sais ce que savent les hommes
Qui vivent au siècle où nous sommes,
Et ce qu’ont su tous nos aïeux.
Je sais la nature des choses,
J’en sais les effets par leurs causes
Et jusqu’où s’étend le pouvoir
Du ciel, de l’esprit et de l’âme ;
Mais quel est le cœur d’une femme ?
Je ne l’ai jamais pu savoir… »
Autre caricature de médecin s’inscrivant dans cette tradition : Il Medico della Peste, le
« Médecin de la Peste », personnage du Carnaval de Venise, inspiré des praticiens intervenant
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lors des nombreuses épidémies qui ont frappé la Sérénissime. Afin d’éviter la contamination,
ces médecins surnommés « lugubres vautours » en raison de la forme de leur masque,
portaient de longues tuniques noires et ne touchaient les malades qu’au moyen d’une
baguette. Le long nez crochu de leur masque contenait par ailleurs des « essences
désinfectantes »… Leur chapeau noir à larges bords et leurs petites lunettes, noires également,
avaient pour but de rappeler leur appartenance à l’élite intellectuelle, mais achevaient de leur
ôter toute humanité... Ce costume donnait un aspect si terrifiant aux praticiens qu’il devint
le symbole de la maladie qu’ils étaient censés combattre ! (29) L’adoption du « lugubre
vautour » par le Carnaval est un moyen d’exorciser ce symbole de la maladie, tout en se
moquant d’un corps médical distant et couard.
C. Les pièces de Molière
« ARGAN – C’est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies! et je le
trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins!
BERALDE – Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.
ARGAN – C’est bien à lui à faire, de se mêler de contrôler la médecine! Voilà un bon
nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer
au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces
messieurs-là. »
Molière, Le Malade Imaginaire, Acte III, Scène III.
S’inscrivant dans la continuité de la Commedia dell’Arte tout en l’améliorant, Molière
se montre extrêmement méfiant à l’égard de la médecine qui écrasée par l’influence
d’Hippocrate et Galien, n’a guère évoluée depuis l’Antiquité ; la proximité entre ses
médecins et ceux d’Aristophane semble en témoigner ! Pour Molière, la médecine est
« l’expression d’une croyance en la guérison, une forme de superstition savante qui trouve
son pendant populaire dans les superstitions tout court » (30) (31). Ses médecins sont en effet
réalistes pour leur époque : ils cachent le peu de connaissances dont ils disposent derrière un
jargon ridicule, et leurs inévitables « saignare, purgare et clysterium donare », prescrits quel
que soit le mal, reflètent la maigreur de leur thérapeutique. Rappelons qu’à l’époque,
Harvey vient de découvrir la circulation sanguine (1628), théorie que renie fermement
Thomas Diafoirus dans Le Malade imaginaire (1673) ; son père dit d’ailleurs à son propos :
« Ce qui me plaît en lui… c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens et
que jamais il n’a voulu comprendre, ni écouter les raisons des prétendues découvertes
touchant à la circulation du sang et autres opinions de la même farine. »
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Au-delà du rire, le médecin de Molière prête à l’effroi : « il attire le respect, la crainte,
la haine même, rarement la gaieté. » (87) Cupide, pédant, rétrograde et en un mot
incompétent, il est un danger pour quiconque tombe entre ses mains. Les praticiens de
L’Amour médecin (1665) n’ont par exemple que faire de leur patiente ; la consultation n’est
qu’un prétexte pour se quereller et disserter sans fin, sans aucun bénéfice thérapeutique :
« Que voulez vous donc faire monsieur, de quatre médecins ? Il n’en suffit pas d’un pour tuer
une personne ? » Pour Molière, l’habit de médecin n’est justement qu’un costume : lorsque
Sganarelle revêt la robe dans Dom Juan (1665), il constate que « ces habits leur donnaient de
l’esprit » ; autrement dit : si l’habit ne fait pas le moine, il fait le médecin ! Le langage
médical constitue une autre forme de costume, comme le constate le même Sganarelle dans
Le Médecin malgré lui (1666), où l’ayant appris de son maître il s’en sert pour briller auprès
de ses semblables.
Ce sont l’inhumanité et le mercantilisme d’un corps médical figé dans sa suffisance
ridicule, refusant de se remettre en cause et jouant de son prestige injustifié, qui sont fustigés
par Molière. La cérémonie d’intronisation qui clôt Le Malade Imaginaire constitue ainsi une
charge virulente et glaçante : « Jures-tu de toujours respecter les prescriptions de la Faculté,
le malade dût-il en crever ? – Je le jure. » « Moi, avec ce bonnet vénérable et docte, je te
donne et t’accorde la vertu et la puissance de médiciner, de purger, de saigner, de percer, de
tailler, de couper, et de tuer impunément sur toute la terre. »
Pour Patrick Dandrey, spécialiste de l’œuvre de Molière : « la satire médicale n’est
pas, sous sa plume, un facile recours à une tradition séculaire. Elle alimente une réflexion
morale constante sur l’imposture et l’erreur, qui s’étend peut-être jusqu’aux choses de la
religion («Vous êtes aussi impie en médecine ?» dit Sganarelle à Dom Juan), et elle enrichit
plus largement sa réflexion anthropologique sur les délires de l’imagination humaine » (30).
Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romains (1923), que nous aurons
l’occasion d’étudier plus loin, s’inscrit également dans cette tradition.
D. Influence sur la culture contemporaine
Si l’œuvre d’Aristophane a sombré dans l’oubli, les pièces de Molière comme Le
médecin malgré lui ou Le malade imaginaire restent d’une grande pertinence et continuent à
être jouées sur scène avec succès, plus de trois cent ans après leur écriture. Knock, bien que
plus récent, connaît le même destin. Le Docteur de la Commedia dell’Arte continue également
à subir les railleries de ses compagnons sur les planches de France et de Navarre, et la
silhouette du Médecin de la Peste hante toujours le Carnaval de Venise. Il nous semble donc
légitime de considérer ces personnages comme faisant partie des icônes médicales modernes.
46
VI. Problématique
Quelles conclusions pouvons-nous tirer de l’étude des icônes et mythes médicaux
fondateurs ?
Nous pouvons tout d’abord relever leur universalité et leur longévité. Loin de
s’essouffler, ils se métamorphosent au gré des époques et des civilisations, changeant de
costume (dieux, sorciers, savants fous) mais véhiculant un message identique (6).
Il nous faut également souligner la forte influence que ces mythes ont exercé, parfois
durant des siècles, sur la conception de la maladie et de la douleur, ainsi que sur l’art médical
en lui-même (technique, rôle du médecin, place du patient), influence qui ne fut pas toujours
bénéfique.
Parvenues jusqu’à nous, ces représentations ancestrales continuent à s’exprimer
dans la culture contemporaine, aussi bien dans la science (biologie, pharmacie, médecine)
que dans les arts (littérature, théâtre). Nous pouvons donc légitimement nous attendre à
rencontrer une nouvelle fois leur silhouette dans les arts les plus populaires de notre temps :
ceux de l’image en mouvement.
Mais alors, des questions se posent : quelles formes prennent ces icônes et mythes
fondateurs à l’écran ? Sont-ils porteurs pour l’homme moderne des mêmes craintes et
interrogations que pour l’homme primitif ? Que nous révèlent-ils sur les attentes du patient
contemporain vis-à-vis du corps médical ? Et dans quelle mesure l’influencent-ils à leur tour ?
A moins que ces jeunes médias que sont le cinéma et la télévision ne s’émancipent des
représentations passées, créant leurs propres icônes et mythes médicaux… Hypothèse qui
conduit à de semblables interrogations : que signifient-ils ? Influencent-ils la conception de la
médecine chez le spectateur ? Et par là même la relation de soin ?
Le médecin à l’écran : énième costume de mythes ancestraux ou nouveau mythe à
part entière ? Quelle que soit la réponse, son étude nous aidera à comprendre les enjeux de
la relation médecin-patient contemporaine.
47
DEUXIEME PARTIE
METHODOLOGIE
48
I. Choix des médias
Pourquoi nous intéresser à la représentation du médecin particulièrement dans les arts
de « l’image en mouvement », plutôt que dans d’autres formes d’expression contemporaines
telles que la littérature, le théâtre, ou la peinture ? Les réponses sont multiples.
A. Cinéma et télévision : des médias de masse
A.1. Répartition
95% de nos concitoyens sont allés au cinéma au moins une fois dans leur vie (32), et
98,5% des foyers français possèdent au moins un téléviseur (33) (144) (145). Cette large
répartition s’explique par le fait que le cinéma et la télévision ne sont pas simplement des arts,
mais aussi des industries, dont le but est par essence la rentabilité. Celle-ci passe par
l’audience ou l’audimat, autrement dit par la conquête du public… Véritables rouleaux
compresseurs médiatiques, cinéma et télévision permettent donc de fournir une exposition
maximale à un sujet donné.
A.2. Intelligibilité, diversité socio-culturelle
Plus accessible que les arts classiques (littérature, théâtre), jugés élitistes car réclamant
un certain degré de concentration et d’érudition de la part du lecteur ou du spectateur, la
« fiction à l’écran » s’avère accessible à tous. En enrobant ses problématiques dans une
intrigue distrayante, dans un « spectacle son et lumière hypnotique », elle attise l’intérêt du
spectateur, le sensibilise à des thématiques qui, par un autre biais, ne l’auraient sans doute pas
intéressé.
Ainsi, selon certaines études sociologiques (33) (34), il apparaît qu’au fil du temps le
profil du public d’une œuvre cinématographique se rapproche de plus en plus d’un profil
moyen. Si lors de leur sortie en salle, la plupart des films ont un « public-cible », et atteignent
essentiellement la cible visée, ils finissent, par le jeu des rediffusions sur petit écran, par
gagner à eux des spectateurs au profil de moins en moins conforme à celui du spectateurcible. Les films d’auteurs « réservés » initialement au public très diplômé et cinéphile
trouvent ainsi des publics plus larges qui ne se seraient pas déplacés et n’auraient pas payé
pour aller les voir de peur de s’ennuyer ou de ne rien comprendre, mais qui ont néanmoins la
curiosité de les voir à la télévision. Inversement, les films les plus « grands publics » et les
moins légitimes (films d’action, d’aventure, policiers, comiques) peuvent être vus par des
publics aux exigences culturelles ordinairement plus hautes.
49
En raison de ces larges diffusion et accessibilité, les arts de l’image en mouvement
nous ont donc semblé les plus à même d’exercer une influence notable sur la population
contemporaine.
B. Le médecin à l’écran : une icône populaire
Aux côtés de l’agent de police (enquêteur/détective), de l’avocat et du journaliste, le
médecin fait partie des professions les plus représentées à l’écran dans le domaine de la
fiction. (146) (147) Il apparaît non seulement dans des œuvres qui lui sont entièrement
dédiées (les fictions médicales), mais également dans tous types de récits, où il joue un rôle
parfois bref, mais souvent crucial.
B.1. Au cinéma
Inventé en 1895 par les frères Lumière, le 7ème Art s’est très tôt intéressé au médecin :
le plus ancien avatar cinématographique de la profession dont nous ayons retrouvé la trace est
le Dr Faust dans Faust et Marguerite de George Méliès, en 1898 (147). Notons par ailleurs
que l’année suivante, le Dr Eugène Doyen, chirurgien, utilisa cette technique balbutiante pour
filmer ses opérations… Médecins et cinématographe semblaient déjà prédestinés à une
collaboration fructueuse ! (148)
Au cours du XXème siècle, le succès du médecin au cinéma s’est confirmé, tant sur un
plan quantitatif que qualitatif. Le Dr Jivago (1965) représente par exemple le 8ème plus grand
succès cinématographique de tous les temps et a remporté 5 Oscars ; de même, des fictions
médicales telles que L’enfant sauvage, M*A*S*H ou La maladie de Sachs ont été
plébiscitées par le public et la critique (Palme d’Or à Cannes pour M*A*S*H, Prix Méliès
pour La maladie de Sachs…).
En outre, des personnages comme le diabolique Dr Mabuse, le calculateur Dr Knock
ou le cannibale Dr Lecter (Le silence des agneaux) font désormais partie de la culture
populaire.
Remarquons enfin que le médecin honore de sa présence tous les genres
cinématographiques, du film d’auteur (Le duel silencieux) à la comédie populaire (Les
Bronzés), en passant par la Science-Fiction (Planète Interdite, Solaris) et le film d’action
(Alerte !).
B.2. A la télévision
Les premières séries télévisées médicales (STM) datent quant à elles des années 60
aux Etats-Unis et 70 en France, à une époque où le téléviseur était moins répandu que
50
maintenant. Dans l’hexagone, leur véritable explosion a eu lieu dans les années 90 avec la
série Urgences de Michael Crichton, qui chaque dimanche soir réunissait en moyenne 5
millions de téléspectateurs. Récemment, Grey’s Anatomy rencontra un égal succès. Dr
House a quant à lui atteint les 9 millions de téléspectateurs par épisode en 2009. Notons que
ces deux séries touchent particulièrement la large tranche d’âge des 18-49 ans.
De nos jours, ces audiences élevées se confirment dans plus de 60 pays et représentent
au total plusieurs centaines de millions de téléspectateurs à l’échelle de la planète. Dr House
fut en 2008 la fiction télévisuelle la plus regardée au monde, tous genres confondus, avec 81,8
millions de téléspectateurs cumulés par épisode (149) (150). Ces chiffres sont sans doute
sous-évalués, la VOD (« vidéo à la demande », offre permettant de regarder un programme
via Internet dès sa sortie), le visionnage par DVD, ainsi que le téléchargement illégal n’étant
pas comptabilisés.
D’un point de vue qualitatif, l’engouement est le même : les STM que nous venons de
citer ont toutes remporté plusieurs Golden Globes, l’équivalent des Oscars à la télévision,
pour leurs qualités d’écriture, d’interprétation ou de réalisation. Enfin, tous les genres
fictionnels sont également représentés : drame, comédie de mœurs, enquête…
Ces multiples exemples nous montrent que le terme populaire semble parfaitement
s’appliquer au médecin dans les fictions cinématographiques et télévisuelles.
B.3. L’omniprésence des fictions médicales
Les diffusions et rediffusions des fictions médicales sur des chaînes généralistes et
gratuites, à des heures de grande écoute, créent une omniprésence audiovisuelle du genre.
Comparable à un matraquage publicitaire, ce « bruit de fond médical permanent » (1), nous
semble apte à créer chez le spectateur un intérêt pour les sujets d’ordre médical et en
particulier pour le personnage du médecin, en les remettant constamment sur le devant de la
scène. Leur influence n’en paraît donc que plus importante.
C. Cinéma et télévision : fusion des genres
Enfin, pourquoi ne pas avoir privilégié l’un de ces deux médias ?
Il nous a semblé que la frontière entre fictions cinématographiques et télévisuelles
tendait à s’effacer au cours du temps.
Sur un plan artistique tout d’abord : au départ « parents pauvres » du 7ème art, les séries
télévisées deviennent de plus en plus cinématographiques, tant sur le fond que sur la forme.
Inversement, les audaces et innovations des fictions télévisuelles, souvent pionnières en
matière de liberté d’expression, se répercutent sur les œuvres cinématographiques. En outre,
de nombreuses séries sont adaptées en films, ou le contraire. Tout en conservant des qualités
51
propres, que nous aurons l’occasion d’étudier au cours de ce travail, ces deux médias
partagent ainsi des thèmes et personnages similaires.
Puis sur un plan technique : les nouvelles technologies telles que la projection
numérique, Internet, la VOD, les micro-ordinateurs, l’Ipad ©, les téléphones multimédia
(Iphone ©, SmartPhone ©) réduisent les différences entre écran de cinéma, poste de
télévision, moniteur d’ordinateur, voire même écran de téléphone portable, tous ces objets
fusionnant progressivement en un seul support de visionnage : « l’écran »… où se projettent
indifféremment fictions cinématographiques et télévisuelles.
Du fait de la complémentarité de ces deux médias, il nous a semblé que leur étude
commune était plus pertinente.
D. La fiction médicale à l’écran : miroir et
projecteur
Les sociologues qualifient le cinéma de « miroir anthropologique »: il reflèterait
globalement « les réalités pratiques et imaginaires de l’individualité humaine de son
siècle » (32) ; il nous a semblé que le terme pouvait également s’appliquer aux fictions
télévisuelles, celles-ci représentant désormais une part prépondérante de la culture de masse et
un moyen d’expression artistique privilégié.
Nous sommes donc partis du postulat suivant : l’étude du médecin à travers le prisme
de la fiction cinématographique et télévisuelle nous permettra d’analyser l’image du médecin
dans la société, ainsi que les fantasmes, espoirs ou craintes contemporaines entourant la
profession.
Nous garderons néanmmoins à l’esprit qu’en tant qu’art, la fiction médicale est
soumise au filtre de la subjectivité de son auteur et expose son interprétation personnelle des
faits ; en raison de ces biais, elle ne saurait être considérée comme un « miroir
anthropologique » parfait. En conséquence, nous n’aurons de cesse, tout au long de ce travail,
de confronter les caractéristiques du « médecin à l’écran » (ME) à la réalité de la profession
(historique, scientifique, sociale, législative), afin d’éviter les conclusions hâtives et
d’appréhender l’étendue de cette « déformation ».
Par ailleurs, l’écran n’est pas seulement un miroir : la fiction, cinématographique ou
télévisuelle, est un récit, une histoire devant laquelle le spectateur ne demeure pas passif ; il
réagit, s’implique dans l’intrigue, rit, frissonne, s’émeut, réfléchit… L’écran reflète, mais
l’écran projète à son tour une image. Avec quel effet, quelle influence sur le spectateur quant
à sa conception de la médecine et de la personne du médecin en particulier ? Nous pouvons
légitimement supposer que spectateur-patient et spectateur-médecin réagiront différemment.
Dans ce cas, quelles conséquences les « déformations » de l’image du ME ont-elles sur le
spectateur-patient ? Modifient-elles ses attentes ? D’autre part, comment le spectateur52
médecin réagit-il face à ce reflet altéré de sa profession ? Au final, comment qualifier
l’influence de la « fiction à l’écran » sur la relation entre le médecin et son patient ?
A travers le « décryptage » des icônes médicales à l’écran, nous nous efforcerons
d’analyser l’impact que peut avoir le ME sur le spectateur. La dernière partie de ce travail
aura pour but de quantifier cette influence.
II. Méthodologie
Lors de l’entreprise de ce travail, nous nous sommes retrouvés confrontés à plusieurs
problèmes : comment recenser les fictions cinématographiques et télévisuelles mettant en
scène des personnages de médecins ? Selon quels critères les hiérarchiser ? Comment se les
procurer afin de les visionner ? Quelle grille de lecture appliquer ? Ce sont essentiellement les
« bases de données numériques » qui nous ont permis de mener à bien nos recherches.
A. Recueil des données
A.1. Sources numériques
Pour recenser les médecins fictionnels à l’écran, nous avons préférentiellement utilisé
3 bases de données en ligne :
•
imdb.com, c’est-à-dire « Internet movie data base », site de référence aussi bien
pour les œuvres cinématographiques que télévisuelles. Les fictions y sont
consultables par recherche de mots-clés : titre, thème, personnages, réalisateur,
pays d’origine. Le site détaille leurs caractéristiques techniques, artistiques et
scénaristiques ;
•
cineressources.net, site des archives de la Cinémathèque Française, selon le
même principe mais limité aux films français (151) ;
•
bfi.org.uk, site des archives du British Film Institute (152).
D’autres sites de référencement de films et/ou de séries télévisées tels que
cinéfiches.com, allocine.com, dvdtoile.com, cinetudes.com et wikipedia.org ont pu être utilisés
pour recouper les données.
53
A.2. Sources littéraires
Parallèlement à ces sites, nous avons consulté les ouvrages généralistes suivants :
- Le siècle du cinéma de Vincent Pinel (148) ;
- Dictionnaire mondial des films de Jean-Claude Lamy et Bernard Rapp (153).
Nous avons également consulté des ouvrages consacrés spécifiquement au médecin au
cinéma :
- Cinéma et médecine, le médecin à l’écran : les représentations du médecin et de la
médecine au travers d’un demi-siècle de cinéma français (1945-2000) de Claude
Broussouloux (154).
- La Santé à l’écran : médecine et patients au cinéma, de Guy Lesœurs (146).
Ainsi que des ouvrages traitant des STM :
- Les miroirs de la vie (155) et Les miroirs obscurs de Martin Winckler (156).
Nous nous sommes aussi aidés des filmographies de quatre thèses de médecine
générale rédigées sur le sujet du médecin au cinéma :
- Le médecin généraliste dans le cinéma français de fiction des années cinquante à
nos jours (88) ;
- Le miroir d’Hippocrate : étude et évolution de l’image du médecin dans notre
société à travers sa représentation au cinéma (89) ;
- La représentation du médecin au cinéma (90) ;
- Les médecins du septième art (91) ;
A notre connaissance, aucun travail n’avait confronté l’image du médecin dans les arts
contemporains à ses représentations antérieures. De même, aucune thèse ne s’était intéressée à
la représentation du médecin dans les fictions télévisuelles.
Nous avons en outre consulté de nombreuses revues spécialisées afin de nous tenir à
jour des actualités cinématographiques et télévisuelles : Les Cahiers du Cinéma, Télérama,
Mad Movies, le programme des cinémas Utopia… Ainsi que quelques articles de
journaux tirés des périodiques suivants : Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, La
Provence…
Enfin, nous avons remarqué que notre sujet suscitait l’engouement de nombreuses
personnes, proches comme collègues de travail, qui s’empressaient d’ajouter à notre
filmographie des fictions de leur connaissance.
A.3. Mots clés
Quelle que soit la source, nous avons effectué une recherche par mots clés parmi les
titres, scénarii et thèmes des œuvres.
54
Ces mots étaient : médecin, médecine, docteur, doctoresse, femme médecin, dr,
professeur, pr, chirurgien(ne), chirurgie, généraliste, psychiatre, savant, savant fou, doctor,
physician, medicine, surgeon, woman doctor, dr., professor, MD, PhD, medical drama,
scientist, mad scientist.
Nos critères d’inclusion étaient les plus larges possibles, car même si nous ne
pouvions prétendre à une impossible exhaustivité, nous voulions avoir une vision globale du
médecin à l’écran. Nous avons donc recensé des œuvres fictionnelles de tous les genres, de
toutes les époques et de toutes les nationalités.
Nos critères d’exclusion étaient les suivants : les documentaires, films éducatifs,
reportages, débats télévisés, publicités, autrement dit toutes les œuvres non fictionnelles, dont
l’étude pourrait faire l’objet d’un travail à part entière. Autres critères éliminatoires : les
« docteurs » en un domaine non-scientifique (littérature, histoire, archéologie...).
Nous avons ainsi obtenu une liste conséquente de films et de séries télévisées
contenant un ou plusieurs personnages rattachés au milieu médical. Pour des raisons
pratiques, les œuvres occidentales sont les plus représentées, même si ce travail présente
quelques films africains, asiatiques et indiens.
B. Hiérarchisation des données
Comment trier le volume d’informations ainsi récoltées ?
Nous nous sommes tout d’abord intéressés aux synopsis des œuvres, en nous
concentrant sur le personnage du médecin. Nous avons appliqué à ce dernier une grille de
lecture s’intéressant :
- à son état civil ;
- à son milieu social ;
- à sa vie sentimentale ;
- à son domaine d’activité ;
- à ses qualités morales ;
- à ses compétences professionnelles et à ses rapports avec ses confrères ;
- à ses rapports avec les patients ;
- à son éthique professionnelle ;
- à ses choix et à leurs conséquences, à son évolution au cours du récit, à son sort
final ;
- à son importance dans l’intrigue : rôle principal, secondaire, simple apparition.
Cela nous a permis de déterminer des archétypes médicaux principaux, eux-mêmes
subdivisés en sous-catégories, communs aux deux médias. Ce sont ces archétypes que nous
avons nommés « icônes médicales cinématographiques et télévisuelles. »
Nous nous sommes ensuite efforcés de séparer les œuvres mineures des œuvres
majeures. Pour cela, nous nous sommes intéressés :
- au réalisateur et au scénariste : biographie, reconnaissance, influence ;
- à l’origine de l’œuvre : création originale ? adaptation ? (roman, pièce de théâtre,
opéra, bande-dessinée) remake ? Le cas échéant : étude de l’œuvre-source ;
55
-
-
à son genre : drame, aventure, comédie, romance, policier…
à ses thèmes principaux : problèmes de société, éthique médicale, analyse de
mœurs, dilemmes moraux…
au contexte historique intradiégétique (c’est-à-dire à l’intérieur de la narration) :
reconstitution de faits véridiques ? crédibilité historique du personnage de
médecin ?
au contexte historique extradiégétique, autrement dit au contexte de sortie de
l’œuvre :
 contexte politique du pays d’origine afin de déterminer s’il
s’agissait d’une œuvre de propagande, militante, ou politiquement
neutre ;
 contexte médical et scientifique de l’époque : œuvre innovante ?
naïve ? rétrograde ? prophétique ? scientifiquement erronée ?
 contexte législatif et éthique de la société de l’époque : œuvre
provocatrice ? consensuelle ? démagogue ?
 importance de l’œuvre dans l’histoire du cinéma/de la télévision :
succès au box-office, récompenses, influence, remakes ultérieurs…
Cette méthode nous a permis de réduire le nombre de fictions en ne conservant que
celles présentant un intérêt dans l’étude du médecin à l’écran en raison :
- de leur importance d’un point de vue historique (histoire générale, histoire de la
médecine ou du cinéma) ;
- de leurs informations sur la place et la perception du médecin dans la société de
l’époque ;
- de leurs informations sur les attentes, craintes et espoirs que suscitent la médecine et
le médecin ;
- de leur caractère prémonitoire sur l’évolution de la profession ;
- de leur finesse d’analyse de la profession médicale ;
- de leur finesse d’analyse des enjeux de la relation médecin-patient ;
- de leurs rapports avec les icônes et mythes médicaux fondateurs ;
- de leurs portraits de médecins atypiques.
La fiction médicale étant un art, nous avons conscience que le choix de ces œuvres
comprend inévitablement une part de subjectivité. Il s’agit sans doute de la limite principale
de notre travail.
C. Visionnage
Dans la mesure du possible, nous avons visionné les œuvres ainsi sélectionnées. Nous
nous les sommes procurées au moyen de : prêts amicaux, emprunts en vidéothèque, locations,
achats, diffusion télévisée, VOD, collection personnelle.
56
Les sites suivants nous ont permis de nous procurer les films tombés dans le domaine
public ou libres de droits : youtube.com, dailymotion.com, archive.org et
europafilmtreasures.fr
Le visionnage a revêtu un caractère crucial dans l’analyse du médecin à l’écran : il
nous a tout d’abord permis de corriger les inexactitudes déduites par l’étude du synopsis et de
préciser les caractéristiques physiques du personnage. Mais avant toute chose, il nous a
permis de replacer le médecin fictionnel dans son « contexte filmique » : appréciation du jeu
d’acteur donnant toute sa force aux dialogues et aux actions, rôle capital de la réalisation, du
montage et de la musique dans l’appréciation globale et l’impact de l’œuvre… autrement dit
prise en compte de la « magie du cinéma » et du « rythme familier » de la fiction télévisuelle.
Lorsque les œuvres n’étaient plus disponibles (perdues ou épuisées), nous nous en
sommes tenus à l’étude des synopsis, dossiers de presse, interviews, photographies, bandesannonces, en recoupant plusieurs sources. Cela concerne essentiellement les fictions les plus
anciennes et les séries étrangères.
D. Signes de reconnaissance du médecin à
l’écran
Fictions cinématographiques et télévisuelles utilisent le principe de la concision
narrative : en l’absence d’éléments biographiques (tels que peut en fournir une œuvre littéraire
par exemple), la caractérisation d’un personnage passe par des codes auditifs et visuels
universellement identifiables. Pour le médecin, ces codes sont : le titre de « docteur », la
blouse blanche et les accessoires médicaux comme le stéthoscope ou le bistouri. Il s’agit
fréquemment des seules informations dont le spectateur dispose à son sujet.
Corollaires directs :
1. Un personnage de « docteur » en un domaine autre que la médecine peut être
faussement rattaché à la profession médicale (ex : Doc Holliday qui était dentiste,
ou encore tous les soldats appelés « Doc » dans les films de guerre parce qu’ils
sont en charge de l’infirmerie, alors qu’ils occupent une autre fonction dans le
civil).
2. Dans un contexte scientifique, blouse blanche et accessoires confèrent une « aura
médicale » au personnage qui en use (ex : Pasteur ou Marie Curie, qui n’étaient
pas médecins). Le Prix Nobel de médecine est en outre fréquemment attribué à des
biologistes, ce qui augmente la confusion entre scientifiques et docteurs pour le
grand public.
Partant du principe que la majorité des spectateurs percevra ces personnages comme
des représentants du corps médical, nous les avons intégrés à ce travail.
57
TROISIEME PARTIE
LES ICONES MEDICALES
CINEMATOGRAPHIQUES
58
I. L’art cinématographique : généralités
A. La projection filmique
L’histoire est connue : en 1896, les premiers spectateurs de L’Arrivée d’un train en
gare de La Ciotat des frères Lumière, quittèrent la salle en hurlant, pensant qu’une
locomotive arrivait réellement sur eux ! De nos jours, une telle anecdote prête à sourire, mais
elle montre tout le pouvoir de suggestion du 7ème art. « On se demande si on est simple
spectateur ou acteur de ces scènes étonnantes de réalisme » écrivait ainsi le journaliste H. de
Parville en 1895, lors des toutes premières projections. Le réalisateur Jean Epstein, pionnier
du cinéma, y voyait quant à lui une « machine à hypnose, une nouvelle connaissance, un
nouvel amour, une nouvelle possession du monde par les yeux. » (33)
Le film de cinéma se définit en effet comme « l’alliance délibérée de sons et d’images
animées présentées sur un écran. » (148) Plongé dans l’obscurité, le spectateur assiste à un
jeu d’ombre et de lumière, de silence et de symphonie… L’image cinématographique exerce
sur le spectateur un pouvoir de captation immédiat, de fascination spontanée. Cette force
attractive s’explique en partie par la technique de projection filmique qui consiste en un
dispositif triangulaire : une salle obscure, un écran lumineux, un défilement hypnotique des
images. L’ensemble crée chez le spectateur un état de conscience modifiée; les limites de son
Moi sont abolies, sa perception est hypertrophiée, et son implication dans ce qui se passe à
l’écran devient maximale. Nous venons de définir le « processus d’identification », point clé
de l’art cinématographique. « L’identification est un phénomène psychologique très fréquent.
Elle est favorisée, au cinéma, par les procédés techniques du tournage (travellings,
changements de l’angle de prise de vues, etc. ), ainsi que par l’obscurité de la salle de cinéma
et la concentration de l’attention sur l’écran. » (158)
De nombreuses études ont objectivé la puissance de ce phénomène : « Les rapports
entre le public et le film sont conçus comme une situation dynamique et projective dans
laquelle les émotions de l’individu se trouvent libérées, tandis que ses facultés intellectuelles
sont stimulées. Du fait qu’il réagit comme s’il se trouvait devant la réalité, l’individu engage
toute sa personnalité. » (159) « Le cinéma est une récréation de type hypnotique qui tend à
libérer les tensions émotives latentes du spectateur. » (160)
Le temps d’un film, le spectateur vit l’expérience des prisonniers de « la caverne de
Platon » : les ombres projetées à l’écran deviennent sa réalité. Transporté dans un univers
autre, il s’implique émotionnellement et physiologiquement dans l’histoire, ressent de
59
l’empathie pour les personnages, comme s’il vivait lui-même les évènements. Le message, les
valeurs, les symboles mis en scène dans la fiction, lui parviennent de façon brute (145).
En réalité, le spectateur alterne ces phases passives, où il se contente de recevoir les
informations, avec des phases actives, c’est-à-dire de distanciation critique, où il analyse ce
qu’il voit à l’écran.
Signalons enfin, que le processus d’identification diffère chez les enfants: « De 6 à 10
ans, voire 11 ans, l’influence du film est rare : ou le film est du domaine de la fantaisie et
alors l’action qui se déroule fait partie du jeu qui, jusqu’à cet âge, tient une plus grande place
dans la vie, ou il ne fait pas partie de ce domaine et alors il n’intéresse pas l’enfant. Le
problème du film se pose à partir de 12 ans, lorsque l’adolescent, avec la passion,
caractéristique de son âge, revit l’aventure et s’en imprègne ainsi que des idées qui
l’inspirent. » (161) Chez l’adolescent, les « phases passives » prédominent. Contrairement à
l’adulte, qui est capable de critiquer et de relativiser ses propres réactions face à la projection,
il vit les évènements avec moins de recul et subit donc une influence plus marquée des œuvres
filmiques.
Ces particularités de la projection cinématographique nous aident à comprendre
pourquoi les icônes médicales du 7ème art peuvent laisser une empreinte durable dans l’esprit
du spectateur, surtout chez l’adolescent.
B. Le médecin au cinéma
Souvent invité sous le feu des projecteurs, le personnage du médecin a participé au
spectacle cinématographique : en un peu plus d’un siècle, tous types de praticiens se sont ainsi
débattus sur la « grande toile », bons et mauvais, drôles et sinistres, ratés et talentueux… Ce
travail va nous permettre d’étudier en détail les caractéristiques de ces icônes médicales
cinématographiques et l’influence qu’elles peuvent exercer sur le spectateur.
Nous les avons tout d’abord classées en fonction de l’image que renvoie le « médecin
cinématographique » (MC) : figure protectrice (« le chevalier blanc ») ou effrayante (« le
croquemitaine »), arbitre de la morale (« l’homme d’éthique »), personnage « séducteur » ou
comique (« le clown-blanc »), arroseur arrosé victime de son pire ennemi (« le médecin
malade »), figure féminine (« la femme-médecin ») ; puis nous nous sommes intéressés au
statut socio-économique du MC (« le notable ») et à son milieu familial (« le mari absent »,
« le père indigne »…).
Chaque film sera retranscrit ainsi : Titre en langue française (pays d’origine, année
de réalisation) ; afin d’éviter les redondances, les données entre parenthèses seront modulées
en fonction du texte. Nous préciserons parfois le nom du réalisateur, du scénariste ou des
60
acteurs lorsqu’il s’agit d’artistes célèbres ou reconnus. Une filmographie complète,
comprenant noms des réalisateurs et titres originaux, est consultable en fin d’ouvrage.
En fin de chapitre, nous procéderons à des « décryptages » de l’image du médecin à
l’écran, afin de cerner à la fois ce qu’il représente et ce qu’il provoque chez le spectateur. Les
personnages et films clés y seront mis en valeur.
II. Le chevalier blanc
« La médecine est un sacerdoce sous toutes les latitudes et le devoir des médecins est
de soulager les souffrances de l'humanité. »
André Lettich, 1942, convoi n°8.
« Le médecin, c’est notre allié contre l’ennemi insaisissable en qui l’œil géant des
microscopes a découvert des légions. Cet homme qui, en nous tâtant le pouls, en mettant
l’oreille sur notre poitrine, mesure notre force vitale, nous emplit d’une admiration inquiète
et quelque peu superstitieuse. Il détient, lui seul, songez donc, un peu de l’inconnu du destin,
lui seul peut ouvrir quelquefois ce que V. Hugo appelle la froide main de l’avenir... La pauvre
humanité dolente mais qui s’obstine, au plus fort des maux, en son rêve de bonheur terrestre,
met le meilleur de son espoir, pour réaliser ce beau rêve, en ceux qui pansent ses blessures. »
Gabriel Trarieux, auteur dramatique (87).
En prêtant l’ancestral Serment d’Hippocrate, le docteur en médecine s’engage à avoir
« pour premier souci de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses
éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux ».
La première icône médicale cinématographique que nous étudierons suit cette noble
promesse à la lettre : le « chevalier blanc » fait du médecin un héros positif, défenseur des
faibles et protecteur de l’humanité. « Grand Homme » respectable à l’origine d’une
découverte révolutionnaire ou discret « héros du quotidien » œuvrant dans l’anonymat,
« enquêteur » en blouse blanche traquant la pathologie ou « homme d’action » jouant du
poing, son costume varie mais son souci fondamental demeure inchangé : protéger le patient
et favoriser la Santé en toutes circonstances.
61
A. Le Grand Homme : médecins célèbres et
grands découvreurs
Par leurs découvertes, leurs actions ou leur philanthropie, certains médecins ont laissé
leur empreinte dans l’Histoire. Bien que n’appartenant pas stricto sensu au corps médical, des
scientifiques tels que Pasteur ou Marie Curie ont apporté des contributions majeures à la
Médecine et sont donc historiquement rattachés à la profession. La plupart de ces « Grands
Hommes » ont eu l’honneur de films dédiés à leur gloire.
Il nous faut toutefois signaler que ces « biographies » ne sont pas des documentaires
mais des œuvres de fiction librement inspirées de la vie des protagonistes. Leur parcours est
souvent romancé, dramatisé, modifié, selon la volonté du réalisateur et/ou le contexte
politique de l’époque. Comme nous allons le voir, un certain nombre de ces œuvres sont des
films de propagande. Nous étudierons ces fictions selon un ordre chronologique, afin de les
confronter à leur contexte de sortie.
A.1. L’entre deux guerres : la Science triomphante
Paradoxalement, la première icône médicale que nous abordons n’est pas
médecin, mais son travail lui vaut indéniablement une place au panthéon des grands noms de
la profession : il s’agit de Louis Pasteur (1822-1895). Dans Grands médecins presque tous,
Henri Mondor disait à son propos : « Louis Pasteur n’a été ni médecin, ni chirurgien, mais
nul n’a fait pour la médecine et la chirurgie autant que lui. » (77)
Quatre films retracent son œuvre : les trois premiers, français, s’intitulent sobrement
Pasteur (1922, 1925 et 1935) et le dernier, américain, La vie de Louis Pasteur (1936). Nous
étudierons plus spécifiquement celui-ci.
Au XIXème siècle, on y suit les travaux du célèbre scientifique, inventeur du vaccin
contre la rage et premier chercheur à avoir démontré la validité de la théorie microbienne.
Très élogieux, le tableau est attendu : porteur de théories révolutionnaires, Pasteur doit faire
face au scepticisme des institutions médicales ; après bien des épreuves, il parviendra à
s’imposer et sera acclamé par ses pairs.
Hymne à la Science triomphante, le film fait de Pasteur un pacifiste dénué de couleur
politique : « Tandis que les hommes se combattaient et s’entretuaient, Pasteur combattait les
microbes – le véritable ennemi de l’Humanité » nous dit un texte défilant. Le chercheur nous
est présenté comme un saint-homme moderne, studieux et désintéressé, un bienfaiteur de
l’Humanité.
62
A ce propos, il est intéressant de noter que le Dr Munthe, contemporain et
collaborateur de Pasteur, modère cette image lisse dans Le livre de San Michele (1929). Il
rapporte que le célèbre biologiste pratiquait, par pure compassion, des euthanasies chez des
malades russes condamnés par le virus de la rage, afin de leur épargner une horrible agonie.
Ce point, susceptible de ternir l’image de cette « légende nationale fondatrice de la médecine
moderne », fut soigneusement omis dans ses biographies filmiques (35) (36). A travers
Pasteur, c’est également une certaine vision de la Science qui est donnée : celle d’une Science
toute-puissante, solution à tous les maux. Comme nous allons le voir, la Seconde Guerre
Mondiale devait tempérer cet optimisme…
L’absence de biographie plus récente de Pasteur s’explique sans doute par le fait que
l’homme est passé à la postérité. Son œuvre, présente dans le monde contemporain, ne
nécessite pas de « piqûre de rappel » : son Institut demeure une référence, et son nom a donné
naissance au procédé de pasteurisation.
A.2.
La
Seconde
Guerre
mondiale :
l’arme
idéologique
Robert Koch, autre chercheur historique, fut célébré dans le film de propagande nazie
La lutte héroïque (Allemagne, 1937). Rappelons que Koch (1843-1910) obtint le prix Nobel
de médecine et de physiologie pour avoir découvert le bacille de la tuberculose, auquel il
laissa son nom. A travers le filtre de l’idéologie nazie, le film illustre ses recherches en la
matière et son opposition à Virchow, dont Koch invalida les théories. Réalisé par Hans
Steinhoff, metteur en scène de nombreux films pro-nazis, La lutte héroïque est considéré
comme une œuvre typique du cinéma du IIIème Reich : conformément aux exigences du
« Docteur » Goebbels, ministre de la propagande depuis 1933 et grand amateur de cinéma, le
personnage de Koch tel que représenté ici fait montre d’une mentalité aryenne ostentatoire qui
permet d’exalter les valeurs du Reich (148).
Deux ans plus tard, l’Amérique sort son propre film de « propagande médicale » : La
balle magique du Dr Ehrlich (USA, 1937). Ce dernier est un immunologue juif-allemand
(1854-1915), prix Nobel en 1908, qui est à l’origine des premiers traitements de la diphtérie et
de la syphilis (le « 606 », médicament ainsi baptisé en raison du nombre d’essais infructueux
ayant précédé sa découverte). Selon le même modèle que précédemment, le film retrace cette
lutte dans une version romancée à l’extrême, où le Dr Ehrlich, tel le Christ, va jusqu’à rendre
la vue à un syphilitique aveugle, et où son discours final glorifie la Recherche, fût-elle au prix
de la vie de cobayes humains (38 « sacrifices pour le bien public » pour le 606). Notons que
William Dieterle, le réalisateur, est un autrichien ayant émigré aux Etats-Unis, qui refusa de
63
regagner son pays d’origine après l’arrivée des nazis au pouvoir ; le Dr Ehrlich est quant à lui
d’origine juive. A travers le triomphe de ce dernier, le film foule au pied l’idéologie nazie…
Mais la réponse ne tardera pas à se faire entendre. En abordant le sujet alors tabou des IST, le
médecin endosse en outre un rôle éducatif en matière de santé publique. (35)
En France, l’Occupation ralentit la production cinématographique mais ne l’interrompt
pas ; la Continental-Films créée par Goebbels, unique société de production autorisée dans
l’Hexagone, est un moyen de soumettre les œuvres locales à la censure. Dans ce contexte sort
Les hommes sans peur (1942) qui retrace les premières expérimentations des rayons X par
des chercheurs français (fictifs) ; malgré les lourds effets secondaires (radiodermites…), ils
verront leurs efforts et souffrances récompensés (par la guérison, l’amour, le bonheur). Détail
important : c’est un physicien allemand, Wilhem Röntgen, qui découvrit les rayons X le 8
novembre 1895, or il n’est pas cité dans le film… ce qui laisse l’impression que le mérite de
cette découverte revient aux seuls chercheurs français. Le personnage du médecin est utilisé
pour redonner moral et amour propre à une population morose : ses qualités humaines, son
dévouement, son courage, son talent, son abnégation sont autant de moyens de vanter les
principes d’entraide et de persévérance.
Du côté allemand, Goebbels approuve un nouveau film de propagande en 1943 :
Paracelse, biographie de Philippus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim
(1493-1541). Surnommé Paracelse, ce philosophe, alchimiste et médecin d’origine suisse
(mais ayant mené ses travaux en Allemagne) permit de nombreuses avancées en médecine
(dans les domaines, entre autres, de la médecine expérimentale, de la chirurgie, ou de la
toxicologie). Le film est moins ouvertement propagandiste que La lutte héroïque mais tout
aussi nationaliste : Paracelse a été choisi pour montrer la grandeur du « médecin allemand »,
fût-il d’adoption, et son rôle majeur dans l’histoire de la Médecine.
Cette même année sort aux Etats-Unis Madame Curie, narrant la vie de la célèbre
chercheuse qui obtint le prix Nobel de physique (1903) pour ses travaux sur les radiations,
aux côtés de son non moins célèbre époux, Pierre Curie ; après la mort de ce dernier, Marie
reçu également un prix Nobel de chimie (1911) pour la découverte du radium. Une nouvelle
fois, bien que non-médecins, ces deux personnalités sont indéniablement associée à la
profession. Remettons le film dan son contexte : depuis l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre
1941), les Etats-Unis considèrent le cinéma comme un outil permettant de soutenir l’effort de
guerre. En portant en triomphe l’œuvre d’une scientifique polonaise nationalisée française,
deux pays occupés par les Nazis, ce film (dont l’action se déroule à Paris…) met en avant le
patrimoine culturel menacé par l’Allemagne. Le film s’achève par un discours enflammé de
Marie Curie à la gloire de la Science, qui « libérera le monde de ses démons », en particulier
« la guerre ». Comme pour Pasteur, le film fait l’impasse sur certains épisodes de la vie de
64
Marie Curie pour ne pas écorner son image (par exemple sa relation avec un homme marié
après la mort de Pierre Curie…).
En 1944, le très patriotique L’odyssée du Dr Wassell (USA) donne une idée de la
réactivité du cinéma hollywoodien par rapport aux actualités. Ce film du grand producteur
Cecil B. De Mille s’inspire d’un récent exploit, vanté par le président Roosevelt lui-même : en
1942, le Dr Wassell, généraliste mobilisé dans la Navy, refusa malgré l’ordre de ses supérieurs
d’abandonner ses patients sur l’île de Java, alors que les troupes japonaises débarquaient.
Contre toute attente, il parvint à les maintenir en vie et à les évacuer vers l’Australie. Ode au
patriotisme et au sacrifice, le film élève le médecin en soldat modèle et discipliné, qui ne
conteste les ordres que pour mieux servir son pays. « Vous êtes dans la marine américaine,
rappelle-t-il à l’un de ses patients qui a la faiblesse de douter. Tant que vous serez en vie, il
faudra obéir. Comme moi vous irez là où le devoir l’exige. » La phrase s’adresse sans nul
doute au spectateur, encouragé à respecter à la lettre la prescription belliciste du médecin. Dès
sa séquence d’ouverture, le film prend d’ailleurs le praticien comme exemple à suivre : une
voix-off compare le médecin de campagne, « depuis toujours le symbole du courage du
dévouement et de l'abnégation », à un brave cheval de trait dont la mission est de sauver des
vies. « Il est donc logique, ajoute-t-elle, que le Dr Corydon Wassell de l’Arkansas se soit
trouvé dans la région des indes néerlandaises alors que l’étau japonais se resserrait sur
Java. » Le raccourci peut sembler douteux : pour sauver des vies, le médecin doit prendre les
armes ! Et si notre bon docteur de famille le fait, c’est que cela doit être justifié… De façon
paradoxale, le médecin qui selon le serment d’Hippocrate n’est pas sensé « provoquer
volontairement la mort », est utilisé pour promouvoir le meurtre. L’attribution du rôle à une
star charismatique (Gary Cooper) rend l’influence du personnage d’autant plus importante sur
un public spontanément acquis à sa cause. Le choix du terme « odyssée » pour le titre français
n’est par ailleurs pas anodin et renvoie à la mythologie grecque : le médecin est un Ulysse des
temps modernes embarqué dans un voyage homérique où les Japonais tiennent le rôle des
monstres mythologiques… Si la comparaison est flatteuse pour le corps médical, il ne fait
aucun doute qu’elle a pour but de toucher la fibre patriotique du spectateur et de servir des
intérêts en totale contradiction avec les principes fondamentaux de la profession.
A.3. L’après-guerre : le messager d’espoir
L’objectif n’est plus d’imposer une idéologie face à l’Ennemi, mais de redonner espoir
aux populations, afin de motiver la reconstruction d’un monde en ruines.
Quel meilleur messager qu’Henry Dunant (1828-1910), père de la médecine
humanitaire et premier prix Nobel de la Paix ? D’homme à hommes (France, 1949) se
concentre sur la création de la Croix Rouge en 1863 par ce soldat suisse, après la boucherie
65
que fut la bataille de Solferino. Sa devise : « chaque être a sa valeur, et un seul est-il sauvé
que cela vaut la peine de se donner entièrement à sa tache pendant des jours et des nuits, sans
relâche. » De telles valeurs d’entraide et de solidarité ne pouvaient que trouver un puissant
écho chez le spectateur de l’époque.
René Laennec (1781-1826), inventeur du stéthoscope et pionnier de la méthode
anatomo-clinique possède également son hagiographie sur pellicules : Dr Laennec (France,
1949). Le film suit les intrigues précédentes : recherche, abnégation, moqueries de ses pairs,
reconnaissance finale… Il est « un héros idéal, tel qu’il pouvait être rêvé au sortir de la
Seconde Guerre Mondiale, sans qu’interfère la complexité de la nature humaine, avec ses
faiblesses, ses côtés sordides. » (37) Son sens du sacrifice est souligné par son destin
tragique : Laennec fut emporté par la tuberculose.
L’Allemagne de l’Ouest soigne également son amour propre dans Sauerbruch - das
war mein leben (traduction : Sauerbruch - cela a été ma vie, RFA, 1954), en retraçant
l’œuvre du chirurgien Ernst Ferdinand Sauerbruch (1875-1951). Il est à l’origine de prothèses
révolutionnaires des avant-bras permettant aux amputés de récupérer une certaine autonomie.
Le film occulte totalement le fait que Sauerbruch supporta publiquement le parti Nazi, qui lui
décerna l’équivalent de la Légion d’Honneur. Personnalité complexe, il soutint également les
victimes des Nazis et usa notamment de son influence pour mettre fin au programme
d’euthanasie expérimentale « T4 ». Plutôt que livrer un portrait en demi-teinte plus proche de
l’homme que fut réellement Sauerbruch, le scénario préfère dépeindre un praticien exemplaire
et unilatéralement bon, afin de redorer le blason d’un peuple humilé par la guerre… Le
médecin est utilisé dans un but d’affirmation identitaire. (37)
Autre film de la RFA, Le médecin de Stalingrad (1958), qui n’est autre que le Dr
Böhler (1908-1979), chirurgien allemand emprisonné dans les geôles soviétiques après la fin
de la seconde guerre mondiale. Véritable légende vivante, il sauva nombre de ses compagnons
de cellule dans des conditions très précaires (opération à la lueur d’une lampe à pétrole,
emploi d’une scie à métaux), mais aussi le fils d’un commandant russe (du moins dans le film,
qui lui prête également une romance avec une médecin russe). Il ne fut relâché qu’en 1953.
Bien qu’étant sorti au milieu de la Guerre Froide, Le médecin de Stalingrad se veut une
œuvre pacifiste qui insiste sur la neutralité et le professionnalisme absolu du Dr Böhler dans
des conditions extrêmes.
A.4. Le cas du Dr Schweitzer
Les biographies filmiques consacrées au Dr Albert Schweitzer (1875-1965) étant très
dissemblables, elles méritent une analyse approfondie. Rappelons que ce touche à tout génial
est né allemand, avant de se faire naturaliser français après la première guerre mondiale ;
66
pasteur, théologien, philosophe, musicien émérite, il se démarqua particulièrement en matière
de médecine humanitaire, notamment par le dispensaire qu’il monta dans la ville de
Lambaréné (Gabon). Il obtint le Prix Nobel de la Paix en 1952.
Sorti cette année là, Il est minuit Dr Schweitzer (France) est le premier film qui le
concerne. Il s’agit d’une hagiographie qui se concentre sur « ses années gabonaises ». La
guerre de 14-18 l’obligea à interrompre ses travaux, mais les reprit à la fin du conflit. Le film
chante les louanges du bon médecin blanc (Pierre Fresnay) venant des pays riches pour sauver
les pauvres indigènes, sans le moindre esprit critique… Le comportement du médecin reflète
la vision colonialiste qui dominait en France à l’époque, annonçant la toute proche guerre
d’Algérie.
Nettement plus critique, Le grand Blanc de Lambaréné (France, 1995) évoque les
rapports paternalistes entre le Dr Schweitzer et les « indigènes ». En effet, divers témoignages
(38) remettent en question l’œuvre de Schweitzer en Afrique (son dispensaire de Lambaréné
étant qualifié de bidonville) et nuancent le caractère du médecin, en particulier sa vision
paternaliste des Africains. Le film, très critique, s’inscrit dans une volonté de démarcation par
rapport à la figure légendaire (« le Saint de la jungle ») qui prévalait jusqu’alors. Sans
totalement nier les compétences médicales du personnage, on nous le présente sous un jour
ambigu ; le médecin y perd en perfection ce qu’il gagne en réalisme. Comme nous allons le
voir, cette approche nuancée caractérise les portraits de médecin dans le cinéma moderne, à
partir des années 60.
A.5. Les temps modernes : l’homme faillible
Le père de la psychanalyse (1856-1939) a droit à sa biographie dans Freud, passions
secrètes (USA, 1962). L’intrigue se concentre sur les années 1885 et 1886 durant lesquelles
Freud établit les bases de sa pensée, après avoir suivi les cours du Pr Charcot à l’Hôpital de la
Pitié-Salpêtrière à Paris. Nous y découvrons ses difficiles travaux et hypothèses sur l’hystérie,
par l’intermédiaire d’une étude de cas. Le réalisateur avait pour volonté de « donner au grand
public l’occasion de saisir l’apport scientifique du père de la psychanalyse » (162). C’est
toute la difficulté de la démarche intellectuelle, avec ce qu’elle implique d’erreurs et de
déceptions, qui est illustrée. Freud (Montgomery Clift) ne nous est pas présenté comme un
génie à qui tout réussit sans le moindre effort, mais comme un travailleur acharné et
persévérant. Les sifflets de ses pairs, dans la séquence finale, ne le décourageront pas…
L’odyssée du Docteur Munthe/Le Livre de San Michele (Italie/RFA) sort la même
année. Nous avons déjà évoqué ce praticien d’origine suédoise (1857-1949) qui côtoya
Pasteur. Il fit ses études à Paris où il suivit, tout comme Freud, les cours du Pr Charcot. Axel
Munthe est l’auteur du Livre de San Michele, ouvrage autobiographique adapté ici pour le
67
cinéma. L’existence du Dr Munthe est riche en anecdotes et en aventures, passant des
quartiers pauvres de Paris où il prodiguait des soins gratuitement, aux appartements luxueux
de la Reine Victoria de Suède, dont il devint le médecin personnel. Il s’illustra également
durant la Première Guerre Mondiale où il soigna les blessés en tant qu’ambulancier, ainsi qu’à
Naples durant l’épidémie de choléra. Le film met l’accent sur la grandeur et la déchéance de
l’homme, qui après avoir connu une renommée internationale, souffrit de cécité et finit sa vie
isolé (en réalité il se fit opérer des yeux et obtint une rémission complète… mais la
dramaturgie prévaut au cinéma !). Là encore, l’utilisation du mot « odyssée » dans le titre
français met l’accent sur le caractère épique et grandiose de la vie de cet admirable médecin…
En France, signalons le portrait plus intimiste d’un médecin du XVIIIème siècle, le Dr
Jean Itard, dans L’enfant sauvage de et avec François Truffaut (1969). Le film s’attarde sur
la lente et difficile rééducation du personnage titre, réduit à un état quasi animal, par le
bienveillant Dr Itard. Nous reviendrons sur ce film dans le chapitre « le héros du quotidien ».
Autre tableau de « grand homme » tout en nuances : Docteur Norman Bethune
(USA, 1989), qui fait suite au téléfilm anglais Bethune (1977). Donald Sutherland interprète
le rôle dans les deux œuvres. Le Dr Bethune est un chirurgien d’origine canadienne, qui se
distingua particulièrement en chirurgie thoracique, puis qui joua un rôle déterminant en terme
de médecine sociale de par sa volonté de dispenser des soins gratuits aux plus pauvres, ce qui
inspira la création de Médecins Sans Frontières. Communiste convaincu, il prit part à la
guerre civile espagnole (aux côtés des Républicains) puis au conflit sino-japonais, durant
lesquelles il inventa le concept d’unités de soins mobiles. Dénué d’orientation politique (un
film américain à la gloire d’un partisan communiste étant assez rare pour être souligné…), le
film ne fait pas l’impasse sur les défauts de Béthune (arrogance, tendance à l’alcoolisme,
soutient d’un dictateur en la personne de Mao Tse Tung…) et laisse le spectateur se forger
une opinion.
Le Dr Janusz Korczak (1878-1942) est également un médecin dont la destinée
exceptionnelle a été portée à l’écran dans un film portant son nom (Pologne, 1990). JuifPolonais, il est l’auteur de traités fondateurs en matière d’éducation, de pédagogie et surtout
de droits de l’enfant. A la fin de sa vie, il choisit volontairement d’exercer dans le ghetto de
Varsovie, où il s’occupa particulièrement des orphelins. Malgré de multiples occasions, il
refusa de s’échapper et choisit d’épouser le sort de ses protégés. Il mourut en déportation,
dans les chambres à gaz de Treblinka. Son témoignage nous est parvenu par l’intermédiaire de
son journal. Si la vie de Korczak avait été adaptée au cinéma durant la seconde guerre
mondiale, le personnage de Korczak aurait sans nul doute été récupéré à des fins
propagandistes. Ce n’est pas le cas ici, le film se concentrant essentiellement sur l’homme.
Après la Shoah, Les soldats de l’espérance (USA, 1993) aborde un autre sujet
délicat : l’épidémie de SIDA. Ce film retrace l’histoire de la découverte du VIH au début des
68
années 1980, à travers les recherches d’une équipe de scientifiques américains. Les épisodes
les plus délicats ne sont pas passés sous silence : les difficultés pour comprendre le mode de
transmission du virus, la réaction inadaptée et retardée des pouvoirs publics, l’accueil des
résultats par la communauté homosexuelle… Le conflit entre le Pr Montagnier (français) et le
Pr Gallo (américain) au sujet de la paternité de la découverte y est évoqué mais ne constitue
pas le centre de l’intrigue (163).
Les palmes de M. Schutz (France, 1996) offre au couple Pierre et Marie Curie une
biographie plus légère et réaliste que celle de 1943. Isabelle Huppert et Charles Berling
interprètent les rôles principaux, dont la romance est mise sur le devant de la scène, au sein
d’un récit léger et enjoué.
Enfin, sur le continent Asiatique, peu cité jusqu’à présent, il faut souligner l’image
écrasante du Dr Wong Fei Hung, médecin et professeur de kung-fu, qui fit l’objet d’une
centaine de films célébrant plus ses exploits martiaux que ses qualités médicales. Nous y
reviendrons plus longuement dans le chapitre « l’homme d’action » dans laquelle ce
personnage trouve naturellement sa place.
Décryptage
Nous avons vu que le « grand homme », médecin ou non, a tout d’abord été utilisé
comme ambassadeur de la Science (Pasteur), avant d’être récupéré par les services de
propagande, des deux côtés de l’Atlantique, les exemples les plus frappants étant La lutte
héroïque (Allemagne) et L’odyssée du Dr Wassel (USA).
Pour faire passer leur message, ces œuvres utilisent l’hagiographie : le « grand
homme » concerné se voit doté de toutes les qualités possibles, ses défauts étant
soigneusement passés sous silence, au détriment de la vérité historique – mais au profit du
message politique qu’il véhicule. Il est l’honnête homme, le citoyen modèle, le bon
travailleur. Il inspire la confiance et l’admiration. Ajoutées à son titre, ces qualités lui donnent
du poids, de la crédibilité, de la légitimité.
Le fait qu’il soit une célébrité et non un simple médecin anonyme n’est par ailleurs pas
innocent : cela permet au personnage de bénéficier du soutien spontané du public. Ainsi,
quand au cours du film le brave médecin essuie les moqueries de ses pairs, ou subit les
attaques de l’ennemi, le spectateur, qui connait le bien-fondé de ses actes et son prochain
triomphe, ne peut que prendre son parti. Ainsi, quand le « grand homme » agit ou affirme
quelque chose, il le croit – même lorsqu’au milieu de ses beaux discours se glisse une
incitation belliciste ou xénophobe… L’utilisation du « grand homme » comme outil de
propagande donne à réfléchir sur la place du médecin dans la société et plus précisément sur
son influence sur le patient.
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La « propagande médicale » ne s’arrête cependant pas aux médecins célèbres.
L’analyse des MC fictionnels nous donnera l’occasion de rencontrer d’autres œuvres de ce
type.
Enfin, les récits extrêmement stéréotypés que sont les films de propagande ne peuvent
que susciter la méfiance du public moderne. Aussi, depuis les années 1960, les biographies de
« grands hommes » s’avèrent logiquement plus nuancées, subtiles et réalistes. Le médecin y
est présenté dans sa globalité d’être humain pourvu de failles et de défauts, et le cinéaste
laisse le spectateur se forger un avis sur les évènements présentés.
B. Le héros du quotidien
Contrairement au « grand homme » pré-cité, le « héros du quotidien » est un homme
simple qui œuvre dans l’anonymat, à son humble niveau. Mais s’il ne change pas la face du
monde, il apporte une aide providentielle à ses patients. Son héroïsme tient à sa fidélité, à son
dévouement sans faille, à la constance de son professionnalisme.
Nous commencerons par étudier ce type de médecin en fonction de son lieu
d’exercice, puis nous étudierons quelques portraits de « héros » hors du commun.
B.1. Le médecin de campagne
« Dans les villes [le médecin] peut appeler des chirurgiens pour effectuer les
opérations, il peut s’éclairer par les conseils de ses collègues ; mais dans les campagnes,
privé de ces secours, le médecin doit réunir toutes ces connaissances et être à la fois médecin,
chirurgien, pharmacien, herboriste, etc ».
Discours du Baron Chaptal, 1826 (92).
B.1.1. L’image d’Epinal : la bête de somme
En 1833, Balzac construisit son personnage du Dr Benassis de Médecin de campagne
sur le modèle explicite du prêtre catholique (27). Dans la lignée de certains auteurs de théâtre
(tels Eugène Scribe) et sous la pression des professionnels de santé lassés de se voir dénigrés,
il s’employa à faire basculer l’image du médecin dans l’opinion publique, jusque là très
influencée par les personnages de Molière : de bouffon bouffi d’orgueil, le médecin devint
« un type sérieux, savant et humaniste, dévoué à la souffrance des autres et désormais
sympathique. » (27)
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L’image d’Epinal du médecin de campagne allant « par monts et par vaux, de jour
comme de nuit, sans souci des aléas climatiques, au secours de la détresse humaine », que le
médecin balzacien contribua à icôniser, a intéressé le cinéma dès ses débuts. (39)
A notre connaissance, sa plus ancienne incarnation remonte au film muet The country
doctor (USA, 1909). Le médecin y connaît une destinée dramatique : alors que sa propre fille
vient de tomber malade, il est sollicité en urgence par une voisine… Malgré ses problèmes
personnels, son sens aigu du devoir lui impose de se déplacer. Mais durant son absence, l’état
de sa fille s’aggrave. Elle décèdera dans ses bras. Ironie du sort, sa patiente sera sauvée : son
devoir de médecin est accompli. Quoiqu’exemplaire, le dévouement de ce médecin relève du
sacerdoce : il fait passer l’intérêt de son patient avant celui de son propre enfant ! Mais cette
image sacrificielle n’est pas rare, comme nous le verrons plus loin.
Les années suivantes, plusieurs films américains du même titre montrent les talents du
médecin de campagne dans des domaines divers : conseils conjugaux (1927), accouchement
de quintuplés à domicile (1936), ou lutte contre les infections : Doctor Bull (USA, 1933). Ce
dernier film, réalisé par le grand John Ford, met l’accent sur l’abnégation totale dont doit faire
preuve le médecin de campagne. Sollicité jour et nuit par ses patients, le Dr Bull ne peut pas
manger sans être dérangé et doit faire face, malgré son dévouement exemplaire, aux
commérages (on lui prête une aventure avec l’une de ses patientes) et à la remise en question
de ses compétences (« mon père dit que vous n’êtes bon qu’à prescrire des pilules ! » lui
assène un enfant). La survenue d’une épidémie de typhoïde lui donnera l’occasion de prouver
sa valeur... Outre le rôle de soignant, le médecin endosse ici un rôle social, prodiguant bons
mots et conseils pour régler les problèmes personnels des villageois.
Ce rôle peut même s’étendre à toute une vie, tel le Dr Sansfin (Michel Bouquet) dans
Lamiel (France, 1967). Il permet à une jeune paysanne de quitter son milieu social d’origine
et demeure le seul homme de confiance qu’elle connaîtra au cours de son existence. Nous
voyons ici que le champ de compétence du praticien dépasse la simple sphère médicale pour
s’étendre aux domaines sociaux, familiaux et sentimentaux. Figure de sagesse, on le sollicite
avant une grande décision ou un tournant existentiel.
Au final, la métaphore du « cheval de trait » présentée en exergue de L’Odyssée du
Dr
Wassell
(1944)
résume
parfaitement
l’image
du
médecin
de
campagne
cinématographique.
Précisons enfin que le célèbre Knock, bien qu’exerçant également en milieu rural, est
loin d’être un praticien exemplaire, aussi l’étudierons-nous plus loin.
71
B.1.2. L’opposition médecine de campagne/médecine de ville
Le docteur et son toubib (USA, 1947) lance un type d’intrigue qui remportera un
franc succès : les difficultés pour un médecin de ville de se faire accepter à la campagne. Le
Dr Pearson, répondant à une annonce de remplacement d’un confrère plus âgé, se rend dans
une petite ville du Maine… Or le confrère en question ne compte pas céder sa place et
n’apprécie pas les méthodes du jeune Dr Pearson (le « toubib » du titre). Celui-ci sera
d’ailleurs repoussé par la ravissante institutrice du village… Les circonstances permettront
toutefois aux praticiens de tisser une amitié et un respect mutuels, mettant en valeur la
confraternité de la profession. De même, le Dr Pearson sera finalement accepté par la
population et ravira le cœur de la maîtresse d’école. Les épreuves que traverse le jeune
médecin font office de parcours initiatique, qui lui permettent de se révéler en tant que
professionnel et en tant qu’homme.
En France, On ne triche pas avec la vie (1949) et Les hommes en blanc (1955)
suivent ce modèle. Dans le premier, c’est une femme-médecin (spécimen rarissime à
l’époque…) qui doit lutter pour s’imposer auprès d’une population rurale doublement
méfiante à son égard (non seulement c’est un médecin, mais c’est également un membre du
sexe faible !). Dans le second, un généraliste citadin, carriériste et cynique, apprend le sens
des mots bienveillance et compassion lors du remplacement d’un vieux confrère auvergnat…
35 ans plus tard, Doc Hollywood (USA, 1991) déploie une intrigue identique. Cette fois-ci,
c’est un chirurgien esthétique dévoré par l’ambition qui finit par se tourner vers une pratique
de médecin de village. Au final, tous ces personnages parviennent à se faire accepter par la
population et, en récompense de leurs efforts, rencontrent l’Amour à l’issue de leurs épreuves
initiatiques (39).
Autre variation sur ce thème mais cette fois sur le continent Indien : Le voyage
interrompu (1993) : à l’occasion d’un séminaire organisé par le Rotary Club, un riche
généraliste de Calcutta soignant exclusivement les classes bourgeoises, découvre les
conditions de vie d’un village du Bengale. L’état de dénuement total dans lequel évoluent les
habitants lui fait prendre conscience de la vacuité et de la superficialité de son mode
d’exercice…
En Asie, la forme est plus éthérée mais le fond demeure semblable : Syndromes and a
Century (Thaïlande, 2006) confronte médecine de ville et médecine de campagne en jouant
sur les tonalités. Comme deux existences en miroir, on suit les mêmes personnages dans les
deux types d’exercice. L’activité en milieu rural est représentée avec des couleurs vives et
chaleureuses, au son des bruits de la nature et au contact des patients, alors que la médecine
de ville est dépeinte comme un univers froid, stérile et solitaire.
72
Assez peu nuancées, ces fictions médicales cinématographiques (FMC) constituent des
hymnes aux vertus de la « bonne » médecine de campagne. Celle-ci, par son humanité, révèle
les qualités « vraies » enfouies chez le praticien, par opposition à une « mauvaise » médecine
de ville, aisée, moderne, bouffie d’arrogance et éloignée des valeurs essentielles. L’opposition
n’est pas dénuée de naïveté et de manichéisme, voire d’un certain rousseauisme…
B.1.3. L’opposition médecin/guérisseur
Le thème de l’oppostion entre médecine traditionnelle et charlatanisme, autrement dit
entre Science et Croyance est lui aussi récurrent. En 1949, la femme-médecin d’On ne triche
pas avec la vie devait déjà faire face à la concurrence des guérisseurs locaux… Sur le mode
de la comédie, Le médecin et le sorcier (Italie, 1957) oppose quant à lui le Dr Marchetti
(Marcelo Mastroianni) à Don Antonio, rebouteux estimé d’un village montagnard. Sans
surprise, les docteurs de ces films, symboles de la Science moderne, triomphent de
l’obscurantisme.
Plus original : dans Le guérisseur (France, 1953) c’est un médecin lui-même (Jean
Marais) qui prétend posséder « le don ». En réalité, il s’agit d’un praticien lassé par la
transformation de la profession en une armée « d’ingénieurs de santé »… Ses pouvoirs ne sont
autres qu’une grande qualité d’écoute doublée d’une volonté d’humanisation de la relation
médecin-patient, ce qui explique que seuls les patients névrosés soient réellement « guéris » à
son contact ! Ces méthodes lui vaudront un procès pour exercice illégal de la médecine,
intenté par ses anciens confrères, particulièrement agacés par cette approche anticonformiste
de la relation de soin. Yves Ciampi, le réalisateur, est également médecin et livre sa vision
toute personnelle, très en avance sur l’époque, de la discipline.
Parfois, l’entente entre la médecine officielle et alternative s’avère possible :
Leguignon guérisseur (France, 1954) s’achève ainsi sur une association entre un magnétiseur
et un généraliste de campagne. Le médecin de Gafiré (Nigeria/Mali, 1985) offre un autre
exemple de collaboration profitable entre deux approches a priori incompatibles. L’histoire
prend place en Afrique, où les marabouts exercent encore une puissante influence (40) : un
jeune diplômé se heurte à un « homme de médecine » renommé. Ne pouvant totalement
occulter le maraboutisme, le médecin parvient à concilier tradition et modernité, ce qui
constitue sans doute la meilleure manière de faire accepter la médecine à la population locale.
Subtil, ce film a été plusieurs fois récompensé.
73
B.1.4. Le médecin de campagne contemporain
« Derrière la fonction de "médecin traitant", placé au centre du "parcours de soins",
le généraliste est à la fois assistant social, éducateur, médiateur, pharmacien, bobologue...
(...) Ceux que l’on a coutume d’appeler les "médecins de famille" font tout autant du médicosocial que de la médecine. »
Sandrine Blanchard, Le généraliste, soupape des maux de la société, Le Monde (41).
La maladie de Sachs (France, 1999) traite de l’exercice médical en milieu rural sous
un angle réaliste ; le fait que le film soit adapté du roman du Dr Marc Zaffran, alias Martin
Winckler, ancien médecin de campagne, n’est pas étranger à ce fait. Nous suivons le
généraliste dans son activité quotidienne, entre visites à domicile, consultations au cabinet et
vacations dans un centre d’IVG.
Ici, nulle volonté de faire passer le médecin pour un saint : il arrive au Dr Sachs
(Albert Dupontel) d’être bougon, de ne plus supporter ses patients ou simplement de montrer
des signes de fatigue. De même, loin de toute glamorisation chère au cinéma hollywoodien, le
Dr Sachs n’est pas un canon de beauté : son allure est sobre, presque négligée, ses cheveux
sont en bataille, son cabinet est assez austère.
Le film donne l’occasion de découvrir le médecin à travers le prisme du regard de ses
patients : nous entendons leurs pensées, leurs remarques, parfois élogieuses, parfois acerbes.
Leurs motifs de consultation sont divers, ce qui permet de présenter la médecine générale
dans toute sa transversalité : soins de petits bobos, prise en charge de pathologies chroniques,
accompagnement des mourants à domicile… En outre, le Dr Sachs est fréquemment sollicité,
tout comme ses ancêtres, pour régler des problèmes extra-médicaux, comme celui de cette
mère qui lui amène son « insupportable » fille. A l’issue d’un entretien privé avec
l’adolescente, le médecin comprend que le problème vient de la mère et lui donne des conseils
pour gérer la situation ; ses compétences médicales interviennent moins ici que ses qualités
humaines : « Le médecin parce qu’il a le secret de l’intimité des gens, leur sert
essentiellement de confident. Plus encore que confident, le médecin est un véritable
confesseur. » (27) Autrement dit : il hérite d’une fonction apostolique.
La diversité des motifs de consultation fait ressortir la difficulté de la profession :
la « maladie » de Sachs n’est-elle pas l’usure qui frappe le praticien dévoué ? Sachs n’est-il
pas un médecin « malade de ses malades », étouffé par un « trop-plein d’empathie » ? Le film
permet de suivre le médecin dans sa vie privée, et celle-ci semble assez pauvre : célibataire, il
continue de penser à ses patients à son retour à domicile et s’astreint à relater leurs histoires
sur des bandes audio et des cahiers, refusant de laisser le drame de leurs existences sombrer
74
dans l’oubli. Seule (l’inévitable) histoire d’amour, avec l’une de ses patientes, lui permettra de
respirer et de s’épanouir.
Sachs n’est pas le seul médecin du film à être dévoré par son métier : le Dr Boule, son
confrère plus âgé, souffre de dépression et finira par se suicider. En filigrane, le film fait le
portrait d’une profession qui ploie sous une charge colossale de travail et approche de
l’épuisement. Nous reviendrons sur ce thème dans le chapitre « le médecin malade ».
A notre connaissance, aucun autre film n’illustre la profession de médecin généraliste
de manière aussi réaliste, juste et sensible. Il permet à son spectateur non seulement de
« voir » un médecin en activité mais aussi de « ressentir », dans toute leur puissance
émotionnelle, le sens, la beauté, les dilemmes, les doutes, les satisfactions, inhérents à cet
exercice. Héros à visage humain que l’on pourrait rencontrer au coin de la rue, ou consulter
soi-même, le personnage de Sachs hisse très haut l’étendard d’une médecine générale
complexe et humaine.
Bien que tourné au Québec, La grande séduction (2003) aborde un sujet d’actualité
dans notre pays : la sous-médicalisation en milieu rural. Sur le mode de la comédie, le film
évoque la tentative désespérée de pêcheurs canadiens pour attirer un médecin sur leur petite
île. Une compagnie souhaitant implanter une usine sur celle-ci exige en effet la présence d’un
praticien… Selon la trame classique étudiée précédemment, c’est bien sûr un jeune médecin
citadin qui devra s’intégrer à cette communauté. Le film montre bien l’importance cruciale du
médecin sur le plan social : « le système est plus fait pour les petits villages comme nous
autres, déplore l’un des personnages. La pure vérité c’est que sans Docteur il n’y a plus de
village ». Il est l’un des éléments clés, nécessaire au fonctionnement de toute société. Bien
entendu, La grande séduction fonctionnera et le médecin s’installera sur l’île (non sans avoir
trouvé l’âme sœur, comme il se doit).
B.2. Le médecin des pauvres
« A Paris, dans chaque quartier, il existe un médecin dont le nom et la demeure ne
sont connus que de la classe inférieure, des petits bourgeois, des portiers et qu’on nomme
conséquemment le médecin du quartier. Ce médecin, qui fait les accouchements et qui saigne,
est en médecine ce qu’est, dans les Petites-Affiches, le domestique pour tout faire. Obligé
d’être bon pour les pauvres, assez expert à cause de sa longue pratique, il est généralement
aimé. »
Honoré de Balzac, Le cousin Pons (1847).
En France, dès 1914, un court-métrage muet d’Henri Desfontaines est dédié à la gloire
de ce type de praticien ; seul son titre nous est parvenu : Le médecin des pauvres. L’intérêt
précoce du cinéma français pour ce mode d’exercice tend à prouver sa popularité.
75
C’est essentiellement le cinéma japonais qui offre des portraits élogieux de cette
médecine en condition précaire. Dotée des mêmes vertus que la médecine de campagne, la
« médecine des pauvres » est fréquemment opposée à la médecine de ville.
Akira Kurosawa s’y est tout d’abord intéressé dans L’ange ivre (1948). : le Dr
Sanada, alcoolique notoire mais médecin dévoué (d’où le titre), exerce dans un bidonville
tokyoïte d’après-guerre, révélateur de la lourde défaite du Japon. Son cabinet est situé au
milieu d’un quartier en ruines baignant dans la boue où règne la pègre. Lorsqu’un yakuza
blessé se présente à sa porte, il n’hésite pas à lui porter secours… Son examen révèle une
tuberculose. Craignant la réaction de ses « collègues de travail » s’ils venaient à apprendre le
diagnostic, le yakuza agresse le docteur et s’enfuit. « Une relation étrange, entre rejet et
affection mutuelle inavouée, s’établit pourtant entre eux... Le Dr Sanada est le prototype de
ces hommes bons qui font semblant de ne pas l’être sous une carapace de rudesse. » (164) Le
médecin soigne ici sans distinction tout individu qui vient le consulter, même si celui-ci est un
bandit potentiellement dangereux. Le yakuza finira par se sacrifier pour sauver la vie du
médecin, qui voit là son dévouement récompensé.
Du même auteur, Barberousse (1965) reprend le thème du jeune médecin habitué au
confort des CHU qui part exercer dans des conditions précaires. Nous sommes à Tokyo, à
l’époque féodale (1820) : un interne issu d’un milieu aisé est envoyé en stage dans la clinique
du difficile Dr Kyojo Niide, surnommé Barberousse, qui s’occupe des laissés pour compte. La
structure narrative suit les rails du parcours initiatique et s’achève sur l’attendue résolution de
l’interne d’exercer auprès des plus démunis. Mais le personnage de Barberousse (Toshiro
Mifune, acteur fétiche de Kurosawa) mérite un portrait détaillé : sévère de prime abord, il se
révèle profondément humain, capable d’une grande compassion envers ses patients, ce qui le
conduit parfois à des pratiques peu orthodoxes pour arriver à ses fins, à la manière d’un Robin
des bois du soin, puisque selon lui le système n’est pas à la hauteur : « A-t-on jamais vu les
politiques s’attaquer à la misère et à l’ignorance ? » déplore-t-il. Si ses actes ne sont pas
toujours légaux, sa cause est juste et le personnage hautement sympathique.
Côté allemand, son confrère le Dr Diffring dans Le médecin de Hambourg (RFA,
1969) lui ressemble. Exerçant dans l’un des quartiers les plus mal famés de Berlin Ouest, il
soigne les démunis, protège les innocents (y compris de la police) et punit les malfrats. Ce
choix de vie le met en complète opposition avec son frère, gynécologue des quartiers riches
qui abuse de ses patientes : une nouveau contraste manichéen entre la « bonne médecine sans
moyen » et la « mauvaise médecine aisée » (147).
La même année, Change of habit (USA) suit le King en personne, Elvis Presley, dans
un rôle de jeune médecin idéaliste qui fonde un dispensaire au milieu d’un ghetto… Sa guitare
s’avèrera aussi efficace que son stéthoscope !
76
Puis en 1987, Doc’s Kingdom (France/Portugal) montre le quotidien d’un médecin
alcoolique de Lisbonne, qui comme ses confrères allemand et japonais étudiés plus haut vit
dans un bidonville et travaille dans un hôpital où plane une ambiance de fin du monde. Cette
déliquescence extérieure reflète le « Royaume » intérieur du personnage, rongé par un malêtre profond et une incurable solitude… La visite impromptue d’un fils new-yorkais qu’il
n’avait encore jamais vu ne détournera pas « Doc » de son sacerdoce/sacrifice.
Dr Akagi (Japon, 1998) trace également le portrait d’un praticien atypique,
complètement obnubilé par le foie (d’où son surnom, Akagi signifiant « foie » en Japonais),
qu’il tient pour responsable de toutes les pathologies ! L’action se situe en effet dans un petit
village de pêcheur japonais, quelques temps avant la reddition du pays, à une époque où les
hépatites faisaient des ravages dans la population. Entre deux consultations auprès de parias
en tous genre (prostituée, alcoolique, prisonnier de guerre en fuite…), le bondissant
hépatologue travaille à la conception d’un microscope qui l’aiderait à lutter contre l’épidémie.
A travers son personnage-titre, praticien lunaire et hyperactif qui dédie néanmoins toute son
énergie à ses patients, le film assimile l’exercice de la médecine générale à une lutte épique,
un combat de tous les instants, impression renforcée par la séquence finale où le brave docteur
se voit littéralement comparé à Achab affrontant Moby Dick ! Le réalisateur s’est inspiré de
son propre père pour le personnage d’Akagi, qui représente un hommage au dévouement sans
borne du « médecin de famille », engagé dans un combat quotidien (et ubuesque) contre la
misère, la bêtise et l’ignorance.
Enfin, le Dr Treves (Anthony Hopkins) d’Elephant Man (USA, 1980) sauve son
patient d’un cirque miteux où il était montré comme une bête de foire. Le praticien ne pourra
retenir une larme en découvrant la difformité du malheureux. Au cours du film, il n’aura de
cesse de défendre la dignité de John Merry et culpabilisera de l’avoir impudemment exposé à
ses confrères, dans une présentation « à la Charcot ». Autre image de médecin compatissant
dans ce même film : le directeur de l’hôpital, qui héberge gracieusement l’homme-éléphant et
constate avec humilité que « nul ne peut imaginer ce qu’a vécu cet homme ». Ces marques
d’émotion donnent de l’humanité à ces MC ; ils perdent de leur rigidité scientifique pour
devenir des êtres sensibles, humains.
B.3. Le médecin de ville
L’essentiel de la médecine « urbaine » au cinéma est représentée par la médecine
hospitalière, sans doute dans le but de souligner le contraste entre les « petits moyens » de la
campagne et l’hyper-technicité des CHU. Nous aurons cependant l’occasion de rencontrer
quelques MC travaillant dans le secteur libéral au cours des prochains chapitres.
77
B.3.1. L’étudiant appliqué
A l’image de ses courageux aînés cinématographiques, l’étudiant en médecine s’avère
être un bourreau de travail. Les traits dominants des études médicales dans l’imaginaire
collectif ne sont-ils pas justement leur longueur et leur difficulté ? Le « carabin » au cinéma
perpétue cette tradition, bûchant aussi bien ses connaissances théoriques, dans le temple du
savoir qu’est l’université, que pratiques, auprès des malades. Au bout du chemin : le
prestigieux titre de « docteur », qui contribue à faire du médecin un symbole de réussite
sociale et une autorité intellectuelle (voir chapitre IX : le notable).
Cependant, comme nous aurons l’occasion de le voir, les « carabins fictionnels » les
plus célèbres apparaissent dans les séries télévisées, telles Urgences, Scrubs ou Grey’s
anatomy. Le format s’avère particulièrement adapté au portrait des études de médecine,
permettant au téléspectateur de suivre l’apprentissage du personnage « en temps réel », durant
plusieurs années.
Quelques longs-métrages consacrés au cursus médical portent néanmoins les
prémisses du genre : citons Un grand patron (France, 1951), Les hommes en blanc (France,
1955), Les internes et sa suite (USA, 1962/1964), Les disciples d’Hippocrate (Japon, 1980),
Urgences (USA, 1989). Tous constituent des odes à l’application exemplaire de l’étudiant en
médecine, illustrant les heures passées devant les livres et dans les amphithéâtres, le stress des
premières gardes, le poids des responsabilités, les dilemmes éthiques... thèmes que la fiction
médicale télévisuelle explorera en profondeur.
B.3.2. Le praticien dévoué
Que serait l’étudiant sans son mentor ? Le « praticien dévoué » lui transmet sa science,
tant sur le plan technique que relationnel. Là encore, les portraits les plus complets sont à
rechercher du côté de la télévision, bien que le cinéma ait offert quelques personnages
marquants.
Le Dr Noah Praetorius (Cary Grant) d’On murmure dans la ville (USA, 1951) fait
par exemple figure de praticien idéal. Il donne des cours d’anatomie à la faculté parallèlement
à son activité de gynécologue ; pédagogue et charismatique, il fait l’admiration de ses
étudiant(e)s, souvent amoureuses de lui, et dirige l’orchestre de l’université. Il est en outre un
« champion de la relation de soins » : à la tête d’une clinique où le bien-être du malade passe
avant tout, il prend le temps de parler avec chaque patiente de jour comme de nuit, recueillant
leurs plaintes, les rassurant sans relâche, les conseillant. Nous le voyons par exemple apaiser
une malade en fin de vie, soutenir une jeune suicidaire, annoncer une grossesse non désirée…
L’une de ses patientes déclare à son propos : « Parfois, il donnait une poudre, un sirop ou des
78
pilules, parfois une piqûre, et parfois il parlait seulement. Il parlait de la douleur et, en
parlant, la guérissait, comme par miracle. » Praetorius octroie à la parole une puissance au
moins égale à celle d’un médicament car, dit-il, « il y a une vaste différence entre guérir une
maladie et une personne ». Selon le souhait de son réalisateur, il est le symbole d’une
médecine « entièrement tournée vers le respect de l’individu », où le dialogue et l’attention
occupent une place centrale (165). Au cours du film, une cabale menée par un confrère jaloux,
écho du maccarthysme de l’Amérique de l’époque, ne saura ternir ni la réputation de ce
praticien exemplaire ni sa popularité auprès des étudiants.
Les élèves d’Un grand patron (France, 1951) tremblent en revanche devant
l’imposante figure patriarcale du Pr Delage (Pierre Fresnay) ! Ce brillant chirurgien brille non
par sa compassion (il en est même dépourvu), mais par son génie technique : il réalise en effet
des greffes rénales, quelques années avant leur succès effectif (1954 aux USA). Son
dévouement réside dans son abnégation et sa persévérance : bien qu’ambitieux à l’extrême et
moins tourné vers l’humain que ses confrères, Delage se consacre corps et âme à développer
une technique permettant d’améliorer le sort de ses semblables. Dans Pour que vivent les
hommes (USA, 1955), l’exigeant et irascible Dr Marsh (Robert Mitchum), entièrement
dévoué à sa profession, souffre du même défaut. C’est paradoxalement en voulant aider
l’humanité que ces médecins négligent le facteur humain, considéré comme un obstacle à une
concentration optimale.
Heureusement, certains MC parviennent à concilier hautes responsabilités et qualités
relationnelles, tel le Docteur Françoise Gailland (France, 1976). Annie Girardot joue le rôle,
aussi rare au cinéma que dans la réalité, de cette « mandarine » surinvestie dans son métier, au
détriment de sa santé et de sa vie familiale. Ne comptant pas ses heures, elle prend le temps de
parler à ses malades et enseigne les vertus du dialogue à ses étudiants. Nous reviendrons plus
longuement sur ce personnage (chapitre VII : « la femme-médecin »).
Plus récemment, les MC de Haut les cœurs ! (France, 1999) ont rappelé que « la
grande usine » qu’est parfois un CHU contient des soignants attentifs. L’héroïne (Karine
Viard) est une jeune femme enceinte souffrant d’un cancer du sein… Elle trouvera chez ses
oncologues un soutien constant, autant physique que moral, tout au long de son épreuve. Le
film montre le lien fort qui se tisse entre le médecin et le patient atteint d’une pathologie
chronique : tous deux forment un couple dont la solidité détermine, si ce n’est la guérison, du
moins la qualité de vie.
B.3.3. Le « psy » libérateur
Le « psy », raccourci désignant aussi bien psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute
que psychologue, autrement dit tous les professionnels « sondeurs d’âme », constitue une
79
figure cinématographique à part entière dont les visages sont multiples, comme nous aurons
l’occasion de le voir. A l’opposé du « psy » liberticide ou manipulateur (III-F1.1 et III-F1.2),
le « psy » libérateur œuvre pour le respect du patient et son intégration à la démarche de
soins.
Le Dr Maciver de La toile d’araignée (USA, 1955) propose une approche novatrice
de la psychiatrie en intégrant les malades à la vie de la clinique (jardinage, bricolage…), ce
qui le fera entrer en conflit avec ses confrères. Les méthodes du jeune Dr Emery (Paul
Meurisse) dans La tête contre les murs (France, 1958) sont également louables : à la
camisole de ses confrères, il oppose le dialogue et la douceur… Il ne parviendra
malheureusement pas à s’imposer face à ses supérieurs de « la vieille école ». Même croisade
pour le Dr McCloud de La cage aux femmes (USA, 1963), nouvellement engagé dans un
hôpital psychiatrique, où il essaie d’accorder une plus grande liberté aux patients, privilégiant
entretiens privés et thérapie de groupe… Il se heurtera à une infirmière en chef adepte de
méthodes sévères. Plus récemment, Nicola, jeune psychiatre de Nos meilleures années
(Italie, 2003) a perpétué ce genre de rôle.
Les « psy » de ces films prennent en compte leurs patients, à une époque où cela
n’était pas la norme ; bien que manichéens et peu réalistes, ces personnages ont pu contribué à
une discrète évolution des mœurs, en plaçant patient et praticien sur un pied d’égalité dans la
relation de soin.
Don Juan de Marco (USA, 1995) présente un intérêt de part ses rapports avec les
théories de « l’antipsychiatrie » : Marlon Brando y joue le rôle d’un psychiatre épousant
totalement le délire d’un patient psychotique (Johnny Depp), qui se prend pour le célèbre
séducteur. Le médecin emmène son malade dans un périple à travers les Etats-Unis…
Or rappelons que l’antipsychiatrie remet en cause la définition médicale de la maladie
mentale. Selon Laing, l’un des fondateurs du mouvement : « la parole de celui qui délire doit
non seulement être écoutée, mais encouragée et poussé jusqu’à son terme. Le "nouveau"
psychiatre est celui qui, loin de chercher à juguler les réactions de défense pathologiques de
son client, les aide au contraire à se développer. (…) D’où la notion capitale de voyage et
même de voyage initiatique, que le psychotique doit absolument accomplir avec l’aide son
thérapeute. » (1) Le film offre une illustration très littérale de ce concept ! Mais il en montre
aussi les limites, le personnage de Marlon Brando sombrant à son tour dans une folie douce...
Nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur le « psy » et l’anti-psychiatrie dans les
chapitres suivants (III-C4 : « l’enquêteur immobile », III-F1 « le psy liberticide »).
80
B.4. Le médecin humanitaire
Outre le cas particulier de la médecine de guerre (cf. « l’homme d’action »), les
conditions les plus extrêmes dans lesquelles le praticien puisse être amené à exercer sont sans
doute celles de l’aide humanitaire. Dans le chapitre précédent, nous avons vu comment le Dr
Schweitzer et le Dr Béthune avaient contribué à sa création au début du XXème siècle.
Etudions maintenant sa représentation à l’écran.
Les motivations du médecin qui opte pour cette voie sont diverses. Pour le Dr Lowe,
jeune chirurgien américain de La cité de la joie (USA, 1992), il s’agit de la recherche d’une
rédemption. Une opération ratée a en effet coûté la vie à l’un de ses patients. Arrivé en Inde, il
sera bouleversé par les conditions de vie locales et retrouvera foi en lui-même à travers
l’exercice de sa profession : un accouchement « naturel » lui permettra de renaître au monde.
L’humanitaire sera aussi un moyen de s’émanciper de son père, médecin également, qui
l’avait poussé à suivre une carrière hospitalière.
Pour d’autres, le don de soi constitue une manière d’échapper à un système jugé
perverti. C’est le cas du Dr Rohan (Stéphane Freiss) à la fin de La tribu (France, 1991) : il
s’engage dans MSF après avoir découvert la corruption qui régnait dans l’hôpital où il
exerçait (154).
Dans Port Djema (France, 1997), c’est pour tenir une promesse faite à l’un de ses
confrères assassiné que le Dr Feldman part en Afrique. Il découvrira l’envers du décor de
l’engagement humanitaire : corruption policière, enjeux politiques, guerres tribales…
L’altruisme pur et simple peut enfin être la motivation de base : la cancérologue
pédiatrique d’Apparitions (USA, 2002) choisit d’accompagner des enfants vénézuéliens…
Elle le paiera de sa vie. Dans un tout autre registre cinématographique, signalons le film
d’action Les larmes du Soleil (USA, 2003) avec Monica Bellucci dans le rôle d’une médecin
humanitaire secourue par Bruce Willis (chapitre VII : « la femme-médecin »).
B.5. Le militant
En matière de droit du patient et d’avancées sociales, le MC a souvent joué un rôle
militant en se faisant le porte-drapeau de grandes causes, telles que l’IVG, le don d’organes
ou le droit de mourir dans la dignité. Mais l’utilisation du médecin-militant au cinéma est
variable et complexe, aussi fera-t-elle l’objet d’une étude approfondie dans le chapitre IV,
« l’homme d’éthique ».
81
B.6. L’inventeur génial
Les inventions farfelues de certains scientifiques fictifs ont parfois prophétisé les
réelles avancées de la médecine. Héros du quotidien par ses recherches appliquées,
« l’inventeur génial » est l’image en miroir du « savant fou » : ses trouvailles n’ont pas pour
but l’acquisition d’un pouvoir démiurge, mais le soulagement des maux de l’humanité. Le
genre cinématographique ici concerné est bien sûr la Science-Fiction.
La Fécondation In Vitro constitue par exemple l’obsession du Pr Alexis (Paul
Meurisse) dans le film de Jean Renoir Le Déjeuner sur l’herbe (1959), deux décennies avant
sa réalisation effective. Peu après, l’invention du Pr Benes dans Le voyage
fantastique (USA, 1966) préfigure la micro-chirurgie et la vidéocapsule : une équipe de
savants miniaturisés est envoyée à l’intérieur d’un corps humain pour le soigner. L’aventure
intérieure (USA, 1987) en est un remake. Les sciences modernes ne sauraient en revanche
rivaliser avec les découvertes du Dr Barnaby Fulton (Cary Grant) de Chérie, je me sens
rajeunir (USA, 1952), inventeur d’un sérum de jouvence qui lui causera bien des soucis,
ainsi qu’à son épouse.
Mais comme nous le verrons dans le chapitre III, c’est le « savant fou » qui se montre
le plus prolixe en matière d’innovations médicales (greffes, manipulations génétiques…), bien
sûr utilisées à mauvais escient.
Signalons pour finir qu’au-delà du seul domaine médical, « l’inventeur génial »
parvient à maîtriser tous les éléments, toujours pour le bien de l’humanité. Ainsi, dans Le
voyage dans la Lune de George Méliès (France, 1902) le Pr Barbenfouillis explore déjà le
satellite de la Terre, 67 ans avant Neil Armstrong. Quant au voyage dans le temps, il s’est
depuis longtemps banalisé à l’écran, inspiré par La machine à explorer le temps d’H.G
Wells, plusieurs fois adapté (USA, 1961 et 2002). Si « Doc » Brown de la trilogie Retour
vers le Futur (USA, 1985-1990) joue du paradoxe temporel pour régler des conflits
familiaux, les scientifiques de La Jetée (France, 1962) et L’armée des douze singes (USA,
1995) l’utilisent pour découvrir un antidote à une terrible épidémie.
B.7. Portraits de héros hors normes
Comme nous venons de le voir, le « héros du quotidien » est pourvu d’innombrables
qualités : dévouement, empathie, compassion, compétence… Mais le cinéma étant un art de la
métaphore, certains MC possèdent ces vertus dans des proportions démesurées : le dévoué
devient alors un martyr, le conseiller se mue en guide initiatique, et la figure intellectuelle se
voit doter d’un véritable pouvoir prométhéen.
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B.7.1. La figure sacrificielle
B.7.1.1. Le chercheur-martyr
Alors que la recherche est une discipline réclamant patience et minutie, nous avons été
surpris de constater que le cinéma moderne tendait à faire du médecin-chercheur un héros de
films d’action ! Nous étudierons ceux-ci dans le chapitre « l’homme d’action ».
Dans les œuvres plus anciennes, le chercheur retrouve son sérieux mais se voit affligé
d’une terrible malédiction : dans la lignée de Marie Curie, morte d’une leucémie secondaire à
une exposition prolongée aux rayons X, il est une figure tragique à la sombre destinée.
Ainsi, en 1931 John Ford illustre l’épineux parcours de l’idéaliste Dr Arrowsmith
(USA). Celui-ci travaille dans un laboratoire New-Yorkais à la mise au point d’un vaccin
contre la peste bubonique. Puis, malgré les recommandations de son mentor l’enjoignant à
poursuivre ses travaux expérimentaux, il accepte de partir « aux Indes » pour tenter de
contenir une épidémie de cette terrible maladie. Il y rencontre le Dr Marchand, (l’un des
premiers médecins noirs à l’écran), qui lui propose de tester le vaccin sur une population
exclusivement indigène… Etonnamment moderne bien que teinté de colonialisme, le film
offre une réflexion sur les buts de la recherche scientifique et s’interroge sur l’éthique de
l’expérimentation sur sujets humains. Malgré ses louables intentions, Arrowsmith traverse un
véritable chemin de croix, perdant sa femme et ses confrères dans l’épidémie… Cependant la
Science triomphe, car son vaccin fonctionne. Ainsi convaincu, malgré les dommages
collatéraux, de la justesse de son combat, Arrowsmith poursuivra vaillamment ses recherches
dès son retour en Amérique.
Une épidémie dans un pays pauvre est aussi au centre de l’intrigue des films
américains The painted veil (1934), La passe dangereuse (1957) et Le voile des illusions
(2007). Tous trois sont des adaptations du roman La passe dangereuse (Somerset Maugham,
1925) : dans les années 20, un bactériologiste britannique et son épouse (adultère) partent en
Chine, pour endiguer une épidémie de choléra. Analysant sans répit les eaux contaminées, le
médecin se voit bientôt frappé par la maladie… Et tombe glorieusement au champ d’honneur
de la Recherche, sous les yeux désormais admiratifs de sa veuve : une illustration extrême du
dévouement scientifique.
Egalement prêt à se sacrifier au nom d’une cause supérieure : le Dr Paige (Errol
Flynn) de La Lumière Verte (USA, 1937). Présenté comme un catholique pratiquant, il
accepte de servir de cobaye pour le vaccin contre la variole, malgré les risques encourus…
Après une phase critique, il survivra. Le film établit un parallèle entre sa foi en Dieu et sa foi
en la Science, élevée au rang de nouvelle religion… Sur une intrigue similaire, Victoire sur
la nuit (USA, 1939) et The Fountain (USA, 2006) mettent en scène des chercheurs en
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cancérologie dont la femme meurt d’une tumeur cérébrale. Mais comme leur confrère
Arrowsmith, ils ne perdent pas espoir car ils savent qu’au-delà de leur drame personnel, la
Recherche finira par triompher.
Comme nous pouvons le constater, pour des raisons dramaturgiques ces intrigues
mêlent fréquemment un enjeu personnel à celui de la Recherche. La vie d’un proche étant en
jeu, la quête du médecin n’en paraît que plus palpitante et capitale. La poursuite de la
connaissance est également apparentée à un don total de soi, un sacrifice sur l’autel de la
Science, qui se solde parfois par la mort du médecin… mais son courage et la noblesse de sa
quête, nous dit la fiction, serviront d’exemple aux générations futures. Cette conception de la
Science, devenue un nouveau dogme justifiant tous les sacrifices, n’est pas sans rappeler le
Scientisme.
Pour François Laplantine, « il serait intéressant de se demander si dans cette
conjonction, ethnologiquement assez surprenante, d’un scientisme souvent aussi triomphaliste
qu’à la belle époque pasteurienne et d’un humanisme (fondé sur les notions d’assistance, de
secours et de bonheur) à tendance nettement prophétique, le second thème ne sert pas de
caution au premier. » Dans la dernière partie de cette thèse, nous examinerons l’impact d’une
telle méthode sur le spectateur.
B.7.1.2. Le clinicien christique
Comme nous l’avons vu plus haut, le bon médecin de famille, à la campagne ou à la
ville, consacre sa vie et son énergie à ses patients ; c’est ce quotidien éreintant qui constitue
son chemin de croix, le conduisant souvent à un état proche de l’épuisement (La maladie de
Sachs). Parfois, sur l’exemple de Korczak et de ses confrères chercheurs, le clinicien peut
même aller jusqu’au sacrifice ultime par fidélité envers ses idéaux.
Le médecin en tant que figure christique est très présent dans le cinéma de John Ford :
à la fin de La frontière chinoise (USA, 1965) le Dr Cartwright offre son honneur et sa vie en
échange de celles de ses compagnes, emprisonnées par une horde de barbares mongols ; dans
Les cavaliers (USA, 1959), le courageux Dr Kendall refuse d’abandonner des blessés
intransportables, malgré le risque d’être fait prisonnier par l’ennemi sudiste ; enfin le
malchanceux Dr Mudd de Je n’ai pas tué Lincoln (USA, 1936) connaît un parcours
christique : fausses accusations de meurtre, bagne, épidémie de fièvre Jaune.
Au Japon, le Dr Fujisaki Kyoji (Toshiro Mifune), médecin militaire dans Le duel
silencieux (1949) d’Akira Kurosawa, est lui aussi victime de son dévouement : lors d’une
énième opération chirurgicale dans des conditions très précaires, il se coupe et contracte
accidentellement la syphilis, alors incurable… Il s’efforce pourtant de ne pas en vouloir au
patient à l’origine de son mal et continue à exercer, malgré une vie personnelle ruinée.
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Tous ces films dotent le MC d’un dévouement sans faille envers ses patients ou ses
proches, même dans les conditions les plus extrêmes. Ils contribuent à véhiculer l’image d’un
corps médical héroïque, désintéressé et capable d’une attention sans limite. La culture judéochrétienne dont notre société est imprégnée n’est sans doute pas étrangère à cette imagerie :
tel Jésus sur sa croix, le brave médecin se sacrifie pour le bien de l’humanité.
B.7.2. Figure paternelle, pouvoir prométhéen
Trois films particulièrement donnent au médecin une fonction de Père symbolique.
L’enfant sauvage de François Truffaut (France, 1970) retrace un fait divers célèbre :
en 1797, des paysans aperçoivent un « enfant-loup » vivant dans les forêts du Tarn ; il sera
capturé deux ans plus tard dans l’Aveyron. Alors que le Pr Pinel, médecin-chef de la PitiéSalpêtrière, le considère comme mentalement retardé, le Dr Itard, praticien de l’Institut des
Sourds Muets de Paris, le recueille à son domicile et se charge patiemment de sa rééducation
durant de longues années… S’il ne parviendra pas à lui enseigner un langage parlé, il en fera
néanmoins un être civilisé.
Nell (USA, 1994) possède une intrigue identique : après le décès d’une originale
vivant recluse en forêt, on découvre que celle-ci avait une fille, qui n’a jamais connu la
civilisation. Le bon Dr Lowell libère la sauvageonne des griffes de ses « méchants confrères »
et l’éduque avec humanité. La conclusion est plus américaine, puisque Nell parviendra à
reformer une famille en société, ce qui n’était pas le cas de Victor.
Dans ces films, le médecin intègre le patient à sa propre famille et devient ainsi
littéralement le Père. Il est celui qui non seulement soigne mais instruit, éduque, civilise.
Figure de la loi et de l’autorité, aussi bien morale qu’intellectuelle, il fixe les limites et
inculque les règles de la vie en société, transformant ainsi un « sauvage » en « être social »
(154). Mais son action va au-delà de la simple « éducation », car en éclairant l’ignorant du feu
de ses connaissances, il le fait naître au monde des hommes – et à sa propre conscience.
Autrement dit : il le rend humain, il l’élève au stade d’être pensant. Le pouvoir attribué au
médecin prend alors une tonalité prométhéenne : sans sa science, le patient reste à un stade
primitif… L’écho du mythe de Prométhée, fortement ancré dans l’inconscient collectif,
explique-t-il en partie le succès populaire de ces deux films ?
L’Eveil, (USA, 1991) dote son héros en blouse blanche d’un pouvoir non moins
considérable. En administrant de la L-DOPA à des malades souffrant d’encéphalite, le Dr
Sayer (Robin Williams) les ramène à la conscience, après une absence de vingt ans ! Mieux,
les patients se remettent à parler, marcher, découvrir l’amour… Là aussi, l’apport du médecin
dépasse le simple « avis d’expert » : tel un Orphée moderne, il ramène littéralement ses
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patients à la vie ! Cependant, le film rappelle que le Dr Sayer n’est qu’un homme : la
rémission ne sera que temporaire et les patients finiront par replonger dans un état végétatif.
L’évolution du médecin au cours de l’intrigue est également intéressante : de vieux
garçon effacé et peu sûr de lui, le Dr Sayer devient une figure autoritaire, capable de tenir tête
à ses aînés pour protéger ses malades ; sa barbe fournie souligne encore cet aspect paternel
et… hippocratique. De même, leur pathologie assimile les patients à de véritables nouveaunés, dépendants et vulnérables ; lorsque leur état se dégrade, le Dr Sayer en est le premier
affecté, tel un père vis à vis de ses enfants.
B.7.3. Le guide spirituel
Dépassant le rôle de conseiller, le « psy » peut parfois entraîner son patient dans un
voyage initiatique à l’issue duquel il sera profondément transformé.
Ainsi dans Shutter Island de Martin Scorsese (USA, 2009), le directeur d’un hôpital
psychiatrique (Ben Kingsley) et son équipe n’hésitent pas à organiser un jeu de rôle grandeur
nature pour amener l’un de leurs pensionnaires, souffrant de stress post-traumatique
(Léonardo DiCaprio), à accepter une terrible vérité… Le « psy » peut même endosser un rôle
de Charon moderne, comme le psychiatre (Ewan McGregor) de Stay (USA, 2005) : après
qu’un dépressif lui ait annoncé son prochain suicide, il se lance à sa poursuite… Mais sa quête
débouchera sur un vertige existentiel, car en réalité toute l’intrigue se déroule dans l’esprit du
patient, lors de ses dernières secondes de vie. Aux frontières de la mort, son inconscient a
octroyé au psychiatre un rôle de passeur vers l’Au-Delà, de guide vers un état supérieur de
conscience… Le cancérologue de Sunchaser (Etats-Unis, 1996) joue un rôle similaire, mais
contre sa volonté. Son jeune malade en stade terminal, désirant mourir sur la terre de ses
ancêtres, le prend en effet en otage ! Le médecin finit toutefois par accepter cette
responsabilité et accompagne son patient vers une mort calme et sereine, entre les mains du
sorcier de sa tribu : la science passe le relais à la croyance, à la magie… Le « guide spirituel »
redonne au médecin son rôle archaïque, à savoir celui d’intermédiaire entre le monde des
hommes et celui des forces inexplicables de l’univers.
Décryptage
Le « héros du quotidien » est un médecin idéalisé. Figure paternelle dotée d’un savoir
infini, nouveau prêtre-sorcier, bête de somme capable d’un dévouement illimité, il ne déçoit
jamais son patient et se montre même prêt à mourir pour lui, auscultant, opérant, analysant,
rassurant vaillamment jusqu’à son dernier souffle.
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Logiquement, il est celui que chacun aimerait avoir pour médecin traitant. Nous
pouvons toutefois nous demander dans quelle mesure ces qualités proprement inhumaines
reflètent d’une part, attisent d’autre part, les attentes démesurées du patient… La dernière
partie de cette thèse aura pour but de répondre à ces questions.
En dépit de leur exceptionnelle réussite, les médecins que nous avons rencontrés
jusqu’à présent exerçaient de manière conventionnelle. Mais le cinéma étant une industrie du
rêve et du divertissement, d’autres MC non moins vertueux s’aventurent hors des sentiers
battus et s’engagent dans une lutte mano a mano contre la maladie...
C. L’enquêteur
Raisonnement clinique et enquête policière font appel à des facultés similaires
d’analyse et de synthèse : interrogatoire et observation minutieux, recueil d’indices ou de
symptômes, synthèse, élaboration d’hypothèses… A la différence près qu’en médecine, la
scène du crime est le corps ou l’esprit du patient, et le coupable la pathologie dont il souffre.
Ces démarches voisines expliquent sans doute que le MC soit fréquemment sollicité pour
mener l’enquête, tel un Sherlock Holmes en blouse blanche, dans des films appartenant au
genre du thriller. Affaires de meurtre, corruption, trafics illégaux, filature de criminels…
« L’enquêteur » joue tantôt le journaliste d’investigation, tantôt l’auxiliaire de police, lorsqu’il
n’est pas lui-même suspecté d’un crime que bien entendu il n’a pas commis.
C.1. L’innocent accusé à tort
Le plus célèbre représentant du genre est le Dr Kimble (Harrison Ford) dans Le fugitif
(USA, 1993), inspiré de la série télévisée homonyme des années 60 : accusé à tort du meurtre
de son épouse, ce chirurgien doit échapper aux autorités tout en essayant de prouver son
innocence. Scènes d’action et séquences à suspens s’enchaînent, alors que le spectateur prend
le parti du malchanceux chirurgien qu’il sait innocent… A la fin, le véritable coupable est
bien entendu démasqué et le bon docteur lavé de tout soupçon.
Le pédiatre (François Cuzet) pris dans la tourmente de Ne le dis à personne (France,
2006) traverse une épreuve similaire : accusation à tort, fuite, retour en grâce. Dès le début du
film, il nous est montré comme un excellent praticien, qui sait désamorcer une situation
délicate : il calme un père agressif et sauve son enfant victime d’un hématome sous-dural.
Soupçonné de meurtre, il est interpellé sur son lieu de travail, dont il s’échappe en sortant par
la fenêtre de son propre bureau, scène bien peu conventionnelle au sein d’un cabinet médical !
L’enquête le blanchira.
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L’épreuve du médecin prend une tournure politique dans La porte s’ouvre (USA,
1950), où un praticien noir (Sidney Poitier) est accusé d’avoir commis une erreur médicale
fatale par un patient raciste. Seule une autopsie pourrait l’innocenter, or le directeur de
l’établissement la refuse par peur du scandale… S’ensuivront expéditions punitives et
émeutes raciales. Mais le médecin obtiendra finalement gain de cause. A travers son
personnage, rarissime, de médecin noir, ce film de Mankiewicz dénonce le racisme de
l’Amérique des années 50.
Plus introspectif, Mortel transfert (France, 2001) s’apparente au genre du « thriller
psychanalytique » : un psychanalyste (Jean-Hugues Anglade) s’endort durant une séance ; à
son réveil, la patiente est morte. Il lui faut cacher le corps, puis faire face aux accusations du
mari de la défunte, qui le soupçonne d’avoir détourné de l’argent avec la complicité de sa
femme. Avec ironie, le scénario joue de la notion de transfert et constitue pour le
psychanalyste une plongée dans son propre inconscient : secrètement attiré par la victime, il
en vient lui-même à douter de son innocence… Mais au final, le vrai coupable se révèlera être
un confrère malveillant.
Ce ne sont pas à des accusations de meurtre mais à des rumeurs calomniantes que doit
répondre le Dr Praetorius dans On murmure dans la ville (USA, 1951), déjà mentionné. A-til exercé comme guérisseur ? Est-il accompagné d’un meurtrier ? Une fois toute la lumière
faite sur son passé, le brave praticien ressortira grandi de l’épreuve.
Hormis le psychanalyste de Mortel transfert, la profession de ces personnages
intervient peu dans l’intrigue. Mais la profession de médecin leur permet de bénéficier de la
sympathie spontanée du public.
C.2. Le journaliste d’investigation
Les MC évoqués ci-après enquêtent sur des sociétés secrètes aux activités troubles,
dont ils souhaitent révéler les secrets au grand jour. Cela leur vaut d’être emportés dans une
spirale infernale dans laquelle ils risquent leur carrière et souvent leur vie, mais dans un but
admirable : la protection des patients.
L’archétype du film de « conspiration médicale » est Morts suspectes (USA, 1978),
tiré d’un roman de Robin Cook, grande spécialiste du roman policier : une jeune praticienne
met à jour un trafic d’organe au sein même de l’hôpital où elle travaille. L’intrigue joue de la
« peur du médecin » et installe une ambiance paranoïaque où la blouse blanche sert de parfait
alibi pour de sombres activités. Nous reviendrons plus en détail sur ce personnage dans le
chapitre consacré à la « femme-médecin »..
Même schéma narratif dans Mesures d’urgence (USA, 1996) : un jeune médecin
(Hugh Grant) découvre qu’un éminent neurochirurgien de son établissement (Gene Hackman)
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mène des recherches illégales sur des SDF. Plus récemment, les films allemands Anatomie et
sa suite (2000, 2004) ont remis ce sujet inépuisable au goût du jour.
Dans la lignée des romans policiers dont ils s’inspirent, ces films sont plébiscités par
le public. L’enquête du médecin-héros permet d’explorer les mystérieuses coulisses du monde
hospitalier, où se trament de supposées et effrayantes conspirations. Nous aurons l’occasion
d’aborder à nouveau le genre dans le chapitre « le voyou », où nous nous intéresserons non
plus au héros, mais au conspirateur.
C.3. L’auxiliaire de police
C.3.1. Elémentaire, mon cher Watson
Dans cette catégorie, le MC apporte son aide aux forces de l’ordre, le plus souvent
pour arrêter un meurtrier.
La figure originelle du médecin-auxiliaire de police n’est autre que l’assistant du
légendaire Sherlock Holmes : le Dr Watson. Médecin militaire à la retraite, il cohabite avec le
fin limier de Baker Street et lui prête main forte dans ses enquêtes.
Les romans de Sir Arthur Conan Doyle (qui, rappelons-le, était médecin) ont ainsi
bénéficié de plus d’une centaine d’adaptations cinématographiques, de 1905 à nos jours. Le
Dr Watson présente généralement les traits suivants : cinquantenaire, bien en chair, posé,
d’une élégance toute britannique, muni d’une canne et portant la moustache. Dans sa dernière
apparition (Sherlock Holmes, USA, 2009), son aspect est plus proche de celui des livres :
interprété par Jude Law, Watson est jeune, svelte et dynamique. Néanmoins, quelle que soit
l’adaptation, il ne résout jamais lui-même une enquête, laissant ce soin à Holmes, à qui il sert
de faire-valoir. La célèbre phrase « élémentaire, mon cher Watson », sert à souligner
l’exceptionnelle perspicacité de Holmes : l’homme est si intelligent qu’il fait la leçon à un
docteur en médecine !
Bien que persévérant, le Dr Loomis de la saga de films d’horreur Halloween (19782010) ne connaît pas plus de réussite que Watson : depuis maintenant 30 ans, ce psychiatre
traque sans relâche Michael Myers, l’un de ses patients échappé de l’asile… En vain
malheureusement, puisque le psychopathe poursuit ses crimes et qu’une énième suite est
prévue pour 2011.
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C.3.2. Le profiler
Emprunté de l’anglais, le terme désigne désormais la personne qui s’efforce de
déterminer le profil psychologique d’un criminel. Popularisé par la littérature et la « mode du
serial killer » (Le silence des agneaux), le personnage arbore préférentiellement un visage
féminin (Bone Collector, The Cell), à l’écrit comme à l’écran. Nous examinerons de plus
près les profileuses appartenant à la profession médicale dans les chapitres suivants.
Il existe néanmoins quelques médecins-profilers masculins, comme le Dr Ambrose
(Alain Delon) dans Armaguedon (France, 1977). La police emploie ses services afin de
cerner la personnalité d’un terroriste (Jean Yanne). Le psychiatre, qui nous a déjà été montré
comme un interlocuteur hors pair (il sauve une jeune fille suicidaire sur le point de sauter d’un
immeuble), s’engage alors dans un duel psychologique avec le psychopathe.
Al Pacino, psychiatre également, enquête quant à lui pour sa propre survie dans 88
minutes (USA, 2007). En effet, une menace téléphonique lui indique qu’il sera tué dans ce
bref laps de temps. Alors que les morts se multiplient autour de lui, le médecin se lance dans
une course contre la montre et met à profit sa connaissance de l’esprit humain pour identifier
les responsables...
Dans Memory (Canada, 2006), la traque prend une forme inhabituelle : suite à
l’ingestion d’une substance mystérieuse, un médecin parvient à visualiser les souvenirs du
meurtrier. L’essentiel de l’histoire demeure toutefois le même qu’à l’accoutumée.
Nous remarquerons qu’à l’exception du Dr Loomis, l’auxiliaire de police parvient
toujours à intercepter sa proie : un nouveau triomphe de la médecine moderne, et une nouvelle
illustration de la proximité entre enquête policière et raisonnement médical.
C.3.3. Le médecin légiste
Rarement au centre de l’intrigue, le médecin légiste apparaît généralement le temps
d’une scène dans les films policiers. Le rituel est immuable : sous la lumière blâfarde des
salles d’autopsie, il dissèque le corps de la victime afin d’aider le héros-inspecteur dans son
enquête. Son intervention sert de prétexte à une séquence horrifique et sanguinolente, propre à
glacer le sang du spectateur. Citons des MC-légistes particulièrement marquants dans : Le
silence des Agneaux (USA, 1991) pour le malaise que ses descriptions déclenchent, Scènes
de crimes (France, 2000) pour le choc des images, ou encore Le veilleur de nuit (USA,
1997) pour le cynisme drôlatique du personnage (Brad Dourif), appelé par le gardien de la
morgue pour vérifier « que le cadavre était vraiment mort ».
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C.4. L’enquêteur immobile : le « psy »
Le dernier « enquêteur » que nous étudierons ne poursuit ni dangereux criminel, ni
société secrète, mais officie dans le calme feutré de son cabinet, avec pour champ
d’investigation l’esprit d’un patient en souffrance. Dans ce rôle, c’est le « psy » qui occupe
une place d’honneur. Afin de créer une tension dramatique, l’énigme à laquelle il se retrouve
confronté est généralement en rapport avec le passé du patient : amnésie, traumas, secrets de
famille… L’analyse du médecin permettra de dévoiler progressivement la vérité.
Le premier « thriller psychanalytique » est allemand : Les Mystères d’une âme / Le
cas du Pr Mathias (1926), dont l’un des scénaristes est Karl Abraham, collaborateur de
Freud. Bien que muet, ce film expressionniste montre comment le Dr Orth, psychanalyste,
délivre un chimiste de sa névrose en révélant un traumatisme dans sa petite enfance.
Complexe œdipien, pulsions infantiles, symboles phalliques, tous les grands concepts de la
psychanalyse sont réunis. Puis Hitchcock, maître absolu du suspens, s’intéresse au genre avec
La maison du Dr Edwardes (USA, 1945), où une psychiatre utilise les méthodes de Freud
pour clarifier le passé d’un patient amnésique ; nous reviendrons en détail sur ce film dans le
chapitre VII (la « femme-médecin »). Autre analyse dans Pressure Point (USA, 1962), où un
psychiatre noir (Sidney Poitier, une nouvelle fois) raconte à l’un de ses jeunes confrères (Peter
Falk, futur Columbo…) ses séances avec un sympathisant nazi souffrant d’anxiété et
d’insomnie durant la Seconde Guerre Mondiale ; le travail du professionnel révèlera qu’une
enfance difficile a contribué à la radicalisation du patient.
Dans ces films, l’intrigue à suspens permet de familiariser le public avec la
psychanalyse. Bien que représentée de manière caricaturale, elle revêt ici un aspect positif
puisqu’elle permet au « psy » de mettre en lumière, voire de résoudre, le conflit intérieur du
patient.
Soudain l’été dernier (USA, 1959) appartient au même genre mais ajoute l’hypnose à
l’analyse. C’est cette fois un neurochirurgien, le Dr Cukrowicz (Montgomery Clift) qui joue
le rôle de l’analyste. En échange d’une donation à sa clinique, une certaine Mme Venable lui
demande de pratiquer une lobotomie sur sa cousine Catherine, étiquetée comme « folle »
depuis la mort de Sebastian Venable, le fils de Madame. Incorruptible, le médecin refusera
d’effectuer ce lourd traitement. Par l’intermédiaire d’un « sérum de vérité » plongeant la
patiente dans un état hypnotique, il l’aidera à faire remonter le trauma refoulé à la surface de
sa conscience : Sebastian, homosexuel, a été dévoré vivant devant elle, au cours d’une orgie
païenne…
Usant d’une méthode voisine, le Pr Labrousse tente de guérir un jeune soldat souffrant
de choc post-traumatique en lui faisant revivre les évènements déclenchants (Les fragments
d’Antonin : France, 2005). Combinée aux vertus très mélodramatiques de l’amour féminin,
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ce traitement offrira des résultats positifs. Le problème du patient peut être d’une nature plus
bénigne. Dans Le septième ciel (France, 1997) une jeune femme souffre par exemple de
frigidité ; un traitement associant hypnose et psychothérapie lui permettra de retrouver des
souvenirs oubliés et d’atteindre enfin l’orgasme. Citons aussi La chambre des magiciennes
de Claude Miller (France, 2001), où un « psy » sympathique vient en aide à une étudiante en
anthropologie (Claire Brochet) en pleine crise identitaire.
Remarquons que dans tous ces films, le rôle du « psy » est le même : il est celui qui
accède à des zones inaccessibles de l’esprit, celui qui expose en pleine lumière ce qui jusque
là demeurait caché, celui qui libère, celui qui révèle le patient à lui-même. En outre, une fois
la cause des troubles identifiée, la guérison du patient semble totale et définitive ; comme un
coupable qui, une fois démasqué, serait mis définitivement hors d’état de nuire. Alors que
dans la réalité les thérapies nécessitent plusieurs années de travail et de suivi, le « psy » de
cinéma semble être un « agent de la paix de l’esprit » à la radicale et véloce efficacité.
L’enquête du « psy » devient véritablement policière dans le thriller érotique Color of
Night (USA, 1994) où Bruce Willis interprète un psychothérapeute dont un confrère et ami a
été assassiné. Soupçonnant l’un de ses patients, il le remplace et utilise les séances d’analyse
pour démasquer le coupable.
Dans d’autres cas, « l’enquête psychanalytique » peut être l’occasion pour le MC de
travailler sur soi-même. Cora (Elodie Bouchez), psychiatre de Stormy Weather (Islande,
2003), va ainsi suivre l’une de ses patientes mutique jusqu’en Islande… Si elle n’identifiera
pas de cause objectivable aux symptômes de la malade (conjugopathie ? milieu social
étouffant ?), la « psy » réfléchira à sa propre condition dans ce qui s’apparente à un voyage
introspectif. Au contact d’un jeune rebelle, le psychiatre veuf de Will Hunting (USA, 1997)
parviendra quant à lui à enfin dépasser le décès de son épouse ; la performance de Robin
Williams dans le rôle lui valut un deuxième Oscar.
Dans le registre du Fantastique, les psychiatres d’Homme regardant au Sud-est
(Argentine, 1986) et K-PAX, l’homme qui vient de loin (USA, 2001) vont eux aussi
connaître une profonde remise en question de leurs certitudes. Tous deux se penchent sur un
cas identique : un homme prétendant venir d’une autre planète ! Or le patient s’avère à
l’origine d’un certain nombre d’évènements inexpliqués, semant le doute dans l’esprit
cartésien des médecins. A mesure des séances d’analyse, ils en viennent à douter de leur
propre santé mentale… En fait, le suspens concerne moins la folie du patient que celle du
praticien !
Dans le classique du cinéma de Science-Fiction Planète interdite (USA, 1956), le Dr
Morbius ne s’étonne pas, pour sa part, de rencontrer des formes de vie extraterrestres… En
revanche, il est fort surpris de constater que le monstre invisible qui a décimé sa colonie est en
réalité une manifestation de son propre inconscient ! Le film n’est pas un cas unique de
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« space opera psychanalytique », comme en témoignent Solaris (URSS, 1972) et son remake
(USA, 2002), adaptations du roman de Stanislas Lem. En orbite autour d’une planète
inconnue aux étranges propriétés, des scientifiques, dont un « psy » (Georges Clooney),
voient leurs souvenirs les plus chers se matérialiser… Comment alors trouver la force de
quitter cette univers fantasmagorique pour retrouver la morne réalité terrienne ?
Pour le Dr Crowe (Bruce Willis à nouveau) de Sixième sens (USA, 1999), le réveil
s’avère également difficile. Son « enquête psychanalytique » s’achève sur un vertige
existentiel : alors qu’il soignait un jeune garçon prétendant voir des morts, le « psy » réalise
qu’il est lui même un fantôme !
Le doute ontologique qui étreint tous ces personnages tend à démontrer qu’au final,
loin de l’observateur objectif qu’il est censé être, le médecin se découvre lui-même en
analysant autrui. Tout au cours de sa carrière, son travail s’apparente à un long voyage
introspectif, avec pour résultat une meilleure connaissance de soi.
Décryptage
Au sein du cadre classique d’un cabinet de consultation, dans les rues de quartiers mal
famés ou dans un vaisseau spatial à l’autre bout du Système Solaire, l’enquête que mène le
médecin a pour but de démasquer un élément pathologique: maladie réelle ou symbolique
(criminel, société secrète), dont la découverte scelle la résolution. Les mystères et dangers
auxquels il est confronté sont autant de métaphores des difficultés de l’exercice médical
(signes trompeurs, diagnostics différentiels…). Comme nous le verrons, cette approche
métaphorique de la profession est fréquente au cinéma.
D. L’homme d’action
De façon surprenante, ce travail nous a permis de constater que le médecin était une
icône à part entière du cinéma d’action. Devenu l’égal d’un James Bond ou d’un Indiana
Jones, le MC-homme d’action entraîne le spectateur dans des aventures trépidantes dont il
sort toujours vainqueur.
Bien entendu, dans ce genre cinématographique, les compétences médicales du
personnage s’avèrent moins importantes que son courage, sa malice, ou sa capacité à jouer du
colt. Il ne faut pas y rechercher un portrait réaliste ou subtil du corps médical. Cependant, le
fait que le héros soit clairement identifié comme un médecin n’est pas innocent. D’une part,
l’image généralement positive du médecin dans l’imagerie populaire renforce le statut de
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héros du personnage. (37) D’autre part, les exploits du MC contribuent à véhiculer une image
élogieuse de la profession.
Etudions maintenant les différents costumes que peuvent revêtir ces hommes
d’action en blouse blanche.
D.1. Le baroudeur
Pirates, maîtres de kung-fu ou baroudeurs affrontant de terribles épidémies, ces
personnages hauts en couleur voyagent aux quatre coins du globe, dans des récits où
s’enchaînent les péripéties, parfois rocambolesques, souvent excitantes et exotiques. Loin du
sérieux et de la gravité habituels, l’exercice médical devient une aventure, un jeu exaltant.
D.1.1. Le loup de mer
Sans le Dr Livesey, l’expédition de Jim Hawkins et des pirates de L’Ile au trésor
(USA, 1934) aurait tourné court : le médecin est le seul personnage à avoir un tant soit peu la
tête sur les épaules ! L’intrigue est bien sûr tirée du roman de Stevenson (1883), qui connaîtra
une dizaine d’adaptations cinématographiques ; tournée par Victor Fleming celle de 1934
reste un grand classique. Intelligent, courageux et intègre, le Dr Livesey aide le héros dans
son aventure et n’hésite pas à tenir tête au charismatique Long John Silver ; praticien
accompli, il soigne aussi les membres de l’équipage à l’occasion. Si son aspect et son
caractère varient en fonction des versions (débilitante, celle de 2007 en a fait un imbécile
alcoolique…) il demeure généralement un personnage héroïque.
Le capitaine Blood (USA, 1935) ne se contente pas d’accompagner des pirates : il en
devient un lui-même ! Pour avoir soigné un opposant au régime anglais, le Dr Benjamin
Blood est déporté en Jamaïque et vendu comme esclave. Mais ses talents de praticien lui
valent d’être affranchi par le Gouverneur…. Il finira par prendre la tête d’un équipage de
flibustiers. Epopée maritime, acrobaties et duels à l’épée sont au programme de ce
swashbuckler où le charmeur et virevoltant Errol Flynn, futur Robin des Bois, interprète ce
médecin hors du commun apte à faire rêver le spectateur.
Autre aventurier des mers rattaché au milieu scientifique : Gulliver, créé par Jonathan
Swift en 1721. Ce détail est peu connu, mais avant d’échouer sur l’île des Liliputiens, le
personnage travaillait comme chirurgien dans la marine anglaise… Bien que ses compétences
médicales ne soient guère sollicitées, Gulliver entraîne le spectateur dans une épopée absurde
et philosophique où se mêlent critique des institutions et réflexion sur la nature humaine
(xénophobie, bellicisme, immaturité). Extrêmement populaire, le personnage est apparu de
nombreuses fois à l’écran. Citons Le Voyage de Gulliver à Lilliput et chez les géants de
94
Georges Méliès en 1902, ou le spectaculaire Les voyages de Gulliver (USA, 1960) avec
Kerwin Mathews, interprète de Sinbad, dans le rôle du chirurgien.
Egalement tiré d’un classique de la littérature, 20.000 lieues sous les mers (USA,
1954) offre au capitaine Némo de Jules Verne sa plus célèbre incarnation. Savant excentrique
écoeuré par la corruption du monde des hommes, Némo a trouvé refuge à bord du Nautilus,
sous-marin très perfectionné de son invention lui permettant d’explorer les océans.
Misanthrope mais héroïque, cynique mais utopiste, il affrontera mille dangers, dont une
pieuvre géante dans une scène restée célèbre. Egalement maintes fois porté à l’écran, de 1916
à nos jours, le personnage est l’emblème d’une science intransigeante mais pacifiste.
D.1.2. Le maître en arts martiaux
Déjà évoqué parmi les « grands hommes », le Dr Wong Fei Hung (1847-1924) a fait
l’objet d’une centaine de films en Asie depuis 1949 (The story of Wong Fei Hung). Outre
son activité de médecin, Fei Hung enseignait les art martiaux et la croyance populaire
chinoise lui prête des exploits considérables. Au cinéma, ce sont principalement ses qualités
de combattant qui sont mises en avant, dans des films de kung-fu où il fait office de défenseur
de la veuve et de l’orphelin, mais également des valeurs orientales contre l’envahisseur
occidental. Son incarnation la plus connue est Jet Li, star internationale du cinéma d’action,
dans la saga des Il était une fois en Chine, comportant des films aux titres aussi riches en
promesses que Le tournoi du Lion, Dr Wong contre les pirates ou Dr Wong en Amérique.
D.1.3. Le chercheur intrépide
Plus distrayante que l’image de martyr étudiée précédemment, « le baroudeur »
représente l’autre facette du médecin-chercheur au cinéma. Le thème de l’épidémie mortelle,
riche en suspens et porteuse de craintes ancestrales (les pestes d’Apollon…), sert souvent de
prétexte pour entraîner le héros dans une épopée en pays exotique.
John Ford aborde le sujet à deux reprises. Tout d’abord dans Je n’ai pas tué Lincoln
(USA, 1936) où le Dr Mudd est injustement condamné au bagne à vie sur une île de Floride
pour avoir soigné (sans le savoir) l’assassin d’Abraham Lincoln. Là-bas survient une
épidémie de fièvre jaune, qu’il s’efforce d’endiguer avec les moyens du bord. Ses exploits lui
vaudront une grâce ; notons que Le bagnard (France, 1950) suit une intrigue similaire. Puis
Ford réalise La frontière chinoise (USA, 1965), déjà cité, où le Dr Cartwright (Anne
Bancroft) lutte efficacement contre une épidémie de choléra à la frontière sino-mongole.
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Les Orgueilleux (France, 1953) nous transporte ensuite au Mexique, où surviennent
des cas de méningites que soigne Georges (Gérard Philippe), médecin désabusé et alcoolique.
Cette crise sanitaire lui permettra de retrouver confiance en lui. Ensuite, les destinations sont
multiples dans L’homme de Bornéo (USA, 1962) : l’infatigable et idéaliste Dr Drager
combat la lèpre à Java, puis la peste et le choléra en Inde, où il se heurte en outre aux
pratiques vaudous. Plus sobre, La peste (France/Argentine, 1992) transpose l’intrigue du livre
d’Albert Camus dans un contexte contemporain, avec William Hurt dans le rôle du Dr Rieux.
C’est en revanche sur le sol américain que survient l’épidémie d’Alerte ! (USA,
1995), où une équipe d’infectiologues militaires (menée par Dustin Hoffman) doit intercepter
un singe porteur d’un virus Ebola-like. La menace peut aussi être chimique, comme dans
Rock (USA, 1996) dans lequel des terroristes basés à Alcatraz menacent de se servir d’une
arme biologique ; seul un docteur (en chimie) interprété par Nicolas Cage parviendra à les
arrêter…
Hors contexte épidémique, le MC-chercheur continue à voyager. Dans Medicine Man
(USA, 1992), James Bond en personne (Sean Connery) interprète un ancien scientifique retiré
dans la jungle amazonienne, où il aurait mis au point un « vaccin » contre le cancer. Poursuivi
par des mercenaires à la solde de l’industrie pharmaceutique, il sera aidé par une jeune et
charmante consœur (Sharon Stone).
Ce type de film offre une vision très romancée de la médecine et de la recherche :
l’étude d’une bactérie ou la mise au point d’un vaccin y relèvent de la course contre la
montre, et il ne faut que quelques minutes au MC pour trouver une solution salvatrice, même
au beau milieu de la jungle – là où la véritable recherche réclame plusieurs années de travail
minutieux et collégial dans des laboratoires à la pointe de la technologie. L’usage des armes
ou un déluge pyrotechnique constituent également des moyens efficaces de régler le
problème ! Mais au-delà de l’irréalisme des situations, l’aura protectrice de la profession
demeure intacte, car le « chercheur intrépide » finit toujours par triompher.
D.1.4. L’aventurier du Surnaturel
Dans le domaine du Fantastique, le médecin lutte contre un autre type d’épidémie : le
vampirisme. En effet, le plus farouche ennemi du Comte Dracula n’est autre que le Dr
Abraham Van Helsing. Très charismatique, ce médecin et homme de loi est à la tête d’une
équipe déterminée à éradiquer le péril vampirique à sa source. Gousses d’ail et pieux en bois
remplacent les armes à feu des médecins précédents (Alerte !, Rock) , mais l’intention reste
la même : contenir le risque sanitaire.
Né dans le roman de Bram Stoker (1897), le personnage apparaît dans de nombreux
films, où il a été interprété par des acteurs prestigieux : Peter Cushing (Le cauchemar de
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Dracula, 1958), Laurence Olivier (Dracula, 1979), Anthony Hopkins (Dracula, 1992) ou
Hugh Jackman (Van Helsing, 2004). Riche de ses connaissances scientifiques, il affirme la
possibilité d’existence des vampires en faisant appel à un savant mélange de faits concrets, de
résultats expérimentaux… mais aussi de superstitions. Revenant au rôle du médecin-sorcier
des sociétés primitives, il justifie le surnaturel par l’appel à la mythologie et à la magie.
Certes, son discours revêt les formes de la raison et de l’expérience, mais il repose sur la
croyance dans les forces obscures et lumineuses du mal et du bien (24). Le caractère de Van
Helsing est fortement symbolique des attentes du siècle de Bram Stoker face à la science en
général. Logiquement le cinéma a retranscrit sa force de caractère et son opiniâtreté en le
représentant avant tout comme un homme d’action.
Toujours dans le registre du Fantastique, une épidémie de vampirisme a parfois déjà
ravagé la planète entière, où des hordes « d’infectés » terrorisent les quelques survivants. Le
rôle du MC-chercheur (comptant miraculeusement parmi les rescapés) consiste alors à trouver
un antidote pour reconstruire une nouvelle société. Autrement dit : il est le dernier espoir de
l’humanité ! Vincent Price, Charlton Heston et Will Smith ont endossé cette lourde
responsabilité dans les adaptations cinématographiques du roman de Richard Matheson Je
suis une légende (1954), sorties respectivement en 1964 (Je suis une légende), 1971 (Le
Survivant) et 2007 (Je suis une légende). Le héros, le Dr Neville, est une version
modernisée de Van Helsing. Dans un genre similaire, Mimic (USA, 1997) s’intéresse à
l’épidémie en elle-même : une généticienne met au point un remède qui a pour fâcheux effet
secondaire de créer d’agressives créatures mutantes… Elle les affrontera dans les égouts et
éradiquera la menace à grands renforts de fusil mitrailleur.
Outre les vampires, le médecin du cinéma fantastique peut affronter d’autres ennemis.
Dans un rôle à la David Vincent (Les Envahisseurs), le médecin de L’Invasion des
profanateurs de sépultures (USA, 1956), se retrouve par exemple aux prises avec une
invasion extraterrestre. Belliqueux, les petits hommes verts prennent possession du corps
d’honnêtes citoyens et les transforment en individus dénués d’émotion, pâles copies de
l’humain qu’ils étaient. Le médecin essaie tout d’abord de comprendre, puis de dénoncer cette
étrange épidémie, mais face à l’invraisemblance de son récit, on le place dans un hôpital
psychiatrique. Métaphore de la paranoïa « rouge » qui étreint l’Amérique de la Guerre Froide,
l’intrigue est aussi une réflexion sur la folie et la perte identitaire au sein d’une société
normative, où le médecin constituerait le dernier rempart contre la déshumanisation. Sa quête
n’est qu’une allégorie de son travail de soutien psychologique auprès du patient… Très
populaire, le film connaîtra trois remakes : L'Invasion des profanateurs (USA, 1978), Body
Snatchers, l’invasion continue (USA), sélectionné à Cannes en 1993 et The Invasion (USA,
2007) avec Nicole Kidman et Daniel Craig (le James Bond actuel) dans le rôle des médecins.
Sur le thème de la menace extraterrestre dans l’Amérique des annéess 50, citons en outre les
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pamphlets anti-communistes La Chose d’un autre monde (USA, 1951) et Danger
planétaire (USA, 1958), sans oublier le pacifiste Le jour où la Terre s’arrêta (USA, 1951)
du grand Robert Wise.
Autre MC confronté à un ennemi intergalactique : le Dr Zarkov de Flash Gordon
(USA, 1980). Mais plutôt que de rester passif, cet ex-médecin de la NASA va devancer la
menace en se rendant directement sur la planète des extraterrestres, grâce à un vaisseau spatial
de sa conception. Moins héroïque que ses précédents confrères, il servira surtout d’aide
providentielle au héros en titre, footballeur américain.
Nouveau péril dans Le masque du démon (Italie, 1960), où un charmant docteur
ressuscite accidentellement une sorcière démoniaque, et tente de l’arrêter dans son œuvre de
destruction. Puis, dans L’invasion des morts-vivants (GB, 1966), un médecin de village doit
faire face à une horde de zombies, ramenés d’entre les morts grâce à un rituel vaudou.
Quelle que soit l’intrigue, elle oppose l’esprit cartésien du MC à un ennemi de nature
magique ou extraordinaire. Symbole de l’affrontement entre la Science et la Croyance, du
Progrès contre la Tradition, cette imagerie rappelle également le rôle du médecin-archaïque
dans les sociétés primitives, où pour guérir le patient il devait le délivrer des démons
responsables de sa maladie. En se faisant l’écho de mythes fondateurs, cette approche
allégorique de la relation médecin-patient explique-t-elle en partie la popularité de ces films ?
D.2. Le héros de guerre
Ce type de MC apparaît dans des fresques mélodramatiques portées par de grands
sentiments. Le terme odyssée est parfois utilisé pour souligner le caractère épique de son
épopée, comme dans L’odyssée du Dr Wassell (1944) et L’odyssée du Docteur Munthe
(1962), déjà étudiés. Seul contre tous, le MC-héros de guerre surmonte des obstacles
titanesques et connaît des amours impossibles… Et comme ses confrères, il remporte toujours
la victoire.
Sorti dans l’immédiate après-guerre, Les maudits (France, 1946), est l’archétype du
récit d’aventure, récompensé par le Grand Prix de cette catégorie au Festival de Cannes 1947.
Situé à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, il a pour héros un jeune docteur français
kidnappé par des nazis qui tentent de fuir vers l’Amérique du Sud à bord d’un sous-marin.
Profitant d’une mutinerie, le médecin sera le seul survivant de l’aventure et sera récupéré par
des marins britanniques : une manière de chanter les louanges des Alliés et de remonter le
moral de la population française en cette époque de reconstruction.
Autre épopée : Le retour (USA, 1948), dont le personnage principal, chirurgien newyorkais joué par Clark Gable, est baptisé Ulysses. Ce prénom fait office de note d’intention :
la profession médicale constitue la promesse de vivre une existence aussi palpitante que le
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héros de l’Antiquité (le titre de travail était d’ailleurs The Homecoming of Ulysses : le retour
d’Ulysse). En place de la Grèce mythologique, l’Ulysses du film est envoyé au front durant la
Seconde Guerre Mondiale, où il opère courageusement sous les bombes. Il connaîtra une
histoire d’amour impossible et tragique avec une infirmière, mais retournera finalement vers
sa fidèle Pénélope, qui saura se montrer compréhensive : la morale puritaine est sauve. Sur
une intrigue proche, Alain Delon, également dans un rôle de chirurgien, connaîtra une
romance tout aussi tragique dans Le Toubib (France, 1979), dont l’action se déroule sur le
front d’une guerre fictive.
Citons une nouvelle fois les exploits du médecin militaire « Hank » Kendall dans Les
cavaliers (USA, 1959) : il s’oppose à John Wayne et refuse d’abandonner ses patients
intransportables malgré l’arrivée imminente de l’ennemi, durant la guerre de Sécession.
Respecté par l’armée adverse, le courageux médecin sera épargné.
Mais l’œuvre la plus emblématique de l’aventure médicale en temps de guerre est Le
Dr Jivago (USA, 1965) du grand David Lean. Adapté du roman russe de Boris Pasternak
alors interdit en URSS, le film retrace la Révolution Russe à travers l’existence tumultueuse
du Dr Youri Jivago (Omar Sharif). Médecin généraliste et poète, aristocrate séduisant et
honnête, il est le héros romantique par excellence. Mais plutôt qu’un moteur de l’action,
Jivago est un témoin de l’Histoire. Pacifiste et intègre, il préfère soigner que prendre les
armes. L’intrigue suit ses histoires d’amour, son activité de soignant au front durant la guerre
civile, son exode, son enlèvement par les bolchéviques… Très critique envers la Révolution
Russe, Dr Jivago sort en pleine Guerre Froide et constitue l’occasion rêvée d’égratigner
l’URSS en montrant le régime bolchévique comme tout aussi répressif que le précédent.
Enorme succès au box-office récompensé par 5 Oscars, le film a fait de Jivago l’un des MC
les plus célèbres au monde.
Remarquons toutefois que dans tous ces films, le MC ne prend pas les armes : il n’est
qu’un honnête homme pris dans la tourmente de la guerre. Ses exploits proviennent de son
professionalisme et non de sa précision au tir… Ce qui n’est pas le cas des personnages
suivants.
D.3. L’as de la gâchette : le médecin de Western
Quelques grandes figures du Far-West appartenant au corps médical se sont illustrées
dans des westerns restés célèbres.
Doc Holliday est sans doute le plus fameux « médecin cowboy », bien qu’il fût en
réalité dentiste. Plus que son art de la roulette, c’est son habileté à manier le colt qui lui valut
de rentrer dans la légende. Il doit sa réputation à sa participation à la tuerie d’OK Corral, où il
côtoya une autre figure du Grand Ouest : Wyatt Earp.
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Au cinéma, Doc Holliday est apparu dans plus d’une dizaine de westerns, tous
américains : le premier où son nom figure clairement est Frontier Marshal (1939), bien que
son personnage soit appelé Halliday et qu’il soit devenu au passage un chirurgien, spécialité
sans doute plus glamour. Parmi ses autres incarnations à l’écran, citons Le banni (1943), où
Doc Holliday soigne Billy the kid, La poursuite infernale de John Ford (1946), puis
Règlements de comptes à OK Corral (1957) où le rôle est tenu par Kirk Douglas, et plus
récemment Tombstone (1993) et Wyatt Earp (1994) avec Dennis Quaid.
Tous ces films ont pour point commun de mettre en avant le côté héroïque de Doc
Holliday qui, s’il est dépeint comme un « méchant garçon », est avant tout présenté comme un
redresseur de tort usant de la gâchette pour une juste cause. La réalité de la vie de John Henry
Holliday fut moins glorieuse : accro aux jeux, colérique et impulsif, atteint de tuberculose, il
tenait plus du tueur psychopathe dénué de moral que du héros sans peur et sans reproche. La
légende ayant dépassé l’homme, il n’en demeure pas moins l’un des « Doc » les plus célèbres
de l’Histoire, et a certainement contribué à auréoler de gloire l’image du médecin dans
l’imagerie populaire. Pour passer à la postérité, un Smith & Wesson semble plus efficace
qu’un stéthoscope…
John Ford aborda une nouvelle fois le personnage du « médecin du Far-West » dans
La chevauchée fantastique, (1939). Le Dr Josiah Boone, dit Doc, est un alcoolique notoire,
de surcroît cynique et désabusé. De même, sa tenue relève plus du mendiant que du notable :
il est hirsute, mal rasé et grossier. En bon cowboy, il ne rechigne pas à manier du colt lorsque
les Indiens attaquent. Mais il conserve toutefois quelques aptitudes médicales : lors d’un
accouchement, il saura en effet retrouver ses réflexes de praticien avec succès (une bassine
d’eau chaude constituera son seul matériel) ; de même, un ancien patient le félicitera pour
avoir soigné son frère, blessé au bras : « vous étiez soûl, lui dit-il, mais vous avez fait un bon
travail ! ». L’exercice de la médecine semble lui rendre sa prestance. L’Ouest Sauvage étant
un milieu particulièrement rude, on ne s’étonnera pas que son confrère le Dr Hamilton de One
Clear Call (USA, 1922) souffrît de la même addiction ; mais lui aussi saura retrouver ses
esprits pour opérer un enfant. Chez le MC, courage et bonnes intentions semblent donc
chasser les brumes de l’ivresse comme par enchantement... L’alcoolisme paraît compatible
avec une bonne pratique médicale, ce dont on peut fortement douter dans la réalité.
.
D.4. Super Docteurs et Justiciers en blouse blanche
Aussi absurde que cela puisse paraître, les superhéros tels que Superman ou Batman
comptent dans leurs rangs quelques médecins émérites. Pour la plupart issus de comic-book,
ces personnages disposent de pouvoirs en rapport avec l’art médical (capacité de guérison
spontanée, empathie surnaturelle) dont ils se servent pour faire le bien.
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Malgré la légèreté apparente du sujet, il nous a semblé important d’inclure ce type de
représentation dans ce travail. Nous ne pouvons pas en effet ignorer l’immense succès que les
« films de superhéros » rencontrent auprès du « grand public » ; ils sont, autrement dit, des
œuvres populaires par excellence, susceptibles de faire connaître le MC à une large audience.
Nous avons inclus dans cette catégorie le personnage du médecin-vengeur, qui après une
tragédie se rend justice soi-même.
D.4.1. Le Super Docteur
Le « Super Docteur » est un individu dont les talents le placent encore au-delà du
simple génie. Quel que soit son champ d’étude initial, il maîtrise toutes les disciplines
vaguement liées à la science et peut en outre briser les lois de la physique : ses seules limites
résident dans l’imagination des auteurs.
D.4.1.1. Le Super Clinicien
Une fois n’est pas coutume, le premier Super Médecin est français : il s’agit du
Docteur Justice (1975), dont les aventures ont débuté dans le magazine Pif Gadget sous
forme de bande-dessinées, sous la plume de Marcello et Ollivier. Médecin attaché à l’OMS, il
est également judoka et karatéka et s’oppose aux plans du maléfique Pr Orwald. Celui-ci
envisage en effet de répandre un mystérieux « sérum de stérilisation » afin de lutter contre la
surpopulation. Mais à travers une succession de combats martiaux entrecoupés de cascades, le
Docteur Justice met fin à la menace. Plus que la sagacité médicale du personnage, ses talents
d’acrobate constituent sans doute la raison majeure du succès du film auprès de la jeunesse
des années 70. Le statut de médecin humanitaire du Dr Justice est toutefois rappelé à plusieurs
reprises, aussi le personnage a-t-il pu contribuer, de façon certes atypique, à véhiculer des
valeurs pacifistes, voire à susciter des vocations médicales chez le jeune public de l’époque.
Un autre Super Docteur apparaît la même année sur les écrans américains : Doc
Savage, surnommé « l’Homme de Bronze ». Doc Savage arrive (1975) narre les exploits de
ce praticien polyvalent, à la fois médecin, chimiste, explorateur, astronome, expert en
méditation transcendantale… et bien sûr champion d’arts martiaux ! Le personnage est né
dans les années 30, dans les romans pulp de Lester Dent, et représente la quintessence du
héros populaire. Il se fait ici le porte-parole de la philosophie New Age, en vogue à l’époque.
Adepte de l’adage mens sana in corpore sano, Doc Savage suit en effet une hygiène de vie
irréprochable, pratiquant de l’exercice tout les matins et ne buvant que des jus de fruits… Son
super-pouvoir, très utile pour un médecin : une empathie extraordinaire lui permettant
d’anticiper les évènements ou de détecter les mensonges par omission. Sa qualité de docteur
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en médecine est utilisée à plusieurs reprises dans l’intrigue : dans une scène, il crée un
antidote à partir du venin d’un serpent ; dans une autre, il effectue une rocambolesque
opération « d’acupuncture neurochirurgicale » (sic) afin de guérir le méchant du film de ses
mauvaises pulsions… Et conformément au serment d’Hippocrate, il se refuse à tuer son
ennemi lorsque l’occasion lui en est donnée. Là encore, ce sont essentiellement les qualités de
héros d’action du personnage qui sont mises en avant, mais le Dr Savage transmet à sa
manière maladroite les valeurs fondamentales de la profession (166).
Trois ans plus tard, c’est au tour d’un psychiatre de se transformer en surhomme dans
Dr Strange (USA, 1978), librement inspiré du comic-book du même nom. Doté de pouvoirs
magiques par une machine extraterrestre, ce « Dr Etrange » lutte contre des démons venus
d’une autre dimension : une allégorie de la psychiatrie ? En 2007, le personnage connait de
nouvelles aventures dans un dessin animé (Doctor Strange: The Sorcerer Supreme) plus
proche du comics d’origine : vaniteux neurochirurgien, le Dr Strange se convertit à la
sorcellerie suite à un accident de la route qui l’empêche d’exercer… Quelle que soit
l’adaptation, nous pouvons remarquer que la « magie » devient une alternative à l’art médical,
et que les démons remplacent les microbes… Ce qui n’est pas sans rappeler une nouvelle fois
la conception de la maladie dans les sociétés primitives.
D.4.1.2. Le Super Scientifique
Le « syndrome du Dr Jekyll » guette le scientifique imprudent. Citons tout d’abord le
Dr Bruce Banner, plus connu sous le nom de Hulk, son alter ego verdâtre et musculeux.
Banner est à l’origine un chercheur brillant, victime d’une surexposition accidentelle aux
« rayons gamma », mésaventure qui lui vaut de se muer en géant vert surpuissant dès lors
qu’il perd le contrôle de lui-même… L’intrigue, tirée des comics Marvel, n’est autre qu’une
variation moderne de Dr Jekyll & Mister Hyde, dont nous étudierons les adaptations
cinématographiques dans le chapitre consacré aux savants fous. Les deux films, américains,
où le géant vert apparaît, appartiennent au genre du cinéma d’action : Hulk (2003) et
L’incroyable Hulk (2008). Malgré son apparence monstrueuse, Hulk est un héros positif qui
pourfend les criminels : une manière encore une fois inhabituelle de promouvoir l’image du
médecin !
Victime d’un accident identique, le Dr Reed Richards se transforme en « Mr
Fantastique », leader de l’équipe de superhéros Les 4 fantastiques (USA, 2005 et 2006). Déjà
diplômé dans à peu près toutes les sciences, dont la médecine, il acquiert au passage des
pouvoirs atypiques : un corps élastique et une super-intelligence (dont le personnage ne se sert
pas souvent…). Logiquement, sa Némésis est un supervilain du nom de... Dr Fatalis ! En
effet, qui de mieux placé qu’un confrère pour s’opposer à un docteur en médecine ?
102
Enfin, ce tableau ne serait pas complet sans le célèbre Spock de Star Trek (outre la
série télévisée d’origine, la saga compte 11 films). Mi-humain mi-extraterrestre, ce
scientifique intergalactique n’est pas à proprement parler un superhéros, mais il dispose de
pouvoirs surnaturels liés à la médecine. Spock (Léonard Nimoy) est en effet tiraillé entre un
esprit logique très développé (héritage de son père vulcain) et une émotion prégnante (léguée
par son humaine de mère). Il se retrouve en fait confronté au même dilemme que n’importe
quel praticien : à quel degré doit-on s’impliquer émotionnellement dans la relation avec le
patient ? Comment trouver l’équilibre entre compassion et distance scientifique ? En matière
d’empathie, Spock dispose en outre de la capacité de « fusion mentale », laquelle lui permet,
d’une simple pression des index sur les tempes, de pénétrer les pensées de son interlocuteur…
Une aptitude bien utile à l’exercice médical que le spectateur-médecin ne pourra que lui
envier. L’équipage de Star Trek compte en outre un véritable médecin, le Dr McCoy ;
« simple » humain dépourvu d’aptitudes surnaturelles, il offre un contrepoint à
l’extraordinaire Spock.
D.4.2. Le Dieu déguisé en médecin
« Quelle est la différence entre Dieu et un médecin ? Dieu ne se prend pas pour un
médecin. » Blague populaire.
Tel Zeus ou Apollon prenant forme humaine, le médecin cache parfois un Dieu sous
sa blouse. Dans Watchmen (USA, 2009), tiré du roman graphique d’Alan Moore, le Dr
Manhattan est à nouveau un scientifique victime d’un accident expérimental… Mais le
résultat s’avère encore plus spectaculaire que précédemment : il devient un être quasi-divin,
protéiforme et omniscient. D’un bleu translucide, libéré de l’espace et du temps, il est
accaparé par ses recherches et semble détaché des préoccupations humaines… Sa froideur et
son absence totale d’empathie lui sont reprochés à plusieurs reprises. On peut voir en
Manhattan l’image classique du scientifique qui a perdu son humanité à force de se plonger
dans la théorie. Par ailleurs, son nom fait allusion au Projet Manhattan, qui permit la création
de la bombe A ; par son inquiétante toute-puissance, le personnage incarne les peurs de
l’énergie atomique. Mais au final, le Dr Manhattan reste un MC positif qui tente d’œuvrer
pour le bien de l’humanité.
Thor, héros de comic book, est quant à lui une version moderne du dieu nordique.
Banni du Royaume d’Asgaard, il cache sa véritable identité sous l’apparence du Dr Donald
Blake, un médecin handicapé. Une adaptation cinématographique de ses aventures est prévue
pour 2011.
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D.4.3. Le superhéros guérisseur non médecin
Certains superhéros n’appartenant pas au corps médical disposent néanmoins de
pouvoirs en rapport avec la profession.
Superman, apparu plusieurs fois au cinéma, possède par exemple une résistance
accrue aux traumatismes, ainsi que le don d’auto-guérison. Le mutant aux griffes acérées
Wolverine (USA, 2009) présente les mêmes facultés.
Le domaine de l’heroic fantasy offre également son lot de magiciens-guérisseurs,
parmi lesquels les elfes Arwen et Elrond, ou le Roi Aragorn du Seigneur des Anneaux
capable de guérir autrui par simple imposition des mains ; ce pouvoir thaumaturgique était
d’ailleurs autrefois attribué aux Rois de France, censés le détenir de Dieu lui-même.
Encore une fois, nous pouvons relever un parallèle entre les pouvoirs de ces
personnages et ceux des dieux gréco-romains ou du Christ.
D.4.4. Le Super Docteur, Surhomme nietzschéen ?
« Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu présenteras le miroir à ta propre
beauté. Alors ton âme frémira de désirs divins ; et il y aura de l’adoration dans ta vanité !
Car ceci est le secret de l’âme : quand le héros a abandonné l’âme, c’est alors seulement que
s’approche en rêve – le super-héros. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (42).
Confusion entretenue par la traduction inexacte du terme übermensch par « l’homme
supérieur », ainsi que par le détournement du concept originel par les théories aryennes, le
surhomme de Nietzsche a longtemps été vu comme le symbole d’une « race d’homme
supérieure ». Or il s’agit d’une erreur d’interprétation, car en réalité Nietzsche décrit le
surhomme comme un humain accompli, sage, évolué au sens éveillé du terme, un « homme
au-delà de l’homme ». Ses valeurs morales vont par-delà le bien et le mal, car il a dépassé ces
concepts : il est ce à quoi peut aspirer l’homme s’il se transcende.
Le super docteur est-il un surhomme au sens nietzschéen du terme ? Bien que doté de
facultés surhumaines ou de dons utiles à la pratique médicale, il ne nous semble pas plus
évolué, d’un point de vue moral, que le médecin de base. Ses motivations, ses tourments, ses
dilemmes restent inchangés ; ses pouvoirs ne le rendent pas meilleurs, ils lui facilitent
simplement la tâche.
Le super docteur ne doit donc pas être vu comme un praticien idéalisé, et encore moins
comme un symbole de la supériorité du corps médical sur le commun des mortels. Pareil aux
104
autres « hommes d’action », il incarne simplement un héros « promoteur de santé », dont les
exploits spectaculaires sont aptes à faire rêver le public, véhiculant ainsi une image positive
du MC.
D.4.5. Le vengeur
A la fois justicier et assassin, le médecin-vengeur constitue une icône à cheval entre le
Bien et le Mal.
L’intrigue des films où il apparait est tissée de manière à ce que le spectateur prenne
fait et cause pour le praticien : victime d’une révoltante tragédie, il se lance dans une quête
vengeresse où il punit violemment les responsables… Son usage de la violence, ses meurtres
parfois, paraissent légitimes, justifiés.
Le représentant le plus célèbre du genre est le Dr Dandieu (Philippe Noiret) dans Le
vieux fusil (France, 1975). Chirurgien sous la France de l’Occupation, il soigne des Résistants
dans sa clinique mais dit « ne pas s’intéresser à la politique », seulement aux malades. Par
précaution, il cache néanmoins sa femme et sa fille dans le château familial… Mais des
soldats allemands, en route pour la Normandie, massacrent le village où se sont réfugiées ses
proches. Le chirurgien ne peut qu’assister, impuissant, à leur assassinat. Ivre de vengeance, il
va traquer et exécuter les auteurs du crime.
En d’autres circonstances, un tel comportement serait considéré comme un acte
moralement condamnable, et le public classerait Dandieu dans le camp des « méchants ».
Mais, ayant assisté à l’insoutenable exécution de sa famille (femme violée puis brûlée vive,
fille abattue par balle), le spectateur perçoit chaque crime du médecin comme un juste
châtiment.
Ce type de MC pousse le spectateur à se questionner sur son propre rapport à la
violence : n’est-il pas paradoxal et voyeuriste de s’enthousiasmer devant le spectacle d’un
chirurgien qui ôte la vie au lieu de la protéger ? Autrement dit de prendre le parti d’un
meurtrier ? Un bon praticien n’aurait-il pas gardé son sang-froid, plutôt que de céder à la
facilité d’une justice expéditive ? Au fond : comment agirait le spectateur à la place du
personnage ?
Le fait qu’un homme aussi respectable et maître de ses nerfs qu’un chirurgien puisse
se laisser aller à la rage et à la violence possède aussi un côté déculpabilisant : en Dandieu, le
spectateur voit en miroir sa propre image d’homme faillible. Le MC y perd en morale ce qu’il
y gagne en humanité.
Pour mémoire, signalons qu’auparavant deux films avaient mis en scène un médecinvengeur, selon une dramaturgie comparable : Suivez cet homme (France, 1952) où un vieux
105
généraliste effectue une injection léthale à la meurtrière de sa femme, et Les intrus (France,
1971) dans lequel un chirurgien (Charles Aznavour) venge son épouse violée.
Décryptage
Fidèle à ses principes d’art du spectacle, le cinéma s’est emparé du médecin pour en
faire le héros de fictions populaires où son personnage, à travers mille dangers et mille
aventures trépidantes, recueille l’admiration du public. Baroudeur, héros de guerre ou de
western, superhéros, « l’homme d’action » ne constitue pas un portrait subtil de la profession
mais contribue à renforcer sa popularité. Pendant spectaculaire du « héros du quotidien »,
il défend les mêmes idéaux humanistes – fût-ce, paradoxalement, en prenant les armes. Nous
retrouvons l’approche métaphorique constatée chez « l’enquêteur » : monstres et bandits
remplacent les microbes, et le colt ou le crucifix se substituent au stéthoscope ! Mais au fond,
la mission essentielle de « l’homme d’action » ne diffère guère de celle de n’importe quel
docteur en médecine : protéger les populations du risque sanitaire, éliminer les pathogènes,
favoriser la santé. En outre, l’étude du « Super docteur » nous a permis de constater que ce
personnage héritait des pouvoirs des divinités médicales et médecins-sorciers de jadis ; sa
blouse blanche joue le même rôle que la cape de Superman : elle le transforme en surhomme
aux yeux de ses concitoyens. Le « vengeur » joue un rôle plus ambigu, mais demeure un
héros, grâce à des circonstances atténuantes qui lui permettent de ne pas s’aliéner la
sympathie du public. Les praticiens que nous étudierons dans le prochain chapitre ont pour
leur part définitivement basculé dans le crime…
E. Le chevalier blanc : synthèse
•
La médecine exaltée
Sous la diversité des costumes, le visage du « chevalier blanc » demeure le même : un
exemple de dévouement désintéressé, d’empathie, de professionnalisme, d’abnégation. La
science, dont il n’est que l’humble serviteur, lui permet d’accomplir d’incroyables exploits.
L’anthropologue François Laplantine qualifie ce type de représentation de « médecine
exaltée » (1). Des films aux titres tels que La lutte héroïque, Les soldats de l’espérance ou
Victoire sur la nuit sont en effet sans équivoque : il s’agit toujours de susciter l’admiration
pour le pouvoir, le savoir, le sens du devoir et du sacrifice du médecin. Leur impact auprès du
grand public est sans doute d’autant plus fort que celui-ci est interprété par un acteur connu
(Clark Gable, Philippe Noiret, Sean Connery…). Par ce biais, le « chevalier blanc » contribue
à réaffirmer le prestige social du médecin et de la médecine. A l’écran, le spectateur-patient
106
admire le médecin idéal, celui qu’il souhaiterait avoir dans la vie, alors que le spectateurmédecin découvre une version grandiose de lui-même.
•
Médecin-sorcier et nouveau prêtre
Mais au-delà du simple prestige, cette représentation donne à la mission du médecin
une dimension sacrée : à l’image du médecin-archaïque, le « chevalier blanc » mène une
croisade contre des fléaux perturbant l’ordre social. Nouveau sorcier malgré la modernité (La
vie de Louis Pasteur), nouveau prêtre malgré la laïcisation de la médecine (On murmure
dans la ville, La maladie de Sachs), le personnage est un « prophète de la Science » porteur
d’une véritable « foi médicale », qui érige la médecine occidentale en œuvre de salut
(Arrowsmith) et la Santé en Idéal. Ces caractéristiques reflètent l’influence du modèle judéochrétien sur notre société et sur la médecine en particulier.
•
L’arme de propagande
Nous avons également constaté une instrumentalisation du « chevalier blanc » dans
des œuvres appartenant au cinéma de propagande : L’Odyssée du Dr Wassel, L’Invasion
des profanateurs de sépultures. Une telle utilisation doit encourager le spectateur-médecin
contemporain à mesurer l’influence écrasante qu’il peut exercer sur son patient, et à demeurer
vigilant quant à l’utilisation de son image.
107
III. Le Croquemitaine
« La science est un danger public. »
Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.
« L’entreprise médicale menace la santé. »
Illich Ivan, Némésis médicale, l’expropriation de la santé.
« La médecine nous incarcère sous prétexte de nous hospitaliser (…),
nous torture sous prétexte de nous soigner. (…) Elle est devenue l’ennemie de l’homme. »
Thomas Szasz. (1)
D’un point de vue quantitatif, le « croquemitaine » est l’icône cinématographique
prédominante. Génies du crime et savants fous forment l’essentiel de ses rangs, dans des films
appartenant au cinéma fantastique ; des assassins à la petite semaine et voyous en tous genres,
de moindre envergure, complètent ses troupes, sans oublier les monstres ordinaires, d’une
banale inhumanité. De sa création à nos jours, le cinéma n’a jamais cessé de s’intéresser aux
méfaits du médecin-croquemitaine. Plébiscité par le public, le personnage rempli les salles.
Nous pouvons d’ores et déjà nous interroger sur les raisons de ce succès : le docteur en
médecine n’est-il pas censé promouvoir la santé et protéger ses patients ? Comment alors
expliquer la fascination du public pour ce praticien malveillant ?
Nous essaierons de répondre à ces interrogations en étudiant les différents masques
cinématographiques de ce sinistre personnage.
A. Le génie du Mal
Ce MC œuvre dans un seul but : dominer ses semblables et accessoirement le monde
entier ! Maître ès manipulation, il apparaît pour la première fois dans le cinéma
expressionniste allemand, par l’intermédiaire de deux personnages passés à la postérité : le Dr
Caligari et le Dr Mabuse.
A.1. Le Dr Caligari
Le Cabinet du docteur Caligari (Allemagne, 1920) s’intéresse au cas d’un psychiatre
sociopathe, qui commet des meurtres par procuration. Pour ce faire, il hypnotise un patient
108
puis le dirige durant son sommeil, tel un marionnettiste. A son réveil, le manipulé ne garde
aucun souvenir de ses crimes nocturnes. « Cesare ! Tu m’entends ? Cesare, je t’appelle, moi,
le Dr Caligari - ton maître ! » pouvons-nous lire sur l’une des premières pancartes de ce film
muet. « Maître » autoproclamé, Caligari domine totalement son patient, dont le libre-arbitre
est anéanti : une métaphore d’une relation médecin-malade pathologique ? Rappelant l’ogre
des contes de fée, l’aspect du Dr Caligari s’avère d’ailleurs terrifiant : haut de forme noir,
sourcils broussailleux, regard perçant, visage sévère, silhouette ventripotente et démarche
clopin-clopante… Cette dimension ogresque est décuplée par l’interprétation théâtrale de
l’acteur, ainsi que l’éclairage jouant sur les ombres projetées et les décors aussi torturés que
l’esprit du personnage… Tout cela fait baigner le film dans une atmosphère de cauchemar et
confère au Dr Caligari une aura de monstre enfantin, parfaite incarnation des peurs primales.
Par ailleurs, plus qu’une critique du seul autoritarisme médical, Caligari incarne la rigueur
sociopolitique qui régnait dans l’Allemagne de l’époque, laissée exsangue par le Traité de
Versailles.
A.2. Le Dr Mabuse
La démarche est proche
lorsque Fritz Lang filme Docteur Mabuse, le joueur
(Allemagne, 1922). Ce génie du 7ème Art avait collaboré à la création du Cabinet du Dr
Caligari, ce qui explique la ressemblance thématique et plastique entre les deux films.
Médecin de renom qui mène une double vie, criminel aux mille visages, champion de la
manipulation et maître de l’hypnose, le Dr Mabuse sème le chaos dans la haute société
berlinoise : il se joue de l’aristocratie décadente, sème la pagaille dans le milieu boursier… Le
titre de la première partie du film (« Le Joueur, une image de notre temps ») révèle les
intentions de Lang : le Dr Mabuse, qui appartient à la classe des notables, incarne la
corruption qui gangrénait l’Allemagne de la République de Weimar. Le personnage, figure
insaisissable et protéiforme que même la Mort ne peut arrêter, cent fois démasqué et
incarcéré, cent fois évadé et récidiviste, est dépeint comme un mal profond mais nécessaire,
revers inévitable de la civilisation occidentale. (167) Le succès que cette figure archétypale
rencontra au fil du temps (Mabuse apparait dans une dizaine de films, le dernier en date étant
Dr. M de Claude Chabrol en 1990) tend à prouver qu’au-delà de la critique de l’Allemagne
des années 20, le personnage touche à l’universel en évoquant le malaise qui vient ronger une
civilisation décadente…
Par la suite, Fritz Lang consacrera deux autres films à ce médecin peu
recommandable : Le Testament du Docteur Mabuse (Allemagne, 1933) et Le Diabolique
Docteur Mabuse (USA, 1961).
109
Le Testament mérite une analyse approfondie car il constitue une virulente critique
du régime nazi qui obligea Lang à fuir aux Etats-Unis. Dans le film, des malfrats commettent
des larcins divers, sans lien apparent : vol de bijou, meurtre d’un médecin… Mais en réalité,
c’est le machiavélique Dr Mabuse qui tire les ficelles dans l’ombre, depuis le fond de sa
cellule d’isolement. Son discours est terrifiant : « L’âme des hommes doit être remplie
d’angoisse par des crimes inexplicables en apparence absurdes. Des crimes qui ne profitent à
personne, qui n’ont qu’un but : répandre la peur et la terreur. Car le but ultime du crime est
de préparer l’empire absolu du crime : un état d’incertitude et d’anarchie fondé sur la
destruction des idéaux d’un monde voué à la ruine. » L’analogie avec les méthodes du parti
National-Socialiste, alors en pleine montée en puissance, est limpide. Lang reconnut, à travers
Mabuse, avoir voulu « montrer, comme une parabole, les méthodes terroristes d’Hitler », et
au-delà de la critique locale, illustrer le « versant sombre du surhomme de Nietzsche ».
Logiquement, le film se verra interdit par les nazis (168).
A.3. Fu Manchu
Contrairement à ses confrères allemands, Fu Manchu est dépourvu de signifiant. S’il
travaille, comme tout génie du crime, à la domination du monde, c’est dans un but non pas
idéologique, mais strictement personnel : il n’est qu’un méchant particulièrement vindicatif
qui s’oppose au héros. Après de premières aventures littéraires, il apparaît sur grand écran en
1929 dans The Mysterious Dr. Fu Manchu (USA). Son allure grandiloquente (yeux félins et
maléfiques, chemise ample, longue moustache, doigts squelettiques aux ongles acérés) en a
fait un personnage aisément reconnaissable. Mais ses traits asiatiques ostentatoires lui
valurent de vives critiques : il fut accusé de véhiculer le stéréotype xénophobe du « péril
jaune », alors en cours en Angleterre. Avec le temps, cet aspect s’est estompé : Fu Manchu
fait désormais partie de la culture populaire, apparaissant aussi bien dans la bande-dessinée
que la chanson, dans des rôles dépourvus de connotation politique.
Bien que sa spécialité exacte demeure inconnue, il est rattaché à la profession
médicale, maniant le bistouri à l’occasion ou jouant au malveillant petit chimiste. Loin de la
subtilité du Dr Mabuse, Fu Manchu use de procédés farfelus pour parvenir à ses fins (murs
bardés de pics qui se rapprochent inexorablement, serpents géants) et s’entoure de sbires non
moins étranges (indigènes fanatiques, assassins mystiques). Egalement très narcissique, il
s’octroie pour siège un trône de monarque.
A la suite du film de 1929, le personnage apparaît dans une dizaine de films dont l’un
des plus célèbres est Le Masque d’or (USA, 1932) avec Boris Karloff. Il est à l’origine de
nombreux personnages de génies du crime, aussi bien dans la littérature (L’Ombre Jaune,
ennemi de Bob Morane) que dans la bande-dessinée ou la musique. Au cinéma, tout héros
110
digne de ce nom a ainsi affronté un scientifique malveillant inspiré de Fu-Manchu : citons
Dick Tracy (G-Men, 1939), Superman (1941), James Bond (Docteur No, 1962), ou Santo le
catcheur mexicain (Santo Contra el Cerebro Del Mal, 1958). Mentionnons enfin l’intérêt de
Claude Chabrol pour le personnage : Marie-Chantal contre docteur Kha (1965).
B. Le savant fou
Différent de la figure précédente, le savant fou est à la base un honnête homme. Il n’a
pas pour but la domination du monde mais l’avancée de la science. Malheureusement, ses
recherches tournent mal et il se retrouve rapidement dépassé par sa création… Grâce aux
innombrables scientifiques frappés du « syndrome de Frankenstein », le savant fou est l’icône
médicale cinématographique la plus représentée au cinéma.
B.1. Les figures fondatrices
B.1.1. Le Baron Frankenstein
La tragédie du Baron Frankenstein, savant démiurge créateur d’un monstre
incontrôlable fabriqué à partir de pièces de cadavres humains, fait partie des récits les plus
adaptés au monde, tous médias confondus. Dans la première partie de ce travail, nous avons
vu qu’il représentait un mythe médical moderne, tout en portant l’héritage de mythes plus
anciens : ceux de Prométhée et de Pygmalion.
Au cinéma, sa première apparition date de 1910 (Frankenstein, USA) et fut
rapidement suivie d’une trentaine d’adaptations officielles (sans compter une centaine de
plagiats). Parmi ses incarnations les plus célèbres, citons la prestation de Boris Karloff (USA,
1931) et celle de Robert DeNiro (USA, 1994). Le cinéma français a également livré une
variation sur le mythe : Frankenstein 1990 (1984). Signe de son infiltration profonde dans la
culture populaire, le personnage a même connu des déclinaisons comiques (Frankenstein
Junior : USA, 1974) et érotiques (Les expériences érotiques de Frankenstein : USA,
1972).
Reprenant les grandes lignes du livre de Mary Shelley (1818), les films perpétuent la
tradition prométhéenne : le savant apporte à l’homme la connaissance, « mais la
transformation radicale du monde qu’il provoque entraîne pour lui et l’humanité toute
entière, de cruelles blessures. » Car en s’essayant à la création de la vie, Frankenstein a
transgressé les lois fondamentales de la nature et s’est attiré les foudres divines. Il n’œuvre
pas pour le bien de l’humanité, mais par pure ambition. D’abord admiratif devant son talent,
111
le spectateur découvre ainsi les dangers d’une science qui n’aurait pour finalité que la seule
recherche scientifique. (24)
Thème intemporel, la tragédie de Frankenstein ne cesse d’intéresser les cinéastes. Le
mythe s’adapte merveilleusement aux divers progrès et dérives de la Science. Les nombreux
« héritiers de Frankenstein » que nous rencontrerons plus loin nous permettrons d’aborder ces
variations modernes du mythe.
B.1.2. Dr Jekyll et Mister Hyde
Autre mythe médical moderne très présent au cinéma : le couple Jekyll-Hyde.
Rappelons brièvement l’intrigue : souhaitant effacer le mal tapi au cœur de tout homme, le
vertueux Dr Jekyll met au point une potion, qu’il teste sur lui-même. Or la drogue a l’effet
inverse : le voici transformé en Mister Hyde, être simiesque et maléfique mû par des pulsions
primitives. Après avoir semé malheur et désolation, Jekyll se suicide dans un moment de
lucidité.
Seulement vingt ans après son écriture (1886), le cinéma s’intéresse à ce cas de
dédoublement de la personnalité : Dr. Jekyll and Mr. Hyde (USA) sort en 1908. Parmi la
quinzaine d’autres versions les plus célèbres sont celle de 1920 (USA) avec John Barrymore
et Mary Reilly (USA, 1996), où John Malkovitch interprète les deux rôles. Notons là encore
des déclinaisons hétéroclites : comique (Docteur Jerry et Mister Love, 1963), érotique (Dr.
Sexual et Mr. Hyde, 1971), voire superhéroïque (Hulk).
Toutes se concluent par une même morale : la mort du savant constitue une « juste
revanche de la Nature outragée » (dixit un panneau-titre dans la version de 1920). Mais outre
la critique d’une science déraisonnée, l’histoire de Jekyll & Hyde comporte un second degré
de lecture capital : le drame psychanalytique. Le couple maudit incarne en effet les concepts
développés par Freud (cf. première partie) et le cinéma, en tant qu’art du spectacle, permet de
montrer ce qui n’était que suggéré dans la littérature : à l’écran, le spectateur assiste au
combat entre le Ca et le Surmoi. Cette représentation picturale donne une dimension
cathartique à l’œuvre cinématographique, qui n’est sans doute pas étrangère à sa longévité et à
son succès.
B.1.3. Le Pr Rotwang (Metropolis)
Célèbre, moins par son nom que par son apparence, le Pr Rotwang de Metropolis
(Allemagne, 1927) devait donner au savant fou cinématographique son costume
définitif. Tourné par Fritz Lang cinq ans après Dr Mabuse, le Joueur, le film emploie le
même interprète dans le rôle principal : Rudolf-Klein Rogge. Mégalomanie galopante, poses
112
théâtrales, regard halluciné, cheveux blancs hirsutes : les caractéristiques physiques et morales
du Pr Rotwang ont établi à jamais l’archétype du savant fou à l’écran. De même, le décor de
son laboratoire, à base d’étranges appareils électriques et de fioles fumantes, est passé à la
postérité. Suivant l’exemple de Frankenstein/Pygmalion, Rotwang se prend pour Dieu et crée
un robot humanoïde féminin, qui le conduira bien sûr à sa perte. Cependant, le cinéma est un
art du recyclage : l’aspect de Rotwang influencera à son tour celui du baron Frankenstein dans
les versions ultérieures du mythe. Signalons en outre les rapports entre Rotwang et la
mythologie : sa main métallique le rattache « à la série des Maîtres du Feu et des Forgerons
mythologiques qui, d’Héphaïstos à Odin, Dieux magiciens, connaissent les secrets du Feu et
du Métal, tous estropiés, certains manchots. » Dans son aspect comme dans son fond, la
figure du savant fou cinématographique s’avère donc travaillée par les mythes fondateurs. (7)
B.2. Les héritiers de Frankenstein
Frankenstein a « inspiré » d’innombrables scientifiques cinématographiques. Chacun
traite d’un domaine spécifique (génétique, greffe, expérimentation sur sujet humain) mais tous
sont dépassés par leur création contre nature.
B.2.1. Le généticien sans éthique
« Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant, c’est un homme qui
est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend plus les cris des
animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée, et n’aperçoit que des
organismes qui lui cachent des phénomènes qu’il veut découvrir. »
Claude Bernard, Introduction à la médecine expérimentale (93).
B.2.1.1. Moreau & Co.
La première FIV date de 1978. En 1997, le clonage est devenu une réalité avec la
naissance de la brebis Dolly. Au cours de la dernière décennie, la médecine a fait un bond en
avant dans le domaine de la génétique : fin du séquençage du génome humain (2003),
résultats encourageants de la thérapie génique… Pourtant, toujours avec un train d’avance sur
la réalité, le MC maîtrisait cette discipline dès le début du XXème siècle… mais à des fins
rarement honorables.
Contemporain de Claude Bernard, H.G Wells livre une version cauchemardesque de la
médecine expérimentale dans L’île du Dr Moreau (1896). Signe de sa pertinence, l’ouvrage a
113
lui aussi connu une quinzaine d’adaptations cinématographiques plus ou moins officielles, la
première en 1933 (USA) et la dernière en 1996 avec Marlon Brando dans le rôle-titre (USA).
A quelques variantes près, chaque film suit un déroulement à la Frankenstein : le Dr Moreau,
généticien mégalomane, se livre à des expériences dans les profondeurs de son île exotique,
loin de toute instance médicale. Souhaitant faire progresser la Science, il crée des êtres
hybrides en combinant ADN humain et animal. Mais, victime du pouvoir ainsi acquis, il
réduit ces créatures en esclavage et règne sur elles en maître absolu. Moreau incarne le
médecin qui, en proie à une passion scientifique jamais apaisée, confond son ambition
personnelle et le bien de l’humanité. (24) Syndrome de Frankenstein oblige, il sera finalement
assassiné par l’un de ses monstres, incapable de contrôler ses pulsions animales.
Citons quelques films où des savants s’inspirent du Dr Moreau… L’Effrayant
Docteur Hijikata (Japon, 1969), est son alter-ego asiatique : difforme, il vit lui aussi sur une
île déserte et rêve de transformer ses congénères à son image. Les médecins de Snake (USA,
1973) et Splice (USA 2009) reprennent à leur compte ses idées d’hybridation d’ADN humain
et animal, tandis que Le médecin dément de l'île de sang (USA, 1968) innove en injectant
de l’ADN végétal à ses malheureux cobayes, qui pour l’occasion se transforment en zombiechlorophylliens. Enfin, les généticiens futuristes d’Alien Résurrection (USA, 1997) et
Avatar (USA, 2009) parviennent à incorporer des gènes extraterrestres à des sujets humains.
Tous connaissent un sort peu enviable.
Moreau et ses confrères sont le symbole d’une Science aveugle, où le patient n’existe
qu’en tant que sujet d’expérimentation dont le consentement est inutile.
B.2.1.2. FIV et expérimentation sur embryons
En 1911, Hanns Heinz Ewers anticipe la F.I.V dans sa nouvelle Alraune, adaptée cinq
fois au cinéma. Dans La mandragore (RFA, 1952), version la plus récente, un professeur
(Erich Von Stroheim) crée le premier bébé-éprouvette. Mais une fois devenue adulte, l’enfant
se révèle dépourvue d’âme et de morale et cause la ruine de son père symbolique. Vingt-sept
ans avant la première FIV, le film joue de la peur de l’Inconnu. A travers ce personnage de
« femme-artificielle », nous entrevoyons le tabou religieux qui frappera plus tard la
procréation médicalement assistée : pour l’Eglise Catholique, un enfant conçu hors relations
sexuelles d’un couple uni devant Dieu relève du blasphème. Le sort réservé au scientifique à
l’origine du divin affront n’est donc pas étonnant…
Embryo (USA, 1976) s’intéresse quant à lui à l’expérimentation sur embryon. Dans
son propre sous-sol, un scientifique met au moins un procédé permettant d’accélérer la
croissance d’un embryon in vitro… Après l’avoir testé sur un chien, il injecte le produit à un
embryon humain. De sexe féminin, le sujet passe en quelques jours au stade adulte. Mais la
114
jeune femme développe des penchants homicides, et se retourne contre son créateur.
Rappelons que l’expérimentation sur embryon est autorisée en France, sous de strictes
conditions (travaux sur les cellules souches notamment).
B.2.1.3. Le clonage
Interdit en France, le clonage humain ne l’est pas au cinéma. Ces garçons qui
venaient du Brésil (USA, 1978) imagine l’œuvre du Dr Josef Mengele (Gregory Peck)
durant sa fuite en Amérique du Sud. Rappelons que ce médecin nazi a réellement existé et
demeure tristement célèbre pour ses expérimentations sur les prisonniers d’Auschwitz. Dans
le film, Mengele poursuit ses travaux et dirige une conspiration qui a pour but de créer des
clones d’Adolf Hitler, en prévision d’un futur IVème Reich. Ses plans seront contrariés par un
chasseur de nazis… Le véritable Mengele mourut au Brésil en 1979 dans la misère, mais les
théories aryennes lui survécurent.
Nettement plus versé dans la science-fiction, A l’aube du 6ème Jour (USA, 2000)
montre également le clonage humain sous un jour menaçant : entre les mains d’industriels peu
scrupuleux, il devient un outil de domination du monde ! Heureusement, Arnold
Shwarzenegger et son double sont là pour déjouer le complot…
Enfin, le clonage peut s’avérer utile sur un plan personnel : à la demande de parents
éplorés, le MC de God Send l’expérience interdite (USA, 2002) clone un enfant mort…
Loin d’aider ses patients, l’acte du praticien les empêche de faire le nécessaire travail de deuil
et les maintient dans une très dommageable situation de déni. Preuve de l’immoralité de son
existence, le jeune clone présentera des signes de possession par l’esprit du défunt.
Bien entendu, ces films dépeignent le clonage humain de façon rocambolesque, mais à
l’heure où sa réalisation effective semble à portée de main, le sujet reste plus que jamais
d’actualité. Rappelons que contrairement à la France, des pays comme les Etats-Unis ou
l’Angleterre ne s’opposent à son utilisation (à des fins de recherche seulement et non de
reproduction).
B.2.1.4. L’eugénisme
L’eugénisme constitue l’aboutissement d’un génie génétique non contrôlé, visant à
sélectionner un profil idéal. Dans Bienvenue à Gattaca (USA, 1997), c’est une société
entièrement basée sur ce principe qui nous est montrée. Dans cette uchronie, on choisit son
enfant comme on achète une voiture : un médecin/commercial sélectionne le génome qui
correspond le plus aux désirs des futurs parents/clients. Sexe, couleur de peau, traits de
personnalité… Tout est sur commande ; les tares, faiblesses et maladies mentales sont bien
115
sûr éliminées. Monnayée à prix d’or, cette sélection génétique conduit à une inévitable
inégalité, les enfants conçus de façon naturelle étant soumis à la loterie génétique. Or dans
cette civilisation futuriste, le génome détermine la position sociale ; à la naissance, le médecin
joue un rôle d’aiguilleur, distinguant les « validés », sujets parfaits promis aux hautes sphères,
des « invalidés », héritant des basses besognes. « Il n’y a plus à proprement parler d’autorité
symbolique, analyse le sociologue Slavoj Zizek. L’autorité est directement fondée sur le Réel
du génome. En cela, Gattaca ne fait que généraliser la perspective, aujourd’hui ouverte,
d’une légitimation directe de l’autorité et du pouvoir par le réel du code génétique ». (43)
L’utopie aryenne n’est pas loin… Mais les médecins de Bienvenue à Gattaca sont peut-être
encore plus dangereux que les nazis (que le spectateur identifie spontanément comme
mauvais) : polis, calmes et minutieux, ils sont dépeints comme d’inoffensifs laborantins
officiant dans un milieu aseptisé. Banalisée, leur révoltante sélection semble constituer la
norme...
Encore une fois, la réalité rattrape la fiction : la société Fertilty Institute, basée aux
Etats-Unis, propose d’ores et déjà aux futurs parents de choisir le sexe de leur enfant, et
envisage prochainement de pouvoir déterminer la couleur des yeux et des cheveux… (94)
B.2.2. Le greffeur de l’extrême
Au cinéma, le thème de la greffe a rarement été exploité sous un angle réaliste. Loin
de toute considération d’ordre strictement médical, il a surtout été un moyen pour les artistes
d’explorer le problème de l’identité. C’est ainsi la charge symbolique de l’organe greffé, plus
que sa fonction biologique, qui prime ; cela explique pourquoi les greffes cinématographiques
concernent principalement les organes des sens : peau, mains, globes oculaires, alors que les
greffes de foie ou de rein, pourtant fréquentes dans la réalité, y sont rares.
B.2.2.1. La greffe de visage
Succès récent et spectaculaire des sciences modernes, elle a été exploitée de
nombreuses fois au cinéma bien avant son invention. Le médecin qui la pratique permet au
patient de devenir littéralement un autre…. Ce qui ne va pas sans quelques troubles
identitaires.
Chéri-Bibi (France/Italie), inspiré du roman de Gaston Leroux, s’y intéresse dès
1954 : afin de profiter des charmes d’une Marquise, « l’Ennemi Public n°1 » se fait greffer la
peau de son mari sur son propre visage... Le médecin qui officie (« le Kanak ») n’est autre que
l’un de ses compagnons de bagne, condamné pour avoir écorché ses patients ! L’opération
116
n’en est qu’à ses balbutiements : l’astuce consiste simplement à apposer un masque de peau
sur le visage d’origine, sans greffe véritable.
La technique se développe considérablement dans Les yeux sans visage (France,
1959) de Georges Franju. Un chirurgien esthétique de renom voit sa fille atrocement
défigurée dans un accident de voiture dont il se juge responsable. Ecrasé par le remord, il
décide de rendre un visage humain à son enfant. Si ses intentions sont louables, leur
réalisation s’avère pour le moins immorale : pour se procurer la matière première, le
chirurgien séquestre et mutile des jeunes femmes, dont il prélève la peau du visage. Comme il
se doit, une mort horrible punira ses transgressions. Point important, le chirurgien n’est pas
présenté comme un fou mais comme un homme écrasé de chagrin ; le réalisateur le qualifie de
« type ordinaire qui fait des choses anormales » (169), procédé permettant de décupler le
sentiment de malaise en donnant au Mal le visage d’un loup déguisé en agneau. Riche de
sens, le film connaîtra plusieurs succédanés : Laser Killer (USA, 1968), La rose écorchée
(France, 1969) et Les prédateurs de la nuit (France, 1988).
Une autre greffe du visage, cette fois plus radicale, intervient dans le film d’action de
John Woo Volte/Face (USA, 1997). Un terroriste (Nicolas Cage) et l’agent à sa poursuite
(John Travolta) voient leurs visages échangés par le biais d’une opération chirurgicale. Cette
inversion d’identité sera à l’origine d’un certain nombre de quiproquos pour les deux
personnages, leurs familles et collègues de travail respectifs ne les reconnaissant plus. Au
final, policier et truand en viendront à douter eux-mêmes de leur identité…
Cette fois-ci, l’acte chirurgical modifie non seulement l’aspect de l’individu, le
paraître, mais aussi ses positions sociale, familiale, ainsi que son identité profonde, son moi.
Le chirurgien devient une figure effrayante de part le trouble identitaire que son opération
engendre : « La vieille expression "perdre la face ", qui désigne habituellement une situation
de honte morale et d’humiliation, prend ici un sens littéral: la peau de notre visage devient
littéralement le visage que nous portons ; elle devient un masque qu’il est possible
d’échanger par un autre. Ce qui disparait ici, c’est précisément l’idée de la surface de la
peau qui couvre notre corps: nous portons des masques qui peuvent être remplacés, et
derrière ces masques artificiels, remplaçables, on ne trouve pas la peau de notre corps, mais
la terrifiante chair à vif, les muscles, le sang. "Je" n’est plus le visage que tous peuvent voir :
mon visage est un masque qu’on peut enlever. » (43) Et le médecin s’impose en maître
suprême de l’identité.
B.2.2.2. La greffe de mains
Autre avancée scientifique récente, elle permet au sujet de récupérer une autonomie.
Le roman Les mains d’Orlac de Maurice Renard abordait pourtant le sujet dès 1921 sous un
117
angle tout à fait différent, en mettant en avant l’importance symbolique de l’outil manuel : le
Dr Gogol, un chirurgien fou, greffe des mains à Stephan Orlac, célèbre pianiste victime d’un
accident de train… Or le donneur n’est autre qu’un meurtrier récemment guillotiné. Comme
contaminé par la personnalité du greffé, Orlac va peu à peu perdre le contrôle de ses
membres… Détail important, le Dr Gogol effectue la greffe pour une raison bassement
matérielle : séduire la femme du pianiste. Conformément à la morale, sa création finira par se
retourner contre lui. Le livre a connu quatre adaptations cinématographiques dont la plus
célèbre est Mad love (USA, 1935) avec Peter Lorre dans le rôle de Gogol. Sur le même
thème, citons Body Parts (USA, 1991), où un psychologue se fait greffer la main d’un tueur
en série, animée d’une volonté propre. Dans ces récits, le chirurgien-greffeur modifie encore
une fois l’identité du patient, non pas en touchant à son aspect mais en influençant ses actes :
la main étant l’outil du faire, elle détermine logiquement la fonction sociale de l’individu.
B.2.2.3. La greffe des yeux
Organe des sens représentant plus que tout autre l’identité, siège de l’âme pour
certains, l’œil a également intéressé le MC-greffeur. Dans le futuriste Minority Report
(USA, 2002), Tom Cruise, en fuite, consulte un chirurgien véreux pour se faire greffer des
yeux afin d’échapper aux contrôles d’identité effectués par scanner rétinien. Par la
modification du regard, c’est toute la personnalité du personnage qui est transformée, ce qui
lui permet de prendre un nouveau départ, de se transcender. L’organe de la vision autorise en
effet une dramaturgie facile : le chirurgien permet au greffé d’avoir « un nouveau regard sur
les choses » ; comme pour la greffe de visage, le changement d’yeux crée un nouveau Moi.
Technique bien réelle, la greffe de cornée peut permettre au patient de recouvrer la
vue. Mais dans Blink (USA, 1994) et The Eye (Thaïlande 2002), l’opération comporte de
fâcheux effets secondaires : après la greffe, la patiente a des visions horrifiques (meurtres
pour Blink, fantômes pour The Eye).
B.2.2.4. La greffe de tête/de cerveau
Le talent du MC ne connaissant pas de limite, il existe des chirurgiens capables de
greffer rien moins que la tête ou le cerveau lui-même. Ainsi, La femme nue et Satan (RFA,
1959) met en scène le Dr Odd (« étrange »), qui transfère la tête d’une jeune handicapée
motrice sur le corps d’une danseuse de cabaret – une chirurgie correctrice pour le moins
inhabituelle. Animé des mêmes motivations, son confrère du film Le cerveau qui ne voulait
pas mourir (USA, 1962) recherche un corps voluptueux pour la tête de son épouse,
malencontreusement décapitée lors d’un accident de la circulation… Ce chirurgien n’en est
118
pas à son coup d’essai en la matière, car depuis plusieurs années il effectue des greffes en tous
genres, prenant même pour cobaye son collaborateur. Mais l’une de ses expériences ratées,
lassée d’essuyer les revers de ses essais infructueux, finira par l’étrangler. Dans L’homme au
cerveau greffé (France, 1972), un neurologue atteint d’une cardiopathie sévère fait
transplanter son cerveau dans le corps d’un jeune homme. Six mois plus tard, alors que ses
proches le croient mort, il s’interroge sur sa nouvelle identité, notamment lorsque sa propre
fille tombe sous son charme…
B.2.2.5. La greffe d’esprit
Pourquoi s’encombrer d’une lourde intervention alors que la technologie (de ScienceFiction) permet de greffer la conscience d’un individu sur le corps d’un autre ?
Après Fu Manchu, Boris Karloff interprète ainsi un autre croquemitaine dans The
Man Who Changed His Mind (USA, 1936). Comme l’indique le titre, ce savant fou change
littéralement d’esprit comme bon lui semble, grâce à un appareil l’autorisant à prendre
possession de n’importe quel corps. Il s’en servira évidemment pour s’enrichir et tenter de
séduire une consœur… La machine (France, 1994) a des effets comparables. Elle permet à un
criminel (Didier Bourdon) d’échanger son esprit avec celui d’un psychiatre (Gérard
Depardieu), pour un résultat proche de Volte/Face, en moins spectaculaire. Récemment, le Dr
Grace Augustine (Sigourney Weaver) d’Avatar (USA, 2009) utilisait le même type de
technologie pour transférer sa conscience et celles de Space Marines dans le corps d’hybrides
extraterrestres, afin d’explorer un environnement hostile à l’Homme. Mais un tel procédé peut
donner naissance à un commerce d’un nouveau genre : le trafic d’âmes. Grâce à un extracteur,
les médecins d’Ames en stock (USA, 2008) procurent ainsi âme d’artiste ou âme de rêveur à
leurs clients en manque d’inspiration...
Enfin, la greffe peut consister à fournir des souvenirs voire une personnalité artificiels
à un individu : l’ouvrier de Total Recall (USA, 1990) interprété par Arnold Schwarzenegger,
se rêve en sauveur intergalactique… à moins que ce ne soit le sauveur qui se rêve en ouvrier !
Le film est librement inspiré d’une nouvelle de Philip K. Dick, grand explorateur des troubles
identitaires.
119
B.2.3. L’expérimentateur irréfléchi
Le champ d’action du savant fou est très varié, malheureusement toujours pour le pire.
B.2.3.1. La profanation de sépultures
Au XIXème siècle, face à l’interdit religieux, des médecins usèrent de moyens illicites
pour récupérer des corps humains. Dans Le récupérateur de cadavres (USA, 1945), le Dr
MacFarlane et son assistant font ainsi appel à des « résurrectionnistes », dont le métier
consiste à déterrer des cadavres « frais » pour les cours d’anatomie ; mais lassés de manier la
pelle, les bandits trouvent une solution moins fatigante pour se procurer des corps :
l’assassinat ! Heureux de bénéficier d’une livraison régulière, le docteur ferme les yeux sur la
provenance des cadavres… Inspiré d’un scandale qui secoua l’Angleterre au XIXème siècle,
le film connaît plusieurs remakes, dont L’impasse aux violences (GB, 1959) avec Peter
Cushing, ou Le docteur et les assassins (USA/GB, 1985).
B.2.3.2. L’expérimentation sur cobaye non consentant
Ce sont cette fois des patients bien vivants qu’enlève L’ambulance (USA, 1990), pour
le compte d’un endocrinologue fou désirant trouver un remède contre le diabète ; le principe
est le même dans Mesures d’urgence (USA, 1996), dans le domaine de la neurochirurgie.
Les médecins d’Anatomie (Allemagne, 2000/2004), Martyrs (France, 2008) et Pathology
(USA, 2008) séquestrent également des innocents, mais dans un but encore plus sombre : la
vivisection.
Le cobaye n’est pas nécessairement humain : L’Homme qui venait d'ailleurs (GB,
1976) auquel David Bowie prête son physique androgyne et le gentil E.T. (USA, 1982)
viennent d’une autre galaxie. Echoués sur Terre, ils se retrouvent à la merci de scientifiques
curieux d’étudier leurs particularités : séquestrés et observés comme des rats de laboratoire,
ils dépérissent lentement… Mais les cobayes des scientifiques humains sont vengés par le Dr
Zaius de La planète des singes (USA, 1968) : dans une ironique inversion des rôles, cet
orang-outan doué de parole pratique des lobotomies expérimentales sur des hommes ayant
régressé au stade néanderthalien après un holocauste nucléaire ; comme tout animal sauvage
digne d’intérêt, ces derniers finissent logiquement empaillés et exposés au Museum d’Histoire
Naturelle ! Autorisons-nous un aparté sur le Dr Zaius : suffisant et borné, il constitue une
satire du dogmatisme médical et entretient également le lien entre médecine et religion, étant
« ministre de la foi simiesque ». Il use d’ailleurs de cette position avantageuse pour maintenir
120
ses semblables dans l’ignorance de leurs honteuses (car humaines) origines : une nouvelle
image de MC-manipulateur.
B.2.3.3. La recherche de la vie éternelle
Quête éternelle de l’homme souhaitant ressembler aux Dieux, la recherche de
l’immortalité concerne aussi le médecin. Le Dr Devilers (Alain Delon) de Traitement de
choc (France, 1972) tient une clinique dont les riches patients demeurent éternellement
jeunes… Mais ce miracle à un prix : l’élixir de jouvence est obtenu en prélevant des organes
sur ses domestiques portugais. En filigrane, le film critique une société où les riches
prospèrent en buvant littéralement le sang des pauvres – servi par un médecin sur un plateau
d’argent.
Dans Les prédateurs (GB, 1983), le sang est à nouveau doté des vertus de
l’ambroisie : une vampire millénaire (Catherine Deneuve) transmet son immortalité à une
médecin spécialisée dans le vieillissement (Susan Sarandon) par une morsure délicate.
Krank, le savant fou de La Cité des enfants perdus (France, 1995), emploie pour sa
part un moyen fort original : incapable de rêver lui-même, il vole les songes de jeunes enfants
grâce à une machine, dans l’espoir de stopper le processus de vieillissement. Mais sa
méchanceté lui vaut de ne récolter que leurs cauchemars !
Menées par le canonique Dr Lester, les personnes âgées de Dans la peau de John
Malkovitch (USA, 1999) font preuve d’une égale inventivité : pour échapper à la Faucheuse,
ils prennent possession d’un corps hôte, en l’occurrence celui de l’acteur John Malkovitch, et
vivent à travers lui sans subir l’affront du temps.
B.2.3.4. La résurrection des morts
Le trompe-la-mort le plus doué du cinéma est sans doute le Dr Herbert West dans la
saga Re-animator (USA, 1985-2008) : inventeur d’un sérum vert fluorescent capable de
ramener les cadavres à la vie, il déclenche de sanglantes catastrophes partout où il exerce. Son
produit autorise également la réalisation de greffes en tous genres, souvent saugrenues et peu
fonctionnelles (tête cousue à une jambe, grotesques créatures bicéphales…).
West n’est cependant pas le pionnier de la résurrection de cadavres : 40 ans avant lui,
ses confrères de Le mort qui marche (USA, 1936) et The Man They Could Not Hang
(USA, 1939), tous deux avec Boris Karloff, avaient mis au point des produits aux effets
comparables. Leur usage : la vengeance…
121
Une telle technologie peut intéresser l’armée, qui voit là un moyen de renvoyer au
front ses troupes tombée au combat, tels les soldats-cyborgs d’Universal Soldier (USA,
1992) interprétés par Jean-Claude Vandamme et Dolph Lundgren.
Nous pouvons remarquer que contrairement à Orphée, aucun de ces personnages n’est
motivé par l’amour d’un proche…
B.2.3.5. Le catalyseur intellectuel
Des fleurs pour Algernon, célèbre roman de Daniel Keyes, est adapté en 1968
dans Charly (USA) : une intervention neurochirurgicale révolutionnaire permet à un jeune
débile mental de développer une intelligence hors du commun… De façon temporaire
malheureusement : le processus de dégénérescence cérébrale reprend le dessus et le conduit
vers une mort inexorable. Les faux espoirs d’une Science qui se targue de pouvoir tout guérir
font ici des ravages. Le Cobaye (USA, 1992), tiré d’une nouvelle de Stephen King, reprendra
cette intrigue en remplaçant la chirurgie par la réalité virtuelle ; mais au lieu de régresser, le
patient se transformera en (numérique) génie du mal !
Les conséquences sont tout aussi dommageables dans Le démon dans l’Ile (France,
1982) où le méphistophélique Dr Marshall (Jean-Claude Brialy) crée, à la suite d’une
expérience malheureuse, un enfant-monstre doté de pouvoirs télékinétiques ; le médecin
l’utilisera pour semer la terreur sur une île. Variation sur le thème avec Incident de parcours
(USA, 1988), où un chercheur développe l’intellect d’un singe au moyen d’une drogue.
Dressé pour aider un patient paraplégique, le primate va développer des dons télépathiques et
transmettre ses pulsions animales au jeune handicapé…
Toutes ces histoires ont pour point commun la perte de contrôle du scientifique, qui ne
maîtrise plus les conséquences de ses actions.
B.2.3.6. La manipulation de corps
Inventeur génial, le savant fou est capable de modifier la structure du corps humain à
sa guise. Il peut le rétrécir à de sombres fins, comme dans Les poupées du diable (USA,
1936), Dr Cyclops (USA 1940) ou La révolte des poupées (USA, 1958). Voire le rendre
transparent, ce qui a donné naissance au célèbre Homme Invisible d’H.G. Wells (1898). Si
Les Aventures d'un homme invisible (USA, 1992) l’a transformé en héros sympathique, le
personnage d’origine profitait clairement des avantages de l’invisibilité pour assouvir ses
pulsions criminelles (voyeurisme, viol, meurtre), comme le montrent L’Homme Invisible
(USA, 1933) et L’homme sans ombre (USA, 2000). Malgré le talent du savant fou, cette
122
invention présente en outre une énorme lacune : en réalité, un homme invisible serait aveugle,
sa rétine étant incapable de réfléchir la lumière.
B.2.3.7. La création d’êtres artificiels
Prenant leurs distances avec Frankenstein, qui redonne la vie à des cadavres, certains
MC jouent à Pygmalion en créant des êtres humanoïdes totalement artificiels. Le Pr Rotwang
de Métropolis (Allemagne, 1927), inventeur d’une belle androïde, en est la figure fondatrice.
Mais plus récemment, d’autres savants fous cinématographiques s’y sont risqués,
généralement à leur détriment. Marquant leur indépendance, les cyborgs de la célèbre saga
Terminator (1984-2009) ont par exemple éradiqué l’humanité, en commençant par leurs
créateurs ! Les robots belliqueux que Will Smith affronte dans I, Robot (USA, 2004) ne sont
guère mieux intentionnés (une re-programmation les remettra dans le droit chemin), tout
comme les Clones (USA, 2009) auxquels s’oppose Bruce Willis, dans un futur où l’humanité
vit par procuration à travers des avatars artificiels. Exception à ces Vénus d’Ille
cybernétiques, l’enfant-robot d’A.I Intelligence Artificielle (USA, 2001) n’aspire qu’à une
chose : devenir humain pour enfin bénéficier de l’amour de sa mère. Réalisé par Spielberg sur
un scénario de Kubrick, le film est une version moderne de Pinocchio : entre les mains du
médecin, les objets se découvrent-ils une âme ?
B.2.3.8. Les pionniers de la nouvelle chair
Tout au long de son œuvre, le réalisateur canadien David Cronenberg s’est intéressé à
l’influence de la médecine (et de la maladie) sur le corps humain. Dans Chromosome 3
(USA, 1979), un psychiatre se fait l’apôtre de la « psychoplasmique », branche renégade (et
imaginaire) de la discipline s’appliquant à transformer les troubles mentaux des patients en
manifestations physiques : l’angoisse devient ainsi une pustule, la dépression un ulcère…
voire, dans le cas d’une mère particulièrement torturée, un enfant-mutant et assassin ! Deux
ans plus tard l’Ephémérol, médicament administré pendant la grossesse, transforme les
enfants en Scanners (USA), c’est-à-dire en individus dotés de pouvoirs télépathiques
particulièrement dangereux… Le MC inventeur de la substance en fera les frais dans une
scène extrêmement sanglante.
Puis en 1986 sort le film le plus célèbre de son auteur : La mouche (USA), classique
du cinéma d’horreur . Dans un registre proche de La Transformation de Kafka, il traite du sort
funeste du Dr Brundle (Jeff Goldblum), chercheur en « téléportation », qui au cours d’un essai
fusionne accidentellement son ADN avec celui d’une mouche. Au cours d’une lente et
horrible mutation, Brundle se transforme en un être inédit, mi-homme, mi-insecte. Durant ce
123
processus de métamorphose, Brundle perd peu à peu son humanité, tant sur le plan physique
que mental. Le savant est ici son propre bourreau. Son sort constitue une métaphore de la
maladie, mais également de la dépersonnalisation du chercheur qui se laisserait dévorer par
son travail au point de perdre son humanité. Dans la dernière scène, Brundle franchit un
nouveau cap en fusionnant avec la machine, thème que Cronenberg explorera à nouveau dans
Vidéodrome (Canada, 1982) et eXistenZ (USA, 1999).
Dans ces films, le réalisateur imagine un futur proche où la science viendrait suppléer
le corps humain au moyen de bio-prothèses. Devenus « hommes-technologiques », les
protagonistes de Vidéodrome disposent ainsi d’un « lecteur de vidéocassettes » implanté dans
l’abdomen, par lequel ils peuvent recevoir des sensations ou des informations… Les héros
d’eXistenZ sont quant à eux dotés de « ports-USB » leur permettant de se relier, via un
ordinateur, à une réalité virtuelle. Le principe est le même dans la trilogie Matrix, où des
humains bénéficient d’un « apprentissage instantané » dans les domaines les plus variés, grâce
à une prise située à l’arrière de leur crâne. Les changements provoqués par ces inventions
s’avèrent autant physiques que psychologiques, symbolisant la naissance d’une « nouvelle
chair » (Vidéodrome), autrement dit d’une nouvelle humanité. Mais si ces extensions
mécaniques semblent êtres bénéfiques en théorie, les personnages qui en disposent les
utilisent à mauvais escient (combat, guerre, violence, sadomasochisme…).
D’autres œuvres de SF traitent de cette fusion entre l’homme et la machine. Citons
pour les plus célèbres Blade Runner (USA, 1982), dont les Réplicants sont des humains
artificiels à la durée de vie limitée à cinq ans, ou Robocop (USA, 1987) où un policier
gravement blessé devient un cyborg, ce qui ne va pas sans quelques troubles identitaires. Quel
que soit le film, les scientifiques à l’origine de ces créatures rencontrent encore et toujours un
destin peu enviable.
Les idées parfois saugrenues présentées dans ces œuvres peuvent prêter à sourire…
Mais au-delà de l’habituelle mise en garde contre les dérives de la Science, ces films
anticipent les progrès réels de la médecine : à notre époque, certains concepts tels que les bioprothèses ne relèvent plus de la Science-Fiction. Outre les prothèses valvulaires ou les
pacemakers, désormais banalisés, il existe désormais des prothèses neuromotrices (puces
électroniques implantées dans les aires cérébrales du mouvement), permettant à un sujet
tétraplégique de diriger un curseur d’ordinateur. Par ailleurs, les électrodes intracérébrales
implantées ad vitam dans certains cas sévères d’épilepsie, de maladie de Parkinson ou de
TOC n’illustrent-elles pas l’homme-technologique rêvé dans Vidéodrome ? (95) Très
récemment, un cœur artificiel total a été implanté de manière permanente chez un adolescent
de 15 ans. A la suite des savants fous cinématographiques, mais de façon éthique et maîtrisée,
les scientifiques modernes tendent à intégrer la machine au corps humain, comme palliatif à
ses organes défaillants, et contribuent à faire de l’homme-technologique une réalité.
124
C. Le sataniste
C.1. Le médecin faustien
Le mythe de Faust, étudié en première partie, a connu de nombreuses adaptations
cinématographiques. Au-delà de l’universalité du drame d’un homme tenté de vendre son âme
au Diable en échange de la réalisation de ses plus chers désirs, l’histoire de Faust donna aux
premiers cinéastes l’occasion de s’essayer aux effets spéciaux et de livrer des visions
infernales aptes à terrifier le spectateur.
En 1898, Georges Méliès, pionnier du 7ème art, réalise ainsi Faust et Marguerite, film
muet qui marque la naissance du premier MC, malheureusement perdu. Par la suite, il
s’intéressera au mythe à plusieurs reprises, avec par exemple La damnation de Faust sorti la
même année et Faust aux Enfers (1903). Les grandes lignes de la tragédie sont respectées
mais les films tiennent surtout du spectacle musical et pyrotechnique. Puis Friedrich Murnau
ramène le personnage dans son pays d’origine avec Faust, une légende allemande
(Allemagne, 1926), qui mélange les versions de Goethe et Marlowe ; picturale et ténébreuse,
ce chef-d’œuvre inspira nombre de cinéastes modernes (Walt Disney, Peter Jackson…).
Contrairement au Faust littéraire, le Faust cinématographique aspire rarement à une
« connaissance absolue ». Jouissance de la vie, amour et jeunesse éternelles, thèmes plus
susceptibles de trouver un écho chez le spectateur, sont ses motivations principales. Homme
faillible animé par des désirs éminemment humain, il ne peut qu’émouvoir le public.
Le rôle a intéressé de nombreux acteurs célèbres : Michel Simon et Gérard Philippe
interprètent ainsi Faust avant et après sa cure de jouvence dans La beauté du Diable (France,
1950). Puis, dans Marguerite de la nuit (France, 1955), Yves Montand dans le rôle de
Méphisto offre à Faust de retrouver ses jeunes années, pour l’amour de Michelle Morgan.
Aux Etats-Unis, Doctor Faustus (1967), alias Richard Burton, accepte le pacte pour les
mêmes raisons : rajeunissement et plaisir charnel, dans les bras de la belle Hélène de Troie
(Elizabeth Taylor).
Plus récemment, Fausto 5.0 (Espagne, 2001) délaisse le romantisme : un spécialiste
en soins palliatifs y est confronté à un patient miraculeusement (ou diaboliquement) vivant,
huit ans après être passé dans son service… Il permettra au docteur d’assouvir ses fantasmes,
essentiellement d’ordre sexuel. Terry Gilliam, grand spécialiste des mondes oniriques, a lui
aussi abordé le thème dans L’Imaginarium du Dr Parnassus (USA, 2009), où le médecintitre livre sa propre fille au Diable en échange de la vie éternelle et d’un miroir magique
permettant de réaliser tous les fantasmes. Vieillard alcoolique et irascible, le Dr Parnassus est
une figure aussi comique que tragique.
125
Par sa propension à choisir la voie de la facilité au mépris de la morale, Faust
représente aussi la corruption de l’âme humaine. Crazy as hell (USA, 2002), variation sur le
mythe, montre ainsi un psychiatre qui se retrouve le jouet du Malin, dans un hôpital
transformé pour l’occasion en purgatoire. En réalité, ce médecin criminel est déjà mort et
attend son passage définitif en Enfer.
Ces différents longs-métrages, réalisés de la création du cinéma à nos jours, montrent
que le succès du mythe de Faust se confirme sur grand écran.
C.2. Le médecin démoniaque
Faust ne constitue cependant pas l’unique MC démoniaque. En 1906, Le fils du
diable fait la noce à Paris, l’un des tous premiers médecins cinématographiques hérite déjà
d’une lourde responsabilité: le Malin en personne le charge de redonner la joie de vivre à son
fils mélancolique ! L’incongrue prescription du praticien donne son titre au film. Ajoutons
que le médecin accompagne son patient dans ses aventures et lui présente des membres de la
gent féminine pour le distraire. Puis, en 1925, c’est la fille du Diable qui prend les traits d’un
bon médecin de famille dans Maciste aux enfers (Italie), utilisant l’aura de confiance du
docteur pour attirer le héros dans l’incandescent royaume paternel.
D’autres MC-croquemitaines se réclament du « mouvement sataniste » en s’affublant
d’un nom démoniaque : Le Mystérieux Docteur Satan (USA, 1940) est par exemple un
savant fou à la tête d’une armée de robots, alors que son homonyme le Dr Satan de La
maison des 1000 morts (USA, 2003) est le patriarche d’une famille de tueurs en série.
Décryptage
•
Le médecin-magicien au cinéma
La plupart des films que nous venons d’étudier sont adaptés ou inspirés de mythes
médicaux modernes : Frankenstein, Jekyll et Faust. Bien que remodelés selon l’air du
temps, ces personnages archétypaux conservent leurs caractéristiques essentielles au cinéma :
ils sont des héros romantiques, en contact avec les forces occultes de l’univers, punis pour
avoir transgressé les lois de la Nature. Leurs découvertes ne sont pas simplement les fruits de
leur connaissance scientifique, mais s’apparentent à de la magie – ce qui n’est pas étonnant,
puisque nous avons vu en première partie que ces personnages étaient des échos de mythes
médicaux plus anciens : Prométhée (quête de la connaissance), Pygmalion (création de la vie),
126
Orphée (résurrection des morts) ; de même, leurs pouvoirs surnaturels évoquent ceux attribués
aux divinités médicales (les pestes d’Apollon, les fléaux d’Egypte) et aux médecins-sorciers
primitifs. La notion de « péché fondamental » responsable d’une « foudre divine » les lie plus
particulièrement à la religion catholique (en particulier Frankenstein et Faust).
•
Maladie-malédiction et maladie-punition : le médecin-pathologie
Nous pouvons également remarquer que certains « croquemitaines », comme Mabuse
ou Caligari, ne symbolisent pas réellement le corps médical, mais la pathologie elle-même.
Ils personnifient le concept de maladie-malédiction : ils incarnent un « malaise dans la
civilisation », une corruption rampante, venant frapper sans prévenir le citoyen innocent.
Ce n’est en revanche pas le cas du savant fou, représentant de la Science et plus
précisément du Scientisme : la maladie-punition vient le punir de sa faute fondamentale – la
vanité. Seules sa mort ou la destruction de son œuvre permettent de ramener la paix… Une
manière de rappeler le scientifique à l’humilité.
•
Le corps médical comme agresseur (1)
Au cours de son exercice, le praticien peut être amené à réaliser sur le patient des actes
potentiellement déplaisants voire douloureux, physiquement comme psychologiquement.
Mais il s’agit d’une agression consentie, dont le but est la santé. Or, si les « croquemitaines »
étudiés jusqu’à présent commettent effectivement des agressions, ils ne s’encombrent d’aucun
consentement et n’ont pas pour but de soigner ; ils inspirent même la méfiance, par leur toutepuissance (emprise psychologique, force physique, dons surnaturels) et leur pouvoir de mort.
Sous une forme métaphorique, ils représentent une médecine identifiée comme « mauvaise »,
toxique pour l’individu, dont le but ne serait pas de guérir, mais de nuire. (24) Une mise en
garde à l’adresse du spectateur-patient ?
•
Le savant fou, ou la médicalisation comme entreprise de dépossession sociale et
individuelle (1)
Le personnage du savant-fou joue des craintes, souvent obscurantistes, que soulèvent
les avancées de la Science. Chaque découverte a ainsi son Frankenstein cinématographique :
génie génétique, greffe, FIV… Ce type de représentation « exprime l’angoisse immense
qu’une partie de nos contemporains éprouve à l’égard de la médecine de pointe. » Son but est
de dénoncer le caractère utopique, c’est-à-dire totalitaire, de notre civilisation où, soumis au
dictat d’un corps médical normalisateur, l’homme n’est plus maître de sa destinée ; l’objectif
127
ultime qu’est « la santé » justifie toutes les dérives : eugénisme, expérimentation sans éthique,
violation du consentement… (1) Mais la destinée systématiquement tragique du savant sert à
montrer qu’un scientisme irréfléchi est voué à l’échec.
D. L’assassin
Plus terre à terre que les croquemitaines précédents, le MC-assassin n’emploie pas de
moyens surnaturels pour commettre ses forfaits. Par sa crédibilité, le personnage met le
spectateur face à de multiples interrogations : le diplôme de docteur en médecine ne constituet-il pas un garde-fou ? Un médecin mentalement dérangé peut-il exercer ? Peut-on être
médecin et meurtrier ? Et enfin, comme pour le médecin-vengeur : pourquoi suis-je fasciné
par les aventures d’un criminel ?
Nous pouvons en outre remarquer que lorsque le médecin bascule dans le crime, il ne
le fait pas à moitié : sans doute habitués à un rythme de travail harassant, la plupart des
médecins-assassins sont des tueurs en série.
L’histoire de la médecine compte malheureusement un véritable serial killer : Le Dr
Petiot, d’ailleurs surnommé « Dr Satan » par la presse de l’époque. En 1942, dans un Paris
sous le régime de Vichy, il se faisait passer pour un bon samaritain, soignant les pauvres et les
démunis. Il prétendait en particulier apporter son aide aux personnes recherchées par la
Gestapo pour les aider à fuir en Argentine. Jouant de son statut de médecin, il obtenait
facilement leur confiance. En réalité, il les assassinait (en leur injectant un poison sous
prétexte de les vacciner), puis les dépouillait, et faisait disparaitre leur corps. Arrêté, il
revendiqua soixante-trois assassinats et fut guillotiné en 1946. Michel Serrault endosse le
rôle-titre dans Le Dr Petiot (1990). A signaler une version espagnole (Los crímenes de
Petiot, 1973) qui montre la fascination pour ce sinistre praticien.
A l’époque où le Dr Petiot commet ses méfaits à la ville sort sur les écrans L’assassin
habite au 21 (1942), où un inspecteur enquête sur une série de meurtres à Paris… Les
coupables seront au nombre de trois, dont le Dr Linz, médecin sous-officier colonial en
retraite.
Le MC de province n’est pas plus vertueux. Est-ce une conséquence de ses origines
littéraires ? A l’opposé de son Médecin de Campagne, Balzac créait un personnage de
chirurgien-meurtrier dans L’Auberge rouge (1831) : par appât du gain, ce médecin
détroussait et assassinait un diamantaire, tout en s’arrangeant pour faire condamner et
exécuter à sa place un confrère innocent ! Malin, il usait d’un bistouri pour commettre son
crime… Jean Epstein a adapté l’histoire au cinéma en 1923.
128
Puis, dans Le corbeau (France, 1943) un obstétricien est victime de lettres
calomniantes, dont l’une pousse un homme au suicide. Le coupable se révèlera être un vieux
confrère jaloux… Ce film, tourné sous l’Occupation par Henri-Georges Clouzot, avait pour
but de dénoncer le climat de peur, d’hypocrisie et de délation qui régnait alors ; le fait que le
coupable soit un médecin, autrement dit un notable a priori respectable, montre que le mal
n’épargne personne.
Dans Non coupable (France, 1947), c’est par soif d’une reconnaissance qu’il échoue à
trouver dans son travail que le Dr Michel Ancelin passe à l’acte. Alcoolique et raté notoire, il
écrase tout d’abord un motocycliste sous l’emprise de l’alcool. C’est l’élément déclencheur :
s’ensuivent l’assassinat de l’amant de sa compagne, de celle-ci également, d’un confrère…
pour s’achever par son autolyse. Autres généralistes meurtriers, mais cette fois pour une
raison strictement passionnelle : le Dr. Glass (Danemark, 1968) et le Dr Morin (Jean
Rochefort) dans Un divorce heureux (France, 1975). Le premier empoisonne, par amour et
frustration sexuelle, l’époux de l’une de ses patientes, tandis que le second piège le fusil de
l’amant de son ex-femme lors d’une partie de chasse : incapable de tirer, celui-ci se fera tuer
par un sanglier.
Sept morts sur ordonnance (France, 1975) aggrave le tableau : c’est tout un clan de
médecins de la petite bourgeoisie provinciale qui se voue au crime – l’occasion de se
remémorer la phrase de Paracelse : « Les médecins sont pires l’un envers l’autre que les
maquereaux. » Subtilement, à la manière d’une partie d’échecs psychologique, « le clan
Brézé » (mené par Charles Vanel) manipule ses concurrents (Gérard Depardieu, Michel
Piccoli) et les pousse au crime puis au suicide, à dix ans d’intervalle (« compulsion de
répétition »). En l’absence de preuve, ils ne seront pas inquiétés par la police et poursuivront
leur règne. Le film retranscrit la croyance populaire sur les toutes-puissantes « dynasties
médicales » qui maintiendraient à tout prix leur statut social et se transmettraient le pouvoir de
génération en génération. Dans le registre non plus familial mais politique, le comportement
des médecins hospitaliers de La tribu (France 1990) est comparable : ils éliminent quiconque
se met en travers de leur route vers le succès.
Mais la star du « médecin serial killer » au cinéma est indéniablement le Dr Hannibal
Lecter. Né aux Etats-Unis sous la plume de l’écrivain Thomas Harris, le personnage, très
populaire, est l’héritier de confrères criminels plus anciens tels que le Docteur X (le tueur de
la pleine lune, jouant du scalpel : USA, 1932) ou L’Abominable Docteur Phibes (GB,
1971).
Sir Anthony Hopkins prête sa silhouette distinguée à ce psychiatre renommé – et
cannibale. Le Dr Lecter cache bien son jeu : quinquagénaire cultivé, il est parfaitement adapté
à la haute société… Seul hic : sa propension à assassiner de sang froid, puis à dévorer,
quiconque le contrarie – y compris ses patients.
129
Le personnage est apparu de nombreuses fois à l’écran : Le sixième sens (USA,
1981), Le silence des Agneaux (1991), Hannibal (2001), Dragon Rouge (2002), Hannibal
Lecter : les origines du mal (2006). C’est plus particulièrement Le Silence des Agneaux,
succès commercial et critique (5 Oscars, dont celui du meilleur acteur pour Anthony
Hopkins), qui a rendu le personnage célèbre.
Malgré sa monstruosité, le grand public plébiscite le Dr Lecter depuis presque 30 ans.
Quelles raisons avancer pour expliquer cette sympathie, hormis son prestigieux titre de
« docteur » ? Nous pouvons remarquer que les films donnent au personnage un rôle d’antihéros à l’humour cinglant. Plus malin que les policiers qui le traquent, il a constamment un
coup d’avance sur ses adversaires. En outre il ne tue pas au hasard, ses victimes étant
généralement présentées sous un jour antipathique… ce qui ferait presque passer ce médecincannibale pour un justicier aux yeux du spectateur ! Ironiquement, ce dernier s’identifie non
pas à la victime, mais à l’assassin. Cet élément dérangeant fonctionne selon le même principe
que « le médecin-vengeur » : en prenant parti pour des actes immoraux et barbares, le
spectateur est placé face à son propre voyeurisme.
Enfin, ne pouvons-nous pas déceler des vertus cathartiques dans l’image d’un médecin
qui dévore ses patients ? Lecter personnifierait un corps médical cannibale, dont la nourriture
ne serait autre que le malade. La déshumanisation du système de soins est souvent pointée du
doigt par les patients, qui ont l’impression d’être rabaissés au rang de « marchandise », de
« matière première ». Il est important de noter que Lecter s’attaque uniquement aux patients
« mauvais », « fautifs », ceux qu’il convient de punir – à la manière d’un ogre de conte de
fées qui épargnerait les enfants sages. Nul doute que le spectateur-patient ne se considère pas
au rang des fautifs.
Autre psychiatre criminel apparu à la même époque que Lecter : le Dr Elliott de
Pulsions, (USA, 1981), qui à la manière de Norman Bates dans Psychose (USA, 1960) revêt
une perruque blonde et assassine sa patiente après que celle-ci lui ait avoué son désir.
Organisé, le médecin s’appliquera à éliminer la témoin de la scène.
Dans From Hell, (USA, 2001), c’est le médecin de la cour d’Angleterre en personne
qui se révèle être nul autre que Jack l’Eventreur, figure séminale du tueur en série. Les raisons
de ses meurtres : préserver la monarchie ! Une manière de montrer l’attachement du médecin
à son statut de notable ?
Nos confrères dentistes ne sont pas épargnés par la folie criminelle. La séquence de
Marathon Man (USA, 1976) où le Dr Szell (Laurence Olivier), ancien criminel nazi inspiré
de Mengele, torture le personnage de Dustin Hoffman fait partie des scènes les plus célèbres
du cinéma. Le dentiste I et II (USA, 1996, 1998) illustrent quant à eux la « peur de la
roulette » à travers un arracheur de dents qui officie sans anesthésie et assassine ses patients...
130
Notons enfin que lorsqu’un tueur en série appelé Lam sévit à Hong-Kong, la presse le
surnomma Dr Lamb (Hong-Kong, 1992) en raison de sa cruauté qui évoquait les méthodes
du Dr Lecter (Lamb = Agneaux).
Décryptage
•
Maladie-punition, médecin-pathologie et corps médical invasif
A l’inverse du savant fou, l’assassin ne subit pas un châtiment mais l’exécute. Le Dr
Lecter, le Dr Phibes et le Dr Elliott commettent par exemple leurs crimes au nom d’une
certaine morale, certes propre à leur esprit dérangé, punissant uniquement ceux qu’ils
considèrent comme des « pécheurs ». Ils sont de véritables bourreaux qui viennent
sanctionner une faute. Au lieu d’être une figure protectrice recherchant la santé, le MCassassin épouse les caractéristiques de la maladie-punition, devenant une peste d’Apollon
moderne.
Tous comme ses confrères évoqués plus haut, il incarne également le caractère invasif
de l’acte médical. Le bistouri ne sert plus à réparer un organe mais à retirer la vie, la roulette
du dentiste ne sert qu’à provoquer la douleur, le médecin ne protège plus son patient mais le
taille en pièces – parfois littéralement, le meilleur exemple étant encore une fois
l’anthropophage Dr Lecter du Silence des Agneaux.
•
L’arme idéologique
Le croquemitaine porte parfois un message politique, tel Le Corbeau qui valut à son
auteur, Clouzot, d’être un sympathisant nazi pour avoir osé montrer un français trahir ses
compatriotes durant l’Occupation. Le comportement du psychiatre-assassin reflète ici le
malaise de la France de l’époque, ce qui n’est pas sans rappeler une nouvelle fois la maladiemalédiction.
•
La corruption du médecin
Moins riches de sens, de nombreux médecins-assassins ont en revanche des
motivations bassement matérielles, tuant par appât du gain (Dr Petiot, 7 morts sur
ordonnance), protection de leurs privilèges (From Hell), voire par jalousie (Un divorce
heureux), ou souci de reconnaissance (Non coupable). Les MC ci-après suivront cet
exemple…
131
E. Le voyou
Le médecin-voyou place sa réussite ou son bien-être personnel devant ses obligations
professionnelles. La profession médicale lui sert de couverture idéale : sous la respectable
blouse blanche se cache un truand sans scrupule…
E.1. Le gangster
Tout comme le médecin-assassin, le médecin-gangster ne fait pas les choses à moitié :
il est en général chef de gang !
E.1.1. Le cambrioleur
Au cinéma, ce type de personnage a de lourds antécédents, puisque sa première
apparition date de 1950 dans Quand la ville dort (USA), œuvre culte de John Huston qui
donna naissance au genre du « film de casse » (« caper movie »). Sitôt libéré de prison,
« Doc » Riedenschneider organise le cambriolage d’une bijouterie. Si l’on ignore tout de ses
compétences médicales, « Doc » Riedenschneider est l’indiscutable cerveau de la bande : il
recrute l’équipe et élabore minutieusement le plan ; encore une fois, le titre de « docteur » est
synonyme d’autorité intellectuelle. Mais son amour immodéré pour les femmes (trait
également fréquemment attribué au médecin) reconduira Doc en cellule… Un surnom
semblable est attribué au dévaliseur de banques « Doc » McCoy (Steeve McQueen) dans
Guet-apens (USA, 1972) et son remake de 1993.
Autre médecin-cambrioleur : le Dr Ventoux dans Le majordome (France, 1964).
Psychiatre renommé à la ville, il consacre ses nuits aux larcins à la barbe de la police, ce qui
lui vaut d’être surnommé « Le Chat ». Là encore, une jolie femme causera sa perte alors qu’il
préparait le hold-up du siècle… Mêmes motivations et même trahison féminine pour Dino
Barran, médecin-militaire d’Adieu l’ami (France, 1968) persuadé, par une jeune femme
rencontrée sur le port de Marseille, de forcer un coffre fort… qui s’avèrera vide !
E.1.2. Le conspirateur
Nous rencontrons tout d’abord un certain nombre de médecins-espions. Leur
motivation peut être l’argent, comme le médecin du travail de Nick carter master detective
132
(USA, 1939), coupable d’espionnage industriel dans le domaine de l’aviation. Cet ingénieux
praticien cache les clichés dans les plâtres et bandages de faux accidentés…
Mais les desseins du médecin peuvent être plus troubles : dans Espions sur la
tamise/Le ministère de la peur (USA, 1944), le Dr Forrester est un espion anglais à la solde
des nazis, qui a pour but de trouver les plans du débarquement. Le contexte politique de cette
œuvre mérite d’être souligné : réalisé par Fritz Lang (allemand qui rappelons-le a fui aux
Etats-Unis), le film sort en pleine Seconde Guerre Mondiale et participe à la propagande antinazie.
Dans En quatrième vitesse (USA, 1955) de Robert Aldrich, l’une des références du
film noir, les motivations du médecin-chef de gang sont tout aussi effrayantes : le Dr Soberin,
psychiatre, est à la tête d’une conspiration impliquant du matériel radioactif. Le détective
privé Mike Hammer contrecarrera ses plans. Cette fois-ci, le médecin-conspirateur retranscrit
l’ambiance paranoïaque qui régnait dans l’Amérique de la Guerre Froide, sous la menace
d’une attaque atomique de l’URSS.
Le médecin-espion est marseillais dans Sursis pour un espion (France, 1964).
Praticien de bonne réputation exerçant dans une clinique, le Dr Roussel travaille en réalité
pour le compte d’une puissance étrangère…
L’implication du médecin de Scandal (GB, 1989) dans une affaire d’espionnage est
par contre indirecte. Le Dr Ward (John Hurt), séduisant médecin-maquereau, partage ses
conquêtes avec des hommes politiques… jusqu’au jour où l’une d’entre elles séduit le
Ministre de la Guerre, puis un espion du KGB. Cette négligence sera à l’origine du « scandale
Profumo » qui agita l’Angleterre dans les années 60, le premier ministre ayant été soupçonné
de divulguer des secrets d’état sur l’oreiller…
Le thème de la « société secrète de médecins malintentionnés » est récurrent dans les
films de conspiration :
fanatiques
d’une
secte
« anti-hippocratique » (Anatomie),
expérimentateurs sans éthique (Morts suspectes, L’ambulance, Martyrs), ils tirent les
ficelles dans l’ombre pour parvenir à leurs fins. En France, la dynastie de médecins de Sept
morts sur ordonnance (1975) et les praticiens corrompus de La Tribu (1991) appartiennent
également à cette catégorie. Un film italien sorti en 1974 résumait parfaitement cette dérive
dans son titre : Bistouri, la mafia blanche.
Ce type de représentation entretient le fantasme tenace d’un « Milieu » médical,
oligarchie élitiste au fonctionnement calqué sur celui des organisations mafieuses, accaparant
l’argent, l’influence et le pouvoir. Ses origines sont à rechercher dans le principe de
confraternité remontant aux temps hippocratiques (déontologiquement, un médecin protègera
toujours un confrère : « J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans
l’adversité. »), et dans la Franc-Maçonnerie, également riche en fantasmes conspirationnistes
et historiquement liée au milieu médical.
133
E.2. Le complice
Le « film de mafia » offre souvent ce type de scène : recherché par la police, le bandit
blessé ne peut pas se rendre à l’hôpital et fait appel aux services d’un médecin véreux pour lui
prodiguer des soins de fortune, souvent avec une hygiène précaire.
Heat (USA, 1995) offre l’archétype du genre : en pleine guérilla urbaine, un praticien
cache l’un des tireurs dans sa clinique, le soigne, et lui donne même sa chemise ! Sa
motivation est bassement terre à terre : l’argent.
Cependant, ce type de pratique n’est pas dénuée de risque : dans Exilé (Chine, 2006),
un médecin underground se retrouve à soigner deux gangs rivaux en même temps. De même,
dans ce milieu rares sont les praticiens sains et équilibrés : dans Le damné (USA, 1997) il
s’agit d’un chirurgien rayé de l’ordre pour avoir tué une patiente sous l’emprise
d’amphétamines ; celui de Romanzo criminale (Italie, 2005) est cocaïnomane et échange ses
services contre de la drogue ; il apporte également une aide providentielle à ses fournisseurs,
en aidant par exemple l’un d’eux à simuler une infection pour s’échapper de prison.
Dans l’urgence, ce rôle d’aide providentielle peut aussi être endossé par un nonmédecin, tel Jean Réno retirant une balle, sans anesthésie, à Robert DeNiro dans Ronin
(USA, 1998). Un vétérinaire peut également faire l’affaire, comme dans Les fugitifs (France,
1986, avec Jean Carmé dans le rôle), Guet-apens (USA, 1994) ou Inglorious bastards
(USA, 2009). Curieusement, au cinéma les soins apportés dans ces conditions par des nonprofessionnels donnent d’excellents résultats !
Polyvalent, le médecin permet aussi au gangster de changer de visage pour échapper à
la police, comme le Dr Mercier dans Des frissons partout (France, 1963) : à la tête d’une très
lucrative clinique clandestine de chirurgie esthétique, il offre ses services aux fugitifs
souhaitant retrouver l’anonymat. Le maléfique Joker de Batman (USA, 1989), défiguré après
un bain d’acide, fera appel à ce même genre de service, puis liquidera le médecin par souci de
confidentialité. Dans le futur, la technique se perfectionne : nous avons déjà évoqué Minority
Report (USA, 2002) où un chirurgien clandestin greffe de nouveaux yeux à Tom Cruise, dans
des conditions d’hygiène déplorables. Nos confrères dentistes présentent aussi quelque utilité
en la matière : celui de Mon voisin le tueur (USA, 2000), permet ainsi à un tueur à gages de
disparaître dans la nature, en appliquant ses empreintes dentaires sur un corps calciné.
E.3. L’escroc
Ce type de praticien n’est intéressé que par une chose : l’argent. Manquant à ses
engagements (selon le Serment d’Hippocrate : « admis dans l’intérieur des maisons, mes yeux
134
n’y verront pas ce qui s’y passe »), il utilise les informations obtenues dans le cadre de sa
profession pour s’enrichir.
Le médecin de Diaboliquement vôtre (France, 1967) est impliqué dans une histoire
d’héritage : afin de récupérer l’argent via ses complices, il essaie de faire passer l’héritier
légitime pour un fou. Dans Le viager (France, 1971), un médecin viole le secret médical en
conseillant à son frère d’acheter une maison à l’un de ses patients mal en point… Or celui-ci
ne meurt pas ! Poulet au vinaigre (France, 1984) donne un autre exemple d’opération
immobilière soi-disant lucrative montée par un médecin, avec les autres notables de la ville
pour complices ; mais une vieille dame s’opposera à eux… (154) Pour le MC-voyou, le crime
ne semble guère payer.
E.4. Le trafiquant
E.4.1. Le trafiquant de produits dopants
Médiatisé par les dérives du tour de France (où le médecin responsable était
surnommé le « Dr Mabuse »), le dopage médicalement assisté existe aussi au cinéma. Ivan
Drago, le « méchant » boxeur russe qu’affronte Rocky Balboa dans le quatrième opus de la
saga (Rocky IV : USA, 1985) tire par exemple sa force de stéroïdes administrés par son
équipe médicale. Bien entendu, le « gentil » boxeur américain ne boit que de l’eau et ne doit
sa réussite qu’à ses efforts acharnés… ce qui semble logique dans un film patriotique ;
ironiquement, l’acteur qui l’incarne, Sylvester Stallone, a été plusieurs fois arrêté pour
détention de stéroïdes : n’oublions pas que le cinéma est une industrie du rêve ! Dernier
stade (France, 1994) traite du milieu de l’athlétisme : pour accroître les performances d’une
jeune sprinteuse, un médecin lui administre des produits dopants et multiplie les
autotransfusions ; cela entraînera la mort de la sportive. Dans L’enfer du dimanche (USA,
1999), où il nous est donné de découvrir les coulisses du football américain, le dopage est une
institution. Lorsqu’un jeune médecin refuse cette pratique, il se fait vertement sermonner par
son confrère plus âgé (James Wood) ! Bien que parodique, Shaolin Soccer (Hong-Kong,
2001) montrera que le milieu du football européen n’est guère plus « propre ».
E.4.2. Le trafiquant de corps humains
Pour les médecins dénués d’éthique, le corps est une marchandise comme une autre.
Le trafic d’organes à des fins mercantiles fait souvent l’objet de thrillers conspirationnistes,
dont l’archétype est Morts suspectes (USA, 1978) : sous prétexte de les opérer, des praticiens
135
hospitaliers prélèvent les organes de leurs malades sans leur consentement ! Plus proche de
nous, Dirty pretty things (GB, 2002) trouve une triste résonnance avec l’actualité : à
Londres, un chirurgien africain découvre un traffic exploitant la misère humaine : pour
survivre, des immigrés sans-papiers en sont réduits à échanger leurs reins contre de l’argent.
Le Dr Jordon dans Les enfants du marché noir, (USA, 1945) exploite un autre type
de détresse : la stérilité. Ce médecin alcoolique monnaie des nouveau-nés à des mères sans le
sou, puis les vend à prix d’or à des couples fortunés incapables de procréer. Lorsque l’une de
ses « fournisseuses » met au monde un enfant mort né, il envisage de le remplacer par le fils
de sa belle-sœur pour ne pas avoir à rembourser les commanditaires… L’appât du gain le
pousse à exploiter sa propre famille.
Décryptage
Vol, association de malfaiteurs, exploitation de la pauvreté, trahisons familiales,
atteinte à l’intégrité de la personne humaine… L’immoralité du médecin-voyou ne semble pas
connaître de limite. Il est intéressant de noter que sa profession joue un rôle crucial dans
l’intrigue : les avantages qu’elle octroie (Sursis pour un espion) et les secrets auxquels elle
permet d’accéder (Le viager) sont détournés à des fins mercantiles (Morts suspectes). Ce
type de représentation tend à démontrer que le docteur en médecine n’est pas un saint, mais
un homme aussi corruptible que n’importe qui. Rappelons que la critique du mercantilisme du
médecin ne date pas d’hier : son âpreté au gain était déjà dénoncée dans l’Empire Romain…
F. Le monstre ordinaire
Loin des grandiloquents croquemitaines et acrobatiques gangsters précédents, le
« monstre ordinaire » ne dispose ni de pouvoirs surnaturels ni d’armes à feu. Il ne ressuscite
pas les morts, ne dirige pas un gang et ne mange pas ses patients… Mais il suscite tout de
même la peur. Sa « monstruosité » est tristement banale : praticien sérieux en apparence, il
exerce sa cruauté au quotidien, dans le cadre confortable de son exercice : emprise
psychologique, privation de liberté, voire simple indifférence… C’est sa crédibilité qui le rend
effrayant : qui sait si un véritable médecin ne pourrait pas l’imiter ?
136
F.1. L’autoritaire abusif
Etymologiquement, l’« ordonnance » que rédige le médecin dérive du mot « ordre » :
si l’on s’en tient à ce sens premier, le praticien impose ses prescriptions, ses décisions, au
patient ; il fait figure d’autorité (intellectuelle, morale, scientifique), face à laquelle le patient
doit se soumettre. Le principe même de la consultation, au cours de laquelle le « malade
ignorant » sollicite les connaissances du « médecin savant » implique ce rapport de
soumission. (44)
De nos jours, la relation médecin-patient est heureusement basée sur un échange
mutuel au cours duquel le médecin doit obtenir le consentement du malade, qui demeure libre
de ses choix. Il existe cependant quelques cas particuliers où le médecin peut réclamer le
traitement ou l’hospitalisation du malade sans son consentement, mais ceux-ci sont légiférés :
urgence vitale, Hospitalisation à la Demande d’un Tiers (HDT) ou Hospitalisation d’Office
(HO).
L’image du médecin abusant de ses pouvoirs demeure toutefois fortement ancrée dans
l’inconscient collectif. Pour des raisons historiques que nous allons étudier, cela concerne
essentiellement le domaine de la psychiatrie.
F.1.1. Le « psy » liberticide
Par son « pouvoir » d’hospitaliser un patient sans son consentement, et donc de le
priver de liberté, le psychiatre est l’emblème de l’autorité médicale abusive au cinéma. Le
« psy liberticide » est l’exact reflet inversé du « psy libérateur » (II-B.3.3).
En France, les racines de cette représentation sont à rechercher dans l’histoire de la
psychiatrie. Jusqu’à la Révolution, on enferma les « aliénés mentaux » dans des asiles (en
particulier celui de Bicêtre, à Paris) sans aucune raison médicale : étaient déclarés fous tous
les criminels ou perturbateurs de l’ordre social. Voyous et malades étaient mélangés sans
distinction, et tous vivaient dans une grande insalubrité (notons qu’à l’époque stalinienne,
certains psychiatres soviétiques usèrent des mêmes méthodes, faisant interner les opposants
au régime) (154). C’est le Dr Philippe Pinel (1745-1826), nommé médecin-chef de Bicêtre en
1793, qui s’inspirant des méthodes novatrices d’un infirmier mit fin à cette injustice,
supprimant les mauvais traitements et « l’usage gothique du fer », c’est-à-dire l’enchaînement
systématique des aliénés, au profit d’une méthode douce et compassionnelle. Il étendit ce
traitement aux autres asiles et fonda par la suite la première école de psychiatrie. Il fut
également le premier à proposer une classification des pathologies psychiatriques, dans son
Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale (1801), à l’origine de la psychiatrie
moderne. (45) (46)
137
Dans les années 1960, le philosophe Michel Foucault utilisa l’emblématique Dr Pinel
dans sa thèse Histoire de la folie à l’âge classique (47), où il dénonçait « le grand
renfermement », processus de mise à l’écart non seulement des fous mais des perturbateurs de
l’ordre social pendant des siècles. La théorie de Foucault influença le mouvement de
l’antipsychiatrie, lancé par les américains Laing, Cooper et Esterson au cours de cette même
décennie, selon lesquels la psychiatrie fabrique la folie : « il existe une vérité de la folie qu’il
ne faut pas réprimer mais, au contraire, écouter afin qu’elle ne dégénère pas en maladie
mentale. Le malade a plus à apprendre à son psychiatre que le second au premier. » (1)
L’antipsychiatrie considère la psychiatrie traditionnelle comme un instrument de
normalisation au service d’une société conformiste. Ce mouvement influença de nombreux
films (48).
En avance sur son temps, Georges Franju s’intéressait déjà en 1958 au fonctionnement
des instituts psychiatriques et aux internements arbitraires : La tête contre les murs (France)
montre comment un jeune homme rebelle (Jean-Pierre Mocky) est enfermé pour « protéger la
société » par un psychiatre qui se moque de savoir s’il présente ou non un réel trouble
psychiatrique. Après plusieurs tentatives d’évasions, il sera définitivement emprisonné.
Dans Shock corridor (USA, 1963), c’est un journaliste, volontairement interné sous
un faux prétexte pour élucider un meurtre, qui sombre dans la schizophrénie à la suite de
traitements agressifs (neuroleptiques, électrochocs…) et injustifiés. Sur une intrigue proche
des films précédents, Family life (GB, 1971) montre la lente destruction psychologique d’une
jeune fille rebelle par un corps médical sourd à sa détresse et prompt à user d’une
thérapeutique lourde qui la laissera totalement brisée. Selon ce même modèle, Histoire de
Paul, (France, 1975) livre également une critique virulente de la psychiatrie : Paul, dépressif
sévère, est interné après une tentative de suicide, et dépérit peu à peu.
Sorti la même année, le célèbre Vol au-dessus d’un nid de coucou (USA, 1975) est la
référence du genre. Ce film multi-oscarisé de Milos Forman montre comment un patient
rebelle (Jack Nicholson), simulant la folie pour échapper à la prison, est mis hors d’état de
nuire par une infirmière autoritaire et un corps psychiatrique aux méthodes radicales ; après
avoir subi des électrochocs sans anesthésie, il finit lobotomisé (et étouffé par « Grand Chef »,
son voisin de chambre compatissant). De par sa large diffusion, le film a fortement contribué
à dénigrer l’image de la psychiatrie auprès du grand public.
Dans tous ces films, nous pouvons remarquer que le « psy » exacerbe, voire crée des
problèmes au patient au lieu de lui venir en aide. Encore de nos jours, les films anglo-saxons
demeurent fortement imprégnés par cette idéologie contestataire et présentent le psychiatre
comme un être « à la fois menaçant et utile » (96). Dans le meilleur des cas il est un « mal
nécessaire » qui conserve une dimension coercitive, comme par exemple dans Une vie volée
(USA, 2000), situé dans une clinique psychiatrique privée pour femmes : de façon assez
138
caricaturale, le psychiatre est à l’écoute de ses patientes mais n’hésite pas à employer la
manière forte en cas de non compliance.
Dans Requiem for a dream (USA, 2000), les médecins ne s’encombrent en revanche
d’aucune explication avant de pratiquer des électrochocs à une patiente. La scène est
extrêmement dure et montre clairement le corps médical comme un agresseur.
Autre type de mauvais traitement dans Quills - la plume et le sang, (USA, 2000) : la
privation de liberté. L’asile du film accueille un pensionnaire célèbre en la personne du
Marquis de Sade, enfermé à cause de ses sulfureux écrits. Avec l’aide d’une lingère, il
parvient néanmoins à poursuivre son œuvre et à la faire diffuser à l’extérieur. Le Dr RoyerCollard (Michael Caine) est alors sollicité : véritable bourreau, il prive l’écrivain de son bien
le plus essentiel : la liberté d’expression…
F.1.2. Le « psy » manipulateur
Le psychiatre peut aussi se servir de sa connaissance de la psyché humaine pour
manipuler le patient.
Le conditionnement par la méthode de Pavlov est utilisé dans Orange mécanique
(GB, 1971) de Stanley Kubrick pour guérir le jeune délinquant Alex (Malcolm McDowell) de
sa violence. Les paupières écarquillées par un dispositif barbare (scène emblématique du
film), il assiste à une diffusion d’images violentes (scènes de guerre, de sexe, imagerie nazie)
accompagnées de la 9ème Symphonie de Beethoven, sa musique préférée. Le principe consiste
à associer ces stimuli à la douleur, provoquée par l’injection d’une drogue. A sa sortie,
l’écoute de Beethoven ou une pensée mal intentionnée lui déclenchent par réflexe une peur
panique et inhibent ses pulsions destructrices… du moins temporairement ! Le film dépeint le
fantasme de la « civilisation » d’un individu « barbare » par un corps médical tout-puissant et
« normatif »… processus voué à l’échec selon Kubrick, car la fin montre Alex « guérir » de
son pacifisme.
Les médecins de I comme Icare France (France, 1979) utilisent d’autres tests : les
expériences de Milgram, consistant à évaluer la soumission d’un sujet à l’autorité. Dans le
film, cette méthode est utilisée pour démasquer le coupable d’un meurtre. Son
principe implique trois participants : un « enseignant », qui dicte des mots à un « élève », sous
le contrôle d’un « expérimentateur » en blouse blanche, symbole de l’autorité scientifique.
L’élève doit répéter les mots sans erreur ; s’il se trompe, l’enseignant doit lui envoyer une
décharge électrique, dont la dose est à chaque fois doublée. L’expérimentateur encourage
l’enseignant à poursuivre l’expérience, malgré ses réticences morales face à la douleur de
l’élève. En réalité, celui-ci est un comédien qui mime la souffrance et supplie son tortionnaire
d’arrêter. Le véritable sujet de l’expérience est l’enseignant, dont on évalue l’obéissance.
139
Controversées, ces expériences ont été menées par le psychosociologue Stanley
Milgram aux Etats-Unis, dans les années 60 ; les résultats montraient que 62,5 % des
participants infligeaient des décharges maximales. Riche d’enseignement dans les domaines
de la psychologie et de la sociologie, l’expérience de Milgram objective le médecin en tant
que figure autoritaire : sous ses ordres, un individu a priori sain obéit aux ordres les plus
révoltants, allant jusqu’à torturer un inconnu. (49)
Récemment, la réalité a rejoint la fiction : Le jeu de la mort, zone Xtreme, diffusée sur
France 2 en 2009, a reproduit l’expérience de Milgram sur un plateau télévisé, avec une
ravissante animatrice à la place du médecin : on nota 81% de soumission maximale. Peut-on
en déduire que la télévision dispose d’une influence supérieure à celle du médecin ? (170)
L’Expérience (Allemagne 2000) offre un autre exemple de médecin-manipulateur.
Inspirée de « l’expérience de Stanford » menée en 1971, l’intrigue montre comment un
professeur essaie d’étudier le comportement humain en enfermant dans un milieu carcéral
vingt volontaires, répartis en 10 gardiens et 10 prisonniers. Là encore, le test consiste à
évaluer la soumission à un rôle attribué par l’autorité médicale. Rapidement, confortés par la
légitimité de leur pouvoir, les gardiens maltraitent les prisonniers, qui de leurs côtés acceptent
leur rôle de victime… Cela conduira à une incontrôlable flambée de violence, dont le médecin
instigateur ne ressortira pas indemne. Quoique moins dramatique, la véritable expérience de
Stanford entraîna des effets similaires et dût être interrompue au bout de quelques jours. (50)
Face aux résultats de ces deux expériences, nous pouvons légitimement déduire que le
praticien exerce une influence majeure sur son patient dans sa pratique quotidienne…
Dans Le Dossier 51, (France, 1978), c’est la psychanalyse qui est utilisée comme
outil de manipulation pour éliminer un cadre. Disséquant la personnalité de ce dernier, elle
permet de lui révéler son homosexualité latente, ce qui le pousse au suicide. Nous assistons à
une inversion complète des valeurs : alors que d’ordinaire la psychanalyse sert à résoudre un
problème psychique, elle permet ici de l’exacerber !
Enfin, le psychiatre d’Hysteria (USA, 1998), use d’un raccourci bien pratique : afin
de les transformer en citoyen modèle, il fait implanter une puce dans le cerveau de ses
patients.
F.1.3. Le tortionnaire
Bourreau au sens propre du terme, du moins le supposons-nous : le Dr Roberto
Miranda dans La Jeune Fille et la Mort (USA, 1994) de Roman Polanski. Ben Kingsley
interprète ce médecin poli et distingué, séquestré par sa voisine (Sigourney Weaver), qui
pense avoir reconnu en sa personne le tortionnaire qui la supplicia durant la récente guerre
civile. Les actes du supposé criminel ne sont jamais montrés, seulement racontés par la jeune
140
femme, mais cela suffit à renvoyer une image de médecin à la fois liberticide et manipulateur,
qui ligote sa victime avec une corde de piano, utilise ses connaissances en anatomie pour
susciter la douleur, et use de sa science de la psychologie pour la tourmenter. Le contraste
entre les actes de barbarie qui lui sont reprochés et le visage rassurant de Ben Kingsley
(célèbre pour son interprétation de Gandhi) est saisissant et pousse le spectateur à se
demander si derrière la façade de l’homme doux et respectable se tapit un monstre sans pitié.
Titre et diplôme ne sont-ils que vernis ? Volontairement ambigüe, la fin laisse planer le doute
sur la culpabilité du médecin, ses aveux étant obtenus sous la menace d’une arme… Adapté
d’une pièce de l’auteur chilien Ariel Dorfman, le film tire son titre d’une musique de Schubert
dont raffolait le bourreau, devenue par réflexe pavlovien synonyme d’horreur pour la victime,
à la manière de la 9ème de Beethoven dans Orange Mécanique : une manière d’utiliser le
conditionnement à de sinistres fins…
Dans Lorenzo (USA, 1992), de l’ancien médecin George Miller (plus connu pour ses
Mad Max), le corps médical ne commet pas d’acte répréhensible, mais n’en est pas moins
perçu comme un agresseur. Le film relate la tragédie d’un enfant de sept ans atteint d’une
maladie orpheline, l’adrénoleucodystrophie liée à l’X (démyélinisation du système nerveux
central). Les médecins tentent un traitement par immunosuppresseurs, sans succès… Les
parents de Lorenzo ne voient dans ces tentatives que des actes invasifs et inutiles. Perçu
comme non seulement impuissant, mais toxique, le corps médical est alors évincé. Le couple
se lance à corps perdu dans la recherche et parviendra à mettre au point « l’huile de
Lorenzo », composé ralentissant l’évolution de la maladie. Comme le souligne Guy Lesœurs
(146), « le film souligne la pénétration grandissante des familles de patients dans la
médecine ».
F.2. Le montreur de foire
Sans aucune pudeur, faisant fi du respect de la dignité de la personne humaine, ce type
de praticien exhibe son patient comme une bête de foire devant une assemblée de curieux.
Tout comme pour les « autoritaires abusifs », l’origine de cette représentation est à
rechercher dans l’histoire de la Médecine. Souvenons-nous par exemple des « leçons »
magistrales du célèbre Charcot sur la grande hystérie et l’hypnose, exécutées devant un public
(parfois non médical) friand de sensations fortes. Babinski, qui fut l’un de ses élèves, regretta
cette méthode : « La présentation des sujets en état de léthargie, de catalepsie, de
somnambulisme, de sujets présentant des crises violentes, ressemblaient trop à de la mise en
scène théâtrale » (51).
141
Mais il ne s’agissait pas d’une pratique isolée : en Europe, au XIXème siècle,
l’enseignement de la médecine consistait à montrer les « cas intéressants » à un parterre
d’étudiants.
Family life (GB, 1971), que nous venons d’évoquer, se conclut par une séquence de
ce type : devenue un « cas typique de mutisme aigu », la jeune fille, réduite à un état végétatif,
sert d’outil pédagogique dans un amphithéâtre.
Elephant Man (USA, 1980) de David Lynch contient également une scène semblable.
Le film se déroule à Londres, à la fin du XIXème siècle ; dans un amphithéâtre comble, le Dr
Treves (Anthony Hopkins) exhibe le difforme John Merrick à ses confrères ; le patient est nu
face à la foule, pendant que le médecin détaille ses malformations. A ce moment du film, le
Dr Treves pense que l’homme-éléphant souffre de retard mental et n’est pas à même
d’éprouver de la honte, or il n’en est rien : Merrick comprend absolument tout et souffre en
silence.
Dans L’emprise (France, 1923), c’est ironiquement un étudiant en médecine, porteur
d’un pied bot, qui se voit contraint de montrer sa malformation à ses collègues à l’occasion
d’un exposé sur le sujet.
Enfin, Les hommes en blanc (France, 1955) retranscrit la redoutée « visite »
hospitalière du mandarin accompagné de sa cour d’étudiants, sous le nez de malades réduits à
leur pathologie.
F.3. Le mécanicien indifférent
Le médecin est sensé soigner autant l’âme que le corps. Mais les patients se retrouvent
parfois confrontés à un praticien indifférent à leur sort, froid devant leurs plaintes, leurs
angoisses, leur douleur – l’exact opposé du bon médecin compatissant. Apôtre d’un esprit
technocratique, ce genre de praticien ne s’intéresse qu’au corps, à ses rouages et à ses tuyaux,
sans prendre en compte la dimension humaine de la personne en souffrance.
Rappelons cette citation de Pétrarque : « Comment te tiendrais-je pour philosophe,
sachant que tu es un "mécanicien" rétribué ? Je répète volontiers ce nom de mécanicien, car
j’ai remarqué que rien ne te blesse davantage que cette injure ». (2)
Nous avons choisi de conserver le terme de « mécanicien » pour qualifier ce type de
MC. En raison de son rapport au corps, la chirurgie est la discipline la plus concernée.
Nous avons déjà rencontré le Dr Delage (Un Grand Patron, 1951). Au sortir d’une
opération, ce brillant chirurgien sera plus bouleversé par l’échec de l’intervention que par la
mort de sa malade ! 40 ans les séparent, mais son confrère le Dr Mac Kee ne fait pas preuve
de plus de compassion au début du film Le docteur (USA, 1991). Les chirurgiens de John Q
(USA, 2001) ne sont guère plus sensibles à la détresse d’un enfant en attente de greffe
142
cardiaque : son assurance maladie étant insuffisante, ils refusent de l’opérer ! Il faudra que
son père (Denzel Washington) prenne tout l’hôpital en otage pour les faire changer d’avis…
Ici la critique concerne surtout le système de santé américain, très éloigné du nôtre.
Mais l’exemple le plus révoltant du 7ème art en matière de chirurgien-mécanicien
demeure sans doute le médecin militaire de Johnny s’en va-t-en guerre (USA, 1971). Sa
première apparition résume le personnage : l’habit de chirurgien lui donne une apparence de
spectre menaçant et glacial, sentiment accentué par l’emploi de la contre-plongée, qui
souligne sa domination sur le patient. Une nuit, il opère le personnage-titre, gravement blessé
par un obus. Résultat de l’intervention : une amputation des quatre membres et un trou à la
place du visage. Un échec ? Non, un succès, car le chirurgien considère son patient comme un
« corps anatomique » très pratique pour l’enseignement, un « être décervelé » dépourvu de
pensée, de sentiment et de douleur. A tort malheureusement… « Quel docteur vous
amputerait comme ça pour vous laisser en vie ? s’indigne la victime. C’était un pari ? Ils
faisaient les malins ? C’était une expérience ? Personne peut faire ça à un autre. Faudrait
être un boucher. » Loin de ces considérations, le chirurgien ne s’encombre d’aucune
réflexion : machine à coudre faite homme, il se contente de suturer des plaies, de réparer des
organes, de rétablir des fonctions vitales, sans se demander si celles-ci sont compatibles avec
une existence digne. Le patient n’est pas un homme, mais une poupée de chair. « De bons
soins médicaux interdisent d’éprouver la moindre émotion pour le patient » affirme-t-il. Le
film pose plus largement la question du non acharnement thérapeutique et de l’euthanasie,
sujets sur lesquels nous nous concentrerons dans le chapitre IV : « l’homme d’éthique ».
Sans être aussi radicale, l’indifférence peut prendre la forme d’un détachement dans la
relation avec le patient : le médecin se transforme en technicien de santé, en ingénieur du
corps aux gestes mécaniques et aux remarques malvenues. Dans le registre satirique, les
obstétriciens pressés de Monty Python, Le sens de la vie (GB, 1982), que nous étudierons au
chapitre VI (« le clown blanc »), appartiennent à cette catégorie. C’est également le cas de la
radiologue de Juno (USA, 2007) : alors qu’elle effectue une échographie du deuxième
trimestre à une adolescente enceinte qui a pris la décision de confier son futur enfant à un
couple stérile, elle avoue son mépris envers les « filles-mères ». Se sentant légitimement
insultée, la patiente lui reproche son manque d’empathie et lui conseille de retourner
apprendre un « vrai métier ». En réalité, le personnage n’est pas médecin mais « technicienne
en échographie », qualification au nom révélateur existant uniquement au Etats-Unis :
comment un « technicien du corps » peut-il prendre en charge la personne dans sa globalité ?
Enfin, l’indifférence peut consister en un manque de volonté quotidien. Rappelons les
médecins qui s’opposent au bon Dr Sayer dans L’Eveil, (USA, 1991) : depuis 20 ans, ces
praticiens délaissent des patients léthargiques, qu’ils considèrent comme des « légumes »
indignes d’intérêt. Lorsque le Dr Sayer leur démontre la présence de réflexes chez ces
143
malades, ils le raillent. Puis ils s’opposent à ses essais thérapeutiques, pourtant fructueux, sous
prétexte qu’il s’agit d’une dépense inutile. En s’opposant au héros, ces personnages
unilatéralement mauvais permettent de souligner son courage et sa grandeur.
F.4. La froide main de l’avenir
Faisons enfin une exception aux médecins à visage humain de ce chapitre. Le cinéma
de Science-Fiction a poussé à l’extrême le concept de mécanisation de la profession : dans le
futur, un robot remplace tout bonnement le médecin-humain ! En l’absence de dimension
compassionnelle, l’automatisation du soin ne devient-elle pas l’évolution logique ?
L’infirmerie de l’Entreprise, vaisseau de Star Trek, accueille comme il se doit un robotmédecin, visible dans Star Trek : Premier Contact (USA, 1997) ; ce même film met aussi
en scène un médecin-hologramme, spectre numérique doté d’une intelligence artificielle –
gageons que sa sensibilité l’est aussi. La saga Star Wars (1977-2002) offre également
plusieurs exemples : Luke Skywalker se fait soigner pour hypothermie, puis greffer une main
prothétique par un brillant robot-chirurgien dans L’empire contre-attaque (USA, 1980) ; des
droïdes-obstétriciens pratiquent un accouchement (fatal pour la mère) dans La revanche des
Sith (USA, 2005)… Citons également Alien, le huitième passager (USA/GB, 1979) où le
médecin du vaisseau, un robot d’apparence humaine (Lian Holm), s’avère être un traître à la
solde d’une compagnie privée considérant que l’équipage peut être sacrifié à des fins
mercantiles. Récemment, le long-métrage d’animation Wall-E (USA, 2008) dévoilait une
humanité devenue totalement dépendante des robots, y compris dans le domaine médical.
De nos jours, le robot n’est qu’un outil au service du médecin-humain, le plus souvent
pour gagner en précision, comme par exemple le Da Vinci, qui permet de diminuer très
significativement les effets indésirables de la prostatectomie (97). Simple assistance
technologique, il ne se substitue en rien au praticien et à sa relation privilégiée avec le patient.
Mais l’artificialité du robot-médecin au cinéma n’est-elle pas une métaphore de l’artificialité
de certains praticiens qui oublient justement cette dimension humaine ?
Décryptage
Le « monstre ordinaire » illustre le déséquilibre fondamental de la relation médecinmalade : le patient remet sa santé entre les mains du praticien et se soumet à son opinion. En
tant que figure autoritaire, le médecin dispose alors d’un pouvoir de domination sur son
patient : au cours de l’interrogatoire il pénètre dans son intimité, puis le soumet à des examens
144
variablement pénibles (examen clinique, actes paracliniques invasifs), et lui donne enfin des
ordres (« ordonnances »), parfois contre son consentement (HDT, HO).
Le cinéma montre l’utilisation abusive de ce pouvoir : privation de liberté,
manipulation, viol de l’intimité. Le corps médical est une nouvelle fois perçu comme un
agresseur, et sa froideur, son indifférence, sont également dénoncées.
G. Synthèse
Au final, le Croquemitaine semble être un « miroir aux angoisses » :
•
Il reflète tout d’abord la peur immémoriale de l’homme confronté à la maladie,
adoptant les caractéristiques de cette dernière à travers sa malveillance et ses crimes ; par ce
biais,
il
entretient
le
registre
interprétatif
magico-religieux
de
la
maladie
(sanction/malédiction) et lie une nouvelle fois les icônes médicales cinématographiques aux
icônes et mythes médicaux fondateurs. Cette conception s’explique sans doute par le fait que
le médecin constitue, par essence, le trait d’union entre le patient et sa pathologie ; par son
diagnostic, il se fait l’annonciateur du mal et des souffrances à venir. Son assimilation à la
maladie elle-même ne paraît donc pas dénuée de logique…
•
Plus largement, la cruauté du Croquemitaine reflète les peurs inhérentes à la
condition humaine : troubles corporels (douleur, handicap, stérilité) et psychologiques
(débilité : Charly, démence, troubles identitaires : Total Recall), finitude temporelle
(Traitement de choc, Faust)…
•
Il incarne ensuite les peurs liées spécifiquement au corps médical et à la personne
du médecin : caractère invasif de son interrogatoire et de son examen (Le silence des
agneaux, La Jeune Fille et la Mort), rapport de domination voire d’emprise psychologique
sur le patient (Vol au-dessus d’un nid de coucou, I comme Icare), transformation sous son
regard de l’individu en un ensemble d’organes (Johnny s’en va-t-en guerre)… Exact reflet
inversé des principes hippocratiques, sa devise pourrait être primum nocere : en premier lieu,
nuire ! Selon François Laplantine (1), cette représentation s’inscrit dans le mouvement de
« l’anti-médecine », qui assimile la science médicale à une menace et à un outil de
« dépossession sociale et individuelle », illustrant ainsi la phrase d’Illich « l’entreprise
médicale nuit à la santé » et les thèses de « l’anti-psychiatrie ». (52)
145
•
Il incarne aussi les grandes peurs de son temps :
- politiques : nazisme (Docteur Mabuse, le joueur, Espions sur la tamise), « péril
Jaune » (Fu Manchu), communisme (En quatrième vitesse) ;
- sociales : thèses conspirationnistes (corruption des puissants : Sept morts sur
ordonnance, La Tribu ; sociétés secrètes : Morts suspectes, Anatomie), climat social (honte
et rigueur pour Le Cabinet du docteur Caligari, paranoïa pour Le Corbeau) ;
- scientifiques : énergie atomique (En quatrième vitesse), greffes et manipulations
génétiques (Les yeux sans visage, L’Ile du Dr Moreau, Splice), clonage (Ces garçons qui
venaient du Brésil), eugénisme (Bienvenue à Gattaca), absence d’éthique, scientisme
aveugle, négligence de la personne humaine… Au-delà de la peur des dérives possibles d’une
science toujours plus avancée, qui touche aux fondements mêmes de l’identité humaine
(Vidéodrome, Total Recall), ces films retranscrivent surtout une peur du Progrès, héritage du
mythe de Prométhée, que confirment les innombrables adaptations de Frankenstein ; le
savant fou rejoue également les mythes d’Orphée (Re-animator), de Pygmalion, du Golem,
de Faust…
Malgré ce caractère menaçant, le MC-croquemitaine reste un personnage
immensément populaire. Cela peut s’expliquer par ses vertus cathartiques : en voyant à
l’écran les actes d’un mauvais médecin (ou d’une mauvaise science), le spectateur exorcise
ses peurs. D’où sa sympathie envers un personnage qui lui procure un certain soulagement…
En outre, tous les films où il apparaît ne sont pas des pamphlets anti-médicaux ou antiscientifiques :
si,
pour
des
raisons
dramaturgiques,
le
MC-croquemitaine
utilise
systématiquement l’art médical ou la technologie à mauvais escient, il représente aussi le
savoir moderne, entre normalité et étrangeté (24), entre fascination et répulsion, et il permet
au spectateur-patient de se familiariser avec les avancées scientifiques.
146
IV. L’homme d’éthique
« Il est impossible de définir le respect de la personne humaine. Ce n’est pas
seulement impossible à définir en paroles. Beaucoup de notions lumineuses sont dans ce
cas… Il y a dans chaque homme quelque chose de sacré. Mais ce n’est pas sa personne. Ce
n’est pas non plus la personne humaine. C’est lui, cet homme, tout simplement. »
Simone Weil, Ecrits de Londres (1957) (53).
Au contact de toutes les couches de la population, le médecin est un observateur
privilégié de la société humaine et des maux qui l’agitent. Problèmes d’envergure nationale
(politique, guerre, mouvements sociaux), épreuves personnelles (grossesses non désirées,
maladies incurables, fin de vie), il se retrouve quotidiennement confronté à de délicats
dilemmes éthiques. Certains d’entre eux, comme l’avortement, ont fait l’objet d’une
législation en leur faveur ; ce n’est pas le cas pour d’autres, tel l’euthanasie, qui aujourd’hui
encore suscite de vifs débats (publics, scientifiques, politiques…).
Au cinéma, « l’homme d’éthique » illustre cette complexité : contrairement aux icônes
précédentes, son visage n’est pas figé dans le manichéisme mais évolue en fonction des
époques, des mœurs, des législations, que nous rappellerons à cette occasion.
A. Médecine du travail, médecine préventive et
santé publique
Le MC a souvent œuvré pour la protection des travailleurs, face à des patrons peu
scrupuleux.
Au début de La citadelle (GB, 1938), un jeune médecin idéaliste s’oppose aux
notables d’une cité minière pour protéger les employés contre les dangers de la poussière de
charbon. Le Dr Valério de Cela s’appelle l’aurore (France, 1956) se place lui aussi du côté
des ouvriers, victimes d’accidents de travail dans une usine corse. Il tient tête à Gorzone, le
directeur, pour qui la sécurité passe après la productivité. Fidèle à ses principes, Valério ira
jusqu’à cacher dans sa propre maison le meurtrier de Gorzone et fera tout pour éviter qu’il ne
se fasse abattre par les forces de l’ordre. Replaçons le film dans son contexte : à sa sortie, la
médecine du travail, rendue obligatoire par la loi de sécurité sociale de 1946, est encore une
jeune spécialité dont la mission est exclusivement préventive. L’intrigue illustre les difficultés
à faire rentrer le concept de la protection des travailleurs dans les mœurs patronales.
147
Le militantisme du MC en matière de droits du travail dépasse les frontières
européennes : on retrouve une trame voisine dans L’emblème de l’homme (Japon, 1963), où
un jeune médecin aide les ouvriers d’une mine à ciel ouvert. Puis, sur le continent américain,
Un ennemi du peuple (USA, 1976), adapté d’une pièce d’Ibsen (1882), traite de la médecine
préventive et de la santé publique : le Dr Stockmann (Steve McQueen) découvre une source
d’eau polluée par les rejets d’une tannerie, mettant en péril la santé de ses concitoyens. Mais
les enjeux économiques (la ville se voulant une station thermale…) poussent les industriels à
cacher l’information. Pour faire éclater la vérité, le médecin devra s’opposer à son propre
frère, maire de la ville. La pièce connaîtra une seconde adaptation en Inde dans Ganashatru,
un ennemi du peuple (1989).
Nous pouvons remarquer que l’image du « médecin protecteur des travailleurs et des
populations » traverse les époques et les continents. Le fidèle docteur est l’interlocuteur
privilégié vers lequel se tournent les ouvriers en détresse, dont il constitue souvent l’unique
espoir de voir leur sort s’améliorer – il est, autrement dit, un acteur prépondérant en matière
de protection sociale.
Rappelons que la France demeure l’un des pays les plus avancés au monde sur le plan
de la législation du travail : en Chine, le premier code du travail ne date que de 1994, et des
pays tels que l’Inde, le Pérou ou le Pakistan comptaient en 2009 encore plusieurs dizaines de
milliers d’enfants-travailleurs (54). Les conditions de travail décrites dans les films ci-dessus
demeurent malheureusement le lot quotidien d’un grand nombre d’êtres humains… En outre,
le statut du médecin du travail français est remis en question par la récente réforme des
retraites : la voix de l’employeur deviendrait prépondérante, alors que les maladies
professionnelles et les troubles psycho-sociaux sont en nette progression (cf. l’affaire très
médiatisée des suicides chez France Télécom) (55). Le combat du MC-militant en matière de
droits du travail semblent donc plus que jamais d’actualité.
B. L’accouchement sans douleur (ASD)
« Tu enfanteras dans la douleur. »
L’Ancien Testament, Genèse 3, 16.
B.1. Rappel historique
En tant que conséquence du péché de chair, l’accouchement a longtemps été considéré
comme la punition naturelle que devait subir la parturiente, la « sanction du vice » (44).
Fortement influencée par le modèle judéo-chrétien, la médecine occidentale ignora la
148
souffrance des femmes en travail jusqu’au milieu du XXème siècle. Auparavant, quelques
pionnièr(e)s tentèrent de mettre fin à cette injustice mais rencontrèrent la méfiance des
institutions…
Au XVIème siècle, une sage-femme écossaise finit sur le bûcher pour avoir tenté de
soulager par un analgésique les douleurs d’une femme en couches. Puis, au milieu du
XIXème siècle, un accoucheur anglais fut violemment condamné par ses confrères et par les
calvinistes pour avoir donné de l’éther à l’une de ses parturientes. Enfin, un premier cap fut
franchi en 1853, quand la Reine Victoria demanda à un anesthésiste de lui administrer du
chloroforme pour la naissance de son huitième enfant. (2) (5)
Malgré cela, il fallut attendre 1951 pour voir apparaître en France les premières
techniques d’ASD. La méthode dite « psychoprophylactique » du Pr Nicolaïev, basée sur les
principes de conditionnement et de déconditionnement de Pavlov, a été rapportée d’URSS par
le Dr Fernand Lamaze, gynécologue obstétricien parisien.
Mais son adoption par l’institution médicale réclama un véritable combat. Le Dr
Lamaze appliqua pour la première fois la méthode psychoprophylactique à la Maternité des
Bluets, clinique privée appartenant au syndicat des métallurgistes… Face à la suspicion de ses
confrères, il fut traduit par deux fois devant le Conseil de l’Ordre, avant d’être blanchi
définitivement en 1954. (44)
Pour comprendre cette réticence du corps médical et de la société de l’époque, il faut
souligner que l’ASD inaugure, là où il réussit à s’imposer, une mutation des mœurs et des
représentations : en rendant la parturiente maître de sa douleur, il induit un transfert du
pouvoir du médecin vers la patiente, autrement dit une perte de la toute-puissance médicale.
Les parturientes recouvrent en outre une part d’initiative et de liberté, et retrouvent leur
dignité. Plus qu’une révolution technique, l’ASD apparaît comme un moyen d’émancipation
féminine… Ce qui, dans une société basée sur le modèle patriarcal judéo-chrétien, n’est pas
sans soulever quelques désapprobations. (56)
B.2. L’ASD au cinéma
Très peu de temps après son adoption officielle, le MC se fait le chantre de l’ASD :
dans Le moment le plus beau (Italie, 1956) et Le cas du Dr Laurent (France, 1957) avec
Jean Gabin, un médecin de campagne s’efforce d’imposer la méthode auprès d’une population
récalcitrante. Dans ces œuvres féministes, le MC est le chef de file d’une révolution sociale ;
comme nous le verrons plus loin, ce n’est pas la seule à laquelle il participera. Sorties durant
la Guerre Froide, ces films font aussi l’apologie d’une méthode née dans un pays communiste,
ce qui n’est pas neutre politiquement. Si techniquement la péridurale supplante désormais la
149
méthode psychoprophylactique, nous pouvons considérer qu’avec l’ASD le MC a contribué à
libérer la femme de sa damnation biblique.
C. L’avortement, ou les deux visages de l’homme
d’éthique
C.1. Rappel historique
En France, l’IVG fut légalisée par la loi Weil en 1975. Jusque là, l’avortement était
considéré comme un crime : quiconque se livrait à cette pratique, fût-il médecin, risquait la
prison à perpétuité ou la peine capitale ; on rapporte par exemple le cas d’une avorteuse,
guillotinée en 1943. Or, la contraception orale n’existant pas encore, le problème des
grossesses non désirées était une réalité…
C’est dans ce contexte de « démission forcée » du corps médical qu’intervinrent les
« faiseuses d’anges », avorteuses improvisées et pour la majorité incompétentes, qui
officiaient sans la moindre notion d’hygiène. Des manœuvres abortives « artisanales »
(ingestion de plomb, d’ergot de seigle, introduction d’une sonde semi-rigide dans l’utérus…)
furent également employées par les parturientes elles-mêmes. Enfin, quelques praticiens
transgressèrent la loi, souvent avec un résultat dramatique, et pas toujours pour des raisons
altruistes. Ces pratiques furent à l’origine d’un tel nombre de décès et de complications
(infections, hémorragies, synéchies, aménorrhée, risque majeur d’infertilité…) que les
pouvoirs publics ne purent les ignorer. (44) (57)
Dans son rapport de 1966, l’Ined estima en effet le nombre d’avortements clandestins
à 250 000 et le nombre de décès consécutifs à 250 par an ; le chiffre, volontairement
surestimé, a été redressé par la suite et se situerait en réalité aux alentours de 80.000
avortements par an... (58) (59)
La « pilule », première mesure de régulation des naissances, ne fut disponible en
France qu’à partir de 1972 (malgré la loi Neuwirth l’autorisant dès 1967), alors que les
américaines bénéficiaient d’une contraception orale depuis 1960. (60)
Puis, en 1975, la loi Weil légalisa l’IVG, soit un an après les Etats-Unis (loi Roe vs
Wade, 1974). Son but était de ramener l’avortement entre les mains du corps médical et d’en
encadrer strictement les conditions, afin de protéger les femmes et de respecter leur liberté
fondamentale de disposer de leur corps. Initialement réservée aux seules situations de
détresse, l’IVG a vu ses conditions de réalisation considérablement évoluer au fil des ans ; en
France, l’IVG volontaire est désormais limitée à un maximum de 14 semaines d’aménorrhée,
150
l’interruption médicale de grossesse (IMG), à but thérapeutique, n’étant pas soumise à une
limite de terme.
Sur le plan moral, l’IVG reste sujet à débat. Elle touche en effet à la définition même
du vivant : l’embryon doit-il être considéré comme un être humain ? Si oui à partir de quand ?
Dès sa conception ou plus tard ? Dans l’Antiquité, les civilisations gréco-romaines ne
considéraient pas l’embryon comme un être vivant à part entière mais plutôt comme « un
organe appartenant à la mère » ; en conséquence, l’avortement était autorisé (61). La religion
catholique, en revanche, lui prête une âme dès l’instant du rapport fécondant (historiquement,
elle punit de mort l’avorteur, considéré comme un meurtrier, dès le IVème siècle). Si la loi
Weil n’a pas clôt ces débats sans âge, comme le médecin contemporain peut le constater dans
son exercice quotidien, elle a permis de placer l’avortement dans un cadre juridique clair
permettant d’éviter les dérives, abus et complications.
Comme nous allons le voir, la représentation du « médecin avorteur » au cinéma est
complexe et évolue parallèlement au statut de l’avortement dans la société. Nous nous
efforcerons de replacer les œuvres qui suivent dans le contexte de leur époque.
C.2. De 1915 à 1965 : le « Père la Morale »
C.2.1. La mort, juste punition de l’avortée
Bien que le mot tabou ne soit pas prononcé, Où sont mes enfants ? (USA, 1916) met
le premier MC avorteur sur le banc des accusés suite à la mort d’une patiente. Mais le
procureur en charge de l’affaire s’aperçoit que sa propre épouse a bénéficié des services de ce
médecin. Clairement anti-avortement, ce film muet a néanmoins le mérite de montrer que le
problème des grossesses non désirées concerne toutes les couches de la société.
Puis l’IVG est fustigée dans Les hommes en blanc (USA, 1934), où une élève
infirmière meurt de complications infectieuses. Détail important : sa grossesse était le fruit
d’une relation avec un interne (Clark Gable) déjà fiancé, ce qui tend à démontrer que les
rapports sexuels « hors des liens sacrés du mariage » conduisent inévitablement au désastre.
Impuissant, l’interne ne pourra d’ailleurs qu’assister au décès de son amante, une manière de
souligner que même la médecine moderne n’offre aucun espoir de rédemption aux avortées.
Le film est une adaptation édulcorée d’une pièce de théâtre polémique de Sidney Kingsley
(récompensée du Prix Pulitzer) : contrairement au destin funeste qui lui est réservé dans le
film, l’infirmière de la pièce survivait à son avortement et menait même une vie heureuse. La
censure américaine (le Code Hays), soucieuse de ne pas donner le moindre espoir de
rédemption aux femmes qui s’adonneraient aux manœuvres abortives, imposa la nouvelle fin,
151
et interdit l’utilisation du mot « avortement » ; dans le film, le thème n’apparaît donc que de
manière allusive… (171)
Dans Amok (France, 1934), le tableau est tout aussi moralisateur : en Malaisie, un
médecin refuse de pratiquer un avortement sur une femme adultère. Dépitée, celle-ci se tourne
vers des voies clandestines et le paie de sa vie. Relevons l’incompétence systématique de
l’avorteur. Rappelons qu’en France, les lois de 1904 et de 1920 visaient à relancer la natalité
au sortir de la Première Guerre Mondiale. Elles ne se contentaient pas d’interdire
l’avortement, mais bannissaient également toute « propagande anti-conceptionnelle » : une
telle représentation n’est donc pas étonnante.
Lorsque le « faiseur d’ange » est médecin, le résultat n’est pas plus encourageant : les
jeunes femmes de L’éternelle victime (Suisse, 1946) et La saison du soleil (Japon, 1956)
meurent entre les mains d’un corps médical incompétent (représenté, pour la première, par
son propre père).
Les décennies passent, et la tendance moralisatrice perdure, voire se radicalise : dans
The Case of Patty Smith (USA, 1962), une jeune femme enceinte d’un viol consulte en vain
des médecins qui ne lui viennent nullement en aide : l’un la moralise, l’autre lui réclame de
l’argent, l’avorteur ne pouvant être que malintentionné. La patiente se fera alors avorter dans
l’arrière-salle d’un salon de massage, où elle contractera une infection mortelle.
C.2.2. Suspicion d’avortements : calomnie et déchéance
Dans les années 40-50, accuser un médecin de pratiquer des avortements clandestins
est un bon moyen de ternir sa réputation. Comble de l’infamie, ce crime fait fuir les honnêtes
gens bien-pensants.
Dans Le Corbeau de Clouzot (France, 1943), un gynécologue pourtant respectable
perd ainsi une partie de sa patientèle suite à des lettres anonymes lui prêtant des manœuvres
abortives… Victime d’un même sort, son confrère du film Les mauvaises rencontres
(France, 1955) subit un véritable lynchage médiatique, ce qui le pousse au suicide.
C’est parfois la déchéance du médecin-avorteur qui est mise en avant. Dans Les
orgueilleux (France, 1953), Georges (Gérard Philippe), praticien autrefois estimé, a sombré
dans l’alcoolisme après la mort de sa femme (et de l’enfant qu’elle portait) en couche. Au
fond du gouffre, il pratique des avortements clandestins en Amérique du Sud, sur des
prostituées…Le film donne une image volontairement sale de l’IVG, présentée comme une
opération décadente réservée aux femmes de petite vertu dans les pays du tiers monde...
Quant au médecin qui la pratique, il est obligatoirement en pleine déchéance ; au cours du
film, Georges se rachètera d’ailleurs une conduite et abandonnera ses « honteuses activités ».
152
Pour le praticien de l’époque, ces films sonnent comme des mises en garde contre un
tel agissement. Mais comme nous allons le voir, l’avertissement est parfois encore plus
radical.
C.2.3. L’avorteur criminel
L’étude de l’IVG à l’écran nous a permis de relever un raccourci fréquent, consistant à
faire du MC-avorteur un véritable assassin à la Jack l’Eventreur. En le rendant coupable
d’actes unanimement condamnables, le but est bien sûr de pousser le spectateur à assimiler
l’avortement à un meurtre.
Un carnet de bal (France, 1937), déjà cité, nous présente par exemple un médecin
(marseillais…), tombé dans la déchéance : non seulement est-il borgne et alcoolique, mais
aussi, comble de l’ignominie, avorteur. Et comme pour souligner la gravité de ce dernier
travers, il tuera sa compagne par arme à feu. L’assassin habite au 21 de Clouzot (France,
1942) use du même procédé : le Dr Linz, ancien médecin colonial présenté comme un
« ancien avorteur », y est reconnu coupable de plusieurs assassinats. Idem dans Histoire de
détective (USA, 1951) où Kirk Douglas joue le rôle d’un enquêteur qui voue une haine sans
borne aux « médecins avorteurs ». Le méchant du film n’est autre que le Dr Schneider, qui a
avorté la propre épouse du détective ; son surnom en dit long sur la manière dont étaient
considérés les praticiens se risquant aux IVG à l’époque : « Le Boucher ».
La diabolisation du médecin avorteur atteint son acmé dans La vie normale (France,
1966), qui n’hésite pas à établir un parallèle entre l’IVG et les pratiques nazies. L’héroïne du
film, rescapée des camps de la mort, tombe enceinte d’un médecin. Lorsque celui-ci lui
demande d’avorter, la jeune femme se remémore la cruauté des ses anciens tortionnaires… Le
plaidoyer anti-avortement est lourd et le détestable personnage du praticien n’encourage pas
l’éventuelle patiente en détresse à se confier à son médecin de famille après avoir vu ce film.
En réalité, tous les médecins avorteurs n’étaient pas des dégénérés ou des voyous
intéressés par l’argent : confrontés quotidiennement aux conséquences des grossesses non
désirées (misère, surendettement), certains praticiens choisissaient d’effectuer l’acte par
compassion envers leurs patientes. Aucun long métrage de l’époque ne présente cependant la
situation sous cet angle.
Décryptage
Dans le contexte d’une politique pro-natalité, ces films mettent rarement l’accent sur
le drame humain vécu par les femmes enceintes ; celles qui optent pour un avortement ne
153
bénéficient d’aucune circonstance atténuante et d’aucune compassion. En outre, le médecin ne
constitue jamais une aide potentielle : dans le meilleur des cas il est moralisateur, dans le pire
incompétent ou meurtrier. Médecin-spectateur et patiente-spectatrice de l’époque pouvaient
voir en miroir les risques encourus s’ils se livraient à une telle pratique.
C.3. De 1965 à la loi Weil : le rebelle
Avant la promulgation de la loi Weil, des cinéastes n’ont pas hésité à militer en faveur
de l’IVG, en se servant du MC comme porte-parole.
Claude Autant-Lara a abordé le sujet de front à travers deux films : Journal d’une
femme en blanc (1965) et sa suite Une femme en blanc se révolte (1966). Dans le premier,
Claude Savage, interne de la maternité d’un hôpital parisien, côtoie au quotidien les
problèmes liés aux grossesses non désirées. Mais comment lutter contre ce fléau en l’absence
de moyen de contraception, dans une société où l’avortement ne peut être que clandestin ? Or
Claude se retrouve elle-même enceinte par accident… Dans le second film, la même interne,
désormais mère célibataire, se retrouve confrontée au cas d’une institutrice ayant contracté la
rubéole en début de grossesse. Elle pratiquera un avortement thérapeutique et sera
emprisonnée... C’est toute l’absurdité d’un système répressif qui est dénoncée ici, à travers un
personnage de femme-médecin qui fait passer la santé et le bien-être de ses patientes avant
toute autre considération.
Jean-Pierre Mocky a lui aussi abordé le sujet dans l’anarchiste et contestataire Un
linceul n’a pas de poche (1974), où un médecin (Jean-Pierre Marielle), député de surcroît,
pratique des avortements clandestins, tout en les condamnant à l’Assemblée pour ne pas
perdre la face ! C’est ici l’hypocrisie des pouvoirs publics qui est en ligne de mire (154).
Décryptage
Ces films poussent le militantisme à son paroxysme : sont défendus à l’écran des actes
officiellement considérés comme criminels et passibles de lourdes peines. Le médecin
apparaît comme une personne en avance sur son temps qui n’hésite pas à risquer sa carrière,
voire sa liberté, pour venir en aide à ses patientes. Largement médiatisés, ces films ont pu
contribuer à sensibiliser l’opinion publique sur la nécessité de légiférer en matière
d’avortement.
154
C.4. De la loi Weil à nos jours : le défenseur des
acquis sociaux / le conseiller
La promulgation de la loi Weil le 19 janvier 1975 ne marque pas l’acceptation pure et
simple de l’avortement. La loi ne concerne initialement que les situations de détresse. Il faut
attendre plusieurs années avant qu’elle ne soit appliquée avec efficacité et que l’avortement en
lui-même, sans être banalisé pour autant, perde de son caractère hautement infâmant pour la
patiente qui le subit.
Le juste droit (France, 1979) rend compte de ces difficultés. Suite aux conseils de son
médecin, une femme arrête la pilule et tombe enceinte sans le désirer. Demandeuse d’IVG,
elle se heurtera au refus de son gynécologue, ainsi qu’à la lourdeur administrative de l’hôpital.
« Le film, analyse Serge Broussouloux, évoque les problèmes liés à l’application de la loi en
raison de l’existence de médecins conservateurs n’ayant pas accepté, au nom d’une certaine
morale, de convictions religieuses ou de motivations plus refoulées, d’être les acteurs d’un tel
acte. » (154) Elle trouvera toutefois réconfort et salut auprès du Planning Familial, organisme
créé en 1955 pour accueillir les femmes en détresse – auquel un film, maladroit sur le plan
médical, a été récemment consacré : Les bureaux de Dieu (France, 2008).
Dans les FMC récentes, l’avortement est considéré comme un acquis social. Plus
qu’un militant, le médecin y apparaît comme un interlocuteur de choix, un soutien solide et
compréhensif, apte à obtenir la confiance de la spectatrice/patiente en détresse.
Le décalogue 2, tu ne commettras point de parjure de Kieslowski (Pologne, 1988)
illustre bien ce rôle : une femme dont le mari est atteint d’une pathologie grave s’entretient
avec son médecin, qui vit dans son immeuble ; elle lui avoue être enceinte de son amant et
désire connaître les chances de survie de son époux. S’il meurt, elle garde l’enfant ; s’il se
rétablit, elle avorte. Bien qu’il sache que les chances de guérison pour le mari soient minimes,
le docteur refuse de donner à sa femme un pronostic précis, car de son seul conseil dépend
l’existence de l’enfant à naître. Le film montre la difficulté pour le médecin de rester objectif
face à un choix moral : par son histoire (sa famille a péri dans un bombardement), celui-ci est
enclin à privilégier la vie, mais il s’efforce de délivrer un conseil honnête à sa patiente, afin de
l’amener à prendre la décision qui lui convient le mieux. En France, rappelons l’humanité et
le sens de la dédramatisation du héros de La maladie de Sachs (1999), qui pratique des IVG
dans sa petite ville de province ; une scène montre en particulier l’importance de la
consultation pré-IVG, durant laquelle le médecin fournit une information claire à la patiente et
tente de répondre à ses angoisses.
La même année, L’œuvre de Dieu, la part du Diable (USA, 1999) suit l’itinéraire
d’un pionnier fictif de l’avortement : le Dr Wilbur Larch, obstétricien dans l’Amérique des
155
années 20. Fondateur d’un orphelinat, il y pratique accouchements et avortements, après avoir
constaté les conséquences désastreuses des manœuvres artisanales. Récompensé de huit
Oscars, le film a bénéficié d’une large diffusion.
Décryptage
Nous pouvons noter la présence constante de l’imagerie religieuse (Dieu, le Diable, la
patiente du Décalogue qui interroge le médecin sur ses croyances…), qui s’explique par
l’histoire de l’IVG et par le fait que la question touche à la notion même de vie. Une fois
encore le MC se pose en intermédiaire entre le monde des Dieux et celui des hommes.
C.5. Le poids de l’absence médicale
Signalons trois films où l’absence de médecin se fait cruellement sentir. Une affaire
de femmes de Claude Chabrol (France, 1988) et Vera Drake de Mike Leigh (GB, 2004)
relatent tous deux le destin tragique d’une faiseuse d’anges. La première (Isabelle Huppert)
finit guillotinée sous la France de Vichy, et la deuxième, femme de ménage londonienne dans
les années 50, cause la ruine de sa famille une fois révélée sa sombre activité ; condamnée à
deux ans et demi de prison, elle y rencontrera d’autres faiseuses d’anges... Pourtant, aucune de
ces deux femmes n’est animée de mauvaises intentions : ce sont la démission du corps
médical et l’absence de moyens légaux qui les poussent à agir ainsi, par pure compassion.
Mais elles ne sont pas conscientes que leurs méthodes artisanales font courir un risque vital à
leurs « clientes ». Nulle faiseuse d’anges en revanche dans Les noces rebelles (USA, 2008),
dont l’action se déroule dans l’Amérique des 50es, mais une mère de famille (Kate Winslet)
déterminée à ne pas avoir de troisième enfant… Elle décèdera suite à des manœuvres autoabortives.
D. L’annonce d’une maladie grave
L’annonce du diagnostic constitue un instant particulièrement crucial dans le cas de
pathologies chroniques ou incurables. Les mots, le terrifiant diagnostic du médecin,
déclenchent inévitablement l’effondrement d’un monde, celui de la Santé. Le praticien doit
alors faire preuve de trésors de psychologie pour délivrer à son patient une information claire
et intelligible, sans perdre son adhésion au projet thérapeutique malgré la noirceur du propos.
Le MC gère cette situation délicate de diverses manières…
156
Dans Se souvenir des belles choses (France, 2001) un psychiatre diagnostique une
maladie d’Alzheimer à une jeune femme. Devant son inquiétude et ses interrogations, il lui
annonce la nouvelle avec douceur mais honnêteté, sans chercher à lui cacher des informations
ou embellir le pronostic. La patiente appréciera cette franchise et une relation de confiance
s’établira avec le médecin.
Le chirurgien qui opère l’héroïne de Haut les cœurs (France, 1999), n’est en revanche
pas aussi psychologue : après lui avoir annoncé qu’elle souffrait d’un cancer du sein, il ôte à
cette jeune femme enceinte tout espoir de conserver sa grossesse, l’assommant de mots
effrayants comme radiothérapie, chimiothérapie, etc… La patiente ressort de la consultation
totalement anéantie et déclare « n’avoir rien compris ». Deux oncologues sauront lui délivrer
une information claire et lui expliquer les alternatives thérapeutiques qui s’offrent à elle…
Dans La maladie de Sachs (1999), Bruno Sachs rassure lui aussi une patiente
cancéreuse, à qui son spécialiste vient de déclarer froidement « Madame, je ne peux plus rien
pour vous ». « Quelle que soit la maladie, on peut toujours faire quelque chose » contre
Sachs : malgré le caractère incurable de la pathologie, on peut soulager, accompagner,
rassurer. La patiente ne guérit pas mais son moral s’améliore.
Enfin, le médecin choisit parfois de cacher le diagnostic à un patient fragile, préférant
l’annoncer à ses proches. C’est le cas dans Rak (France, 1971), où un fils porte le lourd
fardeau du « cancer généralisé » de sa mère… Il finira par lui annoncer lui-même la vérité, ce
qui aura contre toute attente un effet bénéfique sur son implication dans la lutte contre la
maladie et l’aidera à partir dans la sérénité. Cela nous conduit à la question éthique suivante…
E. Le droit de mourir dans la dignité
E.1. Rappels juridiques
Non-acharnement thérapeutique, abstention de soins, accompagnement de mourants,
euthanasie… Toute la difficulté de ces questions réside dans leur définition. Par exemple
« euthanasie » regroupe sous un seul mot des pratiques et des finalités diverses, variant d’un
individu à l’autre selon sa confession, sa profession, sa culture, son histoire personnelle, sa
propre morale… Pour certains, l’euthanasie signifiera « meurtre », pour d’autres « péché » ou
« suicide assisté », pour d’autres encore « soulagement » ou « droit fondamental
».
L’ambigüité est la même pour les autres questions évoquées plus haut. Comment alors
légiférer des problèmes aux visages multiples et souvent opposés soulevant des positions
moralement inconciliables ?
157
En 2002, un médecin, un juriste et un philosophe ont proposé une définition de
l’euthanasie : « l’acte ou l’omission dont l’intention première vise la mort d’un malade pour
supprimer sa douleur ». On distinguerait donc l’euthanasie active (« l’acte ») de l’euthanasie
passive (« l’omission »). (62)
Or pour le Code Pénal français, « le fait de donner volontairement la mort à autrui
constitue un meurtre. » (art. 222-1) L’euthanasie active serait donc un homicide. Quant au
non acharnement et à l’abstention thérapeutiques (« euthanasie passive »), ils entrent dans la
définition de la non-assistance à personne en danger (art 223-6 : « quiconque s’abstient
volontairement de porter secours à une personne en péril »).
Dans la lignée du Serment d’Hippocrate, le Code de Déontologie interdit lui aussi au
médecin de « provoquer délibérément la mort. » (art. 38). En revanche, il lui enjoint de
« soulager les souffrances de son malade, l’assister moralement et éviter toute obstination
déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique », ce qui laisse une porte ouverte à
l’euthanasie passive.
En outre, à la suite de « l’affaire Vincent Humbert », la loi du 22 avril 2005 relative
aux droits des malades et à la fin de vie a introduit de nouvelles notions dans le Code de la
Santé Publique : sans légaliser pour autant l’euthanasie, elle bannit officiellement
« l’obstination déraisonnable » de la pratique médicale et autorise les patients en fin de vie à
décider d’une diminution, voire d’une interruption de leurs soins. Si le malade n’est pas en
mesure de s’exprimer, cette demande peut venir du corps médical, après consultation de la
famille et concertation pluridisciplinaire. (63) (64) (65)
Cette loi rend également les soins palliatifs obligatoires, non seulement à travers le
développement de services et de professionnels spécialisés, mais en promouvant aussi les
soins à domicile et la formation générale des médecins dans la lutte contre la douleur
(toujours justifiée, même si le traitement raccourcit la vie du patient).
Enfin, rappelons qu’en Europe l’euthanasie active est autorisée en Belgique, au
Luxembourg et dans les Pays-Bas.
En dépit de ces lois, le « droit de mourir dans la dignité » demeure un problème
extrêmement complexe pour le médecin confronté à des patients en stade terminal ou
souffrant d’une pathologie lourde, dans sa pratique quotidienne. Face au flou juridique, il ne
lui reste pour seule option que d’agir selon sa conscience… Le traitement du sujet par le
cinéma va nous permettre d’en étudier les différents enjeux.
158
E.2. L’euthanasie active
E.2.1. « L’Ange de la Mort » sympathique
Nous avons été surpris de constater que le MC « euthanasieur » était présenté sous un
jour plus favorable que le MC-avorteur. Même dans les films anciens, le fait d’ôter la vie à un
patient se justifie généralement par une situation invivable et apparaît comme un geste
miséricordieux, voire héroïque. Rarement perçu comme un criminel, « l’ange de la mort
médical » attire la sympathie du public.
La FMC la plus ancienne que nous ayons trouvée à ce sujet est Before I hang (USA,
1940). Dans un registre qui a fait son succès, Boris Karloff y interprète un lointain cousin du
Dr Jekyll : le Dr Garth, inventeur d’un pseudo-sérum de jouvence. Plein de bonnes intentions,
il l’injecte à un patient hyperalgique, dans l’espoir d’améliorer son état… Mais le succès n’est
pas au rendez-vous. Cédant alors aux suppliques du malheureux, il l’euthanasie… Et se voit
condamner à mort. Bien que dans la suite de l’histoire le médecin se transforme en ersatz de
Mr Hyde, son geste initial est présenté comme un acte de pure compassion. Pour le spectateur,
il ne fait aucun doute que le Dr Garth est un homme bon victime de circonstances
défavorables, dont la condamnation sonne comme une injustice flagrante.
Le capital sympathie du clown « Patoche » (James Stewart) dans Sous le plus grand
chapiteau du monde (USA, 1952) est le même. Son maquillage cache un lourd secret : il est
en réalité un médecin recherché par la police pour avoir mis fin aux souffrances de sa femme
malade. Sa dernière scène le montre menottes aux poignets : en soignant un ami, il a dévoilé
sa véritable identité et par là même renoncé à sa liberté ; mais cela en valait la peine, car le
blessé est sauvé. Là encore, le cœur du spectateur penche du côté du médecin, perçu comme
un honnête homme.
Le buisson ardent (USA, 1959) est du même acabit : un médecin (Richard Burton)
met fin aux souffrances de son ami d’enfance, atteint d’une maladie de Hodgkin (avant de
coucher avec sa veuve, certes, mais le protocole est respecté).
Cran d’arrêt (France, 1969) offre un bémol à ce tableau idyllique : son héros (Bruno
Crémer) sort d’une peine de trois ans de prison pour une affaire d’euthanasie dont les détails
demeurent obscurs. Apparentée à un crime, voire à un péché, l’euthanasie symbolise ici la
déchéance du personnage… qui se rachètera néanmoins au cours de l’intrigue par une bonne
action. Nous pouvons donc supposer qu’il n’avait pas utilisé l’euthanasie à de mauvaises fins.
A travers ses personnages de soldats appelés « Doc », en charge du stock de morphine,
le genre du film de guerre offre de nombreux exemples d’euthanasies « sauvages », effectuées
à même le champ de bataille sur des blessés agonisants. Parmi les plus récents, citons Il faut
sauver le soldat Ryan et La Ligne Rouge (USA, 1998).
159
Enfin, Simon (Pays-Bas, 2004) nous rappelle que l’euthanasie est légale dans certains
pays européens, comme la Hollande. Le héros du film, atteint d’un cancer, choisit cette
solution plutôt que de subir une lente agonie. Le geste du MC-euthanasieur est ici présenté
comme un acte de liberté individuelle.
E.2.2. Un film clé : Justice est faite (1950)
Dans Justice est faite (France, 1950), Lion d’or à la Mostra de Venise, une médecin
se retrouve sur le banc des accusés pour avoir euthanasié son amant, atteint d’une maladie
incurable et douloureuse. S’il s’intéresse essentiellement aux rouages de la Justice, le film
permet surtout d’étudier le sujet tabou qu’est l’euthanasie sans le glorifier ni le diaboliser. La
décision de la médecin est disséquée par les jurés et donne lieu à de nombreux cas de
conscience. Face à une situation désespérée, l’euthanasie constitue-t-elle une solution
moralement acceptable ? Une alternative à des souffrances inutiles ? La procédure sèmera le
doute en révélant que la femme avait un amant et qu’une forte somme d’argent était en jeu : la
décision
de
la
praticienne
n’était-elle
pas
alors
dictée
par
de
basses
considérations financières ? Quand bien même elle serait honnête, son intimité avec le patient
n’a-t-elle pas influencé son choix ? Le film refusera de trancher, parvenant à la conclusion
qu’en l’absence de preuve, aucune peine n’est adaptée à la situation… Très moderne dans ses
interrogations, l’intrigue pourrait se dérouler de nos jours et montre que l’euthanasie demeure
un sujet pour lequel il n’existe aucun consensus.
E.3. Non-acharnement et abstention thérapeutiques
(« euthanasie passive »)
E.3.1. Les films clés : Johnny s’en va-t-en guerre et C’est ma
vie après tout
Parmi les « monstres ordinaires », nous avons déjà mentionné les chirurgiens
militaires de Johnny s’en va-t-en guerre (USA, 1971), qui après avoir atrocement mutilé
leur patient lui refusent le droit de mourir dignement. Par sa peinture impitoyable du monde
médical et sa manière originale d’aborder le problème du non-acharnement thérapeutique, le
film vaut la peine que l’on s’y attarde.
Virulent pamphlet antimilitariste, ce film de Dalton Trumbo tiré de son propre roman
est avant tout le portrait poignant d’un grand blessé de guerre livré à un corps médical
160
indifférent à son sort. Le spectateur est invité à vivre la tragédie du personnage principal de
l’intérieur : jeune soldat à peine sorti de l’adolescence, Johnny est atrocement mutilé par
l’explosion d’un obus. Amputé des quatre membres, privé de ses yeux, de son nez, de sa
bouche (il ne ressent qu’un « trou humide » au milieu du visage), bardé de sondes et de
perfusions qui le maintiennent en vie, il a été « sauvé » au terme d’une longue intervention
par un chirurgien-militaire zélé, souhaitant l’utiliser « pour apprendre à soigner aux autres ».
Le praticien avoue le considérer comme un amas de chair dépourvu de conscience, un « corps
anatomique ». Or il se trompe, car Johnny pense, rêve, souffre, s’angoisse, se remémore son
passé, s’interroge, panique en découvrant l’étendue de son handicap… et le spectateur, plongé
dans le flot incessant de ses pensées, de ses tourments, souffre à ses côtés. Il ne manquera pas
de se demander s’il n’eût pas été plus décent, plus humain, de la part du chirurgien de laisser
s’éteindre son malade… Le sujet de « l’obstination déraisonnable » est abordé non par un
débat d’idées, mais par une exposition de faits et un éclairage émotionnel de la situation. Car
le spectateur est amené à ressentir ce qui fait le plus défaut aux médecins du film : de
l’empathie pour le patient.
Au cours de l’intrigue, une jeune infirmière particulièrement douce et attentionnée
parvient à communiquer avec Johnny, tout d’abord par le toucher, puis en utilisant le morse
(Johnny répond en hochant la tête). Elle rapporte cette découverte aux médecins, qui entament
un dialogue avec le patient, à la grande horreur du chirurgien qui avait opéré Johnny.
Vaniteux, l’homme ne daignera cependant pas reconnaître ses torts. La requête finale de
Johnny est simple : il veut mourir. Il les supplie de mourir, plutôt que de mener cette existence
larvaire. Pour cela, il suffirait au corps médical de stopper les soins… Ce qu’il refuse de faire.
C’est alors l’infirmière qui prend le relais, préparant un cocktail létal et libérateur… Mais,
surprise en flagrant délit, elle est immédiatement renvoyée. Désormais seuls responsables de
Johnny, les médecins tirent les rideaux, verrouillent la porte, éteignent la lumière, et mettent
cet embarrassant patient à l’abri des regards. Le film s’achève dans les ténèbres, dans une
vision cauchemardesque : enfermé dans sa prison de chair, Johnny lance mentalement des
S.O.S… alors que les responsables de son calvaire sont précisément ceux censés lui venir en
aide.
Face à un tableau si noir, le spectateur ne pourra que prendre le parti du patient. Bien
que les mots « euthanasie » ou « abstention thérapeutique » ne soient jamais employés
Johnny s’en va-t-en guerre milite clairement pour le droit à mourir dans la dignité. Mais les
médecins y sont montrés sous un jour si détestable que le film n’offre pas d’autre choix à son
spectateur que d’abonder dans le sens du héros, contrairement à un film comme Le
Scaphandre et le Papillon, que nous verrons plus loin, où le corps médical a un visage
faillible mais humain. Aucune autre option que la mort n’est présentée, aucun médecin un tant
soi peu compatissant n’intervient… Cette partialité est sans doute le propre des œuvres
161
militantes, mais c’est également ce qui limite leur portée. Le film que nous allons maintenant
étudier emploie une autre méthode : le débat contradictoire.
Dans C’est ma vie après tout (USA, 1981), Richard Dreyfuss joue Ken Harrisson,
sculpteur devenu tétraplégique suite à un accident routier. Refusant de vivre dans cet état, il
réclame au corps médical de cesser les soins, en particulier les dialyses nécessaires à sa
survie. Mais le chef de service, le Dr Emerson (John Cassavettes), est un défenseur acharné
des principes hippocratiques et s’y oppose fermement : en aucun cas un médecin ne peut
provoquer délibérément la mort, fût-ce par son inaction ; il estime par ailleurs que le jugement
du patient est obscurci par son état dépressif. Harrison engage alors un avocat et attaque
l’hôpital en justice pour obtenir « le droit de mourir ». Il lui faudra subir plusieurs expertises
psychiatriques pour évaluer sa santé mentale…
L’intérêt du film réside dans l’antagonisme entre le patient et le médecin. Chacun
avance des arguments recevables et légitimes. Pour Harrison, artiste, il est inconcevable de ne
pas pouvoir, non seulement marcher, mais surtout s’exprimer, créer, aimer, bref exister…
Selon lui, être maintenu dans cet état relève purement et simplement de la cruauté. De son
côté, le Dr Emerson considère que le handicap, si lourd soit-il, n’est pas une fin en soi, mais
une épreuve qu’il convient de surmonter ; chacun mène son propre combat, et la vie doit être
préservée envers et contre tout.
Un autre personnage vient mettre son grain de sel dans le débat : le Dr Clare Scott,
assistante d’Emerson. Partagée entre ses engagements de médecin et sa compréhension du
calvaire que vit le patient, elle offre un compromis aux visions diamétralement opposées de
Harrison et Emerson. Elle finira par prendre le parti du patient… A la fin, celui-ci obtiendra
gain de cause : un psychiatre le déclare mentalement sain et un juge l’autorise à décharger
l’hôpital de sa responsabilité ; choisissant un arrêt total des soins, Harrisson demeurera
néanmoins dans le service du Dr Emerson pour y vivre ses derniers instants.
Notons qu’à aucun moment les opinions religieuses des personnages ne sont
exprimées ; le débat se situe entièrement sur un plan éthique. De même, aucun personnage
n’est bon ou mauvais, chacun pensant agir pour le mieux, et l’abstention thérapeutique n’est
ni diabolisée, ni montrée comme une solution miracle : elle n’est qu’une option parmi
d’autres… Le film pose plusieurs questions : la médecine peut-elle dicter ses décisions à un
patient sain d’esprit ? Le choix de continuer à vivre ne représente-t-il pas la dernière liberté
dont dispose un patient lourdement handicapé ? Le film laisse au spectateur le soin de se
forger une opinion.
162
E.3.2. Le traitement moderne
A la fin des années 90, plusieurs films appartenant à des genres très différents se sont
également penchés sur la question.
Le problème de la mort cérébrale est traité sur le ton de la comédie dans Critical care
(USA, 1997). Un interne (James Spader) se retrouve confronté à l’avis contradictoire des deux
filles d’un patient dans le coma, l’une désirant « le débrancher », l’autre prolonger les soins…
pour une sombre affaire d’héritage. Troisième intervenant : l’hôpital, qui voit dans ce patient
dont l’état de santé réclame des soins coûteux payés par son assurance une manne financière.
Le film est surtout l’occasion pour le réalisateur Sidney Lumet de critiquer le système de
santé américain, plus centré sur les dépenses de santé que la qualité des soins. L’intrigue
s’achève dans un tribunal, où l’interne résout les enjeux en un claquement de doigts, par une
pirouette consensuelle et attendue… Ce qui laisse entendre qu’il existe des solutions simples à
ce problème complexe qu’est l’interruption de soins. On retrouve là le talent exceptionnel du
MC-américain !
Les médecins des films Le pré (Macédoine, 1998) et La maladie de Sachs, (1999) se
retrouvent confrontés à un
même dilemme : tous deux diagnostiquent un syndrome
coronarien aigu à leur patient, mais celui-ci refuse les soins afin de mourir comme il l’entend.
Après les avoir informés des risques, ils respecteront leur choix. Ces films posent la question
de la liberté du malade dans une situation de détresse vitale : sachant que son consentement
peut être abrogé, et considérant que le médecin risque un procès pour non-assistance en
personne en danger, est-il légitime de le laisser partir ? Sachs et son confrère font ce choix,
simplement par qu’ils raisonnent non pas en fonction des lois, mais avec leur sensibilité.
E.4. L’accompagnement de mourants / de patients
lourdement handicapés
Au cinéma, le traitement de ce sujet suit l’évolution de la médecine.
Dans les années 40-50, le rôle du médecin semble ainsi se limiter à tenir la main du
mourant. Les praticiens de Victoire sur la nuit (USA, 1939) et Le guérisseur (France, 1953)
assistent ainsi, impuissants, à la lente agonie de leur compagne des suites d’une tumeur au
cerveau. Le guérisseur essaie bien de pratiquer une imposition des mains, mais cette
manœuvre ne remporte qu’un succès limité…
Comme nous l’avons vu, le domaine des soins palliatifs s’est considérablement
développé ces dernières années. Dans La maladie de Sachs et Magnolia (USA, 1999), les
médecins soignent désormais leurs patients en fin de vie à domicile, renforcés par une équipe
163
paramédicale (infirmier, kiné…) et un vaste arsenal thérapeutique. Le médecin de Magnolia
prescrit par exemple de la morphine liquide à un vieil homme mourant, en expliquant à son
épouse avec tact et subtilité que si le produit soulagera ses douleurs, il altèrera
progressivement sa conscience. C’est la vie (France, 2001), avec Jacques Dutronc dans le rôle
d’un malade atteint d’un cancer incurable, se déroule quant à lui entièrement dans un institut
de soins palliatifs.
Multi-primé (Cannes, Césars, Golden-Globes), Le scaphandre et le papillon (France,
2007) montre un établissement spécialisé dans un autre domaine : le soin de patients
lourdement handicapés. Le film s’inspire du livre de Jean-Dominique Bauby, ancien directeur
de Elle, frappé d’un locked-in-syndrome (AVC du tronc cérébral) à l’âge de 43 ans… Un sort
aussi peu enviable que celui du soldat Johnny dans le film de Dalton Trumbo. Patrick
Chesnais joue le rôle d’un neurologue qui se charge de lui expliquer sa pathologie et
d’améliorer son quotidien (rééducation, chaise roulante…) ; commentées en voix off par
« Jean-Do », ses apparitions sont l’occasion de réflexions savoureuses. Le corps médical
paraît bien-intentionné, mais vaniteux au point de s’estimer en mesure de comprendre la
tragédie du patient… Au-delà du travail des médecins, le film montre comment le confort
d’un tel patient réclame la collaboration quotidienne de toute une équipe de soignants
(orthophonistes, kiné, psychologues, IDE…). Ceux de l’Hôpital maritime de Berck
s’occupèrent de Jean-Dominique Bauby jusqu’à sa mort, des suites d’une pneumonie
complication de son décubitus prolongé.
E.5. Le médecin démissionnaire
Enfin, comme pour l’avortement, c’est parfois l’absence du médecin qui s’avère
marquante dans une situation qui réclame sa présence. Apparentée à un abandon, voire à une
démission, cette absence pousse un parent ou un ami à se substituer au soignant, avec ce que
cela implique d’amateurisme, de risques judiciaires et de séquelles psychologiques.
Tiré d’une histoire vraie, Mar adentro (Espagne, 2004) narre un drame similaire à
ceux de Jean-Dominique Bauby et de Ken Harrisson : Ramon Sampedro (Javier Bardem) est
tétraplégique depuis une trentaine d’années et ne supporte plus cette existence grabataire.
Avec l’aide d’une avocate souffrant d’une maladie cérébrale dégénérative, il traîne le
gouvernement espagnol devant les tribunaux afin d’obtenir une légalisation de l’euthanasie
active. Mais il sera finalement débouté… Il n’aura alors pas d’autre choix que de se procurer
du cyanure de potassium auprès d’une amie et de l’avaler, seul, en s’aidant d’une paille. Ce
qui frappe dans Mar adentro, c’est l’absence totale de médecin : tout se déroule comme si la
profession n’existait pas ; ou du moins que son impuissance en de telles circonstances rendait
sa présence inutile. L’individu se retrouve seul face à sa souffrance et doit user de moyens
164
illégaux pour parvenir à ses fins. L’histoire de Ramon Sampedro rappelle « l’affaire Vincent
Humbert », jeune pompier tétraplégique qui plaida pour une dépénalisation de l’euthanasie…
Mais dans son cas c’est un médecin-réanimateur qui procéda à l’injection fatale ; il fut
d’ailleurs innocenté au terme d’une procédure judiciaire.
L’absence d’assistance médicale se fait aussi cruellement ressentir dans Les invasions
barbares (France/Canada, 2003) où un fils injecte à son père, atteint d’un cancer incurable,
une dose létale d’héroïne. Hymne à la liberté individuelle plus qu’œuvre militante proeuthanasie, le film présente cette décision comme un choix purement personnel, mais nous
pouvons nous demander si la présence d’une assistance médicale n’aurait pas rendu la tâche
moins risquée, et surtout moins psychologiquement délétère pour les proches. Etre
responsable de la mort de son père semble un bien lourd fardeau… A la fin de Million Dollar
Baby (USA, 2003) c’est un entraîneur de boxe (Clint Eastwood) qui assume ce rôle de
« marchand de sable », pour délivrer sa protégée d’une vie inacceptable… L’acte se déroule
au sein même de la clinique où elle était soignée, ce qui souligne d’autant plus l’inaction du
corps médical. Dans A tombeau ouvert (USA, 1999), c’est un ambulancier (Nicolas Cage)
qui occupait cette fonction. Rappelons qu’en 1950, Fernandel en faisait de même pour sa
femme cancéreuse dans Meurtres. Le thème de l’absence médicale lors d’une euthanasie
semble donc très présent au cinéma… et le demeurera sans doute longtemps, la réalisation
d’une législation en ce domaine étant extrêmement complexe.
Décryptage
A travers le sujet du droit de mourir dans la dignité, « l’homme d’éthique » encourage
le spectateur-patient au débat et le sensibilise à la complexité du problème ; on note cependant
une nette tendance du MC à militer en faveur de l’euthanasie active. Parallèlement,
« l’homme d’éthique » propose au spectateur-médecin une réflexion sur son rôle dans une
situation où le soin ne fait que prolonger la souffrance du malade ; il l’encourage
particulièrement à ne jamais sous-estimer les facultés de compréhension du patient, surtout
lorsque celui-ci est lourdement handicapé : chacun de ses mots, chacun de ces gestes, le plus
petit effleurement de peau, le moindre pas dans la pièce, participe à sa relation avec le
malade ; et par-dessus tout, il enjoint le professionnel à considérer le bien-être et le confort du
patient comme les objectifs primordiaux de la démarche de soins.
165
F. Le don d’organes
Si de nos jours des spots publicitaires incitent le spectateur à informer ses proches de
sa position sur le don d’organes, ce sujet a pourtant longtemps été tabou et peu débattu, non
seulement en société mais surtout dans la cellule familiale. Il appartenait au médecin de
soulever le problème, le plus souvent dans un contexte d’urgence et de drame, face à des
familles endeuillées et nullement préparées à la question.
Je vous ferai aimer la vie (France) avait pourtant le mérite d’aborder le sujet en 1978.
Un médecin devait convaincre la mère d’un jeune adolescent, en mort cérébrale suite à un
accident de moto, d’autoriser un prélèvement des reins de son fils afin de sauver la vie de
patients en attente de greffe. La question est traitée dans toute sa complexité, le médecin
éprouvant les plus grandes difficultés, devant le profond chagrin de la mère, à formuler sa
requête ; celle-ci menacera d’ailleurs de se donner la mort, avant de finalement accepter le
prélèvement. Le film présente le don d’organes sous un jour réaliste et milite en sa faveur.
A l’époque de la sortie du film, la loi Caillavet (1976) n’a que deux ans. Il s’agit du
premier texte fournissant un cadre juridique solide au don et à la greffe d’organes autres que
la cornée. Jusque là, seule existait la loi Lafay (1949), qui ne concernait que le don de cornée ;
le don d’autres organes souffrait d’un vide juridique des plus ennuyeux. Je vous ferai aimer
la vie peut donc être vu comme la promotion d’une loi récente qui constitue une nette avancée
sur le plan éthique.
Notons que la loi Cavaillet instaura le principe de présomption de consentement du
défunt au don d’organe, principe encore en vigueur de nos jours. Il appartient toutefois au
médecin de s’assurer, par tous moyens, de l’absence de refus : premièrement en interrogeant
la famille, deuxièmement en consultant le « registre des refus », où n’importe qui est libre de
s’inscrire. La « carte de donneur d’organe » n’a quant à elle aucune valeur légale.
Les lois dites de « bioéthiques » (1994/1998/2004) ont abrogé la loi Cavaillet. Leur
but : « poser les principes généraux fondant le statut juridique du corps humain et régissant le
don et l’utilisation de ses éléments et produits », tout en respectant un certain nombre de
règles sanitaires. (66)
Malgré cet appui juridique, le sujet du don d’organe demeure délicat à aborder pour le
médecin, qui s’adresse à une famille tout juste frappée par le deuil. Le réalisateur Pedro
Almodovar a illustré à plusieurs reprises cette difficulté : au début de La fleur de mon secret
(Espagne, 1995), un groupe de médecins hospitaliers se prête à un jeu de rôle pour apprendre
à gérer cette situation ; l’idée sera reprise dans Tout sur ma mère (1999), où le drame sera
cette fois bien réel… Rappelons que les « greffeurs de l’extrême » rencontrés au chapitre III
(« le croquemitaine ») ne s’encombraient pas de telles précautions.
166
G. Le secret médical
Grâce au principe moral ancestral du secret médical, le médecin est une figure de
confiance : le patient peut tout lui « confesser », sans crainte de voir ses aveux révélés à
autrui. On retrouve cet engagement dans le serment d’Hippocrate (« admis dans l’intérieur
des maisons, mes yeux n’y verront pas ce qui s’y passe ; ma langue taira les secrets qui me
seront confiés… »), ainsi que dans le code de déontologie médicale et le code de Santé
Publique : « Le secret professionnel, institué dans l’intérêt des malades, s’impose à tout
médecin dans les conditions établies par la loi » (art. R4127-4).
Mais il s’agit également d’une obligation juridique : « la révélation d’une information
à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit
en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et
de 15000 euros d’amende. » (art. 226-13 du Code Pénal) Certaines situations permettent
toutefois au médecin de déroger au secret : caractère d’urgence, inaptitude au consentement,
réquisition judiciaire…
Qu’en est-il pour le MC ? Pour des raisons dramaturgiques, il ne respecte pas toujours
ses obligations ! Dans On murmure dans la ville, le Dr Praetorius (Cary Grant) ment par
exemple à sa patiente pour la protéger. Enceinte hors mariage, celle-ci vient de faire une
tentative de suicide, aussi le médecin lui fait-il croire qu’elle a perdu l’enfant… avant de
rétablir la vérité plus tard, une fois son état psychologique stabilisé. Bien que Praetorius soit
bien intentionné, son manque d’honnêteté est on ne peut plus contestable, tout médecin devant
une information claire et intelligible à son patient. L’acte de la thérapeute de The Secret Life
of Words (USA, 2005) est tout aussi critiquable : elle révèle le lourd passé d’une patiente à
son ami venu la consulter pour comprendre ses traumatismes. Leur couple s’en verra renforcé,
à l’inverse de l’éthique médicale…
Utilisé à mauvais escient, le secret devient même un outil de manipulation ou de
vengeance pour certains MC : dans Hommes, Femmes, mode d’emploi (France, 1996) une
femme-médecin (Alessandra Martines) fait croire à un ancien amant (Bernard Tapie) qu’il est
atteint d’un cancer incurable… Elle culpabilisera néanmoins de cet acte peu recommandable.
Même falsification des examens médicaux pour le héros du thriller L’ami américain (RFA,
1977) et de son remake Ripley s’amuse (USA, 2002) : un hématologue corrompu lui
diagnostique une leucémie imaginaire (et incurable) afin de le pousser au crime. Enfin, pour
le médecin d’Épouses et concubines (Chine, 1991), la violation du secret sert à asseoir la
domination masculine d’une société patriarcale (« la quatrième épouse n’est pas enceinte »).
En conclusion, le cinéma n’offre qu’un traitement léger du sujet, le secret médical
faisant office de ressort dramatique.
167
H. Le MC face à la guerre
Permettons-nous quelques précisions préalables afin d’éviter toute confusion : cette
partie a pour but d’examiner les réactions du MC face à la guerre, lorsque celle-ci survient à
l’intérieur du récit (contexte intra-diégétique) et non pas dans le contexte sociopolitique de
l’époque de réalisation du film (contexte extra-diégétique).
Par conséquent, dans cette partie ne figurent pas les FMC sorties en temps de guerre
mais dont l’intrigue ne se situe pas dans un contexte de guerre, telle La lutte héroïque.
Les choses se compliquent néanmoins pour certains films de propagande, comme
L’Odyssée du Dr Wassel (1944) que nous avons déjà étudié, où la guerre est à la fois extra et
intra-diégétique : en raison de ce dernier point, ce type d’œuvre trouve sa place dans cette
partie…
H.1. Le pacifiste
H.1.1. Le fournisseur de chair à canon
Au cours d’un conflit, le médecin militaire se retrouve confronté à un douloureux
paradoxe : ne soigne-t-il pas les soldats pour mieux les aider à retourner mourir sur le champ
de bataille ? C’est ce que dit le major Kendall à son colonel dans Les cavaliers (1959),
plusieurs fois rencontré : en sauvant des vies humaines, il fournit de la chair à canon aux
généraux ! Autre guerre, mais même dilemme pour le Capitaine Newman, médecin (USA,
1963). Lui et son équipe (Gregory Peck, Tony Curtis) s’occupent des blessures
psychologiques chez les soldats (« chocs post-traumatiques ») au sein d’une unité
neuropsychiatrique de l’armée américaine durant la Seconde Guerre Mondiale. Au final, ils
réalisent que leur succès ne sert qu’un seul but : renvoyer les patients guéris se faire tuer au
front… Pendant la guerre de Corée, les chirurgiens militaires de M*A*S*H en arrivaient aux
mêmes conclusions. Malgré tout, ces MC demeurent professionnels, continuant leur mission
de soin et soulageant ce qui peut l’être.
H.1.2. Médecin jusqu’au bout des ongles
Même lorsqu’il est fait prisonnier, le médecin de guerre fait honneur à son sacerdoce.
C’est le cas du Dr Böehler dans Le médecin de Stalingrad (Allemagne, 1957), rencontré
dans le chapitre II (« le grand homme »). Son dévouement et ses compétences dans les
168
conditions très précaires des camps de prisonniers, où il soignait alliés comme ennemis, le
rendirent célèbre.
De la même manière, le MC continue à préserver la vie au plus fort du combat : dans
Un taxi pour Tobrouk (France, 1960), Charles Aznavour interprète un étudiant en médecine
juif perdu dans le désert africain en compagnie d’un officier allemand… Or, malgré une
initiale animosité mutuelle, ils finissent par nouer une certaine sympathie. Après un
bombardement, le médecin viendra même en aide au prisonnier, ensablé… Puis ils mourront
côte à côte dans l’explosion de leur véhicule.
H.1.3. La neutralité, envers et contre tout
Lorsqu’il exerce dans le civil, le médecin peut refuser de prendre parti pour l’un ou
l’autre camp. Dans Arrêtez les tambours (France, 1960), Bernard Blier incarne le Dr
Leproux, médecin généraliste respecté et maire d’un village occupé par les Nazis. Refusant de
prendre parti, le bon docteur soigne aussi bien les maquisards que les allemands, ce qui lui
vaut d’être accusé de collaboration par les deux bords : il finira fusillé. Dans le même
contexte, rappelons le Dr Dandieu dans Le vieux fusil (1975) qui, lorsque la Milice lui
reproche d’opérer des Résistants, déclare « faire de la médecine et pas de la politique. »
Dans Le Rio de la mort de Buñuel (Mexique, 1954), le médecin n’est pas confronté à
une guerre mondiale mais à une sanglante vendetta opposant sa famille à une autre dans un
petit village mexicain. Dans un rôle de diplomate, il s’efforcera de mettre un terme à ce
conflit absurde.
Récemment, Des hommes et des Dieux (France, 2010) a permis de rappeler le travail
de frère Luc, moine-médecin Cistercien du tristement célèbre monastère de Tibhirine. Durant
50 ans, il a soigné gratuitement quiconque se présentait à lui. Dans le film, sous les traits de
Michael Lonsdale, il reçoit sans distinction les populations locales comme les membres du
FLN, ce qui vaut aux moines l’animosité de l’armée.
H.1.4. Après la guerre, les séquelles
L’armistice ne sonne pas le repos du médecin, car chez la convalescence des blessés
de guerre est souvent longue : séquelles psychologiques comme dans Les fragments
d’Antonin, déjà vu, où un psychiatre essaie de guérir un soldat catatonique en lui faisant
revivre ses traumas. Ou séquelles physiques, telles les « gueules cassées » de La chambre
des officiers (France, 2000) qu’une équipe s’efforce de rééduquer pour les réintégrer à la vie
civile. André Dussolier y joue un chirurgien qui multiplie les opérations pour tenter de
169
redonner un visage humain à un lieutenant dont le bas du visage a été arraché par l’explosion
d’un obus.
H.2. Le partisan
H.2.1. Le patriote
•
Guerre extra et intra-diégétique : comme nous l’avons déjà remarqué, le MC a
souvent nourri le cinéma de propagande en temps de conflit. Nous avons évoqué L’Odyssée
du Dr Wassel (1944) au chapitre « le grand homme », ou Les maudits (1946) parmi les
« hommes d’action ». Mais si ces MC étaient emportés malgré eux dans le tourbillon des
évènements, d’autres se lancent volontairement dans la mêlée. Dans Les bourreaux meurent
aussi (USA, 1941), à nouveau un film anti-nazi de Fritz Lang, le Dr Svoboda est par exemple
un membre de la résistance Tchécoslovaque qui assassine un haut dignitaire du Reich. De
même, le duo de soignants de Paris after dark (USA, 1943), constitué d’un généraliste et
d’une infirmière, travaille activement pour la Résistance au nez et à la barbe des allemands.
Nous ne pouvons qu’imaginer l’impact de telles intrigues sur le spectateur de l’époque.
•
Guerre uniquement intra-diégétique : En période de paix, le cinéma continue à
situer ses intrigues dans un contexte de guerre, particulièrement riche sur le plan
dramaturgique. Le patriotisme du MC continue à y être célébré : souvenons-nous par exemple
que Les quatre filles du Docteur March (USA, 1933/1949/1995) attendent le retour de leur
père du front de la Guerre de Sécession, où il défend l’abolition de l’esclavage. L’intrigue est
bien sûr tirée du très populaire roman de Louisa May Alcot (1868) et fait du MC-patriote un
champion de la liberté et un défenseur de la cellule familiale.
Le patriotisme peut même conduire le MC au sacrifice suprême. Moins chanceux que
le personnage précédent, le Dr Lafarge (Daniel Gélin) de La ligne de démarcation (France,
1966) est arrêté après avoir aidé des parachutistes, et choisit de s’empoisonner pour ne pas
divulguer de renseignements à l’ennemi. Les portes de feu (France, 1971) réserve aussi un
triste sort à son médecin, abattu après avoir dynamité une position stratégique de l’armée
adverse. Tout aussi héroïque, le jeune psychiatre d’Hôpital de la Transfiguration (Pologne,
1978), qui travaille dans un asile polonais investi par l’armée Allemande. Lorsque les nazis
ordonnent aux médecins « d’euthanasier » les patients et de les enterrer dans une fosse
commune, il s’échappe, emportant l’un des malades sur son dos. La fin laisse entendre qu’il
sera malheureusement rattrapé par ses poursuivants. L’intrigue est adaptée d’un livre de
Stanislas Lem, futur auteur de Solaris.
170
Le vent de la Toussaint (France, 1989) est l’un des rares films à oser aborder la
Guerre d’Algérie : le Dr Helluin, ancien combattant d’Indochine, rejoint l’un de ses
compagnons de régiment en Kabylie. Or celui-ci est un membre du FLN. Au départ le
médecin ne veut pas prendre parti, mais lorsque le conflit éclate il s’engage dans l’armée
française… et abat son ami. Les horreurs de la guerre peuvent aussi faire basculer le médecin
dans le fanatisme. Dans L’homme voilé (France, 1987), Pierre (Bernard Giraudeau) est un
médecin humanitaire traumatisé par ses expériences à Beyrouth qui devient un tueur à gage à
la solde du gouvernement libanais… Les visions d’innocents massacrés ont eu raison de son
pacifisme et de sa neutralité.
H.2.2. Le traître à sa patrie
Parfois, le MC se retourne contre sa nation. Un ordre moralement inacceptable peut
être à l’origine de cette « trahison ». Chimiste de renom, le Dr Gerstein de Amen. (France,
2001) se voit par exemple contraint par les nazis d’améliorer « l’efficacité » des gaz utilisés
dans les camps de la mort… Sous la menace il collabore, mais essaie parallèlement avec
l’aide d’un prêtre jésuite (Mathieu Kassovitz), d’alerter les pontes de l’Eglise et les Alliés. En
vain. Le médecin sera même accusé de crime de guerre et se pendra dans sa cellule… Son
intégrité demeure néanmoins intacte. Adapté d’une pièce et de la vie du Dr Gerstein, qui a
réellement existé, le personnage est porteur d’un message politique, dénonçant la
collaboration de l’Eglise Catholique avec le régime nazi.
Autre cause de revirement du MC : le chantage. Sur la lointaine planète Dune (USA,
1980), dont la précieuse épice est la cause d’un conflit interstellaire, le Dr Yueh (Dean
Stockwell) trahit ainsi son monarque, le Duc Léto Atréïdes, car le vil Baron Harkonnen tient
son épouse en otage… C’est également par amour pour sa femme que le médecin de La Cité
interdite (Chine, 2006), complote contre son Empereur, au Xème siècle de notre ère.
Enfin, la motivation du MC s’avère parfois bassement pécuniaire, tel le médecin de
Black book (Hollande, 2006), agent double à la solde des allemands. Il essaiera de tuer
l’héroïne du film en lui injectant de l’insuline…
Décryptage
A de rares exceptions près, le MC est présenté comme le « gentil » de l’histoire,
protégeant ses patients et défendant l’honneur de la profession. Dans le contexte de l’intrigue,
sa neutralité, son patriotisme ou sa rébellion font figure d’actes héroïques ; son choix éthique
171
apparaît en tout cas toujours justifié. Dans certains films, nous relevons une nouvelle fois
l’instrumentalisation du MC à des fins propagandistes.
Le choix de « l’homme d’éthique » confronté à la guerre constitue indéniablement un
choix politique. Or le MC entretient des rapports variés avec cette dernière…
I. L’engagement politique du MC
Nous ne reviendrons pas sur le genre particulier du « film de guerre » et nous nous
concentrerons sur l’aspect idéologique de cet engagement.
I.1. L’activiste
Parce qu’il est une figure publique, le MC s’implique souvent dans la politique. Là
encore, il brille par son ambition : dans Le Déjeuner sur l’herbe (1959), le Professeur Alexis
ne brigue rien moins que la Présidence de l’Europe ! A une échelle plus honorable, le Dr
Peyrac d’Il n’y a pas de fumée sans feu (France, 1972) et le Dr Féret (Les chiens : France,
1978) se présentent aux élections municipales pour lutter contre la corruption et la violence
qui gangrènent leur ville. De même, Michel Aumont dans Les invités de mon père (France,
2009) joue un médecin retraité qui a été de tous les combats sociopolitiques du XXème
siècle : engagement dans la Résistance à 17 ans, lutte pour le droit à l’avortement, défense du
féminisme, hébergement de sans-papiers… A l’inverse, les praticiens hospitaliers de La tribu
(France, 1991), déjà rencontrés, conspirent avec des groupuscules d’ k droite pour s’enrichir
au détriment de leurs patients.
Mais qui de plus iconique comme MC-activiste que le Che en personne ? N’oublions
pas en effet qu’avant de devenir une figure de proue de la lutte révolutionnaire marxiste,
Ernesto Guevara était médecin. Un voyage en Amérique du Sud qu’illustre Carnets de
voyage (Argentine/USA, 2004) lui permit de se rendre compte de la misère de ses
concitoyens et le fit adhérer aux thèses marxistes. Che, 1ère et 2ème parties (USA, 2008)
s’intéresse à sa lutte armée aux côtés de Fidel Castro, et montre la face sombre du personnage,
combattant arme au poing et dirigeant le tribunal d’exécution des opposants. Benicio del Toro
interprète le rôle-titre. S’intéressant à la même période, Che ! (USA, 1969), sorti durant la
Guerre Froide, est bien entendu une œuvre de propagande pro-américaine qui arrange
l’histoire à sa guise. Le film fut jugé si insultant envers la Revolucion que des cocktails
molotov furent tirés lors de sa projection en Argentine et au Chili ! (147) C’est cette fois
Omar Sharif qui joue un Ernesto Guevarra « éminence grise et belliciste » d’un Castro
seulement capable de fumer des cigares.
172
I.2. Le politicien malgré lui
Dans les pays ou régions sous-médicalisés, le praticien devient un objet de convoitise
que s’arrachent les puissants.
Le Dr Ferguson (Cary Grant), chirurgien, l’apprend à ses dépends dans Cas de
conscience (USA, 1950) : en voyage de noces en Amérique latine, il est enlevé par des
soldats pour opérer le dictateur local d’une tumeur cervicale ! Or l’homme est un tyran
notoire, d’où le titre du film. Le dilemme du chirurgien se complexifie encore lorsque sa
femme est enlevée par des rebelles qui menacent de l’exécuter si l’opération réussit…
Hollywood oblige, tout finira pour le mieux, l’épouse étant secourue et l’éthique médicale
respectée.
L’aventure du Dr Nicholas Garrigan dans Le dernier roi d’Ecosse (GB, 2006) est en
revanche moins heureuse. Inspiré de faits réels, le film montre comment le médecin personnel
(James McAvoy) du dictateur ougandais Idi Amin (Forrest Whitaker) s’est retrouvé pieds et
poings liés lorsque celui-ci a basculé dans une folie meurtrière. A la base, Garrigan n’est pas
intéressé par la politique, il souhaite simplement voyager et se retrouve en Ouganda par
hasard. Suite à un concours de circonstances, il se retrouve malgré lui au chevet de l’homme
le plus puissant de l’état et comprend vite qu’Idi Amin n’est pas un homme à qui l’on peut
dire non... Le film pose la question de la responsabilité politique du médecin : tout juste
diplômé, le jeune Garrigan est naïf et ne se rend pas compte du poids de ses choix sur la
population. Rappelons qu’Idi Amin est responsable d’un génocide ayant entraîné la mort de
300.000 ougandais...
Après l’Amérique et l’Afrique, Une exécution ordinaire (France, 2009) s’intéresse au
continent européen : en 1951, une urologue est nommée, sans qu’elle l’ait demandé, médecinpersonnel de Staline. L’histoire est fictionnelle mais la relation entre la chirurgienne et le
dictateur permet d’analyser la politique de celui-ci.
Des hommes et des Dieux (2010) aborde aussi ce thème, dans une scène où des
membres du FLN « réclament » le médecin du monastère, afin de soigner l’un des leurs,
blessé dans une région désertique. Les moines refuseront, mais la scène montre la valeur
cruciale du médecin, denrée rare que l’on s’arrache…
I.3. La victime
De manière encore plus prononcée que pour les personnages précédents, le MC peut
être la victime d’un régime politique répressif.
173
Le régime nazi est bien sûr le premier qui vienne à l’esprit. Le Professeur Mamlock
(URSS, 1938), respectable chirurgien juif-allemand est ainsi humilié en public, puis exécuté
par les SS. Comme le montre sa date de sortie, il s’agit d’un film de propagande russe…
Mais plus tard, le régime communiste prit également les médecins pour cibles, en tant
que membre de l’élite intellectuelle. Khroustaliov, ma voiture ! (France/Russie, 1998)
retrace ainsi l’épisode du « complot des blouses blanches » : en 1952-1953, Staline accusa les
médecins-juifs de comploter contre le pouvoir, et de ce fait les envoya au goulag. Dans le
film, le médecin est un général haut-placé, qui à l’occasion de cette purge ethnique voit
s’effondrer toutes ses certitudes politiques. Après l’avoir fait torturer, un Staline agonisant
n’hésitera pas à le rappeler à son chevet… Au final, le médecin perdra ses idéaux et basculera
dans des activités illégales. Même désillusion pour le Dr Golovine d’Est-Ouest (France,
1999), revenant avec femmes et enfant en URSS à la demande de Staline en 1946, après avoir
fui la Révolution bolchévique… La triste réalité du régime communiste s’avèrera très
éloignée de la liberté promise. De même, L’insoutenable légèreté de l’être (USA, 1987),
adapté du roman de Milan Kundera, se déroule sur fond de Printemps de Prague. Son héros
Tomas, se voit contraint d’arrêter la pratique de la chirurgie pour devenir laveur de carreaux,
puis camionneur. Souvenons-nous enfin que sous Pol Pot, les Khmers rouges firent exécuter
les intellectuels, en particulier les médecins. La déchirure (USA, 1984) relate ce sombre
épisode de l’Histoire.
Décryptage
Les rapports entre le MC et la politique soulignent plusieurs caractéristiques de la
profession médicale :
-
« l’activiste » montre que son statut de notable confère au médecin une autorité
naturelle qui en fait une figure influente et fédératrice ;
-
« le politicien malgré lui » appuie la place essentielle, vitale, que la profession
occupe dans la société : aucun système n’est viable en son absence ;
-
« la victime » met également en valeur le fait que le médecin est un membre de
l’élite intellectuelle et l’une des clés de voûte de la société ; c’est pourquoi il fait
partie des premières personnes que les dictatures réduisent au silence.
J. Le MC et la religion
Si la médecine occidentale a longtemps été aux mains des prêtres, elle s’est
aujourd’hui laïcisée. Du moins en surface, car elle demeure fortement imprégnée par la
174
religion judéo-chrétienne (voir première partie) : « nouveau prêtre » en blouse blanche, le
médecin revêt une « fonction apostolique » et demeure un « confesseur » pour ses malades.
De même, la révolution pasteurienne a maintenu l’image d’une maladie-punition ou
malédiction, entité malfaisante venant contaminer le sujet sain, contre laquelle le médecin
contemporain doit lutter, tout comme le prêtre-exorciste avant lui.
Ainsi, la confession du MC est très rarement mentionnée, mais son engagement, son
attitude, ses motivations et l’attente qu’il suscite chez son patient sont véritablement teintés de
religieux (1). Rappelons par exemple le dévouement du « héros du quotidien », peu éloigné du
principe de la charité chrétienne, ou la tendance sacrificielle du « chercheur-martyr » et du
« clinicien-christique ». De même, si le « savant fou » contribue à l’avancée scientifique, c’est
avant tout pour rivaliser avec Dieu !
Dans de rares films, appartenant souvent au cinéma américain, la confession du
médecin est montrée de manière explicite : le héros de La lumière verte se rend ainsi
fréquemment à l’église, et son parcours s’apparente à une mise à l’épreuve de sa foi. Sans
aller jusque là, d’autres MC s’en remettent souvent à Dieu au cours de leur pratique, pour
manifester leur impuissance face à la maladie ou leur colère contre l’injustice. Citons l’un des
rares MC explicitement musulman : il s’agit de Ramzy Bédia dans la comédie Il reste du
jambon ? (France, 2010) ; en faisant de la religion de son personnage principal l’un des
ressorts de l’intrigue, le film milite pour une évolution des mentalités.
Enfin, certains MC sont eux-mêmes des hommes d’Eglise, comme frère Luc dans Des
hommes et des Dieux, ou dans un tout autre registre le Dr Zaius de La planète des singes,
scientifique et « ministre de la foi ».
Décryptage
Dans sa pratique, le MC-occidental, tout comme le médecin contemporain, pense
s’être totalement émancipé du religieux. En réalité, il continue à être influencé par l’idéologie
judéo-chrétienne sans en avoir conscience, autant dans sa conception de la médecine et de la
maladie que dans son exercice quotidien. Aucun film, cependant, ne montre cette influence
sous un jour négatif. Elle est au contraire présentée comme un moteur, une motivation
altruiste, voire une aide permettant au MC de ne pas perdre sa foi… en l’art médical !
K. L’homme d’éthique : synthèse
Les multiples visages et l’évolution de « l’homme d’éthique » montrent que le MC
reflète la société de son temps. Son utilisation au cours de l’Histoire (garant de la morale : Les
175
hommes en blanc, The case of Patty Smith, rebelle : Cela s’appelle l’aurore, Le cas du
Docteur Laurent, Journal d’une femme en blanc, outil de propagande politique : proguerre pour Les bourreaux meurent aussi ou Le professeur Mamlock, pacifiste pour
Capitaine Newman, médecin ou Arrêtez les tambours, remise en question de l’autorité
médicale : Johnny s’en va-t-en guerre) doit inciter le spectateur d’aujourd’hui, patient
comme médecin, à une distanciation critique vis-à-vis de la FMC. « L’homme d’éthique »
n’est pas porteur de la Vérité : il expose simplement une interprétation parmi d’autres d’un
problème moral complexe. Les représentations actuelles vont dans ce sens, n’assénant pas de
message au public, mais l’encourageant au débat et à la réflexion : C’est ma vie après tout,
Le scaphandre et le papillon, Le dernier roi d’Ecosse.
176
V. Le séducteur
« Les médecins reflètent la société et en épousent les mœurs. »
Dr Jacques Franck, La ballade du généraliste, un médecin au XXème siècle. (44)
Le pouvoir de séduction du médecin est l’une des constantes retrouvées dans les FMC,
quel que soit leur genre. Sa « blouse blanche », réelle ou symbolique, fascine, envoûte,
éblouit… en particulier la gent féminine. Rarement célibataire abstinent, le MC a ainsi une vie
galante agitée : les maris fidèles se comptent sur les doigts d’une main et les amantes sont
nombreuses (infirmières, consœurs ou patientes), au mépris de toute morale.
Dans la Grèce Antique, les Dieux de la Médecine, Apollon en tête, avaient déjà une
vie amoureuse des plus animée. De même, la Commedia dell’arte a exploité la veine
dramaturgique du « docteur coureur de jupons » dès le XIVème siècle, amusant les foules en
exposant la vie intime fantasmée des grands notables qu’étaient nos confrères d’alors… Enfin,
la psychanalyse, à travers les concepts du transfert et du contre-transfert, a objectivé le rapport
de séduction qui se noue, à leur insu, entre les deux acteurs de la relation de soin.
Le pouvoir de séduction est donc un élément historiquement et intrinsèquement lié à la
profession médicale. Ses représentations modernes méritent d’être explorées afin de mieux
cerner la perception du médecin par le (la) patient(e) contemporain(e).
A. Le pouvoir de l’uniforme
L’aura de séduction que confère la blouse blanche est illustrée dans Arrête-moi si tu
peux (USA, 2002) : Frank Abagnale est un adolescent expert en falsification d’identité qui
passe d’une profession à l’autre, au gré de ses envies ; dans une scène se déroulant à l’hôpital,
il lui suffit de revêtir une blouse pour se faire passer pour un médecin et séduire une
infirmière. Qu’importe s’il ne possède ni l’âge ni les compétences d’un docteur en médecine,
il en a l’apparence. La blouse blanche, manteau à fantasmes, lui donne cette légitimité, cette
identité. Elle symbolise à elle seule la profession médicale, et toutes les qualités qui lui sont
rattachées. En la revêtant, il se pare de l’héritage fantasmatique acquis par le « docteur en
médecine » au cours des siècles.
Au-delà des apparats, c’est en réalité le statut de médecin qui est lui-même porteur de
fantasmes. La blouse blanche n’a pas besoin d’être littérale pour faire effet, elle peut être
symbolique. Ainsi dans Nurse Betty (USA, 2000), une serveuse tombe amoureuse d’un
médecin de série télévisée et, confondant fiction et réalité, cherche à le rencontrer. Lorsqu’elle
177
se retrouve face à l’acteur qui incarne le praticien, elle pense voir son beau docteur, aveuglée
par son fantasme.
Dans ces exemples, la profession de médecin devient plus importante que la personne :
l’individu s’efface derrière la fonction, le fantasme excitant supplante la morne réalité. Qu’il
le veuille ou non, qu’il le mérite ou non, le médecin (ou le personnage perçu comme tel)
hérite des qualités que l’imaginaire populaire attribue à la profession : intelligence, probité,
dévouement, pouvoir, réussite sociale… Qualités qui ne sont sans doute pas étrangères à son
succès auprès des femmes. Etudions de plus près les nombreuses conquêtes du MC....
B. Médecin Casanova et Médecin Don-Juan
B.1. Une longue tradition
Si le véritable Giacomo Casanova n’était pas médecin, il était passionné par cette
discipline et entretint une relation privilégiée avec de nombreux praticiens, comme nous le
rapportent ses mémoires. (67) Peut-être est-ce alors un juste retour du destin que le corps
médical ait hérité d’un peu de son pouvoir de séduction ?
Le cinéma met en effet en scène un grand nombre de « médecins Casanova », bons
vivants insouciants qui multiplient les aventures sans arrière pensée, simplement pour le
plaisir. Citons par exemple le jovial Dr Leproux (Bernard Blier) d’Arrêtez les tambours
(1960), qui prétexte des visites à domicile pour coucher avec une jeune femme peu farouche,
par pur épicurisme. Ou encore Docteur Popaul (1972), alias Jean-Pierre Belmondo, fasciné
par les femmes laides au point de se livrer à une compétition avec ses amis : c’est à celui qui
séduira la plus moche… Autres MC-séducteurs célèbres : le Dr Simon Messina (Guy Bedos)
dans Un éléphant ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis (1976 et 1977), et
« Jérôme » (Christian Clavier) dans la trilogie Les Bronzés (1978, 1979, 2006). Le premier
exerce à Paris et ne s’intéresse qu’aux femmes mariées, afin de ne pas s’encombrer d’une
relation encombrante ; il ne rechigne pas à séduire ses patientes à l’occasion, sous le nez de
leur mari. Jérôme nous est quant à lui présenté durant ses vacances, estivales et hivernales,
qu’il consacre essentiellement à la drague. Ces deux Casanova sont montrés comme mus
essentiellement par leurs pulsions sexuelles, leurs qualités professionnelles intervenant très
peu dans le récit, mais ils ne sont pas mal intentionnés, simplement immatures.
Il convient de distinguer ces personnages des « médecins Don-Juan », pour lesquels la
séduction est plus une manière de dominer leur proie que d’obtenir une relation charnelle ;
pour eux, l’acte est chargé de culpabilité, de péché, de transgression des lois ; il leur permet
178
d’asseoir leur pouvoir. Comme nous allons le voir, le don-juanisme au cinéma frappe
préférentiellement les chirurgiens...
B.2. Le séducteur au travail
Dans les FMC, le monde du soin (et l’hôpital en particulier) est vu comme une terre de
romance où foisonnent les histoires d’amour entre soignants. La proximité de la mort et de la
maladie semble décupler la force des sentiments et précipiter le rapprochement. Roi de ce
territoire, le médecin se révèle être un grand prédateur…
B.2.1. La séduction de collègues de travail
Infirmières,
sages-femmes,
secrétaires,
consœurs :
professions
médicales,
paramédicales ou administratives, le monde hospitalier regorge de sirènes qui viennent tenter
le docteur en médecine.
C’est en particulier l’infirmière (IDE), autre profession à uniforme source de fantasme,
qui est la partenaire idéale du médecin dans l’imaginaire populaire. Les liaisons entre un beau
docteur ténébreux et une langoureuse femme en blanc ont fait les beaux jours des romans à
l’eau de rose. Le cinéma perpétue la tradition : Les hommes en blanc (USA, 1934), déjà
étudié, suit ainsi les amours tragiques d’une jeune IDE séduite par Clark Gable, apprentichirurgien. Un grand patron (France, 1951) offre quant à lui des scènes de bacchanales
impliquant internes éméchés et IDE aux seins nus prouvant que le « carabin » est avant tout
un fêtard… Les IDE du service sont d’ailleurs toutes amoureuses du grand patron en question,
figure paternelle et autoritaire (signe d’un complexe d’Œdipe mal résolu chez ces jeunes
femmes ?). Dans Change of habit (USA, 1969), le Dr Carpenter (Elvis Presley en personne)
séduit même une nonne-infirmière … Après tout, qui de mieux placé que le King en blouse
blanche pour rivaliser avec Dieu ?
La relation de séduction n’est parfois présente qu’au détour d’une scène, comme dans
Orange Mécanique (USA, 1971) : Alex se réveille dans un lit d’hôpital et surprend un
médecin et une infirmière en plein ébat. Mais elle peut aussi constituer l’occupation principale
du MC : entre deux blagues de potache, les chirurgiens militaires de M*A*S*H (USA, 1970)
courent le jupon dans la joie et la bonne humeur, usant de stratagèmes pour dénuder ou
s’attirer les faveurs du « corps » infirmier… sans doute dans le but d’oublier les horreurs de la
Guerre de Corée.
Déjà cité, Le retour (USA, 1948) montre également une romance entre un chirurgien
militaire et une IDE opérant au front, mais le ton est plus tragique car cette dernière ne
179
survivra pas au conflit. Autre guerre mais intrigue relativement similaire pour les chirurgiens
des films Le toubib (France, 1979) et Au cœur de l’enfer (USA, 1984). Le danger semble
faciliter les rapports entre professionnels de santé…
A travers ces exemples, nous pouvons remarquer une constante : le médecin est
toujours un homme (symbole de pouvoir et d’autorité) et l’infirmière une femme (douceur,
attributs maternels). Si en réalité ces deux corps de métiers travaillent en collaboration, l’IDE
cinématographique est systématiquement soumise au MC… Nous retrouvons un exemple de
cette relation de domination dans L’insoutenable légèreté de l’être (USA, 1987), déjà cité :
Tomas est un chirurgien Don-Juan qui collectionne les aventures et se plaît à soumettre les
infirmières à ses désirs. Dès le début du film, il ordonne à l’une d’elle de se dénuder devant
lui, pendant que ses collègues assistent à la scène derrière un miroir sans tain : un staff pour le
moins inhabituel.
Rançon du succès, le Dr Mavial, gynéco-obstétricien de La vie est un long fleuve
tranquille (France, 1987), paie cher sa relation illégitime avec la sage-femme responsable de
sa maternité : lassée des promesses sans lendemain de son amant, la maïeuticienne intervertit
les bracelets du nouveau-né d’une famille bourgeoise et de celui d’une famille défavorisée…
et n’avoue ce geste que douze ans plus tard ! Comme nous le verrons, le MC-adultère est
fréquemment puni de ses incartades…
Notons enfin une certaine propension à la romance entre médecins : couples unis (On
n’aime qu’une fois et Secret Professionnel : France, 1949 et 1958), amants maudits
(L’amour ne meurt jamais : Allemagne, 1953), confrères aux avis discordants (Morts
suspectes, 1978) ou associés d’un même cabinet (Les invités de mon père, 2009), les MC
mélangent fréquemment vie privée et vie professionnelle. Les congrès médicaux sont aussi
l’occasion de nouer des relations, comme l’expérimente Camille (Fabrice Lucchini),
anesthésiste dans L’année Juliette (France, 1994) avec une homéopathe. Cette concupiscence
maladive attribuée au monde médical a d’ailleurs fait l’objet d’une parodie au titre moqueur :
Docteurs in love (USA, 1982).
B.2.2. La séduction de patientes
B.2.2.1. Rappel
Dès Hippocrate, le pouvoir de séduction du médecin sur son (sa) patient(e) est connu.
Son célèbre serment contient d’ailleurs une mise en garde à l’attention du praticien : « Dans
quelque maison que je rentre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout
méfait, et de tout acte volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des
garçons libres ou esclaves. »
180
Dans le premier traité déontologique en langue française (1845), le Dr Max Simon
précise que le médecin, forcément un homme à cette époque, « doit être chaste sans être
prude et que vis-à-vis d’une patiente, il doit respecter sa pudeur tout en la soumettant aux
examens nécessaires, sans se laisser séduire ni prendre, parfois, à son jeu ».
Pourtant, aucun article du Code de Déontologie Médicale ne vise spécifiquement cet
interdit, trop longtemps considéré comme « allant de soi ». Le problème n’est évoqué
qu’indirectement : respect de la personne et de sa dignité (art.2), respect des principes de
moralité (art.3), interdiction de ternir l’image de la profession « même en dehors de l’exercice
de celle-ci », (art.31), principe de non immixtion sans raison professionnelle dans la vie privée
des patients (art. 51)… Le Code Civil (art. 16-3) énonce quant à lui le principe suivant : « Il
ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité médicale pour
la personne ».
Se pose également la question de la validité du consentement du patient séduit : en
vertu du principe de transfert identifié par la psychanalyse, le patient est en état de
vulnérabilité face au médecin. En effet, au cours de la consultation, il projette
inconsciemment ses fantasmes et pulsions infantiles sur le praticien, ce dernier se voyant doté
de qualités indépendantes de sa personne, pouvant conduire à la naissance d’un sentiment
amoureux illusoire chez le patient. Son jugement étant altéré, le patient ne peut prétendre à un
consentement libre et éclairé. Il appartient donc au médecin de résister à ses avances… Bien
que celui-ci soit soumis au phénomène du contre-transfert, réaction inconsciente au transfert
sus-cité.
Selon un rapport du Conseil national de l’Ordre des médecins (68), la Section
Disciplinaire de l’Ordre a eu connaissance d’une quarantaine d’affaires impliquant une
séduction inappropriée du médecin sur sa patiente entre 1990 et 2000. Aux Etats-Unis, sur 1%
des praticiens sanctionnés chaque année, 10 % des sanctions sont motivées par une conduite
sexuelle inappropriée. Psychiatres et gynécologues seraient plus exposés que les autres
spécialistes.
Loin des chiffres de la réalité, le cinéma, théâtre des fantasmes, offre de nombreux
exemples de médecins transgressant ce tabou fondamental.
B.2.2.2. Quand le MC séduit sa patiente
En France, un chirurgien célèbre s’éprend de sa jeune patiente dans Cette vieille
canaille (1933). Jouant de ses relations, il évite une procédure judiciaire à sa protégée et se
sert de sa fortune pour l’éblouir, lui offrant un grand train de vie. Cette représentation montre
toute l’influence que peut avoir le prestige social du médecin sur un esprit jeune et
désargenté… Le titre pourrait sonner comme un jugement à l’égard du Don-Juan mais le
181
personnage s’avère sympathique ; le spectateur excusera donc son manquement à l’éthique
médicale. De même, The doctor and the girl (USA, 1949) ne délivre aucun discours
moralisateur : si le héros s’attire les foudres de sa famille en épousant l’une de ses patientes,
ce n’est pas en raison d’une quelconque inconvenance, mais parce que la jeune femme est
désargentée !
A la même période, nous retrouvons une même tolérance dans On Murmure dans la
ville (USA, 1951), déjà analysé au chapitre « le héros du quotidien ». En dépit de ses bonnes
intentions, le Dr Praetorius y fait preuve de mœurs critiquables : la sachant enceinte hors
mariage et donc en proie à la honte, il épouse l’une de ses patientes, après l’avoir sauvée du
suicide… Dans ce film joyeux, le comportement du MC n’est à aucun moment remis en
question ou présenté comme un acte moralement discutable : le personnage est un héros
positif « au cœur pur ». Nous pouvons toutefois nous demander si le brave Dr Praetorius
n’abuse pas de sa position et de sa connaissance intime de la patiente pour la séduire.
Transfert et contre-transfert ne sont sans doute pas étrangers à la situation ; dans de
nombreuses scènes du film, la patiente semble d’ailleurs subjuguée par son médecin… La
romance se conclue par un mariage heureux et ne semble pas soulever de débat éthique, dans
l’Amérique des années 50.
L’insouciance perdure au début des années 80 dans Ma femme s’appelle reviens
(France, 1981). Michel Blanc y incarne un « médecin de nuit » fréquentant l’une de ses
patientes, lycéenne… Une nouvelle fois, l’immoralité d’une telle situation ne soulève aucun
questionnement.
Au contraire, le sujet prête à débat dans Lovesick (USA, 1983) : le Dr Benjamin est un
psychiatre qui tombe amoureux de l’une de ses patientes. Très perturbé, il hésite à
démissionner et reçoit la visite du fantôme de Sigmund Freud qui lui dispense conseils et
mises en garde ! Les tiraillements moraux et éthiques d’une relation médecin-patiente sont au
centre de cette comédie romantique.
La romance est plus tragique dans Le mal d’aimer (Italie, 1986) dont l’action se
déroule au Moyen-Age, sous le règne de Louis XII. Chargé de garder les malades souffrant de
la syphilis (maladie alors non identifiée et assimilée à une peste divine envoyée sur Terre pour
punir le péché de chair), le Dr Briand tombe amoureux d’une jeune et belle patiente. Ses
efforts pour la guérir s’avérant vains, le praticien décide d’épouser le sort de sa belle, résigné
à contracter la maladie mortelle… Peut-on y voir une fin moralisatrice qui punit le médecintransgresseur en liant inextricablement Eros à Thanatos ?
La séduction n’implique cependant pas le passage à l’acte ; il peut s’agir d’une tension
sexuelle inappropriée au sein de la relation médicale, comme dans Dis-moi oui, (France,
1994). Le film montre la relation inhabituelle qui se noue entre un pédiatre et l’une de ses
jeunes patientes : le Dr Villiers recueille Eva, une adolescente de 12 ans qu’il trouve endormie
182
devant son appartement. La jeune fille refuse de joindre ses parents, prétendant avoir fui son
foyer en raison des mauvais traitements que sa mère lui inflige… Le Dr Villiers accepte de
l’héberger, comportement irresponsable de la part d’un représentant du corps médical,
particulièrement à l’égard d’une jeune adolescente. Puis il découvre qu’Eva est atteinte d’un
angiome cérébral, qu’il traite lui-même par embolisation, contre l’avis de ses confrères,
sauvant ainsi la vie de la jeune fille. La fin du film, située huit ans plus tard, sous-entend que
le médecin et sa protégée, maintenant parvenue à l’âge adulte, vont s’aimer librement. Le film
donne au médecin un visage ambigu, à la fois figure paternelle protectrice et acteur conscient
d’un conflit œdipien.
B.2.2.3. Quand la patiente séduit le médecin
La manœuvre peut aussi venir de la patiente, séduite par la figure protectrice qu’est le
médecin. Dans les années 30/40, le Dr Kildare (USA) en fait les frais à plusieurs reprises,
s’efforçant de (presque toujours) repousser les avances inconvenantes de malades conquises
par son charme de gendre parfait. Côté français, les patientes mettent un point d’honneur à se
maquiller avant la visite du Pr Delage (Un grand patron, 1951) ! Dans Le diable souffle
(France, 1947), un beau médecin espagnol fait également une forte impression à la patiente
qu’il opère de l’appendicite. Femme de marin, elle voit dans son sauveur le moyen d’échapper
à son quotidien morose : elle s’enfuira à ses côtés.
A l’inverse, les conséquences seront fâcheuses pour la patiente du Dr Elliott de
Pulsions (1981) : frustrée sexuellement, elle propose ouvertement une relation charnelle à son
psychiatre… Or celui-ci est un psychopathe-transformiste qui l’assassine à coups de rasoir !
Mais c’est parfois la patiente qui harcèle le médecin : soit après l’avoir séduit, comme dans
Color of night (USA, 1994), soit par attachement pathologique comme le montre A la folie…
pas du tout (France, 2002) et Anna M (France, 2006). Faut-il voir une nouvelle fois dans ces
intrigues la volonté de souligner le caractère malsain d’un rapport de séduction entre le
médecin et sa patiente, quel qu’en soit l’initiateur ?
Sans déclencher de véritable sentiment amoureux, la « figure protectrice » que
représente le médecin peut également lui valoir un attachement excessif de la part de ses
patientes. C’est ce qu’endure le Dr Travis (Richard Gere), gynécologue excessivement dévoué
dans Dr T et les femmes (USA, 2000), prisonnier malgré lui d’un « royaume féminin »
étouffant : exigeantes patientes de la haute-bourgeoisie, épouse et filles surprotégées… Le
médecin devient victime de ses qualités, ses malades trouvant chez lui l’attention et la
douceur qui font défaut à leur époux. Là encore, le transfert joue un rôle majeur. La séduction
du MC s’opère de manière inconsciente et involontaire, mais elle est bien réelle : il devient le
substitut paternel, l’amant ou le fils idéalisés… Le film s’achève par « l’évasion » du Dr T. de
183
cet univers tissé de relations féminines ambiguës (par le biais d’une tornade qui l’emporte en
Afrique !), et le retour à une médecine plus saine et lavée de tout rapport de séduction.
La romance médecin-patiente serait-elle donc désespérée ? Peut-être pas si l’on en
croit La maladie de Sachs (France, 1999), dont le généraliste a la surprise d’entendre une
patiente lui déclarer sa flamme pendant une consultation : « J’ai quelque chose à signaler
parce que ce n’est pas habituel. Enfin, chez moi. Vous me plaisez énormément, ce qui est tout
à fait inhabituel d’être séduite par un médecin. Et vous, c’est habituel de susciter des émois
chez vos patientes ? » Le Dr Sachs avoue une attirance réciproque qu’il n’aurait pas dévoilé si
la patiente ne s’était pas manifestée. Notons le caractère pour le moins inhabituel de leur
rencontre, survenue lors de l’IVG de la patiente, justement pratiquée par Sachs… Mais cela
n’empêche pas leur couple de fonctionner, le film montrant leur relation comme saine et
mutuellement épanouissante.
B.3. L’adultère
Comme nous venons de le voir, certains MC ne se contentent pas de séduire : ils
trompent leur épouse !
Les intrigues sont souvent moralisatrices quant à cette transgression des devoirs du
mariage. Ainsi, La route du bagne (France, 1945) se conclut par la réunion du couple
légitime, afin de sauver « la morale bourgeoise d’après-guerre » (154). Dans d’autres cas, le
sort s’acharne sur le MC-adultère, sans doute pour le punir de ses fautes : le médecin de Bel
amour (France, 1950) est par exemple abandonné par son épouse et sa maîtresse ; le
chirurgien (Jean Gabin) de Bufere - Fille Dangereuse (France/Italie, 1952) voit son amante
tuée par sa femme, alors que celui d’Avouez Docteur Corda (Allemagne, 1958) est lui-même
accusé du meurtre… Quant au bon Docteur Jivago (USA, 1965), il est enlevé par les
partisans de l’Armée Rouge après avoir trompé sa moitié dans les bras de la blonde Lara.
Rappelons enfin que le libidineux Docteur Popaul (1972) finit paraplégique, après une vie
d’adultère.
Il existe toutefois des issues plus favorables : dans Cela s’appelle l’aurore (France,
1955), le Dr Valério quitte sa détestable épouse pour une jeune femme aimante ; cette
conclusion n’est cependant pas dénuée d’un certain machisme, la « mauvaise » épouse étant
« légitimement » remplacée par une femme plus docile.
A travers ces nombreux exemples, nous pouvons noter que l’existence d’une amante
semble être un élément naturel de la vie du MC. L’éminent spécialiste anti-vieillissement
(Charles Berling) de Comment j’ai tué mon père (France, 2001) passe par exemple sans
complexe du lit de son épouse à celui de sa maîtresse, qui travaille dans son service.
184
Tous ces films livrent une vision peu glorieuse et très machiste de l’hommemédecin… Afin de redorer le blason de la profession, citons un cas de praticien qui ne cède
pas à la tentation de l’adultère : Bill (Tom Cruise) dans Eyes Wide Shut (USA, 1999) de
Stanley Kubrick. Troublé par les confidences de sa femme, il erre dans la ville et rencontre de
nombreuses sirènes nocturnes… Mais il saura résister à leur chant. Au final, son couple
ressortira renforcé de cette aventure.
B.4. Le MC et le démon de midi
Le médecin vieillissant semble avoir une certaine propension à ravir le cœur de jeunes
femmes, voire d’adolescentes en fleurs, sans doute subjuguées par l’image paternelle que leur
renvoie le praticien.
Comme nous l’avons vu, le sujet est abordé dès 1933 avec Cette vieille canaille, suivi
de L’appel de la vie en 1937, dans lequel un professeur s’éprend de sa jeune assistante.
Parfois la différence d’âge est telle que l’amante sort tout juste de l’adolescence. C’est
le cas dans Le fruit défendu (France, 1952) avec Fernandel dans le rôle d’un généraliste qui
emploie sa jeune amante comme assistante ! Si ces films sont traités sur le mode de la
comédie, nous pouvons relever une certaine ambiguïté dans le comportement du médecin,
celui-ci jouant, consciemment ou non, de l’aura prestigieuse de sa profession pour dominer sa
proie.
Le sujet, source inépuisable d’intrigues de boulevard, continue à passionner au cours
des décennies, puisqu’on le retrouve en 1970 dans La servante (France), en 1976 dans Il
medico… la studentessa (Italie) et plus récemment dans Les sentiments (France, 2003) où
Jean-Pierre Bacri fait fi de la plus élémentaire déontologie en séduisant la jeune femme de son
successeur. Mentionnons également Le grand départ (Québec, 2008) dont le chirurgien
plastique quitte femme et enfant du jour au lendemain pour une amante de vingt-cinq ans sa
cadette, ou Les invités de mon père (France, 2009) dans lequel un médecin généraliste
retraité (Michel Aumont) cède au charme d’une belle moldave sans-papiers opportuniste, au
grand dam de sa famille…
La romance avec une femme plus jeune permet au MC d’âge mûr de retrouver une
deuxième jeunesse, mais la relation s’avère généralement vouée à l’échec, soit par lassitude
de la part du médecin, soit parce que l’amante préfère trouver un partenaire de son âge.
185
B.5. L’icône sexuelle
Le pouvoir de séduction du MC est tel qu’il a suscité l’intérêt de l’industrie du film
érotique et pornographique. Citons quelques titres évocateurs, où le médecin n’est pas mis à
contribution pour ses talents de praticien : Les insatisfaites poupées érotiques du
Professeur Hichcock (Italie, 1971), Les voluptueuses (Allemagne, 1973), La clinique du
plaisir (France, 2003), ou Infirmières et petites culottes (France, 2005). Machistes et
avilissants, ces films contribuent à entretenir le cliché de l’homme-médecin séducteur et
dominateur. Leur succès montre cependant qu’ils trouvent un écho dans une certaine frange
du public.
Décryptage
Marivaudage, tromperies, séduction de nymphes, divorce fracassant : la vie
sentimentale du MC semble tout aussi agitée que celle d’Apollon… A l’image du père
d’Asklépios, son pouvoir de séduction ne faiblit pas au cours du temps. Sa morale, en
revanche, est très variable : épicuriens et joyeux Casanova (Arrêtez les tambours,
M*A*S*H, Les Bronzés) côtoient d’écœurants Don-Juan se plaisant à dominer leurs proies
(L’insoutenable légèreté de l’être) et n’hésitant pas jouer du prestige de la profession pour
séduire leur patiente (Cette vieille canaille). Dans tous les cas, l’adultère est banalisée (La
vie est un long fleuve tranquille, Comment j’ai tué mon père) et les MC dans la fleur de
l’âge ont un goût prononcé pour les jeunes femmes (Le fruit défendu, Les invités de mon
père). Mais, comme un avertissement (judéo-chrétien ?) à l’intention du spectateur-médecin,
le « séducteur » est généralement puni pour avoir succombé au péché de chair (Bufere - Fille
Dangereuse, Docteur Popaul). Plus moderne, le phénomène du transfert fait également
l’objet de mises en garde (Anna M, Dis-moi oui, Dr T et les femmes), même si le cinéma se
montre étonnamment indulgent envers les romances entre un médecin et sa patiente, eussentils une grande différence d’âge. La stabilité et le succès constant du « séducteur » semblent
prouver que « le fantasme de la blouse blanche » est fortement ancré dans l’imaginaire
populaire, élément que le spectateur-médecin doit garder à l’esprit dans son exercice
quotidien.
186
VI. Le Clown Blanc
« L’humour ne se résigne pas, il défie. »
Sigmund Freud, Le mot d'esprit et ses rapports avec l’inconscient (98).
Malgré sa proximité avec la maladie et la mort, le médecin s’avère capable de susciter
le rire, parfois à ses dépens. Comme nous l’avons vu en première partie, le genre de la satire
médicale constitue une longue tradition littéraire et théâtrale dont les origines remontent à la
Grèce Antique, bien que la Commedia Dell’Arte et les pièces de Molière en soient les plus
célèbres représentants. Ecrites voici plusieurs siècles, ces dernières jouissent encore de nos
jours d’une grande popularité, et continuent à être jouées avec succès de par le monde. Le
« clown blanc » s’inscrit dans cette continuité et demeure une cible privilégiée des satiristes.
Il est par ailleurs intéressant de noter qu’à l’exception de Faust et Marguerite (1898),
le « clown blanc » est le premier visage du MC à l’écran, dans des courts-métrages
appartenant non pas au genre de la satire, ni même de la parodie, mais du burlesque. Avant de
faire peur, le MC a donc été un comique troupier ! Nous commencerons par l’étude de ces
œuvres pionnières, avant de nous intéresser aux FMC s’inscrivant plus spécifiquement dans le
genre de la satire médicale.
A. Le burlesque
A.1. Les pionniers du cinéma français
En France, Georges Méliès a employé le « clown blanc » à plusieurs reprises, dans des
films muets dont le seul titre prête à rire : Le malade hydrophobe qui a des roues dans la
tête (1900), Le système du Docteur Souflamort (1905) ou Hydrothérapie fantastique
(1909).
Réalisé en 1902, Une indigestion présente un intérêt particulier car il met en scène le
premier chirurgien fictionnel à l’écran. Zélé, celui-ci taille littéralement un patient en pièces
pour explorer ses douleurs abdominales ! Le diagnostic, finalement bénin malgré les moyens
déployés, donne son titre au film (172).
Le « diététicien » d’Hydrothérapie fantastique (1909) utilise quant à lui des
méthodes amincissantes non moins radicales : sollicité par un patient obèse, il lui retire tout
d’abord de grandes quantités d’eau au moyen d’une seringue, puis le soumet à l’action de
curieuses machines qui l’écrasent, le malaxent, et le font fondre ! Fier de son succès, le
187
médecin utilise son patient devenu mince dans une publicité de type « avant/après ». On ne
peut que rire de l’interventionnisme extrême de ces MC, qui face à de banals problèmes de
santé n’hésitent pas à employer les grands moyens !
En 1910, Le retapeur de cervelles désigne un généraliste tout aussi farfelu. Une
femme lui amène son mari, surmené, en consultation ; grâce au « zéphaloscope », appareil
ressemblant à un mégaphone, le MC regarde à l’intérieur du crâne du patient et y découvre
une série de visages hideux et grotesques. S’improvisant neurochirurgien, il lui perce alors un
trou à l’arrière du crâne et lui retire ses « idées noires »… Stoïque, le praticien ne relève à
aucun moment le surréalisme de la situation.
Puis Max Linder se met en scène dans Max victime du Quinquina (1911) et montre
l’importance pour le praticien de délivrer une bonne information à son patient, au risque de
constater une mauvaise interprétation de sa prescription… Dans ce film, Max, dandy gaffeur,
souffre d’anémie et se voit prescrire par le bon Dr Thomas (qui se contente de lui prendre le
pouls…) « un verre à Bordeaux de Quinquina tous les matins ». Rappelons que le quinquina
est une plante dont dérive la quinine, mais également un apéritif… Or la femme de Max ne
trouve qu’un verre-ballon et son mari ingurgite donc une grande quantité du breuvage… et se
retrouve logiquement ivre ! Le corps médical causera bien d’autres soucis au naïf Max…
Dans Max prend son bain, sorti la même année, un docteur lui conseille de prendre « un bain
froid par jour pendant un mois » pour calmer sa nervosité… mais Max installe la baignoire
sur son palier, à la grande indignation de ses voisin(e)s ! Max asthmatique (1913) suit les
catastrophes montagnardes de son héros après que son médecin lui ait demandé de prendre le
grand air. Enfin en 1917 sort Max médecin malgré lui où, pour soigner sa neurasthénie, Max
assiste à une pièce de théâtre à la place du médecin de service… Or il se retrouve sollicité
pour soigner un malade et improvise une médication fantaisiste et grotesque (173).
Dans ces premiers films, nous pouvons remarquer que le médecin n’est pas tourné en
ridicule : il est à l’origine des évènements comiques mais ne constitue pas lui-même le sujet
de moquerie. De sexe masculin, il est montré comme un notable au sérieux imperturbable,
portant un élégant costume et exerçant dans un cabinet huppé. C’est précisément ce contraste
entre son apparence et ses méthodes, disproportionnées ou surréalistes, qui prête à sourire.
A.2. La slapstick comedy
De l’autre côté de l’Atlantique, la slapstick comedy, genre rendu célèbre par Charlie
Chaplin, Buster Keaton ou encore Laurel & Hardy, s’intéresse également au « clown blanc ».
Son principe s’inspire de la Commedia Dell’Arte et joue d’un comique « tarte à la crème », au
timing millimétré et à la violence de cartoon. Comme nous allons le voir, elle offre un portrait
légèrement plus corrosif de la profession médicale…
188
Charlot dentiste (USA, 1914) montre ainsi le célèbre personnage enchaîner les
catastrophes odontologiques dans le cabinet du Dr Pain (« Dr Douleur ») ; W.C Fields
reprendra le thème en 1932 dans Le Dentiste, où une séquence d’extraction dentaire aussi
douloureuse qu’hilarante permet d’exorciser dans un éclat de rire la peur universelle de la
roulette.
En 1917, Oh, doctor ! se moque d’un médecin généraliste obèse, manipulé par une
vamp rencontrée aux champs de course. Si le film joue essentiellement du comique de
situation, on voit déjà apparaître quelques traits satiriques chez le médecin, tels que la
concupiscence, le machisme (il maltraite sa femme et flirte ouvertement sous ses yeux), la
vénalité (en plus de son goût pour les paris, le médecin renverse volontairement des piétons
pour leur distribuer sa carte de visite !) et des traits caractériels (il maltraite son pauvre fils,
joué par Buster Keaton, tout au long du métrage). Tout aussi mercantile, le MC d’Et puis ça
va (1922) qui rend malade sa jeune patiente, appartenant à une famille riche, afin de justifier
son salaire. La vérité sera révélée par un honnête médecin de campagne joué par la star du
muet Harold Lloyd (148) (174).
Dans les années 30, le slapstick est perpétué par des comiques tels que Laurel &
Hardy. Le célèbre duo se frotte au corps médical dans County Hospital (1932) où Laurel,
hospitalisé, fait sortir de ses gonds un médecin en visite : après lui avoir malencontreusement
donné un coup de plâtre sur la tête, il fait passer le pauvre praticien par la fenêtre… Puis les
non moins célèbres Trois Stooges incarnent trois jeunes médecins totalement incompétents
dans Men in black (1934) ; ils oublient par exemple leurs instruments chirurgicaux dans
l’abdomen d’un patient, qui à son réveil a la surprise de tintinnabuler au moindre
mouvement… Trois ans plus tard, ce même trio travaillera pour le Dr Brighto, médecin
business-man inventeur d’un sirop énergisant dans Dizzy Doctors (1937). Confondant ce
médicament avec un dissolvant, ils en feront un usage inadapté, au grand dam du médecin.
Sous le rire, nous voyons poindre la critique d’une profession qui tient parfois du
commerce…
La même année, les Marx Brothers sortent Un jour aux courses. Groucho y interprète
un vétérinaire qui se retrouve à à la tête d’un sanatorium. Le film enchaîne les quiproquos
d’une médecine par définition « vétérinaire » avec des prescriptions inadaptées à l’espèce
humaine… Ce principe de substitution, où un non-médecin endosse la blouse blanche et
parodie les actes du professionnel, sera repris dans plusieurs films contemporains.
Par la suite, l’approche burlesque de la profession aura tendance à s’amenuiser, au
profit de véritables satires, déjà amorcées par Knock, où sont épinglés tous les travers de la
profession.
189
B. Satire médicale et comédie militante
Sous couvert d’humour, le genre de la farce permet à ses auteurs de livrer une critique
féroce de la société. Si la satire médicale n’est pas tendre avec notre profession, elle ne se
limite pas à la tourner en ridicule mais a pour but de pousser le spectateur à s’interroger sur le
monde qui l’entoure. Dans la lignée des icônes précédentes, le « clown blanc » a ainsi été
utilisé à des fins militantes. Pour transmettre un message, quel meilleur ambassadeur que
l’humour ? Comme nous allons le voir, le maquillage du « clown blanc » cache parfois un
profond sérieux…
B.1. Le « clown blanc », critique de la profession et de
la société
B.1.1. Knock : société de consommation et manipulation des
consciences
Passé à la postérité, le Dr Knock est l’une des figures les plus connues de la
profession. Il a été créé par Jules Romains en 1922, dans sa pièce Knock ou le triomphe de la
médecine, qui a connu trois adaptations cinématographiques, intitulées simplement Knock.
La première en 1925, soit trois ans seulement après sa première représentation théâtrale ; la
seconde en 1933 ; et la dernière, passée à la postérité, en 1951, avec Louis Jouvet dans le rôletitre. L’intrigue et les dialogues du film suivent ceux de la pièce : à St-Maurice, petit village
de campagne, le Dr Knock reprend le cabinet médical du Dr Parpalaid ; or c’est une
escroquerie, car celui-ci n’a pas de « clients ». Mais Knock, docteur ès manipulation et
homme d’affaires hors pair, saura attirer les patients dans son antre…
Knock est l’occasion de dénoncer le mercantilisme de certains médecins, à travers un
personnage qui, loin de l’image d’Epinal du
bon et dévoué généraliste de campagne,
considère son art avant tout comme un commerce. Et pour cause : ancien vendeur de cravates,
il n’a jamais exercé et tire ses connaissances de la lecture des notices médicamenteuses !
Motivé par le seul but de s’enrichir, il applique donc à la médecine les techniques de
son ancienne profession : le patient devient un client qu’il convient de fidéliser, en spéculant
sur sa peur de la maladie ; la santé n’est plus qu’une marchandise, un bien de consommation
courante, dont le médecin serait le bonimenteur.
Ainsi, au lieu de faire ce que ferait tout bon praticien, c’est-à-dire tenter de guérir ses
patients, Knock va s’appliquer à entretenir leur mal voire, s’ils sont en bonne santé, à leur en
190
inventer un. Des consultations gratuites attirent le chaland… qui ressort du cabinet frappé de
tous les maux ! La maladie n’est-elle pas après tout la source de revenus du médecin ? D’où la
célèbre maxime de Knock, qu’il attribue (faussement) à Claude Bernard : « Les gens bien
portant sont des malades qui s’ignorent », à laquelle vient s’ajouter l’ironique : « Ce que je
veux, avant tout, c’est que les gens se soignent », qui dans la bouche d’un praticien vertueux
sonnerait fort à propos.
A l’époque où Jules Romains écrivit sa pièce, la publicité de masse faisait son
apparition en Europe. A travers le vénal Dr Knock, c’est donc la société de consommation qui
est visée, mais de façon prophétique, l’œuvre annonce aussi la mercantilisation de la
« santé » ; car Knock voit grand et associe rapidement à son entreprise le pharmacien et le
gérant de l’hôtel, transformé peu à peu en hôpital. Au-delà des exactions isolées d’un
généraliste malintentionné, c’est à la naissance d’un système de soin basé sur le profit que
l’on assiste. « Je tiens à vous dire que ce sera très long et très couteux » annonce Knock à une
patiente. Or dans l’imaginaire collectif, l’étiquette du « médecin-business-man » colle
toujours à la profession : est-on médecin par altruisme ou par appât du gain ? La médecine
est-elle un sacerdoce ou une entreprise lucrative ? En filigrane, vingt ans avant la naissance de
la sécurité sociale, Knock pose la question de la gratuité des soins…
Mais au-delà de l’enrichissement, Knock cherche en réalité à dominer ses semblables.
Détourné par ses soins, l’art médical devient un instrument de puissance et de manipulation
des esprits faibles, sur lesquels il exerce une terrible emprise. Il s’agit d’une nette violation du
serment d’Hippocrate, selon lequel le médecin ne doit pas utiliser les informations obtenues
au cours de son exercice à des fins personnelles. Knock s’inscrit donc comme le double
négatif parfait du « bon praticien ».
Cependant, l’intelligence permet à Knock d’avoir l’apparence de ce dernier : tiré à
quatre épingles, l’air sévère, maniant à la perfection le jargon médical et la froideur clinique,
le personnage inspire un respect professoral derrière ses petites lunettes rondes. Sa célèbre
question « ça vous chatouille ou ça vous gratouille ? » lui permet par exemple de donner une
illusion de subtilité clinique. De même, il exige de se faire appeler docteur pour asseoir son
pouvoir, afin de mieux autosuggestionner ses patients/victimes.
S’il fait rire le spectateur de part son décalage avec l’image attendue du médecin,
Knock l’inquiète tout autant, car nul ne souhaiterait consulter un praticien froid, reptilien,
calculateur… dont la volonté est de rendre ses patients malades !
Derrière l’humour se cache une dénonciation du « viol des consciences, de
l’asservissement des foules à l’âge scientifique et commercial, lorsqu’un être sans scrupule
spécule sur nos peurs ataviques ou joue de nos travers. » Knock sonne comme une mise en
garde à l’attention du spectateur. Car le plus inquiétant, c’est que Knock est « un être
persuadé de sa mission sociale, l’apôtre d’une nouvelle religion, un filou visionnaire qui
191
voudrait "mettre toute une population au lit pour voir, pour voir…" ». En fin de compte, ce
qui passionne Knock, c’est son emprise sur les individus par la science ou par toute autre
voie : « Il n’y a de vrai décidément que la médecine, peut-être aussi la politique, la finance et
le sacerdoce que je n’ai pas encore essayés ». (25)
Sans doute parce que Louis Jouvet a livré une interprétation définitive du personnage,
Knock n’a plus été adapté au cinéma depuis la version de 1951. Le film bénéficie avec succès
de rediffusions régulières à la télévision et la pièce continue d’être jouée au théâtre.
B.1.2. La stérilisation des rapports humains
Le systématisme et la distanciation scientifique inhérents à l’examen médical peuvent
aboutir à une certaine déshumanisation de la relation médecin-patient.
Ainsi, les obstétriciens de Monty Python, Le sens de la vie (GB, 1982), déjà
rencontrés au chapitre « le monstre ordinaire », semblent plus intéressés par la technique et les
apparences que par le bien-être d’une patiente qui accouche. Traitée sans la moindre tendresse
par une équipe pressée d’en finir, la pauvre parturiente semble en effet moins importante que
les appareils de surveillance hors de prix que l’on s’empresse d’afficher lors de la visite de
l’administrateur. « Je veux la machine qui fait blip ! » exige l’un des chirurgiens. Sous les
objectifs de toute la famille invitée au spectacle, l’accouchement est expédié manu militari, et
la jeune mère rabrouée lorsqu’elle ose demander au médecin le sexe de son enfant ! Pas une
fois on ne s’enquiert de son bien-être, pas une fois sa douleur n’est prise en compte. C’est
bien sûr l’excès dans le comportement odieux des chirurgiens qui rend la séquence drôle… et
dérangeante à la fois.
Nous pouvons y lire la critique d’une médecine perdant en humanité ce qu’elle gagne
en technique, menée par des « ingénieurs du soin » aux gestes tristement automatiques, aussi
froids que leurs appareils hi-tech… Mais nous pouvons également remarquer que la famille de
la patiente ne semble pas révoltée par le comportement des soignants : elle l’accepte le sourire
aux lèvres. Par extension, les chirurgiens du film semblent refléter l’inhumanité d’une société
peuplée de « fonctionnaires indifférents », basée uniquement sur le profit, où les rapports
interpersonnels, dénués de valeur marchande, n’ont donc pas la moindre importance.
B.1.3. Le règne du paraître
L’uchronique Brazil (USA, 1985), à travers son personnage de chirurgien esthétique
au bistouri facile, prophétise les dérives de la chirurgie esthétique et le règne de l’apparence.
Sur les conseils de son praticien, la mère du héros subit lifting sur lifting, jusqu’à ressembler,
192
comble de l’ironie, à un monstre. Le chirurgien, enjoué à l’idée de tailler la chair, n’informe
pas sa patiente des risques encourus mais la pousse au contraire à la surconsommation
médicale. « Seulement moi et mon petit couteau ! Tranche, tranche, coupe, coupe, pouvezvous y croire ? » Par-delà la seule médecine, c’est la superficialité de la société de
consommation occidentale qui est visée, sujet qui 25 ans après la sortie du film demeure
d’actualité.
B.2. La satire antimilitariste
En pleine Guerre Froide sort le subversif Dr Folamour de Stanley Kubrick (USA,
1963), violente charge antimilitariste ; le titre complet du film est d’ailleurs provocateur, à
une époque où les tensions entre l’Ouest et l’Est sont maximales (l’épisode de la Baie des
Cochons date d’un an à peine) : Dr Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en
faire et à aimer la bombe. Le personnage-titre (Peter Sellers) est un savant allemand,
« récupéré » par les Américains. Une attaque nucléaire de l’URSS étant imminente, on le
sollicite pour sauver l’humanité… Mais le scientifique semble être nostalgique de l’idéologie
nazie et propose une solution (très machiste) qui rappelle étrangement les théories aryennes :
réunir un échantillon de sujets « physiquement purs » dans la proportion d’un homme pour
dix femmes… afin, bien entendu, d’assurer la survie de l’espèce ! Son bras droit fait
spontanément le salut hitlérien et le personnage ne peut réprimer un « mein Fürher » à la fin
du film. Variation de la figure du savant fou, le Dr Folamour est aussi drôle qu’inquiétant :
lunettes noires, cheveux en friche, fort accent germanique, cynisme et ironie aux lèvres… En
caricaturant les savants qui ont collaboré avec le régime nazi, le film égratigne le corps
scientifique en lui rappelant les heures les plus sombres de son histoire. Dr Folamour pointe
aussi du doigt l’absurdité d’une politique belliciste qui sous prétexte de liberté n’hésite pas à
épouser les méthodes de l’ennemi d’hier. Lorsque dans la célèbre séquence finale les feux de
l’holocauste nucléaire annihilent toute l’humanité, alors que Vera Lynn chante ironiquement
« we’ll meet again », le rire se fait grinçant…
Autre œuvre majeure et non moins virulente : M*A*S*H (USA, 1970) de Robert
Altman, multi-primé. L’intrigue se déroule au sein d’une antenne chirurgicale durant la guerre
de Corée et sort dans les salles pendant la guerre du Vietnam. Le sujet est tragique mais
M*A*S*H est paradoxalement une comédie. A travers les blagues de potache d’une équipe
de chirurgiens gouailleurs, dont l’intérêt marqué pour le sexe féminin a été étudié au chapitre
précédent, le film livre une critique acerbe de l’armée et de la guerre en général. Le ton
employé est celui de la farce ; les chirurgiens ne correspondent pas à l’image du praticien
parfait : ils sont mal rasés, débraillés, vulgaires, obsédés par le sexe, boivent immodérément,
se montrent rebelles à toute autorité et tels des enfants s’affublent de surnoms comme « Œil193
de-Lynx », « Piégeur », « Duke »… Mais derrière ces jeux puérils se cache une grande
gravité, ainsi qu’une profonde humanité. Car les ravages de la guerre, qu’ils côtoient tous les
jours en salle d’opération, sont bien réels ; sur le plan professionnel, les chirurgiens de
M*A*S*H se montrent d’ailleurs efficaces et appliqués, allant jusqu’à opérer un enfant civil
(qui plus est métis) en toute illégalité lors d’une mission au Japon. Leur comportement
potache apparaît comme une manière de compenser l’horreur de la guerre, et d’en dénoncer
l’absurdité. Au sein de la mécanique bien huilée du corps militaire, ils font figure d’électrons
libres, de grains de sables salutaires. Les chirurgiens de M*A*S*H constituent de dignes
représentants d’un corps médical qui sait rester libre et humaniste, même dans les conditions
les plus extrêmes.
B.3. Le rire thérapeutique
Au cours de ce travail, nous avons souvent constaté que les innovations médicales
avaient eu du mal à être acceptées par la communauté scientifique. Deux médecins ayant
réellement existé ont essayé d’employer le rire comme méthode thérapeutique. Le cinéma a
relaté leurs parcours.
Aux bons soins du Docteur Kellogg (USA, 1994) concerne un médecin atypique, le
Dr John Harvey Kellogg (1852-1943), interprété par Anthony Hopkins. Il fut l’inventeur,
entre autres, des célèbres cornflakes et des régimes diététiques. Le film le montre à la tête de
son établissement de cure (baptisé « sanitarium ») où de riches patients se bousculent pour
bénéficier de ses traitements incongrus, tels que l’abstinence sexuelle (au moyen d’une
ceinture de chasteté), les « chorales de rire » matinales ou les lavements au yoghourt : les
clystères des médecins de Molière ne sont pas loin. Lunaire mais touchant car croyant
profondément à ses principes grotesques, le personnage suscite le rire par le radicalisme
aveugle de ses méthodes. Le film traite également du pouvoir de manipulation du médecin,
ses patients se soumettant sans mot dire à ses improbables prescriptions.
La méthode de Hunter « Patch » Adams (Robin Williams) est présentée dans Dr
Patch (USA, 1998). A la suite d’une dépression, alors qu’il est étudiant en médecine, Hunter
Adams découvre les bienfaits du rire et de la dérision dans la relation médecin-patient. Il met
à contribution ses qualités de clown professionnel pour faciliter le dialogue et humaniser le
soin. Après bien des difficultés, il saura surmonter les réticences de ses supérieurs et imposer
une médecine basée sur la compassion. En 1971, Patch Adams a créé son propre institut où
sont mises en pratique ses théories.
194
C. La parodie : le médecin-bouffon
La parodie se définit par « une imitation grossière de la réalité ». (10) Les MC qui
suivent ne possèdent ni la charge critique, ni le sous-texte militant des précédents, mais se
contentent d’exagérer les travers habituels de la profession. Plusieurs « icônes médicales » se
voient également détournées, à commencer par les figures traditionnelles du cinéma
fantastique.
C.1. Le croquemitaine… inoffensif
Le « savant fou », tout d’abord, ne s’avère plus du tout menaçant. Le couple
Jekyll/Hyde se voit par exemple doté de talents comiques dans Dr Pyckle and Mr. Pryde
(USA, 1925), avec Stan Laurel dans le double rôle : les crimes odieux de « Mr Pryde » ne
dépassent pas le niveau de la farce enfantine ! De même, Mel Brooks met en scène le petit fils
du célèbre baron dans Frankenstein Junior (USA, 1974) : horrifié par les actes de son aïeul,
il désire changer de nom ! Guère dangereuse, sa créature fera le bonheur des spectacles de
cabaret…
D’autres films se moquent des « expérimentateurs sans éthique » : Junior (USA,
1994) et L’annonce faite à Marius (France, 1997) montrent des « hommes enceints » grâce
aux progrès de la science, alors que Mes doubles, ma femme et moi (USA, 1996) présente le
clonage comme un outil très utile pour les tâches ménagères et l’équilibre du couple. Dans La
chose à deux têtes (USA, 1972), la greffe prend à son tour une tournure hilarante : un
professeur blanc et raciste et un condamné à mort afro-américain se voient contraints de
« partager » le même corps ! La cohabitation n’est pas de tout repos…
Enfin, le « génie du mal » n’échappe pas à la parodie, notamment à travers le Dr
Denfer de la saga des Austin Powers (USA, 1997/1999/2002).
Chez tous ces personnages, nous retrouvons les traits classiques du « croquemitaine » :
ambition démesurée, suffisance, autorité abusive, absence totale d’éthique, mais l’horreur
habituelle cède sa place à l’absurde. D’instrument de mort et de destruction, la science devient
un gadget de peu d’envergure.
C.2. Le héros du quotidien… incapable
Incorrigible fêtard, l’étudiant en médecine en arrive parfois à négliger son travail. Les
carabins de La chanson de Lisbonne (Portugal, 1933), Toubib Academy (USA, 1985),
195
Doctor’s academy (USA, 1985) sont ainsi de véritables cancres, recalés à leurs examens et
subissant les foudres de leurs doyens.
Leurs aînés ne valent pas mieux, comme par exemple le chirurgien orthopédique du
film Les sous-doués en vacances (France, 1982), qui lors de l’interprétation d’un cliché situe
le cubitus dans le membre inférieur, et « raccourcit » un patient en multipliant les opérations
ratées. Dans Paramedics (USA, 1987), c’est tout un bataillon de médecins incapables qui se
retrouve muté dans un service d’ambulances, pour le malheur de tous ceux qui nécessitent
leurs services… Et que dire de la gestion rocambolesque d’une épidémie de toxi-infection
alimentaire par le Dr Rumack (Leslie Nielsen) dans Y’a-t-il un pilote dans l’avion ? (USA,
1980) ?
Le MC-incapable peut aussi servir d’exutoire à un artiste désireux de régler ses
comptes avec le corps médical : intitulée « les médecins », la troisième partie de Journal
Intime (Italie, 1994) montre Nanni Moretti consulter plusieurs spécialistes romains pour un
prurit chronique… Chacun lui délivre un avis et un traitement différents, mais aucun ne
s’avère efficace. Or ce réalisateur/acteur souffrait d’un lymphome de Hodgkin que l’on
retarda à diagnostiquer. Le médecin-bouffon permet alors d’exorciser la rancune et la perte de
confiance du patient envers une médecine moderne, mais faillible…
C.3. Le séducteur… ridicule
Nombre de « séducteurs » possèdent un aspect comique, souvent de par leur
misogynie exacerbée.
Dans cette catégorie, citons à nouveau les personnages de Simon dans Un éléphant ça
trompe énormément et Nous irons tous au paradis et Jérôme dans Les bronzés. Les
mœurs frivoles de Simon, qui ne fréquente que des femmes mariées, cachent en réalité une
impuissance à se détacher d’une mère castratrice (Marthe Villalonga) n’hésitant pas à lui faire
une scène dans son cabinet ! De même, ses dehors de bourreau des cœurs viril et plein
d’assurance compensent une fragilité intérieure peu compatible avec le sang-froid attendu de
la part d’un médecin : il est hypocondriaque et ne supporte pas la vue des aiguilles !
Jérôme des Bronzés ajoute la suffisance à la misogynie : il ne perd jamais une
occasion de rappeler son statut de médecin afin de se mettre en valeur. On note au passage un
léger complexe d’infériorité vis-à-vis de ses confrères spécialistes… auxquels il attribue sans
doute un pouvoir de séduction plus grand en raison de leur position sociale supérieure ! Ce
doute en sa propre virilité explique peut-être pourquoi il laisse volontairement sortir ses poils
pubiens de son maillot de bain… Sur le plan médical, Jérôme ne possède pas plus de sangfroid que Simon : sollicité pour soigner un cochon dans Les bronzés font du ski, il rentre
dans une rage folle. Les bronzés 3 - Amis pour la vie (2006), le retrouve vingt ans plus tard,
196
désormais rayé de l’Ordre après une opération de chirurgie esthétique ratée… C’est encore
une fois le contraste entre l’image attendue du médecin bienveillant/sûr de soi, et
l’immaturité/les névroses de ces personnages qui fait naître le rire.
La palme de la misogynie revient cependant au Dr Paul Dufour dans Calmos (France,
1975) de Bertrand Blier. Jean-Pierre Marielle interprète ce gynécologue qui, écœuré par le
spectacle quotidien de l’intimité de ses patientes, prend la clé des champs et se retire dans un
petit village avec un ami, loin de toute représentante du sexe féminin. D’autres mâles épuisés
par la gent féminine se convertissent bientôt à sa cause, mais ils sont rattrapés par une armée
de féministes qui les transforment en étalons… La séduction, péché mignon habituel du MC,
devient ici un instrument de torture ! A la fin du film, le Dr Dufour, miniaturisé, est englouti
par un « vagin géant » ; submergé, autrement dit, par ce qu’il cherchait précisément à fuir,
tant sur un plan sentimental que professionnel !
Enfin, rappelons le film Docteurs in love (USA, 1982), qui se moque de la
concupiscence maladive de la profession à travers une série de gags de mauvais goût.
C.4. Le désintéressé… le vénal
Avec moins de subtilité que Knock, de nombreux films ont stigmatisé l’âpreté au gain
de la profession. Citons en particulier La clinique en folie (USA, 1972), où tout le personnel
de l’établissement rackette littéralement ses patients, ou encore J’ai faim !!! (France, 2001),
qui vise spécifiquement le domaine de la diététique et de ses régimes prétendument miracles.
L’héroïne du film, en surpoids, consulte un médecin auteur de best-sellers, qui entre deux
conseils farfelus monnayés à prix d’or, lui vend un exemplaire de son livre !
C.5. Le « psy » parodié
C.5.1. Le « psy » plus fou que ses patients
Face à la folie, le médecin est sensé faire contrepoids, grâce à son sérieux et à son
pragmatisme. Mais selon le principe comique de « l’arroseur arrosé », il arrive que le MC se
révèle plus atteint que son malade… En raison de son domaine d’activité, la psychiatrie
semble être la spécialité la plus à risque.
Dans la scène finale de Harvey, (USA, 1950), le psychiatre du héros épouse le délire
hallucinatoire de son patient et avoue voir lui aussi un… lapin géant, baptisé Harvey ! On
assiste à la contamination du professionnel de santé, jusque là cohérent, par la folie du
malade. Le MC prend même « la garde » de l’hallucination, délivrant le patient de son délire !
197
Jerry Lewis a également apporté sa pierre à l’édifice du « médecin-bouffon » avec
Jerry chez les cinoques, (USA, 1964) où il joue un étudiant en médecine raté, ayant
abandonné ses études pour cause d’excès d’empathie. Devenu infirmier psychiatrique, il ne
peut s’empêcher d’épouser la pathologie de ses patients, ce qui occasionne de nombreuses
catastrophes !
Le Dr Fritz Fassbender dans Quoi de neuf pussy cat ?, (USA, 1966) est quant à lui un
psychanalyste très atypique... Lorsque son patient arrive, il est allongé sur le sol, en pleine
crise de nerfs après une dispute conjugale (légitime : il a trompé sa femme !). D’aspect
volontairement grotesque (tout de rouge vêtu, grosses lunettes, longs cheveux noirs), il
constitue une satire de la psychanalyse dans ce film écrit par Woody Allen. Peter Sellers livre
une interprétation hilarante de ce praticien pathologique, fils d’un gynécologue
exhibitionniste. En outre libidineux et colérique, il n’hésite pas à boire durant ses séances
d’analyse ou à insulter ses patients. Quelques unes de ses répliques : « J’utilise toutes sortes
de méthodes peu orthodoxes. Par exemple, j’ai rencontré un grand succès en enfermant des
patients dans un placard. » Ou bien, répondant à un patient protestant contre la durée
ridiculement courte de la consultation : « Je ne peux supporter plus d’un quart d’heure de
votre vie sexuelle à la fois. »
Le médecin généraliste de Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe
sans jamais oser le demander (USA, 1972) n’est pas psychiatre mais souffre indéniablement
de troubles liés à cette discipline. Un patient amoureux d’une brebis vient le voir pour être
guéri de cette perversion… Or le praticien tombe à son tour amoureux de l’animal ! Ce sera le
début de sa déchéance… C’est Gene Wilder, membre des Monty Python, qui interprète le
médecin.
Après Frankenstein, Mel Brooks parodie les films d’Alfred Hitchcock dans Le grand
frisson (USA, 1978) et s’octroie le rôle d’un prix Nobel de psychiatrie souffrant de troubles
anxieux généralisés. Nommé à la tête d’un asile pour sujets « nerveux », il devra faire face à
sa propre pathologie afin de prouver son innocence dans une affaire de meurtre.
En France, le film à sketchs Les secrets professionnels du Dr Apfelglück (France,
1990) parodie plus particulièrement la psychanalyse. Thierry Lhermitte y joue un « psy »
loufoque, vénal et concupiscent, qui porte des lunettes pour voir à travers les vêtements,
maltraite sa secrétaire et se plaît à manipuler ses patients, dont il révèle honteusement les
confidences au spectateur...
198
C.5.2. Le « psy » dévoré par son métier
Le sacerdoce du médecin ne s’arrête pas au seuil de son cabinet : les problèmes, voire
les patients, peuvent le poursuivre jusqu’à son domicile. Au cinéma, c’est encore une fois le
« psy » qui en fait les frais.
Quoi de neuf, Bob ? (USA, 1991) et L’homme de ma vie (France, 1999) montrent
des psychiatres (Richard Dreyfuss et Patrick Chesnais) aux prises avec des patients pour le
moins envahissants, qui les harcèlent pendant leurs vacances en famille ou s’immiscent dans
leur vie personnelle. Leur confrère de Mafia Blues et sa suite (USA, 1999, 2002), interprété
par Billy Crystal, a quant à lui la malchance de soigner un parrain de la mafia dépressif qui le
sollicite jour et nuit et l’entraîne dans ses affaires troubles. Ces sujets, potentiellement
dramatiques voire inquiétants, sont traités sous l’angle de la comédie familiale.
Le conflit vie professionnelle/vie privée est d’un autre ordre dans Petites confidences
(à ma psy) (USA, 2005) où une « psy » juive (Meryl Streep) réalise que sa patiente âgée de
37 ans, catholique et récemment divorcée, fréquente son fils, de 14 ans son cadet. La
thérapeute ne comprend pas tout de suite ce détail, ce qui donne lieu à de nombreux dialogues
cocasses. Loin d’être une réflexion profonde sur l’éthique de la profession, le film reste une
comédie romantique où la médecine ne sert que de ressort dramatique.
Pour terminer, opposons à ces « psy » celui de Mary à tout prix (USA, 1998), qui
loin de se laisser dévorer par son travail n’hésite pas à s’éclipser discrètement durant ses
séances d’analyse pour aller grignoter ! Tout est dans le timing…
C.6. Le faux médecin
Puisqu’au cinéma tout n’est qu’apparence et faux semblants, l’habit fait souvent le
moine. En revêtant une blouse, certains non-médecins s’improvisent docteurs… Et font
généralement aussi bien que les praticiens expérimentés !
Nous avons déjà étudié Un jour aux courses (USA, 1937) avec les Marx Brothers, où
un vétérinaire se retrouve à la tête d’une clinique. Jean Carmé joue un rôle semblable, quoique
légèrement dément, dans Les fugitifs (France, 1986) face à Gérard Depardieu, qu’il prend
pour un chien (« il vaudrait mieux l’piquer ») ; il réussira néanmoins brillamment l’extraction
d’une balle dans la jambe. Selon le même principe de substitution, un escroc en fuite est pris
pour un psychiatre dans Toubib malgré lui (USA, 1987). Il joue le jeu, participant ainsi aux
soins donnés dans l’établissement avec l’aide d’un infirmier... En Inde, nous retrouvons ce
procédé dans Munnabhai M.B.B.S. (2003), où un gangster se fait passer pour le médecin199
chef d’un hôpital factice pour dissimuler ses véritables activités… mais par un concours de
circonstances il devra apprendre la médecine.
D. Fonction cathartique du « clown blanc »
D’ordinaire, le milieu médical ne prête à rire : par essence, avoir affaire à lui signifie
que quelque chose ne va pas ! Or le « clown blanc » permet de le montrer sous un jour
sympathique : le médecin, ses examens et ses diagnostics ne sont plus effrayants, mais
hilarants.
Une scène de La débandade (France, 1999) illustre la fonction cathartique du « clown
blanc » : un patient (Claude Berri) consulte un sexologue pour des troubles érectiles,
archétype du problème « honteux » pour le grand public. Le médecin pratique une palpation
de l’appareil génital et un toucher rectal, examen redouté par de nombreux hommes. Or c’est
Alain Chabat qui campe le praticien et lui donne un aspect volontairement comique
(vêtements obsolètes, moustache ridicule, nœud papillon inapproprié) et un jeu décalé. Ce
procédé permet de dédramatiser à la fois la pathologie et l’examen médical.
Dans les films de Woody Allen, les « psy » que le héros va régulièrement consulter
jouent un rôle identiques (Annie Hall : 1977, Manhattan : 1979, Hollywood Ending :
2001…). Personnages hors-champ, silhouettes anonymes ou simples allusions au détour d’un
dialogue, ils recueillent les confidences (hilarantes) du héros. La consultation psychiatrique ou
l’analyse, entourées d’a priori négatifs dans l’imaginaire collectif (« je ne suis pas fou ! »),
prennent soudain une tonalité familière, positive ; naturelle même, tant les personnages
l’évoquent avec spontanéité. Présentées sous cet angle, elles ne rebutent plus, et le « psy »
gagne en sympathie.
Mafia Blues (1999) dédramatise quant à lui le problème de la dépression en exposant
dans ses dialogues les idées préconçues habituelles à propos de cette maladie. Nous pouvons
supposer que d’une certaine manière, le spectateur-patient s’allonge aux côtés de Robert De
Niro sur le divan du « psy » et l’accompagne dans sa thérapie.
Décryptage
•
Le « clown blanc », ou les défauts fondamentaux de la profession
Si nous comparons les personnages que nous venons d’étudier aux médecins de
Molière, ou aux Asclépiades d’Aristophane, nous constatons que les travers du MCcinématographiques sont identiques à ceux de ses aïeux : gourmandise, suffisance,
200
manipulation, concupiscence, misogynie, hypocrisie, intelligence de surface, absence de
remise en cause, goût pour le pouvoir… La critique est acide, le rire jaune, mais il doit
amener le spectateur-médecin à une remise en question : si ces traits persistent à travers les
âges, peut-être reflètent-ils une certaine vérité. De son côté, le « clown blanc » donne au
spectateur-patient la possibilité d’exorciser sa peur de la blouse blanche dans une catharsis
libératrice.
•
L’humanisation du médecin
Autre aspect de la comédie : lorsqu’elle fait du MC un personnage burlesque
(Hydrothérapie fantastique, Oh, doctor !, Men in black), ou un « bouffon » inoffensif
(Frankenstein Junior, Les bronzés) parfois plus fou que ses patients (Quoi de neuf pussy
cat ?, Le grand frisson) elle lui fait indiscutablement gagner en familiarité et en sympathie.
Ses défauts, ses gaffes, ses failles contribuent à le faire descendre de son piédestal,
transformant son image de notable grave et sévère en celle de « clown blanc » faillible et donc
terriblement... humain (Un éléphant ça trompe énormément).
•
Dédramatisation & catharsis
Au final, rire du médecin, ambassadeur de la maladie, artisan de la vie et de la mort,
c’est rire des turpitudes de la condition humaine… Le « clown blanc » permet au spectateur
de « purifier », pour reprendre les termes d’Aristote, ses angoisses fondamentales (maladie,
douleur, mort) ainsi que sa crainte du milieu médical (Knock, La débandade, Mafia Blues).
•
Le messager idéologique
Enfin, comme nous l’avons vu, au-delà de la simple mise en boîte de la profession, le
clown blanc peut aussi être porteur d’un message plus profond : social (Knock, Brazil),
politique (Dr Folamour, M*A*S*H) voire philosophique (Monty Python, le sens de la vie),
que l’humour permet de délivrer avec aisance.
201
VII. La femme-médecin
« A propos du sexe, on peut dire immédiatement qu’un seul est adapté à l’art
d’Hippocrate. (…) Le fait que plusieurs femmes aient excellé dans des domaines variés
signifie, justement, que l’exception confirme la règle. (…) De telles femmes peuvent être
pourtant regardées comme des monstres contingents et rares. »
Signor Francesco Boselli, professeur de chirurgie à l’Université de Padoue, 1668. (5)
A. Histoire de la femme-médecin
Dans les sociétés primitives, les femmes s’occupaient de la cueillette pendant que les
hommes chassaient. De façon empirique, ces ménagères ancestrales découvrirent les
propriétés des différentes plantes (les « simples »), initialement destinées à la nourriture, puis
rapidement utilisées à des fins curatives (pansements, désinfection, potions). Guérisseuses,
prêtresses, sorcières, pythies, elles furent les premières soignantes de l’humanité. On retrouve
ce rôle sur tous les continents, jusqu’à l’avènement de la méthode hippocratique, entre le
Vème et le IVème siècle av. JC.
Dans la civilisation gréco-romaine Antique, les femmes-médecins (medicae) étaient
encore tenues en haute estime, particulièrement pour leur connaissance des pathologies
féminines (hystérie, infertilité, problèmes gynécologique). Dans leurs écrits, Pline l’Ancien et
Galien louaient leurs qualités.
Parallèlement, rappelons que le panthéon des dieux gréco-romains accueille de
nombreuses déesses guérisseuses : Hygie (déesse de la santé) et Panacée (déesse de la
médecine curative), filles d’Asklépios, ainsi qu’Aphrodite (maladies sexuelles) ou Artémis
(soin des enfants).
Mais l’effondrement de l’Empire Romain marqua l’essor du modèle patriarcal judéochrétien et le début de la domination de l’homme-médecin.… En tant que descendantes
d’Eve, la pécheresse originelle, les femmes furent progressivement écartées du pouvoir
médical. En France, au XIIème siècle, l’accès à l’université leur fut définitivement interdit.
Durant sept siècles, le statut des femmes-médecins n’évolua guère, à l’exception de
Bagdad et Byzance où elles étaient traitées sur un pied d’égalité avec les hommes. Partout
ailleurs elles furent brimées et exclues des universités. Pour une femme, le seul moyen de
travailler légalement dans le domaine du soin était d’entrer en religion : les sœurs catholiques
furent les premières infirmières, travaillant sous les ordres des hommes-médecins.
202
Malgré tout, des « médeciennes » sans diplôme continuèrent à exercer. En France,
elles risquaient l’excommunication, voire le bûcher, si on les accusait de sorcellerie. D’autres
rebelles se travestirent en homme et exercèrent sur les champs de bataille, d’autres encore
s’exilèrent en Italie ou en Allemagne, où on les tolérait. La première femme-médecin
officiellement diplômée étudia ainsi de l’autre côté du Rhin : Dorothée Erxleben le 12 juin
1754, qui obtint une dérogation spéciale grâce aux relations de son père, scientifique reconnu.
Anna Manzolini, en Italie, fut la première femme professeur de Médecine, en 1755 ; il s’agit
là aussi d’un cas isolé, permis par les relations familiales du Pr Manzolini avec l’élite
scientifique.
Ce sont les Américaines qui les premières vont se faire officiellement ouvrir les portes
des universités de médecine, au milieu du XIXème siècle. La première fut Elizabeth
Blackwell en 1849 qui, confrontée à l’opposition de ses confrères voyant d’un mauvais œil
cette nouvelle concurrence féminine, fonda sa propre école de médecine destinée aux femmes.
En France, la première femme à obtenir sa thèse de Docteur en Médecine fut une
anglaise, Mlle Garrett, en 1870. La première femme médecin d’origine française fut Mme
Brès, cinq ans plus tard. Mais il fallut attendre le 31 juillet 1885 pour voir le concours de
l’internat ouvert aux femmes.
En 1900, les femmes-médecins n’étaient que quelques centaines en France. En 1945
leur nombre augmenta : elles représentaient alors 8% des médecins de l’Hexagone.
Rappelons que le droit de vote ne fut accordé aux françaises qu’en 1946, et que
l’égalité des droits entre l’homme et la femme ne fut proclamée à l’Assemblée Générale des
Nations Unies qu’en 1950…
En 1988, on comptait 47.000 femmes-médecins françaises, soit 28% du corps médical.
Ce chiffre passa à 38% en 2004. Cette même année, 62% des étudiants inscrits en 1ère année
étaient des femmes. Loin d’être une exception française, cette féminisation progressive de la
profession médicale est analogue dans beaucoup d’autres pays. Reste à savoir si cette parité
arithmétique s’accompagne d’une parité de statut et de considération. Rappelons simplement
que seulement 10% des professeurs de médecine sont des femmes et qu’à même âge donné,
les femmes médecins perçoivent 30% de moins que leurs confrères parmi les spécialistes et
17% de moins parmi les omnipraticiens… (5) (69)
Au total, l’évolution de la place de la femme-médecin dans la société a été lente et
laborieuse, l’acquisition d’un statut (théoriquement) égal à celui des hommes ayant réclamé
un combat séculaire. Etudions maintenant l’image de la femme-médecin au cinéma, et
déterminons si son évolution reflète sa place dans la société au cours du XXème siècle.
203
B. La femme-MC
Pendant longtemps, la femme-MC brilla par son absence : à l’exception de quelques
apparitions aussi sporadiques que dégradantes (voir B1), la FMC cantonnait le sexe faible à
des rôles de nonne, aide-soignante ou infirmière, toujours sous l’autorité d’un homme-MC
(Men in white, Un grand patron) dont elle constituait l’esclave servile. Puis apparurent les
premières tentatives d’émancipation, timides tout d’abord et non dénuées de misogynie, avant
de s’affirmer progressivement, gagnant en liberté et en indépendance… jusqu’à une réelle
parité ? C’est ce que nous allons étudier.
Quoi qu’il en soit, le simple fait que la femme-MC constitue une icône médicale à part
entière met en évidence sa différence de traitement par rapport à l’homme-médecin : aucun
chapitre n’est particulièrement consacré à celui-ci : un homme médecin ne surprend pas,
n’interpelle pas, il est la norme, alors que dans le paysage médical cinématographique une
femme médecin fait figure d’exception. Paradoxalement, la profession tend à la
féminisation… Comparons les différents visages que revêt la femme-MC.
B.1. La femme-objet
B.1.1. La femme soumise
La Doctoresse, film français muet de 1910, est à notre connaissance la première
fiction cinématographique à mettre en scène une femme-médecin. Le synopsis, seul élément
encore disponible de nos jours, décrit les mésaventures d’un homme négligé par sa femme
« doctoresse », accaparée par sa profession. La fin voit le mari triompher : craignant de le
perdre, son épouse abandonne sa carrière pour une vie plus acceptable de femme au foyer.
Max et la doctoresse (1914, muet), à l’intrigue très semblable, est par contre parvenu
jusqu’à nous. Max le dandy tombe amoureux de sa doctoresse et voit la consultation médicale
comme le moyen idéal de lui déclarer sa flamme : « Madame, acceptez de sauver un
amoureux désespéré. Accordez-moi d’urgence un rendez-vous » lui glisse-t-il dans un mot
doux. Séduite, la praticienne accepte de l’épouser mais la nuit de noces n’est pas de tout
repos, car on vient sans cesse la déranger pour des problèmes médicaux, ce qui provoque la
colère de Monsieur. Un an passe. Désormais mère, Madame continue à exercer… Un jour,
Max amène leur fils au cabinet et surprend son épouse durant un examen médical ; le
stéthoscope ne s’étant pas encore démocratisé, elle plaque son oreille contre le dos de ses
patients pour écouter leur poumons. Cette intimité rend Max fou de jalousie : il expulse manu
204
militari tous les patients du cabinet et ramène sa femme à la maison. On devine qu’elle
occupera désormais la place dévolue à une bonne épouse : le foyer.
Comme on peut le constater, l’image qui est donnée de l’espèce rare qu’est la femme
médecin en ce début de XXème siècle est paternaliste, simpliste et dégradante. La doctoresse
est une femme avant d’être un médecin, un objet de désir réduite à son physique de Vénus. Il
est sous-entendu que son succès provient non de ses compétences médicales mais de son
charme : tous ses patients sont des hommes qui tombent en pâmoison dès son arrivée et se
plaisent à rapporter des symptômes leur permettant d’obtenir une proximité physique avec
elle. On note une confusion entre l’intimité que réclame l’examen médical, pourtant
strictement professionnelle, et la séduction. Une femme-médecin ne peut attirer que des
patients libidineux… Autrement dit, le statut de la doctoresse diffère peu de celui de la
péripatéticienne. Par ailleurs la MC apparaît comme totalement passive face aux évènements
et se plie sans rechigner aux exigences de son mari, allant jusqu’à quitter sa profession pour
son bon plaisir.
Au total, ces films présentent la profession médicale comme inconvenante pour la gent
féminine, source de concupiscence et de distraction, incompatible avec le rôle de mère
attentionnée et d’épouse fidèle. On peut se demander si cette représentation a ou non disparu
du cinéma actuel.
Un quart de siècle plus tard, Woman Doctor (1939, USA) présente une intrigue
tristement identique aux films précédents (146) : tout à son travail, une chirurgienne délaisse
son mari, qui la trompe et demande le divorce. Là encore, le film se soldera par un abandon de
la carrière médical. On retrouve ce discours dans Amour sans illusion, (Allemagne, 1955),
où le mari d’une femme-médecin trop dévouée à son travail soigne sa solitude en couchant
avec sa belle-sœur, qui tombe enceinte… Ces intrigues sous-entendent que la faute de
l’adultère incombe à l’épouse, car si celle-ci était restée chez elle à s’occuper de son mari au
lieu d’exercer, rien ne serait arrivé. L’immoralité concerne plus la profession de médecin que
l’adultère !
Dans La loi du vice (Allemagne, 1957), le ton devient malsain : une jeune praticienne
apprend tout d’abord que son fiancé va faire un mariage de raison, mais souhaiterait la
conserver comme maîtresse… S’ensuit une dispute logique qui aboutit à un accident de
voiture. Un maître-chanteur ayant assisté à la scène s’applique à la manipuler : impuissante, la
doctoresse perd alors son travail, séjourne en prison, et frôle la prostitution. Dans tous les
domaines, personnels comme professionnels, cette femme-MC semble incapable de s’imposer
et de maîtriser son destin. Elle est le jouet d’une société qui ne tolère pas son émancipation.
La soumission est illustrée de manière encore plus littérale dans des films où la
doctoresse devient une véritable esclave sado-masochiste. Dans Merci ma tante (Italie, 1968)
c’est un jeune garçon qui séduit sa tante médecin, la domine psychologiquement et lui impose
205
des jeux pervers (humiliation, brimades…). Nathalie, rescapée de l’enfer (France, 1977) va
encore plus loin : déportée dans un camp en Pologne, une médecin russe est torturée (fouet,
déshabillage en public) par la maîtresse des lieux, jalouse de sa romance avec un bel officier
nazi. Cependant l’honneur de la profession est sauf, car la médecin travaille pour la résistance
russe et use de sa position pour soutirer des informations à l’Ennemi.
En filigrane, ces intrigues semblent avoir pour but de briser les tentatives
d’émancipation des femme-médecins : au final, leur réussite professionnelle n’est qu’une
illusion d’indépendance car elles retrouvent rapidement la place traditionnelle de femme au
foyer, de mère ou d’épouse, soumises à la volonté de leur mari (réel ou symbolique sous la
forme d’une image autoritaire) et de la société « bien-pensante » et paternaliste.
B.1.2. L’objet de fantasmes
Cet aspect, déjà présent dans les métrages cités ci-dessus, est retrouvé de façon plus ou
moins prononcée dans la plupart des fictions mettant en scène une femme-médecin. Mais il
s’avère particulièrement marqué dans les comédies italiennes des années 50 à 70, où la beauté
de la protagoniste principale constitue l’unique intérêt du film.
En 1957, Dites 33 montre une doctoresse injustement soupçonnée d’infidélité filée par
deux détectives. Il s’agit d’une très belle femme désirée par ses patients, réduite à son
physique avantageux. L’intrigue principale ne concerne pas sa profession mais sa vie privée,
voire sexuelle, et nous retrouvons l’amalgame entre examen médical et intimité (les
détectives, ignorant sa profession, prennent ses patients pour des amants). De plus, elle
apparaît un peu cruche et naïve, inconsciente de ce qui se trame autour d’elle.
Le confident de ces dames (France/Italie, 1959) présente également un certain
intérêt : Fernandel y joue le vétérinaire d’un petit village, qui à l’occasion prodigue des soins
aux habitants en raison du manque de docteurs en médecine (thème actuel s’il en est). Or
l’arrivée d’une médecin généraliste (incarnée par une starlette : Sylva Koscina) est de mauvais
augure pour ses finances. Rapidement, le vétérinaire, adepte de la médecine douce, et la
généraliste, tournée vers l’allopathie, se disputent la patientèle… Mais alors que
l’omnipraticienne se tourne les pouces, les méthodes du vétérinaire rencontrent un succès
inespéré, à tel point qu’il « monte à la Capitale »… et se voit accusé d’exercice illégal de la
médecine par la généraliste, jalouse de son succès. A la fin, les deux ennemis, en réalité
amoureux, se marient et les soucis s’envolent. Bien que le film soit une comédie légère, nous
pouvons tout de même noter qu’un homme vétérinaire nous est présenté comme plus doué
pour soigner des êtres humains qu’une femme docteur en médecine…
206
A la fin des années 70, la trilogie La toubib du régiment, La toubib aux grandes
manœuvres, et La toubib prend du galon (Italie, 1975, 1977, 1978) va plus loin et met
clairement l’accent sur l’aura érotique de la femme-médecin. Ces pantalonnades grasses et
vulgaires mettent en scène les mésaventures d’une jeune médecin militaire, objet de fantasme
des soldats de la base où elle exerce. Le film n’est qu’un prétexte pour dévoiler à la moindre
occasion les charmes de la bella dottoressa, interprétée par Edwige Fenech.
Mais le personnage de la femme-médecin réduite à son sexe trouve un point d’orgue
dans l’industrie pornographique, à travers des films aux titres aussi avilissants que La
doctoresse a de gros seins (France, 1985 et 1995), Ma doctoresse est une vicieuse (USA,
1980), ou encore Doctoresse SM (USA, 2009).
Source de fantasme des hommes qui la côtoient autant que du spectateur mâle, la
femme-MC possède des attributs féminins avantageux dans tous les films que nous venons
d’étudier. De même, son examen médical comporte toujours un sous-texte sexuel. Faut-il y
voir la métaphore d’une extrême dévotion médicale ? Ou bien la représentation d’une
rassurante image maternelle, dont la silhouette gironde renvoie au sein nourricier originel ? La
grande passivité du personnage, tout comme son incapacité à s’émanciper de l’autorité
masculine, tendent plutôt à en faire une icône machiste.
B.2. La femme forte
A côté des représentations précédentes, on trouve heureusement des femmes-MC qui
rivalisent avec leurs confrères « chevaliers blancs », tant sur le plan humain que
professionnel. Présentées comme des battantes qui ont dû travailler plus dur que les membres
du sexe opposé pour atteindre un statut social a priori égal, elles offrent l’image de femmes
fortes, volontaires et indépendantes, voire de militantes féministes acharnées. Travailleuses
appliquées, enquêtrices déterminées ou aventurières bagarreuses, elles tiennent généralement
un rôle d’héroïne positive, même si des éléments machistes viennent souvent ternir ce tableau.
B.2.1. La Grande Dame
Nous avons déjà étudié Madame Curie (USA, 1943), film aux velléités
propagandistes sorti en pleine Seconde Guerre Mondiale, célébrant la vie et les travaux de la
découvreuse du radium. Bien que la scientifique y soit portée en triomphe, on peut remarquer
que l’intrigue ne s’intéresse qu’aux travaux du couple Pierre-Marie Curie et n’aborde pas la
vie de Marie après la mort de son époux… Son second prix Nobel ou sa lutte féministe sont
207
ainsi passés sous silence, comme si le personnage féminin n’existait qu’en compagnie de son
mari. Cette approche reflète la société patriarcale de l’époque.
Moins marqué politiquement mais intéressant de par son discours féministe, The girl
in white (USA, 1952) retrace la croisade d’Emily Dunning Barringer (1876–1961), première
femme ayant pu passer les concours médicaux à New York, devenant ainsi chirurgienne.
L’intrigue suit le schéma classique : la courageuse praticienne doit surmonter tous les
préjugés pour atteindre son but. Elle est aidée par une autre femme-médecin : le Dr Marie
Yeomans, son mentor. La fin souligne son triomphe… et sa romance avec un charmant
confrère.
Ne le brûle pas (2009), récent film vietnamien, retrace l’histoire d’une autre femme
forte : le Dr Dang Thuy Tram, médecin militaire morte en service en 1970. Pacifiste, elle
soignait aussi bien les soldats que la population. Son parcours permet de suivre la guerre du
Vietnam du côté des « victimes collatérales », trop souvent oubliées.
Enfin, le synopsis de Heaven & Earth, dont la sortie en salles est prévue pour 2011,
relate un fait étonnant : après sa mort, on découvrit que le Dr James Miranda Barry, médecin
de l’armée britannique au XIXème siècle, était en réalité une femme déguisée en homme !
Historiquement, l’Angleterre fut le pays le plus répressif envers les femmes-médecins, aussi
cette intrigue n’est-elle pas aussi fantaisiste qu’elle y paraît : pour une femme, s’engager dans
l’armée sous une fausse identité représentait à l’époque l’un des seuls moyens d’exercer.
B.2.2. L’héroïne du quotidien
B.2.2.1. La médecin de campagne
Lorsqu’elle choisit la médecine en milieu rural, la femme-MC rencontre les mêmes
difficultés que ses confrères masculins : a priori négatifs de la population locale à l’égard de
la médecine traditionnelle, obscurantisme, superstition et influence des guérisseurs… Mais à
ces problèmes s’ajoutent les a priori machistes sur les compétences d’une femme-médecin, ce
qui rend la tâche doublement difficile ! On ne triche pas avec la vie, (France, 1949) et Die
landarztin (Le médecin de campagne, Allemagne, 1958) adoptent cette intrigue convenue où
les compétences et le dévouement de la courageuse praticienne finissent par conquérir les
cœurs les plus rétifs. L’amour d’une femme (France, 1953) déplace l’action sur l’île de
Ouessant et renforce son discours d’une conclusion surprenante pour l’époque : plutôt que
d’abandonner la médecine pour suivre son fiancé en Italie, la doctoresse (Micheline Presle)
choisit de rester et « vivre passionnément sa magnifique vocation ». Magnifique, certes, mais
terriblement solitaire nous dit le film, ce qui semble être le lot de la femme travailleuse dans
la France des années 50…
208
Une autre vocation s’ajoute à la médecine dans Le secret de sœur Angèle (France,
1955), où le personnage éponyme, ayant tout juste fini ses études, est sur le point de rentrer
dans les ordres. Alors qu’elle soigne des malades dans un bateau de retour d’Indochine, placé
en quarantaine à Marseille, une visite à domicile la mettra en contact avec un meurtrier
malchanceux, qui bien sûr tombera follement amoureux d’elle. Livrée à un cruel dilemme,
Sœur Angèle choisira l’amour divin et saura convaincre le meurtrier de se livrer à la police.
Enfin, Le Médecin de campagne (URSS, 1951) mérite d’être cité : il s’agit d’un film
de propagande communiste. La profession de l’héroïne sert de prétexte pour montrer la vie
exemplaire dans les fermes collectives d’URSS… La femme-MC ne semble donc pas
échapper à l’instrumentalisation (148) (175).
B.2.2.2. La médecin de ville libérale
En ville, la vie sentimentale de la femme-MC est au premier plan. Dans Le hasard et
la violence (France, 1973), la remplaçante d’un médecin généraliste connaît une histoire
d’amour avec un patient rencontré au cours d’une visite (Yves Montand). Celui-ci est conquis
par l’indépendance et l’esprit libre de la jeune femme… à qui il donnera sa vie, pour la
sauver d’une agression. Récemment divorcée, la généraliste parisienne (Jeanne Balibar) de
J’ai horreur de l’amour (France, 1997) est un autre exemple de femme-MC secourue par
son patient et amant... Tout comme la psychiatre du film de Bollywood Krazzy 4 (Inde,
2008), enlévée par des voyous et recherchée par quatre de ses malades. Bien
qu’indépendantes et compétentes, ces femmes-MC semblent frappées du syndrome de « la
princesse en détresse » et paraissent incapables de s’en sortir sans aide masculine. En outre,
deux d’entre elles vivent une aventure avec un patient, ce qui montre que la femme-MC ne
respecte pas plus la déontologie que ses confrères.
Femmes de personne (France, 1983) suit le quotidien de radiologues travaillant dans
un cabinet de ville. Adultères, ruptures et réconciliations, manigances amoureuses : le film se
concentre essentiellement sur leur vie sentimentale agitée. En réalité, ces femmes-MC
aspirent à un changement de vie, à se libérer du carcan social dans lequel elles étouffent
(épouses blasées, mères frustrées), mais au final elle ne parviennent pas à s’en détacher, le
film se concluant par un retour à la situation initiale. Elles demeurent toutefois de bons
médecins, sauvant notamment leur secrétaire du suicide.
Enfin, Karine Viard dans Les invités de mon père (France, 2009) interprète une
généraliste parisienne qui s’émancipe d’une image paternelle écrasante… en trompant son
compagnon dans les bras de son associé ! Nous remarquerons que pour la femme-MC, la
conquête de l’indépendance passe presque systématiquement par sa libération sexuelle…
209
B.2.2.3. La praticienne hospitalière
Figure emblématique de la femme-MC que nous avons déjà rencontrée, le Docteur
Françoise Gailland (France, 1975), interprétée par Annie Girardot, est chef de service. Une
exception soulignons-le, autant dans le paysage de la FMC que dans celui de la médecine
contemporaine… Praticienne exemplaire, elle sait se montrer autoritaire avec son personnel et
ses étudiants, tout en restant humaine et empathique à l’égard des malades. Le film consacre
une part égale à sa vie de famille, plutôt désastreuse en raison de son surinvestissement
professionnel : le Dr Gailland ne s’avère pas plus fidèle que les « séducteurs » (elle trompe
son mari avec un confrère : un pas vers la parité ?) et échoue dans son rôle de mère (fils
délinquant, fille enceinte). Mais un diagnostic fortuit de cancer du poumon la poussera à une
sérieuse remise en question de ses choix de vie, et lui donnera l’occasion, au final, de
découvrir sa priorité : sa famille. Encore une fois, bien que l’image de la femme-MC soit très
largement positive, la vie sentimentale du personnage est mise au premier plan, et son
épanouissement semble nécessairement passer par une acceptation du rôle traditionnel
d’épouse ou de mère.
Et la vie et les larmes et l’amour (Russie, 1983), nous montre une autre femme-MC
occupant un poste à responsabilté : la direction d’une maison de retraite. Son dynamisme et
son altruisme la poussent à effectuer des réformes profitables pour le bienêtre des résidents,
qui retrouvent un souffle et une confiance en eux qu’ils avaient depuis longtemps
perdus (176).
Du côté de la psychiatrie, nous avons déjà évoqué l’investissement inhabituel de la PH
(Elodie Bouchez) de Stormy Weather (Islande, 2003) aurprès d’une patiente islandaise : la
« psy » lui laisse son numéro de téléphone personnel, la sort de l’établissement, et va même
jusqu’à la suivre dans son pays d’origine afin de comprendre ses troubles. Quoique
pathologique, un tel dévouement ne peut que laisser une impression élogieuse au spectateur.
Là encore, l’émancipation du personnage passe par une rupture avec son confrère et amant,
lors de son départ pour l’Islande.
La romance de la femme-MC constitue parfois le sujet central du film. Brillante
chirurgienne cardio-thoracique, le Dr Maggie Rice (Meg Ryan) dévergonde par exemple un
ange-gardien dans le bien-nommé La cité des anges (USA, 1998), remake des Ailes du Désir
de Wim Wenders (1987). Séduit par le talent et l’humanité de cette ravissante femme-MC, le
séraphin se détournera de Dieu, renonçant à ses pouvoirs et à son immortalité ;
malheureusement, sa belle décèdera accidentellement… Dans Mary à tout prix (USA, 1998),
la chirurgienne interprétée par Cameron Diaz fait aussi figure de femme idéale, objet de
discorde entre plusieurs prétendants . Bien que la profession du personnage ne joue aucun rôle
dans l’intrigue, elle illustre sa réussite sociale, son indépendance et son altruisme.
210
B.2.2.4. L’humanitaire
Au cinéma, l’exercice de la médecine humanitaire n’est qu’une caractéristique
secondaire venant souligner le dévouement exemplaire de la femme-MC. Là encore, c’est sa
vie sentimentale qui est privilégiée : citons l’urgentiste « séductrice » de Ce que femme veut
(France, 1992), qui, au retour d’une mission en Colombie, dévergonde son ex-amant. Ou
encore la cancérologue pédiatrique d’Apparitions (USA, 2002), qui protège son enfant pardelà la mort. N’oublions pas, enfin, la MC humanitaire interprétée par Monica Bellucci dans
Les larmes du soleil (USA, 2003), que nous étudierons plus loin.
B.2.2.5. La militante
Rappelons le personnage de Claude Savage, héroïne de Journal d’une femme en
blanc et Une femme en blanc se révolte (France, 1965 et 1966), déjà étudiée au chapitre IV
(« l’homme d’éthique »). Porte-drapeau de l’IVG, à une époque où celle-ci était encore
considérée comme un crime par la société française, elle est une icône féministe.
B.2.3. La femme d’action
B.2.3.1. L’enquêtrice
Héroïnes phares de la littérature policière (en particulier le Dr Kay Scarpetta dans les
romans de Patricia Cornwell, elle-même médecin légiste), les « femmes-médecins
enquêtrices » sont également très présentes sur grand écran. Nous retrouvons les mêmes
archétypes que chez l’homme-médecin.
B.2.3.1.1. L’enquêtrice immobile : la « psy »
Nous avons déjà évoqué La maison du Dr Edwardes (USA, 1945) d’Alfred
Hitchcock, l’un des pionniers du « thriller psychanalytique ». Une psychiatre (Ingrid Berman)
y est confrontée à un étrange et séduisant confrère... Or celui-ci se révèle être un patient
amnésique se faisant passer pour un médecin ! Le véritable Dr Edwardes ayant été assassiné,
l’usurpateur est logiquement soupçonné du meurtre. Mais par le biais de l’analyse, l’héroïne
parviendra à trouver la cause de l’amnésie partielle du faux Dr Edwardes (dont elle est
amoureuse), et par là-même à le guérir de son sentiment de culpabilité en démasquant le vrai
coupable.
211
Le Prince des marées (USA, 1991) confirme l’une des caractéristiques clés de la
« psy » dans le cinéma hollywoodien : sa réussite passe en général par un rapport de
séduction. Ici, Barbra Streisand connaît une romance avec son patient au passé trouble,
interprété par Nick Nolte.
The Cell (USA, 2000) opte pour une approche diamétralement opposée : la
psychothérapeute (Jennifer Lopez) pénètre littéralement dans l’univers mental de son patient
(un tueur en série) au moyen d’une machine révolutionnaire. Dans une succession de tableaux
cauchemardesques, elle devra faire face à « l’inconscient matérialisé » du psychopathe et ne
devra son salut qu’à ses compétences de thérapeute. La séduction ne s’opère plus sur le
patient, mais sur le spectateur…
Egalement dans le genre fantastique, l’interne en médecine (Julia Roberts) de
L’expérience interdite (USA, 1991) enquête dans un domaine inhabituel : celui de l’Au-delà.
Entraînée par des confrères, elle se plonge volontairement dans un état de mort clinique afin
d’élucider le mystère de l’après-vie. Comme pour The Cell, elle se retrouvera plongée dans
un monde dominé par son inconscient. Cette expérience lui permettra de régler ses problèmes
avec son père, mort suicidé…
B.2.3.1.2. La journaliste d’investigation
L’écrivain et médecin américain Michael Crichton, créateur de la série télévisée
Urgences a mis en scène l’archétype du film de conspiration médicale dans Morts suspectes
(1978). L’intrigue est adaptéé d’un roman de Robin Cook, elle-même ophtalmologiste. Le
passif médical des artistes impliqués explique le traitement réaliste du milieu hospitalier.
L’héroïne est le Dr Susan Wheeler (Geneviève Bujold), dont l’une des amies tombe dans le
coma au cours d’une intervention pourtant bénigne, au sein de son hôpital. Cet incident incite
la médecin à mener son enquête, ce qui la conduit à une vaste conspiration : au bloc
opératoire, le gaz anesthésiant est volontairement remplacé par du monoxyde de carbone afin
de plonger les victimes dans le coma ; puis ces dernières sont « stockées » dans un mystérieux
institut où elles servent de réserve d’organes pour un lucratif trafic international… Le schéma
narratif est classique : au départ personne ne croit l’héroïne, pas même son fiancé et confrère
(Michael Douglas), mais la conclusion de l’intrigue lui donne raison. Elle-même réchappe de
peu à la mort, grâce, bien entendu, à l’intervention de son vaillant petit ami ! Calqués sur ce
modèle, Anatomie I et II (2000, 2004) suivent également une femme-MT (Franka Potente)
entraînée malgré elle dans une intrigue policière impliquant une société secrète et
machiavélique œuvrant au sein même de la faculté de médecine.
212
B.2.3.1.3. L’auxiliaire de police
Sans doute en raison de « l’intuition féminine », la femme-MC s’avère une
remarquable profileuse. Ainsi, dans Fréquence meurtre (France, 1987), Catherine Deneuve
interprète une psychiatre qui aide les forces de l’ordre à capturer le meurtrier de ses parents.
Même collaboration profitable dans Le Collectionneur (USA, 1997) : une médecin (Ashley
Judd) est tout d’abord enlevée par un serial killer, mais elle parvient à s’échapper par ses
propres moyens. Mettant alors à profit sa connaissance intime du suspect, elle apporte son
aide à la police.
B.2.3.2. L’aventurière
Comme pour l’homme-médecin, le genre du film d’aventure offre à la femme-médecin
des personnages de héros au grand cœur, courageux et déterminés.
Dès 1948, Le trésor de la forêt vierge (USA) montre l’aventurier « Jim la Jungle »
(Johny Weissmuller) guidant une femme-médecin dans l’Enfer Vert, afin de trouver un
précieux médicament dans le temple de Zimbalu. Sur leur route, ils affronteront de dangereux
sorciers, mais finiront par trouver l’objet de leur quête.
Autre aventurière, déjà citée : le Dr Cartwright (Anne Bancroft) de La frontière
chinoise (USA, 1965). L’action se déroule en 1935, à la frontière sino-mongole : l’atypique
Dr Cartwright rejoint une mission américaine laïque. Rebelle et insoumise, elle bouscule les
conventions de la communauté et perturbe leurs petites habitudes, mais se révèle d’une grande
efficacité lors d’une épidémie de choléra. Preuve de son dévouement et de son individualisme,
elle échangera la liberté de ses compagnes contre sa dignité et sa propre vie lors d’une
invasion de bandits mongols. Présentée comme une « juste », le Dr Cartwright n’est
cependant pas dénuée de défauts, mais ce sont précisément ces imperfections, typiquement
humaines, qui la poussent à se dépasser, à se transcender, et à faire les bons choix dans les
situations critiques. Au cours du film, elle permet aussi de révèler les tempéraments profonds
des autres personnages (165).
Le démon dans l’île (1982), déjà rencontré, offre également un personnage fort de
femme-MC (Annie Duperey). Sur une île en proie à des phénomènes étranges, elle lutte
contre les expériences d’un maléfique confrère… qu’elle arrêtera évidemment.
Dans le genre romanesque, Les cavaliers de l’orage (France, 1983) conte les
péripéties, essentiellement amoureuses, d’une médecin veuve (Marlène Jobert) durant la
guerre de 14-18. Elle aidera son amant, un maquignon injustement emprisonné, à s’échapper,
puis sera soupçonnée d’assassinat… Le film donne une image de femme fidèle et
entreprenante qui n’hésite pas à prendre des risques pour sauver les personnes qu’elle aime.
213
Dans Rangoon (USA/GB, 1995), le Dr Bowman (Patricia Arquette) est entraînée
malgré elle dans l’aventure : une guerre civile éclate lors de son séjour en Birmanie. Son seul
espoir de s’en sortir : traverser la jungle et gagner la Thaïlande. A travers le regard de son
héroïne, le film dénonce les exactions de la junte birmane en montrant les désastreuses
conséquences de ce régime répressif sur la population locale. Inspirée d’une histoire vraie,
l’intrigue permet par ailleurs au Dr Bowman, dont la famille a été assassinée, de retrouver une
raison de vivre : sa profession.
La jungle devient nigérienne dans le film de guerre Les larmes du Soleil (USA,
2003), où Bruce Willis, à la tête d’un commando surarmé, vole au secours de Monica Bellucci
(le Dr Kendriks), menacée par des rebelles. Si l’analyse en profondeur de la médecine
humanitaire n’est pas le sujet du film, le personnage de la femme-MC hérite toutefois d’un
rôle flatteur, puisque sa vie justifie à elle seule le déploiement de tout un bataillon militaire.
Le Dr Kendriks ne manquera pas, sous les balles et les bombes, de faire marche arrière pour
aider les blessés, et refusera d’être évacuée en abandonnant à leur sort les villageois dont elle
a la charge. Si nous ajoutons à ces qualités morales le physique de Monica Bellucci, nous
comprenons que le Dr Kendriks ne puisse que s’attirer la sympathie du spectateur mâle.
Western, film fantastique, film de guerre, épopée romantique, comme nous venons de
le voir aucun genre cinématographique ne manque au palmarès de « l’aventurière ».
B.3. La croquemitaine
Le secret de Veronika Voss (Allemagne, 1982) dépeint l’unique personnage, à notre
connaissance, de femme-MC « génie du crime ». Dans ce film, le Dr Katz, une neurologue,
soulage la douleur de ses patients à la condition de figurer en bonne place sur leur
testament… Manipulatrice, son but est de les rendre dépendant aux drogues et de les pousser
au suicide. Cette « savante folle » s’avère aussi machiavélique et dangereuse que ses confrères
masculins.
Nous avons évoqué plus haut le Dr Sarah Roberts, transformée en vampire dans Les
prédateurs (GB, 1983). Bien que récalcitrante à prendre des vies innocentes, elle finit par
céder à sa faim dévorante.
Nous pouvons nous interroger sur la rareté de la femme-médecin croquemitaine sur
grand écran. La considère-t-on comme trop naïve pour tenir un autre rôle que celui de la
victime ou de la cruche pulpeuse ? Ou bien l’image de figure maternelle aimante et protectrice
est-elle trop fortement ancrée dans l’imaginaire collectif pour oser imaginer une femmemédecin mal intentionnée ?
214
Décryptage
L’évolution de la femme-médecin au cinéma suit grossièrement son évolution dans la
société : les avancées sont lentes !
Ses premières représentations sont très rabaissantes (La Doctoresse : 1910, Max et la
doctoresse : 1914) et ont une fâcheuse tendance à persister dans le temps (Woman Doctor :
1939, Le confident de ces dames : 1959, Nathalie, rescapée de l’enfer : 1977), jusqu’à
l’époque contemporaine, bien que circonscrites à des genres bien particuliers (érotisme,
pornographie) : La doctoresse a de gros seins (1985/1995).
L’émancipation de la femme-MC est tardive et très progressive : bien que présentée
comme une femme-forte, elle a bien du mal à être épanouie dans sa profession (L’amour
d’une femme : 1953, Les invités de mon père : 2009) et à se passer d’une assistance
masculine (Le hasard et la violence : 1974, J’ai horreur de l’amour : 1997).
Il existe cependant de rares icônes véritablement féministes dès les années 40 (Le
secret du Dr Edwardes : 1945), militantes pour certaines (Journal d’une femme en blanc :
1965, Une femme en blanc se révolte : 1966) et n’hésitant pas à rivaliser avec les hommes
(La frontière chinoise : 1965).
De nos jours, la femme-MC est très implantée dans le genre du film policier, à travers
des personnages d’enquêtrices dégourdies et au caractère bien trempé, qui n’ont rien à envier
à leurs confrères masculins.
Quels que soient l’époque et le type du film, sauf exception, nous avons relevé des
caractéristiques transversales :
-
la femme-MC est jeune et jolie ;
-
elle est une « séductrice », parfois contre son gré ; une tension sexuelle entre la
femme-MC et les protagonistes masculins (patients ou autres) est généralement
présente ;
-
la femme-MC se définit avant tout en tant qu’épouse, mère ou objet de désir ; son
statut de médecin occupe une place secondaire par rapport à sa vie sentimentale et
familiale. Ses qualités professionnelles (dévouement, attention, écoute, douceur)
sont d’ailleurs des qualités dites « féminines ».
Il semble ainsi persister une confusion entre virilité et exercice médical. Des
spécialités physiquement contraignantes (chirurgie, médecine de campagne) sont très peu
attribuées aux femmes-MC ; celles-ci sont plutôt gynécologues (ce qui renvoie à la
femme/épouse), pédiatres (mère) ou médecin de ville. Lorsque la femme-médecin est forte,
c’est parce qu’elle a su conquérir des attributs masculins (Le Docteur Françoise Gailland :
autorité conférée par un poste prestigieux/cigarette/amants ; ou encore les femmes d’action de
La frontière chinoise et The Cell,) ou « se forger une carapace » (Stormy
215
Weather, Femmes de personne, Les invités de mon père). Notons enfin que lorsque la
femme-MC est comique, c’est à son détriment, de par son incompétence ou son maniérisme
(Le séducteur de ces dames).
Quantitativement, la femme-MC rattrape désormais son confrère masculin sur grand
écran, mais la véritable parité naîtra lorsque le sexe du MC n’entrera pas en ligne de compte
dans l’appréciation du personnage et de l’intrigue. Comme nous le verrons plus loin, les
portraits les plus subtils de femme-MC se rencontrent dans les fictions télévisuelles.
216
VIII. Le médecin malade
« La maladie du médecin est un scandale. »
Montaigne.
« Il n’y a rien de plus ridicule qu’un médecin qui ne meurt pas de vieillesse. »
Voltaire.
Sans doute pour rappeler qu’il est un homme comme les autres, le MC n’échappe pas à
la maladie. Il est cependant frappé par des pathologies très spécifiques : alcoolisme, troubles
psychiatriques, cancer… Sans oublier le syndrome d’épuisement professionnel, que nous
détaillerons à cette occasion.
A. Les addictions du MC
A.1. L’alcoolisme
Comme le personnage du « détective privé » dans les films noirs, le MC possède
souvent un penchant pour la boisson. Mais hormis chez « l’assassin », cette addiction ne lui
ôte ni sa sympathie, ni ses compétences…
A.1.1. L’alcoolique héroïque
« L’alcoolique héroïque » suit généralement un parcours bien balisé : praticien
respectable à l’origine, il tombe dans l’éthylisme secondairement à un traumatisme en rapport
avec sa profession (faute grave ayant entraîné la mort d’un patient, perte de foi en l’humanité,
surmenage). Simple procédé scénaristique, cette addiction sert à appuyer sa déchéance
psychologique… Qui n’est que passagère, car l’intrigue offre bientôt au MC une chance de
rédemption en le confrontant à un problème médical, dont il parvient à triompher grâce à ses
réflexes de praticien... Et comme par miracle, il retrouve sa sobriété au passage !
« Doc », l’emblématique MC-cow-boy de La chevauchée fantastique (USA,
1939) est dans ce cas : imbibé du matin au soir, il dessoûle instantanément lorsqu’on le
sollicite pour un accouchement, qui se déroulera à merveille. Dans Les Orgueilleux (France,
1953), Georges (Gérard Philippe) fait preuve de la même vélocité de sevrage à l’occasion
d’une épidémie de méningites, aidé il est vrai par l’amour de Michelle Morgan. Le film se
217
conclut sur un avenir radieux (et sobre). Loin de tout réalisme, ces intrigues laissent penser
que l’alcoolisme est compatible avec un exercice médical de qualité, ce dont on peut
fortement douter… De même, ils laissent croire qu’avec un peu de volonté, un alcoolique peut
se débarrasser de son addiction en un claquement de doigts, sans le moindre syndrome de
sevrage ni la moindre rechute… L’image s’avère bien éloignée de la maladie chronique que
l’alcoolisme constitue en réalité.
Chez d’autres « alcooliques héroïques », le sevrage ne semble en revanche pas acquis.
Pour le Dr Sanada (L’ange ivre, 1948) et « Doc » (Doc’s Kingdom, 1987), exerçant dans un
bidonville, les brumes de l’ivresse constituent un moyen d’affronter un quotidien rude et
désespérant. En dépit de leur addiction, ces MC sont estimés par leurs patients pour leurs
compétences et leur dévouement. Ce vice n’empêche d’ailleurs pas le Dr Sanada de
formellement interdire la boisson à ses malades !
A.1.2. L’alcoolique assassin
L’alcoolisme du « croquemitaine » accentue sa décadence ; mais contrairement à ses
confrères héroïques, toute rédemption lui est refusée. Nous avons déjà rencontré ce vice chez
trois « assassins » français des années 40 : le médecin colonial de L’assassin habite au 21
(1942), l’avorteur d’Un carnet de bal (1943) et le pathétique généraliste de Non coupable
(1947). Remarquons que les MC-assassins modernes, tel le Dr Hannibal Lecter, s’avèrent plus
distingués, ne buvant que de grands crus à l’occasion de bons repas – en l’occurrence un
Chianti, accompagnant un foie humain.
A.1.3. L’alcoolique mondain
Plus insidieux, l’alcoolisme festif frappe un certain nombre de MC. Mentionnons une
nouvelle fois les chirurgiens de M*A*S*H (1970) ou le psychothérapeute de Quoi de neuf
pussycat ? (1966), souvent montrés un verre à la main. Les fugitifs (1986) est marqué par
l’apparition de Michel Blanc en médecin ivre après une soirée arrosée ; une douche froide
assortie de quelques claques de Gérard Depardieu l’aideront à reprendre ses esprits ! La forme
est plus inhabituelle pour l’hématologue d’âge mûr de Syndromes and a Century (Thaïlande,
2006) qui cache une bouteille de whisky dans une prothèse de jambe et en offre une tournée à
ses confrères. Elle avoue à cette occasion s’octroyer une gorgée avant de s’exprimer en
public !
218
A.2. La drogue
Moins représentée que l’alcoolisme car socialement moins acceptable, l’addiction à la
drogue concerne essentiellement le « croquemitaine », afin de souligner sa dépravation. Un tel
comportement ne peut que déclencher la répulsion du spectateur.
Citons Le Corbeau
(France, 1943) et son psychiatre morphinomane, Le damné (USA, 1997) et son chirurgienmafieux sous amphétamines, ou encore le médecin cocaïnomane de Romanzo criminale
(Italie, 2005). Chez le Dr Bolton (Boris Karloff) de Corridors of blood (GB, 1958), les
intentions sont louables au départ : ne supportant plus la souffrance des malheureux qu’il
ampute quotidiennement sans la moindre anesthésie, il essaie de mettre au point un
antalgique. Mais après avoir testé un dérivé de l’opium sur sa propre personne, il en devient
dépendant et bascule dans le crime !
Comme l’alcool, la drogue peut être un moyen d’affronter la dure réalité de l’exercice
médical. Il en va ainsi pour le chirurgien militaire de L’ange rouge (Japon, 1966), rendu
impuissant par la morphine. Brillant chirurgien à la ville, il est chargé, lui aussi, d’amputer à
la chaîne les blessés de guerre dans un hôpital de campagne… Un excès de compassion le fait
sombrer dans la dépendance. Au cours de l’intrigue, il connaîtra une histoire d’amour
platonique avec une jeune infirmière, qui tentera de le sevrer, en vain. Il mourra dans une
attaque de l’ennemi.
Enfin, la prise de drogue peut être un simple accident conduisant à une leçon de
morale. C’est ce qui arrive au médecin du film Le champignon (France, 1969), soupçonné de
meurtre après avoir ingéré des champignons hallucinogènes. Il sera heureusement lavé de tout
soupçon et ne retouchera plus aux substances illicites ! Notons que ce MC est le seul
« drogué » à échapper à un sort funeste, punition habituelle d’une addiction immorale.
A.3. Le tabagisme
Il serait vain de citer les nombreux MC montrés une cigarette aux lèvres… Nous
rappellerons plus particulièrement le Docteur Françoise Gailland fumant dans la chambre de
son patient, scène inconcevable de nos jours !
B. Le malade psychiatrique
La pathologie psychiatrique n’épargne pas le MC. Si le cinéma a souvent traité le
thème du « médecin fou » sous un angle comique (« le psy plus fou que ses patients ») ou
219
fantastique (les « savants fous » mégalomanes, inventeurs de procédés farfelus pour conquérir
le monde), certains films offrent un portrait réaliste de la maladie mentale chez le médecin.
B.1.
Dépression
et
syndrome
d’épuisement
professionnel (burn-out syndrom)
« La médecine est une maladie qui frappe tous les médecins de façon inégale. Certains
en tirent des bénéfices durables. D’autres décident un jour de rendre leur blouse parce que
c’est la seule possibilité de guérir au prix de quelques cicatrices. Qu’on le veuille ou non, on
est toujours médecin. Mais on n’est pas tenu de le faire payer aux autres, et on n’est pas non
plus obligé d’en crever. »
Martin Winckler, La maladie de Sachs.
Le syndrome d’épuisement professionnel est un concept récent, apparu dans le cadre
de la médecine du travail. Il se définit comme « une pathologie du mal-être professionnel
pouvant conduire au suicide » et comprend trois dimensions : l’épuisement émotionnel, la
dépersonnalisation (les patients sont considérés comme des objets sans affect ni intérêt) et la
diminution du sentiment d’accomplissement personnel. Les professions médicales et
paramédicales sont particulièrement touchées, en premier lieu les médecins généralistes, en
proie à une charge importante de travail, réclamant qui plus est un fort investissement
personnel. Les médecins touchés ont une prévalence augmentée de dépression, de troubles
anxieux et d’addictions, accompagnés d’une diminution de leur qualité de vie et de celle de
leur entourage ; on note ainsi chez les médecins libéraux des taux de dépression et de suicide
2 à 3 fois plus élevés que dans la population générale. (70)
Le MC parisien de La crise (France, 1992) est proche d’une situation d’épuisement,
éreinté par la rentabilité qu’exige son activité. Il déplore la déshumanisation de la profession
et aspire à un changement radical d’exercice, en se tournant vers l’homéopathie et un rythme
moins soutenu. La « maladie » qui frappe son confrère Bruno Sachs (France, 1999) est du
même ordre : il s’agit d’un « médecin malade de ses malades », à la limite de l’épuisement…
Son confrère le Dr Boule a quant à lui dépassé cette limite ; il finira par se suicider en
percutant un poteau électrique avec sa voiture. Outre la surcharge de travail inhérente à
l’exercice de la médecine en milieu rural, nous pouvons noter chez ce praticien plusieurs
marqueurs de gravité du burn-out : dépersonnalisation (cynisme), contexte familial difficile
(un fils illégitime) et alcoolisme. La situation dépeinte dans La maladie de Sachs, film
adapté du roman de Martin Winckler qui exerça lui-même la médecine générale en milieu
rural, retranscrit un réel problème de la profession : une étude menée auprès des URML de
220
2002 à 2007 montrait que 47% des médecins interrogés présentaient les symptômes du burnout et 53% se sentaient menacés par ce syndrome ; par ailleurs 90% des sondés se plaignaient
de mal-être. Les causes citées par les médecins en burn-out étaient : les exigences des
patients, les contraintes financières et le manque de reconnaissance de la profession. Le burnout était par ailleurs statistiquement associé avec la consommation d’alcool et de psychotrope
et avec les idéations suicidaires, ce qui est le cas du Dr Boule. (71)
Mais le burn-out n’est pas la seule cause de suicide du MC. Les Dr Delbende (Journal
d'un curé de campagne, 1951) et Ancelin (Non coupable, 1955) souffrent par exemple de
dépression sévère trouvant son origine dans une incapacité d’adaptation à la modernisation de
la médecine. En perte de vitesse, raillés par leurs confrères et abandonnées par leurs patients,
ils se donnent la mort par arme à feu.
Les cas des MC de Sept morts sur ordonnance (1975) sont plus complexes : Gérard
Depardieu et Michel Piccoli interprètent deux chirurgiens qui se suicident à dix ans
d’intervalle après avoir abattu leur épouse. Le facteur déclenchant de ce passage à l’acte : le
harcèlement intensif de confrères malveillants. Plus que de dépression, il s’agit ici de
« névrose de répétition », le second chirurgien s’étant identifié au premier (154).
B.2. Psychose
Des traits psychotiques expliquent parfois le comportement du MC-assassin.
Rappelons le cas du psychiatre de Pulsions (1981), homosexuel refoulé qui se travestit en
femme pour découper les patientes qui ont osé le séduire. L’élément déclencheur est différent
dans Il y a des jours... et des lunes (France, 1990) : un médecin entre dans un état second
lors d’une nuit de pleine lune ; il assassine un chauffeur routier. L’approche de la folie se fait
métaphorique dans La Machine (France, 1994), où un psychiatre procède à un échange de
personnalité avec un tueur psychopathe grâce à un appareil de son invention. Le malade
devient le médecin et le médecin devient le malade… Sous l’apparence du praticien, le
psychopathe peut alors assassiner impunément. L’élément fantastique du film permet de
symboliser une identification pathologique du médecin à son patient, une adhésion à son
délire.
B.3. Le séducteur pathologique
L’étude du « séducteur » nous a permis de constater le goût du MC pour les plaisirs de
la chair. Mais certains personnages, en proie à des pulsions incontrôlables, basculent dans la
perversion…
221
Citons le cas du chirurgien pédophile de La petite fille en velours bleu (France,
1977), qui tente de séduire la fille de son amante, âgée de 13 ans. Mais la morale sera
sauve car il le paiera de sa vie. Le MC-violeur existe également, tel le chirurgien incarné par
Laurent Lucas dans Qui a tué Bambi ? (France, 2003), qui abuse de ses patientes sous
anesthésie générale.
La perversion s’exprime de manière plus insidieuse dans Ma saison préférée (France,
1993) : un neurologue (Daniel Auteuil) et sa sœur (Catherine Deneuve) entretiennent une
relation fusionnelle, aux limites de l’inceste ; leurs rapports sont platoniques, mais le malaise
est palpable. Le pas est franchi en revanche pour les frères Mantle, gynécologues de Faux
semblants (USA, 1988) : jumeaux homozygotes, ils partagent tout, y compris leurs conquêtes
féminines. Mais une nouvelle partenaire vient semer le trouble dans leur relation en révélant
les différences de chacun… C’est un amour inquiétant, malsain, qui est montré ; les frères,
fusionnels à un point pathologique, semblent incapables de vivre, même d’exister séparément.
Lorsque l’un des jumeaux sombre dans la drogue et la psychose, l’autre le suit dans sa
déchéance, afin de se retrouver à nouveau « en phase » avec son frère.
Au rayon des perversions, mentionnons également le héros de Choke (USA, 2008)
ancien étudiant en médecine souffrant d’hypersexualité, ainsi que le psychiatre du film Le cri
de la soie (France, 1995), qui partage avec sa patiente et amante un fétichisme pour les
étoffes. Nous ne pouvons par ailleurs pas occulter le médecin généraliste de Tout ce que vous
avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander de Woody Allen
(USA, 1972) qui tombe amoureux fou d’une… brebis ! Cette zoophilie lui coûtera
logiquement sa carrière et sa santé mentale.
Ces exemples tendent à prouver que derrière la blouse du médecin se cache un homme
comme les autres. Malgré toute sa science et son instruction, sa connaissance du normal et du
pathologique, il n’échappe pas aux pulsions sexuelles, y compris dans leurs déviances…
C. Le cancer
Lorsqu’elle frappe le MC, la maladie cancéreuse se présente comme un défi à relever,
une épreuve initiatique permettant au personnage de se transcender. Dans Vertiges (France,
1946), c’est un chercheur en cancérologie qui est ironiquement atteint d’une tumeur au
cerveau ; l’amour de sa femme et une opération miraculeuse lui permettront de guérir. Pour le
Docteur Francoise Gailland (France, 1975), le diagnostic d’un cancer du poumon sera
l’occasion de réaliser ses centres de priorité : ses proches. Après la découverte d’une tumeur
maligne du larynx, le Dr Mac Kee, brillant chirurgien froid et indifférent dans Le
docteur (USA, 1991), aura pour sa part l’occasion d’épouser le point de vue du malade, ce
qui le métamorphosera profondément, l’expérience de la maladie lui enseignant l’empathie
222
qui jusque là lui faisait défaut. Comme nous pouvons le remarquer, le MC cancéreux semble
posséder de spectaculaires capacités de guérison, la maladie étant avant tout une expérience
enrichissante, une « maladie-absolution » (1) lui permettant de s’améliorer humainement
comme professionnellement.
D. Autres pathologies
D.1. Les pathologies infectieuses
En première ligne lors des épidémies, le MC est particulièrement exposé au risque
infectieux. Nous avons déjà rencontré la plupart de ces praticiens malchanceux au cours de ce
travail (« le chercheur martyr », « le clinicien christique »), mais il nous semble bon
d’effectuer une brève synthèse.
Dès l’aube de l’art cinématographique, un MC malchanceux décède suite à une
morsure par un singe tuberculeux dans Le Disparu (Italie, 1912, muet). Tout aussi
dramatique, la mort par diarrhées cholériques du biologiste de The painted veil (USA,1934)
et ses remakes (1957, 2007). Dans Je n’ai pas tué Lincoln (USA, 1936), le Dr Mudd lutte
contre une épidémie de fièvre jaune sur une île et contracte lui-même le mal… ce qui ne
l’empêche pas de continuer ses soins ! Pour le Dr Fujisaki d’Un duel silencieux (1949,
Japon), la contraction de la honteuse syphilis a lieu au bloc opératoire. Le film le suit après sa
démobilisation, alors qu’il lutte intérieurement contre le fléau et l’angoisse qu’il suscite (le
« duel silencieux » du titre) et s’efforce de ne pas éprouver de haine envers le patient-source.
Il n’ose se confier à personne, pas même à sa fiancée qu’il préfère repousser par crainte de la
contaminer… L’exercice médical s’avère ici périlleux, car à l’origine d’un isolement social du
praticien, que l’on suppose condamné à plus ou moins long terme. Pour cette même
pathologie, souvenons-nous aussi de la destinée du héros du film Le mal d’aimer (Italie,
1986), qui choisit la contamination par amour…
D.2. Les pathologies cardiaques
Malgré le rythme soutenu du MC, les pathologies cardiaques sont relativement rares.
Un infarctus emporte néanmoins le Dr Jivago (USA, 1965), ému de revoir une femme qu’il
prend pour Lara, l’amour de sa vie ; une fin logique pour un homme de cœur. L’homme au
cerveau greffé (France, 1972), alias le Pr Marcilly, éminent neurologue, souffre quant à lui
d’une cardiopathie dégénérative, d’où son « échange de corps » avec un jeune homme en mort
cérébrale.
223
D.3. L’agression
La supposée progression de l’insécurité touche-t-elle également le MC ? Bruce Willis
a interprété à deux reprises un « psy » agressé par son patient. La première fois dans Color of
Night (USA, 1994), où un dépressif le menace avec une arme avant de se défenestrer ; il en
résultera un « daltonisme psychologique » pour le praticien ! Puis dans Sixième sens (USA,
1999), où il est cette fois abattu par l’un de ses anciens patients ; mais, inconscient de son état,
il erre à l’état de spectre durant tout le film, métaphore du travail de deuil. Plus proche de
nous, Tête de turc (France, 2009) utilise l’agression d’un médecin pour décrire le malaise des
banlieues françaises : le prenant pour un agent de police, un adolescent en crise tire un
cocktail molotov sur un généraliste en visite… Le film prouve une nouvelle fois que le MC
est un reflet de la société.
Décryptage
Chez le MC, la maladie joue généralement un rôle de révélateur et apparaît comme
une épreuve positive dont il tire un enseignement : apprentissage de la compassion (Le
docteur), renforcement des liens familiaux (Docteur Françoise Gailland), sevrage, retour à
une pratique honorable (La chevauchée fantastique, Les orgueilleux). Il dispose en outre
d’étonnantes capacités de guérison et de tolérance au mal (Je n’ai pas tué Lincoln) ; il ne
serait sans doute pas de bon ton que l’ennemi fondamental de la maladie ne soit pas capable
de se soigner lui-même… Dans d’autres cas, la maladie souligne le dévouement « sacrificiel »
du MC : The painted veil, Un duel silencieux. Enfin, la pathologie a parfois pour but de
rappeler que malgré les apparences, le MC n’est qu’un homme en proie aux mêmes troubles
que ses semblables : syndrome d’épuisement professionnel (La maladie de Sachs), psychose
(Pulsions), perversions sexuelles (Faux-semblants).
Qu’en est-il en réalité ? Si les cordonniers sont les plus mal chaussés, les médecins
sont sans doute les plus mal soignés ! En juin 2008, un rapport du Conseil national de l’Ordre
des médecins (73) insistait sur la négligence des médecins face à leur propre santé : plus
qu’un malade habituel, le médecin refuse la réalité de ses symptômes ou les minimise ;
beaucoup diffèrent la sollicitation d’une aide pour leur santé physique ou psychique : 90%
n’ont ainsi pas de médecin traitant, 86% des médecins prenant des psychotropes le font en
auto-prescription, et la majorité d’entre eux récusent tout examen de prévention (vaccination
et autres). Conséquence : le médecin contemporain est particulièrement exposé et isolé face
aux problèmes de santé. Quels sont-ils ? Par ordre décroissant, les pathologies les plus
fréquentes donnant lieu à un versement d’indemnités journalières par la CARMF en 2005
224
étaient : les affections cancéreuses (27,9%), les affections psychiatriques (18,5 %), les
affections traumatiques (12,4 %), les affections cardio-vasculaires (10,5 %), autres (30,7 %).
De même, 42% des médecins en invalidité en 2007 l’étaient pour des motifs psychiatriques
(et/ou éthylisme et/ou toxicomanie). Cette même année les suicides ont représenté 35% des
causes de décès de la tranche des 35-65 ans, l’incidence du burn-out étant de 14% (contre
5,4% dans la population générale). Par ailleurs le problème n’est pas uniquement hexagonal :
au niveau européen (73), le burn-out concernerait 43% des médecins généralistes. A
Barcelone, face aux difficultés de prise en charge des médecins, une unité spécifique a même
été créée (74).
Le « médecin malade » semble donc refléter un aspect méconnu, mais bien réel, de la
profession, en particulier dans son portrait du burn-out. Nous pouvons supposer que cela
encouragera le spectateur-médecin à solliciter l’aide d’un confrère en cas de difficulté
semblable, tout en sensibilisant le spectateur-patient aux difficultés de la profession (75).
225
IX. Le Notable
« Aussitôt qu’ils connurent mon rang, ils se déclarèrent enchantés, flattés, et sans plus
attendre, chacun d’eux se mit à m’initier à ses petits malheurs particuliers du corps. »
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.
Malgré leurs différences parfois très marquées, l’immense majorité des MC rencontrés
jusqu’à présent possèdent un point commun : ils appartiennent à la caste des notables,
membres respectés et influents de la société. Dans l’imaginaire populaire, la profession
médicale est synonyme de prestige et d’autorité… Au cinéma tout du moins. En effet, la place
du médecin dans la société française s’est considérablement modifiée au cours du XXème
siècle, qu’il s’agisse de son statut socio-économique ou de son image auprès de la population.
Le cinéma reflète-t-il cette évolution ? C’est ce que nous allons tenter de déterminer.
A. Statuts socio-économique et socio-culturel
du MC
A.1. Noblesse et hautes sphères
Rappelons que dans l’Empire Romain, l’art médical était méprisé, car assimilé à un
travail manuel ne faisant pas appel à l’intellect. (1) L’élite de la société préférait se consacrer
à des activités considérées comme plus prestigieuses, et ce furent les praticiens grecs, souvent
des esclaves, qui permirent à la médecine de se développer en Europe. Par son efficacité, la
profession gagna progressivement le respect de la société, et le célèbre Galien, au IIème siècle
de notre ère, fut même appelé au chevet de l’Empereur Marc Aurèle.
En France, ce dédain initial est retrouvé chez les membres de l’élite : du Moyen-Age à
la Révolution, la profession médicale, au contraire du barreau, n’intéressait guère la noblesse,
aussi ses membres se recrutaient-ils dans le tiers état. « Faire médecine » était pour ces
français d’origine modeste un moyen de promotion social. Outre l’obtention de revenus
considérables, certains médecins de grand talent pouvaient exercer à la Cour, voire espérer,
symbole ultime de réussite et de reconnaissance du mérite, être anoblis. Cette auréole de
gloire poussa les nobles à rectifier leur jugement : en 1789, parmi les métiers qu’ils
déclaraient vouloir exercer librement, celui de médecin était expressément nommé ! (76)
226
Porteurs de ce prestigieux héritage, nous ne nous étonnerons donc pas de trouver
certains MC exerçant auprès des puissants de ce monde : au cœur de La Cité interdite en tant
que médecin impérial au dixième siècle de notre ère, à la Cour d’Angleterre au XIXème siècle
(From Hell), auprès d’un dictateur ougandais dans les années 70 (Le dernier roi d’Ecosse)
ou d’un duc interstellaire dans un lointain avenir (Dune). Revanche de la noblesse, quelques
MC portent eux-mêmes le titre de baron (Frankenstein) ou un nom à particule (Un grand
patron).
A.2. La bourgeoisie
A.2.1. Champagne, petits fours et politique
Plus généralement, lorsqu’il n’atteint pas les plus hautes cimes du pouvoir, le MC est
un bourgeois qui bénéficie d’un appréciable confort matériel et fréquente les autres notables
de la ville, à la capitale comme en province. Entre autres exemples, les Dr Delage (Un grand
patron : 1951), Kimble (Le fugitif, 1993), Harford (Eyes Wide Shut, 1999) ou Lecter
(Dragon rouge, 2002), nous sont montrés dans des « scènes mondaines », où ils trinquent au
champagne avec confrères, avocats ou politiciens.
Jouissant d’une certaine notoriété, le MC est en outre considéré comme une personne
influente dans sa communauté et s’implique souvent dans la vie associative ou politique,
comme décrit au chapitre IV-I1 (« l’activiste ») : Arrêtez les tambours, Sept morts sur
ordonnance, La tribu, Les invités de mon père…
A.2.2. L’ascenseur social… corrupteur
Chez les MC d’origine modeste, la carrière est montrée comme un ascenseur social : le
héros de L’âme du ghetto (USA, 1932) passe ainsi des quartiers pauvres de Manhattan aux
hautes sphères de la société new-yorkaise ; le jeune généraliste de La citadelle (GB, 1938)
part quant à lui à la conquête de la bonne société londonienne (la « citadelle » du titre), tandis
que le chirurgien campagnard d’On n’aime qu’une fois (France, 1949) « monte à Paris »
pour suivre la voie royale d’une carrière hospitalière. Mais au cinéma, cette réussite est
généralement chargée de culpabilité : chez les MC que nous venons de citer, le changement
de milieu social est assimilé à une trahison de leurs origines, à une perte de leurs valeurs,
voire de leur âme ; l’argent salit, corrompt, détourne le MC de son sacerdoce. Le personnage
interprété par Michel Piccoli dans Vincent, François, Paul et les autres (France, 1974) en est
un bon exemple : médecin installé dans un quartier bourgeois de Paris, il regrette amèrement
227
l’orientation de sa carrière ; jeune diplômé, il envisageait en effet un exercice tourné vers le
social, mais l’appât du gain et le confort matériel ont chassé ces belles aspirations… La
rédemption du MC passe généralement par un retour à un exercice « plus noble », c’est-à-dire
auprès des « pauvres » ; une pratique médicale « honorable » ne semble pouvoir se faire que
dans le sacrifice et le dénuement, à la manière d’un St-François d’Assise… Une nouvelle
illustration de l’héritage judéo-chrétien de la profession médicale.
Autre conséquence de cette ascension sociale : le MC devient un « bon parti » dont les
courtisanes sont rarement désintéressées : Les hommes en blanc (France, 1955) sont par
exemple la cible d’infirmières peu farouches. De même, les mariages de raison ne sont pas
rares, malheureusement au détriment de l’amour et de l’épanouissement personnel ; Madame
Bovary (1934, 1990) en constitue l’exemple le plus célèbre (et le plus tragique) mais nous
pouvons également citer L’amour au temps du choléra (USA, 2007) dont l’issue s’avère
plus heureuse pour le couple.
A.2.3. Le MC-français de 1900 à 1980
L’évolution du statut socio-économique du médecin dans le cinéma français mérite
d’être étudiée de plus près. Au début du XXème siècle, l’intégralité des MC appartiennent à la
haute bourgeoisie : ainsi, dans les films de Georges Méliès (Hydrothérapie fantastique,
1909), Emile Cohl (Le retapeur de cervelles, 1910) ou Max Linder (Max victime du
Quinquina, 1911), le médecin est toujours un notable tiré à quatre épingles, exerçant dans un
cabinet cossu et richement meublé. Rappelons qu’à cette époque le coût des études médicales
est élevé, et les bourses rares : à l’exception d’éléments extrêmement talentueux, seuls les
candidats appartenant à un milieu aisé peuvent espérer embrasser une carrière médicale, d’où
une domination de la bourgeoisie (88).
Puis au fil des ans le coût des études diminuera et le cursus médical deviendra plus
accessible, mais le MC ne perdra pas pour autant ses privilèges : les grands pontes hospitaliers
rencontrés dans Un grand patron (1951) et Les hommes en blanc (1955), clairement
présentés comme des membres de l’élite bourgeoise intellectuelle, entretiennent l’image du
médecin-notable. Le Dr Richard de La minute de vérité (1952), exerçant dans un sublime
appartement parisien, en fait de même pour la médecine de ville ; dans Docteur Popaul
(1972), le personnage-titre se voit même offrir une clinique en cadeau de mariage par son
beau-père médecin !
Le statut du MC de province n’est pas en reste. Qu’il s’agisse de Knock
(1925/1933/1951), du Dr Leproux sous la France Occupée (Arrêtez les tambours, 1961), du
Dr Chevalier dans le Dijon des années 50 (Le souffle au cœur, 1971), ou des sinistres
conspirateurs de Le corbeau (1943), Sept morts sur ordonnance (1975) et Un divorce
228
heureux (1975), tous bénéficient d’un grand train de vie : costume distingué, villa spacieuse
au mobilier coûteux, cabinet meublé en Louis XV, employés de maison...
Dans ces films, le statut socio-économique du médecin reflète son statut dans la
société de l’époque : toutes spécialités confondues, la profession est à l’apogée de sa
puissance financière. Rappelons que la couverture par l’assurance maladie ne devint effective
qu’au cours des années 50 ; jusque là, le médecin adaptait ses honoraires aux moyens de ses
patients, ce qui facilita son enrichissement. Mais cette opulence ne devait pas durer…
A.2.4. Le MC-français contemporain : le déclin
A partir du début des années 80, la profession est étouffée par un accroissement de la
démographie médicale. En outre, la crise économique consécutive au premier choc pétrolier
(1973) ainsi que le vieillissement de la population imposent une maîtrise des dépenses de
santé. Tout cela contribue à une diminution des revenus du médecin, qui se rapprochent de
ceux de la classe moyenne. De nos jours, son salaire est du même niveau que celui d’un cadre.
Mais même si le manque de rémunération est régulièrement décrié par les médecins
contemporains, surtout par comparaison aux anciens, le métier demeure nettement privilégié,
dans un contexte socio-économique troublé. Toutes spécialités confondues, le revenu annuel
moyen d’un médecin français installé en libéral était ainsi de 93.000 euros nets/an en 2008, et
de 72.000 euros nets/an pour un spécialiste en médecine générale. (77) (78) (79) (90)
Le cinéma français retranscrit en partie cette évolution : la MC parisienne de J’ai
horreur de l’amour (1997) exerce par exemple dans un cabinet confortable, mais nettement
moins fastueux que celui de ses confrères d’antan. Et si le médecin de campagne de La
maladie de Sachs (1999) jouit d’un confort acceptable, il n’est en rien comparable au manoir
du Dr Ancelin (Non coupable, 1947) ou au château du Dr Dandieu (Le vieux fusil, 1975).
Certains MC commencent même à rencontrer des difficultés financières, tel le héros de La
Tribu, forcé de compléter ses revenus libéraux par des gardes à l’hôpital.
Sur le plan de l’aspect, il nous faut aussi noter une certaine perte de standing : le Dr
Sachs ou les oncologues de Haut les cœurs ! (1999) ne soignent guère leur apparence et
troquent le traditionnel costume contre une tenue banale et décontractée (jeans, gros pull en
laine) que cache mal une blouse déboutonnée.
Il existe néanmoins quelques exceptions à cette règle, tel le très aisé « spécialiste antivieillissement » de Comment j’ai tué mon père (France, 2001), ou encore le chirurgien
esthétique (Gérard Lanvain) de Camping (France, 2006), forcé de cohabiter, non sans mal,
avec « la France d’en bas ».
Cette évolution de surface de la profession n’est pas uniquement liée à une diminution
de ses ressources : elle cache une mutation plus profonde du statut de médecin dans la société
229
française, notamment dans son rapport au patient, depuis la fin des années 60. Afin de
comprendre cela, nous allons maintenant étudier l’image sociale du « notable » à travers ses
deux traits principaux : l’autorité et le prestige.
B. L’image sociale du MC : autorité & prestige
B.1. La figure autoritaire
B.1.1 Une autorité multiple
•
Une autorité fondée sur le savoir : Omnipraticien de campagne ou grand
professeur, le « docteur » est tout d’abord une autorité intellectuelle et plus particulièrement
une autorité scientifique. Ses patients le considèrent comme un « sage » dont ils boivent les
paroles éclairées. Ils viennent bénéficier de sa science : lui seul connaît les secrets du corps,
lui seul maîtrise le jargon médical et ses mots compliqués, porteurs de craintes ineffables. Sa
réflexion débouche logiquement sur une ordonnance, mot dérivé d’ordre, ce qui souligne
encore sa position autoritaire. Bien que malveillant, Knock offre un exemple
cinématographique frappant de cet aspect de la profession ! De façon plus large, le MC est un
être cultivé, qui « parle » le latin et s’intéresse à l’art (poésie pour le Dr Jivago, peinture pour
le conspirateur d’En quatrième vitesse).
•
Par ailleurs, le rôle du médecin dépasse le simple avis d’expert : « nouveau
prêtre » doté d’une « fonction apostolique » (20), il constitue une autorité morale, à qui l’on
vient « confesser » ses problèmes personnels ou demander conseil pour la vie quotidienne…
Au cinéma, citons une nouvelle fois pour exemples le Doctor Bull, le Dr Praetorius (On
murmure dans la ville) et le Dr Sachs.
•
Le médecin est aussi une autorité judiciaire. Très mélodramatique, son
« pouvoir » de traiter, voire d’hospitaliser les patients contre leur gré en certaines
circonstances a fait l’objet de nombreux films : La tête contre les murs, Vol au-dessus d’un
nid de coucou, Requiem for a dream… A ce propos, rappelons que dans Le kid (1921) de
Charlie Chaplin, le médecin n’est pas une figure comique, mais liberticide : il est celui qui
signale l’enfant aux services sociaux et symbolise la loi.
230
•
En outre, nous avons évoqué à plusieurs reprises le MC en tant que figure
publique : homme politique ou activiste social, ses engagements accroissent encore son
autorité. Il constitue de ce fait une source d’intérêt (et de ragots) pour la population, surtout à
la campagne, comme ont pu en faire les frais les généralistes de Doctor Bull, La maladie de
Sachs ou La grande séduction : on surveille ses moindres faits et gestes (« il part de chez lui,
il arrive »), on le détaille (« il a changé de voiture, il a les cheveux trop longs »), on le
critique, on s’intéresse de près à sa vie intime (« il rend visite tous les jours à Mlle
Dupont »)…
•
Ces caractéristiques contribuent à faire du médecin une figure paternelle, à la fois
protectrice, écrasante, inspirante et séductrice. Chez le MC, nous avons étudié ces différents
aspects dans les chapitres « le héros du quotidien » (II-B6.2), « le croquemitaine » (III-F1) ,
« l’homme d’éthique » (IV) et « le séducteur » (V).
B.1.2. Evolution : du paternalisme au partenariat
Les caractéristiques que nous venons d’énumérer ont toutefois évolué au cours du
XXème siècle. Jusqu’à la fin des années 60, le médecin français était une figure paternaliste,
figée et sévère, dont l’autorité n’était pas remise en question : « Savoir et pouvoir médical se
conjuguaient au lit du malade : ce dernier était examiné, palpé, saigné, jouissant d'un
dialogue fleuri et de recommandations impératives, puis obéissait docilement : il n’y avait
guère autre chose à faire ! » (80)
Ce statut s’est peu à peu délité, encouragé par l’évolution des mentalités faisant suite
au mouvement contestataire de mai 68. Le médecin est descendu de son inaccessible piédestal
pour se rapprocher du patient. La relation avec ce dernier est passée au premier plan : le
médecin n’impose plus, mais dialogue, informe, conseille. Le partenariat a remplacé le
paternalisme, et des textes réglementaires ainsi que des projets législatifs sont venus
officialiser cette évolution.
Le cinéma reflète ce changement dans une certaine mesure : il suffit de comparer le
fossé relationnel qui sépare le Pr Delage (Un grand patron) des cancérologues de Haut les
cœurs !, ou encore la différence entre le Knock et le Dr Sachs (La maladie de Sachs) pour
réaliser le chemin parcouru. Des pionniers de la relation de soins tels le Dr Laurent (Le
guérisseur, 1953) ou le Dr Emery (La tête contre les murs, 1958) n’en paraissent que plus
en avance sur leur temps.
De nos jours, les médecins français, surtout les généralistes, déplorent cependant un
glissement de leur rôle vers un statut de conseiller technique. Ils craignent de devenir des
prestataires de services, travaillant pour le compte de patients-consommateurs de santé. (80)
231
Au cinéma, nous n’avons pas retrouvé ce problème abordé de manière directe : le MC
demeure une figure respectée.
B.2. Le symbole de prestige
B.2.1. Prestige du sacerdoce
Plus que toute autre, la profession médicale est considérée comme une activité
prestigieuse de par sa fonction première : aider l’humanité, soigner envers et contre tout, voire
« sauver des vies », bref une mission peu éloignée des préceptes de la charité chrétienne.
Au cinéma, nous avons vu que le « chevalier blanc » entretenait cette image à travers
des FMC constituant de véritables éloges de la médecine, où le MC est un symbole de
courage, d’honnêteté, de dévouement, de travail… parfois jusqu’à l’épuisement : « le médecin
malade ».
B.2.2. Prestige des études
Une autre raison du prestige dont jouit la profession réside dans la difficulté et la
longueur légendaires des études médicales. Sur grand écran, cet aspect est parfois représenté
(Les hommes en blanc, Les internes), en tout cas souvent évoqué. Certains MC sont
d’ailleurs impliqués dans l’enseignement universitaire, où ils suscitent l’admiration de leurs
étudiant(e)s : Dr Françoise Gailland, On murmure dans la ville.
B.2.3. Prestige des apparats
B.2.3.1. Le titre
« Appelez-moi "Docteur", aime à rappeler Knock à ses patients. Répondez-moi "oui
Docteur" ou "non Docteur ". Et quand vous avez l’occasion de parler de moi au dehors, ne
perdez jamais l’occasion de vous exprimer ainsi : "le Docteur a dit ", "le Docteur a fait "… »
Si Knock tient tant à son titre, c’est parce que celui-ci porte en lui toutes les qualités
supposées de la profession, ce qui le rend propre à subjuguer l’esprit du « vulgaire » (25). Le
passage de Voyage au bout de la nuit cité au début de ce chapitre montre également comment
le mot « docteur » efface instantanément les a priori de patients méfiants. Il est intéressant de
noter que dans le langage courant, « docteur » désigne avant tout un docteur ès médecine,
raccourci que l’on retrouve dans le dictionnaire de la langue française… Plus qu’un titre
232
honorifique, « docteur » devient un « label de certitudes » (80), une preuve de probité et
d’intelligence.
Au cinéma, le surnom « Doc » vient d’ailleurs souligner la sagacité des non-médecins,
fussent-ils criminels : rappelons la gâchette de l’Ouest Doc Holliday, le braqueur de banque
Doc Riedenschneider
(Quand la ville dort, 1950) ou encore l’espionne allemande
Mademoiselle Docteur (1937).
B.2.3.2. La blouse blanche
Costume attitré du médecin, elle est un « code vestimentaire » universellement
reconnu : comme pour le titre, quiconque la revêt se voit investi du « pouvoir médical » et des
qualités de la profession (morales, intellectuelles, financières), qu’il soit en réalité vétérinaire
(Un jour aux courses : 1937, Les fugitifs : 1984), fugitif (Toubib malgré lui, 1987), acteur
(Nurse Betty, 2000), ou mythomane séducteur (Arrête-moi si tu peux, 2002).
B.2.3.3. Les signes ostentatoires de richesse
Si, comme nous l’avons vu, l’aisance financière du médecin s’est amenuisée ces
dernières années, la profession demeure un symbole de réussite sociale. Les MC-bourgeois
évoqués plus haut entretiennent cette image.
B.2.4. Le prestige détourné
Certains MC malintentionnés (« le voyou », « l’assassin », « le génie du crime »)
mettent à profit le prestige de la profession pour perpétrer leurs méfaits sans éveiller les
soupçons : Le majordome, Docteur Petiot, Dr Mabuse.
De même, un mythomane en manque de reconnaissance peut choisir de se faire passer
pour un membre du corps médical afin de récolter des miettes de ce prestige. Aveuglés par les
qualités que nous venons d’évoquer, ses proches n’y voient que du feu. C’est le cas de
L’adversaire (France, 2002), inspiré de « l’affaire Romand » : Daniel Auteuil interprète un
faussaire qui depuis presque vingt ans fait croire à son entourage qu’il travaille à l’OMS.
Lorsque que la vérité est sur le point d’éclater, il choisit d’assassiner toute sa famille plutôt
que d’affronter sa déception. Ce malheureux fait divers et son traitement cinématographique
illustrent bien l’image sociale positive dont bénéficie la profession médicale.
233
B.2.5. Evolution
Les médecins français, surtout les généralistes, se plaignent d’un manque croissant de
considération, autant de la part des patients que des autorités (70). Cependant, le nombre
d’inscriptions en première année de médecine demeure élevé, ce qui montre qu’aux yeux de la
société, le pouvoir attractif de la profession demeure intact. Le prestige du MC semble pour sa
part rester stable, comme en témoigne la sortie constante de FMC mettant en scène des
« chevaliers blancs » et la sympathie du public pour les « croquemitaines ».
C. Les exceptions : le pauvre et le raté
Quelques MC font office d’exception à la règle du « médecin-notable ». Tels StFrançois d’Assise et Sœur Emmanuelle, certains ont par exemple choisi de vivre parmi les
démunis : les « médecins des pauvres » de L’ange ivre et Barberousse habitent et exercent
dans des bidonvilles, où ils jouissent d’une grande popularité. Georges, ancien médecin dans
Les orgueilleux, sombre en revanche dans une vie de vagabondage dans les bas quartiers
d’Amérique du Sud par culpabilité et auto-flagellation.
Pour d’autres MC, la pauvreté n’est pas un choix : le jeune médecin désargenté de
Kitty Foyle (USA, 1940) est ainsi trop modeste pour épouser la belle Ginger Rogers ; loin de
l’image du « bourgeois » habituel, il sert de contraste à son rival, un aristocrate de la haute
société.
Enfin, le problème du MC peut résider non pas dans son compte en banque mais dans
son image : le Dr Ancelin de Non coupable est par exemple un nanti, mais il ne possède ni
autorité, ni prestige, ni respect de ses pairs ou de ses patients. Dépassé par la modernisation de
la médecine, il est incapable d’évoluer et sombre dans l’incompétence. Son confrère le Dr
Delbende de Journal d’un curé de campagne souffre du même problème : depuis que ses
jeunes confrères font courir le bruit de sa méconnaissance totale de « l’asepsie », il perd sa
clientèle (« celle qui paie, pas l’autre » précise un abbé). Tous deux finiront par se suicider : le
MC ne semble pas supporter la médiocrité.
Décryptage
L’évolution du « notable » reflète en partie celle du médecin dans la société française.
Sur le plan socio-économique, le portrait est fidèle : le MC passe du statut de « bourgeois
nanti » (Arrêtez les tambours, Docteur Popaul) à celui de « cadre de santé » (J’ai horreur
234
de l’amour, Haut les cœurs !) ; de même, sur le plan relationnel il suit l’évolution des mœurs
et passe d’un statut de figure paternaliste (Un grand patron) à celui de partenaire du soin (La
maladie de Sachs), illustrant le respect grandissant de la relation médecin-patient. Cependant,
contrairement aux déclarations des médecins contemporains, l’évolution du MC ne
s’accompagne pas d’une érosion de son autorité et de son prestige : au cinéma, la profession
demeure enviable et respectée. Le nombre élevé d’étudiants en première année de médecine
en dépit d’un numerus clausus très sévère laisse également de l’espoir pour l’avenir du métier.
Terminons par quelques chiffres : nous avons évoqué, au début du siècle, le coût
prohibitif des études médicales, qui induisait une sélection des étudiants par l’argent. Or, si
l’accès à l’université est désormais gratuit, du moins d’un coût réduit, il s’avère que le nombre
d’étudiants boursiers en faculté de médecine-odontologie-pharmacie est nettement inférieur à
la moyenne nationale : 27,6% en 2008, pour une moyenne de 32,7% sur tout l’enseignement
supérieur… (81) Il nous semble que cette différence contribue à entretenir l’image élitiste de
la profession médicale.
235
X. Le MC ou la désintégration familiale
Le « héros du quotidien » et le « médecin malade » nous ont montré que le MC était
soumis à une pression et à une charge de travail considérables. Logiquement, sa vie de famille
s’en ressent : « époux indignes », « mauvais pères » ou « célibataires endurcis » ne sont pas
rares sur grand écran. Cependant, ce chapitre n’a pas pour propos d’affirmer que le MC
connaît systématiquement l’échec sur le plan personnel : il existe en effet des exemples de
« patriarches épanouis », maris fidèles (On murmure dans la ville) et pères attentionnés
(Bonjour toubib) parvenant à concilier carrière et vie privée… Mais il nous a semblé que les
représentations négatives étaient plus susceptibles de marquer l’esprit du spectateur en
entretenant le fantasme du médecin-sacrificiel qui n’existe qu’à travers, et pour, son métier.
Etudions ces visages de plus près.
A. Le mariage à la dérive
A.1. L’époux indigne
L’étude du « séducteur » (V) nous a permis de constater que le MC était loin d’être un
époux exemplaire, l’adultère étant monnaie courante. Citons, parmi les plus représentatifs, les
MC des films Le fruit défendu, Docteur Popaul, L’insoutenable légèreté de l’être ou
encore La vie est un long fleuve tranquille ainsi que, dans un souci de parité, les femmesMC de Docteur Françoise Gailland et Les invités de mon père.
Lorsqu’il est fidèle, le MC est néanmoins rarement auprès de sa femme, privilégiant
son sacerdoce au détriment de sa vie conjugale. Frankenstein laisse même son métier
détruire littéralement son mariage : le monstre assassine son épouse le jour de ses noces.
Conséquences logiques de ces tromperies ou absences répétées : quel que soit son sexe
le MC-divorcé n’est pas rare (Un divorce heureux, J’ai horreur de l’amour), tout comme le
MC-cocu.
A.2. Le cocu
La première raison avancée par une femme de MC volage est une nouvelle fois
l’absence de son époux. Madame Bovary est l’archétype de « la femme de médecin
infidèle », trompant sa solitude et son ennui dans les bras d’amants de passage. Ce classique
236
de Flaubert (1857) a été adapté plusieurs fois au cinéma ; citons en particulier les versions de
Jean Renoir (1934) et de Claude Chabrol (1990), ainsi qu’une adaptation indienne : Maya
Memsaab (1993).
L’héroïne de Flaubert a transmis son syndrome, le « bovarysme », à de nombreuses
femmes de MC, souvent pour le plus grand malheur de leur conjoint. Rappelons que dans The
painted veil (USA, 1934) et ses remakes, l’adultère de l’épouse était le facteur déclenchant de
l’intrigue, qui s’achevait par la mort du mari lors d’une épidémie de choléra… Catherine
Deneuve a prêté ses traits à Belle de jour (France, 1966), autre femme infidèle restée célèbre.
Mariée à un chirurgien, elle choisit de se prostituer par ennui et frustration sexuelle ; ses
relations troubles provoqueront la ruine de son couple : gravement blessé par un truand, son
conjoint finira lourdement handicapé. Même conséquence tragique pour le Dr Grézel, dont la
moitié cède aux avances de L’homme qui aimait les femmes (France, 1977)… puis lui tire
dessus afin de se libérer des liens du mariage ! Plus chanceux, il survivra. Lorsque le Dr
Noblet (Michel Bouquet) de La main à couper (France, 1973) apprend les infidélités de son
épouse, il s’avère étonnamment compréhensif : il lui pardonne son incartade avec un jeune
ami de leur fils et l’aide à se sortir d’une affaire de meurtre.
L’ambition d’un mari carriériste peut aussi être la raison de l’adultère, comme le
montre Vincent, François, Paul et les autres (France, 1974) avec Michel Piccoli dans le rôle
du médecin trompé. D’autres MC, fous de jalousie, cèdent à la violence : le chirurgien
d’Histoire de chanter (France, 1946, comédie musicale) opère par exemple l’amant de son
épouse, un chanteur (Luis Mariano), et greffe ses cordes vocales à un livreur… Qui, magie du
cinéma, séduira sa femme à son tour ! (151)
Sacha Guitry dans Le nouveau testament (France, 1936) et Jean Gabin dans La
minute de vérité (1952) interprètent des médecins à la fois adultères et cocus, juste châtiment
de leur hypocrisie. Auteur de la pièce dont son film est tiré, Guitry faisait d’ailleurs dire à son
personnage avec la misogynie qu’on lui connaît : « l’adultère est le seul moment agréable de
toute son existence » et « une femme qui s’en va avec son amant n’abandonne pas son mari,
elle le débarrasse d’une femme infidèle. » Le MC-cocu est-il donc vraiment à plaindre ?
B. Le célibataire endurci
Le célibat du MC est dépeint de deux manières :
-
il peut être le résultat d’un goût pour l’indépendance, d’une volonté de ne pas
s’encombrer d’une relation suivie : parmi les « célibataires endurcis », citons une
nouvelle fois les immatures Jérôme des Bronzés et Simon Messina d’Un éléphant ça trompe
énormément, ou encore les jumeaux malsains de Faux Semblants ;
-
la représentation alternative est celle d’une incapacité à s’engager dans une relation
237
suivie en raison d’un amour immodéré pour son métier : comment rencontrer l’âme sœur
lorsque l’on ne sort pas de son laboratoire ou que l’on arpente nuit et jour les routes de
campagne ? Une telle attitude découragerait les courtisanes les plus motivées… Nous pensons
particulièrement aux « savants fous » (Dr Jekyll, Dr Moreau, etc…), mais également à
certains généralistes désespérément solitaires (le Dr Delbende du Journal d’un curé de
campagne et la femme-MC de L’amour d’une femme). Tout à leurs travaux, les « grands
hommes » (Pasteur, Koch) et les « génies du mal » (Fu Manchu, Caligari) semblent pour
leur part peu intéressés par les jeux de l’amour.
Que sa situation soit volontaire ou subie, qu’il soit un « séducteur » noyant sa solitude
dans des relations sans lendemain ou un abstinent se jetant à corps perdu dans son travail, le
« célibataire endurci » possède généralement une dimension tragique : le spectateur le
percevra comme un être solitaire, inaccompli sur le plan émotionnel, car incapable de bâtir la
cellule de base de la société : une famille.
C. Le MC homosexuel : l’exception
Figure rare, sans doute en raison de la confusion entre exercice médical et virilité, le
MC homosexuel est rarement représenté de manière positive. Bien que possédant un bon
fond, le Dr Bosmans (Roland Bertin) de L’homme blessé (France, 1982) nous est par
exemple présenté sous un jour malsain : attiré par un jeune homme, il le regarde fixement et le
suit à la trace ; il fréquente par ailleurs un monde interlope : parkings désaffectés, milieu de la
drogue et de la prostitution… Plus tard, le même Roland Bertin interprètera un autre MC
homosexuel abandonné par son amant, dans Charlotte for ever (France, 1986) de Serge
Gainsbourg. Puis Les témoins d’André Téchiné (2006) montre à nouveau un MChomosexuel d’âge mur (Michel Blanc) épris d’un jeune homme à la dérive, rencontré de nuit
dans un parc… L’intrigue se déroule en 1984, en pleine épidémie de SIDA. Le MC soignera
son ami qui a contracté le VIH, puis s’investira dans les campagnes de prévention du virus.
Nous pouvons remarquer que l’homosexualité du MC est souvent rattachée à un
univers glauque, voire dangereux. Elle est rarement assumée, mais vécue avec honte, ne
s’exprimant que la nuit, dans l’ombre, en chuchotant. De la même manière, les histoires
d’amour du personnage apparaissent malsaines, pathologiques (le spectre du SIDA plane
souvent sur l’intrigue), du moins toujours vouées à l’échec. L’influence de l’homosexualité
sur la pratique quotidienne et sur la relation avec les patients n’est quant à elle pas abordée.
La seule exception à ce sombre tableau apparaît dans Simon (Pays-Bas, 2004) :
Camiel, dentiste gay, se marie à son compagnon (le mariage entre membres du même sexe
étant légal en Hollande) et adopte des enfants. Moderne et subtil, ce portrait semble enfin
238
s’émanciper des clichés en vigueur dans les années 80. Espérons que cela encourage les
cinéastes à creuser le sujet…
Par ailleurs, il n’existe à notre connaissance aucune femme-médecin strictement
homosexuelle à l’écran… Une manière de souligner que le « sexe faible » ne peut vivre
indépendamment de l’autorité masculine ? Signalons deux personnages bisexuelles : le Dr
Sarah Roberts (Susan Sarandon) séduite par la vampire que joue Catherine Deneuve dans Les
prédateurs (GB, 1983), ainsi que le Dr Elisabeth Garner de Basic Instinct (USA, 1992),
psychiatre dont le passé sulfureux lui vaudra de périr par balle…
D. Le père de famille
D.1. Le père absent
Le MC-père de famille est plus disponible pour ses patients que pour ses propres
enfants. Dès 1909, The country doctor (USA), déjà évoqué, illustrait les conséquences
dramatiques de cet abandon : la fille d’un médecin de campagne décédait pendant que son
père sauvait la voisine ! Dans Le souffle au coeur (France, 1971) de Louis Malle, l’absence
est tout aussi dommageable : un gynécologue (Daniel Gélin) ne voit pas s’installer la relation
incestueuse entre sa femme et leur fils de 14 ans. A une moindre échelle, les filles du Dr
Moreau (Michel Serreau) se plaignent également du rythme de travail de leur père dans
L’esprit de famille (France, 1978), tout comme la femme et la fille du populaire Dr Travis
(Dr T et les femmes). La femme-MC n’est guère plus présente, comme le prouvent les
enfants à problèmes du Docteur Françoise Gailland (1976). L’absence peut même s’étendre
à plusieurs années : le French Doctor de L’homme voilé (France, 1987), interprété par
Bernard Giraudeau retrouve sa fille après une mission de quinze ans au bout du monde : deux
inconnus qui ont tout à apprendre l’un de l’autre. Par ailleurs, le fait d’avoir des enfants hors
mariage ne facilite pas l’épanouissement du MC : l’existence d’un fils illégitime n’est sans
doute pas étrangère au burn-out du Dr Boule de La maladie de Sachs. Sacha Guitry a trouvé
quant à lui la solution idéale pour maintenir le contact avec sa fille née hors mariage sans
mettre son couple en péril : l’engager comme secrétaire dans son cabinet (Le nouveau
testament) !
D.2. L’exemple
Vocation, sacerdoce, hasard du destin ? La motivation du MC semble fréquemment
être le résultat d’une influence paternelle. L’atavisme du milieu médical est une longue
tradition fictionnelle : souvenons-nous que le Baron Frankenstein a lui-même été initié à
239
l’amour des sciences par son père, gynécologue-obstétricien dans la version de 1994. On
retrouve cette influence positive dans Bonjour Toubib (France, 1956), où un carabin
souhaitant arrêter ses études depuis son échec au concours de l’internat accompagne son père
médecin généraliste (Noël-Noël) dans ses visites à domicile. La noblesse de la profession le
conquiert : il se remet au travail ! Les ancêtres (père généraliste, grand-père chirurgien) de
l’héroïne d’Anatomie (Allemagne, 2000) lui ont également transmis le « virus » de la
médecine ; suivant leurs pas illustres, elle fréquente la même école.
Mais le MC en tant que figure paternelle revêt souvent une stature écrasante, tel le Pr
Delage dans Un grand patron (France, 1951), dont le filleul est placé sous son aile alors
qu’il aimerait suivre une carrière artistique. De même, à près de 80 ans, le patriarche du clan
Brézé de Sept morts sur ordonnance (1975) continue à diriger ses enfants, tous médecins
dans la clinique familiale ; il ne leur a pas transmis la « vocation médicale », mais un goût
immodéré pour les affaires et la malveillance ! Les chirurgiens de La Cité de la joie (USA,
1992) et Dis-moi oui (France, 1995) ont également épousé une carrière médicale par
obligation familiale ; ils exercent même sous les ordres de leur géniteur, ce qui ne facilite pas
l’émancipation. La généraliste parisienne qu’interprète Karine Viard dans Les invités de mon
père (France, 2009) vit elle aussi dans l’ombre de son brillant paternel. Mais chacun de ces
films donnera l’occasion à son héros de s’affirmer au cours de l’intrigue et de prendre son
indépendance.
Selon une enquête de C. Herzlich, (90), l’atavisme du MC semble refléter la réalité de
la profession : « il existe une transmission du statut social, puisque 43,84% des médecins
ayant eu des enfants comptent, parmi eux, au moins un enfant médecin. »
Décryptage
Selon le même principe que le « médecin malade », l’échec familial du MC tend à
l’humaniser : tout ne réussit donc pas à cet être d’exception ! Longues études et carrière
prestigieuse se font au prix de sacrifices personnels : mariage raté (adultère bilatérale, absence
prolongée, divorce : Madame Bovary, Belle de jour, Le nouveau testament, J’ai horreur
de l’amour), paternité ou maternité fantomatiques (Le souffle au cœur, Docteur Françoise
Gailland, L’homme voilé,), impossibilité à nouer une relation suivie (travail dévorant : Dr
Jekyll & Mister Hyde, Journal d’un curé de campagne, immaturité affective : Les
Bronzés, Un éléphant ça trompe énormément), difficultés à assumer son homosexualité
(L’homme blessé, Les témoins)… Devant un tel tableau, le spectateur-patient peut être
rassuré : cette vie familiale désastreuse encourage le médecin à se consacrer à ses malades !
Nous pouvons néanmoins nous demander quelle sera la réaction du spectateur-médecin face à
ce reflet peu élogieux de sa vie privée…
240
L’étude des icônes médicales cinématographiques nous a permis de constater qu’il
n’existait pas « un » visage figé et immuable du médecin sur grand écran, mais une multitude
de facettes, aussi complémentaires qu’antinomiques, représentant chacune un aspect de la
profession et de la relation médecin-patient. Cette richesse et cette diversité esquissent un
portrait en mosaïque du médecin dans la société et de son évolution au cours du XXème
siècle, tout en mettant en valeur la place fondamentale, mythologique, qu’il occupe dans
l’imaginaire collectif (lutte contre les maladies et acceptation de la condition humaine).
Nous pouvons nous demander si les icônes médicales télévisuelles apportent un regard
différent sur la profession…
241
QUATRIEME PARTIE
LES ICONES MEDICALES
TELEVISUELLES
242
« Il y a des milliers d’années, avant la télévision, les gens s’asseyaient autour d’un feu
et racontaient des histoires. Notre télévision est devenue notre foyer. Nous vivons tous autour
d’une boîte qui nous raconte des histoires à longueur de journée. Ces histoires sont devenues
très puissantes et ont influencé notre manière de penser, particulièrement à propos de sujets
pour lesquels nous ne possédons pas d’autre source d’information. »
Dr Morgan, professeur de communication à l’Université de Purdue (Indiana, USA) (99).
I. Les fictions médicales télévisuelles :
généralités
A. Les formats
A.1. La série télévisée
En France, le terme « série télévisée » a remplacé celui de « feuilleton » pour désigner
une fiction à épisodes. Média de divertissement longtemps considéré comme le parent pauvre
du cinéma, méprisé par la critique car initialement destiné à occuper les journées de la
« ménagère de moins de cinquante ans » (Dallas, Côte Ouest, Amour Gloire et Beauté), la
série télévisée s’est peu à peu imposée comme une forme d’expression artistique à part
entière, grâce à des fictions de qualité ayant prouvé sa capacité à rivaliser avec les œuvres
cinématographiques. En France, le genre de la série télévisée médicale (STM), a joué un rôle
particulièrement crucial dans cette réussite, Urgences en étant le plus célèbre représentant.
Exposons les particularités de ce format narratif bien différent de la fiction
cinématographique.
A.1.1. Rythme sériel et identification
Contrairement au film, œuvre narrative qui se suffit à elle-même, la série télévisée
s’étale dans le temps : sa diffusion est fragmentées en épisodes diffusés de façon le plus
souvent hebdomadaire. Un ensemble d’épisodes constitue « une saison », qui correspond à
une année de production. Ce rythme sériel permet aux auteurs de développer de longs arcs
narratifs s’étalant sur plusieurs dizaines d’heures de programmes, toutes les intrigues n’étant
243
pas nécessairement résolues au sein d’un seul épisode – incitant, de ce fait, le spectateur à
regarder la suite.
Le principe de la sérialité est très ancien, bien antérieur à la télévision, et même à la
modernité. Il a existé une fiction sérielle ou cyclique dès les commencements de la littérature,
et cette forme n’a jamais cessé. Par exemple les poèmes homériques, le Mahâbhârata, les
Mille et une nuits, La Table Ronde… La série télévisée se pose en héritière de cette longue
tradition et n’est donc pas éloignée du récit mythologique.
Le rythme sériel a pour conséquence de créer un lien fort entre la fiction et son public :
au fil des épisodes, des saisons et des années, le téléspectateur a l’occasion de voir évoluer,
mûrir, vieillir les personnages, ce qui permet une identification et un attachement particuliers
envers eux (145).
A.1.2. Familiarité
En introduisant la fiction à l’intérieur du foyer, le visionnage sur un écran de télévision
entraîne une modification de l’attention du public. En effet, contrairement au cinéma, où le
spectateur est assis dans le noir et le silence, le téléspectateur n’hésite pas à poursuivre ses
activités de la vie quotidienne : va et vient des membres du foyer, conversation, commentaires
réguliers des scènes, autant d’interférences avec le visionnage, renforcées par les nombreuses
coupures publicitaires. Pour toutes ces raisons, la capacité d’attention du téléspectateur est
moindre que celle du spectateur de cinéma (145).
A.1.3. Récit oral, répétition, durée réduite
Pour combler ce déficit attentionnel, les séries télévisées mettent en avant l’aspect
auditif de l’œuvre, au détriment de l’aspect visuel, moins primordial qu’au cinéma. Ainsi, le
téléspectateur n’est guère différent de l’auditeur qui écoute un récit oral et se trouve
totalement absorbé par l’histoire : la parole reprend une dimension évocative primordiale,
comme lorsque les aèdes de l’Antiquité narraient leurs poèmes à un public fasciné. Les
informations clés de l’œuvre télévisuelle sont donc avant tout auditives : au fil des épisodes,
voire à l’intérieur d’un même épisode, les enjeux et les caractéristiques des personnages
principaux sont sans cesse répétés, résumés, rappelés. Tout téléspectateur peut ainsi rejoindre
la fiction en cours de diffusion, sans être perdu. Il est par exemple aisé, pour un spectateur
occasionnel, de saisir les tenants et aboutissants d’une enquête du Dr House, même s’il n’a
jamais regardé la série auparavant, ou s’il a raté le début de l’épisode. En outre, la durée d’un
épisode de série télévisée excède rarement 50 minutes : l’attention du spectateur n’est
244
sollicitée que durant un court moment. Ces caractéristiques permettent une grande facilité
d’accès aux STM, l’un des points clés de leur succès.
A.2. Autres formats
•
La minisérie
Elle est l’équivalent d’un film fragmenté en un nombre limité de segments.
Contrairement à la série télévisée, elle ne bénéficie pas d’un rythme de diffusion étalé dans le
temps.
•
Le téléfilm
Il s’agit d’un long-métrage unique, tourné spécifiquement pour la télévision et n’ayant
pas été diffusé au cinéma. L’ambition, artistique et budgétaire, est en général inférieure à celle
d’un film de cinéma.
•
La sitcom
« Comédie de situation », il s’agit d’une sous-catégorie de série télévisée, tournée
dans un décor unique, pour un budget réduit, et qui s’accompagne de célèbres « rires
enregistrés ».
B. Les séries télévisées médicales (STM)
B.1. La série, format prédominant
Le format narratif qu’offre la série télévisée s’avère parfaitement adapté aux fictions
médicales : la longueur légendaire des études de médecine y est illustrée de manière littérale,
le spectateur ayant la possibilité inédite de suivre « en temps réel » la carrière des médecins en
formation, durant plusieurs années. En outre, la récurrence des consultations et le
systématisme des examens qui caractérisent l’exercice médical, épousent la récurrence propre
au média, ce qui permet aux auteurs de livrer de multiples variations sur un même thème et
d’en explorer ainsi les différents aspects (éthiques, moraux, sociaux).
245
B.2. Historique de la STM en France
En France, les premières STM furent diffusées à la fin des années 70, productions
locales (Médecins de Nuit) ou étrangères (Marcus Welby, M*A*S*H, La Clinique de la
Forêt Noire). Parfois datées, maladroites ou excessivement romancées, souvent négligées par
les chaînes qui ne les diffusèrent pas à des heures de grande écoute, elles ne rencontrèrent
qu’une audience limitée, leurs qualités ne leur permettant pas de toucher « le grand public ».
Dr Sylvestre, STM française lancée en 1995 suivant la vie d’un médecin généraliste
remplaçant, relevait plus, quant à elle, de la chronique sociale que du récit médical, la
profession du personnage principal n’étant pas capitale à l’intrigue ; la série L’instit lui est par
exemple comparable en tous points.
En 1996, la diffusion de la série américaine Urgences le dimanche soir sur France 2,
case horaire habituellement réservée aux films, changea la donne. Cette STM remporta un
véritable succès populaire, touchant toutes les tranches d’âge et toutes les professions (178),
ce qui incita les chaînes françaises à importer d’autres séries du même genre (La vie à tout
prix, Grey’s Anatomy, Nip/Tuck, Scrubs, Dr House…) et à produire, souvent sans grande
réussite, leurs propres STM, d’inspiration américaine (L’Hôpital, Le grand patron…).
B.3. Une tradition américaine
Comment expliquer l’hégémonie des STM américaines ? Il s’agit d’un genre implanté
depuis plus d’un demi-siècle aux Etats-Unis. Les premières STM furent diffusées dès les
années 1960, et leur succès fut immédiat. General Hospital, l’une des plus longues fictions
télévisées (tous genres confondus), en est le meilleur exemple : elle compte près de 12.000
épisodes répartis sur 60 saisons. Autre série à succès, adaptée des films du même nom déjà
évoqués dans cette thèse : Le Jeune Docteur Kildare, avec Richard Chamberlain. Ces deux
séries ne connurent qu’une diffusion tardive et incomplète en France.
Riche de ce savoir-faire, Hollywood produit l’écrasante majorité des STM à succès
actuelles. Les moyens mis en œuvre sont importants, tant en terme de budget (chaque épisode
coûte plusieurs millions de dollars) que de talent (les équipes comptent jusqu’à une douzaine
de scénaristes, les acteurs sont expérimentés), ce qui contribue à en faire des succès
mondiaux. Cependant, parmi les nombreuses STM produites chaque année aux Etats-Unis,
beaucoup sont annulées, faute d’audience, au bout de quelques épisodes, et n’atteignent donc
pas l’Hexagone. Dans ce travail, nous ne nous intéresserons qu’aux STM ayant connue une
diffusion en France.
246
B.4. Le médecin : pièce centrale des STM
Il convient de distinguer deux types de STM : les séries chorales présentant avant tout
une équipe de soignants traités d’égale manière (Urgences, Grey’s Anatomy), et les séries
centrées sur un personnage principal (Dr House, Dr Quinn femme médecin), autour duquel
gravitent toutes les intrigues. Dans les deux cas, le personnage du médecin y tient un rôle
crucial : sa profession le place comme premier témoin de l’injustice sociale et comme premier
confident des patients en souffrance, physique ou morale. A travers son quotidien, les auteurs
peuvent aborder un grand nombre de thèmes dépassant la simple sphère médicale, des grands
problèmes de société aux tréfonds de l’esprit humain.
Comme nous allons le voir, les icônes médicales rencontrées à la télévision
correspondent aux icônes cinématographiques : « le héros du quotidien/l’homme d’éthique »,
« le clown blanc », « l’enquêteur », « le séducteur »… La forme change, mais le fond reste
identique. Un seul personnage peut combiner plusieurs archétypes (ex : le Dr House,
enquêteur-clown-blanc-malade), et chaque STM fait interagir plusieurs types de personnages,
d’où une grande richesse. En outre, les personnages ne sont pas figés dans un archétype
immuable, mais se modifient au fil des saisons (ex : le Dr Greene dans Urgences est tout
d’abord une figure de « mentor » puis un « médecin-malade »). Le médecin télévisuel (MT)
bénéficie donc d’une caractérisation en profondeur.
Chaque fiction médicale télévisuelle sera retranscrite ainsi : Titre (pays d’origine,
période de diffusion originale). Ex : Urgences (USA, 1994-2009). Comme pour le cinéma,
nous procéderons à des « décryptages » en fin de chapitre où seront récapitulées les STM
majeures ; nous nous attarderons en particulier sur les différences entres les icônes médicales
télévisuelles et les icônes cinématographiques.
247
II. Le chevalier blanc
A. Le héros du quotidien / L’homme d’éthique
En raison de l’omniprésence des problèmes d’ordre éthique dans les intrigues de STM,
il nous a semblé légitime de fusionner « le héros du quotidien » et « l’homme d’éthique » en
une seule icône.
A.1. Le praticien hospitalier
La médecine en milieu hospitalier, sans doute en raison de son caractère choral qui
permet de faire interagir de nombreux personnages et de multiplier les situations, est de loin la
plus représentée sur le petit écran.
A.1.1 Avant Urgences
A.1.1.1 Le gendre parfait : Le Jeune Dr Kildare
L’un des premier MT est américain : il s’agit du Jeune Dr Kildare (1961-1966).
Inspirée des films des années 30/40 que nous avons déjà étudiés, la série oppose l’idéaliste
personnage éponyme, interne en médecine au début de la série, à son supérieur, l’expérimenté
et posé Dr Gillespie. Dans le premier épisode, celui-ci affirme à son élève : « notre mission
est de garder les gens en vie, pas de leur dire comment vivre. » Le fougueux Dr Kildare ne
respectera bien sûr pas cette consigne… Loin de tout réalisme, ce MT est un
« justicier social » qui se mêle systématiquement de la vie (familiale, amoureuse…) de ses
patient(e)s et leur fournit des conseils dépassant largement la sphère professionnelle. Son
exceptionnel talent (il sauve absolument tous ses malades) combiné à ses bonnes manières et
à son physique de gravure de mode (il est interprété par Richard Chamberlain), achèvent d’en
faire un gendre parfait. Sous ses dehors inoffensifs, Le Jeune Dr Kildare livre néanmoins une
représentation machiste (les femmes-médecins y sont rarissimes) et paternaliste de la
médecine (à travers le Dr Gillespie, présenté comme un « vieux sage » défenseur d’une
médecine académique). Le grand succès de la série Outre-Atlantique, dû en grande partie au
charisme et au charme de Richard Chamberlain, permit toutefois de diffuser une image
sympathique et rassurante de la profession auprès du grand public.
248
A.1.1.2. Le rebelle : Ben Casey
Concurrent direct du Dr Kildare (les deux séries furent diffusées en même temps),
Ben Casey (USA, 1961-1966) est l’opposé de son consensuel confrère. Neurochirurgien au
caractère bien trempé, ouvertement machiste, il est en lutte perpétuelle avec sa hiérarchie pour
imposer sa vision du soin. Les cas médicaux auxquels il fait face sont intéressants et touchent
principalement à des problèmes éthiques. Moins manichéen et plus ambigu que Kildare, Ben
Casey constitue une étape vers des représentations de médecin plus complexes.
A.1.1.3. Le praticien torturé : Hôpital St-Elsewhere
De par la richesse de leurs caractères, les MT d’Hôpital St-Elsewhere (USA, 19821988) sont les précurseurs des MT actuels. En France, la série n’a été diffusée qu’à partir de
1999.
Elle prend pour cadre St-Elegius, CHU imaginaire de Boston, rebaptisé St-Elsewhere
(« St-Ailleurs ») par ses médecins ; il s’agit du surnom réservé aux hôpitaux pauvres qui
prennent en charge les patients refusés par les institutions prestigieuses.
A l’opposé du Jeune Dr Kildare et dans la continuité de Ben Casey, la série a
contribué à « désacraliser » l’image du médecin beau, brillant et dénué de défauts. Dans
Hôpital St-Elsewhere, les médecins ne sont pas des chevaliers blancs à qui tout réussit, mais
des hommes normaux, ni plus ni moins honorables, ni plus ni moins faillibles que ceux qu’ils
soignent ; leur vie privée influence largement leur vie professionnelle et ils ne parviennent pas
à guérir tous leurs patients. La série suit une dizaine de soignants au gré de leurs crises
morales, de leurs infidélités, voire de leurs crimes et maladies.
St-Elsewhere brosse en effet un portrait très noir, parfois sarcastique, de la profession.
L’atmosphère de travail y est souvent déprimante ; les cas médicaux traités sont extrêmement
durs (chirurgie de cancers, annonce d’une trisomie 21, gestion d’une erreur médicale…) et les
médecins enchaînent les blagues graveleuses pour supporter leur enfer quotidien. Aucun
tourment n’est épargné au corps médical : les praticiens semblent se battre non seulement
contre la maladie, mais aussi contre le monde entier. L’un des médecins souffre d’un
hépatocarcinome, un autre sombre dans la démence, un autre encore abat l’un de ses
confrères, violeur en série, et le personnage « cliché » du chirurgien esthétique coureur de
jupons contracte le HIV… et en meurt. Ce point fit scandale car en 1983, en pleine épidémie,
la définition même du SIDA était balbutiante et restait un sujet hautement tabou. Hôpital StElsewhere aborde de front des sujets sensibles, ce qui lui donne une dimension politique et
humaniste. Le traitement du corps médical préfigure des séries comme Urgences, La vie à
tout prix, ou encore Nip/Tuck.
249
A.1.1.4. Le médecin-enfant : Docteur Doogie
Cette comédie familiale (USA, 1989-1993) a pour héros un adolescent surdoué entré
en faculté de médecine pour son dixième anniversaire, puis diplômé à l’âge de 14 ans… La
série le suit l’année de ses 16 ans, lors de son internat de chirurgie. Très improbable sur le
plan médical, Docteur Doogie ne se limite toutefois pas à une comédie sur les affres de
l’adolescence ; c’est aussi une STM militante, qui n’hésite pas à aborder de graves problèmes
de société (homophobie, SIDA, drogues, pauvreté…) sur un ton léger et rafraîchissant.
A.1.2. Urgences (USA, 1994-2009) : la révolution
« Il y a deux sortes de médecins. Ceux qui se débarrassent de leurs émotions, et ceux
qui les conservent. Si tu veux faire partie de ceux qui les conservent, il faut t’attendre à ce que
ça te rende malade de temps en temps. C’est comme ça… On reçoit des gens qui souffrent, qui
saignent, et qui ont besoin de nous. Et l’aide qu’on leur apporte est plus importante que ce
qu’on ressent. (silence) Cela dit, parfois, ça m’emmerde profondément et j’ai envie de tout
laisser tomber et de faire autre chose. »
Le Dr Mark Greene, dans l’épisode pilote.
La diffusion d’Urgences en 1996 sur France 2 a marqué la découverte du genre de la
fiction médicale télévisuelle pour un grand nombre de spectateurs français. Elle fut la
première à être diffusée en prime time sur une chaîne hertzienne et à recevoir les honneurs de
la presse généraliste.
A.1.2.1. Intentions
Urgences a été créée par un médecin et écrivain à succès, Michael Crichton, auteur,
entre autres, de Jurassic Park et Coma. En version originale, le titre E.R signifie Emergency
Room, autrement dit la salle des urgences. La série se déroule à Chicago et suit le quotidien
d’une équipe de soignants dans le service des urgences de l’hôpital du Cook County. Pour
rédiger le script initial, l’auteur, qui n’a jamais exercé, s’est inspiré de ses années
d’apprentissage de la médecine, puis s’est entouré d’une équipe de scénaristes comptant deux
médecins urgentistes et un étudiant de troisième année, chacun apportant ses propres
anecdotes médicales et vérifiant la véracité des faits. Le Dr Crichton voulait avant tout livrer
des portraits de médecins crédibles, loin de toute idéalisation de la profession.
250
A.1.2.2. Crédibilité des personnages
« Ce n’est pas rendre un mauvais service au spectateur que de lui montrer des
professionnels sans les mythifier. »
Martin Winckler, Les miroirs de la vie (155).
Dans la lignée de leurs confrères de St-Elsewhere, les médecins d’Urgences ne sont
donc pas des superhéros, mais des hommes comme les autres. Encore une fois, la série nous
montre les praticiens dans leur vie professionnelle aussi bien que dans leur vie personnelle,
laquelle se révèle non pas attirante ou sulfureuse, mais banale. Ce réalisme ancre les
personnages dans le réel et les rend forts, attachants : le spectateur voit à l’écran non des
stéréotypes, mais des hommes et des femmes ordinaires, guère différents de sa propre
personne, ou de son propre médecin traitant. La série compte plusieurs MT mémorables, dont
nous avons sélectionné un échantillon. Citons :
•
John Carter, personnage central et référent du spectateur durant les onze
premières saisons. Etudiant en médecine, nous le suivons durant sa formation, de son premier
jour d’externat (premier épisode de la série) à ses premières années d’exercice. Issu d’un
milieu très favorisé, il envisage tout d’abord de faire carrière dans la chirurgie, synonyme de
pouvoir et de réussite. Mais sa personnalité sensible, empathique, lui fait finalement choisir la
pratique de la médecine d’urgences, puis la médecine humanitaire. C’est ce parcours que suit
le spectateur : apprentissage de l’art médical, prise de responsabilités, dilemme moraux,
relation avec le patient… Le caractère sériel joue ici un rôle capital, puisqu’il permet de
suivre pas à pas le parcours initiatique du personnage.
•
Mark Greene, médecin senior aux urgences et mentor de Carter. Il est
l’archétype du praticien intègre et compétent. Il maîtrise tous les gestes techniques sans
négliger sa relation avec le patient. La série nous montre aussi sa vie personnelle, sacrifiée sur
l’autel de sa dévotion à la pratique médicale. Le personnage donnera un exemple de
judiciarisation de la médecine à travers un procès suivant le décès par éclampsie d’une
patiente. Lui-même décèdera d’une tumeur au cerveau, devenant alors l’archétype du
« médecin malade ».
•
Peter Benton, chirurgien noir d’origine modeste. Il forme Carter dans ses
premières années ; l’interaction des deux personnages est l’occasion de confronter deux
visions de la médecine : l’une empathique et basée sur le dialogue (Carter), l’autre froide et
hyper-technique (Benton). Au cours de la série, le spectateur assistera à l’humanisation
progressive du chirurgien ; ses problèmes personnels (mère démente, ex-femme décédée, fils
malentendant) seront de plus l’occasion de montrer les difficultés de concilier vie privée et
exercice médical (« la désintégration familiale »).
251
Nous retrouverons d’autres médecins d’Urgences dans les chapitres suivants : « le
séducteur » (Dr Doug Ross), « le clown blanc » (Dr Romano) et « la femme médecin » (Dr
Lewis et Dr Corday).
A.1.2.3. Crédibilité de l’environnement
La série tente également de donner une impression de réalisme sur le plan technique.
Pour cela, de vrais médecins en ont supervisé le tournage, les acteurs ont appris les gestes de
base, le matériel médical est authentique, les figurants sont de véritables soignants des
services d’urgences… Cela n’empêche pas les erreurs ou les approximations (les acteurs
portant régulièrement leur stéthoscope à l’envers…), mais confère à l’ensemble une relative
crédibilité. De même, les MT d’Urgences usent du jargon propre à la profession ; des termes
tels que le célèbre « NFS, chimie, iono » ne sont volontairement pas expliqués, afin que le
spectateur ait vraiment l’impression de s’être faufilé à l’intérieur d’un vrai service d’urgences
et d’assister en temps réel à l’exercice de vrais soignants.
A.1.2.4. Crédibilité des situations
Dans ce même but, la série ne s’attarde pas sur chaque « cas » et ne s’appesantit pas
sur l’émotion – du moins pas systématiquement. Comme dans la réalité, chaque urgentiste
s’occupe de nombreux patients dans une même journée, il les voit chacun à plusieurs reprises,
est interrompu, repart, revient, etc… L’arrivée et la gravité des patients sont imprévisibles,
comme dans la vie. Les médecins ne font pas de miracle : ils font des erreurs, ils ont des
incertitudes, certains malades meurent… En revanche, la charge de travail et le rythme effréné
d’arrivée de malades souffrant de pathologies lourdes et/ou rares constituent des entorses à la
réalité, dans un souci dramaturgique. Ce point ainsi que son impact sur les « croyances
médicales » du spectateur sera plus particulièrement analysé dans la dernière partie de cette
thèse.
A.1.2.5. Universalité du propos
A la fois récit initiatique (à travers le personnage de Carter) et chronique du quotidien,
Urgences ne traite pas exclusivement de la médecine américaine, mais de la médecine dans
son ensemble, et aborde, à travers elle, les questions existentielles communes à toute
l’humanité. L’une des preuves de cette universalité est le succès international de la série : 35
millions de téléspectateurs aux Etats-Unis pour la première saison, 4 millions de
252
téléspectateurs au Royaume-Uni, 5 millions en France… Urgences a obtenu des audimats
records dans plus de 60 pays (178).
L’hôpital imaginaire du Cook County représente le monde en modèle réduit : quand ils
sortent pour accueillir un brancard, les médecins s’étonnent qu’il neige, qu’il pleuve ou qu’il
fasse nuit ; ils ne regardent pas par la fenêtre, ils ne voient pas la journée s’écouler. La
naissance, l’enfance, l’âge adulte, le vieillissement et la mort, ils ont tout cela sous les yeux en
même temps : le monde entier tourne entre leurs quatre murs… Et le spectateur, qui assiste à
ce spectacle, peut alors toucher du doigt les multiples implications de l’exercice médical
(155).
Ainsi, au cours des 15 saisons que compte la série, les médecins d’Urgences se
retrouvent confrontés à tous les grands problèmes de société : vieillissement de la population,
SIDA, drogue, alcoolisme, inceste, discrimination sexuelle, pauvreté, violence, corruption,
manipulation… La pertinence du système de soin américain est analysée sous tous les angles :
enjeux économiques, soins des exclus sociaux, influence des médias, jeux de pouvoir… La
relation médecin-patient est disséquée : rôle de confident du soignant, annonce d’une maladie
grave, gestion du secret médical, problématiques de la fin de vie, de l’euthanasie... Enfin,
Urgences n’a de cesse d’explorer le sens de la profession de médecin : enjeux moraux,
éthiques, sociaux, économiques, familiaux… La variété des thèmes brassés fait que tôt ou
tard, chaque spectateur se reconnaît dans les dilemmes que gèrent les personnages, d’où le
succès de la série.
A.1.3. Le concurrent : La vie à tout prix (1994-2000)
Sortie la même année qu’Urgences, La vie à tout prix (Chicago Hope) se déroule dans
le service de chirurgie d’un riche hôpital de pointe. Mais contrairement à sa concurrente, elle
ne recherche pas une vraisemblance médicale absolue. En effet, son créateur, David E.
Kelley, n’est pas médecin, mais avocat de formation ; La vie à tout prix constitue donc
l’approche d’un homme de loi sur l’univers médical : il s’agit plus d’une fiction où l’on débat
de la médecine (conflits éthiques et moraux, limites de l’expérimentation) que d’une fiction
destinée à montrer la médecine (155).
Afin de nourrir le débat et la réflexion, les chirurgiens (bien entendu les meilleurs de
leur spécialité) de La vie à tout prix sont confrontés à des cas extrêmement complexes,
souvent à la limite de la crédibilité, les plaçant face à des questions éthiques insolubles : le
médecin a-t-il le droit de séparer des siamois à la naissance ? est-il légitime de tronçonner la
jambe d’un patient incarcéré dans une voiture pour le dégager ? jusqu’où pousser
l’expérimentation ?
253
Sur le plan personnel, les MT de La vie à tout prix sont aussi tourmentés que leurs
ancêtres d’Hôpital St-Elsewhere. Par exemple, le Dr Geiger, chirurgien cardio-thoracique
cyclothymique, porte un lourd secret : sa femme est internée pour avoir tué leur enfant ; le Dr
Shutt, neurochirurgien, ne se console pas de son divorce ; le Dr Thurmond souffre d’un début
de syndrome parkinsonien…
De ces situations personnelles et professionnelles impossibles résultent des rapports
entre confrères très conflictuels. Mais la série ne donne pas qu’un aspect noir et torturé de
l’exercice médical, elle souligne également le côté tragicomique et absurde d’un monde où les
progrès techniques défient l’entendement et permettent au médecin de repousser les lois de la
Nature, offrant au total un tableau complexe de la profession.
A.1.4. L’après-Urgences
Les STM plus récentes semblent délaisser le traitement réaliste du médecin au profit
d’une approche ludique. Grey’s Anatomy, Nip/tuck, L’Hôpital, Le Cocon, mettent l’accent
sur le pouvoir de séduction des praticiens ; Le Grand Patron et Dr House transforment le MT
en un Sherlock Holmes de la santé ; Trauma fait de l’urgentiste un « homme d’action »
confronté à des situations spectaculaires... La tendance actuelle tend à représenter l’exercice
médical comme un jeu palpitant et excitant ; les cas cliniques présentés sont toujours plus
alambiqués et/ou spectaculaires pour éveiller l’intérêt du téléspectateur. Ces nouvelles icônes
médicales télévisuelles feront l’objet de chapitres spécifiques.
Notons qu’une série québécoise également nommée Trauma (2010), non diffusée en
France, fait figure d’exception à cette mode du spectaculaire : elle suit le quotidien d’un
service de traumatologie, dans une tradition réaliste, sous le contrôle de vrais médecins
anesthésistes.
A.2. Le médecin de ville
A.2.1. Le vieux sage : Docteur Marcus Welby
Docteur Marcus Welby (USA, 1969-1976) met en scène le quotidien d’un médecin
généraliste dans son cabinet de consultation. La série repose sur l’opposition entre deux
conceptions de la médecine : le Dr Welby est un médecin d’âge mûr, en empathie avec ses
patients, qui soigne davantage les âmes que les corps, tandis que le Dr Kiley est un jeune
médecin très au fait des dernières techniques médicales qui considère avant tout le patient
comme un « corps malade ». La bonhommie ainsi que la façon de soigner très humaniste et
254
non conventionnelle du Dr Welby l’ont rendu extrêmement populaire aux USA. Toutefois la
série fit scandale en raison des valeurs que le personnage du médecin véhiculait dans certains
épisodes : le bonhommique Dr Welby considérait en effet l’homosexualité comme une
déviance sexuelle et faisait l’amalgame entre homosexualité et pédophilie, ce qui souleva
l’indignation de nombreux téléspectateurs…
A.2.2. Le soutien : le « psy »
Doté d’une fonction aussi floue qu’au cinéma (psychiatrie, psychothérapie,
psychanalyse, etc…), le « psy » n’en demeure pas moins une figure récurrente des fictions
télévisuelles : quel que soit le genre concerné, il sert de confident au héros qui vient s’allonger
sur son divan pour faire le point sur sa vie (ex : Desperate Housewives, The L Word,
Dexter…). Mais deux séries lui sont plus particulièrement consacrées.
La plus connue est sans doute Les Sopranos (USA, 1999-2007) où de subites attaques
de panique poussent un parrain de la Mafia à consulter une psychiatre/psychanalyste. Chaque
séance donnera à cet homme d’ordinaire renfermé un formidable espace de paroles… Mais le
suivi d’un tel patient ne sera pas de tout repos pour la praticienne, dépositaire de dangereux
secrets. Elle demeurera malgré tout très professionnelle. En analyse (USA, 2008 à
aujourd’hui) adopte quant à lui une forme particulière : la série permet de suivre, épisode
après épisode, les séances de psychanalyse de sept patients, auxquelles s’ajoute le travail
introspectif du thérapeute lui-même, dont la vie privée est (bien sûr) un désastre. La magie de
la narration dynamise les intrigues pour relancer l’intérêt du spectateur. Comme pour le
cinéma, ces deux séries vulgarisent les concepts « phares » de la psychanalyse (complexe
œdipien, transfert et contre-transfert, etc...) et font du « psy » une figure protectrice,
compatissante et attentive.
A.2.3. Les MT français
A.2.3.1. Médecins de nuit
Ecrite par Bernard Kouchner, cette STM française (1978-1986) met en scène le
quotidien de jeunes médecins parisiens, membres d’une structure précurseur de « SOS
médecin ». Bien avant Urgences, elle tenta de représenter des médecins et des situations
médicales sous un angle réaliste, sans héroïsation excessive. Les services d’urgence à
domicile sont d’ailleurs une particularité française (les médecins américains ne quittent pas
les structures hospitalières), ce qui fait l’originalité de cette approche.
255
Les épisodes suivent la vie et le travail nocturne, souvent pesant, de six médecins de
sexe et d’origine divers (une révolution pour l’époque : Le Dr Alpha, interprété par l’acteur
Greg Germain, est même le premier médecin noir de la télévision française). Les courageux
médecins de nuit répondent aux appels de patients en souffrance et sillonnent la banlieue
parisienne à bord de leur R5 équipée d’une radio et d’un gyrophare… En confrontant ses
praticiens aux problèmes de la société française de la fin des années 1970, Médecins de nuit
se fait le porte-parole des problèmes de société.
Souffrant d’une technique limitée, de carences budgétaires et d’un manque d’efficacité
dramatique, la série rencontra un certain succès en France mais ne parvint pas à donner une
image véritablement iconique et durable du médecin à l’écran. Les Médecins de nuit
constituent toutefois un pont entre les MT des années 60 (les infaillibles Dr Kildare et Dr
Welby) et les médecins d’Urgences.
A.2.3.2. Equipe médicale d’urgence (France, 2006 à aujourd’hui)
Version remise au goût du jour de Médecins de Nuit, il s’agit d’une STM réaliste
montrant la vie quotidienne du SAMU. Tout comme dans Urgences, les scénarios ont été
écrits en collaboration avec des professionnels de santé pour veiller à la crédibilité des
situations. L’originalité de la série vient du fait que les interventions sont en temps réel : le
téléspectateur vit l’urgence, le stress que peut ressentir le médecin urgentiste…
A.2.4. Le médecin de campagne
Longtemps incarné par le seul Dr Baker, brave médecin champêtre de La Petite
Maison dans la Prairie qui soignait aussi bien les hommes que les vaches et se faisait payer
en poules, le médecin de campagne a connu des représentations plus modernes.
Sur le thème classique du citadin partant s’exiler à la campagne, deux séries brossent
des portraits touchants et réalistes de la vie de médecin généraliste en milieu rural.
A.2.4.1. Bienvenue en Alaska
Le Dr Fleischman est un jeune médecin juif new-yorkais qui a bénéficié d’une bourse
durant ses études (payantes aux Etats-Unis) à la condition de passer ses quatre premières
années d’exercice en Alaska. On lui attribue un poste dans un village reculé où règne la
superstition… A travers le personnage du médecin, Bienvenue en Alaska (USA, 1990-1995)
traite du choc des cultures : le Dr Fleischman est un scientifique formé dans des hôpitaux à la
pointe de la technologie, peu habitué à établir une relation profonde avec ses patients. Or il va
256
se retrouver confronté à des villageois n’hésitant pas à évoquer les esprits de la nature pour
expliquer leurs symptômes (la région compte une forte population indienne) et ne goûtant
guère la médecine traditionnelle. Son cabinet (délabré…) se trouve d’ailleurs éloigné des
plateaux techniques et de l’arsenal paraclinique auxquels il était habitué. Cela va pousser le
praticien à revenir à l’essentiel de l’art médical : la relation médecin-patient. Au cours de la
série, le Dr Fleischman délaissera l’hyper-technicité au profit de l’écoute et du dialogue. Il
sera amené à régler les problèmes sociaux et familiaux de la petite communauté, et à
abandonner ses préjugés. L’évolution du personnage constitue une ode au respect et à la
tolérance.
A.2.4.2. Everwood (USA, 2002-2006)
L’intrigue est proche de la précédente : le Dr Brown, brillant neurochirurgien newyorkais, s’exile dans une petite ville du Colorado après la mort de son épouse dans un
accident de la circulation; il décide d’y exercer gratuitement en tant que médecin généraliste,
afin de retrouver une médecine plus « pure » et tournée vers autrui. Là aussi, son exercice le
mettra au centre des problèmes socio-familiaux de la communauté.
Contrairement aux STM en milieu hospitalier, où c’est le patient qui pénètre dans
l’univers mystérieux de la médecine, ces deux séries montrent un personnage de médecin qui
doit sortir de ce milieu limité et s’ouvrir au monde « civil ».
A.2.4.3. Le médecin de l’Ouest Sauvage
Nous étudierons la célèbre Dr Quinn au chapitre « la femme-médecin ». La série
américaine Deadwood (2004-2006), représentation réaliste d’un village de chercheurs d’or à
la fin du XIXème siècle, possède un personnage marquant de médecin généraliste : le Dr
Cochran . Ses conditions de vie et d’exercice sont extrêmement rudes. Hirsute, il dort à même
le sol de sa bicoque, abuse de la boisson, mais est disponible 24h/24 pour ses patients. Il
soigne sans distinction hommes de bien, prostituées ou bandits, ce qui lui vaut le respect de la
population. Disposant d’un très faible arsenal thérapeutique, et d’aucun antibiotique, il doit
confectionner lui-même ses médicaments, à l’aide d’herbes : onguents pour soigner les
vaginites des filles de joie, antiseptiques de fortune, substances abortives… Il apporte aussi un
soutien psychologique, accompagnant les mourants ou aidant une jeune femme à se sevrer
d’une addiction à l’opium. Une autre scène très marquante le montre pratiquer une ablation de
lithiase intravésicale par voie urétrale, sans échographie bien entendu, en se guidant
simplement à l’ouïe. Le Dr Cochran offre une image de médecin généraliste très doué,
257
polyvalent et humaniste. Lui-même frappé de phtisie (tuberculose pulmonaire), il s’éteint peu
à peu...
A.2.4.4. L’assistant social : Dr Sylvestre & Fabien Cosma
Ces deux STM françaises ont pour protagoniste principal un médecin généraliste
remplaçant qui sillonne les petites villes de province. Le Dr Sylvestre (1995-2001) est un
ancien chef de clinique parisien lassé par le milieu hospitalier ; le Dr Cosma (2001-2007) est
un jeune remplaçant d’origine réunionnaise et modeste. Chaque épisode suit les aventures de
ces médecins-justiciers dans une nouvelle région…
Dans ces séries, le médecin généraliste règle principalement des problèmes sociaux.
Faisant fi de toute déontologie, il outrepasse largement son domaine de compétence et bien
souvent la loi, pour s’immiscer dans la vie de ses patients. La profession médicale, peu
utilisée dans les intrigues, n’est pas traitée sous un angle réaliste (les auteurs de la série ayant
d’ailleurs refusé les conseils d’un professionnel) ; elle sert simplement de « costume » à un
personnage de « Zorro », qui pourrait aussi bien être agent de police ou instituteur… Avenant
et sympathique, le bon médecin semble en mesure de régler tous les problèmes de la vie :
rupture sentimentale, deuils, secrets de famille, sectes, addictions… Sitôt qu’il intervient, tout
s’arrange : les enfants cessent de pleurer, les couples se réconcilient, les malades guérissent,
les alcooliques se sèvrent… Du haut de son savoir académique, il règle les problèmes de
société ; garant d’une morale bien-pensante, il dicte ce qui est juste et bon et ne connaît jamais
l’échec. Son look le rattache à la classe moyenne, pantalon de velours et grosse laine : un petit
docteur du peuple réglant les petits problèmes des petites gens. Ces STM livrent une vision
manichéenne et moralisatrice de la profession de médecin généraliste et échouent à illustrer
les subtilités de l’exercice. Nous pouvons nous poser la question de l’influence d’une
représentation si éloignée de la réalité (un monde où le médecin peut régler tous les problèmes
de la vie) sur le téléspectateur…
A.2.5. Le médecin marron : Blackjack
Cet anime japonais est l’une des rares « dessin-animé » cités dans cette thèse. Elle est
adaptée d’un manga du maître Osamu Tezuka, souvent surnommé le « Walt Disney nippon ».
Le héros est le ténébreux Blackjack (2004 à aujourd’hui), chirurgien « marron » mais génial,
exerçant sans diplôme et loin des structures officielles. Défiguré après avoir marché sur une
mine dans son enfance, il tient son art médical du médecin qui lui a sauvé la vie. Son talent est
surhumain (il est par exemple capable d’opérer dans le noir total, « de mémoire » !), sa
réputation mondiale ; tel Batman, on le sollicite pour venir en aide aux cas désespérés, en
258
échange de sommes astronomiques. Sa pratique clandestine permet à Blackjack de ne craindre
aucune instance médicale et de suivre ses propres règles, ce qui lui vaut d’être détesté par la
plupart de ses confrères. Flirtant souvent avec la science-fiction, la série s’intéresse
principalement aux problèmes éthiques et moraux que soulève la médecine. Virtuose du
bistouri, Blackjack n’en est pas moins un médecin de l’âme, qui ne néglige jamais
l’importance de la relation médecin-malade. Sans doute peut-on y voir un reflet des
aspirations humanistes de l’auteur, Osamu Tezuka, lui-même médecin de formation. A noter
la présence d’un autre médecin « marron » dans la série : le Dr Kiriko, version sombre de
Blackjack et « spécialiste » de l’euthanasie facile…
Décryptage
Les « héros du quotidien » et « hommes d’éthique » télévisuels exercent une influence
différente de leurs équivalents cinématographiques. Dans les STM, l’accent est mis sur le
parcours initiatique du personnage principal, souvent un médecin débutant (ex : Carter dans
Urgences), que le spectateur est invité à suivre pas à pas. Au fil des épisodes et des saisons, il
découvre à travers ses yeux la complexité du monde médical : études longues et exigeantes
(Urgences), exercice difficile (St-Elsewhere, La vie à tout prix), particularités de la médecine
en milieu rural (Everwood, Bienvenue en Alaska), dilemmes éthiques (au centre de
Blackjack, mais également de toutes les séries précitées)… De par la multiplicité des thèmes
abordés, la STM dévoile méticuleusement au spectateur les différents aspects de la
profession : les sacrifices, les joies, les enjeux, les conflits, les rires, les peurs, les
interrogations, les périodes de découragement ou d’euphorie, les erreurs, la hiérarchie
hospitalière, les différences entre spécialités, les luttes de pouvoir, la difficulté de concilier
carrière et épanouissement personnel… Au final, le spectateur a l’impression de « faire
médecine » aux côtés du personnage-référent, et la profession y gagne sans doute en
familiarité ce qu’elle perd en mystère. L’influence du MT est-elle pour autant bénéfique sur le
spectateur-patient ? Nous étudierons ce point dans la dernière partie de ce travail.
259
B. L’enquêteur
« Si vous écoutez attentivement le patient, il vous donnera le diagnostic. »
William Osler.
B.1. Le Sherlock Holmes de la médecine
B.1.1. Dr House
En 2008, Dr House (USA, 2004 à aujourd’hui) a été la série la plus regardée au
monde avec 81,8 millions de téléspectateurs cumulés par épisode (149).
B.1.1.1. Concept : un thriller médical
Si Hôpital St. Elsewhere et Urgences ont popularisé les STM chorales, s’attachant à
décrire le quotidien de tout un groupe de soignants, Dr House s’est construit autour d’un
personnage unique, dans tous les sens du terme : le médecin interniste Gregory House (Hugh
Laurie), aussi talentueux que cynique et asocial. Détesté par la plupart de ses confrères, House
n’en est pas moins un brillant diagnosticien que l’on sollicite pour résoudre des cas médicaux
inhabituels – et uniquement ceux-ci : les pathologies ordinaires l’ennuient profondément.
Chaque épisode de la série est construit comme un thriller, où une maladie remplace le
« coupable » à démasquer. House, tel un enquêteur, tente de résoudre le mystère médical de la
semaine, avec l’aide de son équipe de spécialistes.
B.1.1.2. Structure
Après avoir débattu des hypothèses et des diagnostics différentiels, House envoie ses
collaborateurs récolter les indices au chevet du malade (voire au domicile de celui-ci) et
effectuer les examens paracliniques nécessaires. Considérant que « tout le monde ment »,
House préfère ne pas interroger ni examiner les patients : il pratique la médecine dans son
bureau, devant un tableau blanc/ « Si on ne leur parle pas, ils ne nous mentent pas » avance-til.
L’équipe de House dispose d’un matériel médical de pointe (IRM, angiographie,
biopsies, dosages d’anticorps ou tests génétiques en tous genres) et multiplie les examens
pour trouver le diagnostic. La série renvoie l’image d’un corps médical tout puissant qui
n’hésite pas à être invasif et à plonger au cœur du corps du patient, celui-ci n’étant pas une
260
personne mais « la scène du crime » qu’il convient d’explorer dans les moindres recoins, sans
état d’âme – au mépris de la prérogative fondamentale de l’art médical : « en premier lieu, ne
pas nuire ».
House pratique une médecine radicale : il considère ses patients comme des cobayes
dont le corps se réduit à un terrain d’expérimentation. Possédant une conception du bien et du
mal bien particulière, il n’hésite pas à risquer leur santé, envisageant les solutions les plus
immorales ou leur administrant des traitements aux effets secondaires lourds de façon
empirique… A la manière d’un détective, House utilise en effet un raisonnement de type non
pas déductif, mais abductif, c’est à dire basé sur la formulation d’hypothèses visant à
expliquer un fait surprenant. A la différence de la déduction, l’abduction ne cherche pas à
démontrer une fois pour toute qu’une conclusion est la bonne : elle est situationnelle et
contextuelle et vise plus à l’exploration exhaustive d’un phénomène situé et spécifique qu’à la
production de lois générales (179) (180).
Ainsi, chaque cas clinique reproduit le même schéma : House suit une première
hypothèse, essaie un traitement (qui en général aggrave l’état du patient), change d’avis,
formule une deuxième hypothèse, essaie un autre traitement, etc… jusqu’à trouver la solution,
suggérée par un infime détail. Dans la majorité des cas, le patient guérit ; dans le cas
contraire, un nom est du moins mis sur son mal. Les diagnostics sont presque toujours
exceptionnels, maladies rares, atypiques, ou presque éradiquées. Citons en quelques unes :
mélioïdose, méningo-encéphalite amibienne primitive, embolie graisseuse sur fracture d’un
métatarsien, maladies mitochondriales, poliomyélite, maladie de Fabry…
B.1.1.3. Personnalité du Dr House
Comme nous l’avons vu, House communique avec les maladies et non avec les
patients. Dès le premier épisode, il justifie ce point de vue :
Dr Foreman : « C’est pas pour traiter les patients qu’on devient médecin ?
Dr House : - Non, c’est pour traiter les maladies qu’on devient médecin. Traiter les patients,
c’est ce qui rend les médecins tristes. »
Le Dr Cuddy, sa supérieure, l’oblige néanmoins à assurer des consultations publiques,
où House déploie toute sa misanthropie et son cynisme. Sarcastique, provocateur, misogyne,
souvent insultant, il ne connaît pas de limites dans ses paroles et n’a que faire de la
bienséance. Il traite fréquemment ses patients de crétins, se moque de leurs infirmités, de leurs
pathologies ou de leurs travers. Il ne voit pas un bébé mais un fœtus, un têtard, un parasite,
une dangereuse tumeur. A travers ses dialogues, la série dépasse les limites du politiquement
correct. House dit et pense tout ce qu’un médecin n’est pas censé dire ou penser. Il est à
l’opposé de ce qu’on le peut attendre d’un médecin : de l’écoute, de la compassion, du
respect, du dévouement, du professionnalisme.
261
Avec ses confrères et élèves, il est du même acabit : il les raille, les méprise, les
rabaisse, se plaît à leur poser des questions pièges et à entretenir leur rivalité. Lui-même
reconnaît détester les médecins en général, qu’il tient pour responsables de son état. En effet,
House souffre d’une claudication séquellaire à un infarctus quadricipital droit, ce qui l’oblige
à se déplacer à l’aide d’une canne et à prendre de la Vicodin, un opiacé, pour soulager ses
douleurs chroniques. Il en deviendra dépendant, au point d’être hospitalisé en Hôpital
Psychiatrique pour hallucinations à la fin de la cinquième saison.
En raison de son mépris envers le corps médical, il refuse de porter une blouse et
néglige son apparence, exerçant mal rasé et débraillé.
Dr Wilson : « Mets une blouse blanche.
Dr House : - Je ne veux pas qu’ils pensent que je suis médecin. »
Le personnage est paradoxal : il déteste les patients, mais se démène pour les soigner ;
il est médecin, mais abhorre cette profession… sans doute parce qu’au fond il se déteste
beaucoup lui-même, allant jusqu’à se déclarer « l’homme le plus bousillé de la Terre ».
En réalité, House agit de manière exécrable car il comprend parfaitement ses patients.
Derrière son ironie mordante se cachent une véritable empathie, une véritable compréhension
de leur situation : n’est-il pas lui-même la victime d’une erreur médicale ? n’a-t-il pas luimême été incapable de trouver le diagnostic dont il souffrait ? sa boiterie n’est-elle donc pas
la séquelle de sa propre incompétence ? Lorsque House soigne un patient, il sait mieux que
personne ce qui est en jeu ; son corps souffrant lui rappelle les conséquences d’un échec à
chaque instant.
S’il ne désire pas établir de relation médecin-malade classique, c’est pour ne pas
partager la souffrance du patient, car cela l’empêcherait de se concentrer et de trouver le bon
diagnostic. S’il se montre d’une extrême exigence envers ses confrères, c’est par souci de
trouver la solution avant l’issue fatale («ce n’est pas grave, on comprendra à l’autopsie » est
l’une de ses plaisanteries favorites lorsque l’on entrave ses décisions). House essaie d’offrir à
chaque patient ce qu’il (et le corps médical) a échoué à offrir à lui-même.
Mais au final, dans tous les épisodes, c’est par le biais de l’empathie que House
parvient à trouver le diagnostic, en découvrant un élément relatif au patient qui jusque là
demeurait caché. Il le découvre par l’intermédiaire de sa souffrance, qui le place sur le même
plan que le patient et lui permet de comprendre la clé du mystère ; d’ailleurs lorsque sa
souffrance diminue, son raisonnement s’en trouve affecté.
Ce qui ressort de Dr House, c’est que derrière les mots savants et les examens
sophistiqués, la médecine est un métier relationnel : la solution se trouve chez le patient, pas
dans la technique.
262
B.1.1.4. L’équipe de House
Comme tout bon enquêteur, House est entouré de co-équipiers efficaces, aux
spécialités diverses. Chaque personnage à son caractère et permet d’explorer une facette de
l’exercice médical.
•
Le Dr James Wilson, oncologue, est le meilleur ami et confident de House. Il en
est l’exact opposé : gentil, attentif, à l’écoute de ses patients. Il a de fréquentes
conversations avec House, où il n’hésite pas à critiquer les décisions de celui-ci.
•
Le Dr Cuddy, endocrinologue et directrice de l’hôpital. Attirée par House, elle lui
rappelle régulièrement ses obligations, le forçant par exemple à poursuivre des
consultations publiques et à rendre des comptes.
•
L’équipe de House, dont les membres varient au cours des saisons, est initialement
constituée
de
trois
jeunes
médecins :
Foreman
(neurologue),
Chase
(chirurgien/réanimateur) et Cameron (immunologue). La sensibilité de cette
dernière permettra de palier aux problèmes de communication de House auprès des
patients… D’autres spécialistes les remplaceront au fil des saisons : un chirurgien
plastique, une interniste, un médecin de rééducation fonctionnelle (qui se
suicidera), une radiologue (qui mourra empoisonnée). Polyvalents, ils effectuent
une invraisemblable variété d’actes paracliniques, d’interventions chirurgicales et
de radiologie interventionnelle : ETT, biopsie cérébrale, rétinienne, EEG,
interventions chirurgicales, angio-IRM, lecture histologique de lames…
A eux tous, les personnages représentent le médecin idéal, dont chacun serait une
facette (181). Le Dr Wilson, diplomate et réfléchi, symbolise la morale ; le Dr Cuddy : la loi ;
Cameron : la sensibilité, et House lui-même : l’obsession de la vérité (autrement dit : le but
ultime de tout praticien en quête d’un diagnostic) (182).
B.1.1.5. L’écho de figures antérieures
Nathalie Jaëck, spécialiste de littérature anglaise, voit en House « un héritier
télévisuel, très métatextuel, qui semble avoir très bien lu les histoires inventées par Conan
Doyle. » Les auteurs de la série multiplient en effet les allusions à Sherlock Holmes, de son
caractère (cynisme, misogynie, arrogance) à son allure (silhouette longiligne, claudication),
sans oublier son addiction aux narcotiques… (183) Ce « costume » n’est sans doute pas
étranger à la popularité du personnage.
263
Un autre héritage, moins visible, est cependant à signaler : celui d’Asklépios. House
partage en effet deux des traits caractéristiques du dieu de la Médecine : une faculté de
diagnostic proprement extraordinaire, ainsi qu’un « bâton de pèlerin », en l’occurrence une
canne. Nous pensons que cela contribue à ancrer le personnage dans l’imaginaire collectif et à
en faire une figure respectée.
B.1.2. Le grand patron (France, 2000-2005)
Librement inspirée d’Un grand patron (France, 1951), cette STM a pour héros le Dr
Fresnay (Francis Huster), chef d’un service de chirurgie spécialisé dans les maladies rares,
dans un grand hôpital parisien. Mais contrairement à House, le Dr Fresnay est aimable avec
ses confrères et très concerné, voire bouleversé, par le sort de ses patients. Grave, impliqué
corps et âme dans son métier, il semble porter toute la misère du monde sur ses épaules.
Chaque épisode voit ce praticien exemplaire se pencher sur un cas clinique complexe (lupus
érythémateux disséminé, leucémie, leptospirose, tumeur cérébrale…), tout en essayant de
gérer sa vie personnelle. L’hyper-sensibilité du personnage semble toutefois peu compatible
avec ses responsabilités…
B.2. L’innocent accusé à tort : Le fugitif
(USA, 1963-
1967)
Nous avons déjà mentionné le Dr Richard Kimble parmi les « enquêteurs »
cinématographiques. Mais les aventures de médecin accusé à tort du meurtre de sa femme qui
tente de prouver son innocence ont commencé à la télévision. Chaque épisode de la série voit
le Dr Kimble s’efforcer d’échapper aux autorités et de retrouver le véritable meurtrier (un
manchot) ; le médecin est ici une figure présentée comme « innocente » dès le générique. Il
se révèlera intelligent (il déjoue les pièges du FBI durant 4 ans), débrouillard (il change
régulièrement de ville et d’identité) et serviable, offrant son aide aux personnes souffrantes
malgré le risque d’être démasqué. Il est parfois amené à se servir de ces poings…
Cette STM très populaire a donc offert au médecin une image d’homme dynamique,
intelligent et capable de s’adapter à de multiples situations. Le fugitif constitue l’archétype de
« l’innocent accusé à tort », fréquemment utilisé dans les fictions policières…
B.3. L’auxiliaire de police
Comme nous allons le voir, le MT « auxiliaire de police » est un archétype qui connaît
de multiples déclinaisons, toutes calquées sur un même modèle : le personnage est un
264
« expert » dans son domaine, et lui seul parvient à éclairer de sa science une énigme insoluble.
En conséquence, nous nous limiterons à l’argument de base de chaque série.
B.3.1. Le médecin légiste : Quincy M.E
De par sa fonction cruciale, le médecin légiste apparaît dans toutes les séries
policières : Navarro (« Carlo », personnage comique lisant ses comptes-rendus au bistrot !),
NCIS : enquêtes spéciales (« Ducky », qui parle aux cadavres avec une grande politesse),
CSI : Les experts (le Dr Robins, amputé des deux jambes, qui officie parfois en chantant)…
Mais certaines STM sont entièrement dédiées à cette spécialité porteuse d’angoisse, car au
contact permanent de la mort.
Inspirée
du
feuilleton
canadien
Wojek
(1966)
consacrée
à
un
coroner
(fonctionnaire/enquêteur), Quincy M.E (USA, 1976-1983) est historiquement la première
STM centrée sur un médecin légiste. La série suit l’activité du Dr Quincy, chargé d’autopsier
les cadavres pour la police. Chaque épisode reproduit la même structure : le médecin
remarque un détail durant l’autopsie du corps orientant vers une mort criminelle, et face à
l’incrédulité de ses supérieurs il mène l’enquête de son côté jusqu’à faire éclater la vérité. Les
légistes de Preuves à l’appui (USA, 2001-2007) prendront sa suite ; nous les étudieront dans
le chapitre « la femme-médecin ».
B.3.2. L’expert médical : NIH, alertes médicales (USA, 20042005)
Ce sont cette fois des experts de l’Institut National de la Santé qui se rendent sur le
terrain pour enquêter sur des problèmes de santé publique, généralement des épidémies ou des
intoxications.
B.3.3. Le « psy » : Lie to me (USA, 2009 à aujourd’hui)
Suivant à la lettre le cahier des charges de la série policière, Lie to me a pour héros le
Dr Cal Lightman (Tim Roth), docteur en psychologie et spécialiste en détection de mensonge,
ce qui lui permet de se sortir de situations particulièrement retorses… La méthode du
personnage s’inspire de la technique d’analyse des « micro-expressions corporelles » mise au
point par un psychologue américain.
265
Décryptage
L’écrasante prédominance de « l’enquêteur » parmi les icônes médicales télévisuelles,
en particulier Dr House et les MT-légistes des séries policières, contribue à véhiculer l’image
d’une médecine ludique, dont l’exercice s’apparente à une enquête palpitante, excitante… et
capable, miracle des temps modernes, de résoudre tous les problèmes de la société, de la
disparition d’un proche à un crime commis voici plusieurs années.
C. L’homme d’action
C.1. L’aventurier urbain
Aux Etats-Unis il n’existe pas de structure telle que le SAMU : les urgentistes ne
sortent pas des hôpitaux. Ce sont des « ambulanciers-secouristes » (profession sans véritable
équivalent en France, à mi-chemin entre l’infirmier et le médecin) qui se déplacent sur les
lieux de l’incident, prodiguent les premiers soins et ramènent le patient à l’hôpital.
La STM Trauma (USA, 2009-2010) met en scène de tels personnages que le
spectateur français rattachera sans nul doute à la profession médicale. Privilégiant le
spectaculaire, la série est une succession de scènes d’action : ambulance roulant à tombeau
ouvert, ballet d’hélicoptères et de bateaux, carambolages et explosions… Les soignants de
Trauma sont des « médecins de l’extrême » qui enchaînent les acrobaties et la vitesse au
détriment de la réflexion et de la précision. Leurs confrères allemands de Médicopter (19982007) ne sont pas moins efficaces.
De façon occasionnelle, les « enquêteurs » évoqués plus haut jouent également à
l’homme d’action au cours de leurs investigations (scène bien connue de l’enquêteur qui
braque son arme sur le meurtrier de la semaine).
C.2. Le baroudeur
Jack Shepard, neurochirurgien dans Lost : les disparus (USA, 2010), est un Robinson
Crusoé des temps modernes : alors qu’il empruntait un vol long courrier Sidney-Los Angeles,
son avion s’est crashé sur une île déserte et mystérieuse. Leader naturel du groupe de
survivants, il utilise très souvent ses compétences médicales pour soigner aussi bien des petits
bobos que des tumeurs rachidiennes ! Lui-même souffrira d’une appendicite ; opéré sans
anesthésie par une consœur inexpérimentée, il lui donnera ses instructions en serrant les
266
dents : un exemple d’opiniâtreté. Dans cette série fantastique, le Dr Shepard sert, du moins au
départ, de contrepoint pragmatique à des personnages prompts à évoquer le Surnaturel pour
expliquer leur présence sur l’Ile. Mais comme l’agent Scully de X-files que nous étudierons
plus loin, il finira par abandonner ses certitudes…
C.3. Le superhéros
Nous avons déjà évoqué Monsieur Spock et le Dr McCoy dans les films Star Trek,
mais avant de devenir des icônes cinématographiques ces personnages avaient gagné leurs
lettres de noblesse à la télévision dès 1966. Leurs aventures spatiales à bord de l’Entreprise
du pacifique capitaine Kirk avaient pour but d’aller à la rencontre de nouvelles formes de vie,
et de repousser toujours plus loin les limites du savoir humain : une nouvelle illustration de la
« science triomphante », où les exploits du médecin sont une métaphore du Progrès.
Le Dr Who, personnage central de la fiction britannique du même nom (1963 à nos
jours), est lui aussi un extraterrestre doté de pouvoirs extraordinaires. Il voyage dans l’espacetemps à sa guise et sauve régulièrement le monde de menaces les plus diverses : robots,
monstres, yéti… Appelé « le Docteur » (sans que l’on en sache plus sur ses compétences
médicales), il dispose, tel un dieu de l’Olympe, de la faculté de se régénérer en cas de
blessures fatales, changeant au passage de visage et de personnalité.
Enfin, rappelons que l’Incroyable Hulk (USA, 1977-1981), déjà étudié au cinéma, a
lui aussi fait sa première apparition à la télévision sous les traits de Lou Ferrigno, dans une
série qui rencontra un certain succès en France dans les années 80.
Décryptage
En raison de leur budget limité, les fictions télévisuelles sont nettement moins axées
sur le spectaculaire que les films de cinéma. En conséquence, le MT-homme d’action ne se
limite qu’aux quelques personnages que nous venons d’étudier. Toutefois, nous pouvons
remarquer que la mode actuelle est à la « dynamisation » systématique des intrigues, y
compris dans des STM a priori calmes (Urgences, Dr House, etc…) : afin de maintenir
l’intérêt du spectateur, les séquences filmées « caméra à l’épaule » accompagnées d’une
musique stressante se multiplient, tout comme les scènes à effets spéciaux où la moindre
analyse de lame au microscope est l’occasion de plongées vertigineuses dans des cellules du
corps humain reconstituées en 3D… L’action s’infiltre ainsi dans le quotidien et transforme
une nouvelle fois l’exercice médical en une aventure exaltante.
267
D. Le chevalier blanc : synthèse
Au total, malgré une approche différente, le « chevalier blanc » télévisuel occupe la
même fonction que son équivalent cinématographique : il exalte les valeurs de la médecine
moderne, solution à tous les maux de l’humanité, et incarne une « Science triomphante »
propre à susciter l’admiration.
III. Le séducteur
A. Le romantique : une longue tradition
télévisuelle
Prenant le relais de leurs confrères cinématographiques, les « séducteurs » du petit
écran connurent des romances dès leurs premiers pas dans la petite lucarne. Ainsi, en 1961,
les mésaventures amoureuses du beau Dr Kildare nourrissaient déjà de nombreuses intrigues
de la série. Mais c’est une fiction concurrente qui cristallisa véritablement le MT dans son
rôle de séducteur…
A.1. Hôpital Central (USA, 1963 à nos jours)
Dans ce soap opera (comédie de moeurs) à l’extraordinaire longévité (47 ans de
diffusion !), l’hôpital de la ville fictive de Port-Charles n’est qu’un décor où se déroulent les
histoires d’amour du personnel et des grandes familles de la ville. En dehors du cadre
strictement sentimental, la profession médicale ne fait l’objet d’aucune réflexion ou analyse
pertinentes. La blouse blanche n’y tient qu’un rôle symbolique, faisant office de costume à
fantasmes. Hôpital Central peut être considérée comme le précurseur des STM
« romantiques » actuelles, comme Grey’s Anatomy.
A.2. La clinique de la Forêt Noire (RFA, 1985-1989)
Comme dans la série précédente, la plupart des intrigues de cette STM allemande se
focalisent sur la vie amoureuse, riche et mouvementée, des praticiens. Le personnage
268
principal est le Pr Klaus Brinkmann, chirurgien de renom, dont la série suit les aventures
sentimentales (remariage, paternité, adultère…). Le côté médical s’avère un peu plus marqué
que précédemment, mais l’approche de la profession demeure très superficielle.
B. MT-Don-Juan et MT-Casanova
Progressivement, l’image du MT « séducteur » perd en naïveté. Dans M*A*S*H tout
d’abord, série dérivée du film, dont les chirurgiens « clowns blancs » vouent un amour
immodéré à la gent féminine ! Puis, de manière plus tragique, dans Hôpital St-Elsewhere, où
dès le premier épisode le Dr Samuels, médecin Don-Juan, annonce à ses ex-partenaires (toutes
des infirmières du service…) qu’il souffre d’une urétrite et les invite à se faire dépister une
chlamydiose... Plus tard, l’hypersexuel Dr Calwell, charmant chirurgien esthétique multipliant
les partenaires d’un soir, contractera le HIV et mourra du SIDA. Une manière de souligner
que la maladie n’épargne personne, même les médecins hétérosexuels…
Dans un registre plus léger, l’archétype du MT-Casanova est bien sûr le Dr Doug
Ross, interprété par Georges Clooney dans les cinq premières saisons d’Urgences. Ce
pédiatre aussi charmant que ténébreux enchaîne les conquêtes, séduisant tour à tour
infirmières, assistantes sociales, externes en médecine ou mère de patients, toujours de très
belles femmes bien entendu. Ses talents en tant que pédiatre sont par contre plus discutables,
d’où son départ du Cook County… Le rôle, très populaire, a fait de George Clooney une star
d’Hollywood et le nom de son personnage demeure un synonyme de médecin-séducteur.
Notons toutefois que dans cette même STM, le jeune John Carter n’est pas en reste : il change
régulièrement de petite amie au cours des saisons, et connait une aventure avec une patiente
nymphomane… John Dorian, son équivalent dans Scrubs, rencontre le même succès auprès
de la gent féminine et n’hésite pas, lui non plus, à coucher avec l’une de ses patientes (qui se
révèlera malheureusement être une toxicomane). Même le brave Dr Andy Brown d’Everwood
ne pourra résister au charme de l’épouse de l’un de ses patients, dans la troisième saison de la
série. Le MT ne semble donc pas plus respectueux de la déontologie que le MC…
C. L’adolescent attardé : Grey’s Anatomy
Le titre de cette STM est un jeu de mots entre le nom du personnage principal,
Meredith Grey, et un ouvrage d’anatomie anglosaxon de référence (Gray's Anatomy: The
Anatomical Basis of Clinical Practic). La série se voudrait une dissection « chirurgicale » de
la profession médicale, mais ne se révèle être au final qu’une comédie romantique
feuilletonnante où le milieu hospitalier tient une place anecdotique. En effet, dans Grey’s
269
Anatomy (USA, 2005 à aujourd’hui) les histoires de cœur prennent largement le pas sur la
médecine. La grande majorité des MT sont des sex-symbol, à la coiffure toujours parfaite,
même après 24h de garde, et au sourire émail-diamant ; les hommes sont grands et forts, les
femmes girondes et pulpeuses (dans la série, l’interne Izzie est d’ailleurs un ancien
mannequin), et tous se déchirent sans cesse dans des histoires d’amour et de trahison… La
petite lucarne prend alors des allures de Mont Olympe en miniature, avec de jeunes premiers
hollywoodiens dans les rôles à peine modifiés des Dieux du Panthéon gréco-romain.
Ainsi, un résumé de l’intrigue relève de l’étalage de ragots qui n’a rien à envier au
récit des amours tumultueuses de Zeus ou d’Apollon : la veille de son premier jour d’internat
de chirurgie, la jeune Meredith Grey couche « par hasard » avec son chef de clinique le Dr
Shepherd (surnommé « Dr Mamour »), récemment séparé de sa femme le Dr Addison, car
celle-ci l’a trompé avec son meilleur ami, le Dr Sloan (« Dr Glamour ») qui au cours de la
série couchera également avec Lexie Grey, demi-sœur de Meredith… Pendant ce temps Izzie,
meilleure amie et consœur de Meredith, sort avec le beau et vaniteux Alex Karev, également
interne en chirurgie ; celui-ci entretiendra une brève relation avec le Dr Addison, tandis
qu’Izzie sortira avec l’un de ses patients, puis avec Georges, un autre interne ; puis Izzie et
Alex se remettront en couple et se marieront, avant de divorcer au bout de quelques
semaines ; enfin, Alex deviendra le compagnon de Lexie Grey. Tous les personnages cités ici
sont des médecins titulaires ou en cours d’apprentissage.
Comme nous pouvons le constater, Grey’s Anatomy représente le milieu médical (et
chirurgical en particulier) comme un monde émotionnellement instable, régi par la
concupiscence et la frivolité. Aucun personnage ne semble échapper à la règle ; en ce sens, la
série n’est nullement misogyne, car les péripéties sentimentales des femmes-médecins égalent
en imbécilité celles de leurs confrères. Tous les MT de la série souffrent d’une grande
immaturité émotionnelle et d’une psychologie adolescente.
Mais, point plus inquiétant pour la profession, ces traits de caractère se retrouvent dans
leur pratique médicale. Grey’s Anatomy offre en effet quelques scènes montrant des
consultations ou des interventions chirurgicales. Les cas traités, tout comme les décisions des
médecins, sont souvent tirés par les cheveux, voire loufoques, privilégiant le spectaculaire au
vraisemblable. La chirurgie y est dépeinte comme une spécialité de cowboys dominée par des
décisions impulsives et hâtives ; le raisonnement clinique n’est plus une réflexion calme,
réfléchie et collégiale, mais une course trépidante contre la montre, un rapport de force où
seul le plus fort, le plus hargneux peut imposer son avis.
Dans Grey’s Anatomy, la tension sexuelle est la force primitive qui module non
seulement les rapports entre confrères, mais aussi la pratique médicale, et consécutivement la
survie des patients. Par exemple, dans un épisode Izzie entretient une liaison avec un patient
en attente de greffe cardiaque ; afin de détourner un greffon à son profit, elle n’hésite pas à
270
aggraver son état en débranchant sa pompe d’assistance ventriculaire… Mais la greffe est
finalement un échec et son compagnon décède ; le patient qui devait initialement bénéficier de
la greffe est également pénalisé par le comportement de la praticienne. Selon Grey’s
Anatomy, le médecin n’est pas un professionnel maître de lui-même, mais un véritable
esclave de sa libido, mû par des pulsions primitives et immatures. Les Dieux du Panthéon
n’étaient guère plus responsables, défaut qui justement les rapprochaient des simples mortels
et augmentaient leur popularité…
Signalons, depuis 2007, une STM dérivée de Grey’s Anatomy : Private Practice, où le
personnage du Dr Addison tient le premier rôle. Cette STM a pour originalité de montrer des
médecines parallèles (médecines douces, sophrologie, etc…) mais la vie sentimentale des
praticiens y tient toujours une place prépondérante. A la même époque, deux productions TF1
de courte durée se sont fortement inspirées de Grey’s anatomy : Le cocon (2006) et L’hôpital
(2007). Ces STM suivaient les premières expériences (sensément professionnelles, mais
principalement amoureuses…) d’internes en médecine. Les personnages et situation étaient
malheureusement très caricaturaux, ce qui entraîna rapidement l’arrêt de ces séries.
D. L’hyper-sexuel maladif
D.1. Le névrosé : Nip/Tuck (USA, 2003-2010)
Le titre de cette STM désigne les étapes du lifting (to nip : inciser et to tuck : retendre),
opération que pratique quotidiennement les deux héros de la série, chirurgiens esthétiques
(156). Associés et amis depuis l’université, les Dr Christian Troy et Sean McNamara sont à la
tête d’une florissante clinique privée, tout d’abord à Miami puis à Los Angeles).
Leur pouvoir de séduction tient tout d’abord à leur réussite sociale : spécialité
considérée comme prestigieuse, exercice dans un établissement luxueux située dans une
région attractive, signes extérieurs de richesse (voiture décapotable, Rolex, villa de
milliardaire)... Logiquement, le Dr Troy, célibataire, n’a aucun mal à aligner les conquêtes
sexuelles ; le Dr McNamara est quant à lui marié et père de deux enfants, et semble être un
père attentif, un bon mari et un médecin consciencieux.
Mais cet apparent succès n’est qu’un vernis : le Dr Troy est un ignoble Don-Juan qui
ne possède aucun amour propre et multiplie de manière compulsive les aventures d’un soir,
sans scrupule envers la gent féminine (il va jusqu’à échanger l’une de ses conquêtes contre
une voiture…). En réalité, il est amoureux de la femme de son associé, avec qui il a eu une
liaison vingt ans auparavant ; il se révèlera d’ailleurs être le père illégitime de son premier
enfant ! De même, derrière ses dehors respectables, le Dr McNamara délaisse sa vie de
famille au profit de son travail et ne montre pas beaucoup d’affection envers son épouse, qu’il
271
trompe à plusieurs reprises au cours de la série (tout d’abord avec une patiente cancéreuse,
puis avec une actrice pornographique). Logiquement ils divorceront, puis se remarieront,
avant de divorcer à nouveau. De même, Julia McNamara, ex-femme de Sean et amante de
Chrisitan, finit par reprendre ses études de médecine et se découvre une attirance pour les
femmes « par déception » du sexe masculin…
Au total, aucun des médecins de Nip/Tuck ne semble épanoui. Au fil des épisodes,
leurs innombrables frasques sexuelles constituent une plongée dans la décadence : par
exemple, entre autres « exploits », le Dr Troy couche en même temps avec une mère et sa
fille, « partage » une prostituée avec son associé, pose nu pour un magazine gay, séduit une
mineure et humilie régulièrement ses partenaires, les obligeant par exemple à porter un sac en
papier pour cacher leur laideur. Dans Nip/Tuck, le pouvoir de séduction du MT dégoûte plus
qu’il ne fascine et ne sert qu’à exprimer le mal-être profond des praticiens. Dans le chapitre
« le clown blanc », nous étudierons une autre facette de ces personnages satiriques...
D.2. La star du X
Comme pour le cinéma, l’hypersexualité du « séducteur » télévisuel a été récupérée
par l’industrie pornographique. Chaque STM à succès s’est donc vue parodiée dans des
téléfilms X, tels que Sacha Grey’s Anatomy (USA, 2008), Scrubs, a XXX Parody (USA,
2009) dont l’action se situe logiquement au « Naked Heart Hospital » ou encore Not Mash
XXX (USA, 2010). Malheureusement, le MT y fait preuve d’un manquement total à son rôle
dans la prévention primaire des maladies : il ne porte généralement pas de préservatif.
Décryptage
D’élément secondaire au cinéma, le pouvoir de séduction du médecin passe au premier
plan à la télévision : toute STM se doit d’avoir son « séducteur » (ex : Doug Ross dans
Urgences), et certaines fictions sont même entièrement dédiées à ce personnage : Hôpital
Général, Grey’s Anatomy. Le succès de ces séries tient sans nul doute à leur côté voyeuriste :
le spectateur-patient est invité à découvrir la vie intime du notable « respectable » qu’est le
médecin. A l’issue du visionnage, la concupiscence de la profession ne fait plus aucun doute :
derrière chaque porte d’hôpital se cache une romance, et sous chaque blouse bat un cœur de
séducteur insatiable. Mais cette vie sentimentale agitée cause également bien des soucis au
MT, notamment sur le plan professionnel, et rares sont les praticiens épanouis. Rencontrant
un écho chez le spectateur, ces éléments contribuent à humaniser le MT et expliquent en
grande partie le succès de ce type de personnage.
272
IV. Le Clown Blanc
A l’inverse du cinéma, le « clown blanc » télévisuel est tout d’abord apparu dans des
œuvres satiriques, avant de devenir une icône burlesque.
A. Satire médicale et comédie militante
A.1. La satire antimilitariste : M*A*S*H
Succès considérable aux Etats-Unis, M*A*S*H (USA, 1972-1983) est adaptée du film
que nous avons déjà étudié, les personnages et situations étant identiques : nous suivons le
quotidien de chirurgiens fêtards et dragueurs au sein d’une unité médicale mobile de l’armée
américaine pendant la guerre de Corée. Très acide, maniant souvent l’humour noir, la série
fait honneur à son modèle et dénonce l’absurdité de la guerre, alors que le pays est enlisé dans
le conflit vietnamien. Le dernier épisode de la série fait partie des évènements télévisuels
ayant obtenu l’un des plus forts audimat aux Etats-Unis (147). En osant désacraliser l’image
du « docteur », M*A*S*H constitue le précurseur des STM modernes.
A.2. La critique du corps médical
A.2.1. Le Monty Python’s Flying Circus
Troupe de comiques anglais maniant un humour non-sensique typiquement
britannique, les populaires Monty Python ont créé le Monty Python’s Flying Circus (GB,
1969-1974), qui ne fut diffusé en France qu’en 1994). Constituée de sketchs très courts, la
série met en scène plusieurs personnages de médecins, le plus souvent fous et/ou autoritaires,
mais toujours hilarants. C’est ici le corps médical lui-même, décrit comme despotique,
mercantile, concupiscent et nullement intéressé par la santé des patients, qui est l’objet du rire,
dans un style purement satirique. Voici un échantillon de ses apparitions…
Le sketch « Hospital run by R.S.M » imagine un hôpital militaire d’un nouveau genre,
où les patients (plâtrés de la tête au pied et se déplaçant à l’aide de béquilles) sont traités
comme des soldats par un corps médical ultra-autoritaire, qui n’hésite pas à les utiliser comme
ouvriers et personnel de maison ! « Doctor » change de cadre : nous assistons à la visite à
domicile d’un médecin généraliste en prise avec une mallette qui refuse de s’ouvrir ; il finit
273
par utiliser une arme à feu, à l’aide de laquelle il détrousse ses patientes ; dans ce même
sketch, un médecin hospitalier soutire de l’argent à ses patients impotents. S’attaquant au
monde de la chirurgie, « Gumby Brain Specialist » montre des neuro-chirurgiens proches de
l’Homme de Néandertal, hurlant et vociférant en salle d’opération en agitant le marteau et le
burin, et qui oublient, simple détail, d’anesthésier leur patient ! Citons également le chirurgien
de « A doctor whose patients are stabbed by his nurse », qui refuse catégoriquement de
soigner un patient se vidant de son sang sous ses yeux tant que celui-ci n’a pas rempli le
questionnaire médical : la lourdeur légendaire de l’administration. Enfin, le médecin de
« Attila the Nun », faisant fi de toute déontologie, examine sa patiente sous une lumière
tamisée devant une assemblée de voyeurs en imperméables… Près de 40 ans après leur
réalisation, ces sketchs demeurent d’une virulence inégalée vis-à-vis du corps médical.
A.2.2. La télé des Inconnus, Les Nuls l’émission
Dans leurs sketchs télévisés, ces célèbres humoristes français ont perpétué la tradition
de la satire médicale, à la manière des Monty Python.
« La médecine », sketch anthologique faisant partie de La télé des Inconnus (19901992) se moque ainsi allègrement de la profession : occupés par une partie de tennis, les
médecins n’y commencent pas leur activité avant 10h du matin ! Puis leur visite collégiale se
transforme en farce : le chirurgien, totalement incompétent (il opère son patient du mauvais
côté), ne reconnaît pas ses propres malades (« bonjour monsieur corticoïdes »), qu’il
considère d’ailleurs non pas comme des « patients », mais des « clients » ! Pendant ce temps,
un interne révise son anatomie dans les bras d’une infirmière… Paresse, désinvolture, appât
du gain, concupiscence, aucun défaut n’est oublié. « Maîtresses et patients » parodie quant à
lui les STM de type Hôpital Central (et, par anticipation, Grey’s Anatomy) en mettant
l’accent sur la vie sentimentale dévorante des praticiens.
De leur côté, Les Nuls pastichent grassement le monde de la recherche à travers le Pr
Thibaut (Alain Chabat), ersatz pétomane de Pasteur apparaissant dans de fausses publicités
(Les Nuls, l’émission : 1990-1992), finement intitulées « Analyse du pet » et « La mouche
qui pète ». Le personnage ré-apparaît dans « Ecrivez à l’arc » qui dénonce, dans les suites du
scandale de l’ARC, le révoltant détournement de dons de Jacques Crozemarie : tout aussi
vénal, le Pr Thibaut a au moins le mérite de ne pas s’en cacher !
274
A.2.3. Les Simpsons, Futurama, South Park
Très critiques envers l’american way of life, ces séries d’animation « politiquement
incorrectes » n’épargnent pas le monde médical, à travers des MT variablement corrompus
et/ou incompétents. Citons pour Les Simpsons (USA, 1989 à aujourd’hui) le Dr Riviera,
chirurgien marron recherché par le FBI, ainsi que le Dr Hibbert, médecin de la famille
Simpson, dont l’humour noir n’est pas toujours du goût de ses patients… Le Dr Zoidberg de
Futurama (1999 à aujourd’hui) est quant à lui un extraterrestre qui a beaucoup de mal à
comprendre l’anatomie humaine. Enfin, mieux vaut ne pas avoir affaire au Dr Docteur de
South Park (1997 à aujourd’hui), incroyablement superstitieux et vulgaire !
A.3. Le règne du paraître : Nip/Tuck
Nous avons déjà évoqué l’hyper-sexualité maladive des Dr Troy et Mcnamara,
caricatures de « séducteurs » compulsifs et décadents… Mais les personnages correspondent
également à un autre archétype, celui du MT-golden boy, plus homme d’affaire que soignant,
entretenant son teint hâlé et sillonnant les côtes californiennes au volant de sa décapotable
rutilante, achetée avec l’argent soutiré aux riches clientes de sa clinique de luxe. La médecine
de Nip/Tuck est une médecine « strass et paillettes », une course à l’enrichissement et au
paraître, au mépris de tout intérêt supérieur. L’humour de la série est noir, corrosif, le ton
sarcastique ; il tient principalement à l’immaturité de ses héros, arrivés trop vite au succès
pour avoir le temps de mûrir. Paradoxalement, s’ils s’enrichissent en embellissant le corps des
autres, ils sont incapables de se regarder eux-mêmes dans le miroir, tant leur vie intérieure est
vide de sens. La réussite extérieure des chirurgiens de Nip/Tuck n’a d’égal que l’échec de leur
vie familiale, qui reprend en écho les clichés de la Commedia dell’arte et du soap opera :
amant dans le placard, querelle conjuguale, enfant caché, divorce et remariage… L’humour
de Nip/Tuck repose sur l’exagération : exagération du côté superficiel des personnages,
exagération de leurs tourments, mise en avant de cas médicaux « tape-à-l’œil » (séparation de
sœurs siamoises, opération de transexuels, ectrodactylie...), interventions chirurgicales grandguignolesques où le sang coule à flot… Au final, Christian Troy et McNamara sont des antihéros pitoyables et pathétiques et font de piètres représentants de la profession, mais le
tableau est si apocalyptique qu’il en devient drôle.
275
A.4. Le rire thérapeutique : l’homme que l’on aime
détester
A.4.1. Dr Robert Romano (Urgences)
Brillant chirurgien puis cruel chef du personnel, le Dr Romano est l’un des ressorts
comiques d’Urgences. En guerre constante avec ses confrères, il n’a de cesse de maltraiter les
personnages phares de la série (Carter, Benton, Corday…) et de leur décocher des remarques
désobligeantes – mais indéniablement drôles, l’homme étant amateur de bons mots. Par ce
procédé, le personnage de Romano permet de renforcer la popularité des protagonistes
centraux ; il cristallise à lui seul tous les défauts du « méchant médecin » : méprisant,
misogyne, raciste, injuste, complexé par son physique ingrat, frustré par son insuccès auprès
des femmes… Une telle accumulation de tares a des côtés comiques tant elle semble
exagérée. Romano est néanmoins un professionnel d’exception qui sait se montrer à la
hauteur dans les moments cruciaux, ce qui lui vaut malgré tout la sympathie du spectateur. En
ce sens, il apparait comme un précurseur du Dr House, aimé et détesté à la fois. Au cours de
la série, le personnage servira de défouloir, tous les malheurs venant s’abattre sur sa triste
personne : il perdra un bras, tranché par des pâles d’hélicoptère lors du transport d’un malade,
et connaîtra une fin tragicomique en accord avec son personnage, en mourant écrasé par un
autre hélicoptère…
A.4.2. Dr House
Déjà étudié sous l’angle de « l’enquêteur », le Dr House est surtout connu pour son
humour caustique. Comme le Dr Romano, il est une inversion ironique du stéréotype du « bon
docteur en blouse blanche » : atrabilaire, cynique, misanthrope, il n’hésite pas à se moquer de
ses malades ou à leur asséner de cruelles remarques. L’humour naît de ce décalage entre la
retenue attendue de la part d’un représentant du corps médical, et sa rustrerie effective.
Le rire provoqué par les mauvaises manières de House n’est pourtant pas un rire qui
exclut. Au contraire, en se moquant de tout et de tout le monde, des malades comme des bienportants, House rétablit (mieux que ne le ferait un respect compassé) une égalité entre tous : le
patient n’est plus stigmatisé comme le support de la maladie ; il n’est plus un sujet
intouchable ; il est une personne, un homme comme un autre, capable de penser, de
comprendre, de parler, un homme dont on peut aussi rire sans tabou. Par l’humour, House se
joue de la maladie, du handicap, de la mort, bref de l’absurdité de la condition humaine.
276
De même, en s’affranchissant des convenances qui siéent d’ordinaire au professionnel
de santé (langage châtié, jargon médical), House désacralise le sacro-saint et terrifiant
« diagnostic ». Réduit à des mots simples, banals, compréhensibles par le patient, ce dernier
perd de sa malignité, il se laisse apprivoiser. Au fond, l’irréverrence de House facilite le
dialogue médecin-malade en comblant la distance (culturelle, symbolique) qui sépare le
praticien de son patient.
Une autre composante comique du personnage repose sur l’absurdité de son combat.
House est tellement déterminé à lutter contre la maladie qu’à ses yeux la fin justifie les
moyens : violer le secret médical, briser un couple, voire risquer la vie du patient en lui
administrant un traitement incertain… Tel le Colonel Nicholson joué par Sir Alec Guiness
dans Le Pont de la Rivière Kwaï, House prend le risque de se confondre à tout moment avec
son adversaire : la maladie ! C’est ici l’absurdité d’un corps médical aveugle, capable
d’aggraver l’état du patient en prétendant le soigner, qui est tournée en ridicule… (184)
B.Le comique burlesque:Scrubs
Scrubs (USA, 2001-2010), en français « blouses », suit la carrière d’un interne en
médecine générale (John Dorian, dit JD) dans l’hôpital fictif du Sacré-Cœur, de sa première
garde jusqu’à sa titularisation. Ses pensées, retranscrites en voix-off, commentent l’action,
souvent de manière décalée, ce qui plonge véritablement le spectateur dans la tête de
l’étudiant en médecine. L’identification est maximale : nous voyons le monde par ses yeux et
nous partageons ses peurs, ses doute, ses rires aussi. En effet, à l’opposé d’une STM comme
Urgences, tournée dans un style documentaire aspirant à donner une impression d’hyperréalisme, Scrubs est une série humoristique où les séquences de la rude vie hospitalière sont
fréquemment entrecoupées de scènes surréalistes, souvent loufoques, ce qui provoque des
ruptures de ton permettant de dédramatiser la situation. Car les drames rythmant la vie
hospitalière y sont dépeints, eux, de façon bien réelle. C’est là que réside la force de la série :
sa narration humoristique est un moyen d’aborder avec légèreté des problèmes on ne peut plus
sérieux (l’éthique médicale, la souffrance, la maladie, la mort…). En alternant scènes de
comédie pure et réflexions philosophiques sur la vie de soignant, en mélangeant le burlesque
au drame, Scrubs fait du rire un exutoire du pire… et retranscrit au plus près l’expérience de
la vie de médecin, qui est tissée du même fil.
Les épisodes sont courts, 22 minutes, le rythme est donc rapide et les intrigues
concises. Outre le rêveur JD, dont nous suivons l’apprentissage étape par étape (le stress de sa
première garde, sa première annonce d’une maladie grave, ses erreurs et succès médicaux…),
Scrubs met en scène d’autres personnages de médecin tous très bien catégorisés. Citons :
277
Le Dr Cox, la quarantaine, caricature de l’urgentiste, brillant mais cynique, dur avec
les internes dont il est le responsable (il affuble systématiquement JD de prénoms féminins…)
mais extrêmement formateur et professionnel.
Le Dr Kelso, soixante ans, archétype du chef de service tyrannique et sadique ; il
adore martyriser sa cour d’étudiants auxquels il pose des questions pointues. Il est également
l’administrateur, très avare, de l’établissement.
Turk, meilleur ami de JD et interne en chirurgie ; le personnage permet d’explorer
l’apprentissage de cette spécialité, dépeinte comme « un monde d’hommes » où il faut savoir
s’imposer.
Et enfin Elliott, versant féminin de JD souffrant d’un profond manque de confiance en
elle. Le personnage permet d’explorer les difficultés d’intégration rencontrées par les femmes
dans le milieu médical contemporain.
Si les caractères des divers MT sont bien tranchés et pausés dès le premier épisode, les
personnages révèlent leur complexité au fur et à mesure, s’éloignant de tout manichéisme
pour se rapprocher de portraits réellement humains : ainsi le Dr Cox montrera que son
cynisme cache une profonde empathie envers ses patients et s’imposera comme un véritable
mentor pour JD ; le Dr Kelso se révèlera être un mari maltraité, soumis à une femme
castratrice, et saura assumer ses fonctions de chef de service dans les moments cruciaux, sa
dureté n’étant qu’une façade inhérente à son poste ; la peinture du monde de la chirurgie
gagnera en finesse et en subtilité, rappelant la rigueur nécessaire à cet exercice qui met en jeu
la vie des patients ; Elliott deviendra une femme forte et parviendra à s’imposer dans le milieu
médical ; quant à JD, ses rêveries et son humour constants n’empêcheront pas des réflexions
pertinentes, profondes et existentielles, sur les difficultés de l’exercice médical, son rapport à
la mort et à la douleur, le poids des responsabilités qu’il implique… Chaque épisode est
consacré à un problème moral ou éthique et permet ainsi aux personnages d’évoluer peu à
peu.
Tout comme Urgences, le spectateur suit les protagonistes sur plusieurs années. JD
commence comme jeune interne, puis gagne en responsabilités, passe son doctorat et finit par
travailler avec son mentor… Turk devient chirurgien puis enseignant à la faculté… Cette
progression sur la durée crée un attachement, une intimité avec les personnages de médecins,
et le long parcours de leur apprentissage devient un peu celui du spectateur, qui touche du
doigt la difficulté des études médicales.
Héritière de M*A*S*H, Scrubs ne tourne pas l’image du médecin en ridicule mais
la désacralise : l’humour permet de présenter la profession dans toute son humanité. La série
ne se moque pas tant de la médecine que de l’absurdité de la vie et montre qu’au cœur d’un
monde où règne la maladie et la mort, le rire est non seulement possible, mais salutaire.
278
Notons que la musique du générique rappelle que la médecine est un travail d’équipe,
et le médecin un homme comme les autres : « But I can’t do this all on my own… No, I know,
I’m no Superman ».
C. Le médecin-bouffon : H
La sitcom H (1998-2002) doit sa célébrité à son casting qui réunit plusieurs comiques
français de la « nouvelle génération » : Djamel Debbouze, Eric & Ramzy… Elle est en outre
la première STM française intégralement humoristique. Mais à l’inverse de Scrubs, qui
oscille entre la dérision et l’émotion, H dresse un portrait totalement surréaliste de l’univers
médical. Ses MT fantaisistes y sont pour beaucoup…
Il y a tout d’abord le Pr Maximilien Strauss (Jean-Luc Bideau), chef du service de
chirurgie. Grotesque et farfelu, le personnage cumule à lui seul tous les vices possibles : il est
incompétent (son surnom : « le boucher »), corrompu, raciste, déviant sexuel, drogué,
meurtrier… Lunaire et puéril, « Max » est toutefois attachant : chacune de ses apparitions
prête à rire, et sa diction éloquente et sa tenue aristocratique lui donnent un certain prestige.
Plus que du corps médical, le personnage se moque de la haute bourgeoisie en générale.
Le second MT est le Dr Béatrice Goldberg, femme-médecin qui n’est peut-être pas un
canon de beauté mais qui, contrairement au Pr Strauss possède quelques qualités : elle se
montre idéaliste, professionnelle et cultivée… quoique terriblement naïve. Archétype de la
« vieille fille », elle perpétue également l’image du médecin incapable de réussir sa vie privée.
Décryptage
L’étude du « clown blanc » à la télévision montre que la liberté de ton et de parole y
est plus importante qu’au cinéma. Les dialogues et situations dépassent souvent les limites du
politiquement correct, et les auteurs ne s’interdisent aucune provocation. Ainsi, les portraits
du « clown blanc » sur petit écran varient du plus subtil (Scrubs, Dr House) au plus potache
(Les Nuls, H), mais tous possèdent des vertus cathartiques en offrant au spectateur un luxe
aussi rare que précieux : rire de la médecine, de la maladie et de la mort.
279
V. La femme médecin
A. Histoire de la femme-MT
Pour l’histoire de la femme-médecin dans la société, nous vous renvoyons au chapitre
VII de la troisième partie de cette thèse. Nous nous consacrerons ici à son évolution sur le
petit écran.
En 1966 fut diffusée en France une STM intitulée Cécilia, médecin de campagne,
mais celle-ci est désormais introuvable. Seul son synopsis nous apprend que cette courageuse
femme-MT sillonnait les routes de Cévennes au volant de sa 4RL… Notons au passage que
l’héroïne est désignée par son prénom et non par son titre… Sans doute une femme ne
pouvait-elle pas inspirer l’autorité dans la société de l’époque. (40)
Hormis cette exception, les femmes-MT se limitaient à quelques apparitions
anecdotiques dans Le jeune Dr Kildare (1961-1966) alors que M*A*S*H*, en 1972, ne
mettait en scène que médecins masculins, les femmes jouant uniquement le rôle d’infirmières.
En 1982, St-Elsewhere apporte un changement en introduisant plusieurs femmes-MT,
aussi complexes et compétentes que leurs collègues masculins, aussi torturées aussi : les Dr
Jacqueline Wade (interne en chirurgie), Cathy Martin (psychiatre), Annie Cavanero
(gynécologue-obstétricienne)… Mais la série n’ayant rencontré qu’un succès d’estime, ces
personnages restèrent dans l’ombre.
En 1993, soit trente ans après Cécilia, médecin de campagne, Dr Quinn, femme
médecin offrit enfin le premier rôle à une femme-MT. La dévouée Dr Quinn fut rapidement
populaire, et la série dura six ans… Mais comme nous aurons l’occasion de l’étudier, il
s’agissait plus d’une relecture romancée de la conquête de l’Ouest que d’une étude sérieuse de
la profession médicale. Un an auparavant, la méconnue Un drôle de shérif mettait déjà en
scène un personnage de femme-MT généraliste, dans un rôle plus secondaire.
Il fallut attendre 1994 aux Etats-Unis (1996 en France), pour qu’une STM populaire
mît sur le devant de la scène une femme-médecin réaliste et crédible : il s’agit bien sûr
d’Urgences qui, imitant la fémininisation de la profession dans la société, montra les Dr
Lewis, Weaver, Corday, exerçant sur un pied d’égalité avec leurs confrères du sexe opposé.
Avant d’être des représentantes du « sexe faible », ces personnages se firent remarquer pour
leurs compétences, leurs qualités humaines, leur autorité naturelle… ou leur mauvais
caractère ! (100) La même année, La vie à tout prix suivait la même tendance, présentant des
femmes-MT fortes et crédibles à son public.
280
Depuis lors, la parité des sexes semble de mise dans les STM. Scrubs, Grey’s
Anatomy, Dr House, mettent en scène de nombreuses femmes-MT, de l’interne à la chef de
clinique, ni plus ni moins compétentes, ni plus ni moins vertueuses que les médecins hommes.
Le corps médical de La vie avant tout, série peu connue en France, est même très largement
de sexe féminin. Tout machisme n’ayant pas disparu (de la société comme de la fiction…), la
difficulté de s’imposer en tant que femme dans la profession reste l’un des thèmes
fréquemment abordés par ces séries. Etudions maintenant un échantillon de femmes-MT…
B. L’héroïne du quotidien/La femme d’éthique
B.1. La médecin de campagne : Dr Quinn, femme
médecin
Fiction familiale dans la tradition de Rintintin et La petite maison dans la prairie
axée sur la romance et les bons sentiments, Dr Quinn, femme médecin (USA, 1993-1998)
n’en demeure pas moins une tentative originale : tracer le portrait d’une femme-médecin
généraliste au Far West. Comme ses confrères masculins de Bienvenue en Alaska et
Everwood, le Dr Quinn est donc une citadine qui part exercer à la campagne. L’histoire se
déroule dans le Colorado en 1867, parmi les cowboys et les indiens. La courageuse
généraliste/chirurgienne/guérisseuse, d’origine bourgeoise, doit affronter les a priori et la
misogynie des mâles de la campagne pour se faire respecter… Praticienne idéalisée et sans
faille, le Dr Quinn parviendra bien entendu à triompher.
En prenant pour contexte le Far West, la série explore l’Amérique « mythique » des
origines, et se sert du MT pour revisiter des épisodes célèbres de l’histoire nationale (génocide
des indiens, naissance du Ku Klux Klan…). Dans Dr Quinn, la femme-MT est moins une
icône féministe qu’une porte-parole des valeurs traditionnelles du pays : honnêteté, tolérance,
solidarité, et bien sûr la plus importante de toutes : famille ! Comme le souligne le générique
de la série, sa réussite tient plus à son rôle d’épouse et de mère que de professionnelle
performante : « Tout le monde disait qu’une femme médecin ne pourrait pas survivre seule à
la limite des terres colonisées mais j’étais bien décidée à lutter de toutes mes forces, je n’étais
plus seule maintenant j’avais une famille et c’était sans doute le plus grand défi de ma vie. »
Dans les années 90, le modèle patriarcal semble encore dominer le paysage télévisuel.
Sur le plan de la crédibilité historique, rappelons que la première américaine admise en
faculté de médecine fut Elizabeth Blackwell en 1849, qui eut par la suite des difficultés à se
faire accepter dans ce milieu contrôlé par les hommes et finit par fonder sa propre école de
médecine. La Dr Quinn de la série semble donc particulièrement privilégiée…
281
B.2. La praticienne hospitalière : les femmes fortes
d’Urgences
Avec Urgences s’amorce la révolution de la femme-MT. Citons les personnages les
plus marquants :
•
« La bête de somme » : le Dr Susan Lewis. Elle est l’image de l’urgentiste
accomplie, compétente et humaine, confidente de ses collègues de travail… mais peu
épanouie sur le plan sentimental en raison de la place octroyée à sa profession.
•
« L’autoritaire » : le Dr Kerry Weaver. Chef des internes puis du personnel, elle est
aussi crainte que respectée. Femme à poigne, elle est fréquemment en conflit avec ses
collègues et s’avère très ambitieuse, ne reculant pas devant la rédaction de faux certificats
pour obtenir un poste. Elle est très impliquée dans la formation des étudiants et considérée
comme une excellente praticienne. Une dysplasie congénitale de hanche l’oblige à se déplacer
avec une canne (comme, plus tard, le Dr House). La découverte de son homosexualité au
cours de la série érigera le personnage en défenseur du droit des homosexuels, notamment en
termes de mariage et d’adoption.
•
« L’ambitieuse » : le Dr Deb Chen, co-interne de Carter. Son désir de réussir la
pousse à sortir de la légalité et à mettre la vie d’un patient en danger… Mais l’expérience la
fera gagner en maturité.
•
« La bonne mère de famille » : le Dr Elisabeth Corday. Chirurgienne d’origine
britannique, elle est aussi douce avec ses patients et collègues qu’autoritaire et efficace au
bloc opératoire. Elle est l’une des rares MT de la série, tous sexes confondus, qui parvient à
concilier vie professionnelle et vie privée.
Au cours des quinze saisons que comptent la série apparaitront d’autres personnages
féminins mémorables (Dr Abby Lockhart, Dr Neela Rasgotra), mais les quatre que nous
venons d’étudier constituent les archétypes qui inspireront les femmes-MT ultérieures.
282
B.3. La médecin de centre pénitentiaire
Curieusement, ce poste difficile est généralement tenu par des femmes dans les séries
télévisées. Dans Oz (USA, 1997-2003), qui se déroule intégralement dans un centre carcéral
expérimental, le Dr Gloria Nathan, d’origine afro-américaine, a la charge d’une centaine de
détenus. Elle se bat pour leur santé, allant jusqu’à contacter la presse lorsque le directeur de la
prison refuse des soins à un prisonnier pour des raisons budgétaires. Mais Oz donne une
image extrême de l’exercice en milieu carcéral pour une femme-médecin : l’un des
prisonniers tombe amoureux du Dr Nathan et fait assassiner son mari… De même, après avoir
été victime d’un viol à son domicile, le Dr Nathan a la désagréable surprise de voir son
agresseur incarcéré dans l’unité où elle travaille…
Prison Break (USA, 2005-2009) aborde le sujet de manière plus légère : le Dr Sara
Tancredi tombe amoureuse d’un beau détenu au cœur pur, l’aide à s’échapper et le rejoint
dans sa cavale, se transformant au passage en « femme d’action ». L’exercice en milieu
carcéral apparait comme une rédemption pour cette ancienne toxicomane…
C. La Grande Dame
La télévision s’est elle aussi intéressée à la vie de la célèbre Marie Curie. Une femme
honorable (France, 1990), téléfilm en trois parties avec Marie-Christine Barrault dans le rôle,
retrace son parcours dans le détail et fait enfin sortir l’illustre chercheuse de l’ombre de son
mari. Sa liaison avec Paul Langevin, un homme marié, n’est ainsi pas occultée (contrairement
à « l’oubli » de la version cinématographique) et contribue à faire de la « Marie Curie
télévisuelle » une icône féministe.
D. L’enquêtrice / La femme d’action
Comme pour le cinéma, la femme-MT est très présente dans les séries policières. Nous citerons
les plus célèbres.
D.1. La médecin légiste / profileuse : Preuves à l’appui
Tous les héros de Preuves à l’appui (USA, 2001-2007) sont des légistes qui tentent de résoudre
des crimes, particulièrement complexes bien entendu. L’équipe est dirigée par le Dr Jordan Cavanaugh
283
dont la technique d’enquête est particulière : en véritable profileuse, elle essaie de comprendre le
raisonnement du meurtrier en se projetant dans le rôle de la victime.
Signalons la série américaine Body of Proof, dont la première diffusion est prévue
pour avril 2011, centrée sur une médecin légiste au caractère bien trempé, présentée comme
une « House au féminin ».
D.2. L’auxiliaire de police : Bones
Même si elle n’est pas docteur en médecine, le Dr Temperance Brennan, dite Bones (USA,
2005 à aujourd’hui), se rattache à la figure du MT-enquêteur en tant que représentante de la science.
Elle aide le FBI à résoudre des enquêtes criminelles en analysant les squelettes des victimes… Elément
assez rare pour être souligné, le personnage n’est en outre pas dénué d’humour.
D.3. L’enquêtrice/aventurière du Surnaturel : Dana
Scully
Terminons par l’une des plus célèbres icônes médicales féminines du petit écran : le
Dr Dana Scully de la série fantastique X-Files : aux frontières du réel (USA, 1993-2002).
Médecin légiste de formation, elle travaille avec l’agent Fox Mulder au bureau des affaires
non classées du FBI et doit faire face à des évènements inexpliqués de toutes sortes :
manifestations extraterrestres, vampirisme, apparition de fantômes, invasion de spores
inconnues… Au début de la série, Scully oppose son scepticisme au goût de Mulder pour les
théories surnaturelles, et représente de manière classique la Science opposé à la Croyance.
Mais les certitudes du personnage seront ébranlées par ses multiples expériences étranges,
surtout lorsqu’elle sera elle-même enlevée par des extra-terrestres ! Scully est aussi une
« femme d’action » et une « aventurière », sa profession la conduisant aux 4 coins du monde
et la mettant aux prises avec des menaces diverses : tueurs en série, démons, aliens
belliqueux, abeilles tueuses…
E. La séductrice : Sous le soleil
Ce portrait de la femme-MT ne serait pas complet si nous n’évoquions pas l’une des
séries françaises les plus diffusées dans le monde : Sous le soleil (1995-2008), dont plusieurs
héroïnes sont médecins à la « clinique de St-Tropez ». Loin de tout réalisme, ces dernières ne
brillent pas pour leurs compétences médicales : interprétées par des mannequins, elles vivent
284
des romances aussi nombreuses que déchirantes dans un hôpital de carte postale. Les
« femmes-objets » n’ont semble-t-il pas disparu de la télévision…
Décryptage
De la même façon que le « clown blanc », la femme-MT tend à prouver que les
fictions télévisuelles sont pionnières en matière d’évolution des mœurs. Car même si
l’émancipation a été longue (Dr Kildare, M*A*S*H, Dr Quinn femme médecin, Sous le
soleil), les femmes fortes dominent désormais le paysage médical télévisuel (Urgences, La
vie avant tout, Grey’s Anatomy, X-Files, Bones). Mieux : elles sont parvenues à faire oublier
leur appartenance au « sexe faible » en s’imposant pour leurs qualités propres… ou leurs
travers (Grey’s Anatomy) !
285
VII. Icônes mineures
A. Le croquemitaine
A.1. Le méchant hebdomadaire
Aussi présent qu’au cinéma en termes quantitatifs, le « croquemitaine» télévisuel est
en revanche rarement au premier plan. Il apparait le plus souvent comme l’ennemi
hebdomadaire des héros de séries fantastiques, qui contrecarrent ses plans diaboliques avant la
fin de l’épisode. John Steed & Emma Peel de Chapeau melon et bottes de cuir (GB, 19611977) affrontent ainsi régulièrement des médecins malveillants, « génies du crimes »,
« assassins » ou « savants fous » à la petite semaine. Notons que la première saison de la série
a pour héros un « médecin vengeur », le Dr David Keel, qui traque le meurtrier de sa
compagne. Dans Les mystères de l’Ouest (USA, 1965-1969), les non moins célèbres cowboys
James T. West et Artemus Gordon s’opposent quant à eux au machiavélique (et
achondroplasique) Dr Miguelito Loveless (autrement dit : « sans amour », sort dévolu à
l’homme de science sans éthique). Plus récemment, cette tradition s’est poursuivie dans des
séries américaines populaires comme X-Files (1993-2002), Buffy contre les vampires (19972003), Smallville (2001 à aujourd’hui), Battlestar Galactica (2003-2009) et Fringe (2008 à
aujourd’hui).
A.2. Le monstre à l’honneur
Quelques grandes figures du Mal ont néanmoins eut l’honneur de mini-séries dédiées à
leurs méfaits. Citons Frankenstein (USA, 2004) et Jekyll (GB, 2007) qui remportèrent un
certain succès. Exception à l’hégémonie anglo-saxone, la fiction danoise L’Hôpital & ses
fantômes (1994-1997), créée par le cinéaste Lars Von Trier, offre le premier rôle à des MT
« satanistes » : leur établissement, construit sur un marécage, est envahi par des forces
surnaturelles… Au départ figés dans leurs certitudes scientifiques, les praticiens sombrent
progressivement dans la folie, comme possédés par le démon qui pourrait bien se cacher dans
les sous-sols de l’hôpital. Encensée par la critique, la série a été adaptée aux Etats-Unis par
Stephen King (Kingdom Hospital).
286
A.3. Le monstre ordinaire
Afin d’offrir un contraste aux « héros du quotidien », les STM chorales leur opposent
des « monstres ordinaires » : seniors autoritaires terrorisant les internes (le Dr Miranda Bailey,
surnommée « le Tyran » dans Grey’s Anatomy, le Dr Romano dans Urgences), ou
« mécaniciens indifférents » traitant les patients sans la moindre compassion (le Dr House en
personne). Mais un même MT peut osciller entre les deux archétypes (héros/monstre) en
fonction de son humeur du jour, tel les Dr Cox et Kelso dans Scrubs. Une manière de
souligner que le médecin n’est qu’un homme et ne peut être parfait tout le temps !
B. Le médecin malade
Moins enclin à l’alcoolisme que son confrère cinématographique, le MT n’en est pas
plus chanceux pour autant : addictions, cancers, agressions, accidents de la route, décès de
proche… sont son lot quotidien. Une telle avalanche de catastrophes s’explique par le fait que
la STM doit perpétuellement entretenir le suspens et l’intérêt du spectateur, or « l’incident de
la vie » constitue un ressort dramatique majeur. Ce genre d’évènement est également utilisé
lors de la démission d’un acteur, afin de justifier la disparition du personnage qu’il incarne (le
Dr Greene dans Urgences, le Dr Kutner dans Dr House). Citons les exemples les plus
marquants :
•
Addictions :
Le MT use souvent de ses privilèges pour se procurer des substances à prescription
contrôlée : le Dr House est ainsi dépendant aux opicacés, ce qui lui déclenchera des
hallucinations et un séjour en HP ; et même le bon Carter d’Urgences traverse une période
d’addiction aux morphiniques après une agression… Mais sa collègue Abby Lockhart, ellemême ancienne alcoolique, l’aidera à se sevrer ! Une telle équipe médicale paraît-elle
recommendable ?
•
Accidents et agressions :
Le MT y est particulèrement exposé. La mort de l’interne Lucy dans Urgences,
poignardée par un patient schizophrène, est par exemple considérée comme l’un des
« évènements télévisuels » les plus marquant de ces dernières années (147). La série offre
également son lot d’accidents de la route (mort du Dr Pratt, amputation des deux jambes pour
le Dr Barnett, etc…), et nous pourrions citer de nombreux exemples du même acabit dans
Hôpital St-Elsewhere, Grey’s Anatomy, Nip/Tuck, etc...
287
•
Pathologies diverses :
Pour terminer, illustrons la malchance du MT par quelques exemples de maladies
relativement rares dans la réalité, mais courantes à l’écran : tumeur cérébrale pour le Dr
Greene d’Urgences, dialyse puis greffe rénale pour Carter, surdité congénitale pour le fils de
Benton, méningo-encéphalite amibienne pour le Dr Foreman de Dr House, et dans cette
même série : empoisonnement à l’amantadine du Dr Volakis, et chorée de Huntington pour le
Dr Hadley (« Numéro Treize »)…
Au total, la médecine apparaît donc comme un métier aussi dangereux sur le petit
écran que sur le grand : lorsque le MT ne meurt pas à cause de son métier, une étrange
malédiction se charge de l’achever…
C. Autres
L’image du médecin « notable » persiste dans les fictions télévisuelles : la profession
permet toujours une ascension sociale (ex : le Dr Pratt dans Urgences, Turk dans Scrubs),
assure un agréable confort matériel (Nip/Tuck pour l’exemple le plus extrême, mais les
praticiens d’Urgences gagnent également très bien leur vie) et inspire toujours le respect (Dr
Quinn, Everwood). Les signes extérieurs de richesse du MT sont toutefois moins marqués
qu’au cinéma, la plupart des séries se déroulant dans un cadre hospitalier où le port de la
blouse gomme les différences de classe.
Sur le plan familial, le MT n’est guère épanoui : nombreux sont les divorcés (Dr
Greene, Dr Cox, Dr McNamara…), les maris ou femmes adultères (tout le casting de Grey’s
Anatomy) et les vieux garçons (Dr Romano, Dr House à l’exception de la dernière saison). De
même, les pères de famille sont rarement présents pour leurs enfants. Citons une exception : le
Dr Seaver, « psy » à domicile dans la sitcom familiale Quoi de Neuf Docteur ? (USA, 19851992), qui s’attèle à l’éducation de ses trois turbulents garçons.
Enfin, le médecin homosexuel bénéficie d’une exposition plus grande et de portraits
plus nuancés qu’au cinéma, en particulier pour les femmes, telles Carrie Weaver d’Urgences,
ou Callie Torres et Arizona Robin de Grey’s Anatomy.
D. Un exemple de série populaire : Plus belle
la vie
Sitcom française immensément populaire qui décrit la vie fantasmée et riche en
rebondissements d’un quartier marseillais (« le Mistral »), Plus belle la vie (2004 à
288
aujourd’hui) compte plusieurs médecins parmi ses innombrables personnages. Les principales
icônes médicales sont ainsi représentées :
•
« Le génie du mal » avec le Dr Livia, qui tel le Dr Mabuse use de l’hypnose pour
manipuler ses patient(e)s et leur extorquer des fonds…
•
« Le séducteur-aventurier » à travers le Dr Leserman, beau médecin généraliste
baroudeur qui multiplie les conquêtes et s’engage dans l’humanitaire.
•
« Le héros du quotidien » à travers les bons Dr Josselin et Tautavel, médecins de
ville…
La série montre bien la place clé qu’occupe le médecin dans la société : il est une
figure obligée de toute peinture sociale se voulant exhaustive.
289
Comme nous venons de le voir, le visage du médecin télévisuel ne diffère pas
profondément de son visage cinématographique… Mais le petit écran a néanmoins pour
particularité d’introduire le personnage dans la sphère privée et de créer un lien durable avec
le téléspectateur grâce à une narration étendue dans le temps. En outre, la fiction médicale
télévisuelle semble être un espace privilégié en terme de liberté de parole et d’innovation.
Nous allons maintenant nous intéresser à l’influence des différentes icônes médicales à
l’écran sur le spectateur…
290
Cinquième partie
Discussion
291
I. Le médecin à l’écran : synthèse
A. L’écran, miroir anthropologique
En début de deuxième partie, nous nous interrogions sur la validité du terme « miroir
anthropologique » à propos de la fiction médicale à l’écran (FME). Or l’étude des icônes
médicales cinématographiques puis télévisuelles a mis en évidence :
1. La résurgence à l’écran des icônes et mythes médicaux fondateurs, autrement
dit des angoisses fondamentales de l’Homme en matière de Santé, à travers le
personnage du médecin : « le chevalier blanc », « le croquemitaine »…
2. L’absence de « nouvelle » icône médicale, spécifique à la FME, seulement des
reprises, sous le costume de la modernité, de représentations archaïques :
Prométhée/le savant fou, Asklépios/Dr House, les médecins de Molière/Knock…
3. Le médecin à l’écran (ME) comme reflet des grands problèmes de son temps :
politique, guerres, climat social, dilemmes éthiques (scientifiques ou autres), peur
du progrès : « le Grand Homme », « l’homme d’action », « l’homme d’éthique »…
4. L’évolution du statut du ME parallèlement à l’évolution du statut du médecin
dans la société : « la femme médecin », « le notable »…
5. L’évolution de la relation médecin-patient à l’écran parallèlement à son
évolution dans la société : « le héros du quotidien », « la figure autoritaire »…
Le terme « miroir anthropologique » nous semble par conséquent valide, même si le
« reflet », comme nous l’avions supposé, n’est pas exact, car parasité par la vision personnelle
de l’artiste et, parfois, par la censure ou la pression des instances politiques de l’époque.
Etudions maintenant comment ce miroir devient un « projecteur » et influence à son tour le
spectateur…
292
B. De l’influence du ME
B.1. Le porteur du flambeau mythologique
L’absence d’icône médicale spécifique à l’écran s’explique par l’essence même du
mythe : en tant que « système dynamique de symboles articulé en récit », il se transforme,
s’adapte aux sociétés et aux époques tout en restant identique, car illustrant les questions et
angoisses fondamentales de l’existence humaine en matière de Santé. (83) L’apparition de
« nouveaux mythes médicaux » venant remplacer les « anciens » est impossible : cela
signifierait que l’humanité a triomphé de la maladie, de la vieillesse, de la mort… ce qui,
malgré les incroyables avancées de la Science, est loin d’être le cas !
Le ME est le porteur moderne du « flambeau mythologique » (6) : tout comme le
médecin-archaïque, il se place en intermédiaire entre le monde des hommes (celui du
spectateur/patient) et le monde des forces obscures inexplicables (celui de la maladie et de la
mort). Ses aventures à l’écran, réalistes ou spectaculaires, invitent le public à explorer les
méandres de sa propre psyché ; les obstacles que le ME rencontre (énigmes médicales,
épidémies, criminels, extraterrestres), ou la menace que lui-même constitue parfois (Mabuse,
Lecter), personnifient les « angoisses fondamentales » sus-citées, permettant ainsi au
spectateur, si ce n’est de les résoudre, du moins de les identifier.
Ce « noyau mythologique » du ME est selon nous l’une des raisons majeure de son
succès et explique en grande partie son influence sur le spectateur ; nous pensons en outre que
cela se joue majoritairement sur un plan inconscient. En conséquence, qu’il soit bon ou
mauvais, le ME bénéficie d’une autorité spontanée : lorsqu’il parle, on l’écoute avec attention,
on le croit… Pouvons nous en déduire que le médecin actuel occupe, lui aussi, une fonction
mythologique pour son patient ? Nous étudierons cette hypothèse plus loin. Explorons au
préalable les autres facteurs expliquant l’influence du ME…
B.2. Le reflet de la société contemporaine
A une échelle plus évènementielle, nous avons montré à plusieurs reprises que le ME
reflétait la société et le corps médical de son temps : son noyau mythologique demeure intact,
mais son costume change, s’adapte aux mœurs et aux époques. Le ME n’est donc pas qu’une
icône poussiéreuse venue du fond des âges, mais un personnage moderne qui se renouvelle
sans cesse, aux prises avec des problèmes contemporains, ce qui le rend d’autant plus
susceptible de rencontrer un écho chez le spectateur.
293
B.3. L’arme de propagande
Nous avons également constaté que le ME ne se contentait pas de refléter l’évolution
de la société : il la devançait parfois, comme dans le cas de l’avortement. Tout au long du
XXème siècle, politiques et militants lui ont prêté une influence majeure, apte à transmettre
une idéologie aux masses. Récapitulons dans quels buts le ME a été instrumentalisé :
- propagande politique, à des fins bellicistes, xénophobes, pacifistes ou
antimilitaristes (Seconde Guerre Mondiale, Guerre Froide, guerre du Vietnam…) ;
- militantisme social : promotion de l’ASD, propagande pro et anti IVG, défense du
droit de mourir dans la dignité, du droit des femmes, témoignage de l’épidémie de
SIDA ;
- questionnement éthique des avancées scientifiques : génie génétique, greffes,
expérimentations, définition et protection de la personne humaine ;
- questionnement du corps médical en lui-même : autorité, statut, relation avec le
patient.
L’évaluation de l’influence de ces œuvres sur le spectateur de l’époque est bien
entendu impossible (l’US Army a-t-elle vu ses recrues augmenter après la diffusion de
L’Odyssée du Dr Wassel ? Une femme en blanc se révolte a-t-il décidé un député à voter
en faveur de la loi Weil ? Le médecin hétérosexuel d’Hôpital St-Elsewhere atteint du SIDA
a-t-il incité ses spectateurs à se protéger ?), mais nous pouvons supposer qu’elles ont participé
à entretenir le débat et à préparer les esprits aux mutations de la société et à l’évolution des
mœurs.
B.4. Influence sur le public contemporain
Comment quantifier l’influence du ME sur le spectateur actuel ? Il convient de
différencier deux catégories de public : le « spectateur-patient » et le « spectateur-médecin »,
dont les réactions seront nécessairement différentes. Dans cette dernière partie, nous nous
baserons sur nos observations (« décryptages ») et sur les données de la littérature pour
évaluer l’influence du ME sur ces publics, afin de déterminer si l’élément clé du processus
thérapeutique qu’est la relation médecin-patient s’en trouve modifiée, en particulier en
médecine générale.
294
II. Influence du ME sur le spectateurpatient
« Qu’ont les médecins de si fascinant ? C’est l’aura de mystère qui, plus que jamais,
enrobe la pratique médicale. C’est le fait de savoir qu’à un moment ou à un autre de notre
existence, chacun d’entre nous verra un médecin ou ira à l’hôpital, aussi préférons nous jeter
un œil à ce qui nous attend avant d’être emmenés sur un brancard. Et c’est le fait que les
médecins, et leur capacité à sauver des vies, incarnent toujours l’héroïsme. »
Bonnie Booth, « Le médecin mystique » (99).
Lorsqu’un patient vient consulter un médecin, il apporte avec lui tout un bagage
culturel qui détermine ses a priori sur la profession et module ses possibilités de dialogue, de
compliance, de compréhension, autrement dit sa relation avec le soignant (101). Dans la
construction de ces préjugés, de multiples facteurs entrent en compte : l’histoire personnelle
du patient bien sûr (caractère, antécédents médicaux, expérience de la maladie), ainsi que son
environnement socio-familial, mais également ses habitudes culturelles, dont la FME fait
partie. Etudions de plus près l’influence de cette dernière sur l’opinion, les attentes et le
comportement du spectateur-patient vis-à-vis du corps médical.
A. Influence de la FME sur les connaissances
médicales du spectateur-patient
De nombreuses études ont prouvé l’influence des médias de l’information (presse
écrite, journaux télévisés, reportages, radio) sur l’opinion publique en matière de problèmes
de santé (102). Compte-tenu du succès considérable des FME, nous pouvons nous interroger
sur leur part d’influence sur le spectateur-patient dans ce domaine : quelle est l’efficacité du
ME en tant que « pédagogue des masses » ? Enseigne-t-il au spectateur les signes avantscoureurs d’un infarctus ? Le forme-t-il aux gestes de premiers secours ? Dans ce cas, quelle
est la crédibilité médicale des informations qu’il délivre ? Et quel retentissement cet
« enseignement apocryphe » a-t-il sur la relation du patient avec le médecin ? C’est ce que
nous allons essayer de déterminer, en confrontant les données présentes à l’écran aux données
de la littérature.
295
Par « connaissances médicales », nous entendons « connaissances techniques » :
physiopathologie des maladies, examens paracliniques, gestes médicaux, avancées
scientifiques. Les autres aspects (santé publique, politique de santé, éthique médicale, enjeux
de la profession) feront l’objet de chapitres distincts.
A.1. Points positifs : vulgarisation, familiarisation
A.1.1. Au cinéma
Tout au long du siècle dernier, nous avons vu que le MC, en particulier le « savant
fou », avait suivi le développement de la Science, la devançant même de plusieurs années.
Bien que présentant les nouvelles technologies sous un jour négatif, ce personnage a permis
au spectateur de se familiariser avec elles : la chirurgie esthétique et réparatrice à travers le
thème de la greffe (Les yeux sans visage) (103), la génétique (L’Ile du Dr Moreau), la FIV
(La mandragore), le clonage (Ces garçons qui venaient du Brésil), les prothèses… Le
« grand homme » a également participé à la diffusion des avancées scientifiques auprès du
grand public : vaccination (Pasteur), radiologie (Madame Curie), antibiotiques (La balle
magique du Dr Ehrlich) ; l’emploi de ces derniers, globalement adéquat quoique souvent
miraculeux, est d’ailleurs fréquent au cinéma (104), tout comme celui de la transfusion
sanguine (105). Enfin, « l’enquêteur » des thrillers psychanalytiques a permis de populariser
les théories freudiennes en les vulgarisant (Les Mystères d’une âme, La maison du Dr
Edwardes, Planète Interdite, The Cell).
A.1.2. A la télévision
En raison de sa proximité avec le spectateur, c’est essentiellement le MT qui de nos
jours tient ce rôle « éducatif ». La plupart des STM comptent parmi leurs scénaristes des
médecins chargés de contrôler la crédibilité des cas et des intrigues. Au sein des séries
étudiées dans ce travail, nous avons relevé, de manière non exhaustive, de nombreuses
informations médicales : le spectateur apprivoise le langage technique (« Gaz du sang, NFSchimie-iono » répété à longueur d’épisode d’Urgences, « ce n’est jamais un lupus », phrase
favorite du Dr House), découvre des symptômes et pathologies diverses (communes dans
Urgences et Scrubs, rarissimes dans Dr House, La vie à tout prix ou Nip/tuck) ainsi que des
examens paracliniques (scanner, IRM, angiographie, scintigraphies) ; il assiste également à de
nombreux gestes techniques (soins de premier secours, perfusions, manœuvres de
réanimation, accouchements, opérations chirurgicales, thoracotomies, trachéotomies), et peut
296
en retirer des notions simples (conduite à tenir face à une fièvre chez l’enfant, compression
d’une plaie hémorragique, confection d’une attelle…).
A ce sujet, « le président du syndicat des urgentistes français, Patrick Pelloux, raconte
[à un journaliste de télévision] qu’un jour, il reçoit une mère de famille et son nourrisson qui
va très mal. Après une batterie d’examens, il retourne voir la maman pour lui expliquer que
son petit souffre d’une maladie métabolique rare et il commence à la lui décrire, mais la mère
l’interrompt : "Je sais ce que c’est, il y avait un bébé atteint de la même maladie, il y a
quelques semaines, dans Urgences." » (155) Cette anecdote laisse entendre que l’impact sur
le public des informations médicales délivrées par le ME peut être important.
A.1.3. Etudes
En 2001, une étude américaine confirma ces suppositions : 32% des spectateurs
d’Urgences interrogés déclaraient retirer une information médicale de l’épisode visionné
(106).
Puis, en 2003, une étude britannique compara le degré de réalisme accordé par le
téléspectateur à la STM et au documentaire médical. Les résultats montraient que la STM était
paradoxalement considérée comme une source d’information « plus crédible » que le
documentaire ; ce dernier était critiqué pour son caractère « incomplet et artificiel » : les
différents protagonistes, ayant conscience d’être filmés, étaient soupçonnés de fournir les
réponses que l’on attendait d’eux. De même, la sélection des scènes au montage était
suspectée d’orienter le propos. Selon les auteurs, ce phénomène s’expliquait par le « pouvoir
de la narration », c’est-à-dire le processus d’identification intervenant dans la STM : le
téléspectateur se retrouve impliqué émotionnellement dans l’intrigue, alors que dans le
documentaire il demeure extérieur aux évènements, et donc plus critique. Au final, la STM
était considérée par le téléspectateur à la fois comme une source d’information médicale et un
divertissement, ce qui l’encourageait à en retirer un enseignement de manière ludique. (107)
Ces résultats sont à relativiser : aucune de ces études n’est française, l’une est
britannique, l’autre américaine ; or les systèmes de soins outre-Manche et outre-Atlantique
étant très différents du système français, nous pouvons nous demander si ces résultats sont
transposables au public hexagonal. Le succès considérable des STM américaines dans notre
pays peut le laisser penser. En outre, une étude a montré que les comportements des
téléspectateurs britanniques et français étaient superposables. (108)
297
A.2. Limites
A.2.1. La vocation première de la FME : divertir
Nous avons rappelé à plusieurs reprises que cinéma et télévision étaient des industries
du spectacle : leur but premier n’est pas d’éduquer, mais de divertir et de faire de l’audience.
En conséquence, la crédibilité des informations médicales n’est pas une priorité pour les
auteurs ; il s’agit avant tout d’obtenir une « bonne histoire », susceptible de tenir le spectateur
en haleine, fût-ce au prix d’entorses à la réalité : « Si nous devions faire une adaption littérale
de la vie dans un service d’urgences, nous n’aurions pas 35 millions de spectateurs chaque
semaine » a ainsi déclaré Neal Baer, médecin et producteur d’Urgences. L’analyse du Dr
Alain Ducardonnet, médecin consultant pour LCI-TF1, va dans ce sens : « dans une série (…)
on n’a pas envie de voir de la vraie médecine. La vraie médecine c’est dur, et en plus il faut
l’expliquer donc on ne peut pas donner de vraies situations médicales. (…) On n’est pas dans
la réalité de la vraie vie médicale. » « Les gestes que pratiquent les médecins des séries ne
sont pas expliqués. Il n’y a rien de pédagogique dans ces histoires », ajoute Yves Collard,
formateur en éducation aux médias (185) (186).
Les mêmes réflexions seraient transposables aux fictions cinématographiques. Mais si
la FME n’est pas conçue dans un but pédagogique, est-il pour autant illégitime de la
considérer comme une source potentielle d’information médicale pour le spectateur ? Dans les
études, il apparaît que le « grand public » ne vérifie pas la fiabilité de ses sources : qu’il
s’agisse d’une retranscription fidèle des dernières recommandations médicales ou d’un
divertissement fantaisiste, le spectateur retire bel et bien des informations de la FME. Par
conséquent, il nous semble crucial de nous interroger sur la validité scientifique de ces
données médicales, et de leurs conséquences potentielles sur les croyances du patient en
matière de santé.
A.2.2. Des informations médicales erronées
Au cours de cette thèse, nous avons relevé à plusieurs reprises que certains ME
constituaient une éloge aveugle de la Médecine, au détriment de toute crédibilité : le succès
du « chevalier blanc », autrement dit la guérison du patient, est par exemple la norme, de
même que les incroyables taux de guérison du cancer à l’écran, ou la rapidité de sevrage du
ME-alcoolique. La littérature relativise l’insolente réussite du ME en la confrontant aux
chiffres de la réalité, dans des situations médicales variées.
298
A.2.2.1. La réanimation cardio-respiratoire (RCR)
Très cinématographique et riche en dramaturgie, la RCR apparaît souvent à l’écran. Le
public est friand de ce genre de scène où un Orphée en blouse blanche se démène pour
ramener son patient parmi les vivants au son d’une musique stressante… Or les premières
manœuvres de RCR pratiquées dans Urgences étaient si irréalistes que des chercheurs
britanniques interpellèrent les scénaristes de la série, de crainte de voir les téléspectateurs
voulant jouer les secouristes provoquer des catastrophes. Leur étude révélait en effet que le
taux de survie à long terme des patients de STM victimes d’un arrêt cardio-circulatoire était
nettement plus élevé que dans la réalité : 75% contre 6 à 15% (109).
Une étude semblable, plus récente (110), retrouvait un taux de survie immédiate de
46% chez le patient de STM après un arrêt cardiaque, soit une différence non significative
avec les taux publiés dans la réalité ; la procédure de réanimation semblait par ailleurs suivre
les consensus actuels. En revanche, l’âge moyen des patients était très inférieur à la réalité (36
ans contre 47 ans), et on ne notait aucune corrélation entre l’âge du malade et le taux de
succès de la procédure (alors qu’en réalité le taux de survie chute chez le patient de plus de 65
ans). De même, les taux de survie à moyen et long terme étaient inconnus. Enfin, la cause la
plus fréquente d’arrêt cardiaque était le traumatisme (plaie par balle ou arme blanche,
accident de la voie publique), voire dans des proportions mineures des pathologies de type
myocardite virale ; l’infarctus du myocarde, cause dominante dans la réalité, était rarement en
cause. Au final, ces différences majeures entre le patient de STM et le patient réel biaisaient la
réussite du MT et donnaient au public de fausses croyances et de fausses attentes vis-à-vis de
la médecine contemporaine, lui laissant entendre que le succès de la RCR est égal dans tous
les groupes d’âge, que les sujets jeunes sont les plus touchés et que la survie à long terme est
la norme, soit précisément l’inverse de la réalité ! (111)
A ce sujet, il a été mis en évidence que les attentes du grand public en matière de
survie post-RCR étaient corrélées à la consommation de STM. Plus un spectateur est assidu,
plus son estimation de la réussite de la manœuvre est élevée ! L’existence d’une connaissance
préalable des techniques de RCR chez le spectateur modère mais n’annule pas cette
surestimation (112).
A.2.2.2. La prise en charge des crises convulsives
La conduite à tenir face à un patient présentant des crises convulsives n’est pas mieux
représentée. Une récente étude canadienne comptabilisait 46% de gestes inappropriés, voire
mortels de la part du MT : à plusieurs reprises, il maintenait même le malade au sol ou tentait
299
de lui insérer un objet dans la bouche ! Dans 29% des cas, les actions étaient conformes aux
pratiques médicales, le reste des interventions étant inclassable. Mais dans la majorité des cas,
les manœuvres du MT étaient couronnées de succès, laissant croire que ses gestes étaient
appropriés (113).
A.2.2.3. Erreurs diverses
Citons enfin d’autres erreurs médicales que nous avons relevées chez le ME, mais
pour lesquelles nous n’avons pas trouvé de données dans la littérature :
-
de nombreuses fautes d’asepsie : Doc de La chevauchée fantastique se
« désinfectant » les mains à l’eau chaude, ce qui vaut toujours mieux que l’absence
totale de lavage de mains du Dr House ; quant aux chirurgiens de Grey’s
Anatomy, ils n’ôtent pas leurs bagues au bloc opératoire…
-
des fautes techniques : défibrillateurs mal placés et utilisés pour choquer des
patients en asystolie, intubations endo-trachéales défiant les lois de la gravité et de
l’anatomie, stéthoscopes mis à l’envers ;
-
des erreurs de logique : le Dr House commence par exemple par essayer des
traitements lourds (chimiothérapie) afin de vérifier ses hypothèses (abduction), soit
la démarche inverse du raisonnement médical (déduction) ;
-
des erreurs épidémiologiques, le ME faisant face le plus souvent à des maladies
rares et incurables…
-
des pronostics erronés : selon les médecins d’Urgences, mammographie et
coloscopie détecteraient 100 % des cancers du sein et des cancers colorectaux et
permettraient la guérison dans 100% des cas. Un bien bel optimisme, mais
potentiellement dommageable…
Toutes ces approximations ont poussé le Californian Centers for Disease Control and
Prevention à créer en 2002 une organisation nommée Hollywood, Health & Society, dont le
but est d’aider les auteurs de STM à représenter les problèmes de santé de façon plus réaliste,
grâce à l’intervention de médecins spécialistes, afin de limiter la diffusion d’informations
médicales erronnées auprès du grand public (113).
300
A.3. Conclusion
Nous pouvons noter un manque flagrant de fiabilité des information médicales
contenues à l’écran. Chez le spectateur-patient, ces erreurs peuvent être à l’origine de
connaissances médicales erronées, entraînant :
-
de fausses croyances sur les maladies (causes, signes, traitement, pronostic) ;
-
de fausses croyances sur les conduites à tenir en cas de situation d’urgence ;
-
de fausses attentes envers la médecine moderne, bien moins efficace que la
médecine à l’écran ;
Les conséquences de ces erreurs sont potentiellement dommageables : gestes de
premier secours inappropriés, retard à la consultation, altération de la relation avec le médecin
(perte de confiance, mauvaise compliance…).
Néanmoins, nous pensons que les FME peuvent aider le public, si ce n’est à réellement
comprendre, du moins à se familiariser avec certaines situations médicales et certaines
techniques (IRM, examens invasifs…). Les ayant déjà vu à la télévision, nous pouvons
supposer que le patient sera davantage dans une dynamique participative s’il s’y retrouve
confronté dans la réalité.
B. La FME comme outil de sensibilisation
aux problèmes de médecine préventive et de santé
publique
B.1. Points positifs
B.1.1. Au cinéma et à la télévision
Très tôt, le MC a participé à la prévention primaire des maladies : vaccination (La vie
de Louis Pasteur), asepsie et lutte contre les épidémies (Les orgueilleux, Je n’ai pas tué
Lincoln), prévention des infections sexuellement transmissibles (La balle magique du Dr
Ehrlich), en particulier la syphilis, à travers des campagnes de propagande antivénérienne
dans le cinéma français de fiction des années 20 (114) (115). Tabou, le problème du SIDA fut
abordé plus tardivement sur grand écran : le silence fut tout d’abord brisé à la télévision en
1983 par Hôpital St-Elsewhere, à travers la contamination d’un MT hétérosexuel. Le
scandale qui s’ensuivit permit à ce problème de société de bénéficier d’une large exposition.
301
(47) (155). Selon Martin Winckler, l’audace et la liberté d’expression sont justement les
grandes qualités de la STM, moins soumise à la censure que le cinéma et les œuvres
documentaires (187).
La FME semble donc aborder de nombreux problèmes de santé publique, mais
constitue-t-elle pour autant un outil de sensibilisation crédible et efficace ?
B.1.2. Etudes
Une étude américaine de 2008 s’est intéressée à l’influence d’épisodes d’Urgences et
Grey’s anatomy consacrés au sujet des cancers gynécologiques d’origine génétique sur un
panel de téléspectatrices. Le problème des conséquences psychologiques du dépistage de
l’allèle muté BRCA1 chez les patientes à risque était notamment abordé. Il est apparu que le
visionnage isolé de l’une des deux séries ne modifiait pas significativement les connaissances,
l’opinion et l’attitude des téléspectatrices vis-à-vis de cette pathologie, particulièrement en
matière de dépistage. En revanche, le visionnage combiné des deux séries améliorait
positivement ces paramètres. Ces résultats suggéraient qu’une stratégie efficace de
sensibilisation du public à un problème sanitaire donné consisterait à doter plusieurs STM de
messages similaires, afin d’en potentialiser les effets (116).
En 2007, une étude américaine retrouvait également une influence positive
d’Urgences sur le spectateur (niveau de connaissance et modification de son comportement)
pour des sujets tels que l’obésité chez l’adolescent, le dépistage de l’HTA, les conseils
nutritionnels (consommation de 5 fruits et légumes par jour) (117) ou encore la conduite à
tenir en cas de résurgence (très hypothétique) de la variole (118).
Par ailleurs, la STM semble encourager la recherche d’information complémentaire
auprès du médecin traitant : le problème de santé principal abordé dans un épisode
d’Urgences encouragerait 15% des spectateurs à consulter un professionnel de santé (106).
B.2. Limites
Malheureusement, l’influence de la STM semble de courte durée. Une étude a ainsi
montré qu’immédiatement après le visionnage d’épisodes d’Urgences traitant de problèmes
de santé publique (contraception d’urgence, infections à HPV), le niveau de connaissance du
spectateur sur ces sujets augmentait significativement… Mais deux mois plus tard, on ne
retrouvait pas ce bénéfice : le niveau de connaissance était redevenu identique à celui
précédant le visionnage (106).
Les résultats s’avèrent tout aussi mitigés pour la FMC. Une étude de 1994 s’est par
exemple intéressée à l’utilisation d’un film Philippin à grand succès traitant du problème du
302
SIDA par les services de prévention sanitaire du pays. Le visionnage contribuait à éveiller
discrètement les consciences à ce problème jusque là tabou, mais échouait à transmettre une
information solide au public sur la physiopathologie ou la prévention primaire de la maladie
(119).
B.3. Conclusion
Au total, la FME semble pouvoir contribuer à la sensibilisation et à la réflexion du
public sur les problèmes de santé publique car l’attachement au ME favorise la délivrance de
messages sanitaires en leur ajoutant une tonalité humaine. Mais son influence est de courte
durée et nécessite la combinaison de plusieurs FME pour être efficace. L’utilisation de la
FME comme outil de prévention ne peut donc être vue que comme un élément d’une
campagne pluri-médiatique, dont le but est d’amener le spectateur à rechercher des
informations auprès de son médecin traitant.
C. La FME, outil de débat éthique
C1. Points positifs
C.1.1. Au cinéma
La FME ne se contente pas de délivrer des informations médicales, elle soulève
également les objections éthiques ou morales que peuvent susciter les avancées de la
médecine ou les politiques de santé. Pour le cinéma, citons une nouvelle fois le « savant
fou », Prométhée des temps modernes dont les inventions souvent farfelues ont nourri le débat
sur des sujets tels que le clonage, la manipulation génétique ou l’expérimentation sur
personne humaine. L’autre versant, plus réaliste, est « l’homme d’éthique » qui dans les films
les plus anciens véhicule un message unique, « pro » ou « anti » (avortement, euthanasie,
etc…), mais qui dans ses représentations modernes laisse le spectateur seul juge et
l’encourage à la réflexion et au débat contradictoire.
C.1.2. A la télévision
A la télévision, les sujets abordés sont vastes et le questionnement éthique intervient
dans presque tous les épisodes : annonce d’une maladie grave, prise en charge de patients en
303
fin de vie, don d’organe, pathologies graves de l’enfant, conséquences d’une erreur
médicale… De plus, la profusion de personnages des séries chorales, aux avis souvent
opposés, favorise le débat contradictoire. Tous les points de vue sont confrontés, toutes les
options sont illustrées : les diverses sensibilités, les diverses stratégies médicales, les
traitements possibles, l’absence de traitement également… et les conséquences parfois
tragiques de ces choix. Se posent une nouvelle fois les questions de la fiabilité des situations
et de la crédibilité intellectuelle de ce débat d’idées…
C.2. Limites
C.2.1. Le don d’organes et la transplantation
Le traitement de ces sujets dans les STM a fait l’objet de plusieurs études américaines,
qui mettent une nouvelle fois en évidence les limites de ce média.
Ainsi, sur 80 séries télévisées abordant le problème du don d’organe et de la
transplantation en 2004-2005, aucune ne les représentait correctement, non seulement sur le
plan technique mais surtout d’un point de vue éthique ; le portrait était même couramment
négatif, nourrissant la peur du public envers ces procédés en entretenant des légendes urbaines
telles que « le trafic d’organes au marché noir », « l’état de mort clinique annoncé par
erreur » ou « la corruption du monde médical » (en particulier dans Grey’s Anatomy, où
l’équipe de greffe était présentée comme une assemblée de vautours attendant le décès du
patient pour lui prélever avidement ses organes !). Or 43% des spectateurs interrogés
considéraient la STM comme une source importante d’information à propos du don
d’organes. De même, il apparut que lorsque les membres d’une famille débattaient de ce sujet,
ils se référaient fréquemment aux intrigues des médias télévisuels, incluant les STM, pour
exprimer leurs craintes. A contrario, d’autres STM, présentant le don d’organes sous un jour
positif, semblaient encourager les téléspectateurs à demander une carte de donneur.
95% des sondés déclaraient par ailleurs être pour le don d’organes, alors qu’en réalité,
moins de la moitié y consentent réellement lorsque la situation se présente. Les portraits
souvent négatifs des STM ont-ils, parmi d’autres facteurs, une influence néfaste sur les
téléspectateurs en faisant naître une nouvelle fois de fausses croyances ? (120) (121)
C.2.2. La politique de santé
La STM est-elle un outil de sensibilisation aux problèmes de politique de santé ? Une
étude américaine a analysé dans ce but quatre séries. 68% des épisodes abordaient le sujet de
304
la politique de santé au moins une fois ; dans 78% des cas, le problème touchait plus
spécifiquement à l’éthique médicale. Les sujets abordés étaient : l’accès au soin des patients
les plus pauvres, le vieillissement de la population, la question des droits du patient, la fin de
vie, les problèmes d’addiction... Les auteurs concluaient que la STM avait pour but de secouer
le spectateur, de l’inciter au débat et à la réflexion, afin de lui faire réaliser que la politique en
matière de santé était un problème complexe pour lequel il n’existait pas de solution simple
(102).
Tout comme Martin Winckler, ils considéraient le message délivré par la STM comme
potentiellement plus engageant qu’une campagne de sensibilisation classique, l’information
médicale étant mélangée à des drames humains impliquant des personnages pour lesquels le
public s’inquiète, compatit. Plutôt que des chiffres et des graphiques, ce sont de « vrais
portraits d’individus », souvent en situation critique, qui sont proposés.
L’influence de la STM était toutefois relativisée : les problèmes étaient généralement
abordés de manière superficielle et manichéenne, rarement en profondeur ; dans la moitié des
cas les auteurs ne fournissaient pas de réponse tranchée ; lorsqu’une solution était privilégiée,
elle était contrebalancée par une large exposition de l’avis adverse. Mais à notre avis, il s’agit
au contraire d’un point positif : en ne lui assénant aucune de leçon de morale, la STM
encourage le spectateur à débattre, à réfléchir, à remettre en question ses certitudes… et à
parvenir à ses propres conclusions.
C.3. Conclusion
Comme précédemment, ces études montrent que la FME peut servir d’outil
d’introduction au débat éthique, en sensibilisant le spectateur et en l’encourageant au dialogue
grâce au « pouvoir de la narration ». Mais la vraisemblance très relative des situations et des
arguments peut s’avérer dommageable, créant ou entretenant une nouvelle fois de fausses
croyances.
D. La FME comme outil de compréhension
de la profession médicale
D.1. Points positifs
Au cinéma et à la télévision, nous avons évoqué à plusieurs reprises l’importance du
processus d’identification, qui permet au spectateur-patient de prendre le ME pour personnage
305
référent. Le visionnage se transforme en jeu de rôle, le spectateur perdant sa passivité pour
devenir « acteur du soin par procuration ». C’est encore une fois la STM qui est
principalement concernée, à travers le parcours initiatique du personnage-principal (Carter
dans Urgences, JD dans Scrubs…), aux côtés duquel le spectateur « traverse » toutes les
étapes de la carrière médicale, durant plusieurs années. Nous pouvons supposer que cette
approche permet une meilleure compréhension de la profession et de ses difficultés, le public
étant invité dans les « coulisses » d’un monde qui lui était jusque là inconnu : il découvre le
quotidien, les enjeux, les dilemmes du métier de médecin. Déjà cité, Patrice Pelloux déclarait
il y a quelques années qu’Urgences avait changé le comportement de nombreux patients
arrivant dans son service, car ils avaient pris conscience du stress dans lequel travaillait le
personnel soignant (155). Mais le portrait de la profession à l’écran est-il crédible ?
D.2. Limites
D.2.1. Revers des archétypes médicaux : l’entretien de
clichés manichéens
Les deux icônes médicales les plus représentées à l’écran sont le « chevalier blanc » et
le « croquemitaine ». Les représentations intermédiaires sont rares…
Héros du quotidien ou homme d’action, le « chevalier blanc » va ainsi être admirable,
sans faille ou presque, une image du médecin idéal. Son sens du sacrifice au nom d’une cause
supérieure (la science ou la santé du malade) est la norme. D’un autre côté, le
« croquemitaine », et plus particulièrement le « savant fou », est systématiquement une figure
prométhéenne dans le sens tragique du terme : son égo et son ambition sont démesurés, sa
Science est une arme, un outil d’agression.
Il ne semble guère exister de juste milieu entre ces deux figures prédominantes.
Autrement dit, la médecine à l’écran est soit exaltée, soit conspuée : le spectateur-patient ne
peut qu’admirer infiniment le ME, ou bien l’abhorrer. Nous pouvons supposer que ce
manichéisme ne pousse pas le spectateur à remettre en cause ses a priori sur la profession,
mais qu’au contraire il les entretient. Une étude américaine de 2001, basée sur l’analyse de
131 FMC, en arrivaient aux mêmes conclusions (122).
De même, les clichés séculaires entourant les diverses spécialités médicales se voient
reproduits à l’écran :
- le médecin généraliste de campagne est une bête de somme et un champion de la
relation de soin, désintéressé et dévoué ;
306
- le médecin urbain, exerçant généralement en CHU, est un bourgeois compétent mais
peu tourné vers le patient ;
- le chirurgien est avant tout un symbole de virilité, homme d’action-séducteur au
physique d’Apollon ; une étude espagnole (au sérieux relatif…) a d’ailleurs « confirmé » les
différences phénotypiques entre le chirurgien réel et son reflet à l’écran : ce dernier, souvent
incarné par des stars (Harrison Ford, George Clooney, Patrick Dempsey) apparaît
significativement plus charmant et plus grand qu’en réalité ! (123) Le personnage passe en
outre sa vie au bloc opératoire et a une fâcheuse tendance, de par son métier manuel, à
négliger l’aspect psychologique de la relation de soin (« le mécanicien indifférent ») ;
- le psychiatre est lui aussi dépeint en noir et en blanc : frappé de folie ou monstre
autoritaire pour son versant sombre, enquêteur de la psyché et chantre de la liberté côté
lumineux ;
- le chercheur est une figure sacrificielle dans la lignée de Marie Curie ;
- la femme-médecin est rare et sa réussite passe généralement par un processus de
séduction (patient ou autre) ; cela attise-t-il les fantasmes du spectateur-patient mâle sur sa
« doctoresse » ? On peut en tout cas constater que ce type de représentation entretient les
clichés machistes
- notons enfin qu’à l’écran le métier de médecin n’est pas compatible avec une vie de
famille épanouie (« la désintégration familiale »).
Même si nous avons relevé une évolution du portrait du ME, qui a gagné en subtilité
ces dernières années (La maladie de Sachs, Urgences), la prédominance de ces clichés ne
fait que confirmer les croyances populaires sur la profession.
D.2.2. Fausses croyances & fausses attentes
D.2.2.1. Représentation d’un système de santé à l’américaine
Au cinéma comme à la télévision, les FME américaines sont très majoritaires. Or le
système de soin outre-Atlantique, bien que récemment réformé par Barrack Obama, demeure
très différent du système français : il n’existe pas de Sécurité Sociale et pour les démunis le
seul moyen de bénéficier de soins gratuits est de se rendre aux urgences de l’hôpital public.
Cela explique la profusion de patients dans la salle d’attente d’Urgences (190) ou La vie à
tout prix, tout comme la présence au premier plan du coût de la Santé : il n’est pas rare qu’un
personnage n’ait pas les moyens de passer un examen ou de bénéficier d’une opération
coûteuse (John Q). Or ce genre de situation n’a pas lieu d’être en France : aucun patient en
attente de greffe ne serait rejeté en raison de revenus insuffisants… Mais ce type d’intrigue à
l’écran entretient l’image d’un corps médical mercantile.
307
Autre aspect de la « médecine américaine » : la judiciarisation à outrance. Les MT font
face à de nombreux procès intentés par des patients, comportement qui malgré une
progression ces dernières années demeure rare en France (124). Mais la banalisation de ce
type de scène peut amener le spectateur-patient à penser qu’il s’agit d’un comportement
« usuel », et pourquoi pas l’encourager à intenter un procès à son médecin. Nous n’avons
cependant pas trouvé de chiffres permettant de corroborer cette effrayante supposition !
D.2.2.2. Un corps médical surdoué
Directement liée à l’approximation des informations médicales contenues à l’écran, la
réussite du ME s’avère exceptionnelle : performance diagnostique tenant de l’art divinatoire
(Dr Jivago, Dr House), incroyables pourcentages de guérison, convalescence éclair, résultats
mirobolants (L’Eveil)… Cela vaut pour les praticiens confirmés autant que pour les étudiants,
qui n’attendent pas leur senior pour pratiquer des opérations à risque (Grey’s Anatomy). Si le
spectateur-patient en attend autant de son médecin, la déception sera inévitable…
Autre aspect du talent du ME : son extrême polyvalence (190). Le Dr House et son
équipe en sont les exemples les plus marquants : véritables hommes-orchestre, ils pratiquent
avec une égale aisance lecture de lames, IRM ou opération à cœur ouvert. Au cinéma, le Dr
Wassel n’est pas moins efficace, passant de la médecine de campagne à la recherche
bactériologique puis à la médecine de catastrophe, tout en trouvant le temps de sauver un
bataillon et de séduire sa belle. Par souci d’économie narrative et d’efficacité, un seul ME
résume plusieurs spécialités… En réalité un fardeau bien lourd pour un seul médecin.
D.2.2.3. Une prescription paraclinique exagérée
Peut-être la performance du ME s’explique-t-elle par l’exhaustivité de ses
prescriptions paracliniques ? « NFS, chimie, iono » (Urgences), dosage systématiques des
anti-corps anti-nucléaires (Dr House), IRM à tour de bras, laparotomies exploratrices
quotidiennes, biopsies cérébrales au moindre doute… Le ME multiplie les examens, sans se
soucier de leur coût, de leur caractère invasif ou de leurs risques. Miracle de la fiction, les
résultats sont en outre obtenus en quelques minutes, là où en réalité ils réclament parfois
plusieurs semaines de délai. Nous pouvons supposer que cet arsenal paraclinique à la
redoutable vélocité puisse engendrer de nouvelles demandes ainsi que de nouvelles exigences
chez le spectateur-patient : IRM au moindre prétexte, pourquoi pas le jour même ?
308
D.2.2.4. Un manque de déontologie
« Savants fous » et « hommes d’éthique » nous ont montré que le code de déontologie
n’était pas toujours respecté à l’écran. L’information éclairée et le recueil du consentement du
patient apparaissent facultatifs (Frankenstein), notamment pour les examens paracliniques
pré-cités ou la mise en place d’un traitement potentiellement délétère (Dr House en est encore
une fois le meilleur exemple) ; de même, la violation du secret médical est monnaie courante.
D.2.2.5. Une dramatisation outrancière
Ce manquement aux obligations déontologiques s’explique sans doute par la
dramatisation outrancière de la FME ; afin de maintenir l’intérêt du spectateur, le ME est
soumis à une pression constante : profusion de malades, complication systématique de leur
état, recherche du sensationnel, prédilection pour le spectaculaire (accidents de train, plaie par
balles, explosions, effondrement d’immeubles, épidémies mortelles), agitation ambiante (le
ME court, crie, sue, gesticule, au rythme d’une musique stressante), rapidité d’exécution
(accouchements
express,
chirurgie
sans
consultation
anesthésique,
convalescence
instantanée)… Cependant, la mise en scène de ce chaos est savamment étudiée, de manière à
faire accepter la « vérité de la fiction » au spectateur, dont la distanciation critique est
amoindrie (« suspension d’incrédulité ») (190). D’où peut-être une certaine déception face au
calme et à la minutie de son médecin traitant…
Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que les relations entre confrères soient
hautement conflictuelles : mots d’oiseau et empoignades, variablement littérales, ne manquent
pas. Les antagonismes permettent de nourrir l’intrigue mais laissent penser qu’une haine
farouche règne entre confrères. Nous remarquerons également l’hyper-compétitivité des
étudiants en médecine à l’écran (Le grand patron, Grey’s anatomy), dont le but premier
n’est pas d’apprendre leur art, mais de trouver des « cas » intéressants et de faire carrière.
Rappelons enfin l’hypersexualité du « séducteur », source d’innombrables intrigues,
qui tend à montrer le milieu médical comme un royaume de débauche peuplé de de névrosés
sexuels.
D.2.2.6. Une relation médecin-patient faussée
A l’écran, l’émotion prédomine. La relation entre le ME et son patient sort donc
couramment des normes habituelles, prenant la forme :
•
soit d’un investissement excessif de la part du ME :
309
- rôle de véritable assistant social s’immisçant dans la vie intime du patient (Dr
Sylvestre) ;
- relation d’amitié inappropriée avec le malade (Scrubs) ;
- relation de séduction aboutissant parfois à un passage à l’acte (Victoire sur la
nuit, On murmure dans la ville, Le prince des marées, Grey’s anatomy). Ce denier point
concerne particulièrement la femme-« psy » (deux fois plus que son confrère masculin)
(125) ;
•
soit d’une relation de domination/soumission :
- ME-sauveur auquel le patient voue une admiration sans borne : « le héros du
quotidien », « la science triomphante », « le guide spirituel »…
- ME-malfaisant considérant le patient comme un cobaye : « le savant fou »,
« l’autoritaire abusif », « le tortionnaire »…
Entre ces deux pôles, nous avons relevé peu de relations médecin-patient classiques,
c’est-à-dire saines, basées sur un juste équilibre entre empathie et distanciation : La maladie
de Sachs, Haut les cœurs !…
E. Conclusion
•
Le ME : bon professeur, mauvais docteur
Ces résultats nous permettent d’affirmer que le ME est un bon pédagogue, car son
influence sur le spectateur-patient est significative, mais un mauvais médecin de par son
exercice atypique (technique approximative, raisonnement illogique, éthique douteuse) et les
situations improbables auxquelles il se retrouve confronté. Tout cela peut contribuer à faire
naître de fausses croyances et de fausses attentes chez le spectateur-patient, susceptibles de
venir parasiter sa relation avec le médecin : espoirs démesurés de guérison, toute-puissance ou
au contraire malfaisance extrêmes du corps médical, d’où un manque de compliance et une
perte de confiance envers la personne même du médecin.
Néanmoins, le ME sensibilise le spectateur-patient à la « culture médicale » :
terminologie, technique, situations, enjeux… Bien qu’incomplets, erronés ou maladroits, les
messages délivrés par le biais de fictions divertissantes sont facilement assimilés par le public
et l’encouragent à rechercher des compléments d’information auprès de son médecin, à
propos de sujets que spontanément il n’aurait peut être pas pensé, ou osé, aborder.
•
Le médecin généraliste : interlocuteur de choix et réceptacle des fantasmes
Nous pensons que ces résultats s’appliquent particulièrement à la médecine générale.
En effet, celle-ci occupe une place particulière au sein des diverses spécialités : « médecin
310
traitant », « médecin de famille », l’omnipraticien suit les patients au long cours, parfois
depuis leur petite enfance. Il n’est pas un interlocuteur ponctuel, mais un « compagnon de la
vie », une figure de confiance qui connaît le patient en tant qu’individu et l’appréhende dans
sa globalité biopsychosociale (126). Ce travail relationnel spécifique lui vaut d’être la
spécialité la plus appréciée des Français. Selon un sondage de 2008 (84), il recueille 91%
d’opinion favorable. Pour 83% des sondés, cette image s’explique par ses qualités d’écoute ;
79% louent également son attention, et 67% apprécient sa capacité à expliquer de façon claire,
détaillée et compréhensible les pathologies. Enfin, les Français le positionnent en première
place pour s’entretenir de sujets intimes (85). Le médecin généraliste nous semble donc être
l’interlocuteur privilégié du spectateur-patient, celui avec lequel il va préférentiellement
débattre de la fiction : recherche d’informations sur les sujets et les maladies abordés à
l’écran, interrogation sur la véracité des données médicales, questionnement éthique, demande
de dépistage (SIDA, cancer du sein)… La FME peut servir d’amorce à un dialogue
enrichissant avec le médecin traitant ; les réactions de ce dernier seront étudiées au chapitre
suivant.
Par ailleurs, le médecin généraliste est un omnipraticien : plus que toute autre
spécialiste, il change de casquette au gré des motifs de consultation, jouant tour à tour un rôle
de « praticien dévoué », de « psy », de « chirurgien », de « savant », d’ « assistant social »…
En période épidémique, il enfile le costume du « chercheur intrépide »… Face à une décision
difficile, il devient un « homme d’éthique »… « Clown blanc », il peut aussi aider à
dédramatiser une situation. Selon son diagnostic, son examen et son traitement il passe pour
un « héros » ou un « croquemitaine ». De manière générale, il est « l’autorité intellectuelle »
et « l’image paternelle », dont on vient solliciter le savoir « prométhéen ». Nous voyons ainsi
qu’il peut entrer en écho avec n’importe quelle icône médicale, au contraire d’un autre
spécialiste dont le rôle est par définition beaucoup plus spécifique. En conséquence : le
médecin généraliste est selon nous la « toile » sur laquelle le spectateur-patient projète
préférentiellement ses fantasmes. La question se pose de savoir comment lui-même assume
cette responsabilité…
•
Au-delà de la fiction...
La prolifération grandissante des « images de santé » ne se limite pas à la fiction mais
s’étend à l’ensemble du paysage audiovisuel contemporain : publicités, journaux, émissions
de vulgarisation, Internet… Afin d’évaluer l’influence de ce « bruit de fond médical » sur le
public se tient depuis maintenant deux ans le colloque « Médias & Santé », à la faculté de la
Timone (Marseille). Médecins, journalistes et artistes partagent leurs points de vue et leurs
expériences. La vigilance du professionnel de santé face à l’image, fictionnelle ou non,
semble plus que jamais d’actualité.
311
III. Influence sur le spectateur-médecin
A. Tentative d’enquête
Dans le cadre de ce travail, nous avons réalisé une enquête auprès d’un échantillon de
1000 médecins généralistes libéraux de la région PACA. Le but était de quantifier l’influence
du ME sur le spectateur-médecin généraliste et sur sa relation avec le patient. Le
questionnaire, disponible en annexe 1, portait notamment sur la consommation personnelle de
FME par le professionnel, ainsi que sur l’influence des FME sur son choix de carrière et son
travail quotidien. La rédaction a été supervisée puis validée par le Laboratoire de statistiques
médicales de la Timone (Pr Roux).
L’enquête s’est déroulée comme suit : en décembre 2009, 1000 médecins généralistes
libéraux de la région PACA ont été invités par une lettre manuscrite envoyée par les URML à
se rendre sur un site web hébergeant le questionnaire. Avant d’y répondre, les médecins
sondés devaient entrer l’identifiant « ASKLEPIOS », figurant dans la lettre manuscrite.
Malheureusement, le faible nombre de réponses (74 pour 1000, soit 7,4%) ne nous a
pas permis d’obtenir de résultats valables d’un point de vue statistique (minimum requis :
200).
Que déduire de cet échec ?
Une autocritique tout d’abord : peut-être la lettre
d’invitation était-elle peu engageante, le questionnaire trop long, le processus de sondage sur
Internet rebutant, la période de sondage peu propice aux réponses (fêtes de fin d’année)… A
notre sens, nous pouvons également y voir un désintérêt, voire un mépris de la profession
pour le sujet même de cette thèse ; l’influence potentielle des FME est sans doute considérée
comme négligeable par de nombreux médecins généralistes. Nous espérons que ce travail
saura modifier leur opinion…
B. Comportement du spectateur-médecin
Comment réagit la deuxième individualité du couple patient-médecin face à son reflet
à l’écran ? Est-il fasciné ? Rebuté ? Indifférent ? Nous nous intéresserons principalement à la
réaction du spectateur-médecin devant les STM en raison de la prédominance de ces dernières
dans la culture audiovisuelle actuelle.
312
B.1. Le médecin-acteur
Il nous faut tout d’abord souligner les troublantes similitudes que partagent l’art
médical et l’art théâtral, autrement dit le jeu d’acteur. En enfilant sa blouse blanche (réelle ou
symbolique), autrement dit son costume, le médecin n’a-t-il pas pleinement conscience
d’endosser un rôle bien défini derrière lequel s’effacent ses considérations personnelles ? Son
interrogatoire et son examen systématiques, ses gestes très codifiés, ses bons conseils, ses
prescriptions, bref le rituel de sa pratique tout entier, ne sont-ils pas guidés par le scénario
bien établi des dernières recommandations scientifiques ? Au fil des consultations, ne réinterprète-t-il pas son rôle, en s’adaptant toujours à son public ? Enfin, ne puise-t-il pas dans
les ressources de la mise en scène théâtrale les moyens d’une représentation efficace de son
pouvoir thérapeutique, dans le but d’obtenir l’adhésion et la compliance du patient à ses
prescriptions ? (188) Dans ce cas, comment le médecin réagit-il quand un autre que lui
interprète son rôle fétiche ?
B.2. Déformation professionnelle
Selon le Dr Daren Francis, consultant médical pour la chaîne britannique BBC, le
public médical a un comportement particulier : « il regarde les fictions médicales non pas
pour l’histoire en elle-même, mais pour le contenu médical : il essaie de deviner le
diagnostic. » (127) La première réaction du spectateur-médecin est une compréhensible
« déformation professionnelle » : habitué à son rôle, il se glisse dans la peau du personnage et
confronte ce qu’il voit à l’écran à sa propre expérience. Or nous avons pu constater que la
FME n’est pas un reflet parfait de la réalité, aussi les critiques sont-elles fréquentes. D’après
Martin Winckler, ancien généraliste en milieu rural, la majorité des médecins français
détesteraient Urgences en raison de ses nombreuses erreurs et inexactitudes. Mais la raison de
cette animosité serait plus profonde : le corps médical serait rétif à toute représentation
réaliste de son activité (155). Par peur de perdre de son autorité ? Par volonté de demeurer le
seul garant du savoir scientifique ? Par crainte de se voir juger à l’écran ? Le faible taux de
réponse à notre sondage pourrait illustrer cette méfiance. La profession semble en tout cas
sensible à son image à l’écran : des anesthésistes anglais ont ainsi déploré le rôle
systématiquement secondaire, voire inutile, que tient leur spécialité dans les STM ; selon eux,
ce portrait peu élogieux pourrait s’avérer potentiellement dommageable pour l’image de la
profession dans l’opinion publique (128).
313
B.3. La FME, source potentielle d’information ?
Il ne semble cependant pas exister de consensus dans la communauté médicale :
Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain, voit par exemple dans Urgences un écho
de sa propre expérience : « Personne n’avait jamais montré de l’intérieur ce que nous vivions.
La dureté de ce métier, l’exaltation, la solitude qu’il engendre en nous éloignant de ceux qui
ne font pas partie de la tribu. Et personne n’avait souligné avec autant d’acuité que nous
étions faillibles, et que chacun de nous, même les meilleurs, vivait avec le souvenir de ses
échecs irréparables. » (189). Martin Winckler ajoute même, pour son cas personnel, avoir
« appris beaucoup de choses en regardant Urgences. » (181) La FME possèderait-elle des
vertus pédagogiques non seulement pour le grand public mais également pour les
professionnels de santé ? Si l’idée peut prêter à sourire, de nombreux enseignants en
médecine, principalement américains, utilisent ce support depuis plusieurs années pour
illustrer leur cas cliniques, notamment en matière de bioéthique. Plusieurs études visant à
évaluer les bénéfices et les limites d’une telle méthode ont été menées. A travers leurs
résultats, nous analyserons les mécanismes d’influence du ME sur le spectateur-médecin.
C. Valeur pédagogique de la FME
C.1. Popularité de la FME auprès des médecins en
formation
L’audimat des STM s’avère très important chez les étudiants en médecine : selon une
étude américaine, 85% d’entre eux regarderaient au moins une STM dans l’année, Dr
House et Grey’s Anatomy étant les séries les plus populaires. La seconde serait même
suivie de façon régulière dans près de la moitié des cas (voir tableau 1). Nous ne
disposons pas de chiffre d’audience concernant les FMC, mais plusieurs études soulignent
leur popularité auprès des étudiants. La FME semble donc être un outil d’enseignement
moderne et original, susceptible de capter l’attention des médecins en formation (129) (130).
314
STM
Suivi occasionnel Suivi régulier
Dr House
76%
31%
Grey’s Anatomy
73%
49%
Urgences
39%
14%
Nip/Tuck
19%
4%
Tableau 1 : Suivi des STM par les étudiants en médecine américains.
C.2.
Lien
entre
expérience
clinique
et
degré
d’influence
Les étudiants se révèlent moins critiques que leurs aînés vis-à-vis de la fiction, leur
indulgence étant inversement proportionnelle à leur expérience clinique. Cela laisse supposer
une influence accrue des FME sur ce public. Plusieurs études américaines le confirment.
Urgences aurait ainsi joué un rôle dans le choix de spécialité de certains internes : l’année
suivant la première diffusion de la série, le nombre d’étudiants en médecine américains
s’orientant vers une carrière d’urgentiste a doublé à l’Université de l’Indiana, et augmenté de
1,2% au niveau national, progression inhabituelle (131). L’influence d’Urgences ne peut bien
entendu pas être vue comme l’unique facteur de cette augmentation, mais les auteurs
suggèrent que la série, en montrant les médecins sous un jour non seulement positif mais
véritablement excitant, a peut-être décidé des étudiants jusque là indécis à épouser cette
carrière.
C.3. Influence de la FME sur les connaissances
médicales du spectateur-médecin en formation
Tout comme pour le spectateur-patient, la FME pourrait familiariser le spectateurétudiant en médecine avec le langage médical, en lui permettant de « réviser » les termes
techniques et diagnostics principaux de manière ludique (132) (190). Cependant, l’intérêt de
la FME dans ce domaine s’avère faible compte-tenu des innombrables erreurs relevées au
chapitre précédent. A ce sujet, deux études récentes ont retenu notre attention.
La première, australienne, montre que la représentation systématiquement négative des
électrochocs au cinéma augmente la méfiance des étudiants en médecine à leur sujet. L’étude
315
a été menée auprès d’externes dont les connaissances de l’électroconvulsivothérapie étaient
faibles, voire nulles ; un questionnaire évaluait leur opinion sur ce traitement, avant et après la
diffusion de FMC telles que Vol au dessus d’un nid de coucou, où les électrochocs sont
présentés sous un jour proprement inhumain (absence d’anesthésie générale, traitement utilisé
comme une arme visant à dépersonnaliser l’individu…). Au terme du visionnage, 1/3 des
étudiants diminuaient leur adhésion à ce traitement ; parallèlement, la proportion d’étudiants
qui
dissuaderaient
l’un
de
leur
proche
de
bénéficier
de
l’électroconvulsivothérapie augmentait, passant de 10 à 25% (133).
La seconde étude, canadienne, s’est intéressée à l’influence de la FME sur les gestes
techniques. En 2009, des anesthésistes-réanimateurs d’un hôpital d’Alberta ont constaté qu’un
grand nombre d’étudiants en médecine, dont des internes en anesthésie, utilisaient une
mauvaise technique d’intubation endo-trachéale. Pour découvrir l’origine de l’erreur, ils ont
interrogé 80 externes et internes ; une large majorité a répondu avoir reproduit les gestes des
médecins de STM, Urgences étant la série la plus citée ! Les chercheurs ont alors analysé 22
séquences où les personnages pratiquaient une intubation : aucune ne s’est avérée correcte ;
l’erreur concernait particulièrement le positionnement de la tête du patient, soit précisément la
même erreur que celle constatée chez les étudiants. Selon le responsable de l’étude, « la leçon
à tirer de ces résultats est que nous devons mieux encadrer l’apprentissage de la médecine et
remettre en question les méthodes traditionnelles d’enseignement. » (134)
Ces résultats ont un côté rassurant : ils montrent qu’à une époque où le « virtuel »
règne en maître, la médecine demeure une discipline clinique, qui ne peut s’apprendre qu’au
chevet du patient, sous les conseils avisés d’un aîné. Cependant, ils montrent également que
l’influence de la FME est aussi importante chez le spectateur-étudiant que chez le spectateurpatient, ce qui peut entraîner de fausses croyances, voire, conséquence encore plus
dommageable, des gestes techniques erronés…. Mais cette influence ne peut-elle pas être
mise à profit dans d’autres domaines ?
316
C.4.
La
FME
comme
outil
d’enseignement
bioéthique
C.4.1. Aspects positifs
C.4.1.1. Humanisation des cas cliniques
•
Un facteur clé : l’émotion
Selon plusieurs enseignants, les cas cliniques « papiers » tendent à déshumaniser les
patients, alors que les FME les rendent vivants. « Il ne devrait pas y avoir de honte à admettre
que des scénaristes professionnels peuvent parfois écrire de meilleurs scripts qu’une petite
équipe de médecins travaillant dans une faculté de médecine. Ils sont entraînés à créer des
scénarios divertissants et stimulants, qui attirent l’attention des gens » dit le Pr Spike,
enseignant en sciences humaines à l’Université de Médecine de Floride (135).
En France, Christian Bonah, professeur en histoire des sciences de la vie et de la santé
à la Faculté de Médecine de Strasbourg, est responsable depuis dix ans d’un module
d’enseignement complémentaire intitulé « cinéma, littérature et médecine » (136) ; chaque
année, l’analyse de FME permet d’aborder des thèmes éthiques différents avec les étudiants :
portraits de patients, fin de vie, expérimentation des médecins nazis… Il avance le même
argument que son confrère américain : « l’émotion qui touche rend le savoir vivant ». Elle
ajoute une dimension morale aux décisions et pousse l’étudiant à prendre en considération des
paramètres qu’en son absence il aurait négligés (137). Or selon Aristote, l’émotion n’est pas
seulement une réaction à un évènement, elle affecte aussi notre jugement et nos actions (135)
(138). Etudions de plus près comment cet éclairage émotionnel peut modifier le raisonnement
du spectateur-étudiant…
•
Appréhension du patient dans sa globalité d’être humain
Dans un cas clinique « classique », le malade est un individu anonyme, identifié par
ses seules initiales ou une indication de type « homme, 50 ans ». A l’écran, le patient n’est
plus un nombre mais une personne crédible, touchante, dans laquelle chacun peut se
retrouver. Il est montré dans son contexte socio-familial : il devient un mari, un père, un fils.
La maladie qui le frappe s’étend bien au-delà de son corps : elle touche son environnement,
son cercle familial et relationnel, bref tout son univers. Ce qu’un médecin observe au cours de
sa consultation n’est donc que la partie émergée de l’iceberg, les bribes d’un problème
infiniment plus vaste. Or chacune de ses décisions thérapeutiques a un retentissement sur cet
univers qui échappe à son regard… En lui montrant l’importance de ces paramètres extra317
médicaux, la FME encourage le spectateur-étudiant à les prendre en compte dans son propre
raisonnement, notamment lorsqu’il s’agit d’un problème d’ordre éthique comme l’IVG ou
l’euthanasie.
•
Intégration du point de vue du patient
Un autre point capital de la FME est le changement de point de vue qu’elle autorise :
elle permet au soignant de passer de « l’autre côté de la barrière » et d’adopter le regard du
patient.
- sur la maladie d’une part : la fiction permet de la vivre de « l’intérieur ». Or
l’étude du « croquemitaine » nous a permis de constater que sa représentation mentale et
l’angoisse qu’elle engendrait n’avaient pas changé depuis la nuit des temps… Cela peut
permettre au futur praticien de mieux appréhender la détresse, la souffrance psychologique du
malade qui se présente à lui, autrement dit de gagner en compassion… ce qui peut moduler
ses décisions thérapeutiques (139) ;
- sur le vécu du corps médical d’autre part : chaque icône médicale illustre une
perception différente. Si le « chevalier blanc » montre les attentes et les espoirs parfois
démesurés du patient envers un corps médical considéré comme messianique, les
innombrables « croquemitaines » rappellent que l’examen du médecin est souvent perçu
comme une agression, une atteinte à l’intégrité, psychique ou corporelle. Le « séducteur »
ajoute le pouvoir de fascination de la blouse blanche à ce tableau (sensibilisant par ce biais au
phénomène du transfert), et le « notable » montre que le praticien contemporain est toujours
perçu comme un membre de l’élite… Réunis, ces paramètres dressent un portrait complexe et
ambivalent de la profession ; nous estimons que la connaissance de ces différents point de vue
peut aider le spectateur-étudiant à mieux saisir les a priori, les attentes, les craintes ou les
fantasmes des patients à son égard, et donc à optimiser son discours et son comportement en
fonction de son « public ».
•
Appréhension du ME dans sa globalité
L’éclairage émotionnel profite également au ME : il n’est pas une silhouette anonyme
en blouse blanche mais un être complexe, replacé lui aussi dans son contexte psycho-sociofamilial, lequel influence souvent sa pratique. De cette manière, ses dilemmes et ses
contradictions morales prennent sens ; sans pour autant les approuver, le spectateur comprend
les raisons de ses décisions. Là encore, l’intégration d’un point de vue différent du sien peut
enrichir la réflexion du spectateur-étudiant en le poussant à une remise en question de ses
certitudes et à l’élaboration d’un avis plus nuancé.
318
C.4.1.2. Identification et distanciation critique
Nous avons déjà évoqué le fait que le spectateur-médecin s’identifiait au ME et tendait
à se demander comment il agirait dans une situation comparable. Cette identification semble
encore plus importante chez l’étudiant : à travers le parcours de ME débutants, il voit un écho
de sa propre expérience, d’où une sensibilité accrue à la fiction. Une étude américaine suggère
même que le spectateur-étudiant pourrait intégrer les attitudes et les comportements des ME
de la même manière qu’il le fait dans sa pratique clinique, auprès de médecins séniors (137).
Le visionnage fait office de jeu de rôle : l’étudiant se met à la place du personnage-référent et
l’accompagne dans son apprentissage. Lorsque le ME se trouve confronté à une situation
problématique, le spectateur-étudiant ne se contente pas d’observer : il se glisse dans la peau
du personnage et se demande comment lui-même, en tant que futur praticien, réagirait. Mais
contrairement à la réalité, il s’agit d’un raisonnement inoffensif, car aucune vie n’est en jeu et
les décisions n’ont pas de répercussion immédiate : l’écran instaure une distance qui permet
de porter un regard critique sur la situation et de peser les avantages et les inconvénients des
différentes alternatives.
C.4.1.3. Un outil de débat
L’évaluation de la FME comme outil d’enseignement bioéthique en faculté de
médecine a montré des résultats très encourageants aux Etats-Unis (132), en Angleterre (143),
en Thaïlande (130), ou encore en Colombie, aussi bien pour des œuvres cinématographiques
que télévisuelles. Selon les auteurs, le visionnage collectif de FME permettait de mettre en
avant certains problèmes éthiques trop souvent négligés par l’enseignement traditionnel :
annonce d’une maladie grave, gestion d’un patient en état de mort cérébrale, conduite à tenir
face à une maladie de transmission génétique… Après les avoir identifiés, les étudiants
débattaient de ces sujets sous la modération d’un enseignant. Les différents points de vue et
les différentes sensibilités étaient confrontés, ce qui permettait d’aborder le problème sous
plusieurs angles. Au final, la réflexion critique et le raisonnement moral des étudiants s’en
trouvaient renforcés. Le bénéfice dépassait par ailleurs la salle de cours : un grand nombre de
participants déclaraient débattre des sujets abordés avec leurs amis ou leur famille.
C.4.1.4. Une diminution des a priori
D’autres enseignants utilisent des séquences de FME pour familiariser les étudiants
avec des disciplines souvent entourées de préjugés négatifs.
•
L’addictologie en fait partie : une étude néo-zélandaise a ainsi montré que le
319
visionnage de FME traitant de ce sujet réduisait les a priori des étudiants sur les usagers de
drogue, en particulier les toxicomanes. De même, la discipline était comprise dans sa
complexité et vue sous un jour plus favorable (140).
•
La psychiatrie est également concernée : là encore, plusieurs études ont montré
que la projection de FMC aidait les étudiants à se défaire des clichés et des stéréotypes
entourant la maladie mentale et la spécialité en elle-même. Un débat était mené à la suite du
visionnage, et permettait d’étudier la justesse de la représentation de la pathologie
psychiatrique à l’écran, la relation entre le psychiatre et son patient, la place du psychiatre
dans la société, l’éthique de la profession et enfin l’histoire de la psychiatrie (141) (142).
C.4.2. Limites
L’intérêt de la FME comme outil d’enseignement bioéthique est toutefois à
relativiser :
•
La simplification extrême des caractères des patients pourrait tout d’abord
donner de fausses impressions aux étudiants. C’est là le revers de l’éclairage émotionnel : les
patients de FME sont souvent excessivement sympathiques, artificiellement attachants ; leur
relation avec le ME est toujours puissante, bouleversante… Or en réalité les « vrais gens »
sont plus complexes ; les rapports avec le corps médical ne sont pas aussi simples : l’empathie
n’est pas systématique, mais le médecin doit néanmoins les traiter pour le mieux. Se baser sur
la relation médecin-malade telle qu’illustrée à l’écran risque de conduire le spectateurétudiant à une relative déception lors de son passage sur le terrain (143).
La FME exposerait par ailleurs à une certaine passivité intellectuelle : malgré
l’effet « jeu de rôle », le spectateur-étudiant « subirait » surtout les décisions du ME. En
l’absence de recul critique, cela pourrait s’avérer dangereux. Rappelons en outre la
représentation souvent inappropriée des situations cliniques et des comportements médicaux,
comme par exemple la transplantation d’organes dans Grey’s Anatomy, qui pourrait induire
de fausses croyances chez l’étudiant. L’encadrement du visionnage par un enseignant pourrait
minimiser ces risques (135). Il apparait par ailleurs que les étudiants en médecine semblent
capables de relativiser ce qu’ils voient à l’écran et de discerner d’eux-mêmes les avantages et
les limites de l’utilisation de la FME comme méthode d’enseignement (142).
•
Enfin, la FME ne serait qu’une source minoritaire d’information bioéthique :
seul un étudiant sur sept (14%) la considère comme telle. Selon une étude, l’enseignement
traditionnel, la littérature et même les discussions familiales sont considérées comme plus
influentes. Le pouvoir des FME semble donc important pour illustrer des problèmes
bioéthiques, mais pas pour modifier l’avis des étudiants en la matière (143).
320
C.4.3. Conclusion
Parce qu’elle favorise l’implication émotionnelle du spectateur, la FME constitue un
outil d’enseignement bioéthique satisfaisant : elle encourage la réflexion des étudiants,
développe leur sens moral et les pousse à une autocritique salutaire en mettant leurs valeurs en
perspective avec celles des autres. Toutefois, en raison des nombreuses approximations de la
fiction, il appartient à un enseignant d’encadrer le débat. De même, la FME ne doit pas être
vue comme une « solution miracle », mais comme un complément à l’enseignement
traditionnel et à l’expérience auprès du patient, qui demeurent les bases essentielles de
l’apprentissage de l’art médical (135). En France, outre la faculté de Strasbourg, celles
d’Angers et Paris VII ont récemment introduit la FME comme outil d’enseignement
bioéthique. Les résultats très positifs de cette méthode encouragent sa généralisation à
d’autres universités.
D. Perspectives : bénéfices de la FME pour le
médecin généraliste
Aucune étude ne s’est intéressée à l’influence de la FME sur les médecins
expérimentés, mais nous estimons que les résultats observés chez les spectateurs-étudiants
peuvent être transposés à ce public, notamment en ce qui concerne les bénéfices de la FME
comme outil d’enseignement bioéthique. Nous pensons que les points suivants peuvent aider
le spectateur-médecin, en particulier le généraliste, dans son exercice quotidien : éclairage
émotionnel des situations, appréhension du patient dans sa globalité psycho-sociale,
adoption du point de vue de ce dernier (expérience personnelle de la maladie, perception du
corps médical), remise en question de sa pratique et mise en perspective avec celle de ses
confrères… Tout cela lui permettant, au final, d’optimiser sa relation avec le patient. Par
conséquent, nous estimons que la FME pourrait être utilisée comme outil de débat dans le
cadre de la formation médicale continue.
Enfin, nous pensons que l’image à l’écran du « médecin malade » présente un intérêt
particulier pour le généraliste, car elle exprime un problème tabou de la profession : le burnout. En mettant des mots et des images sur son mal-être, nous estimons que cette icône peut
aider le médecin en souffrance à sortir du silence et à rechercher un soutien auprès de ses
confrères. Nous pourrions imaginer l’utilisation de cette représentation comme outil de
sensibilisation au burn-out au sein de la formation médicale continue et des groupes de
paroles de type Balint.
321
CONCLUSION
322
De ces « grands hommes » admirables, de ces idéalistes « héros du quotidien », de ces
terrifiants « croquemitaines », de ces « hommes d’éthique » torturés, de ces irrésistibles
« séducteurs », de ces « clowns blancs » sarcastiques, de ces vaillantes « femmes-médecins »,
de ces pompeux « notables », de ces arroseurs arrosés que sont les « médecins malades », de
ces pères de famille variablement épanouis, de ces multiples costumes, de ces visages
cinématographiques et télévisuels aussi complémentaires qu’antinomiques… que ressort-il, au
final ?
Pour répondre à cette question, permettons-nous une métaphore cinématographique :
faisons un zoom arrière afin d’observer avec recul l’ensemble des icônes médicales
populaires à l’écran… Nous découvrons un portrait en mosaïque du médecin dans la société,
et de son évolution au fil du temps ; chaque icône, chaque visage, constitue un élément de ce
tableau complexe, un aspect de la profession et de la relation médecin-patient.
A présent, abandonnons cette vision lointaine, zoomons en avant et plongeons au cœur
de chaque représentation… Il en ressort des racines communes : sous le costume de la
modernité se cachent les icônes et mythes médicaux fondateurs, autrement dit les
représentations archaïques du médecin et de la maladie. L’écran nous montre que malgré les
apparences, le médecin contemporain ne s’est pas départi de sa fonction magico-religieuse ;
l’homme du XXIème siècle, malgré les progrès de la science, demeure presqu’aussi démuni
que l’homme de l’Antiquité face à la maladie et à la mort. Les bases de la relation médecinpatient semblent immuables : bien qu’il ne porte plus de peau de bête et ne lise plus dans les
entrailles, bien que les antibiotiques à large spectre aient remplacé les offrandes aux divinités
courroucées, le praticien d’aujourd’hui demeure l’intermédiaire entre le patient et ce spectre
incompréhensible, terrifiant, porteur d’angoisses indicibles, qu’est la maladie. « Le médecin se
situe à la frontière entre l’organique et le monde des symboles » (M. Benasayag), « il
reste l’interlocuteur privilégié, au carrefour entre représentation et réalité » (J. Vons).
Ainsi, de ce « miroir anthropologique » qu’est l’écran, certes imparfait car parasité par
la vision artistique, nous estimons que le praticien contemporain peut tirer de précieuses
informations : tout d’abord sur les fantasmes, craintes, espoirs et attentes du patient venant le
consulter, ensuite sur l’influence majeure qu’il exerce sur celui-ci ; au cours du siècle dernier,
l’utilisation du personnage du médecin dans des œuvres de propagande (politique, sociale,
scientifique) montre en particulier le pouvoir de persuasion immense que l’on a attribué à la
profession.
De nos jours, nous avons pu constater que l’influence du « médecin à l’écran » sur le
spectateur-patient demeurait importante. Mais elle s’avère à double tranchant : d’un côté la
fiction le familiarise avec le monde médical (vulgarisation des termes techniques, des
examens, des situations), l’incite à la réflexion et au débat (moral, éthique) ; de l’autre elle
induit de fausses croyances et de fausses attentes envers la médecine moderne. Parce qu’elles
323
atteignent la sphère privée et s’inscrivent dans la durée, les séries télévisées exercent une
influence plus marquée que les œuvres cinématographiques.
Toutefois, ce phénomène de médiatisation des images médicales ne se limite pas à la
fiction : publicités, documentaires, émissions de vulgarisation et bien sûr Internet sont
concernés. Nous estimons que l’évaluation de l’influence de ces médias sur la relation
médecin-patient pourrait faire l’objet d’un travail à part entière.
Comment le médecin généraliste, praticien préféré des Français et référent spontané du
spectateur, doit-il réagir face à cette déferlante médiatique ? Puisqu’il ne peut aller à son
encontre, nous pensons qu’il doit en tirer profit. Dans un premier temps, il lui appartient de
corriger les fausses interprétations et de redonner une vérité aux images en les confrontant à la
réalité. Cet échange peut mettre en valeur certaines des préoccupations du patient et/ou des
défaillances du médecin, et ainsi être l’amorce d’un dialogue enrichissant. Loin de constituer
un obstacle à la communication, la fiction contribue alors à consolider leur relation mutuelle.
Enfin, n’oublions pas que le médecin, en tant que spectateur occasionnel, est lui-même
influençable... Là encore, ce phénomène peut se révéler profitable, comme en témoignent les
résultats encourageants de certaines facultés (Connecticut, Londres, Strasbourg) qui utilisent
la fiction médicale dans leurs modules d’enseignement bioéthique. Nous proposons de
généraliser cette méthode à l’ensemble des facultés de médecine, et de l’étendre aux cours de
« formation médicale continue » ainsi qu’aux groupes de parole de type Balint. Tout cela dans
un but unique : optimiser le discours et la prise en charge du médecin généraliste
contemporain, lorsqu’il interprète son propre rôle sur la scène de son cabinet, face à son seul
public, le patient.
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