“La tyrannie du miroir” d´Henri

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“La tyrannie du miroir” d´Henri
“La tyrannie du miroir” d´Henri-Pierre Jeudy
?
Jeudy H-P., Le corps comme objet d’
art, Armand Colin,
Paris, 1998.
« Le cadre est aussi le pourtour du miroir. Là encore, bien des expériences artistiques
contemporaines ont tenté de faire éclater les limites du miroir en démultipliant les
surfaces réfléchissantes. Mais au comble de l’hystérie expérimentale du fait de voir et
d’être vu, la structure mentale du cadre n’est-elle pas toujours implicitement rétablie? Les
surfaces réfléchissantes peuvent être infinies et imposer toutes les déformations possibles
du corps par des jeux d’optique, la restructuration par le cadrage nous rassure en nous
ramenant au modèle de la relation spéculaire. Les jeux avec les miroirs révèlent combien
le vertige du spéculaire conduit à l’impossibilité même de saisir une image fixe de notre
propre corps. En 1965, Piotr Kowalski effectua un montage de miroirs de telle sorte que
le spectateur tournait autour d’un miroir tournant. Son image lui était renvoyée telle qu’il
serait vu par lui et s’il bougeait sa main droite, c’était sur le côté gauche qu’elle
apparaissait. Il lui était impossible de recomposer son visage sans être immédiatement
pris de vertige. Cette disruption de la relation spéculaire est une mise à l’épreuve
convaincante de la déstructuration perpétuelle des modes d’appréhension du corps. Un
dyslexique ne sera pas surpris de voir l’image de son corps non inversée. Les effets
d’optique, les jeux de perception ne semblent pourtant jamais atteindre le cadrage
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immuable de la relation spéculaire comme si les inventions techniques et artistiques les
plus déterminantes dans l’histoire des arts relevaient toujours du seul jeu avec la
déformation et la restructuration des images (par exemple, l’anamorphose).
L’impossibilité d’adopter un point de vue, en étant entraîné par le vertige des images
déstructurantes, se présente comme l’ouverture sur un monde magique engendré par des
illusions d’optique. Il s’agit là d’un moment où le cadre trop fixe de la relation spéculaire
est ébranlé sans être menacé de disparaître. La déstructuration de la représentation
spéculaire du corps n’est-elle que le fruit de l’expérience esthétique ? Dans la vie
quotidienne, les troubles de perception sont fréquents, ils ne relèvent de la pathologie de
la vision que dans la mesure où on le décide, ils introduisent d’abord à cet « univers
imagique » dans lequel ma position de sujet percevant devient absolument instable. Et si
le monde des objets, comme le corps des autres et mon propre corps, sont susceptibles de
devenir brusquement étranges, n’est-ce pas dans la mesure où les variations de la
perception s’imposent à l’insu de nos intentions ? De tels effets de décadrage ne
manquent pas de survenir au moment où nous ne nous y attendions pas comme si ce que
nous croyons être la réalité de notre perception venait à nous jouer des tours.(… )
Dans la vie quotidienne, le corps vécu en image n’est jamais le fruit d’une décision. Nous
ne sommes pas vraiment responsables des images. « Tout ceci parce que l’image dit : “Je
se suis pas toi.” C’est son statut essentiel. La subjectivité achoppe sur cette démonstration
d’irresponsabilité. L’image est irresponsable. Si nous étions responsables de l’image, il
n’y aurait plus d’image. L’image se construit ; elle ne se déconstruit que parce qu’elle
porte la mort. » Les images du corps adviennent comme des hallucinations, elles nous
hantent en exacerbant à l’instant de leur apparition la violence du désir et l’angoisse de la
mort. Nous ne les produisons pas, même si nous sommes tentés de les construire, elles
surviennent au moment où nous ne les attendons pas et nous entraînent dans le vertige
d’une épiphanie du corps. Il existe ainsi une antinomie entre l’image et la représentation
du corps qui rend toujours incertaine l’idéalisation d’un quelconque modèle de la beauté.
Si la représentation du corps comme objet esthétique érotisé se fonde sur la référence à
un modèle qui peut être commenté, interprété et justifié, le surgissement de l’image ne
renvoie plus à un modèle préalable, il impose une attraction indépendante de toute
référence capable de lui donner son sens. En somme, lorsque le corps apparaît en images
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multiples, le mouvement même de l’image anéantit la représentation en soumettant le
désir de voir à la disparition de ses références perceptives. « L’image existe hors de nous
et hors du monde manifesté. L’image est toujours une image de notre mort en imago, ce
modèle intemporel qui concerne presque toujours le visage en son épiphanie. » La
représentation du corps répondant à un modèle idéal de beauté semble alors occulter cette
imago de la mort grâce à l’illusion d’un référent qui perdure. C’est l’image figée (comme
image référentielle) qui conjure l’angoisse de la mort alors qu’elle la représente.(… )
Même le face-à-face avec le miroir n’impose pas de limite au jeu des images du corps.
L’image reflétée à la surface du miroir apparaît simultanément comme un « rappel à
l’ordre » et comme un leurre. L‘image de soi incite à dire : « Tu peux t’imaginer tout ce
que tu veux, n’oublie pas que tu es tel que tu te vois. Le miroir ne trompe pas, il te dit
l’état présent de ton corps. Et si tu ne veux pas le voir, détourne toi... » Le miroir est
comparable à un tableau vide sur la surface duquel surgit l’autoportrait. Les grimaces, les
sourires, les fards et autres cosmétiques ne changeront guère l’image reflétée. Quitter le
cadre, c’est se donner la liberté de jouir avec toutes les images du corps. Revenir vers le
cadre, c’est retrouver une image référentielle qui prend valeur de vérité. Pourtant, le
miroir est aussi un leurre, l’image reflétée n’est pas à l’origine des autres images, elle dit
à la fois : « C’est toi et ce n’est pas toi ! » Même face au miroir, toutes les images du
corps continuent de surgir comme si le référentiel ne signifiait une quelconque réalité de
l’état du corps que sous le mode du leurre. Selon Paul Schilder, « L’intérêt que nous
portons au miroir trahit la labilité de notre modèle postural, le caractère incomplet de nos
données immédiates, la nécessité où nous sommes de fournir un perpétuel effort de
construction pour élaborer l’image de notre corps. » Nous ne pensons pas que ce
processus de construction vise une unité référentielle qui nous serait chaque fois donnée
par le face-à-face avec le miroir. La labilité des images du corps ne se mesure pas à une
pareille référence qu’elle ne cesse au contraire de déstructurer. La connaissance de notre
corps et du corps des autres nous entraîne surtout dans le vertige d’un non-savoir qui
induit des constructions imaginaires et qui déstabilise le principe même de la relation
spéculaire. Le miroir n’a pas pour fonction de confirmer des données que nous avons
acquises sur notre corps, il réactive au contraire notre imaginaire. S’il sert de pièce à
conviction en nous offrant la preuve momentanée de ce qu’est notre corps, c’est dans le
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jeu infini de nos illusions, entre la complaisance et la mortification. Le regard que nous
portons sur les autres entre aussi dans un jeu de miroirs sans être soumis au principe de
l’identification. Quiconque s’installe sur une terrasse de café et se met à observer les
corps des autres, leurs allures et leurs postures, laisse porter son regard au rythme des
apparences. La scène est perçue comme un tableau animé et si les corps des autres sont
les images reflétées à la surface d’un miroir imaginaire, celles-ci nous délivrent de notre
propre expérience spéculaire. Celui qui regarde pareille scène peut être dehors ou dedans,
comme dans le rêve, il est à la fois celui qui voit et qui décide de sa vision tout en se
perdant dans l’objet perçu. De cette scène animée comme un tableau peuvent surgir des
myriades d’images du corps qui, a priori, ne sont pas présentes dans le champ de
perception. Il n’y a plus alors de dedans ou de dehors, la danse des images brouille les
repères de toute construction spéculaire. Malgré le rôle déterminant du cadrage de la
représentation, le positionnement esthétique, comme origine de la construction scénique,
disparaît de lui-même avec la labilité des images du corps qui provoque la diffraction de
la relation spéculaire.(… ) »
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