les amies de place blanche

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les amies de place blanche
EN LIBRAIRIE EN NOVEMBRE
Christer Strömholm
LES AMIES DE PLACE BLANCHE
Aman Iman Éditions
COMMUNIQUÉ
Christer Strömholm
LES AMIES DE PLACE BLANCHE
LES AMIES DE PLACE BLANCHE
CHRISTER STRÖMHOLM
Après Gröna Lund d’Anders Pertersen Aman Iman Éditions et la
Galerie VU’ poursuivent la réédition de livres de photographies
rares ou épuisés. Une fois encore il s’agit de réinventer le livre avec
ses protagonistes encore présents.
Pour Les amies de place Blanche, il s’agit à la fois d’un nouveau
regard sur les photographies de Christer Strömholm avec son fils
Joakim et de la rencontre en 2011 avec Nana et Jacky, les deux principales amies transsexuelles photographiées à Paris à la fin des années 1950. C’est aussi l’opportunité de pouvoir évoquer aujourd’hui
en France cette question particulière du corps et de l’identité - acte
inimaginable à l’époque de la première édition en 1983.
L’œuvre de Christer Strömholm a longtemps dérouté tant il paraissait difficile d’admettre qu’un photographe ait pu s’imprégner avec
autant de profit des univers plastiques et critiques qu’il a cotoyés
et exploités. À partir de 1958, il concentre ses efforts et son œuvre
sur les transsexuelles du quartier de la place Blanche à Paris. C’est
cette série de clichés qui le rendra célèbre auprès du grand public
hors de son pays natal.
Monographie - réédition à partir de l’édition originale
publiée en 1983 par ETC en Suède.
Format 203 x 290, à l’italienne / 212 pages
142 photos noir et blanc et des documents inédits
Broché, dos carré cousu / Français / Anglais
45 €
Direction éditoriale Joakim Strömholm et Vincent Marcilhacy
Préface de Christian Caujolle
Textes de Christer Strömholm, Hélène Hazera (journaliste
et productrice pour France Culture), et Johan Ehrenberg
(éditeur de l’édition originale).
Conception graphique Magali Peretti
Ouvrage disponible à la Galerie VU’ à Paris et en librairie
dès le 3 novembre 2011
Les amies de place Blanche revient sur le livre éponyme édité en
1983 autour de ces marginaux du Paris nocturne des années 50 et
60 : vision sombre, poésie, extistentialisme et transsexualité avec
Christer Strömholm, le père de la photographie suédoise moderne
(né le 22 juillet 1918 et mort le 11 janvier 2002).
La lumière est de règle dans cette façon souple de prélever avec la sou-
Ceci est un livre sur l’insécurité. Une description de gens vivant une exis-
plesse et la discrétion que permet le Leica ces instants de nuit qui sont
tence à part, dans la grande ville de Paris ; de gens qui ont connu l’enfer
toujours dignes, amusés lorsque les filles prennent la pose, émouvants
de la rue.
lorsque les portraits laissent filtrer la lassitude ou une fêlure profonde,
C’est un livre sur l’humiliation, sur l’odeur des putains et la vie nocturne
mais généreux toujours dans une complicité et un respect absolu de
dans les cafés.
l’autre.
C’est un livre sur la quête de sa propre identité, sur le droit à la vie,
Exrait de la préface de Christian Caujolle, 2011
sur le droit à disposer de son corps.
Mais c’est aussi un livre sur l’amitié, un témoignage sur la vie que nous
vivions dans le quartier de la place Blanche et de la place Pigalle.
Extrait du texte de Christer Strömholm, 1983
[email protected] - www.amaniman.fr
COMMUNIQUÉ
Réalisation d’une Édition spéciale. Un livre, accompagné d’un tirage Fine Art certifié par Christer Strömholm
CONTACTS :
Estate et la Galerie VU’, et présenté dans un coffret. 3 photographies sont disponibles, chacune dans une
Aman Iman Éditions /
édition limitée à 9, et reproduite en format 18x24 cm d’après des scans de négatifs originaux.
[email protected]
Galerie VU’ / [email protected]
www.galerievu.com
Christer Strömholm Estate
www.stromholm.com
[email protected] - www.amaniman.fr
COMMUNIQUÉ
VISUELS LIBRES DE DROITS
© pour les photographies libres de droits presse
Christer Strömholm courtesy Galerie VU’
Jacky, place Blanche 1961
Cobra & Caprice 1961
Sabrina 1967
Martine, 1968
Gina & Nana, place Blanche 1963
[email protected] - www.amaniman.fr
COMMUNIQUÉ
PRÉFACE
par Christian Caujolle, 2011
On les nommait « oiseaux de nuit » et elles, puisque c’est le féminin qu’elles avaient choisi, faisaient partie non seulement du décor
mais de l’identité et des activités d’un Pigalle dont les tristes néons n’ont aujourd’hui plus rien à voir avec ce Paris au pied de la Butte
Montmartre qui n’avait pas encore été ripoliné par Amélie Poulain. On y vivait surtout de nuit, donc, si ce n’est durant la période
hivernale, quand, avant que la prostitution vienne se mêler aux passants, la foule reluquait les phénomènes de foire ou assistait aux
stripteases proposés par les baraques installées sur le terre-plein dans un décor dont les échos surréalistes avaient de quoi frapper
l’imagination. C’est là que, en 1955, Christer Strömholm a saisi l’image d’un gamin, bouche bée, regardant les jambes d’une fille en bas
noirs et talons haut faisant la parade. Lui-même l’a rebaptisée « le petit Christer » et c’est peut-être là que tout a commencé dans la
relation à Paris de ce suédois formé aux arts plastiques, en Allemagne puis dans le Sud de la France en compagnonnage avec Dick Beer,
et qui, avant de devenir le fondateur que l’on sait de la modernité photographique en Scandinavie, fut un remarquable graveur.
« Les amies de la place Blanche », publié en 1983, est un album de souvenirs, de souvenirs de famille. Un compte rendu du quotidien,
essentiellement noctambule, et d’une vie, difficile mais traversée de beaux sentiments et d’énergie vitale de ces prostitués masculins,
travestis et transsexuelles auprès desquelles Christer avait choisi de vivre, s’installant dans les mêmes hôtels qu’elles, adoptant leur
rythme, leurs lieux, partageant leur petit déjeuner en début d’après-midi, les accompagnant lorsqu’elles partaient faire le trottoir
après les avoir regardées se maquiller et se vêtir. C’est aussi, au delà de l’album des filles auxquelles il distribua bien des tirages, celui
des souvenirs parisiens de cette époque bohème, ou en tout cas en marge, d’un photographe qui appréciait davantage Brassaï que les
joliesses des praticiens plus anecdotiques et sentimentaux d’un Paris « poétique à la française ».
La lumière, l’éclairage ambiant s’entend, est de règle dans cette façon souple de prélever avec la souplesse et la discrétion que permet le Leica ces instants de nuit qui sont toujours dignes, amusés lorsque les filles prennent la pose, émouvants lorsque les portraits
laissent filtrer la lassitude ou une fêlure profonde, mais généreux toujours dans une complicité et un respect absolu de l’autre. Chacun
tient sa place, ne dissimule rien à l’autre et c’est de ce dialogue que nait la possibilité, pour nous, de pénétrer sans nous transformer
en voyeurs dans cet univers de différence affirmée dont tous, la plupart du moins, rêvent de la mener à bout, jusqu’à la transformation
physique et à l’opération. Christer s’était fait une règle absolue d’être « responsable » dans l’image qu’il donnerait de ses amies dont
la société avait une image déplorable et qui leur rendait la vie intenable. Il s’y est rigoureusement tenu.
On est même surpris, alors que ce monde de la nuit et de la prostitution a connu tant de drames, de suicides, d’accidents et de
désespoir que cette partie – essentielle – de l’œuvre de Christer Strömholm, par ailleurs fortement marquée par l’obsession de la mort,
soit aussi peu noire. Elle est fragile, certes, mais terriblement humaine et troublante, bien plus, finalement, que l’image qu’il laisse
des enfants qu’il n’a cessés de photographier et qui, eux, semblent tous déjà rattrapés par le temps . Elle en appelle à la complicité, à
une forme de normalité évidente des sentiments et des émotions, à la permanence de la recherche de l’image et de l’identité, dans le
miroir, le travestissement, la pose ou l’abandon des corps, les regards qui en disent aussi long, davantage peut-être, que les attitudes.
Tendre et déterminé, « Les amies de la place Blanche » est aussi un livre engagé. Un manifeste, comme l’atteste la conclusion de
l’introduction que rédigea l’auteur pour sa première publication : « Il s’agissait à l’époque – il s’agit toujours – d’obtenir le droit à sa
propre vie et à sa propre identité ».
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COMMUNIQUÉ
LE BOULEVARD
par Christer Strömholm, 1983
Une fois par an, la fête foraine s´installait à Pigalle.
Elle s’étendait le long du boulevard Rochechouart, du métro Anvers, de la place Pigalle jusqu’à la place Blanche. La fête foraine
commençait mi-décembre, se prolongeait pendant les fêtes de Noël et se terminait mi-janvier. Pendant toute cette période, le boulevard était encombré de petits cirques, de stands de tir, de bêtes sauvages dans leurs cages, de diseuses de bonne aventure, de stripteaseuses. Les cabinets des horreurs côtoyaient les manèges, les auto tamponneuses et on pouvait assister à des combats de catch.
Il y avait de vieilles voitures transformées en baraques où l´on vendait des pizzas, des frites, des pommes d´amour, des marrons
chauds et de la barbe à papa.
Il y en avait des choses à voir ! Des images de créatures étranges à deux têtes, une toile peinte qui nous invitait à venir découvrir la
« femme-crocodile », une créature hybride, mi femme mi crocodile.
Des nains barbus nous conviaient pour une heure de spectacle.
La charmeuse de serpent, installée dans une cage de verre, laissait de gros serpents paresseux s’enrouler langoureusement autour de
son corps. Il fallait payer pour la voir. Fascinés, nous la regardions pendant un bon quart d’heure.
Sa journée de travail était longue, et, lorsqu´elle faisait une pause, elle quittait sa cage, mais sans jamais se séparer de ses serpents.
Ils restaient fermement enroulés autour de son corps à moitié nu. C’était toujours plein à craquer, chez la « femme-léopard ». Elle nous
laissait caresser ses taches poilues. Impossible de les enlever. L´illusion était parfaite. Elle souriait de notre surprise. Elle était la seule
à savoir que la colle qu’elle utilisait les maintiendrait encore quelques mois.
Le trajet à pied nous avait pris deux bonnes heures. L’air était chargé. Une ambiance étrange et vibrante, pleine de cette vie que l´on
trouve sur les boulevards parisiens.
En fin de journée, les réverbères s’allumaient, les enseignes en néon, baignaient le boulevard de leurs lumières artificielles.
Devant les cabarets, les rabatteurs se surpassaient dans des joutes pleines de promesses sensationnelles, érotiques et salaces.
La nuit tombée, l’air devenait plus frais. À l’heure où les ombres s’allongeaient, nous apercevions les prostituées qui sortaient des
ruelles. De grandes et belles femmes. Certaines dépassaient en taille leurs clients gonflés d´espoir. Au milieu des cirques, des freaks
et des serpents, les prostituées se tenaient de façon bien visible à l’ombre des immeubles, gardant toujours un œil sur le boulevard,
les spectacles et les clients.
A là mi-janvier, lorsque les forains repartaient, le boulevard redevenait lui-même. La fête était finie. Sur le boulevard et dans les ruelles
qui entouraient la place Pigalle et la place Blanche, les prostituées – hommes et femmes, les lesbiennes, les transsexuelles, les travestis, bref, la bande habituelle – reprenaient leur place.
La prostitution était aussi active qu’à la fin du XIXe siècle.
La prostitution organisée était là à longueur d’année. Un combat désespéré pour gagner son pain quotidien et la possibilité pour les
transsexuels de voir un jour leur rêve identitaire se réaliser. Le rêve de ces belles femmes était de faire le voyage à Casablanca afin de
se faire opérer. L´aboutissement d´une transformation entreprise depuis longtemps.
Ces femmes étaient nées biologiquement hommes. Elles vivaient ici, dans le quartier de la place Blanche. Elles travaillaient dans les
cabarets, chantaient, faisaient des stripteases. Elles n´avaient pas leur langue dans leur poche et répondaient du tac au tac au public,
selon une tradition bien parisienne. Humour gouailleur et grivois.
Elles gagnaient 60 francs par jour, de quoi payer la nourriture et une chambre d’hôtel, mais ce n´était pas suffisant pour envisager
l’opération, qui coûtait 40 000 francs.
La rue était pour elles la seule possibilité d´y parvenir. Quelques-unes avaient des clients fidèles, d’autres se tenaient toujours au
même endroit dans la rue.
Ici, la prostitution faisait partie intégrante de la vie du quartier.
Une manière de survivre.
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COMMUNIQUÉ
C’est ici que je suis arrivé en 1959. C’est ici que je me suis installé et que j´ai commencé à raconter la vie que je partageais avec les
transsexuelless. Elles sont devenues « les amies de la place Blanche ».
Ensemble, nous vivions en noctambules.
Souvent, vers deux heures de l’après-midi, j’entendais frapper contre le mur de ma chambre. C’était Cobra, qui me signalait que le café
était prêt. Nous buvions un café au lait dans sa chambre au 5e étage de l’hôtel Chappe, sur le boulevard Rochechouart.
Il y avait des miettes de pain dans son lit. Nous dormions depuis l’aube et la nuit n’allait pas tarder à arriver.
À mon étage il y avait 6 transsexuelless. Chacun de nous louait une chambre au mois. Quelques-unes avaient le gaz, ce qui nous
permettait de cuisiner un peu. Nous restions tranquilles, chacun chez soi. Nous avions transformé le jour en nuit. C´était dans ces
moments-là que Cobra et les autres bravaient les interdits en portant une jupe.
C’était l’époque où le général de Gaulle gouvernait la France. C´était la guerre d´Algérie et « Tante Yvonne », comme on appelait
Madame de Gaulle, était garante de la moralité.
C’était donc elle qui dirigeait la vie de mes amies. Un homme avait le droit de se maquiller, de porter une perruque, de mettre un
chemisier ou même un pantalon en cuir moulant, mais en aucun cas il ne pouvait porter une jupe. Non, pas un homme !
Dans l’obscurité de la nuit, les interdictions s´assouplissaient un peu, et les contrôles de la police se faisaient moins fréquents.
Pendant les courtes heures matinales, mes amies pouvaient vivre plus librement leur vie de femme.
Cependant, la police abusait de son pouvoir.
Le nombre de bites de flics sucées au cours de ces années est incalculable.
C’était principalement autour de la place Blanche que de jeunes garçons venus de Normandie, d´Afrique du Nord, de Bretagne ou du
sud de la France venaient chercher du réconfort, des sentiments partagés, l´amitié et leur part féminine.
Pour la plupart incompris, ils avaient fui leur maison et une famille souvent hostile.
Ici, sur la place Blanche, ils pouvaient vivre leur conviction d’être une femme, puiser dans la confiance en soi, faire le nécessaire pour
envisager une opération et changer de vie.
Devenir coiffeuse, vendeuse, infirmière ou étudiante, comme Suzanne.
Pour cela, il fallait que tout se passe bien à Casablanca.
À l´époque de la Commune, on trouvait déjà des travestis sur la place Blanche. Mais c´est à la fin des années 50 que le mot « transsexuel » a commencé à être employé.
C’est aussi à cette époque qu´il est devenu envisageable pour un homme de se transformer physiquement en femme grâce aux
hormones et à la chirurgie. Mais les traitements hormonaux ont aussi été à l´origine de tragédies. Souvent, l´aide d’un médecin leur
était refusée. Alors elles étaient contraintes de se débrouiller seules. Il arrivait qu’elles se trouvent face à des problèmes difficiles à
résoudre dont les conséquences étaient parfois irréversibles, parfois fatales : mauvais dosages, suicides…
Mais toutes ne voulaient pas se faire opérer. Plusieurs ont réussi à trouver indulgence et compréhension auprès d´un ami hétérosexuel aimant la personne, pas le sexe.
Mes amies ne trouvaient pas de travail. À Paris, la carte d´identité était indispensable, et si le prénom ne correspondait pas à
l’apparence féminine, tout travail devenait un rêve impossible. Il n´y avait aucune aide sociale et l´incompréhension leur rendait la
vie impossible. Cela leur coûtait cher. Le sens commun n´accepte pas que l´on joue avec l´identité. L´Etat poussait à la prostitution,
qu´il disait vouloir combattre.
Vingt-deux ans plus tard, il ne me reste plus qu´une seule amie vivant de la prostitution. Une parmi vingt.
À mon arrivée, c´est avec Nana que je me suis lié d´amitié. Au début, une belle et intelligente « garçonne ». Aujourd’hui, c´est une
femme encore plus belle et encore plus intelligente. C’est par Nana que j’ai connu Jackie, Sabrina, Gina, Cobra, Caprice, Miriam, Carol,
Dolly, Zarah, Carmen, Paulette et d’autres.
Gina et Cobra sont décédées depuis. Caprice aussi. Elle s’est suicidée dans sa petite piaule, rue Clef. Désespérée, perdue, seule, avec
l’héroïne comme dernier compagnon. Les circonstances de sa mort ne sont toujours pas claires. Etait-ce un acte conscient ou une
erreur fatale ?
En tout cas, sa situation était désespérée.
La belle Caprice, si féminine, était devenue père. La mère était une actrice professionnelle lesbienne, lucide et consciente, qui
travaillait dans une boîte lesbienne. Elle était toujours vêtue d´une chemise et d´une cravate, masculine et très chic dans son
costume noir.
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COMMUNIQUÉ
Gina, elle, s’est fait opérer à la clinique du Parc, à Casablanca. Elle est revenue place Blanche avec une nouvelle identité. Elle s’est
acheté une petite voiture de sport blanche et un appartement. Quelques années plus tard, elle est morte d’un cancer.
Sabrina est devenue l´une des grandes attractions de L’Alcazar. Jackie travaille au Carrousel, à Montparnasse. Carol et Nana ont
tourné en Europe comme stripteaseuses. Dolly a été pendant longtemps la reine de Chez nous, à Berlin. Myriam est actuellement call
girl à Montmartre. Zarah, qui venait de Hambourg, a travaillé chez Madame Arthur, la célèbre boîte de travestis, rue des Martyrs à
Pigalle. Aujourd’hui, elle s’appelle Frenchy et vit à nouveau à Hambourg, où elle est créatrice de costumes. Son travail est reconnu
dans le monde entier.
Aujourd’hui, le boulevard entre la place Blanche et la place Pigalle regorge de sex-shops et de salles de jeux. La drogue est descendue
dans la rue et la prostitution y est plus organisée que jamais.
D´un côté, il y a la mafia corse qui dirige, de l’autre, la mafia italienne. Les gangs brésiliens essaient de se faire une place. La concurrence entre les boîtes de nuit est rude, plus rude que jamais.
Rien n’a bougé, les petites rues, les hôtels, les lieux où l’on rencontre les transsexuelles. C’est toujours là que commence la quête d’une
nouvelle identité. C’est toujours la prostitution qui permet à certain d´atteindre leur but, sans aide de la société.
Au début des années 60, j’habitais avec Paulette rue Constance, près de la rue Lepic. Chaque nuit, j’emportais ma pipe, mon vieux Leica,
quelques pellicules Tri-x, le peu de français que je connaissais, et je descendais à la brasserie de la place Blanche. Tout le monde était
au courant de ce que je faisais. Je ne prenais jamais de photos volées. Je travaillais sans flash, je n’utilisais que la lumière existante,
souvent celle du néon.
Au fil du temps, ma technique photographique de nuit s´est perfectionnée.
Comme je développais les films dans ma chambre d´hôtel, je pouvais rapidement en vérifier le résultat sur les négatifs.
Si je les avais mal exposées ou si j’avais fait une faute technique, ce n´était pas grave. J’avais toutes les nuits devant moi.
Quand l’aube approchait, vers six heures du matin, que le métro rouvrait et que nous avions bu notre chocolat chaud, nous achetions le journal, nous nous promenions tranquillement sur le boulevard, remontions la rue Lepic pour rejoindre nos petites chambres
d’hôtel.
À Paris, c’était le matin, mais, pour les amies de la place Blanche, c’était encore la nuit.
Mes amies vivaient entre elles, dans un monde à part, un monde rempli d´ombres et de solitude, d’inquiétude, de désespoir
et d’aliénation.
La seule chose qu’elles réclamaient, c’était d´avoir le droit d’être elles-mêmes, de ne pas être obligées de nier ou de refouler leurs
sentiments, d´avoir le droit de vivre leur propre vie, d´être responsables, de s´assumer en restant elles-mêmes.
Rien de plus.
Il s’agissait à l´époque – et il s’agit toujours – d’obtenir le droit à sa propre vie et à sa propre identité.
Texte écrit en 1983 par Christer Strömholm pour l’édition originale de Mes amies de la place Blanche
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COMMUNIQUÉ
Christer Strömholm : l’album de famille.
par Helen Hazera, 2011
C’est dans un petit hôtel derrière la Place Clichy que j’ai été confrontée pour la première fois à des photographies de Christer
Strömholm. J’avais vingt ans à peine et depuis quelques mois j’avais changé de prénom usuel en démarrant une hormonothérapie,
pour que mon corps corresponde davantage à mon nouveau prénom : dorénavant je me déclinerai au féminin.
Je ne sais plus dans quels vagabondages j’avais rencontré les pensionnaires de cet hôtel que j’avais aussitôt rebaptisé « hôtel des
folies dramatiques ». Elles cumulaient : prostituées - la plupart au Bois de Boulogne -, trans et toxicomanes. J’allais y chercher du
soutien et ma fraîcheur les distrayait.
Elles ne vivaient que pour la came qu’elles se procuraient la plupart du temps chez des médecins compatissants - palfium, dolosal,
etc -. Est-ce la grande Maguet, est-ce une autre, qui en pleine hébétude a ouvert un tiroir pour me montrer une revue écrite en suédois
avec des photographies d’elle « du temps qu’elle était belle » ? « J’ai été exposée à Stockholm sur dix mètres carré ! », et de commencer
à me raconter la vie de toutes celles qui étaient sur le même magazine. Il y avait beaucoup de mortes !
Tout de suite la qualité des photographies m’interpella. Elles ne donnaient pas dans le coté « glamour » que ces dames devaient
attendre d’un photographe. En entrant peu à peu dans ce milieu, je retrouvais chez d’autres des photographies de Strömholm. On me
les sortait d’une boîte orange, on me racontait des histoires : au-delà de leur qualité, ces photographies étaient un album de famille,
témoin irremplaçable du temps où les premières trans parisiennes arpentaient le bitume ou faisaient la fortune des cabarets.
Les années passèrent. Michel Cressole me fit rentrer à Libération. L’été 1983 il y eut une belle série Paris-Paris dans le journal : Paris
vu par les étrangers. Je m’étais procuré le livre publié en Suède, Mes amies de la place Blanche… Il me permit d’écrire sur ce Suédois,
témoin privilégié de cette faune si parisienne. Je pense que c’était alors le premier article sur son travail dans un quotidien français.
Depuis, la reconnaissance est venue. Mais à côté du grand artiste célébré, Strömholm est aussi pour moi « le photographe de famille
», celui qui a fixé le portrait de quelques unes des pionnières de cette histoire.
Ouvrons l’album de famille.
Nana et Jackie. Les deux modèles préférées de Christer, témoins privilégiés de leur amitié. Du New Look à la mini on voit le temps
passer et que l’intérêt de Strömholm n’était pas passager. Le pivot de ce livre, c’est l’amitié que Christer a voué tout au long des années
à ces deux modèles… Jackie restera en contact avec lui jusqu’à la fin. Et Strömholm, en humaniste, devient le témoin d’une belle amitié
entre les deux modèles, fixée par nombre de photographies. Un peu plus loin elles-mêmes se raconterent.
Sabrina. Arrivée d’Angers - où déjà elle faisait des performances en Chaplin dans des vitrines de magasin -, elle fit un passage par
la place Blanche, avant d’intégrer Madame Arthur et Le Carrousel sous le nom d’Anita Osaka, avec des striptease très innovants - la
lumière s’allume et s’éteint, et à chaque fois une nouvelle pause, et un vêtement en moins -. Engagée par L’Alcazar de Paris - où elle redevint Sabo dans un « il » improbable -, cette grande artiste du maquillage y imposa un personnage fascinant d’androgynie, très loin
des lourdeurs transformistes. Elle était encore Sabrina quand elle épousa une garçonne hollandaise d’origine indonésienne, Sacha….
En quittant L’Alcazar, Sabo partit s’installer dans le sud de la France où elle devint le mentor d’une tribu techno… Elle est morte d’un
arrêt cardiaque, le verre de champagne à la main.
Carole. L’autre grande amie de Jackie et Nana. Brocanteuse, elle coule une retraite paisible.
Gina. Une des fortes personnalités de la place Blanche, redoutée par les unes, adorée par les autres. Une des premières à obtenir ses
papiers après l’opération. Morte d’un cancer en 1966.
Marie Josée. Elle avait été déportée pendant la guerre, en tant que juive ou en tant que gigolo, ou les deux… Elle est morte d’un cancer.
Belinda. Elle était cannoise, d’origine italienne. Suicide ?
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COMMUNIQUÉ
Cobra et Kismee. En 1966 l’avion Paris-Tokyo s’écrase sur les flancs du Fujiyama. Sept artistes du Carrousel meurent dans la carlingue
: la jeune génération qui commençait à évoluer vers une féminité plus « naturelle ». Cobra s’était d’abord appelé Lotus mais changea
de nom quand une marque de papier hygiénique s’en empara : « Puisqu’on dit que j‘ai une langue de vipère je m’appellerai Cobra ! ».
Toutes soulignent son originalité et ses bons mots. De Kismee on a retenu la douceur et la gentillesse.
Agnès Caprice. Son nom était un hommage à Agnès Capri, la reine des cabarets d’avant-garde, l’amie de Prévert et de Buñuel. Elle
n’était pas dans l’avion, mais ne se remit jamais de la disparition de Cobra. Hippie, et même beatnik, elle convola avec une garçonne
dont elle eut un enfant. Elle est morte d’overdose.
Patricia. Alsacienne, retirée en province.
Paulette et Maxi. Strömholm la photographie à la fin des années 50, mais elle a gardé son look 40 : elle est le lien entre deux époques.
Avant guerre, avant les hormones, elle vivait déjà en femme… chanteuse vedette de la boîte interlope que la comédienne Georgette
Anis tenait à la Montagne sainte Geneviève. Dans les années 70, Paulette, isolée, se tenait encore rue Lepic. Dans un album elle conservait des photographies d’elle avec tous les grands de ce monde. Maxi aussi avait travaillé dans les cabarets de l’entre deux guerre et
de l’occupation.
Fétiche. Elle n’appartient pas à la place Blanche mais au Carrousel, dont elle fut une grande vedette, chanteuse émérite - style Colette
Renard -. Jacques Esterel voulut en faire une de ses mannequins, mais renonça devant le veto des filles de sa cabine. Après le Carrousel, elle devint la collaboratrice de Pascal Sevran, à La Chance aux chansons - sa collection de disque 78 tours et vynil de chanson
française est faramineuse -. Elle continue aujourd’hui de travailler à des rééditions de disques anciens…
Mimosa. Elle a disparu… en province.
Victoire. On célèbre son originalité, tout comme sa fragilité qui l’amena à des séjours en maison de repos.
Cynthia. Elle est devenue une « étoile » du Carrousel, son numéro avec Chouchou a fait le tour du monde. Elle vit en province.
Madame Marcelle. Elle était passée par les maisons de correction où on lui avait tatoué les yeux. Elle vivait en « Marcelle » sans
hormones, sans épilations. Elle a longtemps tendes baraques foraines de danse, puis des refuges pour animaux.
Janoue. Originaire de Pau. Enfant, ses parents lui avait fait subir des électrochocs. Elle vit à Lourdes où elle pratique la peinture.
Si la vie n’était pas facile en France, ailleurs c’était pire ! En Espagne par exemple, il y avait la loi dite du « peligroso social » qui
permettait de mettre en prison n’importe qui pour non-conformisme, dont les homos ou les trans. C’est ainsi que vinrent à Paris
beaucoup d’Espagnoles - Carmen -, des Italiennes - Suzannah et Giulia -, des Grecques - Phaedra -, des maghrébines - Habanita -….
La plupart sont retournées dans leur pays, d’autres se sont acclimatées.
Strömholm a photographié des trans, mais aussi des « transformistes », des intermittents de la féminité comme Panama, ou Frenchy
qui venait d’Allemagne, ou encore Carla Vincent et Agathe.
Strömholm et la Liberté.
Christer Strömholm est un photographe de la vie dans son éruption permanente, il est aussi un grand photographe de la Liberté. Un
enfant prisonnier d’une cage à roulettes, les gardes civiles espagnoles, un gorille en cage, jusqu’à ses photographies de murs avec le
visage de de Gaulle éclaboussé d’encre, ou simplement l’inscription « No », c’est une évidence que ce contemporain de Stig Dagerman est lui aussi hanté par la problématique de la liberté, une problématique qui n’exclut jamais la beauté. L’attirance - le désir - de
Strömholm pour ces « piratesses » du genre s’inscrit pour lui dans la mythologie d’un « Paris Canaille » héritée du 19ème, de la Nana
de Zola, de Toulouse Lautrec, des blanchisseuses de Degas. Il va juste un peu plus loin en fixant l’arrivée à Paris d’une nouvelle liberté,
celle de choisir son genre.
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COMMUNIQUÉ
Cette histoire est loin d’être neuve, la première civilisation de l’écrit, Sumer, en a gardé trace. En fait l’Occident est l’exception
culturelle du globe, ou d’Asie en Océanie, du sous-continent indien à l’Indonésie, de l’Afrique à l’Amérique précolombienne, les transgenres ont toujours existé, sous une forme ou une autre. Il semble que ce soit un interdit biblique répercuté dans les épitres des
apôtres qui est à l’origine de la longue persécution des trans dans l’occident chrétien. Les psys réactionnaires, avec leurs lobotomies
leurs électrochocs (1) leurs thérapies d’aversions et leurs anathèmes (« c’est une atteinte au nom du père » (2)) ont pris le relais des
inquisiteurs.
Les amies de la place Blanche évoluent dans un monde violemment hostile. Mais que de chemin parcouru depuis ! La France a du se
coucher devant le parlement des droits de l’homme européen et accorder (en 1993) le changement de sexe légal à celles et ceux qui
s’étaient opérés.
Depuis, la France de Sarkozy - après une dé-psychiatrisation symbolique non suivie d’effets - a intégré l’axe Irlande-Pologne-Italie des
pays catholiques les plus assujettis au Vatican, mais elle ne peut ignorer qu’autour d’elle les avancées des lois, en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Autriche… en Hollande se font sans elle.
Pouvait-on imaginer au temps de la Place Blanche qu’une conseillère économique d’Obama ferait état de sa transsexualité? Vous
imaginez le pouvoir de cette femme… dont un Préfet de Police parisien rêvait d’éradiquer la communauté naissante à Paris il y a
cinquante ans? N’oublions pas pour autant que les meurtres de trans foisonnent sur cette terre, le plus souvent impunis, et que la
précarité et le sida sont le lot de beaucoup, particulièrement dans le milieu des trans migrantes. Le prochain combat sera peut-être
de faire accepter les aptitudes artistiques des trans, que les artistes trans obtiennent une reconnaissance qu’elles et ils n’ont le plus
souvent que comme modèle.
Pour conclure avec la liberté, comme son fils Joakim en témoigne, Christer bénéficia des répercussions du mépris dont ses modèles
étaient imprégnés : « Mon père était un grand timide. Au contact de ses amies de la place Blanche, sa timidité a disparu. »
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