Dialogue Eglise et Science - Eglise catholique et société

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Dialogue Eglise et Science - Eglise catholique et société
1
L’EGLISE ET LA SCIENCE
POUR UN DIALOGUE PLUS INTENSE
*
L’évolution scientifique pousse à réfléchir davantage aux rapports entre rationalité et
spiritualité, entre science et croyances. Sans doute s’agit-il là d’un débat ancien, et
qui dans les récentes décennies a été plus particulièrement nourri dans les milieux
anglo-saxons1 ; mais aujourd’hui son acuité reste toujours aussi vive.
Il y a en effet un risque de divorce entre le monde de la science et celui de la foi,
entre deux façons différentes de rechercher la vérité, qui tendent à s’opposer plutôt
qu’à se rencontrer. L’Eglise qui autrefois a « perdu la classe ouvrière » ne saurait
aujourd’hui perdre la classe scientifique. « Ne pas vouloir, par une sorte de
quiétisme, … confronter notre théologie catholique avec celle des sciences
contemporaines serait simplement une peur de la vérité. »2 Cependant, non pas une
confrontation méfiante, mais un dialogue ouvert et respectueux des différences.
Paul-Ivan de Saint Germain, avec la collaboration de
Thierry Magnin (théologien et physicien)
et Jean-Michel Maldamé (op)
1
On peut parmi beaucoup d’autres citer le paléontologue américain Stephen Jay Gould et le
britannique Richard Dawkins sur l’évolution ; les américains Ian Barbour et Trinh Xuan Thuan, les
anglais John Draper et Arthur Peacocke sur les relations science-religion...
2
Dominique Lambert, professeur de philosophie des sciences à Notre Dame de la Paix (Namur), in
« Science et Théologie » Editions Lessius, 1999.
1
2
UN DIALOGUE DIFFICILE. LE CONTENTIEUX HISTORIQUE
Il y a différentes raisons pour lesquelles le dialogue entre science et foi est difficile. D’abord
l’existence d’un contentieux historique : même si on peut estimer que le monothéisme a
favorisé le développement de la science expérimentale en désacralisant le monde d’ici bas et
l’ouvrant à l’expérimentation scientifique3, les religions sont de fait perçues comme ayant été
souvent des adversaires des sciences modernes à leur naissance. Et aujourd’hui encore,
« toute réticence des religieux par rapport à un progrès scientifique est facilement interprétée
comme le retour du procès de Galilée (de même que tout interdit de l’Eglise signifie le
“ retour de l’ordre moral ” » 4. Le passé plus récent n’est d’ailleurs pas non plus exempt de
critiques : par exemple la condamnation au silence de Teilhard.
_ Petit historique des relations entre science et foi
(d’après une lettre de juin 1988 de Jean-Paul II au Père George Coyne, s.j., directeur de
l’observatoire du Vatican et membre de l’Académie pontificale des sciences, et un article
de ce dernier de décembre 1991 ; textes consultables sur croire.com/article/188)
• Galilée (1564-1642), physicien et astronome italien, grand expérimentateur, est
condamné pour avoir proclamé que la terre tourne autour du soleil. A cette époque l’Eglise
prétendait au monopole de l’explication du monde.
• Avec l’Anglais Newton (1642-1727) naît la science moderne et les premières tentatives
de s’en servir pour établir les bases de la foi religieuse. Aux 17ème et 18ème siècle, on
cherche ainsi à donner à la foi une base rationnelle, et à « démontrer » l’existence de Dieu
par des arguments scientifiques ou philosophiques. D’où une corruption de la foi dans la
mesure où l’on pouvait considérer comme secondaire la « preuve » résultant de
l’expérience de la foi.
• Le 19ème siècle est anticlérical en Europe ; les scientifiques se méfient de l’Eglise, qui
tend à identifier science et athéisme. (Jusqu’à une date assez récente le dialogue formel
entre l’Église et le monde scientifique a, de fait, été assuré par le secrétariat pour les noncroyants)
• Au 20ème siècle, Pie XII tend à faire preuve d’un certain concordisme : dans certains
résultats de la science il croit voir une confirmation rationnelle de la doctrine de la
création, en identifiant le big-bang et l’acte créateur de Dieu, alors que la théorie du bigbang n’a de valeur qu’au sens de la science physique, comme le soulignait avec force
l’abbé Lemaître – qui amena d’ailleurs le pape à corriger ses premiers propos. (Le belge
Georges Lemaître (1894-1966) fut le premier à proposer une évolution de l'univers à partir
d'un « atome primitif »).
• Une attitude nouvelle apparaît avec Jean-Paul II, qui affirme que la science ne peut être
employée de manière simpliste comme base rationnelle de la foi ; mais elle ne peut non
plus être considérée comme athée et en contradiction avec la foi. Il affirme aussi que la
religion et la science doivent toutes deux préserver leur autonomie ; la religion n’est pas
fondée sur la science pas plus que la science n’est fondée sur la religion ; la religion et la
science peuvent et doivent, chacune, appuyer l’autre comme des dimensions distinctes de
la commune culture humaine.
3
C’est ce que souligne Jean-Claude Guillebaud, écrivain, in « Comment je suis redevenu chrétien »,
Albin Michel 2007. Thierry Magnin, prêtre et physicien, dit la même chose dans « Devenir soi à la
lumière de la science et de la Bible » (Presses de la Renaissance, 2004) : « La désacralisation de la
nature est l’une des raisons du développement des sciences expérimentales dans le monde occidental
chrétien ; toucher à la nature n’est pas toucher à Dieu ».
4
Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, « Entretiens de Valpré », septembre 2008.
2
3
UN DIALOGUE DIFFICILE. CONCORDISME ET DISCORDISME
Le concordisme
Une deuxième difficulté du dialogue science/foi résulte de la persistance de certaines formes
de concordisme, c’est-à-dire de la recherche d’un accord direct entre tel passage des Ecritures
et une connaissance scientifique5, comme le font par exemple les créationnistes ou les
fondamentalistes. « Le concordisme, en tant qu’attitude d’esprit tendant à fusionner les
connaissances scientifiques et les connaissances théologiques, constitue un danger majeur du
dialogue science-foi »6.
Une forme particulière de concordisme consiste à placer Dieu dans les « trous » de
l’ignorance scientifique : dans les « trous » de l’évolution, ou au moment du big-bang ; ce qui,
non seulement, laisse peu de place à Dieu (un Dieu bouche-trous !) mais qui, de surcroît, ne
respecte pas l’autonomie de la science en voulant y trouver des bases pour une certaine forme
de théologie. La théologie naturelle selon laquelle la science, mettant en évidence l’ordre du
monde, contribue ainsi à la réflexion sur l’existence de Dieu, peut également prendre des
formes concordistes.
Le discordisme
A l’opposé, une autre difficulté – plus fréquente – du dialogue tient à la tendance à séparer en
compartiments étanches (et non pas seulement autonomes) la science et la culture d’un côté,
la foi de l’autre : ce que l’on peut désigner par le terme de discordisme. C’est surtout dans les
milieux scientifiques que se rencontre ce discordisme, y compris chez des scientifiques
chrétiens qui veulent montrer qu’ils peuvent faire de l’aussi bonne recherche que les
agnostiques et qui, par exemple, tout en accordant une valeur à la dimension spirituelle de
l’homme (traditionnellement reliée à la notion d’âme), s’en tiennent à l’explication purement
biologique de l’origine de la vie. On observe en effet souvent dans ces milieux des
approches monistes, qui impliquent que toutes les réalités naturelles sont unes, qu’il n’y a pas
de coupure entre l’esprit et la matière, et qu’il n’y a donc pas à faire appel à des « réalités
immatérielles » pour comprendre la nature7. Sans toujours aller jusque là, beaucoup de
scientifiques ne « croient » qu’en la science : pour eux, le progrès scientifique se justifie en
lui-même, il répond simplement au « besoin de connaître » de l’homme.
5
Par exemple correspondance entre les jours de la Genèse et les périodes géologiques.
6
Jean-Michel Maldamé, Etudes, janvier 1994, page 77.
7
Il y a évidemment des scientifiques d’un avis opposé (par exemple le physicien Bernard d’Espagnat).
3
4
UN DIALOGUE NECESSAIRE
Comme le soulignait Jean-Paul II, la science et la foi sont deux dimensions distinctes de la
commune culture humaine, qui doivent préserver leur autonomie. Ce qui implique de ne pas
chercher à faire intervenir dans l’explication scientifique ce qui n’est pas strictement de son
domaine et conforme à ses principes méthodologiques, – donc de renoncer, dans le travail
scientifique, à toutes références religieuses ou explications surnaturelles. De son côté, la foi
doit admettre ce qui est scientifiquement établi (l’évolution des espèces, la datation du Saint
Suaire…), mais cela sans aller jusqu’à penser que la science puisse avoir l’exclusivité pour
aller au vrai.
Cependant, qui dit autonomie ne dit pas discordisme, ou absence de dialogue ; le dialogue est
d’autant plus nécessaire que beaucoup de questions (sur l’évolution de la planète, sur ce
qu’est la vie...) concernent les uns et les autres. Le temps du face-à-face science/foi dans
lequel s’opposent deux visions du monde est dépassé ; c’est alors même que les sciences,
comme les religions, se découvrent confrontées à divers questionnements qu’elles ont le plus
besoin d’entrer en dialogue.
● Questionnements de la science : – une science où les choix, techniques, financiers…,
auxquels conduit l’action scientifique ont souvent une dimension culturelle, éthique… à
laquelle la rationalité scientifique ne peut seule répondre ; – mais surtout une science où la
mise en évidence d’une intelligibilité profonde des phénomènes peut conduire à une
interrogation métaphysique (par exemple, quel est le sens de cette unité que la biologie rend
manifeste pour le vivant ?). Comme le dit Benoît XVI dans son discours de Ratisbonne en
septembre 2006 : « la raison scientifique… doit tout simplement accepter comme un donné la
structure rationnelle de la matière, tout comme la correspondance entre notre esprit et les
structures rationnelles qui règnent dans la nature, un donné sur lequel est fondé sa méthode.
Mais la question ‘pourquoi il en est ainsi’ demeure, et doit être transmise par les sciences de
la nature à d’autres niveaux et à d’autres manières de penser – à la philosophie et à la
théologie », même si souvent la recherche scientifique ambitionne de répondre elle aussi au
« pourquoi ? ».
● Questionnements de la foi, qui n’est en effet pas une explication du monde, mais qui
« aide à penser ce qui n’est pas un savoir… ». Mais, aussi, une foi qui doit à la science « de
relancer en permanence le mouvement, d’affiner ses catégories pour se penser, penser
l’autre, penser le monde, penser Dieu » 8 : l’approche de la foi doit ainsi se laisser interroger,
se laisser contraindre par les apports scientifiques. Par exemple : Quid de la théologie de la
création confrontée à la théorie de l’évolutionnisme ? Quelle est finalement l’origine de la
vie : résultat progressif des propriétés physico-chimiques de la matière, ou principe extramatériel ? Quid du dualisme corps/âme confronté aux progrès des neurosciences qui tendent à
enraciner dans le matériel ce qui semblait le propre de l’homme : l’esprit, la conscience, la
pensée ?
8
Philippe Deterre, biochimiste, directeur de recherches au CNRS et prêtre de la Mission de France,
interviewé par Marie-Christine Ray (Port Saint Nicolas).
4
5
Jean-Paul II appelait à un « dialogue intense avec la science contemporaine qui, dans
l’ensemble, a fait défaut chez ceux qui sont engagés dans la recherche et l’enseignement
théologiques. Cela supposerait qu’au moins certains théologiens soient suffisamment
compétents en science pour faire un usage authentique et créatif des ressources que les
théories les mieux assurées peuvent leur offrir. Une telle compétence leur interdirait de céder
à la tentation de faire un usage non critique et trop hâtif, dans un but apologétique, de
théories récentes, comme celle du « big-bang » en cosmologie. Mais cela leur éviterait
également de totalement négliger l’intérêt potentiel de ces théories pour l’approfondissement
ou la compréhension de la recherche théologique dans les domaines traditionnels 9».
Donc : que les gens formés en théologie reçoivent également une meilleure formation
scientifique, en mathématiques, en biologie, en chimie, en histoire des sciences… ; et que les
chrétiens qui ont le don de la science reconnaissent qu’ils vivent ainsi une purification de leur
foi par déplacement de leurs représentations religieuses.
9
Lettre de juin 1988 au Père George Coyne.
5
6
DES LIEUX DE DIALOGUE ?
Au delà d’une formation plus cohérente des théologiens et des scientifiques, le dialogue
science/foi devrait pouvoir trouver davantage de lieux où s’instaurer, en particulier dans les
milieux universitaires. Plusieurs exemples existent à l’étranger : en Grande Bretagne, à
Oxford (Ramsey Centre) et Cambridge (Faraday Institute) ; en Belgique, à Louvain (institut
supérieur de philosophie de l’université catholique ; centre Lucien Morren) et à Namur (Notre
Dame de la Paix) ; aux Etats-Unis, à Columbia University. En France, la séparation de
l’Eglise et de l’Etat a chassé la théologie des universités publiques, contrairement à nos
voisins italiens, allemands ou belges (à Louvain, la théologie s’enseigne à l’université). Il faut
pourtant signaler l’exception que constitue l’université de Strasbourg (concordataire) qui
possède deux facultés de théologie (catholique et protestante) et une trentaine de laboratoires
scientifiques ; mais les facultés théologiques ne s’intéressent guère qu’aux sciences sociales...
En dehors de Strasbourg, il demeure quelques pistes :
● Les facultés catholiques devraient être appelées à jouer un rôle plus actif dans le dialogue
science/foi, en accueillant des scientifiques de haut niveau « qui pourraient expliquer aux
théologiens la substance de leurs recherches et où, symétriquement, les théologiens
pourraient interpeller les praticiens des sciences sur des problématiques de sens ou
d’éthique10 ». Parmi les cinq facultés catholiques existant en France11, ce dialogue pourrait
s’imaginer à Lille, qui possède de nombreuses équipes scientifiques, et dans une moindre
mesure à Lyon, où existe un centre de philosophie de la science (mais pratiquement pas
d’activité scientifique) ; mais c’est surtout à Toulouse qu’existe une tradition, avec l’Institut
interdisciplinaire sur les sciences dirigé par Thierry Magnin (qui y a succédé à Jean-Michel
Maldamé). A Paris, on peut également penser que le Collège des Bernardins pourrait encore
accroitre son activité dans ce domaine.
● Des lieux de rencontre peuvent aussi s’instaurer en dehors des milieux universitaires. L’un
des plus actifs aujourd’hui est le réseau Blaise Pascal, créé en 2001, constitué de plus d’une
vingtaine de groupes francophones d’inspiration chrétienne12 qui travaillent sur la question
« Sciences, Cultures et Foi », et regroupant des enseignants et des chercheurs des domaines
scientifique, philosophique et théologique. Outre les activités propres à chacun de ces
groupes, le réseau organise une rencontre tous les deux ans13 ; il diffuse une revue
« Connaître14 », des nouvelles brèves (annonce de colloques, nouvelles publications…) par
courriel, et diverses informations sur son site15.
10
Dominique Lambert in « Science et Théologie », op. cit.
Auxquelles il faudrait sans doute ajouter, à Paris, les facultés jésuites du Centre Sèvres (où enseigne
par exemple François Euvé, physicien et théologien).
11
12
Dont : Association des scientifiques chrétiens, Foi et Culture Scientifique, Groupe de Grenoble.
En 2007, le thème était « Création contre Evolution ? Hasards, complexités et finalités », et en 2009
« Faire confiance à la science ? Entre fascination pour les techno-sciences et critique écologique,
quelle espérance ? ».. La session de 2011 traitera des neurosciences.
13
14
15
http://catholique-evry.cef.fr/IMG/p...
sciences-foi-rbp.org
6