Le christianisme orthodoxe et la France

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Le christianisme orthodoxe et la France
LE CHRISTIANISME ORTHODOXE ET LA FRANCE
INTRODUCTION
L'ÉGLISE DU CHRIST
L'Église du Christ est dans le monde, mais elle n'est pas du monde. Elle vit pour Dieu
et pour le monde, et répond à la quête des hommes qui recherchent une vie spirituelle
authentique, existentielle, une source d'espérance.
Un bref rappel de son histoire est nécessaire pour situer l'Église orthodoxe de France
au sein des événements actuels. Ce sujet, dont nous indiquons les grandes lignes, est à la fois
simple et extrêmement complexe. C'est, en effet, dans le contexte réel que nous entendons
présenter ce dossier sur une Église locale renaissante1[1].
Pendant les premiers siècles de notre ère, existait une seule Église composée de
multiples Églises locales autonomes, unies par la même foi et par le lien de la charité. Au
cours des siècles la séparation des Églises s'est accentuée, et cause aujourd'hui une difficulté
parmi les chrétiens et le monde. Ce dossier ne prétend pas apporter une réponse à cette
question, mais - en donnant un bref aperçu de la foi des orthodoxes, de l'histoire de l'Église et
de son ecclésiologie - il espère seulement en ouvrir la compréhension.
____
Dès les premiers siècles, au fur et à mesure du développement de l'Église, hérésies,
luttes, schismes, et réconciliations se succédèrent... Le grand schisme (1054) qui jusqu'à nos
jours brisa l'unité de la Foi dans sa plénitude, divisa l'Église en deux parties :
- l'Église «catholique orthodoxe» (dite «orthodoxe2[2]») ;
- l'Église «catholique romaine» (dite «catholique3[3]»), d'où sont issues l'Église
anglicane et les Églises protestantes.
La date de 1054 retenue officiellement demanderait quelques nuances. Les racines de
cette scission s'étaient manifestées bien avant ce schisme. D'autres Églises déjà s'étaient
1[1]. L'expression «Église locale» est à entendre dans le sens donné par la tradition de l'Église indivise
qui est celle de l'Église catholique orthodoxe.
2[2]. Le mot «orthodoxe» vient du grec «orthos» et «doxa» qui signifient respectivement «droit» et
«gloire». Orthodoxe signifie donc littéralement «glorification droite», juste, exacte de la Divine Trinité,
c'est-à-dire glorification conforme à la révélation qu'Elle nous donne d'Elle-même. Par extension, dans
le langage courant, le terme a pris la signification d'«opinion juste» ou «opinion sensée être juste»,
voire s'identifie encore avec la notion de traditionnalisme : ce n'est pas le sens retenu ici.
3[3]. Le mot «catholique» vient du grec «katholikos» qui signifie «universel», formé sur «katholon» qui
signifie «selon le tout». Le dogme trinitaire - qui montre la valeur absolue de la multiplicité (trois
Personnes) et de l'unité (un seul Dieu) - permet de comprendre le sens du mot «catholique» qui ne
peut être réduit au simple concept d'«universalité» (cf. «Les dogmes», chapitre I). L'Église est
catholique dans son ensemble, comme dans chacune de ses parties. D'où la catholicité en plénitude de
chaque Église locale qui confesse la foi orthodoxe. Le nom légitime de l'Église dite «orthodoxe» est :
«Église catholique orthodoxe».
détachées de l'Église indivise (Églises non-chalcédoniennes, cf. p. 13), mais cela n'avait pas
entraîné cette cassure de l'Église en deux blocs, à l'échelle universelle, comme ce fut le cas au
XIe siècle. Ceci demanderait un long développement qui n'a pas sa place ici.
L'Histoire nous montre que les Églises sous leur aspect d'institutions humaines
peuvent se tromper. Cependant, l'Église du Christ, institution divine, une et indivisible, ne
peut être altérée par les conflits et les divisions des hommes... Saint Jean Damascène (VIIIe
siècle) dit :
«Si le sacrement est une union avec le Christ et en même temps une union les uns
avec les autres, il nous procure, de toute façon, l'unité avec ceux qui le reçoivent
comme nous».
L'Église, image de la Tri-Unité divine, œuvre du Christ et du Saint Esprit, ne peut être
réduite à son aspect terrestre sans que ceci blesse sa vraie nature. L'Église est un organisme
divino-humain.
Sa nature divine se dévoile en son cœur même, à travers ses sacrements, ses dogmes,
sa tradition révélée, son ecclésiologie, ses canons, ses saints... On ne devrait pas dissocier
l'aspect divin de l'aspect humain. Pourtant, ces pages évoqueront ce qui est perçu plus
couramment, son aspect historique, humain, qui limite l'Église mais qui, en même temps,
rappelle une réalité et un mystère : Dieu s'est fait Homme parmi les hommes...
LE MONDE ET LE BRASSAGE DES PEUPLES ET DES RELIGIONS
Les populations, sous l'influence des révolutions, guerres et conflits de toutes sortes, se
dispersent sur toute la terre, et font ainsi connaître les religions et modes de pensée révélés par
Dieu ou forgés par les hommes.
Dans de nombreux pays, dont la France, toutes les religions et toutes les opinions peuvent s'exprimer librement. Hormis les cultes reconnus par la loi de 1905 instituant la
séparation de l'Église et de l'État, il existe aujourd'hui en France un grand nombre d'autres
communautés religieuses et groupes spiritualistes divers.
Face, d'une part, à cette profusion de croyances et de philosophies, et, d'autre part, face
à un esprit du temps privilégiant le relativisme - bien installé en Occident - l'homme
contemporain, en quête de ses sources et d'une espérance, reste désemparé. Devant
l'abondance des solutions qui lui sont proposées, il se laissera plutôt guider par sa sensibilité
ou séduire par la vigueur des arguments présentés, plutôt que par une authenticité qu'il lui est
difficile de discerner.
Pour notre part, Français de confession orthodoxe, nous avons trouvé cette authenticité
dans notre patrimoine, dans notre histoire. Nous avons recouvré notre identité en constatant
que la foi confessée par l'Occident du premier millénaire était la même que celle confessée
depuis toujours par nos frères orthodoxes d'Orient...
On pense, en général, que l'orthodoxie est un christianisme de rite oriental, et qu'à part
cela rien ne le distingue de l'Église catholique romaine. Or, il n'en est rien : des différences dogmatiques et ecclésiologiques - existent.
À ce constat s'ajoute aujourd'hui, pour les fidèles des différentes confessions
chrétiennes, un problème :
- certains des orthodoxes d'Orient, ou venus d'Orient et implantés en France, terre
d'accueil, éprouvent une difficulté à comprendre l'orthodoxie telle que nous, Français,
la vivons, avec notre rite local, nos coutumes issues de l'occident chrétien. Ils sont
choqués par notre attitude missionnaire, car nous allons volontiers dans tous les
milieux où nous sommes invités à témoigner de notre foi.
- certains catholiques romains ne comprennent pas que des Français puissent devenir
orthodoxes : ils en sont blessés. Et ils sont déconcertés que nous nous disions
«catholiques»...
- en revanche, nous rencontrons souvent plus de compréhension auprès des protestants
qui nous réservent toujours un accueil plus ouvert et amical.
Nous évoquerons brièvement ces problèmes dans un autre chapitre.
QU'EST-CE QUE L'ORTHODOXIE ?
Bref aperçu doctrinal, ecclésiologique et historique
LES DOGMES ET L'ÉGLISE
Certains Occidentaux connaissent mieux les religions d'Extrême-Orient que
l'orthodoxie chrétienne qui leur est plus proche, et qui est d'une extraordinaire richesse. Il est
évidemment difficile de comprendre l'Église sans une approche de la théologie. Spiritualité et
dogme, mystique, théologie et liturgie sont inséparablement liés dans la vie de l'Église
orthodoxe. La théologie concerne chacun d'entre nous. Sa voie d'accès est la prière sous ses
différentes formes, la vie liturgique et sacramentelle. Selon l'adage des Pères : «L'homme de
prière est théologien, théologien est l'homme de prière». Car le christianisme est, avant tout,
une communication avec le Dieu vivant.
La Foi est du domaine existentiel, expérimental. Les dogmes de l'Église, basés sur la
Révélation que Dieu donne de Lui-même, ont été forgés par la Croix, confessés dans la
douleur et le sang des martyrs. Une étude et une réflexion spéculatives cherchant à fondre et à
assimiler les différentes dogmatiques échappent à l'approche personnelle, existentielle de
Dieu. C'est ainsi que l'œcuménisme s'il doit conduire à relativiser les dogmes pourrait être
considéré comme l'hérésie de notre époque.
Quelle est donc la spécificité de l'orthodoxie ? Nous en indiquons schématiquement
quelques aspects, ci-après et dans les chapitres suivants.
• LES DOGMES
L'Église orthodoxe a deux dogmes fondamentaux : la Divine Trinité et les deux natures
en Christ. Basés sur la Révélation, les dogmes, antinomiques, ne résultent pas d'une recherche
intellectuelle. Ils expriment la réalité, et conduisent à la contemplation de Celui qui Se révèle,
et qui ne saurait être un objet de connaissance abstraite.
•
La Divine Trinité
Précédé par l'affirmation que le Christ n'est pas une créature, et qu'Il est seul engendré
(Concile de Nicée - 325), le dogme trinitaire (Concile de Constantinople - 381) indique
l'absolu de valeurs contradictoires et irréductibles l'une à l'autre : diversité-égalité-distinction
des Personnes divines dans l'unité de leur Nature divine. Trois Personnes (Hypostases)
divines incréées ; un seul Dieu, une seule Nature (Essence) divine incréée :
- le Père est la source unique de la Divinité ;
- le Fils est engendré par le Père «avant tous les siècles» ;
- l'Esprit-Saint procède du Père «avant tous les siècles».
Ce dogme permet d'approcher du vrai sens du mot «catholicité», mot qui ne peut être
réduit au simple concept d'«universalité». Il indique la valeur absolue et irréductible de la
multiplicité (trois Personnes) et de l'unité (une seule Nature). L'Église, fondée sur le dogme
trinitaire, est catholique dans son ensemble, aussi bien que dans chacune de ses parties. D'où
la catholicité en plénitude de chaque Église locale qui confesse la foi orthodoxe, qui est en
communion avec le tout, donc «selon le tout» (catholique), et qui vit «orthodoxement». Le
tout n'est pas une somme des parties. Chaque partie possède la plénitude dans le tout. Ceci est
le «canon» de tous les canons de l'Église, la base de l'ecclésiologie orthodoxe.
• LES DEUX NATURES EN CHRIST
Le dogme des deux natures (Concile de Chalcédonie - 451) et des deux volontés en
Christ (Concile de Constantinople - 680) - sans confusion ni séparation - est le second dogme
de l'Église.
L'Incarnation du Verbe a été rendue possible par l'acceptation de Marie, vierge
d'Israël. Marie a été engendrée et est née selon la chair. Mais, dès son engendrement, elle s'est
pré-servée elle-même de tout péché personnel, de toute souillure, préparée à ceci par l'ascèse
des générations successives du peuple d'Israël. «Après cette acceptation de la Sainte Vierge,
le Saint-Esprit descend sur elle, selon la parole du Seigneur transmise par l'ange ; il la
purifie et lui donne la puissance apte à recevoir la divinité du Verbe et à Le concevoir4[1]». Il
accomplit cette conception. Alors, le Fils de Dieu, sans quitter le sein du Père, «se modela en
puisant dans son sang très chaste et très pur, une chair animée d'une âme raisonnable et
noétique, prémices de notre modelage, et cela non par l'action d'un germe, mais par celle
démiurgique5[2] du Saint-Esprit4...»
La Mère de Dieu (Concile d'Éphèse - 431) a accompli en plénitude la destinée de
e
l'humanité. La Theotokos, dit saint Grégoire Palamas (XV siècle), est la «limite du créé et de
l'incréé».
L'ÉGLISE
L'Église est basée sur une double économie : l'œuvre du Christ et l'œuvre de l'Esprit
Saint, les deux Personnes divines envoyées dans le monde. «Vous êtes édifiés sur le
fondement des apôtres et des prophètes, dont Jésus-Christ lui-même est la pierre angulaire.
C'est en lui que tout l'édifice bien ordonné s'élève, pour former un temple saint dans le
Seigneur. C'est en lui que, vous aussi, vous êtes édifiés, pour être, par l'Esprit Saint, une
demeure où Dieu habite» (Éphésiens 2, 10-22).
Sans vouloir être trop absolu, les Personnes divines agissant dans le mystère,
conjointement et d'une manière ineffable, on peut dire que :
L'œuvre du Christ se rapporte à la nature humaine qu'il a unie à la Nature divine dans
Sa Personne. L'aspect christologique de l'Église a pour principe le mystère de l'Incarnation.
Ainsi, le mystère de l'Église est inscrit dans la Personne divine du Christ et dans la personne
humaine de Marie, Vierge et Mère de Dieu. L'Église n'est pas placée sous l'autorité d'un chef
visible, mais sous «le joug doux et léger du Christ» seul Chef de Son Église : «Voici que Je
suis avec vous jusqu'à la fin du monde»... (Marc 38, 20b). Tête de l'Église, le Christ est
inséparable de Son Corps. L'évêque et l'ensemble des fidèles groupés autour de lui sont
l'expression de l'Église, Corps du Christ, en particulier dans la célébration des Mystères.
L'Église montre l'œuvre rédemptrice du Christ.
L'œuvre de l'Esprit Saint se rapporte non à la nature humaine, œuvre du Christ, mais à
chaque personne humaine, en particulier. L'aspect pneumatologique de l'Église a pour
principe le mystère de la Pentecôte. L'Esprit Saint se communique distinctement à chaque
baptisé. L'Église est plénitude dans l'Esprit Saint qui l'anime, l'emplit de divinité. Le Christ
montre «comment est Dieu» ; l'Esprit Saint «communique Dieu». Il est le vivificateur, le
donateur de la grâce incréée, des dons spirituels, de toute la richesse de la nature divine en
tant qu'elle se communique à chaque personne. Dieu se fait connaître par le Saint Esprit dans
la plénitude de la Divine Trinité.
Ainsi, l'Église, fondée sur la Foi et sur l'œuvre du Christ et de l'Esprit Saint, est une
société divino-humaine. Elle n'est pas une «organisation» selon le monde, mais une assemblée
réunie en face de Dieu, «autour» de Dieu, en Dieu : «Là où deux ou trois seront réunis en
Mon Nom, Je serai au milieu d'eux», dit le Christ. Ceci est le principe des principes. Et là où
est le Christ, là est le Saint Esprit, là est le Père, source unique de la divinité. L'image du Saint
Esprit - vie, liberté, inspiration prophétique, etc. - est en relation de réciprocité, et non de
subordination, avec l'image du Verbe - loi, relation, langage, etc.
Dans l'Église sont réunies toutes les conditions de la déification de la personne
humaine. L'Église est la «meule mystique» où chaque grain (l'individu et ses scories) est
broyé et vivifié par le Verbe de Dieu dans l'Esprit Saint, jusqu'à devenir avec les autres «une
seule pâte». Et, à travers cette purification, apparaît, sous l'action de l'Esprit-Saint, ce qui est
irréductible à la nature : la personne (hypostase) unique de chaque être qui a choisi selon son
mode d'existence propre (tropos), librement le chemin de la Theotokos : accorder sa volonté à
celle de Dieu.
L'Église, édifiée sur la Révélation, sur les dogmes, est vivante. Sa vie repose sur
l'amour qui s'exprime particulièrement dans l'assemblée eucharistique, centre de la vie
ecclésiale. L'Église transmet son enseignement à travers la beauté poétique de la liturgie qui
récapitule toute l'économie du salut. Elle est le mémorial de l'œuvre du Christ et de l'Esprit
Saint. Pour les orthodoxes, c'est l'ensemble de la liturgie eucharistique qui permet la
consécration, avec l'anamnèse et l'épiclèse qui se complètent comme les deux économies du
Fils et de l'Esprit. Les fidèles communient sous les deux espèces, y compris les tout petits
enfants de quarante jours baptisés par trois immersions, selon l'antique tradition chrétienne, et
l'onction du Saint-Chrême. L'icône, confession dogmatique du Mystère revêt un caractère
sacramentel, théologique et liturgique et permet d'instaurer un rapport, un lien vivant avec la
personne qu'elle représente. Placée en évidence dans la nef, elle montre le sens de la fête que
l'on célèbre. Elle est un «évangile visuel». L'ornementation de l'église par des icônes, des
fresques, représente l'anticipation du Royaume. Nos églises romanes et leurs fresques révèlent
leur filiation à la tradition orthodoxe en Occident. Les célébrations liturgiques, en principe, en
langues vernaculaires - sont accompagnées de psalmodies et de chants, monodiques ou
polyphoniques, la voix humaine (le souffle-esprit) étant seule jugée capable de manifester
l'être intérieur de l'homme. Le chant, toujours a cappella, porte le texte et libère les personnes
des contingences du monde exté-rieur ; c'est pourquoi le langage parlé est rarement utilisé.
Les instruments de musique, intermédiaires qui conditionnent l'homme, ne sont pas admis
dans la liturgie.
L'ECCLÉSIOLOGIE
Deux principes antinomiques président également à l'ecclésiologie. Le principe
trinitaire : égalité et distinction des Personnes dans l'unité de la Nature divine incréée. Le
principe des deux natures et des deux volontés en Christ : inégalité et différence des natures
(incréée et créée), dans l'unité de la Personne.
Ainsi, dans l'Église, tous sont égaux devant les sacrements. Mais, instaurée par la
succession apostolique, il y a une différence entre la hiérarchie et les fidèles : la hiérarchie
sacrée est source des sacrements. Seul l'évêque a la plénitude du sacerdoce : «Là où est
e
l'évêque, là est l'Église» dit saint Ignace d'Antioche (II siècle). Les successeurs des apôtres
sont évêques non seulement des croyants ou des fidèles, mais des lieux et de tous leurs
habitants. Ainsi, l'Église, Corps du Christ, est épiscopale et «épiscopocentrique». Elle est
apostolique et œcuménique uniquement à travers les évêques qui sont à la tête de
communautés ecclésiales. Dans l'Église orthodoxe, les évêques sont, en Occident, élus par les
fidèles, l'élection devant être approuvée par d'autres évêques. L'évêque élu est sacré par deux
ou trois évêques, en présence du peuple de Dieu dont l'accord est sollicité rituellement au
cours de la liturgie du sacre. L'évêque préside l'Eucharistie et proclame la Foi dans l'Église.
Gardien de la Foi et de la Tradition - avec l'ensemble du peuple de Dieu - il a, entre autres, le
devoir de l'enseignement dans l'Église et dans le monde, le devoir de «baptiser les nations».
Sa responsabilité envers le peuple de Dieu est particulière : abnégation de soi-même, amour,
miséricorde, pardon, apporter le remède de la discipline, lier et délier. Selon un usage tardif
(Concile in Trullo, VIIe siècle), les candidats à l'épiscopat sont choisis parmi les prêtres
célibataires ou veufs, mais ceci est un problème de discipline ecclésiale qui, comme tel, n'est
pas absolu et peut varier.
Les prêtres agissent selon les pouvoirs qui leur sont donnés par l'évêque, et font tout ce
que fait l'évêque6[3], sauf transmettre le sacerdoce. Les hommes mariés peuvent accéder au
diaconat et à la prêtrise avec le consentement de leur épouse et des fidèles de la paroisse pour
laquelle ils sont ordonnés. Les diacres représentent «la diaconie», le service du peuple et de
l'autel. Les prêtres ou diacres célibataires qui désirent se marier doivent renoncer à exercer
leur ministère.
L'Église, Corps du Christ est aussi épouse du Christ. Pendant la célébration des
Mystères, c'est l'Église totale, le peuple royal qui, par la main de son ministre, offre, présente,
sacrifie. Le peuple de Dieu, peuple de témoins en marche vers le Royaume, accepte le
caractère objectif de la hiérarchie ecclésiastique. Chaque baptisé - clerc ou laïc - attentif à
l’enseignement de l'Église, est - comme l'évêque - gardien de la Tradition et de la Foi qu’il est
appelé à con-fesser devant tous les hommes. Ainsi, l'évêque, en usant de son pouvoir
apostolique, n'agit jamais «au-dessus» de l'Église, mais avec l'Église. C'est pourquoi saint
Ignace d'Antioche (IIe siècle) dit : «Soyez accordés à l'évêque comme les cordes à la
cithare...»... «Vous êtes tous compagnons de route et porteurs du Temple, porteurs du
Christ...».
On ne peut donc limiter ou délimiter l'Église avec des structures administratives et
juridiques. Toutes les formes d'organisation nées au cours de l’histoire sont des formes non
absolues. Rien ne peut priver l'Église de sa liberté dans le Christ. Cette liberté s'exerce au
cours de synodes ou de conciles - seules instances canoniques de l'Église - qui doivent être
convoqués régulièrement, et réunir tous les évêques. Les décisions sont prises dans la
conciliarité. Mais, les conciles, réunions d’évêques, ne sont pas «l'Église». L’évêque et le
peuple de Dieu qui l’entoure sont l’expression de l’Église. Et l'Église, silencieusement ou non,
peut, en conscience, approuver ou désapprouver un concile. Ce n’est donc qu’ultérieurement
que l’on peut savoir si le concile a été ou non la voix de l’Église. De là le caractère parfois
agité et/ou troublé de la vie ecclésiologique orthodoxe. En effet, l'Église n’est ni monarchique
ni démocratique. Le vote tel qu’il existe dans le monde, c’est-à-dire comme pouvoir du
nombre, n’existe pas dans l’Église. Le vote dans l'Église s’exerce comme la recherche d’une
synergie. Il exprime une tendance et/ou une opinion, mais n’implique pas nécessairement une
décision de l’Église.
L'Église est une société divino-humaine. Et «le pouvoir de lier et de délier ne peut être
que divin. Par son action, il exprime l’économie divine de notre salut. Ce pouvoir n’a pas son
origine sur terre, ni dans le peuple, ni dans l’Église. Il découle du Père, par le Fils, dans le
Saint-Esprit. Le pouvoir souverain, comme toutes les manifestations de l'Église, est le reflet
de la Sainte Trinité, ni monarchique, ni démocratique, mais icône de l’unique volonté des
Trois Personnes Divines» (Évêque Jean de Saint-Denis - 1906-1970 - Le pouvoir souverain
dans l'Église).
L'HISTOIRE
L'histoire de l'Église contemporaine nous incite à rappeler brièvement quelques traits
relatifs au problème révélé actuellement par l'immigration en Europe occidentale de
populations de confession orthodoxe venues d'Orient :
1 - Après l'évangélisation généralisée du monde antique, et avant la fin du premier millénaire,
l'Orient et l'Occident qui étaient réunis au sein du même empire chrétien, l'Empire romain,
s'éloignèrent progressivement l'un de l'autre pour des raisons politiques et culturelles, ce qui
influença les problèmes de foi. Ceci fut rendu possible en partie par les contingences
historiques : invasions et troubles politiques, évolution de la culture, problèmes linguistiques,
(grec en Orient, latin en Occident), etc. L'Orient et l'Occident oublièrent l'essentiel : leur
antique union dans la Foi. Le patriarcat de Rome s'éloigna des autres Églises d'Orient. Le
schisme du XIe siècle et la mise à sac de Constantinople par les Croisés (XIIIe siècle)
consommèrent cette nouvelle scission du monde chrétien primitif dont, au Ve siècle, les
Églises non-chalcédoniennes7[4] s'étaient déjà détachées. On constate alors que :
- les territoires occidentaux de l'orthodoxie chrétienne qui avaient commencé à se
séparer de l'Orient chrétien sous Charlemagne (VIIIe-IXe siècles), se trouvèrent placés
au cours des siècles sous l'obédience des Églises romaine (XIe siècle), puis anglicane
et protestantes (XVIe siècle) ;
- les territoires orientaux de l'orthodoxie chrétienne, c'est-à-dire les territoires qui
formaient l'Empire byzantin, contraints par l'Islam dès le VIIe siècle, lui furent soumis
par la prise de Constantinople par les Turcs (XVe siècle). Ces territoires ne sont plus
actuellement occupés majoritairement par des orthodoxes, mais par des musulmans.
2 - La Russie, évangélisée au Xe siècle, prit, au XVe siècle, la relève de Constantinople. Mais,
au début du XXe siècle, le drame de la révolution et la chute de l'Empire chrétien de Russie
précipitèrent l'Église orthodoxe de ce pays dans le martyre et la dispersion.
Les religions étaient religions d'État, et, au cours de l'Histoire, les chrétiens ont vécu
au sein d'Empires puissants, chrétiens ou non : l'Empire romain, l'Empire carolingien,
l'Empire germanique, l'Empire ottoman, l'Empire russe. Actuellement encore persécutée ou
dominée par certains États, l'Église orthodoxe, Église martyre, est peu connue. Cependant, des
Églises orthodoxes locales autocéphales et autonomes vivent aujourd'hui partout dans le
monde (cf. Annexe II), certaines librement, d'autres dans des conditions difficiles. Ce dossier
n'évoquera que le problème posé actuellement à l'Occident.
Au début du XXe siècle, de nombreux Russes, Grecs, Serbes, Roumains, etc., de
confession orthodoxe, fuyant les persécutions dont ils étaient victimes dans leurs pays
respectifs, se sont dispersés en Occident et dans le monde entier où ils ont fondé des Églises
ou Synodes «hors-frontières» ou de la «diaspora» (dispersion). Ces Églises sont restées fidèles
à leur foi orthodoxe, aux traditions religieuses de leurs pays, à leur rite liturgique et à leurs
langues. Certaines sont restées attachées à leur Église d'origine ; d'autres s'en sont séparées.
L'Occident et la France, en particulier, sont devenus ainsi un lieu de rencontre
privilégié des trois grandes confessions chrétiennes qui cherchent à se comprendre et à se
rapprocher. L'histoire offre à l'orthodoxie la possibilité - unique jusqu'alors - d'être accueillie
dans des pays libres et de s'y épanouir, notamment en Amérique du Nord, au Japon, en
Europe occidentale... Elle peut agir d'une manière positive en créant ou en restaurant dans ces
pays d'accueil, des Églises locales authentiques, épousant les traditions et coutumes des lieux.
Ceci exige, de la part des orthodoxes des Églises d'Orient, un effort apostolique, une
adaptation nouvelle insé-parables de la fidélité aux principes de l'Église indivise. C'est ainsi
qu'a été fondée en France, en 1936, une Église orthodoxe française, locale, objet de ce dossier.
Mais, avant de présenter cette Église renaissante, évoquons d'abord ses origines...
L'Église indivise : le premier millénaire
7[4]. Les Églises non-chalcédoniennes se sont détachées de l'Église une, catholique et apostolique en
rejetant le IVe concile œcuménique (Chalcédoine - 451) pour des raisons dogmatiques, certes, mais
aussi politiques et culturelles. Il d'agit des Églises monophysites d'Égypte, de Syrie et d'Arménie.
Après la mort et la résurrection du Christ, dès la fin des temps apostoliques, c'est-àdire vers les années 90 de notre ère, les fondements de l'Église chrétienne à l'image de la TriUnité divine étaient posés.
Les Églises locales
Des Églises locales furent fondées progressivement par les apôtres et les disciples du
Christ selon le principe suivant : union spirituelle dans la Foi, différents témoignages de cette
foi. Les chrétiens du IIe siècle avaient conscience de l'unité de leur Église et de leur doctrine.
Et, déjà, les luttes contre les déviations doctrinales avaient commencé. Entre les années
180 et 200 de notre ère, l'évêque Irénée défendait à Lyon les mystères chrétiens et la foi des
orthodoxes. Des conciles de réunissaient pour régler les différents problèmes qui se
présentaient à l'Église.
Les sept premiers Conciles œcuméniques
Au cours des sept premiers conciles œcuméniques de grands et saints évêques, à
travers luttes et controverses, précisèrent un symbole de la Foi. Les deux premiers conciles de
Nicée (325) et Constantinople (381) élaborèrent le symbole dit de Nicée-Constantinople,
symbole de la Foi de l'Eglise indivise, proclamé sans changement depuis cette époque dans
l'orthodoxie chrétienne. Au fur et à mesure de l'accroissement de l'Église, les hérésies se
manifestèrent et donnèrent l'occasion aux Pères de confesser dogmatiquement la réalité
existentielle de l'Église en exprimant en un symbole inexprimable et ineffable. Après la
christianisation générale du monde antique, l'initiative de la réunion des grands conciles
œcuméniques revint aux empereurs chrétiens qui désiraient préserver l'unité de l'Empire
romain et la foi de leurs sujets. La religion était religion d'État ; il n'y avait pas de séparation
entre sacré et profane. Les empereurs s'immisçaient dans les affaires de l'Église. Cependant,
contrairement aux empereurs d'Occident, les empereurs d'Orient n'intervinrent pas (sauf au
e
VIII siècle, au sujet des icônes) dans les questions concernant la Foi.
Le premier concile (Nicée), reconnut certaines prérogatives aux sièges apostoliques de
Rome, Alexandrie et Antioche. Il s'agit de la simple reconnaissance d'états de fait, qui se
trouvèrent donc, en quelque sorte, entérinés. Après la fondation de Constantinople (330) dans
la partie orientale de l'Empire romain, le deuxième concile œcuménique tenu dans cette ville
(381) lui attribua le titre de nouvelle Rome, et accorda à son évêque la primauté d'honneur
après Rome, bien que Constantinople ne soit pas chaire apostolique. L'organisation de l'Église
s'est calquée, dès l'origine, sur l'organisation de l'Empire, car l'Église dans le monde dont elle
est le ferment vit et transforme la société de l'intérieur, sans chercher à la dominer. Rome
jouissait d'une primauté d'honneur, mais non de droit. Chaque Église locale conservait son
autonomie. La chrétienté de l'Empire était organisée autour des grandes métropoles : Rome,
Constantinople, Alexandrie, Antioche. À côté de ces grandes métropoles qui sont à l'origine
des futurs patriarcats, existaient de nombreuses Églises locales jouissant d'une grande
autonomie, sinon d'une liberté complète.
La diversité : force de l'Église unie dans la Foi
Malgré les différents et les luttes, l'Église tout entière exprimait la foi chrétienne, son
enseignement dogmatique et spirituel à travers sa liturgie. Et ceci dans une symphonie de rites
divers - qu'ils soient byzantin, syriaque, des Gaules, celte, milanais, romain - de traditions
locales et de langues différentes, conformément au grand principe de l'Église indivise : unité
de la Foi dans la diversité des rites, la liturgie permettant, à partir de l'unité en esprit,
d'exprimer la richesse des formes et des cultures.
L'Église divisée : l'Orient et l'Occident
Les temps de l'Église indivise n'étaient pas exempts de querelles. Elles trouvèrent
d'ailleurs leur point d'orgue au XIe siècle. Le grand schisme (1054) dont les causes furent
culturelles et politiques d'abord, théologiques ensuite, confirma la rupture entre l'Orient et
l'Occident.
L'origine théologique
Pour lutter contre l'hérésie de l'arianisme qui niait la divinité du Christ, et qui
demeurait fortement implantée en Espagne, l'Église espagnole modifia le Symbole de la Foi
de Nicée-Constantinople (Concile de Tolède - 589). Cette modification concernait
l'expression même du dogme de la Sainte Trinité. Le Symbole de la Foi de NicéeConstantinople dit, conformément à la révélation : «l'Esprit Saint procède du Père». Pour
souligner la nature divine du Fils qui était contestée par les Ariens, l'Église espagnole ajouta:
«et du Fils» (Filioque). Fait grave cet ajout non scripturaire et contraire à la révélation donnée
dans l'Écriture comportait le risque, s'il était confessé comme un dogme - ce qui n'était pas le
but initial - de subordonner la Personne de l'Esprit à celle du Fils. Or, l'Esprit Saint et le Fils «les deux mains de Dieu dans le monde», dit, au IIe siècle, l'évêque Irénée de Lyon proviennent du Père, source unique de la divinité. Le Fils est engendré par le Père seul,
l'Esprit Saint procède du Père seul. Les trois Personnes divines ont une seule nature et sont
co-éternelles et égales entre elles : tout est du Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Avec le
Filioque, le Père n'est plus source unique de la Divinité ; l'Esprit Saint se trouve affaibli dans
Sa Personne et subordonné au Fils, à Son Corps qui est l'Église. Ainsi le Christ, deuxième
Personne de la Trinité, acquit, dans la sensibilité ecclésiale, une importance plus grande que
les deux autres Personnes divines, le Père et le Saint Esprit. La doctrine filioquiste - établie
plus tard dans toute sa force - résorbe les Person-nes divines dans l'indistinction de leur
Nature. Elle amoindrit la conscience des hypostases divines, et spécialement celle du Saint
Esprit qui ne sera plus perçu que comme une relation entre le Père et le Fils. Ce qui relève de
l'économie du Verbe dans le monde (loi, relation, langage, etc.) prit progressivement plus de
valeur que ce qui relève de l'économie de l'Esprit (souffle, vivification, changement,
prophétie, etc.).
Le Filioque eut des conséquences graves. Il fut adopté unilatéralement par l'Église
d'Espagne, puis par l'Église franque et par l'Église romaine, bien que, selon la Foi, les dogmes
relèvent de la conscience de l'Église conciliaire.
L'origine politique
Les Carolingiens (Pépin le Bref), usurpateurs des Mérovingiens, s'appuyèrent sur les
papes de Rome pour affermir moralement leur pouvoir. Les papes les utilisèrent contre les
Lombards et ensuite pour développer et consolider leur autorité en Occident. Association
d'intérêt, la collusion des Carolingiens et de l'Église de Rome fut une catastrophe religieuse
quant à l'orthodoxie.
L'empereur Charlemagne (VIIIe-IXe siècles) désirant achever l'œuvre entreprise par le
roi Pépin le Bref, son père - l'union de l'évêque de Rome et du roi des Francs - continua cette
poli-tique sur le plan de l'Empire qu'il voulut unifier politiquement, religieusement et
culturellement. Pour ce faire, il imposa à tout son empire le rite liturgique de la ville de
Rome... et le Filioque espagnol qui avait été introduit à la cour par des clercs anglo-saxons...
L'imposition d'un rite unique était un choix idéologique, et avait, en outre, l'avantage d'être
agréable à Rome. Ainsi, Charlemagne anéantit le concert de l'Église indivise en supprimant
cette symphonie de rites divers qui constituaient l'une des richesses de l'Église.
Mais, l'ajout du Filioque au Credo fut vivement contesté par Rome. En l'an 810, le
pape Léon III - tout en laissant faire dans l'Église franque - refusa d'insérer le Filioque dans la
liturgie romaine, et, par amour de la vraie Foi fit graver le texte du Credo de NicéeConstantinople - sans Filioque - en grec et en latin sur des plaques d'argent que l'on déposa
près des tombeaux des apôtres Pierre et Paul, à Rome. Malheureusement, après deux siècles
de résistance, l'Église de Rome capitula. En effet, l'Empire germanique - qui se voulait
l'héritier de l'Empire carolingien (c'est-à-dire, en fait, de l'Empire romain d'Occident) profitant de la décadence de la papauté (Xe siècle et début du XIe siècle), la mit dans
l'obligation d'adjoindre à sa liturgie ce Filioque tant combattu. Cet ajout lui fut imposé, par
l'empereur Henri II lors de son couronnement à Rome, en 1014. Et les empereurs d'Occident,
pour justifier leur position, accusèrent les Grecs d'avoir amputé le Credo du Filioque en
question...
Le grand schisme de 1054
Tout en s'immisçant dans les affaires propres à l'Église du Christ, les «grands» de ce
monde continuèrent leur querelle.
Les causes immédiates du schisme de 1054 furent la lutte d'influence entre l'Église
romaine et l'Empire byzantin en Italie du Sud, qui était - politiquement et religieusement - une
zone sous influence byzantine. Léon IX, pape de Rome, souhaitait introduire le rite et les usages
romains dans les territoires conquis par les chevaliers normands, et sur lesquels il estimait avoir
des droits. Son expédition militaire contre les Normands échoua (il fut fait prisonnier).
Une ambassade fut envoyée à Constantinople, conduite par le cardinal Humbert (futur
pape Grégoire VII), dans le but de discuter d'une alliance politique. La conduite du cardinal à
Constantinople fut telle, sur le plan religieux, que les relations avec l'Église de Constantinople se
détériorèrent très vite pour s'achever par la fameuse bulle d'excommunication déposée par le
cardinal Humbert sur l'autel de la basilique Sainte-Sophie. Mais, le pape Léon IX étant mort entre
temps, la canonicité de cette excommunication est douteuse... Quoi qu'il en soit, il s'agissait, en
fait, d'une simple rupture de communion entre les deux Églises, comme il y en avait déjà eu dans
le passé. Le patriarche Pierre d'Antioche s'efforça de ramener l'affaire à sa juste mesure. Tout en
partageant le bien-fondé des critiques du patriarche Michel de Constantinople, il essaya de lui
montrer que tout n'était pas d'égale importance : le seul point sur lequel il fallait être intransigeant
était la rectification du Credo.
La rupture n'était donc pas définitive, mais les contacts s'étaient déjà affaiblis, et le mince
fil de communion qui restait entre Orient et Occident fut cassé. La tragédie de la mise à sac de
Constantinople par les Croisés, en 1204, consomma le schisme.
À partir de cette époque, l'Orient chrétien orthodoxe fut coupé du monde latin. Une ère
nouvelle commença pour l'Occident...
Réformes et ruptures en Occident
L'Église du Christ est à l'image de l'antinomie trinitaire de l'unité dans la diversité. Elle
repose sur la concorde des Églises locales et leur union spirituelle dans la Foi. Après la séparation
des Églises d'Orient et d'Occident, la destinée de l'Occident chrétien se trouva changée. Les
innovations de l'Église romaine, avec les décadences qu'elles causèrent, et les réformes des
Églises protestantes - faites par réaction contre Rome - modifièrent profondément l'Église
occidentale et l'histoire de l'Occident. Les réformateurs, malgré leur désir de retrouver l'Église de
leurs pères, ne purent échapper à l'esprit du siècle qui avait envahi l'Église de Rome. Ils ne
parvinrent pas à redécouvrir tout le trésor de l'Église primitive. En voulant réformer, certains
innovateurs dévièrent et se coupèrent de leurs racines. Actuellement, plusieurs siècles après, il est
difficile de mesurer toute l'importance du changement opéré par ces réformes.
La réforme grégorienne et la scolastique
Avant la séparation des Églises, l'Église romaine avait parmi les Églises locales une
primauté d'honneur, une «présidence d'amour» (saint Ignace d'Antioche IIe siècle). Le patriarche
de Rome était le premier parmi ses égaux. Détachée du corps de l'Église indivise, l'Église de
Rome entreprit une réforme qui modifia radicalement la structure de l'Église d'Occident. Au XIe
siècle, le pape Grégoire VII contesta l'autonomie des Églises locales et transforma sa primauté
d'honneur en un pouvoir juridique direct sur ces Églises. Il s'exerça même à dominer l'État, en
général, et il désacralisa tous les pouvoirs, proclamant que le pouvoir de César ne venait pas de
Dieu mais de l'Église. Les évêques furent dépossédés de leurs droits canoniques pour devenir des
représentants du pape. La papauté et l'Église romaine du Moyen Âge devinrent monarchiques, ne
reflétant plus la vie trinitaire, mais Dieu unique. L'évêque de Rome, le pape, s'estima être le
représentant unique et visible du Christ. La con-corde fit place à la soumission ; l'union spirituelle
fut remplacée par l'autorité d'un seul. Pour l'Église primitive, l'évêque et le peuple de Dieu qui
l'entoure sont l'Église. La réforme romaine brisa cette vision théologique, et créa une dualité :
clercs-laïcs ; Église enseignante-Église enseignée. Pour l'Église antique, le Dieu vivant fait
connaître Ses Mystères en Se révélant Lui-même à ceux qui le cherchent. Le Christ et l'EspritSaint purifient l'intelligence humaine dé-chue. L'Esprit Saint communique à l'homme la vraie
connaissance du Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Ainsi, l'être humain modifie peu à peu son
propre jugement, sa propre mesure : illuminé par le Saint Esprit, il pense - non plus par lui-même
- mais par la Révélation.
Au XIe (Anselme), XIIe et XIIIe siècles, l'Église romaine se détourna de cet enseignement
patristique. La théologie antique fut remplacée par une nouvelle théologie dite scolastique qui
connut son apogée avec Thomas d'Aquin (XIIIe siècle). La scolastique justifia l'usage des
catégories de pensée d'Aristote dans la théologie et le juridisme non seulement dans la vie
ecclésiale, mais dans la société. Cette introduction est directement liée à la dogmatique nouvelle
qui a favorisé un certain aspect de la christologie au détriment de la pneumatologie. On pourrait
presque dire qu'un Christ-roi extérieur est exalté, et fait oublier ce Roi intérieur qu'est l'Esprit
Saint. Basée sur la raison, la logique, auxquelles elle fit une confiance excessive, cette théologie
oublia l'être vivant, l'homme, ses limites, sa faiblesse, ses passions. L'Église chercha à prouver
rationnellement l'existence de Dieu. Les Mystères, la Sainte Trinité, les sacrements, devinrent
objets de connaissance. L'Église qui offrait aux hommes la possibilité de s'approcher des
Mystères, devint une Église où l'on enseigna dans les détails ce que l'on «devrait» croire et faire,
restreignant ainsi la liberté et la recherche personnelle, existentielle, de l'homme. Le Dieu vivant
qui Se manifeste, qui Se communique à l'homme devint un Dieu métaphysique, lointain,
inaccessible. Un nouveau schisme se préparait entre la théologie et cette vision philosophique, la
Révélation et cette science. Étrangère à l'Église du Christ, cette orientation de l'esprit, accentuée
par la Renaissance et l'Humanisme, est à l'origine du mode de pensée actuel : idéologies,
subjectivisme, individualisme et autres «ismes» - et de l'évolution du monde moderne dont on
connaît la crise.
Les réformes protestantes
La réforme protestante se dressa contre les excès et la décadence de l'Église romaine, la
scission entre clercs et laïcs, et réclama, en particulier, l'autonomie et la liberté des communautés
ecclésiales. Dans sa recherche du Dieu vivant, elle s'opposa au rationalisme et à la métaphysique
de la scolastique, et posa de justes limites à la raison humaine. L'Église protestante redécouvrit
l'importance de la pneumatologie qu'elle privilégia dans l'expérience personnelle de la Foi. Mais,
elle ne parvint pas à retrouver la source commune de l'Église indivise. Pour n'avoir pas réussi à
s'enraciner dans la Tradition, la théologie protestante glissa vers une compréhension exégétique de
la Révélation et une approche historique et humaine de l'Église.
L'ECLOSION DE MULTIPLES RAMIFICATIONS
Les écarts doctrinaux et ecclésiologiques de l'Église de Rome ont suscité de multiples
réactions qui ont abouti à d'autres déviations. Ainsi s'est préparée l'éclosion de ramifications issues
des Églises réformées, qui ont conduit à de nouvelles religions (Mormons, Témoins de Jéhovah,
Scientologie, Moon, etc.) ne connaissant plus les dogmes chrétiens essentiels : la Divine Trinité et
les deux natures en Christ.
8[1]. Saint Jean Damascène (VIIIe siècle).
9[2]. Démiurgique : du grec dèmiourgos qui peut se traduire ici par «artisan», «qui fait l'œuvre de ses
mains».
10[3]. À l'exception de certains actes rituels.
L'ÉGLISE ORTHODOXE DE FRANCE
Histoire d'une renaissance
L'Église orthodoxe de France est née de la rencontre de Français qui, recherchant les
sources chrétiennes apostoliques, rencontrèrent l'orthodoxie où ils découvrirent la même foi,
et de russes orthodoxes émigrés en France qui, désirant faire connaître l'orthodoxie aux
Français, découvrirent le patrimoine orthodoxe de l’Occident du premier millénaire et
l'Histoire de l'Église locale.
L'ÉGLISE DES GAULES
L'Église des Gaules était une Église locale au sein de l'Église indivise, et confessait la
même foi que les autres Églises d'Orient et d'Occident. Elle s'en différenciait cependant, car
chaque Église d'Irlande, d'Espagne ou d'Afrique tenait compte des conditions de vie et des
coutumes des lieux. Organisées en évêchés regroupés en métropoles, chaque Église avait, à sa
tête, un évêque-primat. On comptait dix-sept métropoles gauloises au début du Ve siècle ; le
diocèse des dix provinces du Nord : Lyon, Rouen, Tours, Sens, Trèves, Reims, Mayence,
Cologne, Besançon, Darentasia (Moûtiers); le diocèse des sept provinces du Sud : Vienne,
Bourges, Bordeaux, Eauze, Narbonne, Aix, Embrun. Le sujet de la primatie, très complexe en
Gaule, ne peut être développé dans un dossier aussi succinct. Dans le Nord, Lyon acquit
«naturellement» la primatie, en raison de l'importance de cette ville. Au IVe siècle, les
empereurs résidèrent souvent à Trèves, d'où l'importance de ce siège. De même pour Vienne.
Mais, Arles devint résidence impériale, et prit beaucoup d'importance.
L'Église des Gaules avait des rapports de réciprocité et non de subordination avec
Rome, siège apostolique. Rome jouissait d'une grande autorité morale ; on lui demandait
souvent conseil ; elle recevait les appels ultimes et, à la demande des évêques gaulois, elle est
souvent intervenue en Gaule. Mais, elle ne détenait aucun pouvoir juridictionnel sur les
Églises en général, ni sur l'Église des Gaules en particulier.
L'Église des Gaules était une Église locale autonome qui ensemença notre pays de la foi
chrétienne dès les premiers siècles de notre ère. Notre histoire en témoigne.
Les martyrs et les saints
Les martyrs et les saints qui vivaient sur notre sol confessaient la foi des orthodoxes.
Pour n'en citer que quelques-uns :
- au IIe siècle :
les martyrs de Lyon, avec l'évêque Pothin et Blandine ; Irénée de Lyon ;
- au IIIe siècle : Denys de Paris, Trophime d'Arles ;
- au IVe siècle : Hilaire de Poitiers qui défendit l'orthodoxie, Martin de Tours, Victrice de
Rouen ;
- au Ve siècle :
Geneviève de Paris dont la sainteté était connue jusqu'en Syrie, Germain
d'Auxerre, Sidoine Apollinaire de Clermont, Rémi de Reims qui baptisa
Clovis, Loup de Troyes, Honorat de Lérins, Cassien de Marseille ;
- au VIe siècle : Germain de Paris dont les célèbres Lettres ont permis la reconstitution du rite
des Gaules ; Grégoire de Tours, à qui nous devons l'Histoire des Francs ;
Radegonde, reine et moniale, épouse du roi Franc Clotaire 1er, fils de
Clovis ; Venance Fortunat de Poitiers et tant d'autres...
Les conciles locaux
Des conciles locaux se réunissaient dans les Gaules conformément à l'ecclésiologie
orthodoxe. Citons ceux des premiers siècles :
- au IIIe siècle :
Narbonne ;
- au IVe siècle :
Arles, Paris, Valence, Milan, Bordeaux, Trèves, Nîmes ;
- au Ve siècle : Turin, Troyes, Orange, Vaison, Milan, Arles, Angers, Tours,
Vannes, Vienne, Lyon ;
- au VIe siècle :
Agde, Orléans...
La liturgie
Mais, le caractère spécifique de l'Église des Gaules, et le plus original, était sa liturgie.
Les Lettres de saint Germain de Paris datant du VIe siècle, retrouvées au XVIIe siècle, ainsi
que les manuscrits liturgiques gallo-romains, permirent, à cette époque, une reconstitution
livres-que. Au XIXe siècle une seconde restauration du rite des Gaules fut célébrée (abbé
Guettée). Au XXe siècle l'œuvre de restauration fut poursuivie (cf. les travaux de Mgr
Duchesne, du P. Thibault, de Dom H. Leclercq), et trouva son achèvement avec le P. Eugraph
Kovalevsky qui devint le premier évêque de l'Église orthodoxe de France où ce rite, à la fois
occidental et orthodoxe, est célébré depuis 1945.
UN COURANT SOUTERRAIN
On ne peut évoquer ici les siècles qui ont séparé l'époque des Réformes de la nôtre. Ils
furent riches de recherches et de luttes spirituelles, existentielles. Trop «riches» aussi de guerres de religions fratricides dont le souvenir est resté vivace dans la mémoire collective des
Occidentaux, et dont les plaies ne sont pas fermées.
Pour sa part, la France chrétienne n'a jamais oublié qu'elle fut évangélisée dès le Ier
siècle. Mais, elle a oublié que l'Église du premier millénaire, de l'Orient à l'Occident,
confessait la même foi.
Jusqu'à la séparation de l'Église et de l'État, en 1905, l'histoire de l'Église était intimement liée à l'histoire politique, sociale et culturelle des Gaules et de la France. Pourtant, une
recherche, un courant souterrain pour maintenir d'abord, puis pour retrouver l'antique tradition
de l'Église des Gaules - conforme à l'esprit de l'Église indivise - ont toujours existé dans notre
pays, et se manifestaient sporadiquement.
Citons entre autres, pour mémoire :
e
- au IX s. :
e
Alcuin, conseiller de Charlemagne, qui chercha à sauvegarder des éléments
du rite des Gaules en les faisant passer dans le missel romain (par exemple :
la messe, dite du Saint-Esprit, dont la préface est une immolatio gauloise) ;
- au XII s. :
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui restaura l'office de la Transfiguration ;
- au XVe s. :
Gerson qui participa au Concile de Constance, et chercha à effacer le grand
schisme entre Orient et Occident. Gerson soutint le gallicanisme qui lutta
contre le pouvoir centralisateur de la papauté ;
- au XVIIe s. :
Bossuet qui défendit vivement le gallicanisme, et dont la doctrine, sur certains points, se rapproche de l'orthodoxie ;
- aux XVIIe s. :
les chercheurs qui découvrirent les Lettres de saint Germain de Paris
XVIIIe s.
siècle (VIe siècle) et les manuscrits liturgiques gallo-romains qui
permirent une
restauration livresque de l'antique rite des Gaules ; Dom
Lebrun (XVIIIe siècle) ;
- au XIXe s. : l'abbé Guettée, historien et théologien français, que ses études historiques sur
la
tradition et les dogmes menèrent à l'orthodoxie ; auteur d'une Histoire de
l'Église
et d'une seconde restauration du rite des Gaules qu'il célébra ;
- au XXe s. : l'évêque Winnaert (1880-1937) qui fut à l'origine de la restauration canonique
de
l'Église orthodoxe de France qui fait l'objet de ce dossier ; le bénédictin
Alexis van
der Mensbrugghe qui devint évêque orthodoxe, et bien
d'autres...
RESTAURATION CANONIQUE DE L'ÉGLISE ORTHODOXE DE
FRANCE
Mgr Louis-Charles Winnaert (1880-1937), évêque de l'Église catholique évangélique,
fut conduit, par sa recherche personnelle, à la foi de l'époque patristique. Il rencontra ensuite
l'orthodoxie, et y découvrit la même foi à laquelle il amena ses fidèles. Son seul but fut alors
d'être admis, avec sa communauté, au sein de l'Église. orthodoxe.
Eugraph Kovalevsky (1905-1970), jeune théologien russe émigré en France, avait
conscience, dès son adolescence, que Dieu avait permis que les Russes soient chassés de leur
pays par la Révolution pour que l'Occident retrouve la foi orthodoxe. Au sein de l'émigration
russe avait été formé un groupe d'étude sur l'orthodoxie : Eugraph Kovalevsky fut chargé du
secteur français. Avec d'autres chercheurs, dont Maxime, son frère, il découvrit la richesse du
patrimoine orthodoxe de l'Occident du premier millénaire. Ceci le conduisit à penser qu'il
devrait être possible de commencer en Occident un double mouvement : enrichir l'orthodoxie
en lui montrant ses liens avec la partie occidentale du monde chrétien ; enrichir l'Occident
chrétien en l'aidant à redécouvrir ses propres sources.
La rencontre de Mgr Louis-Charles Winnaert et d'Eugraph Kovalevsky eut lieu dans les
années 30 : leur communion de pensée fut immédiate. Eugraph Kovalevsky présenta au
patriarcat de Moscou un rapport favorable à l'admission de Mgr Louis-Charles Winnaert et de
sa communauté dans l'Église orthodoxe. Après étude, en 1936, une «Église orthodoxe occidentale» fut fondée par l'entrée dans la communion de l'Église orthodoxe de Mgr LouisCharles Winnaert - qui devint l'archimandrite Irénée - et de ses fidèles (décret du patriarcat de
Moscou n° 1249, du 16 juin 1936).
L’année suivante, à la mort de l'archimandrite Irénée, Eugraph Kovalevsky, ordonné
prêtre, lui succéda à la tête de l'Église orthodoxe occidentale qui prit le nom d'«Église
orthodoxe de France». En 1946, une partie de l’émigration russe remit en question la
fondation de cette Église qu'elle voulut assimiler à la diaspora. En 1953, ces difficultés
amenèrent l'Église française - pour sauvegarder sa personnalité, ses authentiques racines
patristiques et locales, l’usage du rite et du calendrier occidentaux - à rompre avec l’Église de
Moscou.
En 1960, l'archevêque Jean de San Francisco (Synode russe hors-frontières) examina le
cas de l'œuvre entreprise dont le bien fondé fut reconnu. L'archevêque demanda que le nom
d'Église orthodoxe de France soit remplacé par celui d'«Eglise catholique orthodoxe de
France» (E.C.O.F.). En 1964, le père Eugraph Kovalevsky fut sacré évêque sous le nom de
Jean de Saint-Denis, par un archevêque et un évêque du Synode russe hors-frontières :
NN.SS. Jean de San Francisco et Théophile Ionesco. L'Église orthodoxe de France fut placée
sous la juridiction directe de l'archevêque Jean de San Francisco, et, à travers lui, se trouva
liée au Synode russe hors-frontières.
En 1966, à la mort de l'archevêque de San Francisco, le Synode de l'Église russe horsfrontières lui nomma un successeur qui ne comprit pas l'Église orthodoxe de France. Cette
situation qui risquait à nouveau de faire perdre à cette dernière son identité, la conduisit à se
détacher, la même année, du Synode.
Pour respecter l’organisation canonique et la conciliarité de l'Église universelle,
l’évêque Jean de Saint-Denis, sollicita alors auprès de tous les chefs d'Églises autocéphales
leur protection canonique. C'est ainsi qu'une première rencontre, en 1967, entre le patriarche
Justinien de Roumanie et Mgr Jean de Saint-Denis devint porteuse d'espérance, et c'est
pourquoi, de 1967 à 1970, l'Église orthodoxe de France demanda à l'Église roumaine de
devenir son instance canonique supérieure.
En 1970, après la mort de l'évêque Jean de Saint-Denis, Mgr Gilles Bertrand-Hardy,
vicaire général, évêque élu, lui succéda à la tête de l'Église orthodoxe de France qui pria le
patriarcat de Roumanie de bien vouloir combler la vacance du siège épiscopal en sacrant son
évêque élu. En 1972, l'Église roumaine accepta d'accorder sa protection canonique à l'Église
orthodoxe française, et bénit ses statuts canoniques. L'évêque élu, reçu dans la vie monastique
sous le nom de Germain, fut sacré évêque de Saint-Denis, conformément à la tradition - en
présence de son peuple qui l'avait choisi - par trois évêques de l'Église roumaine : NN.SS.
Nicolas de Timisoara, métropolite du Banat, Théophile de Sèvres, évêque des Roumains en
France, et Antoine de Ploiesti, vicaire patriarcal.
Vie ecclésiale
Unie à l'Église des premiers siècles et aux Églises orthodoxes d’Orient dans
les dogmes salutaires, l'Église orthodoxe de France est organisée en diocèse
autonome. Son évêque, Mgr Germain de Saint-Denis le dirige. Il est entouré d’un
Conseil épiscopal composé, en parties égales, de clercs nommés par lui-même et de
laïcs élus par les clercs et les laïcs au cours de l'assemblée générale de l'Église.
L'Église orthodoxe de France sauvegarde son autonomie dans les problèmes
spirituels et administratifs, ses coutumes et l'indépendance de ses intérêts
nationaux. Ses statuts prévoient que l'évêque doit être citoyen français. Il représente
l'Église orthodoxe de France devant les pouvoirs publics. Juridiquement, l'Église
est constituée en Union des Associations cultuelles catholiques orthodoxes
françaises qui regroupe actuellement une cinquantaine de lieux de culte et de
paroisses, elles-mêmes déclarées comme Associations cultuelles catholiques
orthodoxes françaises. Dès le début, l'Église orthodoxe de France accorda sa
protection à des paroisses de Suisse, de Belgique, etc., qui toutes étaient fondées
sur les mêmes principes, et qui étaient issues, comme elle, de l'Église des Gaules.
L’assemblée eucharistique est le centre de la vie ecclésiale. Au début de leur œuvre de
restauration, les théologiens et les liturgistes de l'Église orthodoxe de France furent confrontés
au problème du rite. En effet, pour les orthodoxes d'Orient, le rite byzantin est le seul utilisé,
bien qu'ils reconnaissent la légitimité d'autres rites. Pour les théologiens liturgistes
restaurateurs de l'Église française, le rite de cette Église se devait d'être occidental, de même
que son calendrier liturgique (grégorien) qui mentionne les saints occidentaux ayant vécu
avant le grand schisme ainsi que les saints de l'Église orthodoxe universelle. Ils recherchèrent
les traces du passé occidental de l'Église indivise, et y trouvèrent les éléments nécessaires.
Maxime Kovalevsky, liturgiste et musicologue, entreprit une étude des principes d'élaboration
des chants liturgiques chrétiens traditionnels - byzantin, slave, grégorien - et mit en évidence
leurs principes communs de composition qui ont pour base les mêmes considérations d'ordre
spirituel. Le chant grégorien étant né du verbe latin, ses recherches l'amenèrent tout
naturellement à en reprendre les formules qu'il adapta, pour la liturgie et les offices, à la ligne
mélodique et au rythme de la langue française, elle-même issue du latin. La découverte au
XVIIe siècle, des Lettres de Saint-Germain de Paris (VIe siècle) et les travaux qui suivirent
aux XVIIIe et XIXe siècles, furent une base de travail pour la restauration et la mise en valeur
de l'ancien rite des Gaules, dit «selon saint Germain de Paris». Ainsi, depuis plus de quarante
ans, notre Église célèbre les offices divins et la liturgie eucharistique selon un rite issu de
l'Occident chrétien du premier millénaire. De plus, selon le principe de la compénétration des
rites, des éléments man-quants ou enrichissants furent empruntés - avec introduction des
textes et des tons liturgiques correspondants - aux rites byzantin, jérusalémite, etc. (exemple :
le rite jérusalémite de la Dormition de la Théotokos).
À Paris, dans les locaux de l'église-cathédrale Saint-Irénée se trouve un institut de
théologie. Cet Institut de théologie orthodoxe de Paris Saint-Denys l'Aréopagite, est un établissement d'enseignement supérieur, enregistré à l'Académie de Paris en 1945. Il reçoit non
seulement les futurs clercs, mais également les laïcs, hommes et femmes, qui désirent recevoir
un enseignement théologique. Le cycle d'études s'étend de propédeutique au doctorat en
théologie. Pour les étudiants provinciaux, l'institut a organisé des cours par correspondance.
Des théologiens, clercs et laïcs, issus de l'institut, animent des commissions diverses,
canonique, liturgique, etc., dont les travaux sont utiles à l'Église.
L'Église orthodoxe de France publie une revue Présence Orthodoxe et un Journal
Orthodoxe d'Informations Ecclésiales.
Les paroisses sont dirigées par un recteur entouré d’un Conseil paroissial. Ce dernier est
composé, en parties égales, de clercs ordonnés par l'évêque pour la paroisse, et de laïcs élus
par les clercs et les laïcs au cours de l'assemblée générale de la paroisse. Les paroisses
organisent de nombreuses activités : enseignement théologique et catéchétique pour les
adultes, catéchisme pour les enfants, ateliers et stages de chant liturgique et d'iconographie,
pèlerinages, conférences, rencontres, etc.
Les monastères dépendent de l'évêque. Ils sont financièrement autonome, et assurent
leur subsistance par des travaux divers : confection de vêtements et d'ornements liturgiques,
tissage, cultures maraîchères, etc. Ils accueillent des hôtes qui veulent s’isoler du monde pour
un temps.
ÉGLISE DU CHRIST ET ORGANISATION HUMAINE...
La restauration de l'Église orthodoxe de France dont nous venons d'évoquer brièvement
l'histoire a été contestée dès l'origine par la fraction de l'émigration russe de Paris11[1] qui s'est
détachée du patriarcat de Moscou pour rejoindre celui de Constantinople. On sait que cette
Église se considère, depuis les IVe et Ve siècles : «comme l'instance canonique naturelle pour
tous les pays barbares au-delà du Pont et de l'Asie», ce qui, à l'époque, s'appliquait aux
quelques régions de l'Empire romain qui lui étaient proches12[2]. Il s'appuie également sur le
titre de patriarche œcuménique qu'un patriarche s'attribua au Ve siècle, titre qui ne fut pas
admis par Rome à l'époque de l'Église indivise.
Mais... l'Église indivise et l'Empire romain n'existent plus. Dans ces conditions, pourquoi les
Églises ne pourraient-elles se dégager des reliquats de la structure d'un Empire disparu ? Seule
pourrait subsister la liste antique et honorifique des sièges primatiaux, ce qui n'exclurait pas
une évolution et une organisation liées aux principes et à la nature-même de l'Église.
L'échec du dialogue œcuménique qui a suivi la levée des anathèmes, en 1965, a bien mis au
jour les problèmes dogmatiques, ecclésiologiques et juridictionnels qui séparent les Églises.
Évoquons-en brièvement ci-après quelques aspects.
La levée des anathèmes
Lors du grand schisme, en 1054, l'Église de Rome n'était pas ce qu'elle est devenue
aujourd'hui : dans la communion des Églises locales, le pape n'avait pas la primauté juridictionnelle. Il avait une primauté d'honneur, comme celle dont jouit le patriarche de Constantinople parmi les Églises orthodoxes. Au XIe siècle, l'Église romaine était imprégnée de la vie
de l'Église indivise, et n'en avait pas encore profondément dévié comme elle le fit au cours
des siècles suivants... En 1965, lors de la levée des anathèmes, le patriarche de
Constantinople ne se tenait pas face à l'Église locale qui, en 1054, avait lancé l'anathème,
mais face à une autre Église héritière des déviations qui se sont succédé au cours des
siècles... Ceci mit au jour une partie importante du problème posé aux Églises d'Orient et
d'Occident : la décision du pape a engagé toute l'Église romaine, celle du patriarche a
engagé seulement le patriarcat de Constantinople, l'Église orthodoxe étant conciliaire et non
centralisatrice et autoritaire. Les autres Églises ont ensuite accepté librement la décision de
ce patriarche.
Les gestes de réconciliation permirent alors l'ouverture d'un dialogue et le développement du
Mouvement œcuménique.
Relations œcuméniques et conditionnement de l'orthodoxie
L'Église de Rome, en France, désirant établir des relations œcuméniques avec les évêques
orthodoxes représentant les patriarcats, demanda aux différentes Églises de la diaspora de
prendre des positions communes.
À cet effet, un Comité interépiscopal orthodoxe fut créé, en 1967, sous l'égide du patriarcat de
Constantinople... La centralisation souhaitée étant ainsi obtenue, le comité fut dès lors
considéré par l'Église de Rome comme «voix officielle de l'orthodoxie»..., situation admise
par les Églises orthodoxes membres de ce comité. Or, le Comité interépiscopal n'est pas une
instance canonique de l'Église orthodoxe, mais un organe administratif et de concertation
pour les ressortissants des Églises de l'émigration en France.
Le dialogue interrompu
Certaines dissensions récentes entre chrétiens ont été rendues publiques par une déclaration
du patriarcat de Constantinople, diffusée par la grande presse, en mars 1992, à la suite de la
réunion, à Istanbul, d'un synode des Églises orthodoxes autocéphales. Le message du
patriarche fait état - avec grande tristesse et amertume - des problèmes qui ont amené les
orthodoxes à interrompre le dialogue œcuménique, et notamment :
- l'installation, depuis l'effondrement du communisme, de réseaux missionnaires de
l'Église de Rome dans des pays de tradition orthodoxe, et les activités des uniates ;
- les activités de fondamentalistes protestants qui considèrent aussi les pays de l'Est
comme terres de mission.
Comment empêcher ces Églises de pénétrer sur un territoire quel qu'il soit, d'y agir et
de s'y installer, tout comme d'autres religions, tel l'Islam ? Sans compter les sectes qui se
recommandent du Christ et les différentes idéologies qui prolifèrent actuellement dans le
monde... La grande presse occidentale annonce déjà l'ouverture «d'un marché des religions»
dans les pays de l'Est où vient de s'effondrer une doctrine... Et ceci est aussi inévitable que
dommageable...
Deux blocs se reforment : Constantinople et Rome
Au cours du synode d'Istanbul, certains patriarches ont décidé de prendre des positions
communes dans les problèmes actuels. À cet effet, au nom d'une unité interne, un accord a été
signé par ces patriarches. Or, cet accord, dans son principe-même, s'écarte de l'orthodoxie, et
fait paradoxalement perdre aux Églises qu'elles engagent la «liberté des enfants de Dieu» et
leur unité organique en Christ avec l'ensemble de l'Orthodoxie. Il risque de faire naître la
tentation de mettre en place un pouvoir centralisateur qui conduirait le patriarcat de
Constantinople à cumuler primauté d'honneur et primauté juridictionnelle. À plus ou moins
long terme, les Églises signataires pourraient perdre également leur personnalité propre au
sein de l'Église orthodoxe. Déjà, les patriarches condamnent ce que le patriarcat de
Constantinople condamnait, et notamment - d'après le Message du patriarche - «les groupes
schismatiques qui entrent en concurrence avec la structure canonique de l'orthodoxie»...
Certes, l'Église orthodoxe reconnaît que des canons doivent régler la vie de l'Église, mais... les
canons doivent être une application des dogmes. Or, la présente union - effectuée en réaction
contre des blessures causées par divers événements - conforte la position juridictionnelle du
patriarcat de Constantinople, contribue à reformer deux blocs - Constantinople et Rome - et
s'ajoute à une structure et à un partage juridictionnel correspondant aux nécessités de la vie de
l'Église du Ve siècle. Rien en ceci ne reflète les dogmes de l'Église, ce qui est particulièrement
grave... Le patriarcat de Constantinople qui a tant contribué au cours des siècles organiquement et dans le martyre - à sauvegarder la Foi, se désavoue en quelque sorte luimême en continuant d'avancer dans un chemin qui n'est pas conforme à la sainte orthodoxie.
Tous les martyrs orthodoxes du XXe siècle ont manifesté la vitalité de leur foi. Après
persécutions et massacres, l'Église orthodoxe qui a tant souffert peut continuer d'être le
ferment du monde et elle continuera de l'être si - abandonnant les querelles secondaires,
juridictionnelles, elle reste unie dans l'essentiel : la Foi. Car, l'unité réside exclusivement
dans le Christ, seul chef de l'Église. Cette unité existe organiquement dans l'orthodoxie,
puisque toutes les Églises orthodoxes confessent librement la même Foi et communient aux
mêmes sacrements. Elles s'expriment ainsi «d'une seule voix», la seule qui soit essentielle et
conforme à la nature-même de l'Église.
Dans une supplique adressée, en 1977, au Saint Synode de l'Église orthodoxe serbe par
l'archimandrite Justin Popovitch (cf. bibliographie), à propos de la préparation d'un Concile
général des Églises orthodoxes, on peut lire :
«... Les destinées de l'Église ne sont plus et ne peuvent plus être entre les mains d'un
empereur et d'un patriarche de Byzance, pas plus d'ailleurs qu'entre celles d'un
quelconque puissant de ce monde. (...) À l'horizon se dessine la naissance de nouvelles
Églises locales qu'aucune super-Église de type papal ne peut priver de leur liberté
dans le Seigneur, car ce serait une attaque contre l'essence même de l'Église».
Pour sa part, la papauté se propose de s'implanter en Orient, sur des territoires depuis toujours
orthodoxes, ce qui ravive le problème posé par les uniates13[3].
En Occident, l'Église de Rome reconnaît aux Églises orthodoxes qui y sont implantées une
juridiction sur des personnes. Elle n'est pas disposée à leur céder une juridiction sur un
territoire qu'elle considère comme sien... D'où le problème que lui cause l'existence de l'Église
orthodoxe de France, maintenant accusée de faire de «l'uniatisme à rebours». Ceci ne concerne en rien l'Église orthodoxe de France, qui dès le début de sa restauration, a témoigné
ouvertement de la Foi et de la catholicité14[4] de l'Église dite "orthodoxe". D'autre part,
l'Église orthodoxe de France n'a jamais été ni sollicitée ni forcée à entrer dans la communion
d'une Église orthodoxe15[5], au contraire...
Unité de la Foi et localisation de l'Église
L'Église orthodoxe de France a pour base un principe vivant de l'ecclésiologie orthodoxe :
l'Église locale. Elle distingue entre organisation ecclésiastique et Église du Christ. Dans
l'Église, chaque évêque a la plénitude de la succession apostolique et a autant de devoirs et
de droits que tous les autres évêques : tous sont égaux entre eux... et chacun d'entre eux doit
pouvoir exprimer son opinion au sein de l'Église du Christ. Les problèmes juridictionnels ne
peuvent prévaloir sur ce principe, car l'Église n'est pas une administration : l'Église est une
société divino-humaine. Elle est le Corps du Christ et la communion des saints.
L'Église orthodoxe ne peut non plus aller à l'encontre du principe antinomique qui consiste à
ne pas séparer l'unité de la Foi de la localisation de l'Église, conformément aux dogmes de la
15[5]. «Librement, l'Église orthodoxe de France s'est adressée à telle Église orthodoxe locale pour lui demander
de bénir ses constitutions, de vérifier sa foi, et de lui procurer la communion avec le tronc inaltéré de
l'orthodoxie, étant entendu que l'unité réside exclusivement dans le Christ, seul Chef de l'Église» Cf.
bibliographie : «Lettre ouverte» de Mgr Germain de Saint-Denis, évêque de l'Église orthodoxe de
France).
Divine Trinité et de l'Incarnation du Verbe de Dieu. Ainsi, l'Église universelle se doit-elle de
prendre en considération les circonstances historiques vécues par les hommes en un lieu.
Il convient d'établir une distinction très nette entre :
.
la fondation d'Églises locales ou la résurgence d'Églises locales 16[6] ;
.
et le problème rencontré par des chrétiens orthodoxes, immigrés à la suite de circonstances historiques, et qui veulent à présent fonder une Église qui tienne compte de leurs propres racines respectives.
Ce sont là des faits différents qu'il y a lieu de respecter et de distinguer, afin de les
comprendre mieux pour essayer de les résoudre. La solution ne relève pas seulement des parties en cause, ni plus particulièrement du patriarcat de Constantinople, mais de l'Église
orthodoxe universelle tout entière.
L'Église locale
On constate partout dans le monde un intérêt pour la fondation d'Églises orthodoxes locales.
L'Église locale est la réalité de base : elle revendique son identité, et pas seulement une
juridiction canonique sur un territoire ou sur des personnes. L'Église orthodoxe se ramifie
aujourd'hui en nombre d'Églises locales autocéphales ou autonomes (cf. Annexe II). Chacune
d'elles est l'Église en plénitude, et chacune est concernée personnellement par les questions
qui se posent actuellement à l'Orthodoxie.
Au nom de partages juridictionnels l'Église orthodoxe de France doit faire face à un esprit
totalitaire qui n'accepte ni sa personnalité ni son existence. En affirmant celles-ci, elle affirme
aussi la plénitude de l'Orthodoxie, la liberté de l'Église du Christ et les principes mêmes de
l'ecclésiologie orthodoxe :
.
unité de la Foi,
.
multiplicité des Églises locales dans la diversité de leurs témoignages, de leurs
rites et de leurs cultures.
.
En mars 1988, au cœur de nombreuses pressions, l'évêque de l'Église orthodoxe de France,
Monseigneur Germain de Saint-Denis, fut invité (avec une délégation de l'Église) par le saintsynode de l'Église roumaine, qui était soucieux de normaliser les relations de l'Église
française - et, par voie de conséquence, les siennes propres - avec les autres Églises
orthodoxes présentes en Occident, c'est-à-dire, en fait, avec les évêques et les fidèles du
patriarcat de Constantinople. Une commission du saint-synode de l'Église roumaine, où
siégeait l'un des évêques consécrateurs de Monseigneur Germain, présenta plusieurs
demandes à la délégation. Il y était question, en particulier, de la célébration plus régulière et
plus fréquente (un dimanche par mois) de la liturgie byzantine, et du changement
d'appellation, dans la pratique usuelle, de l'«Église orthodoxe de France», en «Évêché
orthodoxe de France dans la juridiction de l'Église de Roumanie», de manière à présenter
16[6]. Cas de l'Église orthodoxe de France dont la destinée est prise en compte par les hommes et les
femmes dont l'histoire et la culture ont déjà été nourris au premier millénaire par la confession de la
Foi qui a fondé leur identité.
mieux l'actualité de son développe-ment. L'Église orthodoxe de France, en effet, n'a encore
qu'un seul évêque et se compose seulement d'un diocèse. Cette acceptation provisoire de se
nommer : Évêché orthodoxe de France dans la juridiction de l'Église orthodoxe de Roumanie
n'a jamais fait de l'Église française un évêché roumain - contrairement à certaine
interprétations - mais indiquait la première phase de son développement qui justifierait
actuellement le sacre d'un ou de deux autres évêques. L'Église demeure donc, comme le
précisent ses statuts : Église orthodoxe de France. Elle a sa place au sein des questions
contemporaines d'ordre ecclésiologiques posées à l'Église orthodoxe.
Après deux années d'hésitations, le saint-synode de l'Église orthodoxe de Roumanie
met fin à sa bénédiction canonique de notre Église. Prise par le synode entre le 8 et le 10 mai
1991, cette décision était assortie d'un délai d'attente de durée incertaine. Le saint-synode, en
date du 23 janvier 1993, lui donne un caractère définitif. Une lettre adressée à l'évêque
Germain le 3 mars 1993 l'informe de cette décision. Ainsi, l'Église orthodoxe de France est
remise, de fait, à la sollicitude de l'Église orthodoxe universelle.
Trois fois bénie jusqu'alors dans son histoire (1936-1993) par une Église autocéphale
(Église russe en 1936, Église russe hors-frontières en 1960, Église de Roumanie en 1972),
l'Église orthodoxe de France continue sur la voie tracée par la volonté divine.
En guise de conclusion
Dans un monde en crise où les hommes remettent en cause et parfois rejettent «l'Égliseinstitution», il serait grave que les orthodoxes brisent leur union véritable dans le Christ et
dans la Foi, sous couvert de prétextes juridictionnels sans issue. Ceux-ci dissimulent les
questions fondamentales qui sont à l'origine de la division de la chrétienté, et elles retardent
l'union.
Comme l'écrivait17[7] le premier évêque de l'Église orthodoxe de France :
«Nous chrétiens désunis, nous nous sentons incapables de refaire l'union si Dieu Luimême ne vient à notre secours (...). Avant de songer aux multiples séparations
secondaires, il s'agit de refermer l'abîme de 1054...»
ANNEXE I
RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
~~~~~~~
Mgr Louis-Charles Winnaert (1880-1937), évêque de l'Église catholique évangélique, est
conduit par sa recherche personnelle à la foi de l'époque patristique. Il rencontre ensuite
l'orthodoxie, et y découvre la même foi. Son seul but est alors d'être admis, avec sa
communauté, au sein de l'Église orthodoxe.
1922 : de jeunes théologiens russes émigrés en France (dont Eugraph Kovalevsky) découvrent
le patrimoine orthodoxe de l'Occident du premier millénaire. Un double
mouvement leur semble possible : enrichir l'orthodoxie en lui montrant ses
17[7]. Évêque Jean de Saint-Denis, extrait de la revue Contacts, 7e année, n° 2, 2e trimestre 1955.
liens avec la partie occidentale du monde chrétien ; enrichir l'Occident chrétien
en l'aidant à redécouvrir ses propres sources.
1936 :
après la rencontre de Mgr Louis-Charles Winnaert et d'Eugraph Kovalevsky,
création de l'Église orthodoxe occidentale par l'entrée dans la communion de
l'Église orthodoxe (patriarcat de Moscou) de Mgr Winnaert (qui devient l'archimandrite Irénée) et de sa communauté.
1937 :
mort de l'archimandrite Irénée. Eugraph Kovalevsky est ordonné prêtre et
prend la tête de l'Église orthodoxe occidentale dont le nom devient Église
orthodoxe de France.
1946 :
une partie de l'émigration russe remet en question la fondation de l'Église
orthodoxe de France.
1953 :
pour garder son identité d'Église française, la légitimité de ses racines patristiques son rite issu de la tradition occidentale et son calendrier liturgique,
l'Église orthodoxe de France doit se séparer du patriarcat de Moscou.
1960 :
l'archevêque Jean de San Francisco (Synode russe hors-frontières) étudie l'œuvre entreprise, et en reconnaît le bien fondé. Il demande que l'Église orthodoxe
de France prenne le nom d'«Église catholique orthodoxe de France»
(E.C.O.F.).
1964 :
l'Église catholique orthodoxe de France est rattachée au Synode russe horsfrontières. Le Père Eugraph Kovalevsky est sacré évêque de l'Église catholique
orthodoxe de France, sous le nom de Jean, évêque de Saint-Denis.
1966 :
naissance au ciel de l'archevêque Jean de San Francisco. Son successeur se
montre hostile à l'Église française. À nouveau menacée dans son identité,
l'Église orthodoxe de France se sépare du Synode russe hors-frontières.
L'évêque Jean de Saint-Denis sollicite la protection canonique des Églises
orthodoxes autocéphales.
1967 :
premier contact avec l'Église roumaine.
1967 à 1970 : réitération de la demande de protection canonique auprès de l'Église roumaine.
1970 :
naissance au ciel de l'évêque Jean de Saint-Denis.
1970 à 1972 : l'Église orthodoxe de France demande au patriarcat de Roumanie de combler la
vacance de son siège épiscopal.
1972 :
l'Église autocéphale de Roumanie accepte d'accorder sa protection canonique à
l'Église orthodoxe de France, et bénit ses statuts canoniques. En juin 1972,
sacre de Mgr Gilles Bertrand-Hardy, sous le nom de Germain, évêque de SaintDenis.
1988 :
pour essayer d'apaiser les tensions avec le patriarcat de Constantinople, le
patriarcat de Roumanie demande à l'Église orthodoxe de France de ne pas se
prévaloir de son titre d'Église, mais de faire seulement état de son organisation
actuelle de diocèse ou d'évêché. Dans un souci d'apaisement l'Église orthodoxe
de France accepte provisoirement de se nommer : «Évêché orthodoxe de
France dans la juridiction de l'Église orthodoxe de Roumanie». Ceci ne fait pas
de l'Église française un évêché roumain, mais indique la phase actuelle de son
développement. Elle demeure, ainsi que le précisent ses statuts : «Église
orthodoxe de France».
1993 :
après deux années d'hésitation, le saint-synode de l'Église orthodoxe de
Roumanie met fin à sa bénédiction canonique. Trois fois bénie jusqu'alors dans
son histoire (1936-1993) par une Église autocéphale (Église russe en 1936,
Église russe hors-frontières en 1960, Église de Roumanie en 1972), l'Église
orthodoxe de France continue sur la voie tracée par la volonté divine :
être et devenir l'Église locale orthodoxe
dans la tradition occidentale.
PS - Suite de cette chronologie en cours d'élaboration
ANNEXE II
ÉGLISES ORTHODOXES AUTOCÉPHALES ET AUTONOMES
~~~~~~~
SIÈGES APOSTOLIQUES
- Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Rome.
RECONNAISSANCE DE CERTAINES PRÉROGATIVES
- Concile de Nicée (325)
- Rome, Alexandrie, Antioche.
- Concile de Constantinople (381)
- Rome, Nouvelle Rome (Constantinople), Alexandrie, Antioche.
ÉGLISES AUTOCÉPHALES ET AUTONOMES
Une Église autocéphale est une Église qui est, étymologiquement, «sa propre tête». Elle
confesse la foi orthodoxe comme les autres Églises, son organisation et son contenu canonique sont achevés. Elle est en communion avec l'Église universelle. Chaque Église, en vertu du
34e canon apostolique, doit avoir un évêque «premier» ou «primat», qui est appelé «pape»,
«patriarche», «archevêque», «métropolite» ou «catholicon». Ce primat doit être élu par ses
pairs.
Une Église autonome est une Église qui a un lien de communion et de dépendance canonique
avec une des Églises autocéphales - dont elle reçoit le Saint-Chrême - qui protège
paternellement sa croissance, et par qui elle est en communion avec l'Église plénière. Elle
possède l'autonomie interne, mais elle est limitée, volontairement ou par nécessité, par sa
dépendance d'une Église autocéphale.
ÉGLISES AUTOCÉPHALES
- Patriarcat de Constantinople
- siège : Istanbul
- Patriarcat d'Alexandrie et de toute l'Afrique
- Patriarcat d'Antioche et de tout l'Orient
- Patriarcat de Jérusalem
- Patriarcat de Moscou
- siège : Damas
- siège : Jérusalem
- siège : Moscou
- Patriarcat de Serbie
- siège : Belgrade
- Patriarcat de Roumanie
- siège : Bucarest
- Patriarcat de Bulgarie
- siège : Sofia
- Patriarcat de Géorgie
- siège : Alexandrie
- siège : Tiflis
- Église d'Albanie
- siège : Tirana
- Église de Chypre
- siège : Nicosie
- Église de Grèce
- siège : Athènes
- Église de Pologne
- siège : Varsovie
- Église du Sinaï
- siège : monastère du Sinaï
- Église de Tchécoslovaquie - siège : Prague
- Église d'Amérique du Nord
- siège : Washington
ÉGLISES AUTONOMES
- Église de Finlande
- siège : Helsinki
- Église du Japon
- siège : Tokio
- Église d'Ukraine
- siège : Kiev
- Église d'Estonie
- siège : Tallin
- Église de Lettonie
- siège : Riga
- Église de Moldavie
- siège : Kichinev
- Église Russe hors-frontières
- siège : Genève
- Église de France - Église renaissante
- siège : Paris
- Église de Chine : Le gouvernement prohibe toute manifestation.
ANNEXE III
BIBLIOGRAPHIE
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L'Orthodoxie. L'Église des sept conciles. Paris D.D.B, 1968.
Winnaert (Irénée), Gillet (Lev), Kovalevsky(Eugraph), Balzon (J.).
Regards sur l'orthodoxie occidentale - 1927-
1957
(épuisé).
Paris : Éditions orthodoxes Saint-Irénée, 1957
Revue Présence orthodoxe :
Germain de Saint-Denis,
Hardy (Gilles).
Lettre ouverte, Présence orthodoxe, n° 5, 1992.
Pourquoi le catholicisme orthodoxe occidental ?
Présence Orthodoxe, n° 12, 1970, pp. 208-214.
Kovalevsky (Maxime).
L'Église orthodoxe en France
Présence Orthodoxe, n° 77, 1988, pp. 3-29.
Numéros spéciaux dans la revue Présence Orthodoxe notamment sur :
Monseigneur Jean de Saint-Denis, Eugraph Kovalevsky, n° 9-10, 1970.
Sacre de Monseigneur Germain de Saint-Denis, n° 19, 1972.
Saint Germain de Paris, trois numéros spéciaux sur la justification du rite n° 34-35,
1976 ;
n° 36 a et b, 1977.
Maxime Kovalevsky (1903-1988) - Homme du siècle et fils de l'Église,
n° spécial n° 80-81, 1989.
ÉGLISE ORTHODOXE DE FRANCE
Évêché
Villa Notre-Dame
26, rue Friant 75014 Paris
Secrétariat :
✆
01 45 42 44 12
Fax
01 45 42 22 55
Email : [email protected]
Cathédrale Saint-Irénée
96, bd Auguste Blanqui
75013 Paris
✆
01 43 36 83 45
Dans les locaux de la cathédrale :
Institut de théologie orthodoxe de Paris Saint-Denys l'Aréopagite
Cours du soir
Cours par correspondance.
✆ 01 45 35 16 24 ou 06 89 32 25 38
Revue "Présence Orthodoxe"
Renseignements :
✆ 01 43 36 83 45 ou 01 45 42 44 12
Journal Orthodoxe d'Informations Ecclésiales (J.O.I.E.)
Renseignements :
✆ 05 59 83 02 95 ou 01 45 42 44 12
Centre orthodoxe d'Edition et de Diffusion (C.O.E.D.)
Renseignements
✆ 01 48 78 01 00 ou 01 45 42 44 12
18[1]. À la suite de dissensions internes, l'Église de la diaspora russe en France se divisa, en 1930, en
trois parties : celle qui resta dans l'obédience du patriarcat de Moscou, celle qui se rattacha au
patriarcat de Constantinople, et celle qui forma le Synode hors-frontières (cf. annexe III, bibliographie :
Orthodoxie et Occident : renaissance d'une Église locale, par Maxime Kovalevsky).
19[2]. Le canon 28 du Concile de Chalcédoine (451) dit : «...Ainsi les métropolitains seulement des diocèses
du Pont, de l'Asie proconsulaire et de la Thrace, et les évêques des parties de ces diocèses occupés par les
Barbares, seront sacrés par le Saint Siège de Constantinople ; dans les diocèses sus-nommés, chaque
métropolitain sacre régulièrement, avec les évêques de l'éparchie, les nouveaux évêques de cette éparchie, comme
cela est prescrit dans les très saints canons. Mais, comme on l'a dit, les métropolitains de ces diocèses doivent
être sacrés par l'archevêque de Constantinople, après élection concordante faite en la matière accoutumée et
notifiée au siège de Constantinople».
20[3]. L'uniatisme historique, qui fait problème à l'Est, fut une tromperie rattachant des diocèses et des
paroisses orthodoxes à l'Église de Rome, en leur gardant l'apparence orthodoxe (rite oriental,
vêtements liturgiques, églises, etc.). Ce rattachement s'effectua au besoin par la force civile pour
satisfaire aux prétentions de la papauté.
21[4]. cf. bibliographie : Orthodoxie et Occident : renaissance d'une Église locale, par Maxime Kovalevsky,
p. 196, "Catholique, catholicisme, catholicité".