Le forum prévisionnel

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Le forum prévisionnel
Le forum
prévisionnel
par BERTRAND DE JOUVENEL
(Extrait de L'Art de la Conjecture) *
Considérons les décisions publiques. Dire que le changement s'accélère
c'est dire que par unité de temps (année ou législature) il se présente plus de
problèmes nouveaux, c'est dire que la pression exercée sur les responsables par
les questions qui appellent décision, va croissant avec le temps: il paraît
naturel et même raisonnable, en pareil cas, que les questions soient prises dans
un ordre dépendant de leur urgence. Pratique dont le vice apparaît dans les
résultats. Chaque problème n'étant inscrit à l'agenda que lorsqu'il s'y impose
comme devenu « brûlant », les choses sont alors à ce point que, comme on dit
aux échecs, « le coup est forcé ». Il n'y a plus de choix possible entre différentes
actions destinées à modeler une situation encore flexible, actions déterminantes,
il n'y a plus qu'une réplique d'avance déterminée à un problème « encerclant »
et qui ne laisse qu'une issue. Les dirigeants du moment obéissent à la nécessité,
et se justifieront après coup en disant qu'ils n'avaient pas le choix de décider
autrement. Ce qui est vrai, c'est qu'ils n'avaient plus le choix, et c'est tout autre
chose: car, s'ils peuvent être exemptés de blâme quant à la décision, en effet
devenue inévitable, ils ne sauraient l'être pour avoir laissé aller la situation
jusqu'au point qui leur ôtait toute liberté de choix. C'est précisément la preuve
de l'imprévoyance que l'on tombe sous l'empire de la nécessité, et le moyen
qu'il n'en soit pas ainsi est de prendre connaissance des situations en formation,
tandis qu'elles sont encore modelables, avant qu'elles n'aient pris forme
impérieusement contraignante. Autrement dit, sans activité prévisionnelle,
il n'y a pas effectivement de liberté de décision.
Aussi, tous responsables de décisions doivent rechercher le concours de
prévisionnistes, et l'on peut gager que tout foyer de décisions lourdes aura son
état-major de prévisionnistes. Mais si chacun de ces états-majors travaille confidentiellement pour ses propres chefs, ceux-ci, de ce fait, auront des éléments
d'information sur l'avenir que le public n'aura pas; toujours portés à demander
* Bertrand DE JOUVENEL, L'Art de la Conjecture, pp. 344-345, 1964, Hachette, Paris.
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que l'on ait en leur jugement une confiance aveugle, ils la gagneront plus
aisément en faisant valoir qu'ils ont consulté les « augures », fait prendre les
« auspices »: ce serait, sous un habit moderne, la résurrection d'un bien ancien
artifice politique.
Il est trop facile de prétendre qu'une décision est dictée par une prévision
valable, si celle-ci est tenue secrète, et que l'opinion ne puisse apprécier la
convenance de la décision avec la prévision ni critiquer la prévision. La prévision servant aux décisions « publiques » (au sens de « gouvernementales ») doit
être «publique» (c'est-à-dire «exposée en public»). Au demeurant, c'est
ainsi seulement que l'on évitera de donner pour opération « magique » le
processus intellectuel de formation d'opinions raisonnées sur l'avenir.
Il faut donc un « forum prévisionnel » où se produiront les opinions
« avancées » (au sens temporel) sur ce qui peut advenir et sur ce qui peut être
fait. Et comme le passage du temps apporte des situations nouvelles et des
germes nouveaux, il est clair que ce « forum » doit être en fonctionnement
continuel: il ne s'agit pas d'envisager l'avenir une fois pour toutes, mais de le
discuter continuellement.
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