le vent se lève en janvier - LIMAG Littératures du Maghreb

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le vent se lève en janvier - LIMAG Littératures du Maghreb
 [email protected] LE VENT SE LÈVE EN JANVIER
Pages secrètes de la révolution tunisienne
- Journal -
(Parution du livre, à Tunis et probablement en
Suisse, ou en France, prévue pour octobre 2011)
1 DU MÊME AUTEUR
- Le corps humain dans les contes et nouvelles de Guy de Maupassant,
Tunis, Publications de la Faculté de Manouba, 1992. (Essai, 350 p.).
-Le Récit, de l’œuvre à l’extrait, Sfax, Birùni, 1994. (Essai, 250 p.).
-Sur l’histoire littéraire française, Tunis, Sahar, 1995. (Essai, 150 p.).
-Tirza, Gallimard (Joëlle Losfeld) et Cérès, 1996. (Roman, 145 p.).
-Le Romanesque hybride I, Tunis, Sahar, 1996. (Essai, 100 p).
-Le Romanesque hybride II, Tunis, Sahar, 1998. (Essai, 150 p.).
-Voix barbares, Tunis, Sahar, 1999. (Roman, 160 p.).
-Stendhal hybride, Paris, L’Harmattan, 2001. (Essai, 223 p.).
-Inchallah le bonheur, Tunis, Sahar, 2004. (Roman, 160 p.).
-La Guerre et ses environs, Tunis, Sahar, 2005. (Essai 100 p)
-Littératures tunisiennes, Paris, L’Harmattan, 2006. (Essai, 222 p.).
-Chemins francophones, Tunis, Sahar, 2006. (Essai, 120 p.)
-Erratiques, Tunis, Sahar, 2007. (Roman, 207 p.).
-Châteaux, Tunis, Sahar, 2007. (Contes, 120 p.).
-Poétique romanesque XIX, Tunis, ENS et Sahar, 2010. (Essai, 205 p.).
-Al’Arrabâ (- ‫اﻟﻌﺮاﺑﺔ‬-), Tunis, Sahar, 2011. (Poésie arabe, 150 p.).
-Main de Fatma. Essai sur l’espace francophone tunisien, 2011. (Essai,
sous presse, 220 p.).
-Le vent se lève en janvier. Pages secrètes de la révolution tunisienne,
2011. (Journal, sous presse, 224 p.).
2 Ali Toumi Abassi
LE VENT SE LÈVE EN JANVIER
Pages secrètes de la révolution tunisienne
- Journal -
2O11
3 4 Avant propos
Révolution et vérité
Si vous cherchez la vérité…, passez votre chemin, car je
ne l’ai pas trouvée, et ménagez votre monture, puisque
vous ne la trouverez nulle part. Si vous avez assez de
curiosité pour lire une vérité, syncopée et ductile comme
est censé nous l’offrir un genre littéraire tel que le journal,
descendez de selle un moment, il y a de fortes chances
pour que vous trouviez, ici, quelque satisfaction !
L’auteur
5 6 Première partie
MOLOCH AUX PIEDS D’ARGILE
7 8 12 janvier 2011
La colère de Janus
Janvier s’annonce frisquet, mais bien pluvieux cette année.
Le citadin se répand en gentilles jérémiades, sans plus,
tandis que l’homme des collines et des plaines se frotte les
mains en pensant au blé vert et à l’herbe abondante.
D’ailleurs, depuis quelques années déjà, le monde entier
pointe un index bien trop laudatif vers la Tunisie et couve
une immense sympathie pour ses habitants réputés pour
leur hospitalité et leur modération…
Dans ce petit pays béni, Dame Baraka semble donc faire
des miracles, surtout pendant les vacances, et ameute
toujours des fêtards algériens et libyens, des cheikhs
émiratis, ou des Juliette, François, Ivanov, Hans et autres
amateurs de merveilleuses côtes azurées et d’antiques
fantasias…Ils viennent et se dispersent là où la bonté
légendaire des Tunisiens avertis et mandatés veut bien les
conduire, en bus ou en 4X4 aseptisés et climatisés, avec
des vitres fumées, ou sur des selles en coussinets soyeux à
dos de dromadaires dociles comme des Pégases. Quand ils
repartent chez eux, au bout de plusieurs semaines où ils
auront tout vu de l’éden en contournant l’enfer, pour le
prix de deux nuitées dans un hôtel à Paris, ou à Genève, ils
9 ont la sensation d’être sevrés et s’en vont mâchouiller leur
ébahissement et leur nostalgie jusqu’à l’excursion
suivante. Ils ne savent pas qu’en janvier, si le vent peut se
lever doucement dans ce pays de cocagne, de cette
douceur du makroudh1 et du couscous dégustés autour de
belles vasques lumineuses dans les hôtels idylliques de
Sousse et ailleurs, ou dans les merveilleuses palmeraies de
Tozeur, il peut aussi charrier des tempêtes qu’on ne peut
même pas soupçonner ici, et qu’en ce mois, la colère de
Janus, dieu éponyme, explose terriblement sans que
personne puisse en prévoir les effets.
Ils ne savent pas, et beaucoup de Tunisiens, cols blancs
rangés, rares affairistes privilégiés par la « haute porte de
Carthage », béni-oui-oui hélas repêchés d’une Tunisie
archaïque…ne savent pas non plus, ou s’entêtent
simplement à ignorer que janvier est le mois qui rechigne,
d’année en année, à accueillir les rendez-vous manqués
avec l’histoire du pays.
Depuis 2004 au moins, l’entêtement de Ben Ali à
s’éterniser au poste de président, le favoritisme et
l’injustice sociale de plus en plus répandus exaspèrent tout
le pays, en particulier les régions intérieures et elles
renouent, en effet, avec une tradition millénaire de noble
fierté paysanne. Les boucs et les gazelles redressent les
cornes dans les oueds et sous les pins. Les enfants de
Gafsa, Sidi Bouzid, Kasserine, Siliana, Sfax, Tunis et
d’ailleurs ont tellement grandi qu’ils cassent maintenant
1
Gâteau tunisien, généralement à base de semoule grillée, de sucre et de
dattes. 10 leurs compas, ardoises, crayons et conspuent les contes
sempiternels que les pères s’évertuent à leur raconter, à
longueur d’années, dans la misère et le désespoir.
Alors, durant les dernières semaines, il y a comme du
soufre dans l’air. L’atmosphère plombée rappelle les
tristes jours qui ont précédé et suivi les événements
sanglants du bassin minier, moins de trois ans auparavant.
Mais les gens vaquent à leurs tâches ou à leur inaction de
chômeurs, en scrutant le ciel du pays de plus en plus
brumeux.
Vers onze heures, je quitte mon bureau, à l’ENS, et
traverse la Médina en flèche, pour aller partager une
collation express avec mon ami Mohamed, au restaurant
Le Cap. L’endroit, une espèce de bouge que feu Ali
Douâgi aurait mieux décrit, semble plus morose et plus
désert que de coutume. À peine y remarque-t-on deux ou
trois habitués, comme ce barbon pansu et édenté, toujours
entouré de deux ou trois grisettes, (jamais les mêmes), qui
ingurgite bière sur bière, tandis qu’elles sirotent
nonchalamment des sodas et s’amusent de son
débridement et de sa fringale gargantuesque, ou cet autre
solitaire débarquant directement des contes de
Maupassant, caressant tour à tour sa bouteille de rouge et
son crâne, dans la pénombre du coin le plus isolé de la
salle.
-Salut, vieux… ! Ca va ?
-Bonjour, vieux toi-même ! J’allais commencer sans ta
Majesté…
11 -Dis-moi, Si2 Mohamed, est-ce que tu sens l’orage comme
moi, ou est-ce que je stresse plus que d’habitude ?
-Tout à fait, Si Ali, il y a de l’orage… Et si tu veux mon
avis, ça sent vraiment le cramé, mais qui vivra verra… !
2
Particule exprimant le respect, et utilisée même entre amis et camarades, par plaisanterie. 12 Jeudi 13 janvier 2011
« Je vous ai compris »
Zine El Abidine Ben Ali a une mine presque contrite et
méconnaissable, ce soir à la télé, quand il prononce son
troisième (et ultime) discours présidentiel, depuis trois
semaines, à l’adresse des Tunisiens. Debout, visiblement
en mal de sommeil depuis des jours, et désorienté par le
prompteur sur lequel se déroule son texte en dialectal, il
joue à quitte ou double, alternant mea culpa, promesses de
changement radical et envie de proximité avec le peuple.
Personne ne s’y trompe, évidemment. L’homme de la rue
constate cette indéniable maladresse gesticulatoire qui est
habituelle chez son président, plus accusée aujourd’hui,
cette incroyable incompétence dans le maniement du
dialecte, au lieu de l’arabe classique qui était de rigueur
dans tous ses discours antérieurs, depuis la déclaration du
7 novembre 1987, cette perfide compassion pour les
victimes de la répression et cette colère contrefaite envers
les « criminels » qui viennent de tirer sur les manifestants
(en réalité, ces criminels seraient ses propres ninjas, ou
ceux de l’armée).
13 Les téléspectateurs plus avertis relèvent aussi, dans cet
inénarrable discours de Ben Ali, l’hypocrisie tout à fait
ubuesque des promesses, l’obstination à s’accrocher au
pouvoir pour encore…trois ans, et notamment les plagiats
des attitudes et du style de Habib Bourguiba et
de…Charles de Gaulle. Au premier, celui de l’émeute du
pain, (26 janvier 1984), il pompe au moins des allégations
du genre : « on m’a trompé » et « je n’ai pas les vertus du
soleil pour rayonner sur tout », ainsi que le désir de
remédier à la situation avec la tactique de la volte-face, en
baissant les prix des denrées alimentaires de base. Au
second, il emprunte gauchement la fameuse phrase
prononcée devant les Algériens en 1958 : « Je vous ai
compris » :
« Je vous ai compris. Oui, je vous ai tous compris, le
chômeur, le pauvre, le politicien et tous ceux qui
souhaitent plus de libertés. Je vous annonce que j’accepte
vos revendications légitimes (…)
Je voudrai dire que beaucoup de choses ne se sont pas
passées comme je le souhaitais, en particulier en ce qui
concerne la démocratie et les libertés. On m’a parfois
induit en erreur en occultant certains faits. Les auteurs de
tels agissements seront poursuivis en justice(…)
J’ai une profonde tristesse, très profonde. Plus de
violence ! Plus de violence ! J’ai donné mes directives au
ministre de l’Intérieur et je les ai réitérées. A présent,
j’ordonne d’arrêter de tirer à balles réelles. Cela n’est pas
admissible et n’est pas justifiable…»
C’en est trop… ! Comment un tyran, qui plus est
commande et protège une bande de kleptocrates,* peut-il
14 se réclamer du « père de la nation » et de « l’homme du 18
juin » ! Autant le peuple que les observateurs plus éclairés
réalisent : 1- que Ben Ali n’est pas Ben Ali, 2-qu’il est
incorrigible et qu’il joue une énième farce, 3- qu’il est
acculé et qu’il n’attend, maintenant, qu’un coup de grâce.
Le sort de « l’homme du changement historique » et du
RCD3 est scellé, ce soir. On entrevoit aussi le sort de tous
ses apparatchiks et des nouveaux prétendants à la main de
cette autre malheureuse Pénélope qu’est la Tunisie du
XXIe siècle.
Ironie du destin, Ben Ali tourne donc lui-même une page
de notre histoire, sans le savoir ni le vouloir. Les forces
vives du pays et notamment les jeunes diplômés, étudiants
et éternels chômeurs, comprennent, sans doute, qu’ils
doivent reprendre diligemment la main, et commencent,
dès ce soir, à en écrire une autre, en maniant ces armes que
le dictateur leur avait distribuées comme autant de joujous
pour les distraire : appels téléphoniques, SMS, messages et
notifications sur Facebook commencent à pleuvoir.
3
Parti du président déchu : Rassemblement Constitutionnel Démo-
cratique, qui avait remplacé le parti de Bourguiba : PSD : Parti Socialiste Destourien) , le lendemain du 7 novembre 1987.
15 *« Les câbles secrets de Wikileaks Un nouveau câble de l’ambassade américaine à Tunis, daté du 9 janvier 2006, révélé par Wikileaks, apporte un nouvel éclairage sur les ambitions politiques de l’ex‐
président Ben Ali à vouloir rester au pouvoir jusqu’à sa mort, au moment même où la Tunisie est entrée dans une novelle ère avec la fuite et de la chute de l’ancien raïs. Classé « secret » ce télégramme, rédigé en janvier 2006 par l’ambassadeur US, S.E. William J. Hudson, est une analyse détaillée des mécanismes constitutionnels mis en place par le président Ben Ali, arrivé au pouvoir en novembre 1987, pour s’assurer une présidence à vie. Le document, d’une remarquable actualité, détaille également les différents scénarii auxquels la Tunisie pourrait être confrontée en cas de la maladie, de la chute ou de la mort de Ben Ali. Si les diplomates américains estimaient déjà en 2006, qu’il est peu probable que Ben Ali renonce au pouvoir, qu’il ferait tout pour s’assurer une présidence à vie en dépit de son âge et de sa maladie – un cancer de la prostate ‐, ils n’envisageaient pas une short‐list de ses probables successeurs(...). Régnant d’une main de fer, Ben Ali, sa famille ainsi que sa belle‐famille, celle de sa femme, les Trabelsi, ont mis la Tunisie en coupe réglée. Tant et si bien que les câbles de l’ambassade américaine qualifient le clan présidentiel de quasi‐mafia. D’après le site de La Presse : La presse.tn, 2 fév. 2011 16 Vendredi 14 janvier
« Si le peuple un jour…»
Le 17 décembre dernier restera marqué dans l’histoire
tunisienne à la craie…rouge-sang. Mohamed Bouazizi, ce
jeune vendeur ambulant qui s’immola par le feu devant le
palais du gouvernorat de Sidi Bouzid, en protestation
contre la misère, l’injustice et l’humiliation, ne savait pas
que, moins d’un mois plus tard, tout le pays s’embrasera et
lui donnera raison, transformant son martyre en
révolution, vite couronnée par la chute de Ben Ali. Il ne
savait pas que sa rébellion aura l’insigne mérite de
confronter tout le pays à son destin.
L’incroyable exploit
Dès le matin, l’avenue Bourguiba appartient à une foule
qui grossit d’heure en heure. Sur place, un jeune étudiant
que j’appelle de mon bureau me décrit l’événement. Une
heure après, une marée humaine qui s’était donné le mot
hier soir, occupe l’avenue, entre Bab Bhar (Port de
France), et le ministère de l’Intérieur…Puis tout se
17 précipite et personne ne fait plus attention au temps. C’est
la guerre entre des dizaines de milliers de jeunes
manifestants pacifistes, forts uniquement de leur ras-le-bol
et décidés à en découdre avec le despotisme et des forces
de l’ordre, armées jusqu’aux dents, mais pusillanimes et
trop peu aguerries.
Dans une situation beaucoup moins électrique et moins
comminatoire, un 26 janvier 1978, par exemple, l’armée
tire, et les nombreuses victimes tombées dissuadent la
foule insurgée d’aller plus loin. Non, aujourd’hui, quelque
chose d’inouï a lieu. L’avenue n’est plus assez vaste, ni
assez longue pour contenir les assaillants du ministère de
l’Intérieur, et les gorges ne sont pas assez galvanisées pour
dire la détermination d’exorciser la peur, d’affronter le
pouvoir mafieux, d’en finir avec la résignation et le
défaitisme ataviques.
D’autres informations me parviennent des provinces. Sidi
Bouzid est en ébullition. Deux citoyens, dont un
enseignant universitaire franco-tunisien, Mohamed
Bettahar, sont tués par balles, à Douz. Kasserine
s’embrase. Des snipers (hommes de Ben Ali, de l’armée ?)
tirent et abattent des dizaines de kasserinois. La foule est
plus furieuse que jamais ; elle assiège la prison locale dont
elle finit par libérer les détenus, avec la bénédiction
ambiguë des soldats en faction; elle encercle également de
hautes murailles derrière lesquelles se sont retranchées des
forces spéciales inidentifiables. L’armée intervient et
sauve ces derniers d’un lynchage certain…S’agit-il de
soldats manipulés par quelques généraux ? S’agit-il d’une
partie de la garde présidentielle répartie sur les grandes
villes, et commandée par Ali Sériati, chef de la garde
18 présidentielle, qui aurait manigancé pour semer la terreur
et la pagaille partout, et prendre le pouvoir, comme on
cueille un fruit trop ramolli et à moitié pourri ? Mais le
général est arrêté à temps, à l’aéroport, avec des proches
du président.
Près de 17h. Des ovations montent en même temps à
Tunis, à Kasserine, à Sidi Bouzid, partout, jusque dans les
dunes de Tataouine. Un grand cri de triomphe et de
soulagement secoue le ciel gris de janvier, car on vient de
comprendre que le maître de Carthage n’est plus qu’un
Moloch aux pieds d’argile. On ne sait pas encore s’il a
démissionné, s’il est arrêté ou s’il s’est donné la mort. Une
intuition collective libère donc la joie tant attendue des
Tunisiens, quand Canal 7 (rebaptisé le soir même :
Télévision nationale), annonce l’imminence d’une
information de la plus haute importance.
Vers 18 heures, quand Mohamed Ghannouchi, Premier
ministre du gouvernement de Ben Ali, entouré du
président de la Chambre des députés, Fouâd Mébazâ, et
du président de la Chambre des conseillers, Abdallah
Kallel, annonce à la télé la vacance du poste de chef de
l’Etat et l’application automatique de l’article 56 de la
Constitution, en vertu de quoi il « se charge »4 de la
Présidence par intérim, il y a dans tout le pays une telle
explosion de bonheur qu’on n’en comprend même plus le
sens. Mais ce bonheur est rapidement mitigé par la
stupéfaction, puis le doute et la méfiance… Il y a peut-être
4
C’est l’expression même de Ghannouchi, ce qui n’est pas conforme à
l’article 56 de la Constitution.
19 une complicité entre Ghannouchi, Ben Ali, le RCD et
probablement des tiers étrangers. Il y a peut-être une
magouille, un coup d’Etat, un pronunciamiento raté …Une
grande inconnue risque de berner la nation, de gâcher la
fête et n’en faire qu’un miroir aux alouettes.
Aujourd’hui, 14 janvier 2011, en dépit d’un cafouillage
destiné à durer, l’émeute de l’avenue Bourguiba a donc eu
raison de son dictateur, qui a pris le chemin de l’exil,
fuyant comme un escroc. Que s’est-il passé exactement ?
Un scénario inattendu ? Quelques complicités de la garde
prétorienne ? Un fiasco de l’armée qui manigançait
probablement pour son compte ? Mais sûrement, sous la
protection des intrus occidentaux et orientaux, au mépris
de tout un peuple trahi et exploité ignominieusement,
depuis des décennies, et qui n’a plus peur de lui, Ben Ali
accompagné de sa famille, a quitté le pays sans aucune
entrave. Son point de chute n’étonne personne : L’Arabie
saoudite, royaume au régime despotique, gavé de sable et
de pétrole, a une tradition d’hospitalité pour les criminels
de haut rang5.
Montée des périls
La nation est ainsi mise à l'épreuve de l'histoire. Ceux qui
l’aiment (puisqu’il y a aussi ceux qui la méprisent assez
pour la piller et la laisser aller à vau-l’eau) la défendront
avec les moyens du bord. Entre autres, pointer les périls
5
Le plus célèbre étant le Chah d’Iran.
20 dont chacun verra seulement quelques-uns, parce que
personne n'a plus que deux yeux.
Premièrement, c'est un changement révolutionnaire et
radical qui devrait conduire normalement à la démocratie,
en dépit des éventuels manipulateurs peu soucieux du sort
du peuple. Mais la démocratisation du pays ne sera
certainement pas un long fleuve tranquille. Ses ennemis
irréductibles, à l'intérieur comme à l'extérieur, vont se
mettre en branle pour l’étouffer dans l'œuf et édifier les
autres nations asservies et tentées par le même chemin. Je
pense en particulier aux régimes dictatoriaux et militaires
arabes qui tremblent en ce moment...Il faut que les
membres du gouvernement de l’Unité nationale qui naîtra,
j'espère, aujourd'hui, ou demain, en fassent une priorité
absolue.
Deuxièmement, la base de la reconstruction qui prendra du
temps, mais qui doit démarrer maintenant, c'est la
sécurisation du territoire et des frontières. La liesse
inaugurale passée, et au cas où le désordre et la violence
persisteraient, aucun citoyen ne serait prêt à suivre un
gouvernement, quel qu'il soit, s'il s’avérait incapable
d'assurer sa sécurité. Le gouvernement devrait en faire une
autre priorité absolue, ex æquo.
Troisièmement, les nouvelles recrues du gouvernement de
l’unité nationale (ou de salut national, ou tout ce que l’on
voudra, puisque la confusion terminologique règne
encore) ne sont pas toutes rompues à l’exercice de la
responsabilité politique et au travail pratique, très
exigeants, dans ces circonstances exceptionnelles. Ces
nouveaux venus, parfois glanés sur le tas, selon des calculs
21 avouables ou non, auraient tendance à manœuvrer raide,
afin de gagner d'abord quelques empans politiques pour
leur famille d'appartenance.
Ce serait tout à fait légitime, dans d'autres circonstances,
mais comme il ne s'agit que d'une responsabilité
provisoire, censée gérer les affaires courantes, préparer les
élections présidentielles et, ultérieurement, les législatives,
il leur suffit de faire partie du gouvernement, pour
commencer à travailler dans l’urgence et éviter que le pays
n'aille à la dérive. Les ministres auront tout le temps de se
préparer au combat des urnes et sont donc tenus d’éviter,
pour le moment, de se livrer aux combats de coqs.
Quatrièmement, la tentation de la théorisation, de la
controverse, des discussions byzantines et de la chasse aux
sorcières est réelle, car, pour la première fois dans
l'histoire de la Tunisie, un éventuel gouvernement de
tendances politiques et idéologiques diverses et opposées
doit se réunir, se concerter et travailler ensemble, jusqu'à
l'échéance des élections. Les nouveaux responsables
n'oublieront pas, j’espère, s’ils sont conscients du moment
historique et des défis accumulés, de parler moins et d'agir
plus, quitte à faire beaucoup de concessions provisoires,
sur des principes secondaires. C'est une question de
stratégie politique minimale, je crois.
Cinquièmement, le peuple a la conviction qu’il vient de
réaliser l’incroyable exploit que les politiciens n'ont pas
programmé, et que même les spécialistes n'ont pas
anticipé. Il se veut le seul maître. Il ne doit donc pas avoir
le sentiment d’être snobé, voire trahi par ses serviteurs. Il
attend que le gouvernement provisoire l'implique, de
22 manière plus pédagogique et plus transparente, surtout par
la communication. Il veut être informé de l'évolution des
concertations et des décisions prises, et rassuré sur la
légitimité du changement qu'il a voulu, ainsi que sur son
avenir à la fois social et politique.
Enfin, ce peuple mérite le meilleur, et surtout le sacrifice
des égo. L'étincelle offerte par l'immolation du jeune
bouzidien Mohamed Bouazizi a vite alimenté un incendie
grandiose qui a tout emporté. Ce ne sont pas les
étincelles qui manquent, ni les incendies qui peuvent en
naître, ni les charrettes de colère, ni les étals de misère et
de frustration, pour tout emporter de nouveau, si
nécessaire. Ce qui vient de se passer devrait prévenir aussi
bien les révolutionnaires que leurs représentants
d’aujourd’hui et de demain.
23 Samedi 15 janvier
Politique et pédagogie :
Les Tunisiens attendent…Et ils s’attendent au
meilleur. Croisons les doigts ! Mais le pire pourrait avoir
lieu et s’installer parmi nous, surtout si l’hypothèse des
manipulations internes et externes de la révolution se
vérifiait. Pour contribuer à limiter les dégâts, un
effort pédagogique soutenu, de la part du Président par
intérim, Fouâd Mébazâ, est indispensable et vivement
souhaité. Le peuple entend être rassuré périodiquement sur
la situation politique, sociale et sécuritaire du pays, et
rapidement informé du retour imminent du pays à la vie
scolaire et universitaire, même si cela doive traîner
forcément.
L’opinion n’a qu’un désir maintenant, que Mébazâ appelle
les pourvoyeurs de services à assurer le cours normal des
choses, à partir de ce lundi, 17 janvier, et mette fin à
l’ambiance délétère, au doute, à l’impatience et à la
prévarication qui minent les structures de l’administration
et des réseaux d’approvisionnement. Le Président par
intérim devrait surtout rappeler qu’il sera, de par les
pouvoirs constitutionnels qui lui sont donnés, le garant
d’une démocratisation irréversible de la vie politique.
24 Mouvements de foules
C’est dans les moments critiques que l’homme doit
prouver qu’il est un être raisonnable et non un esclave des
ruées grégaires. Le pillage des biens publics et privés,
l’approvisionnement excessif par crainte de pénurie, le
colportage des rumeurs…sont le propre de la bête blottie
en nous. En revanche, la retenue, la communication par
tous les moyens avec autrui, la rationalisation des
phénomènes, l’action concrète, comme la mise en place
des comités de quartiers, l’assistance dans la rue et dans
les foyers aux personnes en difficulté… sont le propre de
l’intelligence. Le peuple tunisien, qui vient d’affirmer sa
volonté de dire NON, est un peuple intelligent ; il doit
sauver la part humaine innée en lui et consolidée par sa
culture millénaire. Une occasion unique lui est offerte
pour démentir les rapaces et les donneurs de leçons qui le
regardent et souhaitent in petto que sa révolution ne soit
qu’un feu de paille. Deux exemples simples, voire
triviaux, mais tout à fait éloquents peuvent être invoqués
à ce propos: le premier: dès l’apparition de la rumeur sur
l’empoisonnement de l’eau de la SONEDE, des centaines
de stocks d’eau minérale ont disparu du marché, en une
heure. Mon jeune voisin, bachelier de dix-neuf ans,
appelle la Société en question ; on l’assure que c’est une
sale opération d’agiotage…qui a brillamment réussi. L’eau
du robinet est saine et bien à l’abri des malfaiteurs. Le
deuxième : la rumeur sur une coupure d’électricité court
les rues et certains courriels, les habitants de mon quartier
s’arrachent les boîtes de bougies chez les épiciers du coin.
Une heure après, on annonce à la télé qu’il n’y a aucun
25 problème chez la STEG. Morale de ces histoires
prosaïques: gare aux prédateurs! Les plus dangereux
n’appartiennent peut-être pas à la gent politicienne,
comme on le croit, et cela sur la scène nationale comme
sur la scène internationale. Le souvenir des mains
prédatrices des Trabelsi est encore vivace !
De l’extrémisme
Le peuple était à l’autre bout de la vie politique,
où il n’avait aucune voix au chapitre. Le mouvement
instinctif qui peut compromettre la réussite de son exploit,
c’est qu’il se mette à l’autre extrême et qu’il veuille
obtenir tout, et tout de suite. Nous voyons à l’écran des
harangueurs dans tous leurs états, qui se croient dans la
rue et ne discutent même pas. Nous voyons des théoriciens
qui s’improvisent politologues radicaux ou juges, lavent
leur linge sale en public, proclament des revanches
personnelles et oublient que le cœur des Tunisiens est en
bandoulière, qu’il faut des compromis pour renaître et
beaucoup de sagesse pour composer avec le réel, même
avec le diable, au besoin. Bâtir une démocratie exige de se
méfier des crocodiles, d’œuvrer pour une fondation solide
et de compter sur le temps, pour bâtir le reste !
De la vanité
Narcisse est suicidaire, on le sait, et les Tunisiens
semblent beaucoup plus narcissiques que d’autres peuples
hélas! Certains prétendent avoir aidé à arrêter des
26 barbouzes* et des « suppôts du dictateur déchu », d’autres
chantent à tue-tête «l’exploit révolutionnaire de la
génération internet », d’autres encore interpellent en
direct, et sur les ondes, des Européens pour qu’ils leur
renvoient l’image grandiose qu’ils ont de leur
tunisianité...
Suffit-il de commencer une révolution ? Ne faut-il pas
plutôt la mener à terme par l’organisation de l’action, la
concertation entre les acteurs, la rationalisation des
décisions, le pragmatisme et le désintéressement dans les
comportements? On n’écrit pas son histoire avec des
questions du genre: m’as-tu vu? La justice doit être notre
but, la modération et l’efficacité doivent être nos
instruments, l’humilité, et si nécessaire, une autre
révolution, doivent être notre recours.
27 *« Paroles libérées de flics tunisiens de l'après‐Ben Ali Ils osent parler, et beaucoup, mais l'inquiétude est encore là. A la terrasse d'un café, Raouf (ce n'est pas son vrai nom), quadragénaire trapu, regarde sans cesse à droite à gauche et mettra fin à la conversation à l'approche... de collègues. "Pas de carnet sur la table s'il vous plaît", demande‐t‐il gentiment à un journaliste de l'AFP. Naïm, frêle gamin au regard bleu pâle, déverse des torrents de paroles. Il en tremble presque physiquement de braver ce qui était il y a peu encore un interdit."Nous les petits policiers, on pensait dans notre tête mais on devait fermer notre gueule. Le système Ben Ali au quotidien c'était les petits contre les petits", dit‐il. Lors d'entretiens séparés, tous deux sont en jeans et font le même récit de l'enfer au quotidien : vexations, brimades, suspicion permanente, salaire et vie de misère. Père de trois enfants, Raouf vit dans la banlieue de Tunis. Débuts difficiles avec "un salaire minable qui n'assurait même pas de quoi vivre deux semaines". Naïm, lui, est célibataire. Etudiant en sociologie il est entré à reculons dans la police il y a trois ans "parce qu'il n'y avait pas d'autre boulot pour pouvoir financer les études en parallèle". (…) Naïm pense que l'"image de flic benaliste" va lui coller longtemps à la peau. "Ca ne peut pas disparaître comme ça en un jour". Et pourtant il compte rester dans la police pour "changer les mentalités", la "débénaliser". Son visage s'éclaire d'un large sourire blanc: "je n'ai pas peur, parce que je n'ai rien fait". (…) ils étaient(…) des dizaines d'agents du ministère de l'Intérieur à manifester devant le siège du seul syndicat du pays, l'UGTT. Cette fois, réclamant la création d'un syndicat, c'était eux qui criaient "Policiers opprimés, policiers sacrifiés!" Jeune Afrique n° 20512 28 Dimanche 16 janvier
Risque majeur
Dès le 14 janvier au soir, le Premier ministre, Mohamed
Ghannouchi, prend les commandes du pays en vertu de
l’article 56 de la Constitution. L’opinion, désormais mieux
informée par des médias entièrement libres, se formalise
de cette mesure, apparemment non constitutionnelle, et
réclame l’application de l’article 57 qui prévoit, dans le
cas d’une vacance du poste de chef de l’Etat, de conférer
la présidence par intérim au Président du parlement. Donc,
dès le 15 janvier, Fouâd Mébazâ est investi Président par
intérim et charge Mohamed Ghannouchi de former un
gouvernement d’Unité nationale. Beaucoup ont vu dans
ces deux passations de pouvoir de la présidence, en moins
de vingt-quatre heures, quelque machination des hommes
de Ben Ali. Les plus optimistes y ont vu une action
pragmatique et concertée des deux hauts fonctionnaires,
Ghanouchi et Mebazâ, pour éluder un risque majeur : la
vacance du pouvoir. Ni l’un ni l’autre ne sont intéressés
par un avenir politique au sommet de la magistrature
suprême, et tous les deux apparaissent pour beaucoup
comme les « innocents » de l’ « ancien régime ».
29 Aujourd’hui, nouveau rebond : les protestations de
l’intelligentsia tunisienne et des manifestants réclament le
départ de Ghannouchi et de tous les ministres choisis
parmi l’ancienne équipe de Ben Ali. L’UGTT, plus
opportuniste que jamais, veut ressouder ses rangs fissurés
par des différends internes et retrouver une certaine
légitimité auprès de la base, qu’elle a pourtant trahie par
ses compromissions avec Ben Ali, dont elle soutenait
publiquement, il y a seulement quelques jours, une énième
candidature en 2014. Elle renonce au consensus qu’elle
avait accepté avec les autres parties et épouse, sans
conditions, toutes les revendications de la rue. Il s’ensuit
une très forte pression qui finit par imposer un nouveau
gouvernement purgé à 90% des benalistes.
La mémoire de Mohamed Bouazizi:
Le jeune Mohamed Bouazizi, qui avait suffisamment de
fierté bouzidienne, d'honneur tunisien et de grandeur
humaine, a finalement préféré s'immoler par le feu,
plutôt que de survivre sous un ordre primitif. Il n'avait
certainement pas voulu être un martyr ou un héros, comme
on a tendance à le penser dans l'effervescence générale,
post mortem. Certains prétendent même qu’il s’était brûlé
par accident…
Dans son humilité de chômeur qui vivait à la force de ses
bras et à la sueur de son front, (ces poncifs sont à prendre
à la lettre, en l’occurrence), il avait tout de même pensé à
en finir avec une vie improbable, à dire NON, à sa
manière, et nous dénuder notre honte de silencieux et de
suivistes. En faire un mythe relève d’un comportement
30 archaïque, vaniteux et stérile, mais en faire un symbole de
la révolte qui accouche d'une révolution serait plus digne
de la Tunisie du XXIe siècle.
Tout ce que nous pouvons faire de bien pour cette
nouvelle Tunisie, phénix renaissant de ses cendres, nous le
ferons aussi pour la mémoire de ce révolté qui nous a
sauvés et nous a ennoblis. Nous avons fait de sa tragique
révolte une belle révolution ; il mérite bien que chacun
fasse, tous les jours, un geste en pensant à lui, à sa famille
endeuillée, à la tragédie de sa mort et à tous ceux qui sont
tombés en marchant sur ses pas.
Aux jeunes Tunisiens, Maghrébins, Arabes, jeunes de tous
les horizons qui compatissent aux souffrances de cette
cause et partagent ses valeurs, de viser l’efficience, ne
serait-ce qu’en créant un vrai grand site Mohamed
Bouazizi ! Ce serait un forum mobilisateur, et qui sait ce
que cela donnerait sur le plan national, régional et
international ? Il suffit de se souvenir que l'immolation de
ce jeune homme a bouleversé l'ordre établi en Tunisie, qui
passait pour un modèle des systèmes sécuritaires les plus
forts dans la région, et qui s'est écroulé en trois heures,
comme un château de cartes.
31 Lundi 17 janvier
Une parturiente
La nation accouche difficilement de son gouvernement
de l’Unité nationale: saignements, fausses alertes,
illusions, changement d'obstétriciens et de sages femmes,
cris de douleurs, un premier bébé mort-né; il y en aura un
autre, qui tarde à montrer la tête, pendant que la famille
s'impatiente, prie et envisage le pire. La Tunisie est une
parturiente en douleurs. La mort de Mohamed Bouazizi a
hâté le terme de la douloureuse grossesse, cependant, la
délivrance se fait attendre. La vie naît généralement de la
mort, mais, on ne le sait que trop hélas, la mort peut aussi,
parfois, naître de… la mort. Comment chasser loin les
prévisions noires, si l'on broie du noir à longueur de jours
et de nuits ?
L’omerta
Vous entendez, depuis des semaines, beaucoup trop de
bruit: cris de peur, cris de révolte, cris de
douleurs, sommations, mitrailles, déflagrations, ronrons
d'hélicoptères et discours de politiciens revanchards.
Mais vous entendez aussi beaucoup trop de silence et vous
32 sentez la présence de beaucoup de silencieux,
n'est-ce pas? C'est paradoxal que cela vienne notamment
de la part de ceux qui ont fait de la parole un métier,
devant les pupitres, aux tribunes, dans les
cercles académiques!
Renseignement pris, j’ai su, de source moralement fiable,
que cela s'appelle la loi de l'omerta...Je ne savais pas que
ce silence complice pouvait exister aussi chez les parleurs
et les scripteurs, par définition spécialistes du bavardage,
et que cela pouvait être aussi nocif, au physique comme au
moral. Bon! J'aurai appris quelque chose de plus lumineux
sur mon milieu qui, à l'exception de rares bretteurs
audacieux et impénitents, (ils se reconnaîtront ici), n'aligne
que ces silencieux et ces cohortes d’assis, dont parlait
Rimbaud.
La loi de l’omerta dans les sphères de l’instruction et de la
culture n’est-elle pas la première coupable dans cette main
basse sur le pays depuis, des décennies, comme l’écrivent
les auteurs de La Régente de Carthage6?
6
N. Beau et G. Graciet, La Régente de Carthage, Main basse sur la
Tunisie, Paris, Ed. La Découverte, 2008.
33 Mardi 18 janvier
Le vacarme
Comme tout le monde, ces jours-ci, je perds beaucoup de
temps, et beaucoup de ma sérénité, devant la
télé. Quel vacarme! C'est pire que l'omerta. On n'entend
que moi-je, moi-je, moi-je. Autant les présentateurs que les
invités se déchaînent, qui sur un voisin, qui sur un rival,
qui sur un ancien patron, qui sur la pieuvre et ses
tentacules, qui sur le voleur de beignets de la rue Massoud,
ou Mohamed Bonhomme. Le pire, c'est le vacarme dans
les discours des officiels, qu'ils soient d'ici, ou d'outre
frontière et d'outre-mer. Cela va des panégyriques du
peuple rebelle, dans la bouche des journalistes et des
avocats, à l'offre de services de la meilleure police du
monde, du côté des Gaulois, aux plaidoyers pro domo et à
l'éloge du paradis perdu par les Tunisiens, du côté des
dunes de Syrte. Je ne vous ferai pas l'injure de citer les
noms, n'est-ce pas!
Comment faire pour ne pas avoir à choisir entre l'omerta et
le vacarme...?
34 Mercredi 19 janvier
Dégâts collatéraux
De jeunes gens armés sont arrêtés et lynchés par d’autres
jeunes à Mellass, quartier populaire de la capitale. Etaientils des snipers piégés par la foule? Etaient-ils simplement
des « révolutionnaires » locaux armés pour se défendre
dans la débandade générale ? Qui le saura ? Qui nous le
dira ?
A Bab Sâd, deux militaires tombent sous la mitraille
d’autres militaires. Les premiers étaient engagés dans une
course-poursuite pour arrêter des bandits ou des francstireurs fuyant en voiture, et se croyaient peut-être
reconnaissables, de loin, donc protégés, grâce à leurs
treillis, les seconds avaient pour consigne de tirer sur tous
les véhicules qui n’obtempèrent pas aux ordres de
s’arrêter, même quand ils ont des policiers ou des
militaires à bord. Faits d’armes : des militaires se tirent les
uns sur les autres, à bout portant…
Tout près du centre-ville, des voyageurs en taxis, aux
faciès nordiques, sont arrêtés et débarqués manu
militari…Dans leurs bagages, il y a un trésor pour les
35 soldats en surnombre, chargés juste du barrage : des armes
et des munitions. Les suspects ne parlent pas arabe ! La
patrie court un péril ! Interrogatoire musclé des ennemis
de la révolution, intervention des milices civiles du coin,
début de lynchage en règle. Heureusement, il n’y a pas
mort d’homme. On annoncera plus tard que c’étaient des
chasseurs suédois, munis de leurs fusils, qui s’apprêtaient
à la saison de la chasse au sanglier, dans les montagnes du
nord-ouest de la Tunisie. Ils étaient tellement prisonniers
de leur itinéraire de touristes et, probablement, de leurs
guides, qu’ils ne s’étaient même pas rendu compte que le
chaos régnait dans le pays où ils venaient d’atterrir,
l’esprit tranquille et le cœur léger…
Une heure avant le début du couvre-feu, je pars en voiture
faire quelques emplettes urgentes. À deux cents mètres de
chez moi, je suis arrêté à deux barrages successifs,
auxquels je ne m’attends pas le moins du monde.
Contrarié, mais serein, j’arbore un sourire paternel et
j’obéis aux ordres divers et contradictoires, donnés par des
mômes de quinze à vingt ans.
Pour éviter d’être à nouveau arrêté, et pour donner un
répit à mon hypertension, je renonce à mes courses et je
reviens chez moi, par la voie parallèle, en sens inverse…
La manœuvre est suspecte. Les garnements du premier
barrage s’en aperçoivent et soupçonnent quelque prise
qu’ils souhaitaient depuis des heures, depuis des jours,
depuis des années peut-être, vécues par eux sous la chape
de plomb de la dictature. Ils m’arrêtent donc encore une
fois et procèdent à une fouille serrée, y compris en palpant
…mon pantalon. L’un d’entre eux, le regard espiègle et la
hache tremblante au bout de son bras malingre, m’enjoint
36 d’ouvrir le coffre. J’obéis ; il est déçu ; je rentre et me gare
en bas de chez moi…Quelques minutes de méditation sur
la peur et l’absurde, avant de remonter l’escalier, en
titubant.
Le pouvoir de la rue
Maintenant que les libertés ne sont plus muselées, que les
abcès des frustrations sont incisés, on s’exprime par tous
les moyens, on crie, on danse, on médit des hommes, de
Dieu et de ses saints. La rue est le royaume du peuple. Le
quotidien est fait de descentes en masse, de transe
générale, de bains de foules.
Mais, après le premier raz de marée du 14 janvier, il n’y a
plus d’innocence. La rue est probablement manipulée, de
l’intérieur, comme de l’extérieur, et à l’envi. Elle devient
un laboratoire politique, historique, narcissique. Les
chaînes de télévision la manipulent pour créer du
sensationnel et une matière pour l’info ; les « érudits »
théorisent à l’écran et lancent des mots d’ordre pour
imposer telle ou telle mesure au nouveau gouvernement
complètement déboussolé ; des messies reviennent ou
annoncent leur retour imminent de France et d’ailleurs.
Certains parmi ces derniers, comme Mohamed Marzougui,
vont se recueillir sur le sang des martyrs à Sidi Bouzid, à
Thala, ou à Kasserine… et glanent déjà des voix pour les
prochaines élections présidentielles. À quel saint se
vouer ? Et qui sait jusqu’où iront ces marionnettistes ? Le
pire est à craindre : la somalisation du pays.
37 Dans l’euphorie et l’illusion du triomphe, la rue ignore
qu’une boîte de Pandore est sur le point de laisser
échapper ses démons. Il faut se souvenir du retour de la
dictature, quelques années seulement après la révolution
du peuple français en 1789. Il faut se remémorer le
dévoiement de la révolution populaire soudanaise, avec
Jâfar Numéri, lorsque la société civile a été dans
l’incapacité de faire régner l’ordre ; il faut penser à la
confiscation de la révolution iranienne par Khomeyni et
ses affidés...
Il faut…il faut…Je sais que, comme beaucoup d’autres
rêveurs, je prêche dans le désert, et que les révolutions
sont des drames qui s’écrivent souvent, au moins en partie,
en dehors des volontés particulières ou collectives, selon
un concours de circonstances où le hasard et les turpitudes
humaines ne sont pas vraiment des comparses.
38 Jeudi 20 janvier
Sémiologie des révolutions
Les grilles révolutionnaires sont-elles reproductibles ? Les
signes des unes sont-ils bons pour les autres ? Le jeune
journaliste iraquien, Zidi, s’était servi de ses chaussures,
qu’il lança à la tête du Président américain Bush Jr, avec
un faisceau de mots mielleux. Quelle humiliation pour ce
dernier ! Pire que si on l’avait fait prisonnier ! Quelle
honte pour l’Amérique ! Pire que si elle avait perdu la
guerre contre la « quatrième armée du monde » ! Et quelle
revanche symbolique pour Zidi, pour l’Iraq, pour les
Arabes, pour tous les vaincus de l’Occident ! Le modèle a
été repris ici et là, sans grand éclat.
De même, Mohamed Bouazizi, qui n’a pourtant pas
inventé l’immolation de soi par le feu, ni imaginé les
retombées de son acte en Tunisie et dans le monde, a créé
la tragique surprise, illico transformée en épopée, parce
que son geste est authentique et fort de son potentiel de
choc. Répété en Algérie, en Egypte et ailleurs, ce geste n’a
pas eu tout de suite cet effet dramatique. On devra
attendre, et qui sait ? Peut-être que chaque peuple obéit à
39 une rythmique propre, même s’il s’inspire de modèles
antérieurs.
Tragi-comique
Pendant que le sang coule à Tunis, à Sidi Bouzid, à
Kasserine, à Sousse…, la bière coule à gogo dans les
dépôts de Bab Sâd, dans la capitale! La distillerie et les
hangars des lieux où sont stockés assez de celtias pour
remplir les panses des buveurs tunisiens pendant une
décade, et bourrer de billets les poches des patrons pour
une année, sont livrés pacifiquement aux pilleurs. Il
semble que les maîtres de séant aient conclu un marché
avec les assaillants : ne pas vandaliser les lieux ni
incendier le matériel et se servir sans limite de quantité ou
de temps.
Le spectacle est extraordinaire : au lieu des déprédations,
c’est une beuverie qui continue jusqu’à une heure tardive
de la nuit. On a pu voir des cortèges de porteurs aller et
venir entre les hangars et l’extérieur, les bras tendus sous
des caisses de canettes de bière, et des noceurs à moitié
morts de soûlerie, rampant d’une cagette à l’autre, pissant
dans leur froc. Apparemment, c’est le seul lieu du capital
sauvage à Tunis, où les Tunisiens se soient servis du
produit sans porter atteinte aux moyens de production !
40 Vendredi 21 janvier
L’éternel retour
Beaucoup de Tunisiens brodent fièrement sur l’affinité
chronologique, historique et idéologique entre le 14 juillet
1789, en France, et le 14 janvier 2011, en Tunisie. Le
rapprochement entre les deux faits relevant d’histoires, de
cultures et de sociétés différentes est presque facile : dans
les deux cas : un 14 j…, une sédition populaire triomphe,
un régime dictatorial chancelle. Malgré la connotation
psychologique plutôt naïve (médiation, pose …), on est
tenté d’enfoncer le clou : la révolution tunisienne a été
plus authentique, car non encadrée, non récupérée
jusqu’ici, et plus radicale (elle n’a pas attendu des années
pour chasser le tyran). Mais, ce qui interpelle plus que
cette similitude (à nuancer) entre deux révolutions
survenues à des siècles d’intervalle, contre les mêmes
symboles socio-politiques indéboulonnables sur terre,
c’est ce retour de la rébellion en Tunisie, avec le même
mois pour cadre temporel, durant un demi siècle : depuis
les événements sporadiques et sans conséquences
notables, survenus entre octobre 1967 et janvier 1969
(contre le collectivisme), jusqu’à l’insurrection du 14
41 janvier 2011, ayant pour cible le régime de Ben Ali, en
passant par trois autres occurrences essentielles : la crise
due à l’échec de l’Union tuniso-libyenne (janvier 1974), le
jeudi noir, 26 janvier 1978 et l’émeute du pain (du 29
décembre au 3 janvier 1984) !
À en croire les thèses positivistes, les mêmes causes
produisent généralement les mêmes effets : le début d’une
nouvelle année est une période critique et potentiellement
grosse de surprises fondatrices ou refondatrices. Le début
d’une année fonctionnerait comme un déclencheur de
violence et de revendications frustrées et accumulées,
depuis un certain temps. Mon instinct d’observateur qui se
fait de la bile, condamné depuis plus d’un mois aux
cautères de l’incertitude, me dit qu’il y a aussi un éternel
retour du bonheur, inséparable, hélas, de son cortège de
malheurs. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur la chute
récurrente des tyrans, depuis cinquante ans à Tunis. Les
historiens le diront mieux que moi, mais je médite
candidement sur la ressemblance frappante des causes et
des effets, quand les gouvernants prennent les gouvernés
pour des esclaves et les pays qu’on leur confie pour des
fiefs personnels : 1957, chute du régime husseinite de
Mohamed Lamine Bey, dont les ascendants avaient cédé
la Tunisie à la France, contre la sauvegarde du pitoyable
trône en lambeaux. 1987, chute de Bourguiba, qui s’était
comporté comme un suzerain, surtout après 1970. 2011,
chute de Ben Ali qui a systématiquement spolié, avec son
sérail, pendant vingt-trois ans, toutes les menues richesses
des Tunisiens, et bafoué leurs droits les plus élémentaires
et les plus inaliénables.
42 Tous avaient pourtant fait le sermon de servir, et non de se
servir…Omnis homo mendax !7
« Mokhi oukef »8
Faut-il être aussi obtus et imprévoyant pour en arriver là :
honteuse humiliation, diaspora familiale, exil définitif,
retrait mafieux, opprobre international et…impossibilité
de regarder ses enfants dans les yeux ! Quelle
mythomanie, quel crétinisme, quelle folie des Midas Ben
Ali et les siens ont-ils contractés pour piller leur patrie,
salir son histoire et son héritage et finir ainsi ? Quelques
millions de dinars auraient été pour eux un pactole qu’ils
n’avaient même pas besoin de voler dans les caisses de
l’Etat, puisque les thuriféraires et les corrupteurs de tous
bords avaient pu les mettre à leur disposition, en vingttrois années de pouvoir. Cela aurait pu leur garantir une
retraite dorée parmi les leurs, au soleil, avec, en prime,
quelques égards dans les yeux de leurs concitoyens, pour
le peu de succès économique réalisé dans le pays, grâce à
un technocrate doué (Ghannouchi) et autre concours de
circonstances.
Zine El Abidine Ben Ali (désormais, ZABA, pour ses
« intimes » de Facebook) était-il aussi dupe des siens ?
Avait-il été tellement piégé par une mafia tentaculaire
qu’il dut laisser faire et laisser passer malhonnêtement,
jusqu’au bout de l’infamie et de l’absurde ? Ou était-il
7
6
Tout homme est menteur. Je ne peux plus penser. Je ne comprends plus rien.
43 naturellement un escroc fourbe et incurable ? Mais alors
comment aurait-il grugé tout le monde, notamment en
montant les échelons d’une carrière militaire, par
définition exigeante en matière de sincérité et de droiture ?
Je jure que je n’y vois que du feu, sur le plan éthique et
psychologique. Mokhi oukef, comme on dit chez nous.
Je est un autre
Avoir raté le 14 janvier ! Certes, c’était tellement imprévu
par les quinquagénaires comme moi ! Oui il n’y avait
aucun encadrement préparé d’avance! Oui c’était un
mouvement de foules entièrement étranger à la marche
nonchalante des gens rangés comme moi ! Oui, le
boulevard Bourguiba était moins la scène de la population
active que celle des jeunes, des chômeurs et des laisséspour-compte, ce jour-là ! Oui, personne, y compris les
acteurs de ce théâtre, ne soupçonnait l’issue fulgurante et
l’éclat social et politique que le soulèvement allait avoir
dans le pays et aux quatre coins de la planète, pour mieux
s’organiser!
Mais avoir raté ce jour victorieux, alors que j’étais à
quelques encablures de là, dans mon bureau, en train de
vérifier des dossiers de bourses d’étudiants, pour le
compte de mes supérieurs, a de quoi me faire mordre tous
les doigts des mains et des pieds. Bah ! J’ai eu ma gloire
de jeune, moi aussi, en 78 et en 84, même si ma génération
n’a pas cueilli autant de fruits que celle du 14 janvier…
Descendant la rue Bab Bnèt, vers dix-heures, je me trouve
nez à nez avec une marche des avocats et des juges,
remontant vers le palais de la casbah, où se tient la
première réunion du gouvernement de l’Unité nationale.
44 Là aussi, c’est un pur hasard qui détermine ma position
historique et géographique par rapport aux événements.
Cependant, je me dis que c’est une chance pour me mêler,
sans programme, sans plan, à cette énième manifestation,
surtout qu’elle semble organisée par une partie de la
société tunisienne à laquelle je m’identifie volontiers.
J’emboîte donc le pas aux manifestants, en me félicitant de
l’opportunité, de la qualité des acteurs, de l’ambiance
générale que les forces de l’ordre ne veulent pas déranger,
au moins au début. Mais je m’aperçois très vite que je
répugne à crier, que je peine à allonger les pas ou à trotter
comme la plupart, que l’instinct grégaire m’a quitté depuis
bien longtemps et que je n’ai plus cette passion du geste
instinctif, de la communion collective, de la fureur qui
enfante des miracles.
J’avais pris mon parti, depuis des années, de la fuite du
temps ; je m’étais acclimaté à mon âge adulte. Mais là, au
milieu de cette marche houleuse et bruyante, incapable de
jouir d’une liesse de foule, d’agir physiquement à
l’unisson avec le peuple, je me rappelle brusquement que
je ne suis plus jeune, que je suis prisonnier, pour toujours,
d’un autre corps. Je comprends que je suis tout à fait un
autre, que je suis mort depuis des siècles. L’intervention
des forces de l’ordre finit par me donner des haut-le-cœur,
mes larmes coulent abondamment à cause de la fumée
lacrymogène, mais sans doute aussi à cause d’une fumée
viscérale, remontant de mon fort intérieur, vers ma gorge
et me disant : Pleure ! Pleure ! C’est bon pour ta misère !
45 Samedi 22 janvier
Mohamed Bouazizi m’habite…
Maintenant, je ne le vois plus seulement à travers la
lucarne de la télé (allumée jour et nuit), mais aussi dans les
yeux de tous les jeunes bruns au regard perdu, à la peau
émaciée, traînant qui une serviette gonflée de livres, qui
une charrette garnie d’une marchandise improbable, qui
des savates usées, évoluant sur quelques places
grouillantes de Bab Jédid, Bab Elfalla, Bab Sâdoun…
Le voici attablé dans un café ténébreux, les doigts jaunis
par un mégot, tremblant d’une jambe, passant en revue les
piétons qui défilent sur le trottoir sans lui prêter attention.
Le voilà accroupi près de la devanture d’une grosse
société, faisant la manche en silence, le ventre creux, la
gorge nouée, le cœur en marmelade. Le revoici ronflant
sur un banc du parc Habib Thameur, à force de nuits
blanches passées dans sa mansarde pire qu’une cellule de
bagne. Le revoilà sous un arbre, à califourchon sur un
tabouret bas, avenue de Paris, lorgnant machinalement les
souliers des passants, attendant qu’un quidam daigne
s’intéresser à ses brosses de cireur, et serrant dans une
poche, contre son cœur, un diplôme qui a usé en vain les
belles années de sa jeunesse…Mais je le vois souvent,
46 debout, jetant un dernier regard sur cette ville de Sidi
Bouzid où il a grandi dans son indigence et sa noblesse,
tout près de sa charrette de vendeur ambulant, enveloppé
de cette bure de flammes, embrassant l’enfer sans crier,
sans se tordre, grimaçant simplement de sentir que le feu
lui fait moins mal que l’humiliation, l’indifférence et le
besoin.
Par peur des braquages devenus fréquents sur les longs
trajets, j’abandonne ma voiture et m’engouffre dans un
« louage » faisant des courses entre Tunis et Sidi Bouzid.
Les huit voyageurs sont bavards et tristes. Sur toutes les
lèvres courent les injures contre la famille Ben AliTrabelsi. Une question revient presque dans toutes les
conversations focalisées, depuis un mois, sur la
révolution : pourquoi cette famille a-t-elle à ce point été
avide et vile? Une réponse vient à chaque fois combler
l’incommensurable étendue de l’interrogation: "Allah
yelaanhom !"9
Les barrages militaires sont nombreux et la grisaille
hivernale de ce mois de janvier ajoute à la maussaderie des
cœurs et des visages, celle du paysage. Mais les voyageurs
prennent leur mal en patience. Mieux vaut tarder à arriver
qu’à n’arriver jamais chez soi! Les soldats nous dévisagent
à chaque stationnement et semblent lire simplement dans
les regards, puis, quand ils finissent leur inspection des
dessous des sièges et du coffre, ils cèdent le passage au
chauffeur, d’un signe de main rapide et d’un demi-sourire
presque forcé.
9
Que Dieu les maudisse !
47 Je me trouve soudain avenue Bourguiba, à Sidi Bouzid,
avançant vers le lieu du drame de Mohamed. Ai-je
vraiment eu le courage de venir faire ce pèlerinage
funèbre, ou suis-je en train de le rêver à force de
l’imaginer, de le désirer ? Toujours est-il que me voilà
comme une ombre parmi les ombres, car on dirait que les
Bouzidiens n’ont plus de voix, tant ils avaient crié leur
douleur et leur fureur les jours précédents. Me voilà près
de la mosquée…Je regarde le palais du gouvernorat,
devant lequel Mohamed s’était immolé…Me suis-je
trompé d’adresse ? Rien ne dit que cette aire ouverte à
tous les vents du boulevard, vivant des mouvements
ambulatoires des vendeurs et des chalands de tous genres,
du rythme des voitures et des motos folles de leur course
impatiente, a vraiment vu la charrette de Mohamed, un 17
décembre, ou entendu ses vociférations dans un petit
cyclone de fumée et de feu…
Un ouvrier municipal est là, attelé à un balayage
nonchalant, qui me voit et semble comprendre ma rêverie
macabre:
-Bonjour ! Lui dis-je.
-Bonjour !
-C’est ici que Mohamed Bouazizi… ?
-Oui, c’est bien là…! Vous êtes journaliste ?
-Non ! Pas du tout !
-Un ami alors?
-Non ! Son frère…
48 -Vous plaisantez ? Je connais toute sa famille !
-Mais vous avez oublié son frère absent, depuis des
années, depuis des siècles…Depuis toujours !
Je m’éloigne lentement, certain que le monsieur, qui s’est
remis silencieusement à sa danse du balai, m’a déjà pris
pour l’un de ces grands fous qui n’en ont pas l’air, et qui
portent la poisse. Mes pas me conduisent involontairement
vers le lieu présumé de cet autre pas de danse que
Mohamed avait entamé, un vendredi, 17 décembre, peutêtre juste avant l’appel à la prière du dhohr10. Et tout à
coup, je le vois là, devant moi, me montrant toutes ces
dents comme s’il essayait un rire grondant au fond de sa
gorge, depuis la nuit des temps, nageant debout dans une
toison de feu en forme de quenouille, les yeux exorbités, la
langue pantelante, cherchant un appel d’air que tout le ciel
de Sidi Bouzid lui refusait cruellement.
Une chaleur bizarre m’envahit, je suinte des aisselles, des
cuisses et des pieds et sens un besoin instinctif et
impérieux d’aller me purifier la peau sous une douche.
Mohamed, quant à lui, s’était purifié la sienne au feu…
10
Deuxième prière diurne de la liturgie islamique. 49 50Dimanche 23 janvier
Les provinciaux à la casbah
Sidi Bouzid, Meknessi, Menzel Bouzayene, rejointes par
d’autres provinces, se rebiffent encoreè une fois en voyant
la casbah faire du surplace, avec un gouvernement dont la
majorité des membres semblent être des fidèles de Ben
Ali. C’est donc Massiret al horria11qui accapare
l’attention de tout un pays, fraye la chronique et donne
déjà des frissons dans le dos des ministres et des habitants
de Tunis. Des cortèges grossissent d’une localité à l’autre
et avancent inexorablement sur la capitale, non sans
dérapages et autres incidents de parcours sur les routes,
mais insignifiants par rapport aux promesses de ce millepattes qui s’est juré de faire tomber le gouvernement de
l’Unité nationale.
Le soir, la place du gouvernement et l’esplanade de la
municipalité de Tunis qui dominent la Médina sont
entièrement couvertes par le peuple fâché, têtes basanées
pour la plupart, brûlées par le soleil et la colère, des
laissés-pour-compte rebelles qui refusent d’être récupérés
par leurs adversaires d’hier et de toujours. Les lieux sont
11
La marche de la liberté.
50 quadrillés par les soldats, des fils barbelés longent les
trottoirs, des chars, des camions, des cars bondés de
réservistes offrent un spectacle digne d’une guerre civile et
d’un ordre établi qui chancelle, sans se laisser déboulonner
tout à fait.
Les citadins font bon accueil aux insurgés venus de
l’intérieur en sauveurs et en gardiens de la révolution.
Collations chaudes, sandwiches, biscuits, boissons,
couvertures se déversent, donc, des ruelles de la Médina
vers la casbah. Mais la foule est en surnombre et, sans se
bousculer autour des points de distribution, prend acte de
cette solidarité entre les baldia 12 et les bédouins. Une
page de l’histoire politique et sociale du pays est tournée,
quelle que soit l’issue de ce 14 janvier.
Y a-t-il un pilote dans l’avion ?
Les télévisions tunisiennes, notamment la Nationale (ex
canal 7) et Hannibal se déchaînent comme tous les autres
médias. D’un point de vue professionnel, la crise
tunisienne est un cadeau du ciel pour leurs équipes. Entre
elles, c’est la guerre de l’audimat. L’émission « volonté
d’un peuple », diffusée par la Nationale, invite sur le
plateau des spécialistes du droit et des politiciens, mais
accueille également des témoignages téléphoniques
stupéfiants. Une présentatrice, femme bavarde et
excessivement narcissique, qui ne supporte pas que la
caméra la quitte un seul instant, agit comme si elle prenait
12
Citadins.
51 pour argent comptant toutes les accusations lancées par
des inconnus contre d’autres inconnus, ce qui est
visiblement un abus et non une faute. Une chasse aux
sorcières est organisée par la télé et par ceux-là et celles-là
qui, la veille, étaient les porte-voix de leur maître, Ben Ali.
La petite dame, au paroxysme de son exaltation indigeste
et peu professionnelle, passe l’enregistrement d’un jeune
homme qui accuse, à tort ou à raison, le directeur de la
Sureté nationale de l’avoir fait enlever, deux jours
auparavant, et de l’avoir torturé dans son bureau, pour lui
faire avouer ses méfaits de blogueur enrôlé dans une
brigade secrète.
Se tournant ensuite vers la caméra, la présentatrice
interpelle le directeur de la Sureté nationale, le sommant
d’user du « droit de réponse ». Une demi-heure après, la
diffusion de la chaîne Hannibal, coupable d’autres
débordements comme ce dernier, est brusquement
interrompue. La Télévision nationale annonce également
l’arrestation du patron d’Hannibal et celle de son fils,
soupçonnés de connivence avec les Ben Ali.
Deux heures après, la diffusion de la chaîne Hannibal
reprend et le ministre du Développement local et régional,
Ahmed Néjib Echebbi, une des figures de l’opposition,
nouvellement nommé au gouvernement provisoire, arrive
dans les locaux de ladite chaîne et proclame que
l’interruption, dont il ignore l’origine administrative et qui
mérite une enquête, est une erreur inacceptable, même si
la suspicion du patron et de son fils est légitime, étant
donné l’état d’urgence. Il fait même des excuses au nom
du gouvernement.
52 Il y a un précédent ! Le 16 janvier, le ministre de
l’Intérieur, Ahmed Friâ, nommé par Ben Ali et reconduit
dans ses fonctions par Fouâd Mébazâ, donne une
conférence de presse où il dénonce le chaos, déplore les
pertes et accable le peuple déchaîné, au moment même où
le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, ne sait plus à
quel saint se vouer pour calmer la rue. On connaît le
désastre qu’ont provoqué ces déclarations maladroites
d’un ministre endoctriné par le totalitarisme du président
déchu, notamment la multiplication des sit-in et
l’exaspération populaire à l’échelle nationale. Mais ce
précédent a eu lui aussi son précédent ! Le 14 janvier, le
tyran de Carthage ordonne au général Rachid Ammar de
tirer sur la foule. Ce dernier désobéit, à en croire les
rumeurs, confirmées par de grandes personnalités
interviewées par France 2, (même si elles affirment que la
désobéissance du général héroïque est due, en fait, à une
demande des Etats Unis !)
L’Etat semble donc déstructuré, l’autorité entièrement
désagrégée, la Tunisie vogue tel un avion sans pilote aux
commandes.
53 Lundi 24 janvier
Qui tire les ficelles ?
Le palais du gouvernement est toujours sous pression. La
foule s’obstine et entend lui dicter sa loi. Beaucoup de
Tunisiens s’impatientent devant ce qu’ils considèrent
comme un fourvoiement idéologique, une dérive de la
révolution, tandis que d’autres bénissent cette obstination
comme une radicalisation indispensable de la lutte.
Le pays est-il manipulé par l’Union générale des
travailleurs et son patron, Abdessalam Jrad, qui ont
pourtant soutenu officiellement une autre candidature de
Ben Ali pour les prochaines élections, et qui exporteraient
leurs différends intérieurs, en parrainant une grève des
enseignants? Le pays est-il boudé par Dieu qui veut le
châtier pour ses péchés d’un demi-siècle de soumission à
la dictature et de compromission avec Bourguiba et son
successeur, Ben Ali ? Est-il le jouet des voisins à la fois
envieux et furieux, ou des forces occultes, qui seraient à
l’origine de tout un scénario expérimental destiné à
transformer les pays du Maghreb et, par voie de
conséquence, le Moyen Orient, trop subordonnés à la
volonté américaine ?
54 Le général Rachid Ammar (dont les intentions sont
toujours suspectes), qui a eu un rôle déterminant dans la
chute de Ben Ali et de son régime, et qui, aux yeux de
l’opinion naïve, a ainsi redoré le blason d’une armée
coupable d’avoir démérité lors des événements de 1978 et
de 1984, intervient encore deux fois. Indirectement, en
ordonnant, aujourd’hui, à ses soldats de s’interposer entre
les manifestants et les brigades de l’ordre public tentant de
les chasser au gaz lacrymogène. Puis, directement, en
haranguant la foule :
L’armée s’engage à sauver la révolution, le peuple doit
vaquer au travail pour éviter la catastrophe économique
et un éventuel retour de la dictature, le gouvernement
provisoire doit disposer d’un temps raisonnable pour
mettre en œuvre les réformes promises et préparer les
échéances politiques…
La semaine écoulée avait enregistré le retour en
catastrophe de Moncef Marzougui, une figure de la
défense des droits de l’homme, en exil depuis des années,
qui s’est évertué, durant quelques jours, à lever des
partisans dans les provinces, pour consolider une base
populaire oubliée et soudain sollicitée, en vue des
élections présidentielles pour lesquelles il s’est déjà porté
candidat. On entend certains dire que Marzougui est un
opportuniste, même si son combat est légitime : Peut-on
ignorer la coïncidence entre sa campagne électorale et
l’invasion de la casbah par les Tunisiens de l’intérieur ?
Qui sont ces marionnettistes brusquement montés au
créneau dans le dos des révolutionnaires meurtris ?
Devons-nous nous en féliciter pour essayer de déraciner
55 complètement la mandragore du dictateur en fuite ?
Devons-nous nous en méfier et nous demander après
Racine : « Qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes »,
et qui s’entêtent à changer la donne au gré de leur intérêt
personnel ? Une autre méditation sur le libre arbitre des
révolutionnaires et sur le destin ainsi douloureusement
incarné !
56 Mardi 25 janvier
Le zéro et l’infini
Quand on a été bâillonné des années durant, quand on a
perdu le goût de la liberté, jusqu’à la saveur de la parole
et la couleur des yeux de ceux qu’on aime, à force de
courber l’échine et de faire la sourde oreille, quand on a
été au point zéro de ses droits naturels, spoliés et bafoués
tous les jours, et que d’un seul coup tous les verrous
sautent, alors toutes les langues se délient, la peur se terre
et les poltronneries s’évanouissent… On est aux portes de
l’infini…L’infini des gestes, l’infini du verbe et l’infini
des affects.
Aujourd’hui, l’avenue Bourguiba, symbole de l’urbanité
géométrique et de l’ordre établi tyrannique, il y a
seulement quelques jours, est devenue un vaste forum, un
grand bazar, une longue promenade…Vous y rencontrez
des groupes qui discutent de l’actualité, qui théorisent et
qui se font parfois des pieds de nez. On parle et on parlote
dans une telle exubérance bigarrée et une impensable
effervescence jouissive. Les Tunisiens se pressent de
dégurgiter toutes les souffrances, les attentes et les
refoulements, car on ne sait jamais si cette liberté ne leur
joue un tour, comme les nombreuses illusions vécues
57 auparavant, au lendemain de l’indépendance, au
lendemain du 7 novembre 1987, à tous les lendemains
dorés et trempés dans les mirages.
Les vélos et les motos slaloment sur le boulevard, offrant
aux passants une forme de badauderie de circonstance ; les
cireurs et les vendeurs à la sauvette étalent, sur des boîtes
en carton, cigarettes, pralines, nougats et biscuits, comme
pour rattraper ce pouvoir qui leur a été confisqué et qu’ils
ont recouvré, pensent-ils, depuis ce jour où Mohamed
Bouazizi a fiévreusement éparpillé ses oranges sur le
macadam, bousculé sa charrette et embrassé le feu. Les
manifestants pullulent, s’organisent en mini-groupes, pour
ou contre le gouvernement, pour ou contre l’UGTT, pour
ou contre la reprise du travail…Certains semblent ne plus
savoir où donner de la tête, tant les thèses et les attitudes
sont nombreuses, confuses et contradictoires. On les voit
acquiescer ici et là, ouvrir toute grande la bouche auprès
de tel rassemblement, s’étonner et sourire devant tel trio
surexcité…
Je regarde les tanks et les camions militaires et
j’appréhende leur silence gros de tous les imprévus. Dieu
sait ce que mijotent ses anges et archanges sur un
échiquier caché derrière cet arc-en-ciel qui, tout à coup,
chevauche la banlieue de Tunis, du côté de Carthage.
Anguille sous roche
Il y a des moments où la raison ne suffit pas, où on se
trouve en mal de jugement adéquat, parce qu’il faut du
recul pour apprécier l’actualité à sa juste valeur, et pour
58 agir sciemment. Je sens au plus profond de moi-même, -et
autour de moi une majorité de Tunisiens sentent- l’urgence
d’une pause, pour laisser le temps au temps et permettre
au gouvernement de travailler et d’avancer s’il en est
convaincu. Mais il y a des moments où nous jugeons tous
que l’obstination de la rue à faire tomber le gouvernement
et à procéder par table rase relève peut-être d’une intuition
salutaire qu’il ne faut pas mésestimer. Sinon comment
comprendre :
-l’aisance avec laquelle la fuite de Ben Ali a été orchestrée
et réalisée, alors que l’armée avait pris des positions
autour du palais de Carthage,
-l’entêtement du Premier ministre à reconduire dans leurs
fonctions des benalistes tels que Kamel Morjène, Ahmed
Friâ et tous ceux du même acabit, malgré les
revendications intransigeantes des manifestants,
-les déclarations du nouveau ministre de la Justice, Lazhar
El Karoui Echebbi, qui émet un mandat d’amener
international contre Ben Ali et son épouse, non pas pour
crimes et haute trahison, mais pour trafic illégal de
devises, possession de patrimoine à l’étranger et autres
fioritures.
Il y a probablement anguille sous roche ! Peut-être même
des vipères prêtes à mordre et à remordre, mortellement…
59 Mercredi 26 janvier
Nano-révolution
Plus qu’auparavant, les surenchères montent d’une
manière très dangereuse ; le pays suinte de tous ses pores ;
il exsude ses désirs revanchards ; il dégage les senteurs de
la violence retenue pendant des décennies ; il s’emporte
contre l’air, la terre, les choses et les hommes ; la
suspicion tombe sur n’importe qui, pour un oui, pour un
nom ; le pays hurle sa soif de sorcières à chasser et de
boucs émissaires à malmener, à contusionner, à couvrir de
hargne et de crachats.
Faute d’atteindre Ben Ali et ses complices essentiels, qui
ont eu la malice d’assurer leur retraite à temps, on met sur
la sellette certains de ses ministres, beaucoup de ses
proches convaincus de népotisme, qui n’ont rien vu venir
et se sont rendus comme des lièvres au bord des routes,
éblouis par la lumière des phares. On désigne à la vindicte
populaire les PDG, les gouverneurs, les délégués, les
maires, les notables régionaux et locaux, les indics ; on
vilipende les doyens, les directeurs, les employés de
bureaux, les vigiles de parcs…
Le PDG de telle société d’assurance est violenté et conduit
en caleçon hors de son bureau ; le gouverneur de Siliana
60 est sauvé in extremis par quelques soldats ; celui de
Bizerte est depuis quelques jours l’objet de menaces
populaires ; celui de Tunis a été empêché deux ou trois
fois de regagner normalement son bureau ; même le
Premier ministre s’est vu barrer la route du ministère, dès
le premier jour du sit-in de la casbah, et a dû y accéder par
une porte de service, avant de transporter son bureau au
palais de Carthage; beaucoup de responsables sont
intimidés, insultés, pourchassés et parfois bousculés et
giflés. On a sans doute en mémoire la gifle donnée à
Mohamed Bouazizi par une fonctionnaire zélée et crétine
jusqu’à la moelle des os, peu avant qu’il ne se donne la
mort… On se souvient aussi de toutes les claques
quotidiennes que la clique de Ben Ali assenait
méthodiquement au peuple asservi.
Mais cet instinct revanchard se dilue tellement, à la
mesure de la dilution du mal que le tyran et ses partisans
n’ont pas cessé de faire savourer au pays. On se révolte
partout, à Tunis, comme dans les petites localités, contre
son supérieur, contre l’épicier du coin, contre la dame de
tel guichet, contre ses confrères, ses collègues ses
professeurs, ses camarades…Une nervosité sans précédent
se propage comme une traînée de poudre, remuée tous les
jours par les tisonniers de la haine, la peur de l’inconnu et
les harangues débridées sur les chaînes de télévision.
Je m’arrête devant Afif, un cireur de l’avenue de Paris,
que je n’ai pas revu, depuis une semaine où je m’évertuais
à économiser mon temps et mes palpitations à cause de
l’état d’urgence :
-Bonjour, Afif !
61 -Ahla ! 13
-Comment ça va pour toi, ces jours-ci ?
Il s’empare machinalement de mes chaussures qu’il
dépoussière et frotte l’une après l’autre avec ses brosses,
en souriant silencieusement. Puis :
-Ca va ! Rabbi ykadder elkhir !14 Si seulement on nous
laisse faire notre révolution en paix !
-Qui « on » ?
-Mais tu as entendu, comme moi, cette mégère française,
Michèle*…Khra 15, qui a voulu venir au secours de Ben
Ali et de sa police ? On dit même que les Américains et
les Libyens sont à l’affût ! Et toi ? Labès ?16
-Pas vraiment ! Non seulement je suis inquiet comme tout
le monde, maintenant que nous avons savouré ce dont
nous ne pouvions même pas rêver, il y a un mois, mais
encore j’ai la sensation d’avoir du coton dans les jambes et
du sable dans la gorge. Je ne peux ni accompagner les
manifestants, ni crier ma colère ! Je suis trop vieux pour
cette révolution ! Et surtout amer d’avoir été parfois trop
crédule !
-Comment ça ? Moi, pas comprendre !
13
Bienvenue !
14
Que Dieu nous préserve !
15
Merde !
16
Ca va ?
62 -Comme beaucoup d’autres, j’ai pu croire, surtout au
début de l’ère Ben Ali, qu’il pouvait aimer au moins un
peu son pays et lui faire au moins un peu de bien. Il m’a
berné comme la plupart des Tunisiens…Mais dis-moi,
comment ça s’est passé dans ton quartier?
-Oui…Ca va ! A chacun sa révolution ya sidi 17! Moi, par
exemple, j’ai failli broyer la gueule du conard dont je t’ai
déjà parlé, l’autre jour ! Tu sais, le omda18 qui n’a jamais
daigné m’inscrire sur la liste des nécessiteux…J’ai failli
l’assommer et passer le restant de ma vie au trou. Enfin, il
a eu la peur de sa vie ! Je suis vengé !
Je pouffe de rire. La contagion agit et Afif explose à son
tour. Quelques flâneurs s’étonnent de ces éclats de rire
partagés par deux bougres que tout semble différencier, et
qui communient dans une joie presque convulsive, sous un
ficus, tout près de cette avenue Bourguiba quadrillée de
chars vétustes et maussades comme le régime terreux qui
les avait glanés parmi la camelote des armées
occidentales. Je repars, le cœur serré. Autant cette
révolution a révélé la générosité et la solidarité des
Tunisiens, autant elle a montré qu’ils ont si mal ! Il ne faut
pas s’étonner de voir se répandre tant de démons jusqu’ici
insoupçonnés, et d’entendre que même les jasmins, les
giroflées et les volubilis se vengent du mur qui les
empêche de grimper et de fleurir à l’air libre.
17
Monsieur.
18
Chef de commune.
63 *Confrontée aux révélations du Canard enchaîné et à ses propres gaffes, Michèle Alliot‐Marie résistera‐t‐elle à la vague de changement en Tunisie? La ministre s'est défendue ce mercredi devant l'Assemblée et sur Canal +. Et si la prochaine tête à tomber n'était pas celle de Hosni Moubarak, mais celle de Michèle Alliot‐Marie? Plus les jours passent, plus les polémiques s'accumulent, plus la ministre des Affaires étrangères paraît fragilisée. Ce mercredi, Le Canard enchaîné révèle que MAM a bénéficié, avec son mari, Patrick Ollier, et leurs proches, d'un jet privé mis à leur disposition par un homme d'affaires tunisien pour relier Tunis à leur lieu de vacances, Tabarka. L'hebdo satirique ajoute que ce businessman, Aziz Miled, est un proche du clan Ben Ali. Le cabinet de la ministre a confirmé les faveurs mais prétend qu'Aziz Miled n'entretenait pas de relations particulières avec le dictateur déchu. Le Canard enchaîné maintient ses informations, et précise qu'Aziz Miled est associé à Belhassen Trabelsi, le frère de l'épouse de Ben Ali. Il fait par ailleurs partie des signataires d'un appel exhortant l'ancien président tunisien à briguer un nouveau mandat en 2014. Il a enfin contribué à organiser ses campagnes électorales. Cette révélation intervient après que Michèle Alliot‐Marie a offert le soutien de la France aux forces de sécurité tunisiennes et quelques autres gaffes. Ainsi, moins d'une semaine avant le soulèvement populaire en Egypte, avait‐elle loué "l'Etat égyptien, avec ses caractéristiques de démocratie et de tolérance", tout en saluant "l'unité nationale du pays". Le groupe PS demande sa démission François Fillon a fini par reconnaître la réalité des livraisons de grenades lacrymogènes à la Tunisie, dans un courrier adressé au groupe PS à l'Assemblée nationale. Il y a bien eu, écrit le Premier ministre, quatre autorisations de ce type, dont deux alors que le régime de Ben Ali réprimait les soulèvements populaires(…) D’après L’Express, 6 fév. 2011, site web : l’express.fr 64 Jeudi 27 janvier
Touche pas à mon héros
Si on vous rebat longuement les oreilles par des éloges ou
des dénigrements, vous finissez par vous résigner sans
vous en rendre compte, et vous vous croyez tel qu’on vous
décrit : un ange ou un diable, une étoile ou un ver de terre,
un héros ou un vaurien.
Depuis le 14 janvier, les laudateurs de la jeunesse sont
légion, leurs éloges sont redondants sur le petit écran, dans
la rue et les quartiers : « C’est la révolution des jeunes »,
« La génération de Facebook a surpris… », « Ces jeunes
iront très loin… », « On s’était mépris sur la jeunesse »,
« L’année internationale de la jeunesse accouche
enfin… », « La rue appartient aux jeunes… », « Les
jeunes brandissent le flambeau de l’avenir… »
En bref, le pays est soumis à des pratiques doctrinaires,
organisées ou non, en apparence pro-jeunes, mais dont la
conséquence est plutôt une espèce de jeunisme insidieux,
et même une tentation gérontocratique. Car, non
seulement tout ce qu’on sert à la jeunesse, pour le
moment, c’est un total débridement, mais encore une
partie de la vieille garde de Ben Ali s’accroche au pouvoir
65 et abandonne le terrain à ces héros qui croient dur comme
fer à leur héroïsme et s’y exercent véhémentement, au
mépris de toute stratégie révolutionnaire.
Dans les écoles et les lycées, quand les cours ont lieu, les
adolescents haussent le ton, huent les adultes et les
injurient, parlent tous à la fois et beaucoup d’examens sont
boycottés. J’ai vu des classes descendre la rue, non pas
ensemble, mais chacune à part, pour marquer leur
présence particulière dans l’histoire de la révolution.
Quand la télévision s’en mêle et sollicite des témoignages,
ces têtes décoiffées à coups de gel, ces minois aux
apparences négligées, ces épaules couvertes de keffiehs
palestiniens…se bousculent devant les micros et déversent
des slogans et des revendications d’une violence
touchante :« À bas le gouvernement ! », « Mort à
l’Amérique ! », « Mort à la France ! », « RCD19 out ! »,
« Mébazâ dégage ! », « Game over !» etc.
Ce matin, sur les marches du Théâtre municipal, en plein
centre de Tunis, une centaine de jeunes élèves, profitant de
la grève des enseignants du secondaire, se sont donné
rendez-vous, hilares et furieux, arborant des panneaux
gros comme des ardoises, et gazouillant joyeusement
comme dans une kermesse. Pas loin de là, sur l’autre bord
de la chaussée, un petit homme chauve et tout en larmes
arrive à peine à baragouiner son chagrin, devant deux
jeunes filles qui s’ingénient à le consoler : « j’ai tout
vendu pour aider mon enfant à préparer son bac.
Maintenant, c’est fichu ! L’année blanche est inévitable ! »
19
Parti de Ben Ali : Rassemblement Constitutionnel Démocratique.
66 Autres héroïsmes
Des réflexes régionalistes et corporatistes s’y mettent
également et réclament leur part de la fresque héroïque.
Sidi Bouzid revendique la parenté de la révolution,
puisqu’elle a donné le premier martyr, le 17 décembre
2010, quand Mohamed Bouazizi, au bout du rouleau et
humilié, répudia tout d’un coup la charrette de misère,
s’aspergea d’essence et frotta fébrilement un briquet. La
rue bouzidienne, se voyant supplantée par la rue tunisoise
et quasiment absente de la chronique et du spectacle
télévisuel, entend reprendre la main et organise la
première marche sur Tunis, dont la pression est, depuis
plusieurs jours, tellement forte que le gouvernement est
sur le point de céder, apprend-on ce soir. Kasserine, le
Kef, Siliana…rejoignent la marche et envoient des
cortèges de bus bondés. Un renfort attendu d’urgence pour
les occupants de la casbah. Tozeur fait savoir qu’elle n’est
pas en reste, à moins qu’on la considère comme une
province algérienne, dit le jeune homme interrogé par une
journaliste. La foule, agglutinée autour de lui, crie le
nombre de martyrs de la région : cinq morts, cinq victimes
des snipers de Ben Ali, cinq héros qu’il ne faut pas
oublier…
Maintenant, à toute heure, des régions entières
s’organisent massivement, réclament la visite des
reporters, et ses habitants se bousculent de la tête et du
coude devant les caméras pour protester contre l’oubli et
la misère. Autant l’image sur les sites sociaux, comme
Facebook et Twitter, a été un des facteurs déterminants
dans le cours des événements politiques, autant le jeu
insidieux du petit écran semble verser de l’huile sur le feu,
67 en passant en revue toutes les réclamations sociales venues
des quatre coins du pays. Chaque ville, chaque
agglomération, chaque hameau ne jurent plus que par la
révolution et déblatèrent contre le vrai ennemi, l’unique et
le plus inique : le gouvernement de l’Unité nationale.
Et puis, si les jeunes chômeurs, diplômés ou non, ont
occupé la scène du 14 janvier et gardent toujours
glorieusement leur position, toutes les corporations
réclament le passage du témoin, comme si la révolution
avait un effet enchanteur : les avocats, les médecins, les
femmes, les professeurs, les universitaires, les ingénieurs,
les journalistes, les ouvriers, les policiers, les
syndicalistes, les indépendants, les militants des droits de
l’Homme, les instituteurs, les lycéens, les étudiants …Ne
manquent au tableau, jusqu’à ce jour, que l’Union des
femmes et les islamistes…Mais il est vrai que la première
a toujours été fidèle à Ben Ali, comme à Bourguiba, et que
Rached Ghannouchi, infortuné leader islamiste
d’Annahdha, tarde à rentrer et à mobiliser ce qui reste de
ses ouailles en déconfiture, depuis les années 1990. Toute
cette effervescence naturelle, bien que simiesque et
embrouillée en partie, a, bien sûr, sa force et sa vertu.
C’est un vent de liberté, un réveil activiste du peuple
jusque-là engourdi par la tyrannie, une réelle pression sur
les décideurs qui n’auront ainsi aucun répit pour essayer
de jouer avec le feu, volontairement ou involontairement.
Elle a aussi, hélas son revers : la révolution s’effiloche,
l’esprit revendicatif s’installe et un opportunisme de
chapelle commence à faire boule de neige…La flamme
allumée par Mohamed Bouazizi est-elle en train de
vaciller ?
68 Vendredi 28 janvier
La casbah plie l’échine
Après de longues et pénibles négociations, le remaniement
du gouvernement est annoncé, tard dans la soirée d’hier.
Désormais le « Gouvernement de l’unité nationale » cède
la place au « Gouvernement par intérim». De la première
équipe, les mains sales sont exclues et ne sont maintenus
que les ministres de l’opposition : Mouvement de gauche,
Ettajdid (Le Renouveau), PDP (Parti démocratique
progressiste), le représentant du FDTL (Forum
démocratique pour le travail et les libertés), Mustapha Ben
Jaafar, s’étant retiré, le ministre des Affaires étrangères,
Kamel Morjène, ayant démissionné, le ministre de
l’Intérieur, Ahmed Friâ, étant démis de ses
fonctions…Tous les autres, à l’exception de Ghannouchi
lui-même et deux membres, considérés comme de simples
technocrates, sont de nouvelles figures.
L’UGTT promet son soutien et exige une participation
plus significative aux commissions d’enquête et de
réforme démocratique. Mais, pour le moment, les
manifestants de la casbah, convaincus de leur droit et de la
fragilité de l’adversaire, s’obstinent et refusent ce
69 remaniement qu’ils considèrent comme un compromis
insatisfaisant, voire une compromission indigne. Leur
objectif est le déracinement du clan Ben Ali, Ghannouchi
compris. La classe politique et les opposants les plus
intraitables veulent mettre bon ordre à cette confusion !
Car, on soupçonne une manipulation douteuse de ces
provinciaux jusqu’au-boutistes, eux-mêmes probablement
inconscients de ce qui se trame dans les coulisses à Paris, à
New York, à Tripoli ou à l’intérieur, dans quelques
tanières reculées du pays.
J’accuse ! (Pardon Zola !)
J’accuse les Tunisiens majeurs, excepté ceux qui ont fait
la révolution, de résignation honteuse, depuis un demisiècle.
J’accuse les plus intelligents, parmi eux, ou ceux qu’on
considère comme tels, sauf de rares intrépides, de n’avoir
pas été à la hauteur de leur statut d’hommes et de femmes
intelligents, et de s’être conduits comme l’agneau de la
fable.
J’accuse les écrivains (dont moi-même), les artistes et les
journalistes, de collusion volontaire ou non avec le
pouvoir despotique, en se taisant, ou en collaborant par la
lecture et/ou l'écriture, avec les organes de la presse locale,
tous domestiqués, sans exception.
J'accuse les enseignants (dont je fais partie) de n'avoir
jamais consacré une leçon significative de leur
70 enseignement à éclairer politiquement leurs publics sur les
exactions de leurs bourreaux.
J'accuse les partis légaux ou non, RCD en tête, d’avoir
failli à leurs missions et de n'avoir pas été au bout de leur
courage, quand ils ont soupçonné les dérives du pouvoir
en place.
J’accuse les hauts cadres, gouverneurs, délégués, maires,
responsables en vue et décideurs sectoriels, d’avoir fermé
les yeux quand ils ont compris les ignominies des familles
Ben Ali et Trabelsi.
J’accuse la classe dirigeante, ministres, députés, sénateurs
et conseillers, de complicité avec la mafia tunisienne
commandée par Zine El Abidine Ben Ali et Leila Trabelsi,
d’opportunisme et de haute trahison.
J’accuse les hommes d’affaires, les organisations
gouvernementales ou non, comme l’UGTT, l’Union des
femmes*, l’Union des écrivains… d’avoir préféré leur
petit confort à l’intérêt national.
J’accuse les médias et leurs PDG, en Tunisie et dans le
monde libre, de désinformation et de crimes contre les
Tunisiens, par leur silence ou leur position timorée, là où il
fallait une dénonciation en bonne et due forme.
J’accuse certaines grandes personnalités notoires et
influentes de l’intelligentsia tunisienne, africaine, ou
européenne, comme Frédéric Mitterrand, Jean Daniel et
Béchir Ben Yahmed, de timidité avérée et contradictoire
avec l’éthique et la déontologie attachées à leur statut
culturel et médiatique.
71 J’accuse des politiciens influents du monde libre et
démocratique, comme Nicolas Sarkozy et Barak Obama,
de machiavélisme et de soutien indu à la mafia tunisienne
sus-indiquée.
j'accuse Zine El Abidine Ben Ali, Leila Trablesi et leurs complices
parmi leurs proches de haute trahison, de crimes contre
l'humanité, de kleptocratie clanique, de trafic mafieux, de
paupérisation systématique du peuple tunisien, d'avilissement de
son histoire, d' humiliation de la Tunisie et du monde araboislamique, de nuisance à l’environnement et au patrimoine
mondial...
J’accuse tout ce monde d'être plus ou moins responsable,
plus ou moins coupable des malheurs, des iniquités et des
exactions infligés à la Tunisie, sous le règne innommable
de la Tyrannie.
La casbah « libérée »
Maintenant que les montreurs de marionnettes sont tombés
d’accord, au bout de six tristes jours, on peut bien sacrifier
sur l’autel de la « concorde nationale », les provinciaux,
héros du sit-in de la casbah. Ni l’UGTT, ni l’armée au
comportement ambivalent, ni les faucons de l’opposition,
ni les colombes de la société civile ne trouvent
sérieusement à redire, quand les forces de l’ordre chargent
les foules de la place du gouvernement, affamées,
assoiffées et transies, à coups de matraques et au gaz
lacrymogène…
72 Silence ! Les vieux monstres se réveillent, écrabouillent
jasmins, roses et coquelicots, malmènent la révolution,
comme si c’était une banale jacquerie!
73 * Une nouvelle virginité Le Centre de recherches, d’études, de documentation et d’information sur la femme veut‐il se faire une seconde virginité ? Le CREDIF, qui a longtemps consacré la politique de l’ancien régime quant aux recherches faites sur la femme, a‐t‐il fait son mea culpa pour pouvoir aller de l’avant et surfer sur la vague de la révolution ? Peut‐
on aujourd’hui, se fier aux études qui ont été faites par cette institution ? Des questions qui nous brûlent les lèvres, (…) lors de cette première rencontre médiatique organisée au siège du CREDIF suite aux évènements du 14 janvier. Les questions ont fusé de tous bords. Les unes ont remis en cause la crédibilité des recherches faites par cette institution, les autres ont évoqué la pertinence de cette thématique abordée lors de cet atelier de réflexion, à savoir « Femmes journalistes et processus de transition » (…) « Quoi qu’on fasse ce n’est jamais assez pour la femme. » commente‐t‐on dans la salle « Mais pour pouvoir avancer il faut en finir avec le féminisme qui devient anachronique avec notre époque. Il faut qu’une ‘’image dégage’’ et qu’une autre reprenne sa place » a‐t‐on dit au début de cette rencontre. (…) Le témoignage de Mme Lilia Laâbidi, ministre de la Femme dans le gouvernement de transition était aussi annonciateur d’une nouvelle étape pour ce qui est de l’avenir de la femme tunisienne. « « Pardon » dit‐elle les sanglots lui nouant la gorge. « Je demande pardon à toutes les femmes tunisiennes qui ont souffert de la marginalisation, et à celles qui sont longtemps restées reléguées aux oubliettes : Sihem Ben Sedrine, Rachida Enneifer et les autres figures de proue du militantisme en Tunisie. Pendant 23 ans, il est vrai qu’on a mangé du pain, mais permettez‐moi d’utiliser cette parabole : un enfant qu’on nourrit et qu’on prive d’amour et de liberté peut grandir mais ne naîtra pas en tant qu’être social. » Cela se passe de tout commentaire. Mona Ben Gamra, Le Temps , 4 février 2011 74 Deuxième partie
PÂMOISON DU SPHINX
75 76 Samedi 29 janvier
L’effet domino
C’est le tour du deuxième « homme malade » dans ce
grand hospice qu’est le monde arabe : l’Egypte, après la
Tunisie, est à feu et à sang. Une aubaine pour quelque
théoricien de mimologie politique ou pour quelque
historien des heurs et malheurs des disciples de Néron !
Surtout un éclair dans le ciel sombre des masses arabes
asservies !
L’émeute populaire égyptienne, nettement inspirée de
l’expérience tunisienne, semble confirmer la théorie de
l’effet domino, car le même scénario, pratiquement, se
déroule sous nos yeux rivés sur la télé : soulèvement qui
fait tache d’huile en quelques heures, répression sanglante
où tombent des centaines de blessés et de morts,
déploiement de l’armée en lieu et place des forces de
l’ordre débordées et sans gloire, communion spontanée
entre les colonnes militaires et la foule, saccages et
incendies localisés, annonce d’un événement imminent en
haut lieu, discours du chef de l’Etat qui procède avec la
même pirouette du bâton et de la carotte, et proclame le
limogeage de quelques boucs émissaires…
77 Décidément, Ben Ali et Moubarak appartiennent à la
même chapelle d’un autre âge : même gesticulation
d’arrière garde, même immoralité scandaleuse et
probablement même servitude après une grandeur de
pacotille. Petite déception, toutefois, en Egypte, en Tunisie
et ailleurs : Hosni Moubarak semble pour le moment
toujours debout et à l’abri du cuisant et grotesque flop que
Ben Ali vient d’essuyer.
Les Tunisiens sont confortés dans leur combat. Et leur
fierté d’avoir eu le leadership révolutionnaire et de servir
de parangon breveté, dans le monde arabe pliant sous le
joug du despotisme, n’est plus à mettre en doute. Les
observateurs locaux et internationaux sont sur le qui-vive.
Les médias s’enfièvrent, exultent, se goinfrent et en
redemandent. Les bonnes gens craignent plutôt pour leur
sécurité, pour leur quiétude, même si elle est misérable,
pour le droit à l’espoir de vivre, même quand il s’agit
simplement de survivre. En Egypte comme en Tunisie, si
le chaos s’installe, ce sont surtout ces bonnes gens qui
payent les pots cassés, parfois au prix de leur propre vie.
Sur les ondes et dans la presse, là-bas comme ici, les voix
passionnées*, adeptes du tout ou rien, rivalisent avec
celles de la modération et de la raison. Inutile de noter
surtout que l’Egypte et la Tunisie, toute proportion gardée,
servent fatalement de cobayes aux théoriciens et
idéologues retranchés dans leurs tours d’ivoire, aux
éminences grises des sociétés offshore, comptant les coups
et travaillant pour les indices boursiers, aux jeux
d’intérêts, de prébendes et de spéculations multinationales,
aux conseillers les plus machiavéliques, penchés sur une
mappemonde, retraçant les frontières, défaisant les
78 alliances et repositionnant les balises, avec des mandibules
de vampires.
Mais il y a une inquiétude beaucoup plus plausible, parce
que plus ancrée dans l’actualité géostratégique du monde
arabe, que les énervés des partis en compétition et les
cavaliers de la vingt-cinquième heure ignorent
tragiquement : les deux pays, l’un étant une plaque
tournante du Machrek, l’autre une passerelle stratégique
au Maghreb, sont maintenant, et plus que jamais, sous la
loupe d’ennemis déclarés ou non, qui sont à l’affût du
moment mortel, afin d’écraser de nouveau les mânes de
Saladin et de Jugurtha, s’ils se hasardent à hanter le
présent, se mêlent de récrire l’histoire et de remettre la
géographie sur le tapis.
79 *« Du péril de l’épuisement au bonheur de la construction (…) Il est clair qu’aujourd’hui nous traversons une période délicate où la gesticulation revendicative est importante étant, de plus, à s’arroger le privilège de représenter de façon exclusive le souffle de la révolution : privilège assorti de l’accusation qui s’énonce selon la formule que tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous, et sont donc des traitres…Cette dimension gesticulatoire, qui relève d’une sorte d’ivresse de la destruction de tout ce qui évoque l’ancien pouvoir, se retrouve dans toute révolution et constitue le moment critique de son extériorité, de sa mise en spectacle qui devient à elle‐même son propre but. (…) Il faut qu’une voix s’élève pour rappeler qu’une telle prétention est fermement contestée. (…) Il faut encore que le travail de construction puisse émerger, se rendre suffisamment visible et, surtout, apparaître come une réponse qui est inscrite dans les attentes profondes de la révolution. (…) Il s’agit donc de lancer une offensive qui soit à la fois dynamique et efficacement explicative (…) C’est la seule façon de créer les conditions de la désaffection progressive de la population par rapport à cette dimension négative de la révolution, qui, avec son ivresse de la destruction des « symboles », n’a pas d’autre horizon que son épuisement. Aujourd’hui, et alors que nous sommes encore dans les premiers jours de cette période postrévolutionnaire, que le gouvernement se cherche aussi bien dans sa composition que dans la définition de ses missions, la prise en charge de ce travail pédagogique marque ce qu’il faut bien appeler un retard par rapport à l’emballement et au raidissement des attitudes revendicatives et vindicatives dans les rues. On peut considérer que cela est assurément très compréhensible. Il n’en demeure pas moins que l’urgence de ce travail dans l’agenda de l’action politique est à souligner fortement. » Raouf Seddik, La Presse de Tunisie, samedi 29 janvier 2011, p.7 80 Dimanche 30 janvier
Retour de l’enfant prodigue
Rached Ghannouchi, leader historique du mouvement
islamiste, Annahdha, regagne aujourd’hui ses pénates, au
terme d’un exil forcé de vingt ans, passés en Angleterre.
Quelques centaines de sympathisants lui font un accueil
triomphal à l’aéroport de Tunis-Carthage, et il se paye
même le luxe de haranguer la foule, en vrai tribun
apparemment reconnu par sa base, qu’il reconnaît tout
autant :
« Ô grand peuple qui as fait cette révolution bénie,
continue de te révolter… »
On ne peut éluder ici les comparaisons, pour y voir un peu
plus clair. Il y a des avantages, évidemment : d’abord, par
rapport au paysage politique prévalant actuellement dans
le pays, ce retour, comme d’autres antérieurs et ceux qui
suivront peut-être, quoi qu’en disent les quelques esprits
trop chagrins, contribue à assainir le climat politique et à
consacrer l’exercice de la démocratie souhaitée par les
Tunisiens.
81 L’admission d’un parti salafiste dans la famille politique,
maintenant vraiment plurielle en Tunisie, est peut-être le
plus grand challenge pour elle. C’est aussi la meilleure
épreuve qualifiante pour la révolution, parce que, tout
bonnement, il est plus problématique de cohabiter
démocratiquement avec des forces réactionnaires qu’avec
des forces progressistes.
Ensuite, d’un point de vue stratégique, et si l’on croit les
protestations réitérées de Ghannouchi et des adhérents
d’Annahdha, leur credo est tout sauf l’obscurantisme
taliban, ou le fondamentalisme des ayatollahs iraniens. Un
indice de taille peut nous inciter à leur faire foi, en restant
très prudent : les nahdhaouis ont rarement recouru à la
violence, en Tunisie et ailleurs, conformément aux
recommandations d’un islam pacifiste, d’obédience
principalement sunnite.
Enfin, le portrait de Ghannouchi lui-même a de quoi
séduire les Tunisiens démocrates, pour composer avec lui,
plutôt qu’avec un disciple d’Oussama Ben Laden, ou de
Abassi Madani. Jovial, loquace, prudent, attentif au
dialogue et patient…Toutes qualités gestuelles,
psychologiques et mentales nécessaires pour assurer un
niveau élémentaire de cohabitation et, pourquoi pas, une
compatibilité d’humeurs, malgré tout ce qui séparerait
radicalement la majorité des Tunisiens de son idéologie.
Il y a aussi des inconvénients : bien qu’il se soit comporté
selon une tactique de loin supérieure à celle d’un autre
enfant prodigue, Moncef Marzougui, en évitant la
précipitation du retour et en niant, contrairement à l’autre,
toute candidature aux prochaines présidentielles, (peut-être
82 pour mieux se faire solliciter si nécessaire), il faut rester
vigilant et se méfier des apparences qui sont souvent
trompeuses.
Premièrement, il est vrai que la foule qui l’a ovationné
aujourd’hui à l’aéroport est un grand multiple de cent, par
rapport aux quelques dizaines d’amis et de curieux qui ont
attendu Moncef Marzougui, rentré en catastrophe, deux
jours seulement après la fuite de Ben Ali. Mais ce n’est
qu’une différence spécieuse. En effet, si la base salafiste
tunisienne n’a que Annahdha de Ghannouchi,* (en dehors
des « petits mouvements » peu connus comme Addaoua et
Attahrir) pour l’accueillir et l’encadrer, la base
progressiste n’a que l’embarras du choix entre des dizaines
de partis en exercice*, et en majorité légalisés ou en
instance de légalisation.
Ghannouchi et Annahdha ne sont donc pas vraiment plus
populaires ni plus « dangereux » que Marzougui et son
parti ou d’autres, en termes d’arithmétique électoraliste,
comme en termes de paix sociale. Peut-être, pour
apprécier le poids réel des nahdhaouis dans le pays, faut-il
décrire le retour de Ghannouchi en regard de celui de
Bourguiba, en 1955, ou en regard de celui de Khomeini,
lors de la révolution iranienne. Le commentaire mènerait
juste à constater la présomptueuse gesticulation du
nouveau leader islamiste, qui a peut-être cru, lui aussi, à
tort, à son grandiose bain de foule et à sa revanche
historique.
Mais l’inconvénient le plus dangereux, dans les quelques
mots maladroitement improvisés au milieu de ses
sympathisants et devant les caméras, consiste dans l’usage
83 effronté d’une langue de bois, absolument contradictoire
avec l’éthique islamique. En faisant de la « révolution » et
du « peuple révolté » deux mots-clefs de son allocution, il
leurre ceux qui l’entendent en leur disant à peu près ceci :
Je me reconnais en vous et dans votre rébellion. Il n’en est
rien, bien sûr et, tout au plus, Ghannochi apparaît-il
comme un démagogue, au même titre que tous ceux qui
ont tourné casaque le 14 janvier, ou qui sont arrivés après
coup, juste pour être du festin. La jeunesse, qui a été à
l’origine du grand embrasement de ce mois, sait mieux
surfer sur internet et fredonner les tubes de Mariah Carey
et de Johny Halliday que réciter la fatiha ou citer Sayed
Kotb. D’un autre côté, l’islamisme n’a rien de
révolutionnaire. Car si le révolutionnaire est, par
définition, tourné vers le futur, l’islamiste, lui, toutes
tendances confondues, regarde fatalement en arrière.
Quand j’entends Zine El Abidine Ben Ali dire aux
Tunisiens « je vous ai compris », ou Hosni Moubarak
annoncer aux Egyptiens insurgés : « je vous ai
entendus… », ou Ahmed Ibrahim, leader du parti Ettajdid
parler de la liberté dans l’université après y avoir
encouragé le chaos, ou Abdessalèm Jrad, secrétaire
général de l’UGTT, déblatérant contre les partis
participant au gouvernement, alors qu’il soutenait le tyran,
ou encore un islamiste apostropher « le peuple
révolutionnaire », je me dis une seule chose : il faut lire et
relire Le corbeau et le renard, et en savoir gré à Jean de
La Fontaine.
84 *(…) Opposant aux régimes de Bourguiba et de Ben Ali, Rached Ghannouchi, qui a longtemps incarné la ligne dure du mouvement, se dit aujourd’hui proche des islamo‐conservateurs de l’AKP turc et affirme vouloir céder la direction du parti aux plus jeunes. Mais cela fait vingt ans qu’Ennahdha, qui a déposé sa demande de légalisation officielle, n’a plus ni structure, ni journal, ni local. Elle ne disposait que d’une chaîne satellitaire, Al‐Hiwar, et d’un cercle de sympathisants. S’il est difficile d’évaluer son poids politique, nul doute qu’elle a développé ses réseaux en toute discrétion dans les zones rurales et les campus. « Nous représentons une force potentielle, affirme Hamadi Jebali, secrétaire général et porte‐parole du mouvement. (…) Jebali a multiplié les déclarations aux médias, esquivant les questions sur la place de la charia dans le programme d’Ennahdha tout en se montrant rassurant quant à la préservation des acquis des femmes, sans toutefois être explicite. « C’est par étapes que nous atteindrons nos objectifs, souligne‐t‐il, mais nous sommes d’abord les défenseurs de l’islam. » « Notre priorité n’est pas de gouverner le pays, précise Rached Ghannouchi. Notre priorité est de contribuer à l’avènement de la démocratie(…) Sur la question de la libération de la femme, Rached Ghannouchi affiche, dans son discours, une position claire. « Nous avons toujours dit que nous acceptions le code du statut personnel, ainsi que toutes les dispositions sur l’égalité homme‐femme. Nous nous y sommes de nouveau engagés dans le cadre de la plateforme du Collectif du 18 octobre [accord signé en 2005 par plusieurs partis de l’opposition]. » Mais ces propos modérés de nature à rassurer les plus sceptiques sont contredits par certains slogans qui exigent l’instauration de la charia comme base du corpus juridique. Car si Ennahdha représente la mouvance islamique majoritaire, « il existe dans la jeunesse tunisienne des tendances islamistes radicales qui sont encore mal connues », note le politologue Vincent Geisser. (…) Frida Dahmani, Jeune Afrique, 15 fév. 2011 85 Lundi 31 janvier
Premier bilan
Cela fait près de sept semaines que le regretté Mohamed
Bouazizi repose sous terre, quelque part dans l’un de ces
cimetières rudimentaires qu’on voit dans les basses
steppes de Sidi Bouzid, et que son immolation a fait des
ravages dans le pays. Les mânes de dizaines d’autres
victimes de Kasserine, du Kef, de Tunis, d’Ouerdanine…
souriants et auréolés de lunes, assiègent sans doute sa stèle
blanche, tous les soirs, et la jonchent de fleurs et de
rameaux invisibles pour les terriens…
Cela fait dix-huit jours que Zine El Abidine Ben Ali ne
connaît aucun repos, quant à lui, dans son exil saoudien,
après avoir été déchu de son trône de tyran par la
révolution du 14 janvier, et banni par la volonté du peuple.
Aveuglé par la folie des Midas, il n’a pu imaginer,
auparavant, ce séjour des proscrits où on en arrive à
souhaiter mille fois troquer sa vie contre le repos éternel
de ses propres victimes. Cela fait moins d’une semaine
qu’à Tunis, la ronde des ministres s’est arrêtée.
Le gouvernement dit « par intérim » vient de relayer le
« gouvernement d’unité nationale », controversé par la
86 rue, et un semblant de concorde règne dans la rue, malgré
des marches sporadiques ici et là, avec un zest tour à tour
folklorique et jouissif, ou sérieux et urgent. Cela fait trop
peu de temps que les Tunisiens respirent à pleins poumons
les senteurs d’une démocratie tâtonnante et téméraire,
après la mise en œuvre des mesures révolutionnaires,
comme le décret sur la libération des prisonniers
d’opinion, l’adoption du projet d’amnistie générale, la
légalisation des partis politiques, la levée des restrictions
sur l’information, sur les manifestations et sur les activités
politiques et associatives, l’entrée en vigueur, bien que
timide, de la neutralité politique de l’Etat et de
l’administration…Relativement à la brièveté du laps de
temps d’une part, et à l’importance de tels acquis, d’autre
part, le bilan est donc positif, voire euphorisant.
Cela fait, cependant, des semaines que des incidents
sauvages ponctuent toujours le parcours de cette
révolution, que des dérapages verbaux et même éthiques
dans les médias et les institutions de l’Etat frayent la
chronique, que la sécurité dans les grandes villes, en
province et sur les routes n’est assurée qu’à moitié, que les
excès protestataires corporatistes empêchent une
normalisation de la vie quotidienne et une stabilisation du
travail et de l’économie, qu’une atmosphère de suspicion
et d’agissements de plus en plus revendicatifs ou
vindicatifs prend de l’ampleur, que la rumeur et les
cancans tendent à devenir le pain quotidien de la foule,
que l’horizon est marqué de mirages, dans le cadre d’une
politique transitoire et incertaine, que les cauchemars les
plus noirs luttent de vitesse avec les rêves les plus
idylliques…
87 A ce propos, voici une anecdote mi-figue, mi-raisin :
Néjib…, un Tunisois quinquagénaire, qui a eu son lot de
persécutions sous le règne de Ben Ali, a arpenté, hier, en
compagnie d’un caméraman discret, les grandes artères de
la capitale, accoutré d’une banderole bariolée de slogans
politiques, en se frottant un peu à la police et aux soldats,
pour s’assurer que sa nouvelle vie n’est pas un songe, et
qu’il ne rêve pas la libéralisation de la vie.
Le bilan de ce début de la révolution tunisienne apparaît
ainsi partiellement morose et devrait inciter à une
douloureuse vigilance.
-Tout ça, c’est rien ya baba20, mes rides ont vu bien
pire…, me lance une vieille mendiante à qui je donne une
aumône en bavardant un peu. Un bout de femme, peut-être
centenaire, qui semble en savoir plus que tous ces rebelles
réunis et engagés dans ce qui à l’air d’une épopée. La
sagesse sort des la bouche des vieux comme la vérité de
celle des enfants, et il faudrait donc tout relativiser, wait
and see, pour dire plus vrai et agir à meilleur escient.
Ce soir, la révolution tunisienne prend tout de même un
autre élan international. Sa sœur cadette, la révolution
égyptienne, grandit et gronde furieusement. Un autre
cataclysme s’annonce au Caire, d’autres suivront peutêtre, dans les autres capitales arabes.
20
Littéralement : « mon papa ».
88 Mardi 1er février
Bokassa, Saddam, Ben Ali, Moubarak…
La liste des autocrates anachroniques est trop longue et ne
commence évidemment pas avec Bokassa, de même
qu’elle ne s’arrête pas à Moubarak. L’histoire moderne
nous fournit infiniment d’exemples de nostalgiques
survivants des régimes féodaux. Rien qu’en Afrique et au
Moyen Orient, les Chefs d’Etats cramponnés à une
gouvernance moyenâgeuse de leurs pays respectifs
forment, malheureusement, la majorité absolue, encore au
début du 21e siècle. Il y a de quoi s’arracher les cheveux !
Il y a même de quoi se crever les yeux comme l’Œdipe de
la tragédie.
Nul besoin d’être versé dans les arcanes de la politologie,
pour se formaliser de cette obstination des despotes,
contraire à tout bon sens, à toutes les règles de la sagesse
minimale et nécessaire à un exercice, même primaire,
d’une fonction exigeante et à haut risque, comme celle de
la magistrature suprême, notamment quand on y a accédé
par des moyens peu louables, tels que l’héritage ou le
coup d’Etat. Le moindre des truismes à mettre sous le
buvard, si on est au sommet de la pyramide politique et
89 administrative, et qu’on préside au destin d’une société
n’est-ce pas de se souvenir de cette loi de base qui
détermine la dynamique de l’histoire : la loi du
mouvement?
Une société quelle qu’elle soit, de quelque régime qu’elle
se réclame, obéit à ce besoin de renouvellement cyclique,
au même titre que n’importe quel microcosme, qui
reproduit, à une échelle réduite, la réalité du monde en
perpétuel branle, comme disait Montaigne. Sans une mue
périodique, sans le rythme systolique et diastolique, le
corps aurait une espérance de vie insignifiante ; sans le
changement des saisons et l’alternance du jour et de la
nuit…, ni l’univers, ni ses habitants humains, animaux et
végétaux, ne sauraient subsister et durer relativement.
Les régimes démocratiques, eux, ont réussi à canaliser la
satisfaction de ce besoin, tant individuel que groupal, par
la limitation des mandats de la présidence et d’autres
magistratures (en nombre et en durée), ainsi que par
l’organisation périodique d’activités culturelles (biennales,
festivals, manifestations de toutes sortes), ou sociales
(départs en vacances, rentrée annuelle, carnavals et rites
sacrés divers…), ou sportives (coupes locales et
mondiales, jeux olympiques…). Impliquées en masse et
passionnément dans ces mouvements collectifs, les foules
vivent une catharsis régulièrement renouvelée et
revitalisante, et n’éprouvent donc plus le besoin de
soulèvements extrêmes, ni de changements radicaux, qui
ne vont jamais sans leurs cortèges de dégâts en vies et en
biens.
90 Il n’y a que dans les sociétés soumises à des systèmes
figés et à des régimes politiques éculés, dont les principes
de base sont l’absolutisme holistique et le figement
temporel, que surviennent les révolutions, au sens de
rupture totale, consommée autant dans l’allégresse
carnavalesque que dans une terreur catastrophique. La
révolution française en est un modèle au 18e siècle, la
révolution iranienne ou la révolution de l’Ex-Union
soviétique, ou encore les révolutions tunisienne et
égyptienne sont des exemples contemporains. Bokassa,
Saddam, Ben Ali, Moubarak et leurs sosies politiques
pouvaient-ils penser la gouvernance des peuples à la
faveur d’une telle vision sociologique élémentaire ?
Etaient-ils au moins entourés de conseillers suffisamment
éclairés pour les sauver de leurs mythomanies et, du coup,
rendre un précieux service à leurs pays? Ou étaient-ils
simplement les otages d’éminences grises abruties et de
puissances occultes (des alliés externes, des régents et des
régentes, des prédateurs et des sérails antiques…) qui les
empêchaient de vivre et de faire vivre leurs peuples hic et
nunc ?
Le Caire toujours
Aujourd’hui, nous sommes inondés à toute heure de
déluges d’informations sur l’évolution de l’insurrection
égyptienne, place de la Libération, au Caire. Après la
révolution du 14 janvier, avenue Bourguiba, à Tunis, la
« marche du million » semble reluire de toutes les couleurs
d’une victoire programmée. L’armée a d’ores et déjà
déclaré, en signe de ralliement à la rue, ne pas s’opposer
91 aux insurgés. Certaines voix s’élèvent en France, en
Angleterre, en Turquie et…en Tunisie pour réclamer la
transition démocratique dans le pays, conformément à la
volonté du peuple. Mais les U.S.A. ne demandent pas
clairement le départ de Moubarak, et leur ambassadrice au
Caire a déjà entrepris des contacts avec l’opposition, en la
personne de Mohamed Baradei. Israël est en alerte
quasiment belliciste et pose les conditions d’un éventuel
changement en Egypte, à savoir le respect de la
convention de paix de Camp David. Les chefs d’Etats
arabes terrifiés, bien sûr, restent retranchés derrière un
mutisme conspirateur et antirévolutionnaire. Il est sûr que
leur destin est tributaire de la victoire ou de l’échec du
soulèvement du Caire.
Dans quelques jours, peut-être quelques heures, entendrat-on parler d’une autre chute humiliante d’un dictateur
arabe, d’un autre projet de transition démocratique arabe,
et demain, ou après demain, le tour de la Libye, de la
Jordanie, de la Syrie, du Maroc, du Yémen, ou de
l’Algérie…dans l’ordre de la bousculade de leurs
populations longtemps opprimées, et désormais
complètement désinhibées .
La révolution tunisienne semble donc avoir la baraka* !
Elle produit lentement, mais sûrement, son effet domino,
et tout porte à croire que, pour le monde arabo-islamique,
peut-être pour d’autres mondes également, (la Chine et la
Russie seraient à l’horizon) elle sera la marraine d’une
démocratisation salutaire de la vie, même si celle-ci sera
coûteuse, très coûteuse, en énergie, hommes et moyens.
92 *(…) L'onde de choc partie de Tunisie continue de faire trembler les régimes arabes. En écho à la contestation qui a eu raison du régime de Ben Ali et fait vaciller Hosni Moubarak, la Jordanie, aux prises avec l'une des pires récessions économiques de son histoire, traverse une période de tensions politiques. (…) En Tunisie, la situation reste tendue plus de deux semaines après la chute de Ben Ali. Des centaines de manifestants se sont rassemblés mardi matin à Kasserine, dans le centre du pays. Ils exigeaient une solution urgente pour mettre fin à une situation jugée «chaotique et instable». (…) A Carthage, dans la banlieue de Tunis, l'armée a procédé mardi à des tirs de sommation pour disperser des bandes de jeunes qui s'en sont pris à deux écoles. (…) En Algérie, une grande marche dans la capitale est prévue le 12 février pour demander le «départ du système» Bouteflika et la levée de l'état d'urgence, en vigueur depuis 19 ans. (…) Au Yémen, le président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 42 ans, a annoncé mercredi lors d'un discours devant le Parlement, qu'il renonçait à un nouveau mandat. Confronté à des protestations populaires depuis la mi‐janvier, il a aussi annoncé le report des élections législatives prévues pour le 27 avril et dont la tenue en l'absence d'une réforme politique était contestée par l'opposition. (…) En Syrie, où la situation était jusqu'alors restée calme, un appel à manifester vendredi après‐midi contre la «monocratie, la corruption et la tyrannie» du régime de Bachar el‐Assad a été lancé sur Facebook, dont l'accès est pourtant bloqué. Un groupe, qui a réuni plus de 7.800 membres mardi, a lancé un appel à manifester sous le slogan de «la Révolution syrienne 2011». (…) (…)Au Maroc, un jeune homme a été blessé après avoir tenté de s'immoler par le feu au cours d'un sit‐inde protestation mardi devant le ministère de l'Education à Rabat. Il participait à une manifestation de protestation d'enseignants contractuels réclamant leur titularisation. Quatre tentatives d'immolation par le feu ont eu lieu au Maroc en une dizaine de jours. D’après Le Figaro, site : Figaro.fr, 5 février, 2011 93 Mercredi 2 février
Le désir et la réalité
Il arrive à tout le monde de prendre un peu ses désirs pour
des réalités…Un peu, beaucoup, trop. Ainsi, en Tunisie
comme en Egypte, on le voit d’abord dans la voix de
présentateurs de télévision pressés d’apporter des
nouvelles toutes les cinq minutes, des nouvelles et des
événements sensationnels au possible. On le voit, ensuite,
dans les épanchements lyriques d’invités énervés, qui
annoncent souvent beaucoup plus le beau temps que la
pluie :
La révolution balayera tous ses ennemis ! Finis la
résignation et l’esclavage ! L’heure de la démocratie a
sonné ! Le monde arabe connaît sa vraie renaissance ...
Evidemment, en Tunisie, même si, à Dieu ne plaise, la
révolution en arrive un jour à quelques malheureuses
dérives, l’on se souviendra au moins d’avoir récrit notre
histoire avec ce point lumineux, probablement le plus
rayonnant de sa période moderne, l’apothéose du
soulèvement populaire du 14 janvier. En Egypte, au cas où
le soulèvement avorterait, on retiendrait au moins cette
94 fière rébellion du peuple, longue de plusieurs semaines,
qui a l’air de pouvoir se prolonger autant que nécessaire,
et cette image si frappante du tyran du Nil qui chavire, qui
cède et qui est sur le point de s’affaler de tout son long.
Toutefois, à Tunis comme au Caire, surviennent
régulièrement des événements humiliants pour les deux
nobles peuples insurgés, des incidents indignes de la
mémoire de leurs martyrs, et qui figureront dans les
annales historiques de ce début de l’année 2011, comme
autant de pages noires. Le sit-in de la casbah de Tunis a
été défait, il y a quelques jours, dans un tel chaos que tout
le pays s’est ému de voir ces jeunes provinciaux de la
« marche de la liberté » malmenés par les brigades
antiémeutes, battus et pourchassés comme des chiens
galeux, à travers le labyrinthe de la Médina, jusqu’au
centre ville.
Cette basse manœuvre s’ajoute à toutes les autres où des
innocents sont assassinés par des tirs ciblés, à Sidi Bouzid,
à Kasserine, à Tunis et dans d’autres villes. Hier, après
une accalmie de trois jours qui a redonné de l’espoir au
pays et a permis de croire que le pire était loin derrière, les
agents de l’ordre se sont brusquement retirés de tous leurs
postes à travers le territoire, pour faire passer des
messages revendicatifs auprès de leurs nouveaux patrons.
Le terrain était libre pour que des centaines de détenus en
cavale et quelques miliciens du régime en déroute
commettent les pires méfaits dans les quartiers
résidentiels, devant les établissements d’enseignement, et
jusque dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Le
nouveau patron des lieux, Farhat Rajhi, pris d’assaut par
des hommes armés, a eu la vie sauve grâce au dévouement
95 de quelques gaillards des brigades antigang. Le ministre
avouera à la télé, le soir même, qu’il y a laissé quelques
plumes, ainsi que son portable et son manteau !
Et du Caire, il y a seulement une heure, nous parviennent
les images d’un spectacle moyenâgeux : des baltajiâ21 à
dos de chevaux et de dromadaires, armés de cravaches,
d’épées, de battes, de massues et de pierres, chargent les
manifestants de la place de la Libération. S’en suit une
bataille rangée entre les partisans de Moubarak et ses
opposants, qui dure jusqu’à maintenant, sous les regards
médusés des soldats, apparemment tenus à une neutralité
incompréhensible.
Qui l’emportera dans ce bras de fer entre les forces qui
tirent en arrière, soutenues par l’argent sale des
manipulateurs aux noirs desseins, et celles qui tirent en
avant, avec pour uniques armes la légitimité politique et
morale de leurs protestations, leurs mains nues et
l’innocence de leur action ?
21
Casseurs. 96 Jeudi 3 février
Repli stratégique ?
Où sont donc passés les enfants prodigues, les Marzougui
et les Ghanouchi, entre autres, puisqu’on ne les voit plus et
qu’on n’entend plus parler d’eux ? Ils hument les jasmins
longtemps délaissés pour les tulipes du Nord ? Ils cuvent
leur déception de n’avoir pas été reçus comme Bourguiba,
autrefois, ou comme Khomeiny, plus près de nous ? Ou
bien ils se préparent en catimini à une autre mi-temps : les
élections présidentielles ? Ou bien encore sont-ils un peu
distraits par l’effet magique de la révolution tunisienne sur
les « peuples frères », et sont-ils en train de mijoter la
meilleure stratégie possible, pour récupérer au profit de
leur croisade messianique à venir, cette force du peuple, à
présent déchaînée et prête à envahir les quatre coins du
monde esclave ?
Et les autres ? Ces milices du RCD en tenue d’agents de
l’ordre, tueurs d’innocents, kidnappeurs d’enfants et de
femmes, qui ont même eu assez de toupet pour terroriser
leur nouveau patron, le ministre de l’Intérieur, dans son
propre antre censé être le plus inexpugnable ? Et ces
prédateurs de l’ancien régime, éminences grises,
conseillers, serviteurs dits ministres et commis de tous
97 genres, qui ramassaient à chaque fois des miettes, quand
les Ben Ali et les Trabelsi eurent raflé la mise ? Et ces
porte-voix du despotisme, reconnaissables sur les colonnes
de la presse locale, au petit écran et sur tous les supports
folkloriques et officiels, entièrement consacrés à distiller,
à longueur de saisons, une infatigable psalmodie des
thuriféraires des maîtres ? Et ces amis étrangers,
protecteurs, publicistes et V.I.P, de la renommée d’un S.
Berlusconi, ou d’un F. Mitterrand ou d’une M. AlliotMarie, hôtes obligés et obligeants de la « mafia »
tunisienne, comme le dit le site Wikileaks, par la bouche
de l’ex-ambassadeur américain à Tunis, W. J. Hudson ?
Où est tout ce beau monde ? Il évite les lumières et les
échos, il adopte un profil bas, il se terre. Pourquoi ? Outre
les craintes justifiées de certains parmi eux, la petitesse
caméléonesque de quelques autres, il y a peut-être le pire :
le repli stratégique pour serrer les rangs et revenir à la
charge démagogique, politicienne et, dans la pire des
situations, à l’action terroriste, comme ce fut le cas en
Somalie ou au Liban, ou comme le carillonnent les houles
humaines entrées en guerre civile, primitive, depuis
quarante-huit heures, à la place de la Libération cairote.
98 Vendredi 4 février
La révolution à l’université
Les manifestations embrasent aussi les lycées, les facultés
et les universités. Depuis plusieurs jours, on saccage et on
incendie à tour de bras, on traîne dans la boue les maîtres
et les pères. Confronté moi-même au chahut à l’ENS,
aujourd’hui, je repense à Jan, dans Le Malentendu de
Camus. C’est présomptueux de me comparer à ce
malheureux enfant prodigue, égorgé par sa mère et sa sœur
sans le reconnaître, alors qu’il leur apportait sa fortune et
son cœur sur un plateau d’or ! Mais, d’abord, quand vous
donnez six ans de votre vie pour réhabiliter un
établissement qui était à terre et qu’en retour, à cause de
deux ou trois chenapans ignorants et irresponsables, qui
profitent du chaos et du grégarisme régnant pour vous
rabaisser, juste parce que, dans leurs têtes malades, vous
êtes un « chef », vous ne pouvez pas vous empêcher de
voir les yeux de l’absurde. Ensuite, la présomption est le
dernier de mes plaisirs, et ceux qui me connaissent le
reconnaissent, sans doute.
Une petite minorité d’élèves normaliens colportent des
rumeurs selon lesquelles je serais un proche de tel ou tel
ministre de l’Enseignement supérieur, alors que la vérité
99 vraie est que je ne les connais ni d’Eve ni d’Adam (sinon
je ne le publierai pas n’est-ce pas,). Puis, bassement
aiguillonnés par deux ou trois bras cassés parmi les
ouvriers de l’ENS et un enseignant envieux, étranger à
l’établissement, (que je ne nommerai pas, par charité), ces
élèves, catéchisés ainsi par des crétins qui ne voient pas
plus loin que leurs godasses crasseuses, viennent me
conspuer, moi et les membres du conseil scientifique, sous
les fenêtres de mon bureau, en cajolant de sombres projets,
particulièrement à mon égard. Le slogan fédérateur de tous
les étudiants révoltés de l’université est que les directeurs
et directeurs de départements, les recteurs, les PDG… tous
les « chefs » enfin dans le pays, sont des instruments du
Président et doivent donc « dégager »…
Ni le ministre, Ahmed Ibrahim, ni le Président de
l’Université, Abderraouf Mahbouli, ni les forces de
l’ordre, ni le personnel et les enseignants, tous informés de
la gravité de la situation, mais terrifiés et pris d’une
indescriptible poltronnerie, ne bougent le petit doigt, pour
intervenir. Le même scénario se déroule dans de
nombreux autres établissements et les autorités laissent
faire. Un peu partout dans les universités, le hooliganisme
et la vindicte se substituent instinctivement aux AG et aux
doléances estudiantines pacifistes, d’autant plus que le
ministre de l’Enseignement supérieur vient de renvoyer les
vigiles et ferme l’œil sur les mouvements insurrectionnels
anarchiques et violents. Ce futur candidat aux
présidentielles, autant que l’UGTT, trouve dans ce chaos
une occasion d’or pour conquérir ou reconquérir des
partisans.
100 Je décide finalement de claquer la porte, avec une
sensation de nausée au bout du nez. Mon second mandat
de trois ans arrive d’ailleurs à son terme, et il est inutile de
continuer, au bout de six ans, à faire du zèle dans une
famille où quelques membres floués par deux diablotins
vous rejettent injustement, absurdement, même si tous les
autres vous aiment et vous estiment en privé, mais cèdent
à la lâcheté et font l’autruche, en attendant une curée
annoncée. Auparavant, deux de mes propres étudiantes,
dont je tairai les noms par pitié, avaient même fait courir
des ragots sur mon autoritarisme, des injustices commises
à l’égard d’un étudiant (renvoyé en fait, suite à son
passage devant le conseil de discipline, par le président de
l’université, pour absence prolongée), et même sur ma vie
privée qui serait… dissolue !!!
Pauvres petits ! Pauvres petites ! Dans ce contexte
historique exceptionnel, où il n’y a plus de lois ni de
références, j’ai le sentiment sincère de ne pas leur en
vouloir, parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont bassement
manipulés par des pions de l’UGTT qui venait de soutenir
officiellement la candidature de Ben Ali aux prochaines
élections présidentielles et qui cherchait à exporter ses
différends internes… Que s’ils ont été recrutés dans
l’enseignement, après leur formation à l’ENS, et s’ils
mangent aujourd’hui à leur faim, ou s’ils continuent à faire
des études, c’est surtout grâce à ma sollicitude et à ma
pugnacité devant les autorités de tutelle. Que l’ENS était
un poulailler en 2005, et j’en ai fait une institution propre,
ordonnée et vivable. Que l’ENS était un lieu de sinécure
pour une dizaine de ronds-de-cuir ou quelques enseignants
aux semelles et aux idées usées, et j’en ai fait un temple de
travail, de partage et de gestion collégiale, avec la bonne
101 grâce de collègues compétents, prodigues et dévoués. Que
l’ENS était pire qu’un bahut dans quelque province
reculée, et j’en ai fait un atelier de culture et de
rayonnement scientifique, presque inexistant auparavant
dans le pays. Que j’ai sacrifié mon orgueil en mendiant
des fonds et des dons pour ces élèves, auprès de nobles
partenaires tunisiens et étrangers, qui croient ce que je
crois. Que l’ENS était un lambeau de titre anonyme, et
j’en ai fait un petit point incandescent dans l’université
tunisienne et aux yeux de ses « consœurs » d’outre-mer.
Que l’ENS doit énormément à mes nerfs, à mon cœur, à
ma haine pour les Ben Ali et compagnie, longuement
brocardés par mes romans et mes vers, avant leur chute, ce
qui a failli me conduire en prison. Que le pays doit un peu
plus à l’ENS, après 2005, comme il doit à d’autres étoiles
qui se comptent sur les doigts de la main…
Mais, bah ! J’aurais appris qu’il y a une souffrance pire
que celle de la maladie ou de l’agonie : et c’est
l’ingratitude. J’aurais servi de bouc émissaire à quelques
jeunots souffreteux et bornés qui veulent tuer les pères,
comme partout ailleurs, dans une Tunisie sous
sismothérapie ! Ils ne vont pas tarder à mesurer l’ampleur
du dégât causé à leur établissement, à leur propre image, à
leur vie de tous les jours, à la révolution, et ils penseront,
bientôt, comme moi, au Malentendu de Camus, quand ils
auront compris que comme beaucoup d’autres, j’ai fait les
frais de leur ignorance, ainsi que des décisions hâtives et
irresponsables de l’Université et des ministères d’avant et
d’après la révolution! J’aurais mieux compris la douleur
de Jan dans ce drame camusien ! Peut-être même que Jan
m’envie un peu, car j’ai probablement encore le temps de
vivre le remords de ces jeunes quand ils verront, trop tard,
102 qu’ils ont été entièrement manipulés par des
antirévolutionnaires, ou par des idiots aux fesses et aux
idées carrées, et qu’ils ont été induits en erreur par un
contexte qui charrie, tout ensemble, le bon grain et
l’ivraie, et que la démocratie risque de laisser place à la
médiocratie.
Le malentendu sera ainsi un autre tribut que quelques-uns
de ma génération paient, en plus de tout à ce qu’ils ont
donné à cette génération révolutionnaire, grâce à l’école
républicaine et à beaucoup de sacrifice de soi, qu’il ne faut
jamais regretter, bien sûr.
Tunis bouillonne toujours
Je descends à pied de la Place de la casbah, direction Bab
Souika. L’avenue serpente entre des bâtiments de styles
opposés : une rive à l’architecture coloniale aligne des
édifices occupés par des ministères ou des tribunaux,
l’autre offre ses façades de basses échoppes et de bureaux
qui laissent deviner la partie nord-ouest d’une Médina
debout sur sa pente, depuis bien des siècles. Une artère
hybride, en somme, vous tire d’un bord à l’autre vers des
réminiscences qui feraient doucement rêver, s’il n’y avait
pas cette actualité brûlante et toujours très inquiétante.
Côté gauche, et devant chaque ministère, une foule
compacte lève le poing, s’égosille à coups de slogans plus
injurieux les uns que les autres, chante un hymne
revendicatif ou revanchard. Le plus drôle, c’est que même
les nouveaux ministres, triés sur la base de leur
appartenance à la société civile ou dissidente, tel que le
103 syndicaliste Taieb Baccouch, ministre de l’Education,
porte-parole du gouvernement, et Mohamed Nasser,
honnête transfuge de l’ère Bourguiba, ministre des
Affaires sociales, sont fréquemment hués et ont droit aux
mêmes accusations que moi et les autres « subalternes »:
incompétence et poltronneries, escroqueries et trahisons.
C’est pourquoi ils se barricadent derrière les lourdes portes
fermées de leurs départements, leurs services sont
entièrement paralysés, et on les imagine comme des
chérubins piégés par l’implacable histoire réelle qui se fait
contre eux aussi*, tandis que leur idéal était de pouvoir un
jour en écrire au moins quelques chapitres, à la gloire des
années qu’ils avaient passées, penchés sur des livres, ou
absorbés par quelque thèse à rédiger, ou communiant
avec des camarades au milieu de tel ou tel cénacle
militant.
À droite, je vois ces boutiques, ces gargotes et ces
cafétéria pleines à craquer d’une clientèle mâchant des
sandwichs aux merguez, ou fumant des narghilés devant
une tasse de thé à la menthe, donc une humanité aisée, ou
indifférente, regardant cette autre humanité de la rive en
face, qui bouillonne et qui crie à hue et à dia sa fureur et sa
frustration.
J’ai mal et je suis pris d’une tristesse qui envahit tout mon
être, une bouffée chaude qui monte de la pointe de mes
pieds à ma cervelle, comme si je venais de surprendre un
homme entrain d’en égorger un autre, en souriant
joyeusement…Mais je me résigne vite à l’absurdité de ma
vision autant qu’à celle du spectacle.
104 Ainsi va le monde révolutionnaire tel un agrégat de
solitudes immenses et de désirs ennemis, en dépit de
l’illusion collective d’embarquement sur la même flottille.
Le Caire nous obsède
La manifestation cairote nous obsède. À travers France 24,
la révolution tunisienne se mire dans la révolution du
« pays du Nil » et égrène les similitudes réconfortantes qui
s’accumulent jusqu’ici. Tout semble concorder, en effet :
obstination du peuple insurgé, confrontée à l’obstination
d’un tyran obtus, étonnante gestion pacifiste du
soulèvement, bousculée sauvagement par des tentations
diverses agressives et anti-démocratiques, comme le
recours aux casseurs et au terrorisme des snipers, jeu de
cache-cache des agents de l’ordre alternant assauts
sanglants et éclipse quasi totale, afin de mieux s’imposer
de nouveau à la rue, neutralité de l’armée, elle aussi
comptant les coups et guettant peut-être l’instant opportun
pour négocier sa place au soleil, prudence malicieuse des
intégristes, présents comme une force de masse et non
comme une force structurante, mutisme suspect des
capitales arabes, davantage mis en évidence par les
déclarations mitigées, ou catégoriques, des capitales
européennes…
Le hic, car il y en a un et d’envergure, dans cette radieuse
duplication égyptienne de la révolution tunisienne, c’est
que le raïs pharaonique met un point d’honneur à choisir
lui-même le moment et la manière de vider les étriers, tout
en obtempérant aux autres injonctions du peuple, comme
de ne plus se représenter aux élections et de préparer une
105 transition vers la démocratie. Or, la révolution, se
définissant essentiellement par sa vertu de rupture, la
déchéance du régime contesté doit être programmée par
les révolutionnaires eux-mêmes, quand et comme ils le
veulent. Ce fut le cas le 14 janvier à Tunis, ce n’est
toujours pas le cas au Caire.
Tout le monde ici ne comprend pas les enjeux de cette
casuistique symboliste, mais tout le monde l’appréhende
au moins intuitivement et s’impatiente de voir se répéter,
aux pieds du sphinx, le génial exploit carthaginois. Si cela
arrivait, une longue période de jouissance à répétition nous
serait promise, des bords du golfe arabique à l’Atlantique.
106 *(…) Les tâches du gouvernement provisoire doivent partir d’un état des lieux sincères et conformes à la réalité, loin des actes de vengeance et de la démagogie. Je me limiterai ici au domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Cet état des lieux ne peut, en aucune façon être réalisé par des gens qui, d’une part, ont fait partie de manière directe du cercle des décideurs, d’autre part, sont éloignés depuis un bon bout de temps de ce secteur, ni par des personnages dans le seul mérite est de répondre au critère de copinage. (…) Dans cet ordre d’idée, je ne vois franchement pas l’utilité des deux secrétariats d’état relevant de notre ministère (comme d’ailleurs tous les autres secrétariats) et je ne crois pas au plus ce que pourraient apporter les deux personnes nommées à ces postes. M. le Ministre a le droit de s’entourer au niveau de son cabinet de qui il veut ( comme il l’a annoncé à la télévision) je reste tout de même perplexe quand j’entends dire ( contrairement à ce qu’il a annoncé à la télé aussi) que certains responsables d’établissements ont été limogés ou « dégagés » manu militari, comme c’est le cas, paraît‐il, à l’IPSI, à l’IHEC, à l’Institut de documentation, à la FSB ou à la cité des sciences. Je ne peux que me demander à qui le tour ? (…) S’ils ont commis des fautes graves, qu’ils en soient jugés et sanctionnés en conséquence, sinon ils ont le droit d’être défendu par le ministre, le chef hiérarchique(…) Le traitement de deux poids, deux mesures, n’est pas digne des universitaires, alors que cessent ces limogeages et que le ministre s’occupe d’entreprendre des action dignes de préparer un avenir raDieux répondant aux aspirations de la jeunesse estudiantine, des universitaires et de tout le peuple révolutionnaire qui lui a permis d’être là où il est aujourd’hui. Qu’il laisse ceux qui, comme les directeurs généraux de l’administration centrale, connaissent les dossiers en cours, finir de les traiter. (…) le gouvernement provisoire, se doit de lancer des signaux fort significatifs de la rupture avec le passé, il n’en demeure pas moins que, pour cette étape transitoire, ces signaux doivent concerner le copinage et la démagogie… Tahar Manoubi, La Presse, mercredi, 2 fév. 2011, p.6. 107 Samedi 5 février
Sidi Bouzid crie : au feu !
Oui, comme si c’était une fatalité ! Sidi Bouzid est-elle
donc vouée à être une triste pépinière de laissés-pourcompte, tout juste bons à la misère, à la déshumanisation,
à l’immolation, puisqu’elle vient d’être le théâtre de deux
autres victimes du feu ? Hier, on y a fait une découverte
macabre : deux détenus sont retrouvés morts, avec des
parties du corps carbonisées. Déjà durement éprouvés par
le décès tragique de Mohamed Bouzizi, les Bouzidiens, ne
croyant pas à la thèse du suicide des deux nouvelles
victimes, crient à une sale bavure policière, destinée à
faire taire, pour jamais, deux pauvres gens, dont l’un serait
détenteur de secrets hautement compromettants pour le
RCD et ses hommes. Ces Bouzidiens savent que les
manifestations et même les violentes émeutes locales ne
sont qu’un exutoire, mais ils y recourent, faute de mieux.
En haut lieu, on compatit ouvertement à leur malheur ;
Farhat Rajhi, ministre de l’Intérieur, frais émoulu du
barreau, s’émeut au point d’admettre publiquement
l’hypothèse d’un règlement de compte, lié à de sordides
manigances politiques impliquant des personnalités du
RCD. L’affaire aura probablement des retombées qui ne
surprendront personne.
108 Dimanche 6 février
Le fantôme de Ben Ali
Parti ? Pas parti ? Rien ne filtre de la tanière saoudienne
du président fuyard, à croire qu’il est tapi sous terre, ou
qu’il observe un sombre rite du silence : ne pas montrer le
nez, ne pas vivre, se taire, se faire oublier. Mais son ombre
reste impénitente et avide de sang. Elle l’attache à quelque
pilori dans son trou, le bâillonne et retourne hanter ces
provinces de son pays exsangue qu’il avait effrontément
dépouillées et méprisées. L’ombre retourne y continuer
l’œuvre diabolique de la taupe maintenant réfugiée dans
les parages de la Mecque.
Après avoir immolé les deux détenus de Sidi Bouzid, voici
que cette ombre fait des siennes au Kef ! Un fonctionnaire
de la police, lui-même excédé et terrorisé par une houle
humaine, et qui n’a toujours pas compris que d’une gifle
assenée à un malheureux citoyen peut naître un tsunami,
cède à la peur et malmène une manifestante. Le fantôme
de Ben Ali n’est pas très loin ; il a sans doute inspiré le
geste anachronique de l’agent. Vite, le fantôme va daredare éventer la chose au cœur de la ville-dortoir et aux
alentours, attroupe les vivants et les morts, qui donnent
109 l’assaut au poste de police. Tout se précipite : panique,
sommation, tirs, quatre morts et dix-sept blessés
demeurent sur le carreau. Le fantôme compte les victimes
et, toujours non rassasié, bat de ses ailes putrides et vogue
vers d’autres villes-cimetières, où il ira allumer d’autres
brasiers.
À Guébilli, au sud du pays, l’un des manifestants aura la
cervelle éclatée par une bombe lacrymogène. Au Kef, de
nouveau, le poste de police sera complètement incendié
après l’enterrement des victimes de la veille. À Tunis, le
ministre de l’Intérieur, monté au créneau et faisant preuve
d’une perspicacité et d’une sincérité d’honnête homme,
suspend toutes les activités du RCD soupçonné d’être
l’instigateur de ces désordres, en attendant une interdiction
en bonne et due forme juridique. Pour le peuple, comme
pour le nouveau gouvernement, ou les colombes de la
casbah, ou les gazelles de Douz, l’horizon de la révolution
ne s’éclaire pas encore de cette lumière blanche tant
attendue, après la fuite de Ben Ali, mais se profile plutôt
comme un pot au noir.
Cependant, et malgré la peur nourrie tous les jours de
terribles nouvelles, l’espoir couve dans les cœurs, et Sidi
Bouzid, d’où avait jailli le feu de l’honneur, reçoit avec de
gracieux youyous frissonnants le cortège de « massiret
echoukr wal’moussanada22 », long comme deux
kilomètres et dont les membres viennent de tout le pays,
offrir à ces fiers Bouzidiens des médicaments, des denrées,
des gerbes de fleurs et beaucoup de sourires.
22
Marche de remerciement et de soutien.
110 Lundi 7 février
Un jour angoissant
Je hais les lundis tunisiens. Un curieux rituel chez nous
fait du début de la semaine, en temps normal comme dans
l’urgence, le jour de tous les rendez-vous, de toutes les
démarches à entreprendre, de tous les départs, de tous les
retours. Le lundi est une promesse de commencement et
de recommencement, de fondements et de fondations, de
rappel et de mémoire, de quête et de requêtes…À croire
que si le lundi n’existait pas, les Tunisiens l’auraient
inventé.
Débarquant du métro n° 3 à l’avenue de Paris, à quelques
mètres du boulevard Bourguiba, j’éprouve instinctivement
ce resserrement de cœur qui m’est coutumier, le lundi, à
Tunis. Car, sans savoir si mon appréhension correspond à
une vérité subjective ou à une réalité, le boulevard, qui est
la plus grande artère de la capitale, me paraît plus
grouillant que depuis que les marches orageuses y ont à
peu près cessé. On y est bousculé par -et on bouscule- les
passants tous les deux mètres, avec des samahni23 qui
23
Pardon !
111 finissent par être encore plus enquiquinants et plus
énervants que la cohue elle-même. Les gens se pressent
plus que de coutume et se heurtent donc de l’épaule, du
coude ou de la main plus fréquemment. Les samahni
fusent, se répètent et donnent parfois des scènes
grotesques, comme ce goujat qui se racle la gorge et
envoie une grosse expectoration, deux mètres devant lui,
en demandant pardon à un vieux bonhomme dandinant au
bord du trottoir, et qui l’accable d’une kyrielle de
rodomontades, pour avoir été presque éclaboussé…La
révolution suscite ainsi des comportements et des discours
plus couramment heurtés et plus nerveux, sur fond d’une
conscience d’impunité et d’instincts libertaires.
Mon café est fétide, malgré la classe du salon où je suis
servi et le large sourire dont me gratifie un garçon diligent
et poli. Le journal aligne des nouvelles qui alarment et
électrisent à la fois : des gouverneurs nouvellement
nommés sont vite renvoyés chez eux à coups de
« dégage ! » par les foules de Gafsa, de Bizerte, de Sousse,
de Mèdnine…, indignées de n’avoir pas été consultées ;
des foyers incendiaires éclatent et se relaient sans répit, du
nord au sud du pays, à Jendouba, au Kef, à Gabès, à
Guébilli… ; à l’étranger, des violences opposent les
insurgés aux contre-révolutionnaires au Caire, les rues
arabes préparent d’autres révolutions à Sanaa, à Amman, à
Alger…
Je reprends le chemin du retour, mais le lundi est
décidément insoutenable, surtout en temps de révolution.
Sur le trajet entre l’avenue Bourguiba et la place Bab
Sâdoun, que j’arpente à grands pas fébriles et impatients,
112 je croise quatre ou cinq mini-manifestations, dont chacune
a mobilisé de trente à quarante lycéens, portant de gros
cartons en guise de banderoles, sifflant, râlant,
ronchonnant et brandissant cailloux, houlettes, barres de
fer et autres armes de fortune.
Ya toura ya foura24, disait autrefois ma mère, quand elle
constatait des extrêmes! Oui, maman, tu avais raison !
Jusqu’ici, nous avons appris la résignation totale, à
présent, nous savourons l’anarchie. Nous avons beaucoup
de chemin à faire, pour apprendre correctement l’alphabet
de la révolution et les vertus de la démocratie, qui nous ont
malheureusement fait défaut, depuis les suffètes de
Carthage.
24
D’un extrême à l’autre.
113 Mardi 8 février
Attention ! Terrains glissants !
L’ancien maître de Carthage faisait marcher le pays au
doigt et à l’œil. Même les ministres n’étaient que des
fantoches qu’il manipulait et traitait comme des serfs, à tel
point qu’aucun d’eux n’osait prendre une initiative dans
son département, et que le moindre geste et la plus infime
déclaration devaient être entourés de précautions
draconiennes, pour ne pas empiéter sur les prérogatives du
palais, désigné couramment par l’expression « en haut »,
doublée d’un index levé vers le ciel. Toute une génération,
celle qui a aujourd’hui entre quinze et vingt-trois ans, a
grandi ainsi dans la soumission aux parents, aux maîtres,
aux fonctionnaires, aux professeurs et à la police, lesquels
obéissaient à leur tour à l’ordre tyrannique centralisé, et en
reproduisaient, par peur ou par mimétisme, les règles
autoritaires malfaisantes. On comprend mieux que ce
système du bâton et du servage absolu fasse éclore une
sorte de schizophrénie générale chez cette jeunesse
tiraillée par l’habitude de la résignation, d’un côté, et, de
l’autre, par la tentation de la liberté que leur fait miroiter
un milieu en avance de plusieurs siècles. Car, ce milieu est
114 soumis à l’influence des médias constamment branchés
sur le monde libre. Les récepteurs paraboliques, les
réseaux internet, le téléphone portable, les DVD et autres
moyens d’information et de loisir qui, en vingt ans, ont
envahi la Tunisie, amoncellent aux pieds des jeunes,
manquant de tout ou presque, un monde virtuel et
illusoire, que la magie de l’image, du son et des effets
spéciaux présente pourtant comme facilement accessible.
Une fois le tyran renversé de son piédestal, cette
génération, suivie par celle des adultes et des enfants, dans
un mimétisme irrésistible et effréné, croit que tout est
possible, ici et maintenant, et de la manière la plus
merveilleuse. Trois indices en disent long sur cette
fascination du geste et du verbe censés avoir les vertus
d’une baguette magique : d’abord la répétition infinie de la
scène fondatrice et initiatique du 14 janvier. Un peu
partout, dans les écoles, les facultés, les entreprises, les
institutions,
toutes
les
structures
culturelles,
professionnelles et sociales organisées selon le schéma
pyramidal, dans lequel un « chef » cristallise, réellement
ou selon une perception fantaisiste, un ordre quelconque
auprès d’une base, se révèlent soudain comme des
multiplicatifs symboliques de l’ordre tyrannique qu’il faut
décapiter, au plus vite.
Alors, il y a une frénésie de chasse aux patrons qu’on
remplace par des remplaçants, eux-mêmes parfois chassés
à leur tour, s’ils n’arrivent pas à satisfaire illico l’attente
de la base et ne jouent pas au Merlin l’enchanteur. On
terrifie les délégués, les gouverneurs, les PDG, les
responsables de tous bords, qu’on escorte parfois
115 jusqu’aux portes du quartier, jusqu’au bout de la rue, avec
un cocktail de huées, de quolibets, sinon de gifles et de
coups, c’est-à-dire qu’on leur fait rejouer, mais en mieux,
et plus concrètement, la scène de la fuite humiliante de
l’homme qui leur avait fait boire la coupe de l’humiliation
jusqu’à la lie. J’ai même vu des étudiants, -et on m’a parlé
de lycéens- réclamant le départ de tel ou tel enseignant
qu’ils ont jugé tout à fait dépassé et peu révolutionnaire…
Encouragée par des ministres timorés, inexpérimentés et
entièrement pris de court par ces violentes palinodies de
l’histoire, la rue* détient donc un pouvoir que personne
n’a l’audace de lui disputer, ni l’autorité politique, ni
l’autorité juridique, ni l’autorité morale, ni l’autorité
pédagogique pour essayer de l’orienter. Ainsi la dictature
de la rue semble être à présent une véritable menace pour
le pays et pour la révolution.
Le deuxième indice notable de ce désir d’effet magique,
c’est la soif revendicative. Tout le monde veut et croit que
le moment est venu pour réclamer tout et tout de suite :
droits oubliés, compensations dues et non accordées,
recrutements, augmentations, titularisations, promotions,
mutations, permutations, entretiens, avaloirs, rappels... Les
entrées des ministères et des gouvernorats sont toute la
journée l’espace d’attroupements qui donnent le tournis
par des brouhahas et des slogans absolument inefficaces,
pour des réclamations absolument légitimes.
Le troisième indice c’est cette course folle à
l’appropriation qui s’est déclarée dans les grandes villes et
même dans les petites localités normalement soumises à
116 un aménagement urbain et à un plan cadastral. J’ai vu, à
tel passage du métro, un terrain vague qui semblait
autrefois paisiblement abandonné à lui-même, et qui est, à
présent, labouré dans tous les sens en lotissements
anarchiques, balisés de gros cailloux, de grelins et de
piquets. On m’a parlé de citoyens pacifiques soudain pris
de désirs fonciers bizarroïdes, comme d’ouvrir une fenêtre
donnant directement sur la véranda du voisin, d’élever
murets et cloisons pour occuper quelques empans du
trottoir ou, carrément, d’entreprendre, à la hâte, de grands
travaux de maçonnerie qui, en situation normale,
demanderaient un vrai parcours du combattant. Ainsi
s’éveillent et se répandent les vieux démons de la horde
primitive.
117 *L’impossible arrive (…) Le 13 janvier dernier, veille de la fuite de M. Zine El‐Abidine Ben Ali. Face à M. Mezri Haddad, ambassadeur de Tunisie auprès de l’Unesco, M. Nejib Chebbi, opposant laïque à la dictature, mettait en accusation un « modèle de développement qui utilise les bas salaires comme seul avantage comparatif dans la compétition internationale ». Il fustigea « l’étalage provocateur de richesses illicites dans les grandes villes », signala que « toute une population désavoue ce régime ». M. Haddad en perdit son sang‐froid (…) « Ben Ali a sauvé la Tunisie en 1987 des hordes fanatisées et des intégristes.(...) Il doit se maintenir au pouvoir quoi qu’il arrive(…) » Quelques heures plus tard, M. Haddad réclama néanmoins le départ du « sauveur de la Tunisie ». Et, le 16 janvier, M. Chebbi devenait ministre du développement régional de son pays… Les peuples arabes ne font pas la révolution tous les jours, mais ils la font vite. Moins d’un mois s’est en effet écoulé entre l’immolation de Mohammed Bouazizi, les cahiers de doléances des bacheliers au chômage, la prise des palais de Carthage de la famille Trabelsi, la libération des détenus embastillés, et les ruraux venant à Tunis réclamer l’abolition des privilèges. Sans renvoyer forcément à la Révolution française, le cycle historique que vit la Tunisie semble familier. Un mouvement spontané s’étend, il rassemble des couches sociales plus diverses ; l’absolutisme chancelle. (… ) A cet instant, une fraction de la société (la bourgeoisie libérale) s’active pour que le fleuve regagne son lit ; une autre (ruraux, employés sans avenir, ouvriers sans emploi, étudiants déclassés) parie que la marée protestataire va balayer davantage qu’une autocratie vieillissante et un clan accapareur. Au demeurant, ces couches populaires, singulièrement les jeunes, n’entendent pas avoir risqué leur vie pour que d’autres, moins téméraires mais mieux introduits, perpétuent le même système social, nettoyé de ses verrues policières et mafieuses (…) SERGE HALIM, Site du Monde diplomatique, fév. 2011 118 Mercredi 9 février
De l’espoir
Ce soir, je crois que je vais pouvoir dormir tôt,
longuement et profondément, au bout de près de six ans de
stress continu, à cause de ma fonction de directeur de
l’ENS. Après un courrier adressé au ministre et au
président de l’université expliquant mon l’impossibilité
pour moi et mes collègues de travailler dans ce contexte
anarchique et la dégradation de la situation à l’Ecole,
provoquée par une minorité d’étudiants assurés de leur
impunité et encadrés par un pseudo-syndicaliste, gros
crétin aux dents jaunes qui en veut au monde entier,
j’apprends que sous peu, un coordinateur de
l’établissement sera nommé, en attendant les nouvelles
élections des nouveaux chefs d’établissement supérieurs et
de leurs recteurs. Je n’entrerai pas dans les détails, par
pudeur et par orgueil aussi. L’histoire fera le nécessaire.
Mais je reste optimiste pour les élites tunisiennes, si la
démocratie finit par l’emporter sur la tentation facile du
désordre et de la loi de la jungle.
119 Je reste confiant aussi parce que ce soir, enfin, au terme
d’une longue éclipse inexpliquée et inexplicable, le
Président par intérim prononce un discours à la télé. Après
son habilitation par la Chambre des députés et la Chambre
des conseillers pour promulguer des décrets-lois, il se sent
probablement muni d’un plus grand potentiel politique et
psychologique pour s’adresser à ses concitoyens, avec
assurance et légitimité. Il lit son discours, mais c’est un
texte formulé en tunisien qui va à l’essentiel, dit sur un ton
grave, trop grave peut-être. Il informe, rassure, promet la
victoire de la révolution si…, si…et si… Il veut mobiliser
le pays pour faire confiance au gouvernement provisoire,
patienter, limiter au maximum les doléances et les
revendications, et travailler de connivence pour le bien de
la nation.
Comment le peuple humilié, et dont une partie est
affamée, peut-il patienter ? En mangeant des brioches,
faute de pain ? Cependant, oui, monsieur le Président par
intérim, vous avez raison ! Et même si votre discours
tombe dans l’oreille d’une Tunisie estropiée depuis plus de
deux décennies, nous gardons l’espoir, nous voulons bien
faire foi à votre volontarisme, car, tout simplement, nous
n’avons aucun autre choix !
120 Jeudi 10 février
Insécurité
-Cassez-vous la gueule ! Oui ! Là ! C’est bien ! Mais il me
faut du sang…Pour que je verbalise !
C’est ainsi qu’un agent d’une patrouille de police répond
cyniquement aux appels d’un citoyen agrippé par un autre
citoyen au milieu de la foule surprise et bougonne. Oui,
quelquefois, et même souvent, on en est là, aujourd’hui,
dans l’après Ben Ali. Au milieu de la rue, dans votre
quartier, sur les routes ou au travail, la mode est de goûter
à la loi du plus fort, de se faire justice soi-même, car une
grande partie des gardiens de l’ordre se contentent d’être
visibles partout, et audibles sur les chaînes de télévision
qui, tranquillement, diffusent tous les lyrismes possibles et
imaginables. Ubiquité ! Ubiquité ! Voilà le credo actuel de
beaucoup de policiers. Il s’agit d’occuper le terrain,
comme tout le monde, comme les syndicats pris d’un
militantisme sauvage, comme beaucoup de lycéens et
d’étudiants déchaînés contre tout, et parfois les uns contre
les autres, comme les corporations diverses, les
conducteurs de poids lourds, les taximen, les trafiquants,
121 les dealers, les affairistes…Il s’agit pour chacun de
marquer son territoire et de s’y maintenir par tous les
moyens, ne serait-ce que par un dandinement de canard, à
la manière des centaines de policiers qui se contentent
d’apparaître quelque part et d’être… des policiers.
Issa, un ami d’enfance, me raconte cette scène qui vient
d’avoir lieu à Sidi Hissine, au sortir sud-est de la capitale :
Monsieur Mohamed Bonhomme, directeur d’école
primaire depuis trente ans, rêvasse doucement dans son
bureau, presque béat d’être le dernier dinosaure des
directeurs populaires, aimés dans son quartier pour lequel
il s’est dévoué depuis l’ère Bourguiba, et dont les
habitants et les élèves lui font quasiment une révérence
quand il passe du bureau à la maison et de la maison au
bureau. Sidi 25 est donc insouciant par ces temps de soucis
et d’angoisse, heureux même de n’avoir jamais quitté son
poste de soldat du savoir, de n’avoir jamais cédé sa fierté
pour faire du baisemain, et de tenir debout encore pour
connaître un si beau bouleversement qui promet la lune
aux nouvelles générations.
Soudain, deux jeunes gens cagoulés, dont il ne voit que les
yeux et la bouche, entrent chez lui. Le premier fait la
sentinelle à la porte, le deuxième se met à le bécoter
comme on bécote une femme récalcitrante, sur les joues,
la bouche, les yeux, le cou…, puis sur les yeux, le cou, la
bouche, les joues…Ensuite, il lui assène une série
méthodique de gifles, de coups de poings et de coups de
genoux sur les joues, la bouche, les yeux, le cou…Il lui
25
Monsieur.
122 laboure la tête, le torse et les épaules pendant cinq
minutes…Cinq longues minutes qui suffisent pour que,
peu de temps après, on retrouve le pauvre directeur affalé
devant sa table, le visage tuméfié, la chemise
ensanglantée, la cravate en loque, un Sidi presque mort et
bien méconnaissable, tout bon pour le service de
réanimation du plus proche CHU. L’absurde existe, Sidi
l’a rencontré. La police ordonne une enquête, mais tout le
monde croit que c’est une enquête qui ne se laissera pas
« ordonner », dans ce contexte confus de la révolution.
Une grande partie de cette police vengeait autrefois sa
propre misère, sous le joug de Ben Ali, en malmenant le
citoyen, et se venge aujourd’hui du bon citoyen en
l’abandonnant aux truands régurgités par les prisons, ou
recrutés par les hommes de l’ « ancien régime », qui
caressent un retour sur scène, à la faveur du désordre et de
l’insécurité.
Ordures
Depuis une semaine, Tunis est un vaste dépotoir à ciel
ouvert. Le majestueux palais de la mairie surplombe la
ville et brille de ses blanc, rouge et ocre rutilants, mais il
semble faire la courbette à ses éboueurs, qui observent,
depuis peu, une « grève ouverte ». Du matin au soir,
comme se souvenant de ses ancêtres, commerçants
phéniciens, la ville est devenue assez vaste pour contenir
les étals de centaines de marchands. Les détritus
s’amoncellent et jonchent donc tous les coins et les
123 trottoirs, surtout depuis que des colonnes entières de
nouveaux vendeurs à la sauvette ont créé et délimité
chacun son territoire, occupant ainsi toutes les rues, toutes
les places, apostrophant effrontément les passants, se
querellant entre eux pour deux centimètres de déballage,
pour un client, pour un oui ou pour un non, et rentrant le
soir dans leur trous de misère, se souciant de leurs déchets
et de la propreté urbaine comme d’une guigne.
Non ! C’est bien commode de taper sur les doigts de ces
pauvres gens exclus d’un système implacable, forgé
pendant les années de braise. Qui a dit que « le père Noël
est une ordure26 »? Car Ben Ali et ses séides en étaient la
pire engeance.
26
Pièce de théâtre créée en 1979 par la troupe le Splendid,
puis transformée en film en 1982 par Jean-Marie Poiré. 124 Vendredi 11 février
Moubarak jette l’éponge
Il est 17 h. Au Caire, à Tunis comme dans toutes les villes
et les provinces arabes, on retient son souffle dans l’attente
d’une importante déclaration prévue, de la Présidence
égyptienne.
La veille, le troisième long discours de Moubarak,
étonnamment identique à celui de Ben Ali, prononcé un
jour avant son départ, avait déçu et aiguisé l’impatience et
la détermination des manifestants. Car, non seulement il a
donné la preuve irréfutable de ne pas comprendre son
peuple, de demeurer sourd à l’appel inexorable de
l’histoire, mais encore de vouloir maintenir son régime
après lui, par de simples machinations comme de déléguer
une partie de ses pouvoirs au vice-président, Omar
Souleymane, de promettre une réforme du système
électoral ...De la poudre aux yeux, en somme. La rue a
donc étendu son action et renforcé la pression en se
déployant autour des lieux stratégiques, symboles de
souveraineté, comme le local de la radiotélévision, le
palais du parlement et le palais présidentiel…Le sang
125 égyptien ne peut pas avoir coulé en vain, le peuple s’est
juré de ne plus reculer, la révolution doit avoir lieu…
17 h. Omar Souleymane, la mine cadavérique, le ton
solennel et tragique, lit devant la caméra de la Télévision
nationale égyptienne deux phrases :
Moubarak se démet de sa fonction de Président et confie
le destin du pays au Conseil des forces armées.
Par l’image et le son, la chaîne Al-Jazira rapporte la liesse
d’une Egypte victorieuse qui s’enflamme et se pâme, et
d’une rue arabe répondant en écho à cette extase
impatiemment attendue. À Tunis, il y a une explosion de
joie particulière parce que la rue appartient complètement
au peuple depuis le 14 janvier. Dans l’avenue Bourguiba,
se déverse alors une énorme manifestation de soutien au
peuple frère. Moubarak est tombé, un deuxième verrou du
despotisme et de la réaction a sauté, et Ben Ali ne se sent
plus seul. Le chapelet des tyrans arabes est entamé, mais
il est, hélas, assez long.
Deuxième victoire de la révolution tunisienne
Avec la reddition de Moubarak, c’est évidemment le
triomphe de son peuple, mais aussi le sacre de la
révolution tunisienne. Dans le monde arabe, dans le
monde, l’histoire a cessé d’attendre, et la preuve par neuf
est faite que « si un jour le peuple veut vivre, le destin doit
126 alors obtempérer. »27 Vue de la Tunisie qui vient de
renaître à elle-même, cette victoire de la révolution
égyptienne est aussi une garantie de la justesse de la
révolution du 14 janvier et de son exemplarité historique.
C’est seulement maintenant que le peuple tunisien peut
sérieusement se prévaloir d’avoir eu le leadership
révolutionnaire dans le monde arabe, à l’aube du XXIe
siècle. C’est seulement maintenant qu’il peut continuer à
aller de l’avant, sans trop craindre les forces maléfiques de
la contre-révolution panarabe, car les offensives de la
réaction seront suffisamment neutralisées de concert par la
Tunisie et l’Egypte, en attendant que d’autres nations
arabes se libèrent et rejoignent le peloton du changement
progressiste. C’est seulement aujourd’hui qu’un discours
sur une transition démocratique en Tunisie devient
crédible. C’est seulement maintenant que les régimes
arabes commencent à se dire : À qui le tour ? Et à faire les
valises…
C’est seulement aujourd’hui, enfin, que l’histoire
moderne arabe commence à s’écrire implacablement, et à
estomper une imposture historique imposée par la volonté
colonialiste, depuis plus d’un siècle.
27
Fameux vers du poète tunisien Abou’l-Kassem Echebbi.
127 Samedi 12 février
« Révolutions comparées ».
Les médias, les observateurs spécialisés autant que le
commun des mortels s’amusent à fignoler des exercices de
comparaison entre la révolution tunisienne et la révolution
égyptienne, en se focalisant généralement sur les
similitudes.
Dans les deux pays, en moins d’un mois d’insurrection, au
terme de trois discours présidentiels aux effets de plus en
plus néfastes, grâce à l’obstination montant en crescendo
d’une rue fâchée et en rupture de ban irréversible avec le
gouvernement, et par la bienveillance des forces armées à
la fois vigilantes et, soi-disant, neutres, les barricades
réactionnaires cèdent et le tyran bat en retraite, puis
déclare forfait une fois pour toutes, le soir d’un vendredi
saint...On y ajoute des ressemblances anecdotiques : les
deux tyrans sont issus de l’armée, les deux ne lisent pas,
les deux se teignent le toupet.
Mais les différences sont de taille : Ben Ali a fui son pays
et on sait où il a trouvé refuge. Moubarak, apparemment
128 protégé par son armée, se terre à Charm El-Cheikh. Ben
Ali serait tombé grâce à une prodigieuse rébellion et grâce
à quelques comploteurs parmi sa garde rapprochée et son
armée insubordonnée, alors que Moubarak aurait été
soutenu jusqu’au bout par la sienne, par les régimes
réactionnaires de la région et probablement par les USA et
Israël, malgré les apparences.
Mais ce ne sont là que les pics saillants de l’iceberg. Car,
les coulisses n’ont pas révélé leurs secrets. Peut-être même
que personne ne les connaîtra jamais. Dire que les
puissances concurrentes sur la scène politique et militaire
de la planète ont été prises de court par les avalanches
d’une histoire, elle-même rebelle, comme veulent nous le
faire accroire certains orateurs, n’a aucune crédibilité au
regard de la logique politique et géostratégique, au
Maghreb et au Moyen Orient. Au-delà des fantasmes sur
les complots largement répandus ici comme ailleurs, les
enjeux sont tels qu’on peut pertinemment soupçonner des
plans (A, B, C…) montés par les services secrets
américains, britanniques, français et autres, avec des
options adaptables au contexte et à l’évolution des
événements. Des exemples antérieurs (invasions de l’Iraq,
de la Somalie et d’Afghanistan) justifient cette hypothèse.
Comment expliquer, par exemple, l’offre de soutien
logistique faite par la France au gouvernement de Ben Ali,
avant de prétendre respecter le choix des Tunisiens et de
refuser toute connivence avec le président déchu, les
membres de sa famille et son gouvernement ? Comment
comprendre le discours ambigu de la diplomatie
américaine, jusqu’au soir du 12 février où, après des
129 tergiversations mal camouflées, Barak Obama prononce
finalement une allocution bénissant la révolution
égyptienne comme un fait historique, un exploit d’un
peuple en droit de décider de son sort… ?
Il faut rappeler peut-être une petite vérité qu’on lira en
filigrane dans tous les bréviaires politiques : l’histoire se
fait en même temps par des acteurs aux intérêts
conflictuels, et le cours final qu’elle suit n’est jamais le
résultat des apparences et des discours explicites, forgés
par les médias et les « on dit ». C’est un grand palimpseste
qu’on lit et relit sans que l’herméneutique convenue en
sonde toutes les profondeurs et en analyse la dramaturgie.
Le plus averti des observateurs n’y verra qu’une ou deux
strates, et monsieur tout le monde aura le bonheur de
croire ce qu’il voit, surtout s’il se prend lui-même pour un
révolutionnaire en action.
Ainsi l’histoire humaine avance grâce aux volontés des
peuples, certes, mais ses heurts et ses métamorphoses
résultent aussi de beaucoup de malentendus volontaires ou
involontaires.
130 Troisième partie
LA ROUTE DE SYRTE
131 Dimanche 13 février
L’ordre démocratique
Après l’écroulement du Moloch aux pieds d’argile et
l’effondrement du Sphinx, on s’attend à ce que la route de
Syrte soit praticable, puisqu’on entend beaucoup de
remous révolutionnaire autour de Gueddafi. Il est possible
qu’un autre pays arabe précède la Libye dans ce début
d’effet domino, mais la route de Syrte intéressera les
Tunisiens avant tout autre route, et pour cause ! Dans tous
les cas, la Tunisie aura plus de raisons de croire qu’elle
inaugure la réfection de la géographie et de l’histoire de la
région.
Mais en attendant, les Tunisiens ont du pain sur la
planche. Depuis ce jour mémorable où ils ont conquis la
place publique, ce territoire essentiel pour l’exercice du
jeu de la démocratie, rien ne va plus pour l’ordre ancien, y
compris pour les honnêtes citoyens incapables de
s’adapter aux discours et aux poncifs « révolutionnaires ».
Malgré les excès et les abus des foules, la pression des
citoyens, surtout quand elle est pacifiquement organisée,
finit par triompher des nostalgiques de l’ordre déchu et de
132 ses mœurs obsolètes. Deux exemples notables ont marqué
l’actualité de cette fin de semaine à Tunis. La protestation
contre les bévues du ministre des Affaires étrangères et le
sit-in organisé par les magistrats et les membres de
l’Association des juges tunisiens, devant le palais de la
justice, tout près de cette glorieuse place de la casbah.
Ahmed Ounaïess, nouveau ministre des Affaires
étrangères, est perçu, à tort ou à raison, comme celui qui a
réussi un record de bourdes en peu de jours. D’abord, il a
exaspéré les Tunisiens, qui l’ont suivi à la télé, par son
maintien condescendant, presque méprisant pour ses
interlocuteurs, et donc pour le peuple, ce qui a érigé
fatalement une grosse barrière entre lui et les masses,
celles-là mêmes qui ont fait la révolution, entre autres,
contre le mépris des citoyens ordinaires et des petites gens
par les possédants et les bureaucrates.
Son apparition sur une chaîne française, dans la foulée de
sa visite aux partenaires européens de la Tunisie, au début
du mois de février, a révélé son inefficacité d’orateur
soucieux de faire des exercices de style sans communiquer
vraiment. Ensuite, interrogé à la télévision nationale, il
persiste et signe et reste hautain, refusant d’adhérer à la
terminologie et aux thèses révolutionnaires en vogue. Mais
ce fut le pompon quand il eut l’imprudence de faire l’éloge
de sa collègue française, Michèle Alliot-Marie, oubliant
qu’elle avait déclaré publiquement vouloir apporter de
l’eau au moulin du tyran opprimant son peuple, et qui, à
cause de ce scandaleux faux pas diplomatique, a donné à
l’opposition et aux politiciens parmi ses compatriotes en
France même, des raisons pour la descendre en flammes.
133 Pompeux, prétentieux, plutôt « coincé », âgé et d’allure
guindée, Ahmed Ounaïess, en dépit de ses qualités
intellectuelles indéniables et de son expérience
diplomatique, n’avait aucune chance de servir la
révolution dont les acteurs principaux, les jeunes, ne se
reconnaissaient nullement en lui. Le harcèlement
médiatique lui aurait finalement fait comprendre qu’il ne
suffit pas d’être de bonne foi, et qu’il faut aussi agir et
s’exprimer de concert avec une équipe, sinon avec une
foule, sans faire de brasses à contre-courant.
Il faut tout de même remarquer que l’homme est crédité
d’une sincérité à tous crins, que d’aucuns prennent pour de
l’idéalisme tout à fait incompatible avec le métier de
diplomate. Il vient de démissionner, pour ne pas subir les
nombreux diktats de ses adversaires, particulièrement les
syndicalistes parmi son personnel, qui entendent exploiter
son impopularité pour partager un peu ses prérogatives au
sein de son département, entre autres, les nominations des
cadres dans les consulats à l’étranger.
Quant au sit-in des magistrats, il faut le citer en exemple
de civisme, de militantisme et, peut-être, d’exemplarité
patriotique. Un millier de juges, d’avocats et de hauts
fonctionnaires du département de la justice, arborant les
couleurs blanc, noir et rouge, harmonieuses et imposantes
de symbolisme, occupent le haut du pavé devant le grand
palais de la justice et clament, des heures durant, les
mêmes slogans : indépendance des juges, probité de la
magistrature et justice pour tous. Leurs doléances sont
ainsi moins celles d’une corporation que celles du pouvoir
judiciaire tout entier, pierre angulaire d’une démocratie
134 digne de ce nom. Les Tunisiens qui ont pu descendre ou
monter aujourd’hui la pente de l’avenue Bab Bnèt, ou qui
ont suivi à la télévision des reportages sur cette
manifestation exceptionnelle, ont certainement senti
remuer dans leur mémoire meurtrie les douloureux
souvenirs de toutes les affaires véreuses du temps de Ben
Ali et des Trabelsi. En domestiquant la magistrature, l’exdictateur et ses complices kleptocrates s’étaient assuré
leur impunité, avaient consacré les mœurs dépravées du
passe-droit et du népotisme, et s’étaient aliéné la base
populaire qui a fini par les détrôner et les condamner à une
diaspora honteuse et sans rémission.
135 Lundi 14 février
Un nouvel ordre en chantier
Dans la tumultueuse nouvelle Tunisie, maintenant âgée
seulement d’un mois, il faut savoir raison garder
et positiver, comme disent aujourd’hui les penseurs
« branchés », pour mieux voir les débuts d’une
renaissance. Quelques signes ne trompent pas sur le degré
de maturité de beaucoup de Tunisiens et sur leur sentiment
national, même si leur profil politique reste très déficitaire
et n’augure pas d’une dynamique porteuse, dans
l’immédiat, tout au moins. En dépit des désordres et de la
terreur provoqués par des groupuscules inidentifiables et
des éléments isolés, qui battent de l’aile après la
déchéance de leur maître, mais qui restent toujours très
dangereux, et malgré les incessantes revendications
corporatistes d’un peuple saigné à blanc, on sent, on voit
et on veut croire que la nouvelle société libre,
suffisamment unie et laborieuse est déjà en marche.
Une grande majorité de la classe active se remet au travail
et le dit tout haut, pour obtenir un effet incitatif
indispensable à la santé économique du pays. Des convois
136 de jeunes gens, adhérents de telle ou telle association, se
substituent aux éboueurs, à Tunis et dans d’autres villes, et
traînent derrière eux des volontaires admiratifs et
enthousiastes, tandis que d’autres fêtent déjà un mois de
révolution, en envahissant derechef cette avenue
Bourguiba, désormais indissociable de l’exploit historique
du 14 janvier. De nombreux intellectuels prennent des
initiatives à caractère humanitaire pour panser les
blessures des régions et des villes du centre, qui ont donné
leur sang pour que la révolution prenne. Ainsi des cortèges
incessants de centaines de véhicules sillonnent le pays en
long et en large, apportant à Kasserine, à Sidi Bouzid, à
Ouerdanine ou au Kef, une chaleureuse et fraternelle
solidarité tunisienne, sentant le couscous et l’eau de rose.
La société civile bouge et s’implique corps et âme dans
une lutte intelligente et structurée, comme au sein de la
commission d’enquête sur les abus et la corruption, sous la
férule de Taoufik Bouderbala, ou encore dans la
commission des réformes politiques, présidée par Yadh
Ben Achour.* Il y a surtout cette action politique enfin
libérée de tous les jougs usés, comme celle de la défense
des droits de l’Homme, des intellectuels de tous horizons,
journalistes, écrivains et artistes indépendants, partis en
campagne réformiste sur de nombreux fronts, ou encore
cette timide émulation tâtonnante des partis politiques qui
tentent de fourbir leurs armes et d’élargir leur base,
moyennant entretiens diffusés à la télévision et à la radio,
déclarations à la presse écrite et réunions survoltées, en
vue d’honorer, comme il se doit, les échéances électorales
prévues dans les semaines à venir.
137 L’Union générale des travailleurs tunisiens (Abdessalèm
Jrad), Ettajdid (Ahmed Ibrahim, actuel ministre de
l’Enseignement supérieur), le Parti Démocrate et
Progressiste (Ahmed Néjib Echebbi, ministre du
Développement local et régional), le Mouvement
Annahdha (Rached Ghannouchi) *, occupent le devant de
la scène et font de l’ombre aux partis et organisations
moins connus, comme le Mouvement Démocrate
Socialiste, (Taieb Mohsni), le Parti de l’Unité Populaire
(Mohamed Bouchiha), le Mouvement Baath (Otman
Belhadj Omar), ou encore le Parti du Congrès pour la
République (Moncef Marzougui)… Autant d’éléments
composent cette société civile structurée qui se cherche,
sur un chemin dont elle vient juste de reconnaître les
premières balises, et entend se hisser à cet ordre nouveau,
démocratique, moderne et progressiste.
Mais il y a un gros cactus ! Le peuple tunisien en majorité
ne se reconnaît en aucun de ces partis. Depuis plus de
cinquante ans, Bourguiba et Ben Ali ont tout fait pour ne
pas préparer la relève, et ont créé, entre le citoyen et
l’éthique élémentaire propre à la société civile, une béance
difficile à combler en si peu de temps.
Le Tunisien moyen, plusieurs fois échaudé par les
pratiques anti-démocratiques, anticonstitutionnelles et
impopulaires du PSD28 et du RCD29, reste généralement
apolitique, voire indifférent. La vie associative ne mobilise
qu’une élite. Seule l’Union Générale des Travailleurs
28
Parti Socialiste Destourien (Bourguiba).
29
Parti Constitutionnel et Démocratique. (Ben Ali)
138 Tunisiens peut avoir un leadership politique relativement
significatif à court terme, parce que son programme social
et économique, dépolitisé en apparence, est concret et
parle au peuple un langage qu’il maîtrise et qu’il sait faire
fructifier. Si les autres mouvements et partis se réunissent
sous les bannières de deux ou trois rassemblements, la
Tunisie pourra connaître, à moyen et à long termes, une
vie politique dominée par les « travaillistes » et par deux
ou trois autres fronts qui n’ont pas encore de noms.
Fête de l’amour
Ce 14 février a le goût des amandes vertes. À la fois amer
et frais. Un mois s’est déjà écoulé depuis ce splendide
vendredi où un homme inique et dénaturé a dû mériter la
détestation et le courroux de tout son peuple. La boucle
mensuelle est bouclée, et cette première commémoration,
coïncidant avec la fête de Saint-Valentin, dans le
calendrier chrétien et, à un jour près, avec le Mouled,
anniversaire du prophète Mohamed, est donc voué à fêter
le triomphe de l’amour et de l’espoir, malgré la douleur
encore vive dans les cœurs des proches des manifestants
tombés un jour sur la place publique.
Tout mon amour va à ces dormeurs de l’éternité qui nous
ont quittés, en nous confiant un legs plus précieux que
tous les trésors des anciens et des nouveaux pharaons : la
liberté. Tout mon amour va aux familles orphelines de
leurs chers martyrs et qui, aujourd’hui, n’ont que faire des
roses et des glaïeuls. Je voudrais offrir à chacune d’elles
139 un sourire et un battement de cœur…Et faire avec elles un
vœu pour que l’amour soit, pour toujours, notre pain
quotidien, et l’encre avec laquelle nous continuerons à
écrire notre histoire.
140 A Tunis, une commission enquête (…) Tunis Envoyée spéciale ‐ Le bureau des plaintes se situe à deux niveaux : au troisième étage, on accueille les familles des "martyrs" de la révolution tunisienne ; au deuxième, les victimes de la corruption. Plus haut, au quatrième, il y a ceux qui réfléchissent, autour du juriste Yadh Ben Achour, (…) aux réformes électorales (…) (…) Mais rien n'est encore prêt. Les bureaux viennent à peine d'être déballés, les lignes téléphoniques ne sont pas toutes raccordées. Au troisième étage, une salle porte les stigmates d'une intervention rapide destinée à installer une porte blindée. "C'est ici que nous allons entreposer tous les dossiers, nous attendons cinq coffres", explique, en faisant le tour du propriétaire, Taoufik Bouderbala, président de la commission nationale d'investigation sur les violences policières. (…) "Depuis le 17 décembre 2010 (date de l'immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, (…)), jusqu'à l'apaisement total de la situation, c'est‐à‐dire encore aujourd'hui", souligne M. Bouderbala, un avocat, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme. (…) Le bilan ‐ encore partiel ‐ s'élève à 166 personnes tuées par balles, plus 72 détenus, entre le 17 décembre et le 25 janvier. (…) Tunis a payé le plus lourd tribut avec 47 personnes tuées par balles, devant Bizerte (29 morts), Sousse (15), Kasserine (12) et Sidi Bouzid (6). Durant la même période, sur 1 207 personnes grièvement blessées accueillies par les hôpitaux, 693 l'avaient été par balles(…) Rien que le 14 janvier, jour de la fuite de M. Ben Ali, 31 personnes tuées ont été recensées, dont 18 dans la seule région de Tunis. "Des policiers ont tiré à bout portant", soupire M. Bouderbala(…). Les plaintes ne sont que la première étape. La commission d'enquête(…) se déplacera ensuite pour procéder à des auditions formelles et enregistrées. "Nous ne mettrons pas moins d'un an", estime son président. Isabelle Mandraud, Site : Lemonde.fr 04.02.11 141 Mardi 15 février
A l’est rien de nouveau
Tout est à reconstruire dans le pays. Les caisses seraient
presque vides et l’économie est au point mort, depuis un
mois. S’il s’avère vrai que Leila Trabelsi a emporté dans
ses valises une tonne et demie de notre or, comme l’avait
rapporté la presse de l’Hexagone, au lendemain du départ
de Ben Ali, et si par malheur notre population active
s’entête à décélérer ou à faire du surplace, sur fond de
grèves et de sit-in, les horizons vont nécessairement
s’assombrir davantage.
Il fut un temps où des bailleurs de fonds et des
actionnaires orientaux payaient des prébendes à Ben Ali
pour venir à Tunis, faire de l’argent, à la faveur des
mesures administratives allégées au maximum, et sous les
ailes d’une dictature qui leur garantissait sécurité et
presque pas de fiscalités. À présent, ces brasseurs
d’affaires se bousculent plutôt aux box douaniers pour
délocaliser leurs entreprises et transférer leurs milliards
142 dans d’autres paradis fiscaux. Les princes nous boudent,
les magnats pansus et les requins prédateurs maudissent
désormais cette Tunisie révolutionnaire, qui leur ouvre
maintenant les portes de l’enfer et désigne les sentiers de
l’exil malheureux. De l’Orient, nous arrivent un
redoutable silence suspect et toujours des nuées noires,
sauf cette lumière flamboyante fusant d’Egypte, la grande
Egypte, qui partage désormais notre sort de terre libre et
de peuple fier même s’il est démuni, et notre lot de
désamour dans le désert des royaumes et des dictatures
arabes. Vers l’ouest, se tournent nos premiers regards.
C’est de ce côté-là que le vent de la liberté et de la
démocratie s’est levé pour nous. Nous l’avons bu à pleins
poumons et voulons y baigner nos yeux, y embaumer nos
peaux et en répandre le souffle autour de nous. Il n’est
donc pas surprenant pour notre soif que la première visite
de notre diplomatie ait été réservée à la CEE, que
Catherine Ashton, chef de la diplomatie européenne, soit
la première personnalité étrangère à venir s’entretenir avec
notre gouvernement provisoire, et qu’elle ne vienne pas
les mains vides30…
L’Europe fait mieux en décidant de geler les avoirs
financiers et immobiliers des Ben Ali et des Trabelsi,
répartis sur son territoire, en attendant de les restituer peutêtre un jour au trésorier tunisien. Même la France, qui
s’était empressée de proposer son soutien à la police du
despote détrôné, veut envoyer, sous peu, un ministre, pour
colmater les brèches ouvertes par sa diplomatie plus
inclinée à droite qu’une tour de Pise. Le gouvernement
30
Environ 500 millions de dinars entre don et prêt.
143 tunisien a l’intelligence de ne pas être trop rancunier. Il
sait qu’à l’est, il n’y aura rien de nouveau, pour encore très
longtemps, sauf si l’effet domino se confirme après
l’Egypte, et si les peuples asservis en forcent la cadence.
144 Mercredi 16 février
Action et diction
Le charme et l’efficience des révolutions doivent
beaucoup à leur expression plurielle. Le révolutionnaire,
brimé à la fois dans son corps, son âme et son esprit,
explose dans une action qu’il partage avec une collectivité
et qui prend généralement diverses formes : l’occupation
physique de l’espace social auquel il imprime sa liberté
d’agir, plus ou moins organisée et planifiée (marche et sitin pacifistes, sinon violences et agressions de l’adversaire
et de ses symboles) et, en même temps, la créativité
discursive (slogans, tracts, graffitis, hymnes…).
Le révolutionnaire peut, bien sûr, entreprendre une action
insurrectionnelle structurée par des références discursives
antérieures (la pensée des Lumières pour la révolution
française, les théories marxistes pour la révolution
bolchévique, les idéologies de l’après-guerre, comme
l’existentialisme, pour la révolution de Mai 68, le Coran et
l’apologie khomeyniste pour la révolution iranienne…). Il
peut aussi inventer son discours, au fur et à mesure que le
torrent de l’insurrection le porte, ou l’emporte vers son
avenir. Alors il improvise et s’offre une créativité dont
145 l’efficacité n’est pas moindre que celle d’une révolution
préparée idéologiquement.
La révolution tunisienne illustre le deuxième cas de figure.
Depuis les événements sanglants du bassin minier de
Gafsa (2008), puis surtout après la tragédie exemplaire du
jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, à Sidi
Bouzid, le feu avait pris dans le brasier tunisien. La haine
de tout un peuple pour une dictature, de plus en plus
perçue comme une mafiocratie, est d’abord remontée de
faits réels en rapport avec la famille du Président (un frère
mafieux tué à Tunis, une première femme répudiée au
profit de Leila Trabelsi…) et assaisonnée de rumeurs sur
la vie privée du couple présidentiel (querelles de ménage,
rupture et chantages, sorcelleries…). Elle est, ensuite,
alourdie de faits divers sur la classe politique (rupture
entre Ben Ali et ses hommes du 7 novembre 1987, comme
Habib Ammar, grave maladie de Ben Ali et de Abdelaziz
Ben Dhia, ministre conseiller du Président…) et lubrifiée
par les exactions de tous genres des beaux frères du
Président, partout dans le pays. Elle est, enfin, couronnée
par une littérature assez florissante, particulièrement en
France.31 Tout cela a créé autour de la famille
présidentielle un réseau d’informations, de contes et de
ragots qui enflent de jour en jour dans la rue, les cafés, sur
Facebook, partout.
L’immolation de Mohamed Bouazizi fut à la fois un geste
et un texte, un faire et un dire dont la violence symbolique
31
Nicolas Beau, J.-P. Tuquois, Notre ami Ben Ali, La Découverte,
2002, ou La Régente de Carthage, op. Cit.
146 acquit très vite l’importance d’une référence et d’un
programme qui vont se décliner et se multiplier sans répit.
On investit l’avenue Bourguiba, mais on répète un slogan
dévastateur de par sa brièveté sonore, sa brutalité de
niveau de langue familière, et sa connotation d’emprunt à
une langue étrangère : « DEGAGE ! ».* La scène se
répètera un peu partout dans le pays, avec la même force
et le même effet spectaculaire, dans la chasse aux
sorcières : gouverneurs, maires, délégués régionaux, PDG
et autres responsables identifiés par l’imaginaire populaire
au maître de Carthage : autoritaire, corrompu, cupide,
repu, hautain, menteur, indifférent au sort des petites gens,
inhumain…
Dans le feu de l’action, notamment après la fuite du tyran,
et outre la presse qui se rallie à la révolution, toutes
tendances confondues, la rhétorique révolutionnaire
populaire s’étale en graffitis sur les visages, les torses, les
murs, les pavés, les trottoirs, les panneaux de signalisation
routière et jusque sur les carrosseries de camions en
stationnement. « À bas… ! », « Kawèda32… » « stand
up ! », « Game over… », « Bayouâ33… »
Ce qui est remarquable, c’est que cette rhétorique est
polyglotte et qu’elle est très brutale, sans toutefois tomber,
sauf rarement, dans la vulgarité ou la scatologie. Les
mains qui l’ont inventée et inscrite dans l’espace publique
sont des mains de citoyens majoritairement scolarisés,
32
Mouchards ! 33
Vendus !
147 assez policés, et qui croient plus à la légitimité de leur
combat qu’à la vengeance basse et sauvage.
Le bruit court que beaucoup d’acteurs de la scène
culturelle suivent de très près ce mouvement et que la
récolte ne manquera pas d’être bonne. Cependant, les
créateurs auraient dû accompagner cette révolution et non
la suivre. Si l’on excepte quelques chanteurs et gens de
théâtre aux initiatives isolées, ils sont, pour la plupart,
entrain de rater le coche, exactement comme pour
l’opposition politique qui, au lieu de devancer l’histoire et
préparer la révolution, n’a fait que prendre le train en
marche et essayer d’y occuper quelque banquette libre et
bien en vue, en attendant d’investir l’arène électorale
ultérieurement.
148 *Game’s over ! (…)Pour tenter un début d’analyse de ce séisme, (la r évolution tunisienne), nous nous saisirions des deux mots d’ordre qui l’ont symbolisé, deux faces sans doute de la même expression, tous deux énoncés en langue étrangère quand l’arabe aurait très bien pu faire l’affaire. Le premier, cinglant, flamboyant dans sa vulgarité, prononcé en français aussi bien sur l’avenue Bourguiba de Tunis que sur la place Tahrir du Caire : dégage ! L’autre, dont la subtilité polysémique ne se révèle qu’après un moment de réflexion, en un anglais tiré des jeux virtuels : game over ! L’emploi d’idiomes étrangers renferme déjà en soi un message, une adresse à l’ensemble des nations plutôt qu’un enfermement dans l’Oumma. De quel Game, de quel jeu la partie est‐elle finie ? Question infiniment plurielle ! Depuis quelques années, de subtils auteurs, se penchant sur ce mal des sociétés arabes, en ont cherché les déterminants dans les labyrinthes du théologico‐politique, dans les subtilités des courants du fiqh et les dédales de l’histoire arabe. Avec pour conclusion la nécessité de l’émergence de quelque nouveau Descartes ou Spinoza arabes pour guérir le mal. (…) Eh bien, justement ! L’acte du peuple tunisien ressemble à celui d’Alexandre au pays de Midas tirant son glaive et tranchant d’un coup le fameux nœud. Game over ! Aurait pu dire l’illustre macédonien. Game over ! Adressé aussi aux théologies ascharite et malékite exigeant, tout comme Confucius en Chine, la soumission aux pouvoirs en place, considérés comme l’expression de la volonté divine. Game over ! Renvoyé aux racismes rampants à l’égard des peuples arabes, qui ne pourraient être gouvernés que par la trique des tyrans, image supposée des anciens califes. Game over, game over… ! S’en va murmurant l’écho sur les rives de notre Thalassa. (…) Gérard Haddad, La revue, n°10, mars 2011. 149 Jeudi 17 février
Vigilance révolutionnaire
La majorité des Tunisiens se réveillent tous les matins en
se demandant si le pays va mieux, et essayent de retrouver
un train-train quotidien, à peu près vivable, sans renoncer
à quelque sacrifice pour faire aboutir la révolution dans les
plus brefs délais, et avec le moins de dégâts possibles.
Maintenant, ces citoyens plus ou moins avertis, plus ou
moins rangés, n’ont qu’un message qu’ils vous lancent
volontiers dans le taxi, au café et dans la rue : il faut
sauver le pays. Comment ? Travailler et surseoir aux
manifestations revendicatives. Ils ne considèrent donc plus
du même œil apitoyé et amène ces laissés-pour-compte au
nombre incalculable jusque-là, qui, pendant vingt-trois
ans, plus que tous les autres Tunisiens, ont fait les frais du
régime flicard, et qui étaient prêts à donner leur vie pour
contribuer à chasser le dictateur.
Il y a mieux : cette vigilance n’est pas particulière aux
seuls citoyens « sages », elle est même une exigence d’une
partie des chômeurs eux-mêmes, notamment des diplômés
parmi eux. À preuve, cette importante manifestation de la
jeunesse bouzidienne qui s’est tenue hier en plein cœur de
150 Tunis. Se considérant non seulement comme les parrains
de la révolution du 14 janvier, mais aussi comme ses
gardiens, et craignant que les grèves et les revendications,
qui se sont multipliées depuis des semaines dans le pays,
ne soient qu’une grossière dérive politique, les jeunes de
Sidi Bouzid ont fait le déplacement à la capitale et crié
leur désaveu :
Nous ne voulons pas d’une révolution d’affamés, mais
d’une révolution de la dignité. Halte aux revendications
sociales et aux corporatismes !
Ce n’est qu’une goutte par rapport à la vague
revendicative ! Mais, ajouté au mécontentement qui se
généralise contre la socialisation outrée du soulèvement,
peut-être que ce sursaut des révolutionnaires orgueilleux et
inquiets accouchera très vite de sa propre éthique. Si une
telle autorégulation se concrétisait, les Tunisiens auraient
une autre bonne raison de s’enorgueillir et de s’élever dans
l’estime des autres nations. Les retombées ne seront pas
uniquement d’ordre psychologique et culturel, mais, cela
va sans dire, d’ordre économique et politique. Par une
preuve de civisme, le pays consolidera sa prédominance
révolutionnaire dans le monde arabe et pourra renforcer sa
crédibilité et sa solvabilité auprès de ses partenaires
économiques européens qui, pour le moment, restent aux
aguets, en guignant Tunis comme le Caire.
Le soleil se lève au Maghreb
Tunis, puis le Caire, Sanaa, Benghazi, Alger, Manama,
Amman, Téhéran, Rabat, Gaza…Encore des séditions et
151 encore des répressions sanglantes qui suscitent, à leur tour,
un grégarisme militant farouche, et de mieux en mieux
canalisé et orienté, grâce à l’accumulation des expériences
insurrectionnelles. Ce n’est encore pas le tsunami
révolutionnaire souhaité par les opprimés et appréhendé
par leurs oppresseurs, mais juste une lame de fond qui
déferle et qui, certainement, aura des effets en dents de
scie, à travers les pays arabes et, probablement, plus loin
encore.
La différence démographique ou géographique entre la
Tunisie et l’Egypte n’a pas empêché la mise en scène du
même scénario dans les deux pays, car les similitudes
structurelles et idéologiques, rappelées plus haut, sont
telles que le cours de l’histoire a trouvé le même lit. Mais
il ne sera pas aussi facile de détrôner un Gueddafi ou un
Ali Abdallah Salah, qui jouent du tribalisme libyen et
yéménite, pour se maintenir au pouvoir, comme le faisait
un machiavélique Saddam Hussein, en Iraq. De même, il
est difficile pour la foule algérienne de faire peur à la junte
militaire qui, sous l’alibi d’une présidence civile et du
traumatisme hérité de la guerre civile des années 1990,
continue à garder l’Algérie sous scellé. À Bahreïn, les
quelques centaines d’insurgés ne pèseront rien, et les
milliers de policiers mobilisés et très motivés n’en feront
qu’une bouchée.
Maintenant, même si des révolutions aussi radicales qu’en
Tunisie et en Egypte épargnent l’Algérie, Bahreïn ou le
Maroc, rien dans les pays arabes ne ressemblera
exactement au passé ; il n’y aura plus de statu quo là où
les rayons du soleil tunisien brillent déjà de mille et une
lumières.
152 Vendredi 18 février
Le syndrome du serf
Selon les médias, Zine El Abidine Ben Ali serait dans le
coma, depuis quelques jours. Il aurait mal vécu sa
destitution et la séparation avec sa femme, qui l’aurait
abandonné pour se réfugier auprès de Gueddafi…
Quelques Tunisiens, surtout parmi les classes moyennes
restées relativement à l’abri des turpitudes du système, et
épargnées par les dégâts collatéraux de la révolution, font
preuve d’une curiosité mêlée d’une certaine compassion
inavouée…Peu importe l’authenticité de l’information
affirmée par Nicolas Beau, puis rapportée en boucle par
les chaînes de télévision ! Mais la réaction de ces
Tunisiens quasiment touchés par les malheurs réels ou
fantasmés de leur propre boucher est intrigante. Il faut
faire un détour par l’histoire, pour comprendre ce
phénomène, objectivement inconcevable, en regard de tout
le mal que le comateux de Djedda a fait à son pays,
pendant plus de deux décennies.
Dans les premiers temps de l’Islam, comme à la fin de la
féodalité, comme, plus près de nous, dans certains pays
tels que la Mauritanie et l’Arabie Saoudite, où
l’esclavagisme est encore de mise sous des formes
153 détournées et perfides, le précepte religieux qu’est
« l’affranchissement des serfs », devenu un article
essentiel des droits de l’Homme et baptisé dans les temps
modernes : « abolition de l’esclavage », a trouvé et trouve
encore des ennemis chez les esclaves eux-mêmes. Certains
hommes et femmes, élevés depuis leur naissance dans la
servilité, souvent héritant leur misérable statut de leurs
propres géniteurs, conditionnés psychologiquement et
socialement par leur état d’infériorité et d’aliénation, se
trouvent comme orphelins dans la situation d’affranchis
qu’on leur propose, ou qu’on leur impose un jour. Ils
peuvent s’éloigner de leurs maîtres, mais ils sont
confrontés à un monde dont ils ne comprennent et ne
maîtrisent aucune règle. Traumatisés par ce sevrage, ils
entrent dans une espèce de déréliction qui peut déboucher
sur une adaptation difficile, ou un rapide retour sous la
domination de l’ancien maître. Cette situation d’orphelin
plus ou moins douloureuse, plus ou moins maîtrisée par
l’esclave affranchi, a un nom : le syndrome du serf.
Après la révolution de 1789, et surtout après la Terreur et
l’exécution du roi, en 1793, dans cette France composée
surtout de paysans, serfs et fils de serfs assujettis depuis le
Moyen Age, ce syndrome était déjà tellement propagé
qu’il ne fallut pas plus d’une décennie pour que le peuple
retombât volontairement en esclavage. Il appela de tous
ses vœux et plébiscita la prise du pouvoir par Napoléon
Bonaparte, un conquérant de l’Occident et de l’Orient, un
général fort, et même encore plus fort que l’ancien maître
et père, Louis XVI, qu’on venait de guillotiner.
Toute proportion gardée, la Russie maintenue, dans le
cadre de l’ex-Union Soviétique, sous la dictature
154 poststalinienne, (qui avait hérité certaines méthodes
tsaristes et féodales), eut trop de peine à accepter la
paternité d’un Michaël Gorbatchev, homme d’une réforme
trop brutale, libéral et humaniste, ou celle d’un Boris
Eltsine, populaire, encore plus libéral que son
prédécesseur et même quelque peu libertaire. La Russie
eut très vite la nostalgie de l’ordre et tomba dans les bras
de Vladimir Poutine, un as du KGB, qui la remit au pas et
la commanda d’une main de fer.
J’ai connu personnellement beaucoup de gens, (d’autres
Tunisiens de ma génération en ont connu autant), qui ont
éprouvé ce sentiment de sevrage, le lendemain de la
déposition de Bourguiba par Ben Ali, en 1987. Il y en
avait qui pleuraient à chaudes larmes comme on pleure un
père chéri et perdu. Habitués depuis des décennies à être
pris en charge par un président-roi, qui se passait aussi
pour un thaumaturge et qui a confisqué la Tunisie comme
on fait d’un fief conquis de force, ces Tunisiens endeuillés
ne savaient pas qu’ils vivaient toujours la féodalité au 20e
siècle, sous la domination d’un leader politique,
transformé, hélas, en mythomane, et qu’ils étaient donc
malades, comme les serfs incapables de vivre leur
affranchissement.
Revenons à Ben Ali ! Malheureusement pour lui, comme
pour ses concitoyens, il n’a copié de Bourguiba que le
mythomane et n’a su se maintenir au pouvoir qu’en se
comportant avec son peuple à la manière des anciens
suzerains avec leurs « vilains ». Une fois destitué luimême, ce 14 janvier 2011, certains Tunisiens, trop
endoctrinés par la machine et la démagogie sécuritaires de
son système despotique, voyant l’instabilité politique et le
155 chaos social en passe de menacer sérieusement leur petit
confort, sont peut-être disposés à le prendre en pitié, après
la rumeur de son accident cérébral et de son
hospitalisation d’urgence, en l’imaginant alité, à moitié
mort, exilé et abandonné par femme et enfants…
C’est le pire des syndromes du serf.
156 Samedi 19 février
Les couteaux
La place publique envahie hier par des manifestants
fondamentalistes, peu intimidés par les partisans de la
laïcité, des temples religieux menacés d’incendie, des
filles de joie persécutées à la rue Abdallah Guech, un
jeune prêtre polonais égorgé à Manouba*…Où allonsnous ? Aurons-nous bientôt notre « nuit des couteaux » ?
Notre fête sera-t-elle sérieusement troublée ? Qui nous
guette derrière le rideau de la scène révolutionnaire, avec
la lame acérée et prête au carnage ? Même si un jour
l’égorgement du jeune prêtre s’avère être commis par un
simple fou, dans le contexte des agitations extrémistes,
l’effet perçu de cet horrible forfait est inséparable d’une
cruelle tradition de terrorisme.
Le monde est impur et il le demeurera éternellement,
même si des métamorphoses purificatrices, comme les
révolutions, charrient les foules innocentes dans des
mouvements de communion et d’optimisme collectifs, où
elles risquent d’être distraites par rapport à la bête
humaine qui guette les micmacs et tente de sévir,
sauvagement, impunément. Le pur et l’impur font un
157 mauvais ménage, bien sûr, mais ils font ménage quand
même. Ils cohabitent, et si la balance penche d’un côté,
jamais elle ne penche entièrement ou définitivement pour
l’un ou l’autre. Je n’en veux pour preuve (bien que les
évidences s’en passent normalement) que ce flux et reflux
d’une insurrection tunisienne tour à tour triomphale et
terrifiée, pacifique et belliciste, ordonnée et anarchique,
homogène et éclatée, optimiste et pessimiste…
Les milliers de chiites égorgés au 7e siècle, les milliers de
protestants égorgés au temps de la Saint Barthélémy au
16e siècle, en France, les Ruandais ou les Algériens
exécutés au couteau ou à la hache ces dernières décennies,
et tous les boucs émissaires ainsi sacrifiés, en tout temps et
partout, vérifient ce funeste théorème anthropologique du
ménage du pur et de l’impur, dont la crise éclate
particulièrement aux époques troubles, et où l’usage du
couteau est de rigueur. Le choix de cet instrument n’est
pas fortuit, évidemment.
Les chiites du Moyen Age, ou les protestants au temps des
guerres de religions, ou nos frères algériens étripés
pendant ces années de plomb, ou le jeune Polonais de la
ville de Manouba, auraient pu être pendus, précipités pardessus les immeubles et les montagnes, étouffés, brûlés
vifs, assommés au marteau…Sauf que la terreur
recherchée par leurs bouchers, qu’ils soient organisés
idéologiquement ou non, n’aurait pas été aussi exemplaire
que celle que provoque l’usage du couteau. Le rite le plus
notoire, le plus mémorable, le plus inhumain et le mieux
gravé dans la mémoire collective, en Orient comme en
Occident, est bien celui où le couteau est l’instrument
158 sacrificiel privilégié : le sacrifice du fils d’Abraham,
commué par la volonté divine en sacrifice d’un bélier.
Dans notre imaginaire collectif, plus ou moins conscient,
tout innocent tué au couteau est un bélier offert à
Abraham, tout spectateur de ce rite se purifie
provisoirement par substitution, mais la peur de l’impur
reste là, au creux de sa gorge, et le tire vers le bas, aux
pieds du boucher sacrificateur, qu’il soit un simple
criminel agissant seul, ou un exécutant mobilisé par des
terroristes.
159 Dimanche 20 février
Une série de chocs
Depuis des semaines, surtout depuis le 14 janvier, les
chocs pleuvent sur les Tunisiens et se ressemblent
beaucoup, malgré les différences apparentes. Qu’est-ce qui
est commun à l’indifférence, à peine maquillée, de Nicolas
Sarkozy à l’égard de la révolution tunisienne, l’indécence
de Michèle Alliot-Marie déclamant sa philosophie de
soutien aux despotes, devant le Parlement français, et
l’arrogance du tout nouvel ambassadeur de France à
Tunis, une jeune homme plus heureux de baragouiner son
arabe que de respecter la dignité d’un peuple blessé, au
micro d’une journaliste de la Télévision nationale ?
Inutile de nommer le mépris ! Aucun dessin n’est
nécessaire.
D’un autre côté, qu’est-ce qui est commun à un faux
Président ordonnant de tirer sur les manifestants
pacifiques, après les avoir humiliés et saignés durant son
règne, la liquidation de dizaines d’insurgés par des snipers,
l’assassinat de ce prêtre polonais, Marek Rybinski, dans
son école, à Manouba, les menaces proférées à l’égard des
160 synagogues par quelques illuminés et la découverte du
trésor tunisien dans l’un des châteaux du dictateur ?
Nul besoin, non plus, d’enfoncer les poignards dans les
plaies des innocents, en s’attardant sur les petits et sur
leurs petitesses, n’est-ce pas ?
Au royaume de Midas
Il faut tout de même saluer la prouesse de la Commission
d’enquête sur les abus et la corruption. Le cadeau qu’elle
vient d’offrir à la nation est inestimable. Mais sa
découverte nous met les larmes aux yeux, tant nous
sentons à quel point Ben Ali et sa bande nous ont bernés,
nous ont méprisés, nous ont dégradés.
Au palais présidentiel de Sidi Bou Saïd, derrière des
façades de fausses bibliothèques et des portes banalisées,
sont aménagés des coffres blindés, de plusieurs mètres de
hauteur et de largeur. Sous les caméras de la Télévision
nationale, des membres de la Commission et des huissiers
montrent ces caches bourrées à craquer de liasses d’argent
qui se chiffreraient à des dizaines de milliards, et de divers
coffrets de bijoux hors de tout prix. Ben Ali et ses
complices étaient donc bel et bien des mafiosi. Le mot
n’est pas assez fort pour dire cette boulimie pécuniaire
nourrie sur le dos des citoyens, cette folie de l’or, sans
pareille dans les annales des escrocs notoires de l’histoire
politique.
Autant l’événement est suffisamment rassurant pour la
trésorerie tunisienne et pour la possibilité d’une paix
161 sociale, du moins dans l’immédiat, autant il dévoile
l’ampleur des privations vécues, jusqu’ici, par le pays, et
l’innommable indignité d’un homme aveuglé par le
pouvoir et une cupidité pathologique. C’est ce qui arrive
en l’absence d’institutions et d’autres scellés susceptibles
de dissuader les mains sales, quand elles s’avisent de
toucher aux deniers du peuple. « Plus jamais ça ! »,
devrait-on dire. Alors vivement que les élections libres,
transparentes et démocratiques soient notre prochain choc
salvateur! Vivement que les réformes escomptées soient
les assises d’une véritable république et non plus d’un
royaume de Midas.
162 * Un prêtre égorgé, des islamistes attaquent un lieu de prostitution Le prêtre, âgé de 34 ans, a été retrouvé mort égorgé dans une école privée de la région de Manouba. C'est "un groupe de terroristes fascistes ayant des orientations extrémistes qui est derrière ce crime, compte tenu de la façon dont il a été assassiné", a indiqué le ministère de l'intérieur dans un communiqué sans préciser s'il visait là des islamistes. Marek Rybinski a été retrouvé égorgé dans le garage d'une école religieuse privée où il était chargé de la comptabilité. Il a été agressé avant d'être égorgé, précise le ministère cité par l'agence officielle TAP. C'est le premier meurtre à la fois d'un religieux et d'un étranger depuis la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier. (…) Une poussée de fièvre islamiste avait surgi dans l'après‐midi à Tunis : des dizaines d'islamistes ont assailli une rue où travaillent des prostituées. "Des islamistes ont tenté d'entrer dans la rue Abdallah Guech pour l'incendier", a déclaré à l'AFP un policier tunisien sous couvert de l'anonymat. (…) "Des habitants les ont empêchés de rentrer dans cette rue jusqu'à l'arrivée des agents des forces de l'ordre qui ont bloqué l'entrée en interdisant tout passage. Ils ont ensuite réussi à disperser ces manifestants", a ajouté le policier. Les islamistes avaient auparavant manifesté dans le centre‐ville en criant : "Non aux lieux de prostitution dans un pays musulman". La semaine dernière, la communauté juive de Tunisie avait exprimé son inquiétude au gouvernement après des incidents antisémites devant la grande synagogue de Tunis. Conscient du vide sécuritaire prévalant depuis la chute du régime, le gouvernement avait décidé la semaine dernière de rappeler des réservistes partis à la retraite depuis cinq ans qui ont rejoint l'armée mercredi. (…) Le Monde, d’après le site Lemonde.fr, 19 2 2011 163 *Des Tunisois avaient lancé un appel sur Facebook pour une manifestation ce samedi devant l’ambassade de France à Tunis avec un seul mot d'ordre : « Boris Boillon, dégage ! » Mobilisation réussie : ils étaient plus de 500 à la mi‐journée à manifester pour le départ du nouvel ambassadeur français en Tunisie. « M. Boillon, vous occupez un poste diplomatique et vous n'avez rien d'un diplomate », « dégagez, petit Sarko ! », « Boris dégage ! », « C'est vous qui faites honte à la France », pouvait‐on lire sur les banderoles des manifestants. Pour un diplomate, c'est un tour de force. Boris Boillon a réussi, en moins de 24 heures, à fortement indisposer l'opinion publique tunisienne. (…) La première image étant très importante, celle que Boris Boillon a laissée aux Tunisiens n'est pas très flatteuse. Outre les propos abruptes que le nouvel ambassadeur a tenus aux journalistes qui lui posaient des questions délicates (voir la vidéo ci‐dessous), son style très sarkozien ‐ même gestuelle saccadée que le président français, même sourire de circonstance et même doigt accusateur pointé dans le vide – a rapidement été assimilé à du mépris.(…) D'autant que Boris Boillon s'est entêté à parler un arabe oriental laborieux, peu pratiqué par les Tunisiens qui, eux‐mêmes, maîtrisent très bien le français. (…) Pas étonnant, dans ces conditions, que les réactions négatives fusent, pas seulement dans l'avenue Bourguiba. C’est encore Facebook et Twitter qui se sont fait les premiers l’écho de l’indignation des Tunisiens. De très nombreuses lettres ouvertes à Boris Boillon circulent, lui rappelant que la révolution tunisienne est d’abord celle de la dignité. (…) De son côté, le sociologue et politologue Vincent Geisser déclare que « la France c’est ridiculisée ». (…) Frida Dahmani, Site Jeune Afrique, 19 2 2011. 164 Lundi 21 février
L’ami de Ben Ali
Bien plus que Manama, Alger, Sanaa ou Amman,
Benghazi est ce matin, (zéro heure trente) une autre ville
arabe en passe d’inscrire sa victoire sur la dictature, par le
feu et le sang, dans ce registre insurrectionnel de la liberté
et de l’honneur. On parle déjà de centaines de victimes
tombées sous les balles, de contre-manifestation farcesque
menée par Gueddafi en personne, de heurts sanglants et de
batailles rangées entre des phalanges de Libyens, sans que
le « guide » lâche du lest et renonce à un iota du pouvoir,
maladivement conservé depuis plus de quarante ans. Plus
tôt que je ne le pensais il y a quelques jours, on dira peutêtre, d’ici peu: la révolution tunisienne est passée par là !
Il y a entre la Tunisie et la Libye bien plus que des
rapports historiques et géographiques. Il y a des coulisses
ténébreuses et des couloirs souvent nauséabonds et
insondables. On se souvient des frasques de Gueddafi, en
mal d’ingérence dans les affaires d’autrui, brodant sur la
destitution de son ami Ben Ali, faisant de lui un
panégyrique qui dépasse l’entendement et frise
l’indécence, mais qui a surtout le mérite de confirmer les
165 soupçons pesant, depuis très longtemps, sur les relations
entre les deux hommes.
Dès que le caïd libyen, nouvellement associé à Bourguiba,
autour d’une scabreuse union des deux pays, à Djerba, en
janvier 1974, proposa un inconnu, (Zine El Abidine Ben
Ali), parmi les figures du nouveau gouvernement, l’affaire
sentit le roussi, pour de nombreux Tunisiens, y compris
Bourguiba et son équipe. L’Union est mort-née, mais
l’amitié Gueddafi-Ben Ali ne s’est jamais vraiment
démentie. Jusqu’au jour où le mentor crut devoir voler au
secours de son mafieux Télémaque, il y a un mois environ,
sans savoir qu’il se mettait ainsi à dos tous les diables, et
qu’il suivrait probablement le même sentier du déshonneur
et de l’exil, si ce n’est pire.
Gueddafi junior
Tard dans la nuit, (une heure du matin), après un long
suspense bien orchestré par la Télévision libyenne, Seif Al
Islam Gueddafi, fils du « leader » et dauphin héritier du
« trône », mais non officiellement déclaré, apparaît à
l’écran. Posture et tailleur de rond-de-cuir, gauchement
cabré sur son siège, regard de prince méchant et hautain,
soutenu par un binocle de myope, barbe de faux jeune
premier, index accusateur et verbe comminatoire…Rien
de ce qui convient à la gravité de la situation du pays
catastrophé et à la mission du médiateur censé raisonner
une population rebelle.
On s’aperçoit très vite que, contrairement à sa réputation
d’homme ouvert et libéral, sa myopie physique n’est rien
166 par rapport à sa cécité morale et politique, de toute
évidence héritée de son géniteur. Jugez plutôt de son
discours :
Le pays est dans le chaos à cause d’ingérences étrangères,
ce sera l’ordre gueddafien ou la guerre civile ! La Libye
est de composition tribale et son éventuel éclatement en
trois émirats (Barqua, Benghazi et Fezzan), comme en
1936, ne nous fait pas peur… Mais si vous me suivez, je
vous promets, dès demain, des réformes : une constitution,
la liberté de la presse, un nouvel hymne national…
L’attitude hautaine, la démagogie risible des allégations
mises en avant, le ton et la gesticulation rappellent ceux de
Ben Ali, lors de son premier discours au peuple, début
janvier. Dans les deux cas, nous sommes devant un pseudo
politicien, incapable d’analyser la situation politique réelle
de son pays, qui n’a aucun sens de l’histoire, aucune
emprise sur le cours des événements et surtout aucun souci
de l’éthique.
Paradoxalement, c’est ce qui va peut-être décider les
Libyens à continuer la révolution, exactement comme ce
fut le cas pour les Tunisiens, la semaine qui précéda le 14
janvier dernier.
Flux et flux
Des flux d’émigrés tunisiens fuient la Libye et déferlent
sur le poste frontière de Ras Jédir, pour rentrer chez eux.
Nos compatriotes rentrent volontairement, mais ils sont
quand même chassés de Libye à cause de Gueddafi.
167 Combien de fois déjà, en quarante ans, et au plus fort de
son pouvoir, n’a-t-il pas bassement ordonné de persécuter
et de renvoyer, parfois manu militari, cette malheureuse
main d’œuvre taillable et corvéable à merci et manipulée
pour faire pression sur nos dirigeants ? Cette fois,
l’arroseur est arrosé, et le « guide » serait lui-même en mal
d’orientation, pour trouver refuge quelque part sous sa
tente, dans le désert, sinon ailleurs.
D’autres flux de citoyens des provinces et de la capitale
réinvestissent la place de la casbah, transformée par la
révolution en échiquier principal qu’on déploie ou range
selon les agendas. Maintenant, il s’agit d’exiger la
dissolution définitive du RCD, dont certaines figures
seraient en train de manigancer pour revenir en force, ainsi
que celles du gouvernement, de la Chambre des députés,
de la Chambre des conseillers et la mise en place d’une
Assemblée révolutionnaire constituante. Les manifestants
semblent radicaliser leurs revendications au point de
refuser toute négociation, y compris avec la presse et les
médias présents sur les lieux et acculés à mendier des
déclarations.
Quant aux flux estudiantins, ils ont d’autres chats à
fouetter, dans le cadre de la liberté illimitée qui leur est
offerte sur les campus, quand ils ne se joignent pas aux
manifestants de la rue. Les salles de classes sont désertées,
les amphis sont souvent transformées en prétoires
politiques et syndicaux, les personnels sont intimidés,
sinon carrément malmenés ou chassés à force de
« Dégage ! Dégage ! Dégage ! », les enseignants, plus ou
moins suspectés de réaction, de gérontocratie ou de
connivence avec le « système », hantent les couloirs, les
168 bureaux ou les bibliothèques, astreints au chômage
technique, en attendant que les horizons se desserrent,
peut-être.
169 Mardi 22 février
Ceux qui se ressemblent…
Comment Ben Ali pouvait-il avoir des rapports de
concorde et de complicité à la fois avec les chefs de
gouvernements israéliens successifs et leurs soidisant ennemis arabes, scotchés au pouvoir: Hafez AlAssâd, Saddam Hussein, Gueddafi et autres héros du
« front du refus »? La réponse est devenue encore plus
simple et plus plausible, après l’évolution dramatique à
Tripoli, la nuit passée. N’est-ce pas la « connexion » des
criminels de guerre ?
Comparons Ehud Olmert brûlant au phosphore blanc les
civils de Gaza, Ben Ali donnant l’ordre à ses ninjas de
décimer ses concitoyens révoltés à Kasserine et ailleurs,
Hafez Al-Assad massacrant à l’arme lourde les siens dans
la ville de Hama, Saddam Hussein commettant les
génocides des Iraquiens kurdes et des Koweitiens
et…Gueddafi faisant bombarder, cette nuit et encore en ce
moment, les Tripolitains !
Quand un chef d’Etat n’hésite pas à monter l’armée
nationale contre son propre peuple, quand il recourt à des
pratiques extrêmement sauvages comme la tactique de la
« terre brûlée » et ce qui ressemble étonnamment à la
170 « solution finale », pour mater ses opposants civils, il n’a
plus droit qu’aux qualificatifs réservés aux auteurs de
crimes contre l’humanité. S’il a ensuite l’indécence et la
cruauté des bouchers pour apparaître après son forfait,
accoutré en Robin Saharien, il n’a plus droit à quelque
égard humanitaire, il n’est plus qu’une bête à traquer.
Voyez le colonel, filmé tôt ce matin devant son fief d’El
Azizia, sous un parapluie, fulminant contre ceux qu’il
appelle « ces chiens », et narguant ceux qui le croient déjà
proscrit au Venezuela !
Vers 17 heures, Gueddafi tentant de reconquérir les
Libyens, enfiévré comme un énergumène, fait un discours
à la Télévision libyenne. Un discours ! Plutôt une
logorrhée comme il a l’habitude d’en fricoter, dans ces
heures où la schizophrénie torture ses méninges, avec en
plus, cette fois-ci, le désespoir de la bête aux abois. En un
mot comme en deux, Gueddafi est fou à lier : il se prend
pour un éternel révolutionnaire au-dessus de tous les
grands hommes, il allègue des ennemis imaginaires
complotant contre la Libye et finit par inviter ses
sympathisants à « purger le pays, empan après empan ».
Le pire c’est que, jusqu’à ce jour, le monde laisse faire ce
forcené et observe un silence perfide. Les régimes arabes
croient qu’ils tiendront encore plus si la digue libyenne ne
cède pas, et la convoitise noue les langues des
Occidentaux. Le ciel, il ne faut pas l’oublier, a donné aux
Libyens un si riche désert, (9e réserves pétrolifères dans le
monde), pour lequel les sociétés multinationales, qui
décident de la politique extérieure des superpuissances,
accepteront que tous les Libyens meurent, si elles peuvent
toujours pomper leur or noir et exporter leur gaz à bon
marché.
171 On comprend donc mieux pourquoi Gueddafi ne sera pas
lâché par ses protecteurs, aussi facilement et aussi
rapidement que Ben Ali qui n’avait pas de sable généreux
comme assurance-vie.
172 Mercredi 23 février
Il pleut, Dieu merci !
Si le pire devait arriver dans le pays, au moins une bonne
récolte de céréales suffirait pour repousser la famine.
Mais pour combien de temps ? Les moyens et petits
agriculteurs demeurent suspendus aux mannes du ciel, qui
tombent et bien souvent feintent les prieurs pour aller
s’abattre sur quelques contrées sablonneuses où rien ne
pousse. Les grands, quant à eux, sont des affairistes. Or,
en temps de crise, le réflexe ordinaire d’un affairiste est
de se rouler en boule et de dresser ses pointes acérées
comme un hérisson. Il cache son pécule, ne contracte pas
de dettes et guette l’éclaircie. Nos plaines et nos plateaux,
anciennement dits grenier de Rome, semblent voués, à
moyen et à long termes, à ne servir qu’un maigre
poulailler. Il faut imaginer le pire pour l’éviter ou en
amortir l’effet.
Le plus grand marasme plane sur nos littoraux, le soleil
printanier viendrait bientôt lécher les façades ajourées des
chaînes hôtelières en deuil de ses clients. Plus de tapis
kairouanais à dérouler, cet été, devant Juliette ou Peter. Le
marchand passerait l’année à faire le ménage dans ses
caves. Francesca et ses bambins ne feraient pas la visite
des oasis de Guébilli à dos de chameaux. Le chamelier de
Gabès ou de Tataouine accompagnerait ses bêtes en
173 transhumance. Fatma, qui a l’habitude de se la couler
douce pendant quelques jours par an, aurait bien de la
peine à convaincre Salah, son mari, de délier sa bourse
pour une semaine de délassement à Sousse, ou à
Hammamet. Le carnaval de Douz ne verrait pas de sitôt
ses tabbela34, ses zakkara35 ou ses fantasias, et serait
boudé par la plus dépensière de ses clientèles touristiques.
Les dunes seraient hantées par des fennecs étonnés et un
sirocco crachant du feu. Le touriste auquel nous devons un
bon quart de notre pain quotidien n’aurait aucun scrupule
à nous fausser compagnie en serrant ses billets dans sa
poche, direction la Grèce ou la presqu’île ibérique.
J’apprends aussi, hélas, que des dizaines de petites et
moyennes entreprises délocalisent à un rythme
vertigineux. Les grèves sectorielles entravent les échanges,
retardent les commandes, discréditent les engagements et
inquiètent les gros brasseurs d’argent qui vont s’installer
ailleurs, dépités de quitter ce pays où on leur avait tant
chanté la stabilité et promis le ciel, avec plein de sous bien
sonnants et trébuchants.
Le tableau est bien triste ! Ses personnages sont d’une
mollesse consternante, ses couleurs sont fuligineuses et
son horizon est bien serré. Là-dessus, les flots d’émigrés
reviennent de Libye grossir nos rangs de chômeurs, nos
universités sont toujours à moitié désertes, notre jeunesse
savoure une liberté trop anarchique, tyrannise les
« vieux », crache sur le livre et fait joujou avec le portable
34
Joueurs de tabla, instrument à percussion, de type tunisien. 35
Joueurs de zokra, instrument qui ressemble à une clarinette. 174 ou l’ordinateur. Une bonne frange d’enseignants et
d’intellos s’exercent au lynchage de leurs collègues,
rivaux ou patrons, sur Facebook. Dame Rumeur enfle,
regonfle et abrutit les foules, au grand dam des hommes de
bonnes volonté*, qui s’efforcent de tenir la barre, mais qui
se sentent en nombre insuffisant et bien démunis face à
l’inconnu.
Il pleut, Dieu merci !
175 *Le président de la commission pour les reformes politiques pour la Tunisie a tenu, mercredi 23 février, la première conférence de presse sur l'avancée des réflexions sur la question. Yadh Ben Achour a notamment annoncé la possibilité de mettre en place un vote via la simple présentation d'une carte d'identité, a assuré que les décisions respecteraient la volonté de l'opinion publique mais a appelé aussi à la patience.(…) "Nous avons un problème de temps. Si nous voulons des élections crédibles cela ne s'organise pas en deux ou trois mois", a précisé le constitutionnaliste. "Mais nous comprimerons au maximum la question de temps (…) Yadh Ben Achour a profité de la conférence de presse pour s'en prendre à la presse à qui il a demandé de faire son travail. (…) "Les membres qui sont cités dans la presse comme ayant démissionné n'ont jamais fait partie de la commission, a‐t‐il souligné. Ce sont des intox et les médias doivent faire leur travail" (…) "Le premier but est d'avoir une loi électorale propre" a souligné le président de la commission, précisant : "on ne va pas laisser la constitution dans la seule main des juristes". (…) Yadh Ben Achour a par ailleurs assuré qu'il faut penser à une représentation des Tunisiens de l'étranger. "(…) Merci de nous le faire remarquer, nous allons prendre cela en compte" a‐t‐il indiqué au journaliste qui lui posait la question. Un membre de la commission interrogé sur la question de la parité a souligné que "le code électoral doit prôner la parité et mettre en place des quotas mais qu'il est trop tôt pour dire lesquels."(…)"Il faut apaiser la population avec des décisions rapides. Je vais dire au gouvernement qu'il doit apaiser les cœurs et lui demander une feuille de route pour au plus tard le 1er mars." Céline Lussato, site : Nouvelobs.com, 24 fév. 2011 176 Jeudi 24 février
Le troisième larron
Ceux qui ont entendu les déclarations scandalisées de
Gueddafi, après la chute de Ben Ali, et observé son silence
ou ses simagrées avant et après celles de Moubarak, ont pu
déduire que le colonel pensait tirer profit de la révolution
ambiante pour y trouver une légitimation de sa prétention
au titre d’éternel révolutionnaire, et non de Chef d’Etat. Il
a même débité des sornettes comme d’inviter son peuple à
se rebeller à son tour, s’il le veut, sous sa houlette. Les
Libyens l’ont pris au mot, mais ils se sont insurgés contre
lui, et non avec lui, si nous exceptons les mascarades de
ses quelques flagorneurs. Celui qui se croyait être le
troisième larron se retrouverait, à présent, dans les derniers
retranchements du troisième pendu, selon les règles du jeu
populaire. La famille des pendus grossit entre le Maghreb
et le Machrek; demain elle sera nombreuse, et l’on se
demande si Ben Ali, tombé le premier, aura suffisamment
de dextérité et de charisme pour en être le chef légitime.
Aujourd’hui, le deuxième discours de Gueddafi à l’adresse
de son peuple a été diffusé par téléphone. Emoi des
spectateurs ici, à Tunis, et ailleurs ! L’homme serait-il
tellement isolé qu’il n’a plus de moyens techniques à sa
177 disposition, ou tellement terrorisé qu’il s’embusque déjà
en brousse, ou tellement futé qu’il a délégué un mime pour
divertir ses auditeurs, pendant qu’il fait ses valises et
embarque ses lingots d’or ? Y aura-t-il un troisième
discours fatidique, la veille de ce vendredi saint, comme
cela a été le cas avec ses deux prédécesseurs ? Demain
sera-t-il un jour fatal pour lui, comme il l’a été pour eux ?
Je promets de croire aux miracles et d’aller faire mon
pèlerinage précocement, si cela se confirme. En tout cas,
après les découvertes auxquelles les Tunisiens ont eu droit
sur les traces de Ben Ali, on ne s’étonnera pas que nos
frères libyens vivent, d’ici peu, une mésaventure pareille
et découvrent la profondeur de la chausse-trappe où ils ont
été gardés à vue, depuis quarante-deux ans.
Bien souvent, les larrons se suivent et se ressemblent…
La patrie serait-elle en danger ?
A l’extérieur, sur les flancs est et ouest du pays,
heureusement, chacun de nos voisins est confronté à ses
propres problèmes, qu’il s’agisse de la révolution
triomphante après la nôtre (Egypte), ou de la sédition
encore en gésine (Libye), ou de la couvaison de quelque
pronunciamiento, sous le prétexte de faire régner l’ordre
(Algérie). Donc, logiquement, nos frontières seraient à
l’abri de tout imprévu d’ordre militaire. Mais tant que
notre armée est accaparée par le maintien de l’ordre sur le
territoire, puisque la police et la gendarmerie nationales
semblent tirer leur épingle du jeu, ces frontières ne
seraient qu’une passoire pour les réfugiés venus de l’est,
avec leur cortège de repris de justice fuyant les geôles
178 libyennes et allant à la rencontre de ceux qui ont fui les
prisons tunisiennes, ou pour les extrémistes proliférant de
l’ouest, profitant de notre instabilité relative pour pulluler
dans nos campagnes et nos villes. Et puis, de plus loin, de
Tel-Aviv, nous viendraient probablement quelques
visiteurs en pèlerinage aux lieux de leurs hauts-faits
terroristes : Sidi Bou Saïd, (assassinat d’Abou Jihad), ou
Hammam Chatt (tentative d’assassinat d’Arafat) ; ils
jetteraient, peut-être, de nouveaux filets pour prendre
d’autres gros poissons…
A l’intérieur, nous sommes en face d’un beau miroir qui
nous renvoie une image à moitié grimaçante de notre
révolution dite « du jasmin »*. Une partie du peuple
s’évertue à maintenir la flamme révolutionnaire à coups de
grèves, d’arrestations des hommes de l’ancien régime, de
sit-in et de déclarations enflammées contre le
gouvernement provisoire. Ce sont généralement de jeunes
gens encadrés et aiguillonnés par des militants qui se
considèrent comme la conscience nationale et les gardiens
de cette révolution menacée, selon eux, par une louche
léthargie des pouvoirs en place. Une autre partie, travaillée
par des fermentations invisibles, mais craignant d’être
accusée de fomenter une contre-révolution, se contente de
grommeler sourdement, pour le moment, sans se hasarder
sur la place publique. Les hommes d’affaires, les
agriculteurs, les chefs d’entreprises, les commerçants et
les petits bourgeois voient, en effet, leurs affaires ou leurs
acquis tout à fait compromis, et se sentent incapables de
soutenir plus longtemps une atmosphère de tumulte
néfaste pour le travail. Une troisième partie, enfin,
composée de certains intellectuels, de cadres,
d’enseignants et de la majorité du petit peuple s’impatiente
179 de voir qu’on empêche le gouvernement de mettre à
exécution les réformes sociales promises, et qu’on s’entête
à jeter le bébé avec l’eau du bain.
Pourtant, les Tunisiens, qui ont eu le privilège d’allumer la
mèche révolutionnaire dans le monde arabe et d’éveiller
des protestations revendicatives et insurrectionnelles
jusqu’en…Chine, d’après les dernières informations, ont
l’embarras du choix entre les modèles de réformes
politiques et sociales mis en route : le leur, qui n’est certes
pas le meilleur (compromis entre le neuf et l’ancien), celui
d’Egypte (réforme toujours sous la férule de l’armée,
depuis Nasser), celui de Libye (lutte armée contre le
tyran), celui d’Algérie (putsch militaire continu) et,
évidemment le modèle réclamé par les radicaux, en sit-in à
la casbah, depuis bientôt une semaine, qui entendent faire
table rase de l’ordre ancien et mettre en place une
Assemblée révolutionnaire constituante.
Mais comment faire avec la bousculade d’une
cinquantaine de partis et de mouvements politiques
maintenant en course, dont certains soutiennent le
compromis et participent au gouvernement provisoire,
tandis que d’autres s’acharnent à en saper les bases et à
prôner la métamorphose?
180 *Quelle idée d’avoir appelé les grands événements que la Tunisie vient de vivre « la révolution du jasmin »Ԝ! Quand on sait que cette appellation fut donnée au coup d’État médical qui aboutit à l’éviction de Bourguiba par Ben Ali, on crie au contresens. En outre, l’expression file la métaphore habituelle d’un peuple qui aurait hérité pour tout bien de plages et d’une fragrance, et réitère l’image fausse d’un pays sans spécificités réelles, voire sans histoire. À preuveԜ: demandez à n’importe quel touriste ce que la Tunisie évoque à ses yeux. Sans réfléchir, il ânonneraԜ: « Plages et jasmin »Ԝ! Et qualifiera les Tunisiens de peuple « très gentil ». Et aprèsԜ? Rien. (…) Qui, parmi les touristes et VIP des hôtels de Hammamet, sait que la Tunisie a été la première « province » à se rebeller contre le calife musulman, au IXe siècle, déjàԜ? Qu’elle a toujours constitué un laboratoire de la pensée arabo‐musulmane avec ses natifs que sont Ibn Khaldoun, El‐Houssari ou Ibn Mandhour, et que ses femmes ont écrit les premières pages de l’émancipation féminine en terre d’islamԜ? La Tunisie fut également le premier pays arabe à se doter d’une Constitution (1861) et à abolir l’esclavage (1846). Elle abrite aujourd’hui une élite intellectuelle d’avant‐garde qui brille dans le cinéma, le théâtre, tout comme dans la relecture des sources religieuses. C’est dire que la révolution actuelle ne doit pas se limiter à une conscience politique et sociale, mais qu’elle doit également être une « révolution du langage » susceptible 181 de reformuler les mots et, avec eux, les imaginaires. Dès lors, comment appeler ce que les Tunisiens viennent de vivreԜ? On pourrait faire allusion à un lieu en proposant « la révolution de Sidi Bouzid »Ԝ; (…) Ou « la révolution de Carthage « (…) Il y a aussi des datesԜ: la « révolution de janvier (…) Que reste‐t‐ilԜ? Ce qui vient le plus naturellement à l’esprit, en définitiveԜ: « la révolution tunisienne ». Tout bonnement. Une formule qui a l’avantage de mettre en exergue ce pays, de lui donner la paternité géographique et historique de ce fait unique dans le monde arabe, d’user du qualificatif de « tunisianité » pour les soubresauts démocratiques à venir. Fawzia Zouari, Jeune Afrique du 23 fév. 2011 Vendredi 25 février
Où sont…les hommes ?
En attendant que Gueddafi emboîte le pas à Ben Ali, ou
Moubarak, ou Pol Pot (c’est plus logique quand on connaît
la mythomanie du colonel et qu’on apprend aujourd’hui
182 encore qu’il continue à tirer sur les civils), je ne peux
m’empêcher d’épancher une inquiétude que je partage
avec beaucoup de citoyens autour de moi, quant aux
prestations de nos nouveaux dirigeants, le Président par
intérim et le Chef du gouvernement provisoire.
Contrairement aux présidents des commissions et au
porte-parole du gouvernement, Mébazâ et Ghannouchi
sont, en effet, tellement absents de la scène, mais tellement
présents dans les voix tonitruantes de ceux qui les récusent
dans le sit-in de la casbah, à l’écran et sur les ondes, qu’on
s’interroge sérieusement sur les motivations et les
explications de leur « bouderie ».
Par leur éclipse et leur mutisme, ils semblent prêter
volontairement le flanc à leurs détracteurs et à justifier de
fait les réprobations et même les accusations dont on les
accable. Candide en politique, pas même un néophyte,
mais cela ne m’empêche pas de dire que même les carpes
se font entendre de temps en temps. Cette attitude
ressortit-elle à quelque tactique impénétrable pour
monsieur tout le monde ? Dans le pire des cas de figures,
nos deux hommes se terrent, accusent les coups, courent
des bordées, parce qu’ils se sentent tellement coupables,
chanceux d’être épargnés, et plutôt bellement. Mais ils
oublient que cette maladroite indifférence est le plus court
chemin pour discréditer le gouvernement et, sans doute, le
faire tomber définitivement. Dans le meilleur des cas, on
dirait qu’ils comptent sur l’usure des protestataires et
travaillent en silence, selon la mécanique d’une
improbable « force tranquille » ; ils surprendraient les
Tunisiens en tenant les promesses de transition
démocratique et de réformettes sociales, avant-goûts des
183 véritables réformes
postélectoral.
du
prochain
gouvernement
Mais d’autres explications sont envisageables aussi,
compte tenu de certains paramètres tels que le
tempérament, le profil et l’âge. Fouâd Mébazâ est un
vieux monsieur habitué depuis bien des lustres au
maniement inoffensif d’un petit maillet à la tribune de la
Chambre des députés. Certains le considèrent, par ailleurs,
comme un repêché du radeau bourguibien en naufrage,
reconnaissant à Ben Ali son repêchage, et tenu à la loi de
l’omerta par habitude ou par tactique. Alors, quand lui
parvient l’écho de tout ce charivari jeune et assourdissant,
il se console en hochant les sourcils.
Quant à Ghannouchi, c’est bien simple ! Ce n’est pas un
politicien, mais un technocrate qui regarde mieux les
dossiers que les hommes, et sa longévité politique à lui
aussi s’explique par la devise : travailler et laisser dire.
Hélas, c’est une devise tout à fait inappropriée à la
fonction de Premier ministre, surtout dans le contexte
d’une révolution où la bataille peut être gagnée aussi à
coups de discours et de péroraisons.
Non, décidément Fouâd Mébazâ à la plus haute
magistrature (même par intérim) et Mohamed Ghannouchi
à la Primature (même provisoire), accusent pour le
moment un très grave déficit pédagogique, dont on ignore
encore les conséquences désastreuses pour la révolution.
On commence à en être quasiment sûr, depuis quelques
jours où le sit-in de la casbah perdure et se démultiplie. Ce
soir, des milliers de manifestants donnent l’assaut au
ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba, et les agents de
184 l’ordre semblent débordés, au moment où j’écris ces
lignes. Un ami à Kasserine, contacté par téléphone,
m’apprend, à l’instant, que la ville vient de connaître des
événements d’une violence inouïe : poste de police et
autres administrations saccagés et incendiés, confrontation
entre des centaines de rebelles et les brigades de l’ordre,
ambiance de soulèvement général qui s’installe avec son
cortège de peur, d’insécurité et de paralysie économique.
Ce soir, je pose des questions et je ne décide rien à titre de
pensée ou de posture…Demain il fera jour.
Samedi 26 février
Contre la psychose
Si vous vous réveillez tous les jours en pensant à votre
pays où il n’y a plus de véritable pouvoir, (puisque tout le
185 monde peut se l’arroger à tout moment, comme
aujourd’hui où des manifestants ont forcé le bureau du
ministre des Affaires religieuses, l’ont soumis à un
interrogatoire indécent et sommé de « dégager »), un pays
où le citoyen vide tranquillement son grenier sans rien
laisser à se mettre sous la dent pour le lendemain, un pays
où n’importe quel quidam dresse les gibets sur les places
publiques et jusque dans les sentiers les plus reculés du
terroir, un pays où vous ne pouvez plus compter sur la loi
et la justice comme recours en cas de besoin, un pays où
les masses mal encadrées, filoguidées ou même
téléguidées, prennent un malin plaisir à remuer la m…du
passé, savourent l’instant présent par des actes de
vandalisme, à coups de bains de foules et de ruées
libertaires, en dépit des blessés et des morts (cinq entre
hier et ce soir à l’avenue Bourguiba) et hypothèquent
l’avenir dans un débridement langagier, sur fond de
transes carnavalesques, un pays où tous les désordres
parasitent les vrais combats, sous les regards d’une muette
appelée armée nationale, devant les objectifs des
marchands d’images à sensations et les micros des
journalistes à court d’idées…, si vous vous réveillez tous
les jours en pensant à tout cela, et constatant que la
situation semble aller de mal en pis, avec de sérieux
risques de dérives qui ramèneraient la dictature ou
allumeraient une guerre civile…,vous vous dites qu’il y a
beaucoup trop de raisons pour envisager un malheur
national et céder à la psychose.
Mais, à la suite du sublime Beaumarchais, il faut sans
doute se presser d’en rire de peur d’être obligé d’en
pleurer, sans relâcher son burin, sa truelle ou son
calame…
186 …Et aller son petit bonhomme de chemin, en se levant
avec les rayons du soleil. Voyez donc ces commissions qui
travaillent, ces honnêtes gens à l’intérieur et à l’extérieur
du gouvernement, qui s’échinent à s’acquitter de leur
devoir, ces cultivateurs qui triment en scrutant le gris du
ciel ! Observez ces vigiles militaires ou civils qui assurent
leur ronde, ces enseignants, ces pêcheurs, ces hommes et
ces femmes silencieux dont les cœurs fébriles et les mains
ouvrières vibrent pour la révolution et pour la
Tunisie.…Et surtout, surtout, ne quittez pas des yeux ces
révolutionnaires de bonne foi qui luttent de vitesse avec
les ennemis de la réforme démocratique !
…Aller son bonhomme de chemin, comme si on devait
vivre éternellement. C’est là une sagesse coranique à
laquelle les intégristes kamikazes préfèrent la hâte du
martyre, que les extrémistes de gauche et de droite
remplacent par l’idéal de la table rase et qu’une partie des
foules extatiques piétinent, hélas, en riant aux anges.
En matière de rire, s’il vaut donc mieux en rire plutôt que
d’en pleurer, je constate que je ne ferai pas mon pèlerinage
précocement, comme je me l’étais promis avant-hier, si le
vendredi s’avérait aussi fatidique pour Gueddafi que pour
les deux larrons précédents.
Apparemment, nous allons supporter ses fredaines pendant
quelque temps encore. Malgré les risques tragiques que le
peuple libyen frère encourt, en subissant plus longtemps
son « leader », tout le monde s’amuse de l’ agitation de cet
homme, parce qu’avec son grotesque baroud d’honneur,
ou, comme on dit ici, sa « danse du coq égorgé », il est
une parodie vivante des révolutionnaires dont il s’entête à
187 réclamer le parrainage, depuis quarante-deux ans. Ben Ali
et Moubarak avaient eu chacun leur sortie ridicule : le
premier, mû par les réflexes naturels de l’escroc qu’il est,
prit la poudre d’escampette avant d’être pris. Le second,
sphinx malade et boudeur, fit dire à son peuple qu’il s’en
allait, par la voix et la mimique d’un Omar Souleymane,
éphémère vice-président, obséquieux, dépassé par le
présent et rattrapé par le passé, avec un ridicule aveu
suspendu aux lèvres : veni, vidi (sed non) vici36…
36
Je suis venu, j’ai vu (mais je n’ai pas) vaincu. 188 Indemnité d’autonomie Enfin du concret ou presque. Il aura fallu quarante jours au gouvernement provisoire pour décréter un « plan d’urgence » pour l’emploi. Il s’agit, en l’occurrence, de l’adoption d’un projet de décret‐loi portant création du fonds de « citoyenneté ». Il s’agit également de l’approbation, hier, par le Conseil des ministres, d’un programme dit « Amal », en vertu duquel 50 000 jeunes recevront une allocation mensuelle de 200 d, à même, soutient‐on, de les préparer à s’intégrer dans les projets de service civique. Voilà qui ne souffre aucune ambiguïté, sauf que renouant avec des réflexes que l’on croyait oubliés, rien ne nous éclaire vraiment sur la structure du fonds de citoyenneté ni sur ses modalités de financement. Rien non plus ne nous éclaire sur les critères d’éligibilité au programme « Amal ». L’essentiel est de relever que ces balbutiements conduisent à s’interroger si n’apparaissent pas en filigrane et par–delà le volontarisme dont fait montre le gouvernement provisoire, les prémices d’un traitement purement conjoncturel, somme toute superficiel et transitoire, de la question de l’emploi. En clair, le plan d’urgence s’apparente plus à un plan social plutôt qu’un plan économique, pour résoudre durablement la question de l’emploi. L’emploi ne l’oublions pas c’est la croissance. Seule la croissance et son principal moteur, l’investissement, sont des réponses appropriées au problème de l’emploi, et ce, indépendamment des conjonctures. Avec ces mesures d’urgence pour l’emploi annoncées, il est à craindre que l’on ne retombe dans la pure assistance, sachant que ce dont les jeunes sans emploi ont aujourd’hui le plus besoin, c’est d’une ouverture de perspective et de raison à la création et au lancement de projet. Cela n’enlève cependant rien au mérite de ces mesures exceptionnelles (…) Editorial de La Presse, Tunis, 26 fév. 2011.
189 Quatrième partie
ET NUNC ?
190 191 Dimanche 27 février
Le gouvernement provisoire tombe
Enfin, le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi, sans
crier gare, donne une conférence de presse où il tire sa
révérence à la Primature.
Il résume d’abord les réalisations surtout politiques et
sociales de son gouvernement, (libertés, mobilisation des
partis et de la société civile, avancement des enquêtes et
des mesures juridiques conséquentes, soutien aux
entreprises et aux particuliers lésés par le vandalisme,
soutien aux chômeurs et aux familles nécessiteuses…).
Puis, il évoque l’intervention imminente du Président par
intérim pour annoncer une feuille de route électorale.
Ensuite, il fait un plaidoyer pro domo et un réquisitoire
contre les tiers inconnus, ou connus comme certains
médias, qui ont favorisé les dérives de la révolution et
contribué à installer une atmosphère irrespirable. Enfin, il
annonce sa démission en la justifiant de deux manières :
psychologiquement (il lui est impossible de travailler sans
un capital de confiance, de sérénité et de cohésion),
moralement (il ne veut pas être l’homme de la répression).
En guise d’adieu, il lance un appel à la concorde et à la
192 réconciliation entre tous les citoyens, sans quoi la
révolution serait vouée à l’échec.
La pression qui monte d’un cran de jour en jour, la
tournure chaotique que prennent les protestations, ainsi
que les luttes intestines pour le pouvoir ont fini par avoir
raison de la patience d’un homme, malgré le soutien,
compréhensible, des membres de son gouvernement et
d’une majorité silencieuse de Tunisiens, plus convaincus
par son tempérament que par ses prestations.
Outre qu’elle est exigée par la rue et ceux qui l’encadrent
méthodiquement, cette démission était donc attendue
comme une issue logique d’un bras de fer entre deux
parties aux forces disproportionnées. Il y a d’un côté, les
masses populaires, toujours furieuses contre Ben Ali et sa
clique, et impatientes d’être dédommagées pour les
inimaginables abus accumulés, mais dont plusieurs
franges importantes sont sciemment instrumentalisées, ou
manipulées à leur insu par divers acteurs (milices du RCD,
gibiers de potence en passe d’être jugés et pénalisés, deux
ou trois futurs candidats aux présidentielles…). De l’autre,
on trouve, un homme seul, Mohamed Ghannouchi,
complètement handicapé par son passé et sa famille
politique incriminée, en dépit de l’indulgence, voire de la
confiance qu’il inspire à beaucoup de Tunisiens, qui le
prennent pour un innocent inexorablement embarqué par
l’histoire dans le cortège d’un tyran.
Il n’en demeure pas moins que le démissionnaire mérite
un hommage. Sachant qu’il sera tout de suite abandonné,
d’une manière ou d’une autre, à la vindicte populaire, qu’il
est maintenant l’accusé substitutif, puisque l’accusé
193 principal, Ben Ali, s’est retiré dans un refuge
inexpugnable, Ghannouchi vient de prouver qu’il a du
cœur. Connaissant, par ailleurs, son tempérament
d’homme fragile et apparemment débonnaire, il faut le
croire quand il dit qu’il refuse d’être « l’homme de la
répression ». Lynchez-moi si cela vous chante, mais je me
refuse à faire le jeu diabolique des méchants, et je ne
lèverai pas la main sur vous ! Voilà en somme le dernier
mot, d’une signification quasiment christique, proféré par
un Premier ministre de bonne volonté, qui donne
l’impression d’avoir assumé son rôle jusqu’à la dernière
once de ses capacités, bien qu’on puisse logiquement lui
reprocher d’avoir été bien couard sous Ben Ali.
A présent, il y a une nouvelle donne et les jeux sont
ouverts. Ceux qui auraient misé sur la répression de la rue
pour créer les conditions de l’impossibilité d’une
transition démocratique, ceux qui auraient misé plutôt sur
l’intimidation du gouvernement afin d’installer l’insécurité
et empêcher la justice de faire son travail, et ceux qui
alléguaient l’illégitimité de ce gouvernement… en sont
pour leurs frais, au moins provisoirement. La désignation
d’un nouveau Premier ministre et la formation d’un
nouveau gouvernement risquent d’être confrontées à
d’autres incriminations, ce qui imposerait d’autres options
comme le coup d’Etat militaire. D’ailleurs, le
remplacement du gouvernement provisoire ne sera pas
une mince affaire avec un Président par intérim, lui-même
logé à la même enseigne que Mohamed Ghannouchi, à
court de moyens psychologiques et politiques, et dans une
arène où évoluent des forces diffractées et incapables de se
prêter au jeu de la démocratie, réellement difficile et
inconnu des Tunisiens et des Arabes.
194 Deux événements d’ordre anecdotique, enfin, nous
permettront de garder le sourire, en dépit de
l’assombrissement du ciel : d’abord, notre révolution ne
fait pas tomber des têtes seulement en Tunisie, puisque la
ministre des Affaires étrangères françaises, Michèle
Alliot-Marie, harcelée pour ses impairs diplomatiques et
convaincue de collusion avec le clan Ben Ali, vient de
donner sa démission à Nicolas Sarkozy. Ensuite, il n’est
pas impossible que le départ de Mohamed Ghannouchi
augure de la chute d’Ahmed Chafik, Premier ministre
égyptien, aussi contesté par la rue cairote, de même que la
destitution de Ben Ali avait présagé celle de Moubarak.
Décidément, la Tunisie conserve une longueur d’avance
révolutionnaire, sur tous les pays du monde arabe.
Post-scriptum
Moins de deux heures après la démission de Ghannouchi,
le Président par intérim annonce la nomination du
successeur à la Primature, Béji Caïd Essebssi, qui a été
ministre sous Bourguiba et Président de la Chambre des
députés jusque sous Ben Ali. Une nomination qui ne fait
pas l'unanimité dans le pays. Le deuxième homme à
l'UGTT, Abid El Briki, puis Abdessalèm Jrad, secrétaire
général de cette Union, annoncent déjà à la hâte, et avec
une ostentation irréfléchie et quasiment irresponsable,
que l'UGTT n’a pas été consultée et travaillera à faire
tomber le nouveau gouvernement!
195 Lundi 28 février
Le charme discret de la révolution
Il y a dans cette révolution, comme dans toutes les
expériences collectives où, souvent, la nature reprend
provisoirement ses droits, quelque chose d’insondable et
qui, pour cette raison, prend un intérêt plus particulier, si
on l’envisage à travers un regard moins fasciné que
sceptique.
D’abord, les sit-in et les marches millionnaires pacifiques
drainent des foules qui, en dehors de la légitimité de leur
action, semblent aussi (d’abord ? surtout ?) motivées par
un désir confisqué, un besoin profond de puissance et de
domination reconnues, dans une société longtemps
soumise à l’omnipotence d’un autocrate ou d’une mafia,
relayés par des oppresseurs (réels ou perçus comme tels) à
tous les paliers de la vie sociale. Occuper tout l’espace et
tout le temps voulu, s’approprier le verbe et tous les styles
de l’injonction, sans obligation à l’égard de la loi qui pose
des barrières spatiales, temporelles, discursives et autres,
crier des slogans librement inventés et huer ensemble un
adversaire réel, mythifié ou fantasmé, imposer une volonté
factuelle de groupe à la volonté d’un seul, ou à la loi ellemême, devenue aléatoire ou contingente, obtenir l’effet
196 escompté et en jouir collectivement, exorciser sa peur
grâce à la présence massive dans un espace-temps
commun… toutes ces pensées et ces attitudes relèvent
d’une expérience groupale magique, extrêmement
exaltante, dont la saveur -et probablement le mystère-,
échappent à l’appréhension, pour ne pas dire à
l’entendement du promeneur évoluant sur les rebords de la
scène, observateur mémorisant des faits, ou prenant
quelques notes cérébrales sur son calepin, sans subir les
irradiations de la communion physique et affective avec la
masse.
Peut-être que dans ces assemblées gigantesques se
satisfont ces soifs peu ou prou risquées, qu’on n’éprouve
pleinement et qu’on n’étanche que dans le partage
impulsif ou méditatif et contagieux, comme les carnavals,
la prière du vendredi, la messe du dimanche l’audition
béate des harangues ou la contemplation des derbys
footballistiques. En vieux jacquot surpris, à plus de
cinquante ans, par ce soubresaut de l’histoire jusqu’ici
simplement imaginé à travers un rituel livresque, je
comprends mieux, ou je le crois en tout cas, que lorsque
mon fils tient absolument à suivre tel ou tel match parmi
des milliers de garnements fiévreux et imprévisibles,
plutôt que devant la télé, quand je vois ces hommes,
jeunes et vieux, assidus à la prière du vendredi, même en
étalant leur prie-Dieu sur le parvis de la mosquée, quand je
m’entête moi-même à faire le badaud à tel boulevard,
parmi des centaines d’inconnus…, il s’agit de prendre une
revanche sur l’oppression quotidienne protéiforme,
exactement comme ces manifestants révolutionnaires qui
vengent leur vie, mille fois brimée, mille fois brisée, quitte
à tordre le cou à la civilité, et à faire fi des balises de
197 l’espace, des limites du temps et des assignations du
discours.
Ensuite, mais on ne quitte pas vraiment le chapitre de
l’asservissement et de l’affranchissement, (refoulement et
défoulement pour Freud), la révolution semble offrir un
contexte idéal où s’épanouit l’excellence du farniente.
Débarquant ce matin, en plein centre-ville, pour constater
de visu les lieux vandalisés la veille, (en écrivain
consciencieux qui se documente avant de noircir ses
pages), je suis surpris par le fourmillement des foules sur
le boulevard, un début de semaine, à une heure ouvrable.
Mes informations sur les phénomènes de la prévarication
et de la sinécure, subitement revenus en force à l’ombre de
la révolution, sont confirmées par ces colonnes, ces files et
ces foules tout à fait endimanchées, un lundi, déambulant
indolemment, indifféremment.
Je savais déjà, depuis quelques semaines, que beaucoup de
fonctionnaires se rendent à leurs bureaux en visiteurs de
passage, que de nombreux ouvriers vont signer la fiche de
présence et rebroussent chemin au café du coin pour des
parties de dominos et de rami, que des centaines d’élèves
et d’étudiants préfèrent la rue aux salles de classe et les
tribuns de la place publique à leurs professeurs…, mais je
ne savais pas que presque tout le pays a pris des vacances
quasiment ouvertes. Ah ! Le charme du farniente, mortel
pour les révolutions, fatidique pour les nations !
Enfin, il y a cette scène redondante des fonctionnaires
quotidiennement chassés, la dernière occurrence en date
étant la chute du Premier ministre, le spectacle des édifices
incendiés, encore à moitié coloriés de volutes de fumées
198 noires, ces établissements aux devantures brisées, ces
vitrines dévalisées, ces voitures, ces distributeurs et ces
panneaux éventrés, ces trottoirs dépouillés de leurs
revêtements…à Tunis, à Kasserine, à Sousse et presque
partout ailleurs dans le pays…D’aucuns vous diront que le
vandalisme est l’œuvre de groupuscules stipendiées,
d’individus isolés ou d’incorrigibles casseurs, évidemment
inévitables dans toute manifestation au souffle et à
l’ampleur révolutionnaires. Oui, mais je ne peux
m’empêcher de compter cela aussi sur les désirs,
collatéraux ou non, qui naissent et explosent violemment
au milieu des révolutions, apportant au moins à une partie
de ses acteurs, cette jouissance quasi masochiste de
l’enfant cassant ses jouets, quand il en a tiré un maximum
de plaisir licite et à usage normé.
Si l’homme ordinaire traîne toute sa vie des cassures qui
lui collent insidieusement aux os et peuvent refaire
surface, au moment où il ne les voit même pas venir, le
révolutionnaire, lui, est l’homme qui voit revenir les
cassures et en jouit normalement, comme au jeu où on est
prêt à miser, parfois juste pour le plaisir éphémère et
fantasmatique de la mise, qui peut apporter la vraie fortune
et occasionner plus probablement la ruine. Quand on sait
qu’historiquement seule une révolution sur dix réussit et
arrive à bon port, on mesure mieux la latitude offerte à
l’optimisme de cette conclusion.
199 Mardi 1er mars
L’expectative
L’expectative prédomine dans le pays, à en croire en tout
cas l’atmosphère de Tunis, attestée par mes sources dans
quelques autres grandes villes. La démission de Mohamed
Ghannouchi, Premier ministre, et la nomination de Béji
Caïd Essebssi à sa place, constituent un moment marquant
de cette étape transitoire de notre histoire. C’est la rupture
avec une situation suspecte, très mal gérée par un
gouvernement contesté pour sa lenteur, sa stérilité
communicationnelle et soupçonné, d’ailleurs, d’être resté
dévoué au régime de Ben Ali. Mais c’est aussi l’annonce
d’une nouvelle échéance à laquelle s’attachent beaucoup
d’espoirs.*
Certes, les nouvelles de notre frontière avec la Libye où
s’entassent des dizaines de milliers de réfugiés arabes et
asiatiques, décrivent déjà une crise humanitaire, les sit-in
dans les casbahs tunisiennes tiennent bon, les incidents
violents sont fréquents sur les routes, l’effervescence
travaille toujours les individus et les petits rassemblements
200 renouant avec les réflexes communautaristes (bandes de
lycéens débridés, hordes de voyous ou de prisonniers en
cavale) ; les frictions inquiétantes apparaissent entre les
mouvements politiques (tel forum du parti Ettajdid est
empêché avant-hier à Sfax, tel autre du Parti
Démocratique et Progressiste est défait à Bizerte, tel
fonctionnaire est terrorisé et renvoyé par ses collègues
appartenant à un autre parti…), mais on respire quand
même, dans l’air, les fragrances d’une véritable espérance.
La révolution a franchi la barrière des quarante jours. La
vie sociale essaye donc de se débarrasser de sa mise de fait
en quarantaine, non sans avoir écopé de très nombreux
coups, plutôt raisonnables, comparativement à des
expériences de métamorphoses douloureuses connues dans
le monde. On doit se rappeler, par exemple, les trop
nombreuses pertes en vies humaines en Algérie,
enregistrées durant plusieurs mois, après la déclaration de
l’indépendance, en 1962, ou bien les désordres dignes des
temps antiques, consécutifs aux catastrophes naturelles
(l’ouragan Catarina aux USA, en 2005, le tremblement de
terre en Haïti, en 2010). Par comparaison, malgré son
séisme politique d’une magnitude extrême, la Tunisie a
jusqu’ici pu échapper au pire. Et si elle est à présent dans
l’expectative, avant de voir la couleur qu’annoncera, dès
demain ou après demain, le nouveau Premier ministre,
c’est que, d’instinct, dans les temps difficiles, le Tunisien
yelèn echitâne (vade retro satana), tente d’apprivoiser le
destin et de s’ouvrir une voie vers l’avenir.
Ainsi, un rassemblement de milliers de citoyens près de la
coupole d’El Menzah, au nom du droit au travail et du
retour à la vie « normale », se tient déjà depuis quelques
201 jours, et table sur un million de personnes, d’ici samedi,
pour permettre au « peuple silencieux » de s’exprimer au
moins autant que le « peuple bruyant », et d’infléchir
éventuellement la courbe ascendante de la protestation ad
libitum des casbahs et du vandalisme prédateur.
Bien que pour certains Tunisiens, et notamment pour des
militants des casbahs, ce rassemblement des cadres et des
gens plus ou moins rangés sente un peu le poujadisme, il a
le mérite de créer un équilibre des revendications et
exprime déjà une forme d’exercice de la démocratie. Les
journalistes surveillent mieux leur langage et leurs
postures, et la qualité des débats publics est mieux assurée.
L’homme de la rue semble moins céder à la panique et ne
cache plus son exaspération devant les blocages et les
contestataires impatients. Les démissions des ministres de
Mohamed Ghannouchi se suivent en cascade, donnant des
coudées franches au nouveau Premier ministre qui s’active
à négocier, avec les différentes parties politiques en lice, la
formation d’une Assemblée Constituante et d’un nouveau
gouvernement.
Le caractère quelque peu itératif de cette alternance des
hauts et des bas dans ces observations prises sur le vif peut
être mal compris, mais tout le monde s’accorde aisément
sur l’inéluctabilité historique de la structure en dents de
scie, dans toute situation postrévolutionnaire. Forcément
il y a une lutte entre des rivaux, chacun tirant à soi la
couverture, avec des moments de repli et des moments
plus éruptifs, sans s’interdire, entre les deux, des coups
fourrés. Pour le moment, la barque semble mieux résister
aux cahotements. Sans vouloir jouer les oiseaux de
mauvais augure, j’espère que ce changement de
202 gouvernement sera le bon, et que notre barque ne tombe
pas de Charybde en Scylla. 203 La rue a obtenu la démission du chef du gouvernement, remplacé par un ancien ministre de Bourguiba connu pour son ouverture d'esprit. Pourtant, entre partisans de la rupture et légalistes, les débats restent vifs. (…) Mohamed Ghannouchi, qui était resté à son poste après la chute du président Zine el‐Abidine ben Ali a préféré jeter l'éponge. Après sa démission, le 27 février, il a été aussitôt remplacé par Béji Caïd Essebssi. Avocat de formation, aujourd'hui âgé de 84 ans, celui‐ci avait fait partie du premier cabinet constitué par Habib Bourguiba, le "père de l'indépendance", en mars 1956. Il avait ensuite occupé plusieurs postes ministériels avant d'être exclu du gouvernement et du parti au début des années 1970, pour avoir adhéré à un courant favorable à une ouverture démocratique du régime(…) Bien que discret, il ne cachait pas, ces dernières années, son hostilité au président Ben Ali et à son clan. Parviendra‐t‐il à obtenir le soutien de la rue et de l'ensemble de la classe politique? En début de semaine, la tendance était encore à l'expectative. La place de la Kasbah était toujours occupée par des manifestants, tandis que le nouveau chef du gouvernement poursuivait ses consultations avec l'espoir de constituer un gouvernement reflétant, mieux que le précédent, le pluralisme du pays. Premier défi de l'ère Béji Caïd Essebssi: l'emploi. Béji Caïd Essebssi va devoir recréer un climat de confiance. Or les défis à relever sont immenses. D'autres rassemblements témoignent, eux, de l'urgence sociale. Chaque jour, plusieurs dizaines de personnes se bousculent sur les marches du gouvernorat de Tunis, dans l'espoir d'obtenir un emploi ou une aide(…) J. Rousselot, LEXPRESS.Fr, 2 mars, 2011 204 Mercredi 2 mars
Ben Ali est-il tunisien ?
Ras Jédir, poste frontière dans le sud du pays, est depuis
une dizaine de jours un goulot d’étranglement pour les
émigrés en Libye, en particulier pour les dizaines de
milliers d’Egyptiens, surpris par une saison de la
migration vers le nord, imprévue, invivable. Les
reportages télévisuels, les témoignages des voyageurs et
des citoyens concordent : c’est un rush apocalyptique, tout
simplement parce que, sous la révolution libyenne, il y a
maintenant des goules dans les deux camps, exaltées et
imprévisibles, qui peuvent dévorer les ennemis autant que
les hôtes, si elles les soupçonnent, à tort ou à raison,
d’intelligence avec le camp adverse. Les hommes, les
femmes et les enfants d’émigrés, se trouvant donc entre
deux feux, se ruent vers le nord, par milliers, en camion,
en voiture, et même à pied, souvent en louvoyant pendant
des jours pour tenter d’arriver sans heurts, à la frontière
tunisienne, où ils savent qu’ils seront reçus comme on
reçoit père, mère, sœur et frère.
Oui, bien sûr, ainsi écrit, cela surprend, cela sent
l’autoglorification facile ! Et cela frise l’irréel ! Et cela
dérange la logique, quand on sait que la Tunisie est encore
entre la gueule du loup et un horizon incertain, depuis le
205 bouleversement du 14 janvier, ou quand on se souvient
que la Tunisie n’est pas un Eldorado, et que les
révolutions déchaînées et tumultueuses ne sont pas
nécessairement chevaleresques, comme veut nous le faire
croire l’utopie.
Tout près de la coupole d’El-Menzah, à Tunis, cinq heures
de l’après-midi, se dresse une des tentes de ravitaillement
pour les réfugiés à Ras Jédir. Je me présente à l’accueil.
Deux jeunes gens attablés, visiblement submergés,
enregistrent les donateurs et les orientent vers l’intérieur,
où des manutentionnaires et des hommes en blouse
blanche, probablement des médecins, réceptionnent, trient
et stockent les paquets, cartons et sachets, pendant que les
camionneurs en partance pour Ras Jédir se servent, au
rythme des vrais ravitailleurs militaires.
-Salam37 !
-Salam ! Qu’est-ce qu’il y a à votre service, monsieur ?
-Qu’est-ce que je peux faire ?
-Nous avons besoin de médicaments, de matelas, de
couvertures…Regardez la liste affichée, là !
-Je peux donner de l’argent, plutôt ?
-Non !
-Pourquoi ?
37
Bonjour ! 206 À ce moment, une petite cylindrée se gare, un patriarche et
une gamine de dix ou douze ans portant une grosse
enveloppe sous le bras en descendent et s’approchent en
souriant.
-Assalam alaykom wa rahmatou’Allah wa barakatou !38
-Marhaba, Hadj39 !
-Voilà mes enfants, un million40, pour nos frères à Ras
Jédir !
-Non, Hadj ! Pas d’argent ! Mais si vous voulez bien
examiner la liste des besoins, là…Un million rendra un
très grand service ! Dieu vous bénisse !
Il s’éloigne, un peu étonné, un peu je ne sais quoi, mais
avec tout de même la mine de quelqu’un qui va mieux
faire et revenir. Je m’approche d’un jeune homme aux
cheveux longs gominés et coiffés vers l’arrière, jusqu’à
tomber sur le col de sa parka fourrée, et qui s’active à
ranger les cartons, en ahanant, ne regardant personne, ne
parlant à personne.
-Salam !
-Salam !
38
Salutation rituelle des islamistes : Que la paix soit sur vous, et la
bénédiction de Dieu et ses bienfaits ! 39
Bienvenue, monsieur ! (littéralement : pèlerin) 40
Mille dinars tunisiens. 207 -Je peux savoir qui vous êtes ? J’en ai besoin pour un
article que j’écris…
Il s’arrête, surpris, puis, tout à fait agacé, il me lance, en
pointant un index sur moi :
-Et vous ? Vous êtes qui ? Nous en avons fini avec vos
partis et vos journaux à la c… Y en a marre …Nous ne
sommes personne, ya sidi41…Nous ne sommes rien du
tout …Des hommes, des hommes, voilà ! Et je n’ai pas de
nom, ni de métier, ni d’adresse, si vous voulez…Le jour je
bosse ici, et la nuit, je dors là, sur la dure, et ça ne
m’empêche pas de faire ce que je fais de gaieté de cœur,
pour mes frères fuyant l’enfer de ce sanguinaire
Gueddafi !
Je recule et je sors ma carte d’identité que je lui tends,
pour le rassurer. Il lit, puis se calme aussi brusquement
qu’il s’était emporté et reprend encore plus passionnément
son travail.
Dans chaque coin de la grande tente, des jeunes, des
femmes, des vieux vaquent chacun à une tâche précise,
sans répit, pendant que des camions et des camionnettes
déposent ou enlèvent des ballots et des caisses, allant et
venant, dans un silence de ruche ouvrière. Je décide de
m’en retourner chez moi, me promettant de m’y prendre
autrement, demain. Mais voici qu’une main se pose
doucement sur mon épaule ; et je vois le manutentionnaire
qui, tantôt, était sur le point de m’agripper :
41
Monsieur. 208 -Samahni ya khouya42…Je ne savais pas que vous êtes
professeur…Un collègue quoi ! Figurez-vous, j’ai passé
cinq ans dans les geôles de Ben Ali, pour avoir été pris
dans une réunion de syndicalistes ! Le délateur n’était
autre qu’un pion de mon bahut…Sans cette révolution,
j’allais végéter encore pendant de longues années dans ma
cellule. Ce que ce peuple m’a offert n’a pas de prix…Je lui
dois ma liberté…Je suis prêt à me tuer comme ça, toute
ma vie, et ce ne sera pas assez pour payer ma dette !
Puis il me serre la main, les yeux humides, et s’en va dans
son coin. Je me sens moi-même remué comme jamais je
ne l’ai été. Puis, je ne sais par quel effet de réminiscences
et d’associations d’idées, l’image du trésor découvert dans
le palais du Président déchu, à Sidi Bou Saïd, me vient à
l’esprit, et je me mets à comparer les gestes de ces
citoyens donnant et se donnant corps et âme, pour venir en
aide aux malheureux réfugiés, avec les gestes de Ben Ali,
entouré de ses vampires, prenant et reprenant ce qui ne lui
appartient pas, égorgeant son peuple, le dépouillant et le
désossant, pour aménager sa grotte aux trésors et y stocker
tout l’or et tout l’argent amassés dans la haine, le mépris et
le sang.
42
Pardon, mon frère ! 209 Jeudi 3 mars
En avant toute !
Palais de Carthage, dix-neuf heures. Le Président par
intérim est attendu par un parterre de journalistes venus
écouter son discours à la nation et prendre la mesure de la
nouvelle équipe gouvernementale. Quand il apparaît,
enfin, en costume noir présidentiel et cravate jaune d’or,
assortis au lambris doré de la salle, et qu’il se met à lire un
discours écrit en arabe classique, avec une diction
volontairement méticuleuse et un ton solennel et confiant,
quelque chose d’inhabituel semble se produire, allant dans
le sens d’une dramaturgie diplomatique qui officialise
l’image d’un Etat plus mobilisateur et plus déterminé à
recouvrer sa majesté écornée.
La feuille de route révélée par Mébazâ, bien qu’elle soit
accueillie avec une grande joie, aussi bien par la presse
que par l’opinion, ne surprend réellement personne.
L’atmosphère de concorde nationale, dont avait auguré,
quatre jours avant, la nomination de Béji Caïd Essebssi au
poste de Premier ministre, avait mis tous les observateurs
210 au parfum : nette volonté de rompre avec le système Ben
Ali, d’être au diapason du mouvement populaire, d’assurer
la continuité des pouvoirs publics, jusqu’à la mise en
place, le 24 juillet prochain, d’une Assemblée Nationale
Constituante, annulation de la Constitution en vigueur et,
par conséquent, dissolution de la Chambre des députés, de
la Chambre des Conseillers et du Conseil constitutionnel,
formation instante d’un nouveau gouvernement
provisoire…
Ce discours est, depuis la chute de Ben Ali, le premier
événement marquant de la vie politique nationale, qui est
censé avoir des répercussions décisives pour l’évolution
de la situation. Peut-il mettre immédiatement le holà à ce
qui commençait à apparaître comme un déchirement de la
Tunisie, voire un éclatement et, qui sait, une guerre
civile à l’horizon? En tout cas, les souhaits ne valent rien
si la réalité ne suit pas, et dans ce chapitre, d’autres
passages alarmants s’écriront probablement en rouge, à
côté des pages plutôt lumineuses qui s’annoncent. Il ne
faut pas oublier que les tyrans chassés n’ont plus rien à
perdre, et que leur seule devise à présent doit être : Après
moi le déluge !
211 Vendredi 4 mars
Du déjà vu…
Il y a du déjà vu dans l’actualité tunisienne et arabe,
politiquement parlant, tout au moins. Au plan interne,
nous revivons des scènes de grabuge semblables, depuis
près de deux semaines*. Coïncidant avec le discours du
Premier ministre qui réitère et explicite, aujourd’hui, les
déclarations du Chef de l’Etat, des événements d’une
violence indescriptible paralysent la ville de Gafsa. Près
de cent cinquante personnes, claironnant les
revendications proclamées déjà lors des événements du
bassin minier en 2008, prennent d’assaut les locaux de la
radio régionale, terrorisent le personnel, puis se répandent
dans la ville et y installent le chaos, en incendiant des
pneumatiques et barrant la route aux piétons et à la
circulation. La chose est d’autant plus dramatique et
louche que les agents de l’ordre s’éclipsent complètement
et laissent faire les hooligans pendant des heures.
Ont-ils peur de se mouiller et d’être punis par les
foules incontrôlables? Sont-ils téléguidés pour servir les
intérêts de telle ou telle partie ? Appliquent-t-ils une
212 tactique précise pour piéger les fauteurs de troubles et
justifier le recours ultérieur à la répression ?
On se souvient que d’autres incidents aussi violents ont
ponctué les manifestations pacifiques, comme dimanche
dernier où des dizaines de casseurs avaient vandalisé les
artères principales de la capitale et celles de Kasserine. De
même, le dernier forum du mouvement Ettajdid à Sfax,
sous la présidence de Ahmed Ibrahim, et celui du PDP
(Parti Démocratique Progressiste) à Bizerte, appelé par
son Secrétaire général, Ahmed Néjib Echebbi, furent
empêchés par des foules d’autres manifestants aussi
organisés que ceux de Sfax, aussi agressifs et décidés à
aller jusqu’au bout de leur forfait.
Il n’y a aucun doute : au moment même où les sit-in sont
levés aux casbahs de Tunis et Sfax, où la détente gagne les
masses et où le pays applaudit les initiatives conciliatrices
et révolutionnaires des pouvoirs publics, des tireurs de
ficelles qui ne lésinent pas sur les moyens, et qui
manipulent de vrais nécessiteux et des sous-prolétaires
malheureux, semblent avoir un programme d’action
destiné à imposer leurs diktats au pays et à orienter la
transition démocratique d’une manière non-démocratique.
Ces forces occultes, il ne faut en rien les confondre avec
les manifestants eux-mêmes, leurs proches et les régions
intérieures d’où ils viennent pour la plupart, qui sont mis
au ban de la société depuis des années. Ces forces ont
vraisemblablement infiltré les brigades de l’ordre public et
la police nationale, ont réveillé peut-être quelques taupes
au cœur de l’armée, attisent maintenant l’impatience des
chômeurs et exploitent leur détresse, non pas pour faire
213 entendre leurs doléances, mais pour perturber l’action des
manifestations pacifiques et le dialogue avec le
gouvernement et la société civile. Personne, au sommet
comme à la base, n’est en mesure d’estimer leur
potentialité de nuisance. La volonté politique qui se veut
démocratique est donc mise au défi de réussir. Les suppôts
du despotisme demeurent très actifs après la fuite de Ben
Ali, et il ne sera pas suffisant au capitaine de crier à ses
hommes : en avant toute !, si la coque du navire est
avariée. Il est temps que le gouvernement, la société civile
et le peuple révolutionnaire prennent le destin de la
Tunisie en main. Comment ? That is the question ?
Au plan externe, il y a également du déjà vu, car, un peu
partout dans les capitales arabes, le peuple a franchi le
Rubicon de la peur comme chez nous. Mais c’est surtout
l’histoire de la révolution égyptienne qui semble vouée à
pasticher intégralement celle de la révolution tunisienne. Il
y a quelques jours, j’avais esquissé une comparaison entre
le départ de Ben Ali et celui de Moubarak, et prévu que la
démission de Ghannouchi serait rapidement suivie de celle
d’Ahmed Chafik, Premier ministre égyptien, ce qui vient
de se confirmer. Cette démultiplication vaut son pesant de
crédibilisation pour la marche de notre combat et pour sa
radicalisation.
Mais, préoccupé par la situation intérieure dans les villes
et sur nos frontières avec la Libye, le Tunisien est un peu
distrait et ne semble pas estimer, à sa juste valeur, le
confort que l’évolution de la situation égyptienne apporte
à la nôtre. On oublie combien la succession, sur les bords
du Nil, des mêmes événements que chez nous, épargne à
la Tunisie beaucoup de pression politique et beaucoup
214 d’animosité, par rapport à l’axe allant de Tanger au Caire.
Le pragmatisme politique veut qu’étant rassurés sur le
flanc oriental du territoire, (puisque l’Egypte nous emboîte
le pas et que la Libye se replie sur elle-même, pour
l’instant), nos gouvernants scrutent avec méfiance le flanc
ouest où le régime de Bouteflika, exploitant le
traumatisme que la révolution et la guerre civile des
années 1990 ont laissé dans la mémoire de son peuple, se
maintient à coups de matraque, et voue sans doute notre
révolution aux gémonies. Selon les rumeurs, qui ont
toujours innervé les relations tuniso-algériennes, l’Algérie
travaille déjà à notre déstabilisation. Logiquement, il est
vrai que l’avortement de la révolution tunisienne, à court
ou à long terme, sera dissuasif pour la rue algérienne et
salutaire pour le pouvoir des bottes à Alger. Mais,
d’abord, comme les individus, les Etats jouissent de la
présomption d’innocence jusqu’à preuve du contraire,
ensuite, entre la réalité et la peur fantasmagorique, qui
prospère en temps de crise, il y a lieu de suspendre le
jugement.
215 *À Tunis, la majorité dite silencieuse ne l'est plus. Les exactions commises le week‐end dernier dans la capitale par des casseurs, puis la démission du premier ministre Mohammed Ghannouchi l'ont poussée à sortir du bois. Depuis lundi, chaque après‐midi, elle fait entendre sa voix dans le quartier d'el‐
Menzah sur la place de la Coupole. À quelques encablures de là, un autre sit‐in, entamé il y a une semaine, rassemble les radicaux de la Kasbah, qui, malgré les concessions du gouvernement, ne semblent pas vouloir désarmer. C'est, dit‐on, la Koubba («coupole» en arabe) contre la Kasbah. «Un nouvel avatar de la lutte des classes», plaisante Adel, un informaticien, en remarquant que «la Kobba se situe aux frontières des faubourgs huppés de Tunis, alors que la Kasbah regarde, elle, vers les quartiers populaires». D'un côté, des centaines de cadres, fonctionnaires ou patrons de PME. De l'autre, des chômeurs, des étudiants ou des activistes venus de Gabès, Maknassy ou Sidi Bouzid, le centre du pays, berceau de la révolution. Initiés dans les deux cas par des groupes de «facebookers», ces rassemblements sont devenus des forums de discussions, avec chacun leur service d'ordre, leur bureau d'information, leur cafétéria et leur infirmerie improvisée par le Croissant‐Rouge.(…) L'hémorragie gouvernementale ‐ plusieurs ministres ont emboîté le pas au premier ministre ‐ fait redouter un vide politique à hauts risques. La Koubba appelle à la reprise du travail et dénonce «la dictature» du très puissant syndicat UGTT, devenu l'un des principaux acteurs de la transition, mais tenté, selon Zeineb, une manifestante, d'outrepasser ses fonctions et de se comporter «comme un parti politique». (…)Une partie de la population que l'on appelle majorité silencieuse redoute une dérive anarchique qui pourrait être instrumentalisée.»(…)Dimanche, en jetant l'éponge, Mohammed Ghannouchi s'est risqué à la thèse du «complot»(…) Arielle Thedrel, Le Nouvel Observateur, 4 mars 2011 216 Samedi et dimanche, 5 et 6 mars
R.A.S.
En cette fin de semaine, la triade d’initiales, R.A.S.
souvent associées dans nos esprits aux manœuvres
militaires, ou à la désinvolture de l’échange familier,
sonne, pour une fois, très clair, et même d’une clarté
bénie, que le Tunisien souhaite durable, sinon définitive.
Comment en serait-il autrement si on se remémore, d’une
part, les derniers événements violents à Gafsa, à Ksar
Hélal ou à Tunis, nous promettant l’escalade d’une
anarchie à faire rebrousser nos poils en épines d’hérisson
et nous faire regretter la révolution comme on regrette un
péché, ou la catastrophe humanitaire toujours là, à nos
portes de Ras Jédir, et d’autre part, les tous récents
discours successifs du Président par intérim et du nouveau
Premier ministre, qui ont versé un baume sur nos plaies
anciennes et nouvelles, en nous promettant plutôt un
relèvement certain de notre pays qui est presque à genoux,
face aux ennemis de la révolution ?
R.A.S., ou plutôt si ! A signaler donc ce merveilleux
calme plat, celui qui succède à ces tempêtes inhabituelles
et vouées à la haine des matelots. Les vieux capitaines,
217 bien que drôlement secoués, comme à l’accoutumée, et
n’oubliant pas qu’une tempête peut en cacher une autre,
trahissent leur joie, dans un souffle retenu ou un
plissement de front. Heureusement, leurs mousses, quant à
eux, gambadent et hurlent et pètent de bonheur, en
embrassant le mât de peur qu’il ne glisse entre leurs
jambes et s’enfonce dans les abysses.
218 Lundi 7 mars « Sureté de l’Etat », « Police politique »
Dans le bus bringuebalant vers Tunis, en provenance de
Hammamet, il y a sur les visages et dans le maintien des
voyageurs avachis sur les sièges une telle lassitude qu’on a
envie de rouspéter contre tous les bus du monde et contre
les hasards qui nous charrient vers la capitale…, un lundi.
Mais les informations radiodiffusées de 11h30 créent
l’événement ! Même ceux qui semblent quasiment
assoupis se redressent, prêtent l’oreille et se passent le
mot.
A la seconde même où la speakerine termine de lire la
nouvelle information provenant du ministère de
l’Intérieur, il y a dans ma mémoire comme un ruban
d’images douloureuses qui se met à se dérouler à une
vitesse cinétique, des sortes de flashs où les citoyens sont
des bêtes à traquer, sinon à abattre…Je revois surtout un
pauvre paysan de Cebbala, traîné avec son panier d’œufs
dégoulinant sur le macadam, par un agent de la
gendarmerie, un jour de marché, comme on traîne un
sanglier en rase clairière des bois d’Ain-Draham, ou un
petit vendeur à la sauvette, passé à tabac par trois
219 barbouzes devant les passants ahuris et impuissants, ou
telle femme activiste des droits de l’homme arrêtée et
torturée à sang dans les sous-sols du ministère de
l’Intérieur, puis jetée à l’aube, près d’une benne d’ordures,
ou tel étudiant pourchassé par deux agents de l’ordre, à
travers la pelouse de l’université, puis abattu de deux
balles dans la nuque, à bout portant…
Je me prends le crâne entre les mains…J’ai la cruelle
sensation qu’un étau se resserre autour de mon corps, et je
halète, et je m’étire, et je soupire, et je manque d’air…Puis
je me libère brusquement en repensant à la nouvelle
information…
La décision de dissoudre les appareils de la « Sûreté de
l’Etat » et de la « Police politique » que je viens
d’apprendre, ce lundi, dans un bus décrépit et poussif,
entre Hammamet et Tunis, est sans doute une des
meilleures mesures révolutionnaires prise par le
gouvernement et, probablement, l’écho le plus significatif
donné aux requêtes des valeureux combattants de la
Casbah.
Fallait-il attendre trois changements de gouvernements
pour se rendre à l’évidence, abattre ce briquetage primitif
et redéployer ces escadrons de la terreur et ces gardeschiourmes bons pour les bagnes et les camps de
concentration ?
220 Vendredi 11 mars
Le berger de Cebbala
Je n’ai rien noté depuis trois jours. Mais je me suis gavé
d’informations inlassablement répétées par des médias presque
désespérés qu’il ne se passe plus rien de notable dans ce petit
pays qui est sur le point de changer l’Orient et l’Occident.
Je monte vers la Gara, grosse colline à la cime large, plate,
pierreuse et broussailleuse, dans les environs de Cebbala, en
bas de laquelle la bicoque de Khira, ma grand-mère, me sert
d’ermitage annuel et de réserve inépuisable de souvenirs
d’enfance. J’escalade la pente par le sentier le plus raide,
comme d’habitude, pour dérouiller un peu mes jambes
ankylosées par les interminables heures passées devant ma
table de travail. Quand j’atteins le sommet, je vois les derniers
rayons du soleil s’arracher à la terre et je sens un mystérieux
silence nocturne gagner les plaines verdies d’oliveraies, entre
Sbeitla et mon poste de guet. C’est un moment d’autant plus
privilégié qu’il me fait penser au crépuscule des dieux balayés
par la révolution, et que les dernières semaines passées dans
221 un infernal magma d’actualités politiques et militaires ont été
d’un vacarme éprouvant pour mon cœur et pour mon cerveau.
À l’autre bout de la colline, je reconnais le vieux Chabrouch,
ancien meddeb43 de quatre-vingt quinze ans, converti depuis
des années au métier de berger et consacrant tout son temps à
son propre bétail. Avec ses chiens, il continue ainsi à s’occuper
du plus gros troupeau de brebis et de moutons, connu dans la
région, et qui fait courir sur sa santé et sa fortune des contes à
dormir debout. Ce qui est sûr, c’est qu’il est un des plus riches
vestiges des anciennes médersas et des paysans les plus
fortunés de Cebbala.
Quand je le rencontre sur ces hauteurs, il s’amuse à croiser le
fer avec moi, son érudition coranique avec ma culture
moderniste, et nous nous chamaillons gentiment en tournant à
petits pas autour de ses bêtes, ou accroupis en chien de fusil et
dessinant machinalement des hiéroglyphes inconscients sur la
terre.
-Bonsoir Am Chabrouch !44
-Ahla b’ weldi !45
43
Maître d’école coranique (koutteb). 44
Oncle Bachrouch. 45
Bienvenue fiston ! 222 Et il se hâte de me bombarder de questions, en passant du coq à
l’âne : la situation dans le village, la pénurie de bonbonnes de
gaz, la vague des harragas46, les rumeurs sur la santé de Ben
Ali et sur son fils naturel abandonné, la police, l’armée, la
casbah, la coupole d’El Menzah, Béji Caïd Essebssi, la Libye,
la France, l’Amérique…, tout ce qu’il avait vu à la télé et
entendu au douar, sans en savoir les détails, sans en vérifier
l’authenticité. Je réponds patiemment, mais brièvement, tenté
moi aussi de l’écouter parler, sachant bien que le vieux est luimême un grand mur de bibliothèque, un pan entier de l’histoire
de la Tunisie, que de ses yeux presque éteints jaillit toujours
une lumière redoutable, et que dans sa tête, bientôt séculaire,
s’amoncellent encore des sédiments de sagesse où on peut
pomper à loisir.
-Donc, vous avez eu ce que vous vouliez ? Messieurs les
révolutionnaires ?
-Oui ! Oui ! Mais, Am Chabrouch, tu es des nôtres n’est-ce
pas ?
-Oui et non ! Je te le dirai quand tu me reposeras la question
dans quelques mois, si Dieu veut bien que je sois encore là.
Moi j’attends pour voir…Mais dis-moi, c’est vrai ce qu’on
raconte sur le parti ?
46
Littéralement : les brûleurs. (Emigrés clandestins, par voie maritime,
notamment, dont beaucoup meurent noyés). 223 -Oui ! On vient de le dissoudre, par jugement du tribunal. Il y a
mieux : quatre des caciques de l’ancien système sont
maintenant sous les verrous et attendent d’être jugés.
-Lesquels ?
-Rafik El Hadj Kacèm, Abdelaziz Ben Dhia, Abdelouahèb
Abdallah et Abdallah Kallel. C’est le coup de grâce pour la
bande Ben Ali, au moins juridiquement !
-Peut-être, peut-être…Mais qui veut bien curer son puits doit
descendre jusqu’au fond, ya oulidi47 !
-Comment ça ?
-Je me comprends ! Au fond du puits, avant de se
pavaner…Maintenant laisse-moi fiston ! J’ai deux brebis qui
sont pleines et que je dois surveiller de près !
Je rebrousse chemin, heureux, comme à chaque fois, d’avoir
écouté ce paysan futé qui me semble tombé de l’arche de Noé.
J’aspire de toutes mes narines une brise vespérale qui me grise,
en souriant à l’idée que la sagesse, le bonheur et, peut-être, la
longévité de Chabrouch doivent quelque chose aux longues
veillées qu’il a passées sur cette colline vaste et haute comme
un promontoire, parlant aux étoiles, sifflant ses chiens et
caressant d’un tendre regard ses bêtes en gestation.
-Fin 47
Mon petit. 224 Table
Avant propos : Révolution et vérité……………………5
Première partie : Moloch aux pieds d’argile………….7
Deuxième partie : Pâmoison du sphinx………………75
Troisième partie : La route de Syrte…………………131
Quatrième partie : Et nunc ?………………………...189
225 

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