Raúl : plutôt 1bis que 2 - l`Institut d`Histoire sociale

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Raúl : plutôt 1bis que 2 - l`Institut d`Histoire sociale
dossier
CUBA : SUITE ET FIN
par Pierre Rigoulot
Raúl :
plutôt 1 bis que 2
Raúl Castro, l’après Fidel
Enquête
au cœur du régime de Cuba
et sur son nouveau leader
de Brian Latell
City Éditions, Paris 2007, 360 p., 18,90 €
LATTELL NOUS PROPOSE UN LIVRE qui rend compte de ses analyses sur la
situation actuelle à Cuba. Mais son éditeur américain, Palgrave MacMillan,
cherchant sans doute la touche d’actualité qui fait vendre, a préféré présenter
son ouvrage comme une étude sur Raúl Castro. On ne peut que sourire devant cette
naïveté éditoriale car si l’on compte bien (et j’ai bien compté), plus des deux tiers du
livre sont consacrés à… Fidel et non à Raúl.
Il n’empêche : l’ouvrage avance des analyses claires, donne des informations
précises[1]. L’opposition, mais aussi la complémentarité des deux frères apparassent
clairement. Le premier est un stratège et un propagandiste politique de premier
ordre. L’autre, un organisateur et un gestionnaire.
À en croire Lattell, c’est à Houston, au Texas, dans les derniers jours d’avril 1959,
quelques mois donc après la prise du pouvoir et alors que Fidel pouvait encore être
B
RIAN
1. La traduction ne montre pas en revanche une grande connaissance de l’histoire de la révolution cubaine: par
exemple, Carlos Rafael Rodriguez n’a jamais été un « officier des plus hauts gradés du gouvernement Castro »,
mais plutôt, un « officer », c’est-à-dire en anglais, la langue de Latell, un fonctionnaire, un officiel, représentant de
la direction.
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invité aux États-Unis, que les frères Castro, après un violent affrontement, se sont
réparti les tâches. À Fidel, la direction politique générale, à Raúl la direction de
l’armée et l’assurance d’être le n° 2 incontesté du régime. Mais, selon Lattell, ni les
rôles ni la ligne générale de l’attelage ne furent imposés par Fidel. Il n’y eut pas de
soumission de Raúl, bien au contraire: Raúl souhaitait radicaliser la révolution, faire
entrer au gouvernement les dirigeants du PC cubain et soutenir les révolutionnaires
des autres pays d’Amérique latine. Fidel accepta tout. Il reprit les vues de Raúl sur la
réforme agraire comme première étape de la collectivisation, sur le soutien aux
guérillas d’Amérique latine, le rapprochement avec les communistes cubains et la
répression accrue à l’égard des contre-révolutionnaires. Le pâle, le discret Raúl, aurait
donc été dès le début un élément essentiel du pouvoir. Mieux: la condition sine qua
non de sa pérennité.
Ce dispositif, mis en place en avril 1959, a fonctionné dans un monde politique
clos, achevé d’emblée. Il n’a jamais été question d’évolution vers un autre type de
régime ni même du choix d’autres dirigeants. Le n° 1 a toujours été Fidel. Le n° 2 a
toujours été Raúl. Nous en sommes encore à ce point aujourd’hui, avec cette nuance
importante que le n° 1 s’éteint doucement – et ses prérogatives avec –, dont celle d’attribuer à Raúl la deuxième place.
On assiste aujourd’hui à un transfert prudent de légitimité, l’armée cubaine, qui
reste l’institution dominante dans l’île, assurant la solidité du poste occupé par Raúl et
sa légitimité actuelle, alors que la source ancienne de cette légitimité disparaît au fur et
à mesure que Fidel s’enfonce dans la maladie, la sénilité et bientôt la mort.
Raúl Castro
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Si le livre de Lattell ne porte pas seulement sur Raúl Castro,
comme peut le faire croire son titre alléchant, c’est sans
doute mieux, en un sens. C‘est une garantie de son sérieux.
On imagine mal en effet ce que pourrait être une étude sur
quelque personnage important que ce soit à Cuba sans se
référer à Fidel Castro.
On lit donc avec intérêt la description des premières
années des enfants Castro à Biran, à l’est de l’île, dans la
propriété de leur père, ancien soldat espagnol, et notamment les pages dédiées à la personnalité de Fidel. Le fils
préféré du père caressait l’idée d’être quelqu’un d’exceptionnel – ce qui aide, on en conviendra, à le devenir !
L’ouvrage insiste sur le statut de bâtards des trois aînés, fils
d’une servante du domaine, car celui-ci explique la néces-
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sité pour ces enfants d’acquérir une légitimité dont ils étaient privés à la naissance; il
permet aussi de mieux comprendre la « peur immodérée » de la trahison toujours
présente chez Fidel.
L’éducation de Fidel chez les « bons pères » nous est rappelée grâce à l’étude approfondie de toutes les sources écrites et au recueil de nombreux témoignages. Hâbleur,
doué d’une mémoire tout simplement incroyable, d’une intelligence hors pair, tel est le
portrait de Fidel qui s’en dégage, alors que Raúl, plus secret[2], plus introverti, plus
installé dans le refus de l’école, décevra ses maîtres qui finiront par l’exclure.
Attiré par Franco, le dictateur espagnol, comme par Mussolini dont il possédera
douze volumes d’écrits et de discours, ne marquant au contraire aucun intérêt particulier pour les réformes de Roosevelt, tel était le jeune Fidel. Le ton de sa vie politique
ultérieure semble être donné d’emblée: la préférence de Fidel Castro va au pouvoir
qui s’acquiert les armes à la main, au pouvoir où brille un Chef. Il lui faut du grandiose, du brutal, de la rupture. « J’aime le spectacle magnifique qu’offrent les grandes
révolutions de l’histoire », écrira-il depuis sa prison en 1954. Et Lattell rappelle, après
Serge Raffy, qu’Alexandre le Grand figurait parmi les héros de son enfance, qu’il se
donna lui-même le prénom d’Alexandre[3] et que les fils de son second mariage s’appelaient Alejandro (comme d’ailleurs le fils unique de Raúl!), Alexis et Alex.
Se « faire un nom » est encore sa grande ambition à l’université. Vaniteux, narcissique, il cherche à devenir le n° 1, y compris en participant sur le campus aux activités
de mafias violentes[4]. « C’était un dangereux personnage, sombre, une figure ténébreuse comme les tueurs à gages des fils de gangsters hollywoodiens des années 1930
et 1940 », écrit Lattell. Castro découvre alors José Marti, dont il retient surtout le nationalisme antiaméricain et sa volonté d’en découdre avec le « monstre » du Nord.
Nous suivons, sans qu’il soit jamais question dans cet épisode de son frère Raúl, la
participation de Fidel au bogotazo[5] en 1948, c’est-à-dire aux émeutes qui eurent lieu
dans la capitale colombienne lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères
des différents gouvernements américains, réunion qui devait déboucher sur la constitution de l’OEA, l’Organisation des États américains. Fidel était un des quatre délégués étudiants cubains envoyés là-bas pour protester contre la politique américaine. Il
se jeta à corps perdu dans l’agitation qui accompagna cette rencontre internationale.
2. Avant l’ouvrage de Lattell, aucune biographie, même fragmentaire, n’avait été publiée sur Raúl. Dans ses discours
ou ses (rares) interviews, il ne donne jamais de détails sur sa vie personnelle.
3. Comme second prénom, naturellement, après Fidel.
4. Voir mon Coucher de Soleil sur La Havane (Flammarion, 2007), p. 3.
5. Le « coup de Bogota », littéralement. Voir sur ce sujet Eduardo Mackenzie, Les Farc, échec d’un communisme de
combat, Publibook, 2005.
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« N’importe qui aurait considéré que c’était de la folie de participer à cette violence.
Mais Fidel n’y réfléchit pas à deux fois ». Sa décision de rejoindre les émeutiers était
totalement cohérente « avec son état d’esprit, ses convictions, sa personnalité et son
inclination pour la violence ». Curieusement, Lattell semble accorder une confiance
aveugle aux analyses de K.S. Karol, collaborateur à France Observateur et auteur des
Guérilleros au pouvoir[6], qui soutient que le bogotazo fut le « chemin de Damas » de
Fidel, l’événement qui lui fit comprendre les problèmes sociaux de la région latinoaméricaine et le fit se tourner vers le marxisme-léninisme… Et de citer Fidel, sans doute
encore moins fiable que Karol: « Pour moi, [cette lecture de Marx et d’Engels] fut une
révélation si persuasive que j’en fus totalement ébloui. Je fus converti à ces idées ».[7]
On suit ensuite avec intérêt l’apprentissage de l’action politique nationale à Cuba
par le jeune Fidel (toujours rien sur Raúl!), ses liens avec Eduardo Chibas et le parti
orthodoxe, son dialogue – eh oui! – avec Fulgencio Battista et la suggestion appuyée
du jeune avocat au chef militaire de tenter un coup d’État.[8]
Le coup d’État survint en mars 1952. Il ne devait sans doute rien aux conseils de
Fidel, mais fut, pour ce dernier, une véritable aubaine : son audace, ses méthodes
violentes et conspiratrices allaient trouver plus de justification dans le nouveau régime
que dans un cadre démocratique normal: « Batista illégalement à la tête du pays, Fidel
pouvait légitimement chercher à prendre le pouvoir ». La certitude d’avoir à jouer un
rôle historique et son habituelle confrontation – à vrai dire depuis son enfance – avec
des figures autoritaires, constituaient des données idéales pour qu’il joue un rôle politique de premier plan. Ses positions affichées jusque-là, de tonalité très radicales et très
nationalistes, changèrent alors: « il cessa pratiquement toute critique des États-Unis…
et promit des élections libres et justes, promit de réinstaurer la Constitution progressiste de 1940, que Batista avait suspendue (mais qu’il avait instaurée!) et de restaurer la
démocratie ».
6. Laffont 1970.
7. Discours prononcé au Chili en 1971.
8. Cela n’empêche nullement Granma international d’accuser le 18 mai 2008 « la mafia terroriste de Miami » de
vouloir « réécrire l’histoire et au passage, faire passer des assassins pour des gens respectables », et de citer longuement un article de la revue Bohemia dénonçant les crimes de Batista en janvier 1959. Détail amusant: Bohemia
avait alors une liberté de ton qui déplaisait aux castristes. Ils n’interdirent pas la revue comme ils le firent pour tant
d’autres organes de presse mais l’investirent et changèrent totalement sa ligne.
9. Nous avons retrouvé cette réunion: il s’agit de la « Conférence internationale pour la défense des droits de la
jeunesse » qui s’est tenue en effet dans la capitale autrichienne du 22 au 27 mars 1953. Une cinquantaine de pays
étaient représentés.
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Fidel a joué, plus que le rôle d’un frère, celui d’un père sévère à l’égard du jeune
Raúl. C’est sans aucun doute lui qui a contribué à faire de Raúl, dans les années 1950,
d’« un jeune homme doux et généreux » « un révolutionnaire cruel et impitoyable ».
Quand Lattell parle (enfin) de Raúl, il rappelle le voyage de celui-ci en 1953 en
Europe centrale, à Vienne, pour participer à une réunion internationale organisée en
sous-main par l’Union soviétique[9], et se rendre ensuite en Roumanie, en pleine
préparation du « IVe Festival mondial de la Jeunesse démocratique », en Hongrie et
en Tchécoslovaquie. De retour, comme par hasard, par le même bateau que celui que
prit un agent du KGB, Nikolaï Leonov, bientôt en poste à l’ambassade soviétique de
Mexico[10], Raúl fut interrogé par la police qui lui confisqua son carnet de voyage.
Les liens privilégiés de Raúl avec le Che Guevara sont soulignés –Lattell décrit
même les deux hommes unissant leurs efforts « pour pousser Fidel à accélérer le
rythme du changement révolutionnaire et la confrontation avec les États-Unis »–,
ainsi que ceux tissés avec Lazaro Peña, leader syndical des travailleurs du tabac, un des
membres du PSP, le « vieux » parti communiste cubain. Ce dernier contact s’avéra
important puisque c’est par l’intermédiaire de Peña, semble-t-il, que Raúl – en plein
accord avec Fidel bien sûr – demanda aux Soviétiques de l’aide dans le domaine du
renseignement et de l’armement.
Le portrait que Lattell donne de Raúl, dès la période d’entraînement à la guérilla
au Mexique, ne laisse pas d’inquiéter: Raúl est en effet procureur lors d’un procès
organisé pour juger de l’attitude « défaitiste » d’un jeune Cubain. On le voit même
exécuter un autre Cubain, agent supposé de Batista. « Entraînement », là aussi? Raúl
sera plus tard responsable de l’exécution de centaines de personnes, coupables d’avoir
opté pour l’ancien régime.
Il faut attendre le récit par Latell de la « longue marche » de Fidel de la Sierra
Maestra jusqu’à La Havane en janvier 1959, après la victoire, le rappel de l’envoi du
Che à l’étranger pour plusieurs mois, le recours aux cadres du PSP pour améliorer le
fonctionnement de la machine politique et administrative, diverses considérations sur
la nécessité stratégique de s’appuyer sur l’Union soviétique, les vagues d’exode de la
population, la célébrité internationale de Fidel et de Guevara enfin, pour revenir un
peu à Raúl, jugé « trop froid, trop inaccessible et trop machinalement prosoviétique
pour être célébré comme une icône ». Raúl est-il précisé, occupait la seconde place
dans la ligne de succession, mais était « davantage craint et haï qu’admiré ».
10. Il y rencontrera Guevara en 1955. Il servira d’interprète à Fidel Castro lors de sa visite en URSS en 1963.
Cadre supérieur du KGB, il a été élu, après la chute de l’Union soviétique, député à la Douma. On le dit
très lié à Vladimir Poutine.
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© Raul Corrales/Aurelia ediciones
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Lattell revient ensuite, un rien admiratif, à Fidel et au caractère entièrement « travaillé » de l’image qu’il
donne de lui-même : « Le guérillero
barbu et sincère, tout de kaki vêtu, …
fut une invention magistrale ». Rien
n’est dit de sa vie affective ou
familiale: c’est avec la Révolution qu’il
est marié!
Fidel Castro
L’analyste américain situe à la fin de
1979 l’apogée du castrisme, lorsque
Fidel, devant l’Assemblée générale de l’Onu, se fait le représentant des millions d’opprimés et d’exploités de par le (tiers)-monde. Chef du mouvement des non-alignés, il
déclare: « Nous voulons un ordre mondial fondé sur la justice, l’égalité et la paix pour
remplacer le système injuste et inégalitaire qui prévaut aujourd’hui ». Ses troupes
étaient alors engagées depuis cinq ans en Angola, depuis un an en Éthiopie, où la
victoire se dessinait. Au Nicaragua, enfin, les sandinistes venaient de prendre le pouvoir.
« Il était en mesure de se considérer comme un Jules César de la guerre froide, un
Napoléon tropical, ou plutôt un Alexandre le Grand contemporain, son héros favori »,
affirme sans crainte Lattell. Mais les Soviétiques, par leur invasion de l’Afghanistan
dans les derniers jours de décembre 1979, allaient le faire descendre de ce magnifique
piédestal: outre que l’Unita de Savimbi résistait en Angola plus qu’il ne s’y attendait,
l’invasion soviétique en Afghanistan, qu’il finit par approuver après avoir hésité
quelque temps, l’obligeait à choisir entre le camp des non-alignés et le camp socialiste.
Le début des années 1980 n’arrangea rien : le grand exode de Mariel (125 000
personnes !) écorna l’image de Castro en même temps qu’il soulignait l’échec, au
moins économique, de Cuba.
Il faut aborder l’analyse de l’affaire Ochoa pour retrouver Raúl. Ochoa était en
effet le meilleur ami de ce dernier, et le procès et l’exécution qui se dessinaient obligèrent Raúl à choisir entre son meilleur ami et son frère. Il vacilla un moment, comme
le montre sa prestation traumatisée, confuse, étrange, devant les cadres de l’armée
qu’il était chargé de convaincre du bien-fondé des accusations. Mais, « comme
Abraham dans la Bible, il obtempéra loyalement, sauf qu’à la fin, Ochoa ne fut pas
épargné, contrairement au fils d’Abraham ». Les appels à la clémence des Sandinistes
ou des Soviétiques ne purent en effet faire fléchir Fidel.
Implacable, comme le confirme cet épisode, mais aussi personnellement charmant, comme le rapportent nombre de témoignages, tel apparaît Raúl. « Quand il
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succédera à son frère, écrit Lattell, ces dispositions contradictoires continueront sans
doute à s’opposer comme elles l’ont fait depuis qu’il commit ses premières
violences ».
On connaît la suite de l’histoire avec la chute de l’Union soviétique, la survie de
Cuba grâce à la dollarisation, le développement du tourisme et l’acceptation de l’aide
apportée aux Cubains de l’île par leurs proches, enfuis dans l’enfer capitaliste. Lattell
préfère donc s’interroger sur les données de l’« après-Fidel »: la fin de la mise à l’écart
du dirigeant des services secrets, Ramiro Valdes, la domination du ministère de
l’Intérieur par celui de la Défense aux ordres de Raúl, la place éminente d’Abelardo
Colome Ibarra, un « parfait raúliste », et d’autres généraux comme Alvaro Lopez
Miera, Julio Casas Regueiro, Ulises Rosales del Toro, José Ramon Machado Ventura
(devenu depuis vice-président de l’Assemblée du pouvoir populaire), ou Esteban
Lazo Hernandez, tous membres du Bureau politique.[11]
Raúl n’a pas que des appuis, il a des qualités: son entourage proche apprécie qu’il
n’ait pas de « rhétorique apocalyptique » et que, contrairement à Fidel, il sache se
montrer patient ou minimiser les erreurs commises de bonne foi.
Fidel pourtant n’a jamais reconnu ces qualités ni fait l’éloge du travail de son frère
et il a toujours « rechigné » à admettre que l’armée a été le seul véritable rempart du
régime et qu’elle « a fourni le leadership nécessaire à la gestion de secteurs clés de
l’économie ».
Le pouvoir, les appuis de Raúl sont tels, selon Lattell, que lorsque Fidel mourra,
même si l’on guette ses faux pas et s’il court le risque de les payer cher, en l’absence
du charisme et de la protection de son frère, personne d’autre que lui n’osera en
revendiquer la succession.[12]
Un autre acteur doit aussi être pris en compte: le peuple, dont les aspirations,
jusqu’ici refoulées, à des changements significatifs, vont sans doute « grandir de
manière exponentielle une fois le pays libéré de l’entreprise titanesque et intimidante
de Fidel ».
Alors que les mesures récemment prises – le problème n’est pas ici de discuter
leur fiabilité et leur caractère cosmétique ou non – n’avaient pas encore été formulées,
Lattell fait remarquer justement que Raúl avait évité d’être associé aux mesures
répressives et qu’il s’était fait l’avocat des mesures de libéralisation économiques, décidées après la chute de l’URSS.
11. V. mon article dans Politique Internationale, n° 116, été 2007.
12. Soyons justes: il juge l’hypothèse « hautement improbable ».
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Aujourd’hui, l’échec de la révolution cubaine est patent à l’extérieur : le socialisme, pour lequel l’armée cubaine s’est battue, n’est plus en place en Angola, ni en
Éthiopie, ni au Nicaragua. « Il ne reste pratiquement plus rien des triomphes que
Fidel avait connus aux quatre coins du monde », constate Lattell. Les difficultés
économiques s’aggravent aussi : alimentation, transports et logements restent des
secteurs en perdition. Trois cents immeubles s’écroulent chaque année. Les systèmes
d’alimentation et d’évacuation des eaux sont dans un triste état.
Lattell prévoit une transformation économique limitée. « Raúl Castro et la
plupart des principaux dirigeants – dont probablement Ramiro Valdes […] souhaitent une libéralisation prudente. Ils tenteront sans nul doute de rendre Cuba plus
attractive aux investisseurs étrangers, d’accorder une plus grande place à la petite
entreprise privée et de promouvoir une agriculture de marché ».
Effectivement, les premiers signes de ces changements apparaissent sous nos yeux.
Timidement sans doute, mais Fidel est encore là, qui a toujours eu des idéaux bien plus
élevés que la prosaïque attention à la gamelle des citoyens de base.
Pourtant la jeunesse cubaine, dans l’ensemble, n’aime pas Raúl, dans l’ensemble:
elle déteste le régime et ne croit pas à son replâtrage. Elle ne croit pas à grand-chose à
vrai dire et il y a là un enjeu important pour l’avenir. Ce n’est sans doute pas par
hasard que Juventud Rebelde, l’organe des Jeunesses communistes, est devenue « la
publication la plus attirante et curieusement la plus honnête du pays ».
Raúl n’a pas seulement un mentor (mais il s’affaiblit), des concurrents (mais ils
sont divisés), des adversaires américains (l’administration Bush va cependant passer
la main): il doit aussi faire face à l’indifférence (sans doute durable) de la jeunesse et à
son âge, inexorable.
L’avenir de Cuba s’ouvre enfin. Mais on ne sait pas encore vers quoi. Le prochain
congrès du PC aura lieu en 2009. Si Raúl garde la main.
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