LA CHUTE D`EVE Alice JACQUET-ASSELIN

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LA CHUTE D`EVE Alice JACQUET-ASSELIN
LA CHUTE D’EVE
Alice JACQUET-ASSELIN - Lycée Malherbe – Caen (14) - 2009
Elles sont à la fois toi, moi, vous et nous, mais surtout femmes. Elles s’appellent Marine, Sarah, Leïla…
Elles sont françaises d’origine bretonne, parisienne, toulousaine mais aussi d’origine africaine,
américaine, asiatique ou européenne. Elles sont athées, juives, chrétiennes, musulmanes,
hindouistes… Quels sont leurs points communs ? L’amour ? Le respect ? La dignité ? Rien de tout cela
malheureusement. Rien de ce à quoi tout humain aspire. Elles se ressemblent avec leurs bleus
violacés, leurs corps meurtris, leurs âmes détruites.
Oui, mesdemoiselles, mesdames et messieurs, je vais aujourd’hui vous parler des femmes des
victimes de violences conjugales en France. Il me semble que dans la convention des droits de
l’Homme, Homme s’écrit avec une majuscule qui englobe ainsi toute la condition humaine…et donc,
les femmes aussi bien que les hommes. Alors, pourquoi, chaque jour, des femmes sont-elles battues,
humiliées dans leur couple ? Pourquoi une moitié de la population mondiale souffre-elle ou se
trouve-elle menacée par l’autre ? Bien sûr, tout le monde en parle… Et alors ? Quoi de plus normal ?
Si l’on continue d’en parler, c’est que le souffrance, les pleurs et les cris sont toujours là… Bien sûr, il
y a des actions menées, mais elles sont trop peu nombreuses. Bien sûr il y a des lois votées… peu
utiles car négligées, non appliquées ou pas assez sévèrement administrées. Notre pays, soi-disant
civilisé, doit-il être le théâtre de la honte et du sang, de la bestialité ?
En France, plus de 90% des victimes de violences conjugales sont des individus de sexe féminin.
Quotidiennement, des femmes sont violentées par leur conjoint à leur domicile.
Combien ? En 2000, l’ENVEFF (enquête nationale sur les violences faites aux femmes en France)
signalait qu’une femme sur dix était battue, et durant ces dernières années, ce chiffre n’a fait
qu’augmenter… Ces femmes sont issues de toutes les classes sociales et de toutes les cultures… Il n’y
a pas de stéréotype même si les plus jeunes et les plus démunies sont légèrement plus nombreuses à
être violentées que leurs riches aînées. Aujourd’hui, en France, tous les trois jours, une femme meurt
sous les coups de son conjoint ! Et les suicides provoqués par un désespoir profond ne rentrent pas
dans ces statistiques.
De plus, il faut prendre en compte toutes ces femmes demeurant dans l’ombre, terrorisées à l’idée
que leur compagnon puisse se venger sur elles et sur leurs enfants par la suite. Car ces femmes sont
sous l’emprise de la peur et du chantage… Elles sont manipulées…
Effectivement, le conjoint commence par isoler la femme…Il refuse qu’elle aille au travail, il
l’empêche de voir sa famille et ses amis, il veut être informé de ses moindres déplacements…Vient
ensuite l’intimidation …Il cherche à la rendre dépendante de lui… Il joue avec ses émotions en
détruisant des objets qui ont une valeur sentimentale pour elle. Puis, arrive le chantage : « je vais
emmener les enfants avec moi », « je vais te dénoncer comme mauvaise mère » ou alors, plus radical,
« je vais me suicider et ce sera ta faute »… Des menaces, toujours des menaces, encore des menaces.
C’est ce que l’on nomme « violence psychologique » car la femme ne peut évidemment pas
s’épanouir dans un tel climat familial et la plupart du temps, elle se tait car elle craint que cela soit
pire si elle osait parler…
Une agression émotionnelle apparaît ensuite, l’homme cherche à dévaloriser la femme, en privé ou
en public. C’est le cas de Rachel : « Quand il rentrait à la maison, il m’obligeait à me mettre à genoux
et il m’insultait ; mes enfants étaient terrorisés». Les expressions : « trainée », « salope », « putain», «
t’es bonne à rien », « t’es qu’une merde », « tu peux t’sauver, moi j’te retrouverai », sont le lot
d’insultes et d’intimidations que des femmes endurent. Cette violence verbale va de pair avec la
violence psychologique.
Les violences physiques et sexuelles arrivent ensuite, et l’éventail est large: bousculer, secouer, gifler
mais aussi mordre, lacérer, brûler, violer… Est-ce un comportement humain acceptable ? Sophie
nous raconte: « La nuit de noces, je ne voulais pas avoir de rapports sexuels, il m’a frappée, j’étais
pleine de sang et quand il a appris que je prenais la pilule, il m’a violée ». Je me permets de rappeler
la définition du viol : contraindre une personne à avoir des rapports sexuels. Ce n’est pas parce que le
viol se fait au sein du foyer qu’il doit être toléré ! Aucune femme ne devrait être obligée d’avoir une
relation sexuelle même si c’est avec son conjoint ! Le corps de la femme appartient à la femme, et
non au mari qui veut assouvir et ne sait contrôler ses pulsions les plus primaires.
Alors que la violence psychologique peut conduire au suicide, la violence physique, elle, peut amener
à l’homicide… Et c’est déjà le cas. Rappelez-vous ce chiffre : en France, une femme meurt tous les
trois jours sous les coups de son compagnon ! Les dernières statistiques publiées récemment
indiquent même que cent soixante six femmes sont mortes en 2007 ; cela fait presque une femme
assassinée tous les deux jours…
Et n’oublions pas que le fait qu’une femme ne présente pas de marques de violences physiques ne
signifie pas qu’elle n’ait ni été battue, ni violentée. Certains hommes adaptent leurs coups pour qu’ils
ne soient pas visibles lors d’un examen médical…la perversité n’a aucune limite.
Beaucoup de ces violences se déclarent lors d’une grossesse de la femme…L’homme se sent écarté,
inutile, frustré dans sa virilité et il devient agressif. Saïda témoigne: « J’étais heureuse, cela faisait
sept mois et demi que j’étais enceinte, j’attendais des jumelles…il a sauté sur mon ventre, plus il
voyait de sang, plus il sautait. Je suis arrivée à l’hôpital, j’étais bleue et je n’avais plus mes bébés».
Pourquoi une femme qui se sent menacée par son conjoint, même si elle n’a pas encore été battue,
ne peut-elle pas bénéficier d’une protection urgente ? Pourquoi les violences psychologiques sontelles reconnues sous le nom de harcèlement moral au travail et non au sein du couple ? Est-ce un
hasard si le 39.19, numéro qui a amélioré le dispositif d’écoute et d’information auprès des femmes
battues, est pris d’assaut ?
Pour ceux dont la politique de l’argent est la seule valable… Sachez que des estimations faites par le
CRESGE (centre de recherches et d’études de l’université catholique de Lille) nous informe que les
violences coûtent un milliard d’euros à l’état et donc aux contribuables. Facture additionnant frais de
santé, de police et de justice, hébergement d'urgence et aides au logement, coût humain du
handicap et des décès évitables, pertes de production et de revenu.
Il faudrait donc peut-être investir dans des projets à longue durée… Augmenter les places dans des
structures, comme les CASA (centres d’accueil spécialisés pour les agressions), qui accueillent les
femmes en urgence ; sensibiliser la société par les médias mais aussi par des conférences, des
témoignages, et des interventions en milieu scolaire. Il faut effectivement informer les jeunes filles,
afin qu’elles connaissent les lieux ressources et les structures d’accueil si elles rencontrent un
conjoint agressif ; mais aussi les garçons afin qu’ils ne banalisent pas les violences envers les femmes
et qu’ils apprennent à contrôler leur tempérament parfois impulsif. Des associations, comme le
Planning Familial ou le Collectif des Droits des Femmes, œuvrent depuis longtemps afin de
sensibiliser les esprits et briser le tabou, le silence qui entourent l’intimité parfois violente des
couples …
Informer est essentiel ; les corps médical et juridique doivent se mobiliser pour permettre aux
femmes victimes de s’exprimer et pour que chaque individu ou professionnel puisse apporter aide ou
conseils à une femme maltraitée dans son entourage. Une femme doit savoir qu’elle peut porter
plainte avec ou sans certificat médical et que la consultation avec un médecin est protégée par
l’anonymat. Elle doit aussi savoir qu’un avocat peut lui être attribué gratuitement si elle n’a pas de
revenu…Trop peu sont au courant, se sentent isolées, perdues.
Bien sûr, des mesures législatives et juridiques doivent être prises, une loi-cadre doit être écrite et
votée dans les plus brefs délais.
Chers parlementaires, mesdemoiselles, mesdames et messieurs, qu’attendez-vous donc pour agir ?
L’Espagne, pays réputé conservateur, a déjà adopté une législation globale apportant des réponses
en terme de répression, de prévention, d’accompagnement des victimes et de suivi des auteurs de
violences. Ce pays a, avec la Suède, érigé le caractère répété des violences conjugales en « infraction
pénale à part entière ». Voilà ce qu’il faut en France ! Une loi, certes, qui demanderait au juge pénal
de s’entretenir avec le juge d’instruction familiale et qui impliquerait une décision, un jugement
communs. Car, voyez-vous, un homme peut, en France, être condamné pour violences sur sa
compagne mais obtenir la garde des enfants. N’est-ce pas totalement illogique ? Cette situation
absurde est cependant courante. Tout le temps que cette loi ne voit pas le jour, un conjoint peut
empêcher sa femme de porter plainte pour coups et blessures en la menaçant de garder les enfants
et de faire en sorte qu’elle ne les voit plus.
Soulignons néanmoins l’initiative encourageante de la campagne lancée par le Ministère de la
Solidarité et des Affaires Sociales qui a réalisé des affiches voulant inciter les gens à réagir…
Sur l’une d’elle, nous pouvons lire : « C’est un homme comblé. Une maison, deux enfants, un chien et
une femme battue ». Cette ironie glacée dérange les esprits ; elle a le mérite de dévoiler ce problème
au grand jour.
Le tabou entourant les violences faites aux femmes au sein de leur foyer est un frein à la résolution
de ce fléau !
Pourquoi des femmes souffrent-elles encore avec l’accord muet de la société ? Arrêtons de nous
voiler la face ! Nous n’avons pas besoin de partir loin pour trouver la misère et le sang !
La France a son propre palmarès de violences envers la féminité…Je sais que vous n’ignorez pas ces
faits mais ce que je dénonce, c’est ce silence. Un silence lourd, handicapant, qui nous empêche de
progresser et d’arriver à une amélioration positive et conséquente. « La parole est d’argent, mais le
silence est d’or »…Sauf lorsque ce silence entraîne une indifférence et un désengagement vis-à-vis
des femmes victimes de violences conjugales. Cette indifférence nous rend complices de crimes
envers l’humanité puisque l’article 3 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme,
mentionnant que « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne », n’est pas
respecté. Agissons ensemble ! Avec l’aide de l’Etat s’il reçoit cet appel qui n’est malheureusement
pas le premier. Quand nous le voulons, nous pouvons faire évoluer la société…Sinon, quel est donc
notre rôle ? En tant que citoyens, nous devons faire pression auprès de nos députés pour qu’ils
défendent et votent des propositions de lois en faveur des femmes victimes de violences conjugales.
Pourquoi ? Afin qu’un jour, aucune femme n’entende son enfant répéter tous les soirs: « Dis maman,
pourquoi t’as des bleus? ».

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