Les mises en scènes d`une mémoire locale. Les événements d

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Les mises en scènes d`une mémoire locale. Les événements d
ARIESE
Les mises en scènes
d'une mémoire locale
Les événements d'octobre 1990 à Vaulx-en-Velin
et l'expérience de la visibilité publique
Janvier 1995
AHMED BOUBEKER
I
PRÉSENTATION DES TRAVAUX
QUESTIONS ET MÉTHODE
2
I - QUESTIONS D'OBSERVATEURS.
I-1 De la médiatisation des banlieues
Le 21 juin 1993, en prévision d'une émission de La Marche du siècle sur le thème
"Etat-d'urgence : banlieues", le maire de Vaulx-en-Velin adresse un courrier à ses
administrés:
"...il est certain que Vaulx-en-Velin, comme c'est devenu l'habitude sera à nouveau
sur la sellette... Les détours médiatiques se retournent contre l'image de la ville et de ses
habitants tant les médias ont concentré sur le nom de notre cité tout le mal vivre du pays.
Je viens donc, à cette occasion, redire combien notre ville a des atouts, combien des gens y
travaillent au quotidien à développer un riche tissu social et ce, loin des tapages
médiatiques."
Mais le cours de l'émission en question va à l'encontre des craintes de la municipalité.
Le reportage sur Vaulx-en-Velin, loin de revenir sur le "mal-vivre", met en perspectives
toutes les avancées depuis octobre 1990 en insistant sur le rôle de médiation de
l'association Agora, une association de jeunes créée au lendemain des émeutes d'octobre
1990. Le maire doit donc reconnaître qu'il s'est trompé, d'autant que le reportage a suscité
des dizaines de lettres de soutien venues de tout le pays. Pour justifier la position
municipale, le responsable de communication évoque le souvenir de tous les reportages
qui ont réduit Vaulx-en-Velin à un cliché de ghetto tandis que l'auteur du reportage
reconnaît qu'il a pris quelques libertés avec la déontologie journalistique pour privilégier
les expériences positives, quitte à leur accorder une importance qu'elles n'ont pas encore.
Tout le dilemme de la médiatisation des banlieues se retrouve dans cet exemple.
-La municipalité comme les habitants et les associations considèrent que les reportages
qui collent à la nouvelle image "grand public" de Vaulx-en-Velin ne correspondent pas à la
réalité vaudaise et ne remplissent pas leur fonction de communication à force de
stigmatisation. La médiatisation qu'ils appellent de leurs voeux, c'est celle d'autres
images publiques plus localisées qui correspondent à l'action de multiples réseaux
sociaux.
-A l'opposé et en dehors d'un journalisme militant qui ne cible que les "expériences
positives", les médias dont la fonction n'est pas d'extrapoler mais d'informer refusent de
donner la priorité à des images marginales, qui relèvent parfois du domaine privé et qui ne
3
pèsent guère face à l'image que les émeutes d'octobre ont rendu publique. Ils expliquent
que le journalisme ne se limite pas à une seule classe d'informateurs, qu'il s'agit de
procéder à un recoupement des sources d'informations et que l'image médiatique est une
image de synthèse
Mais, qu’il privilégie les situations positives ou la déontologie, le journaliste qui
enquête sur les banlieues voit sans cesse son objet d'investigation lui échapper. Il en
dit trop ou pas assez. L'image publique que son reportage renvoie est toujours excessive ou
réductrice.
Pourquoi est-il si délicat de médiatiser Vaulx-en-Velin sans susciter les passions ? Ou
plus largement, pourquoi est-il si difficile de parler de ces banlieues qui se veulent
invisibles dans une totale visibilité, comme si elles étaient des mondes mystérieux dont
chacun pourrait dire n'importe quoi sans prendre le risque d'être contredit ou à l'inverse ne
rien dire sans être systématiquement critiqué ?
Question de journaliste: Qu'est ce qui fait la pertinence d'un événement relatif à
l'immigration et aux banlieues ? Ce dossier est ainsi depuis une décennie l'exemple le plus
révélateur d'un malaise à la base même du traitement de l'information relative à de
nouveaux espaces de communication. Le journaliste intervient dans le cours des choses et
de l'histoire immédiate en vue d'en exprimer le sens fugace qui doit être livré au public. En
suivant l'événement, il l'analyse et cherche à exprimer un sens. Son écriture doit donc
rassembler les multiples directions possibles dans lesquelles on peut envisager les
conséquences, en collant toujours à ce qui se passe. Mais si ses cadres de perception
l'incitent à survoler de trop haut faits et phénomènes, il perd de vue l'événement. Il est vrai
que pour la démarche journalistique, traduire la réalité des banlieues implique le plus
souvent une refonte de la façon dont les habitants présentent les choses enfin de les
présenter dans des termes qui sont ceux du grand public (et c'est justement ainsi que les
choses se perdent).
I-2 De l'ethnologie en banlieue
Il ne s'agit pas là de se livrer à une critique des clichés médiatiques qui mettent en avant
"le problème des banlieues" comme une trame d'actualité des mutations et des
dysfonctionnements de la société française des années 80, et cela au détriment d'une
histoire locale de ces lieux. Depuis une décennie, les événements spectaculaires qui
touchent ces sites sont aussi des événements fondateurs de l'émotion publique et de la
mobilisation politique. C'est sur une scène nationale que se joue la nouvelle actualité des
banlieues qui nous parle à la fois de précarité et d'immigration, de ghetto et de ville à deux
vitesses. Nombreux sont les critiques de ces images médiatiques qui abordent le paradoxe
de l'invisibilité des habitants de ces cités soumis pourtant à une totale visibilité
4
publique. L'actualité ramène régulièrement ces banlieues excentrées sous les feux de la
rampe. Mais les projecteurs médiatiques ne feraient qu'accentuer l'anonymat des résidents,
anonymes dans une totale visibilité.
Les banlieues réelles resteraient inexplorées. Leur vie publique est balisée d'un côté par
le crime raciste ou le drame sécuritaire, de l'autre par l'émeute, l'explosion de violence née
d'une vie sociale dégradée. "Ces deux événements types, écrit Jean-François Lae,
fondateurs de l'émotion publique et de la réaction politique, sont un trait constant qui
montre à quel point nos jugements sont obsolètes. Toute l'histoire des grands ensembles
est marquée par ces deux événements fondateurs qui forment les référents animant le
savoir sur la vie dans les grands ensembles. Piètre savoir." 1
Pour sortir les banlieues de cette invisibilité ou d'une réalité pré-construite par la
surenchère des discours publics, les critiques préconisent une dimension du récit
monographique basé sur l'histoire locale qui devrait rendre compte du temps long des
mutations culturelles. Mais après de tels événements de rupture, les banlieues ne peuvent
plus être considérées comme des enclaves; la figure de l'habitant cède le pas à celle de
l'acteur de réseau et les récits monographiques trouvent une nouvelle dimension lorsque
ces acteurs se réapproprient les symboles de la médiatisation pour donner un nouveau sens
à l'histoire locale à travers ces événements.
Question d'ethnologue : Pour lui le sens de la traduction repose sur une démonstration
de la logique de la présentation des choses par les "indigènes". Mais peut-on faire
aujourd'hui cette démonstration en négligeant l'expérience de la visibilité publique? Sans
tenir compte des médias vus non seulement comme des surfaces de représentation mais
aussi et surtout comme des lieux de l'action2 au sens ou l'entend Goffman ?
Pour retrouver cette dimension du récit au travers de l'expérience de visibilité publique
qui la recompose, il s'agit pour nous de naviguer entre deux types de descriptions :
- observer d'une part localement des logiques d'action sur des espaces et des rôles.
- retrouver d'autre part dans ces observations les représentations qui se jouent dans une
dramatisation médiatique.
Il s'agit donc ni d'un suivi local des politiques publiques ni d'un recueil d'opinions et
d'analyses de discours, mais plutôt d'une exploration de la vie du site de Vaulx en Velin.
En mettant en avant les implications en termes de réseaux et de rôles d'un ensemble
d'attitudes et d'actions qui se structurent dans des moments de visibilité publique.
1
2
J.-F.Lae. Ensemble dans les grands ensembles. Libération, 14 oct. 1990.
I. Goffman. Les Rrites d'interaction. Minuit, 1972.
5
II PRÉSENTATION DU RAPPORT
Dans la première partie de nos travaux, des carnets d'exploration où nous sommes à
l'écoute des discours des gens du Mas-du-Taureau . Ce type d'exploration mêle à la fois:
- des observations générales et celles de situations stratégiques,
- des entretiens avec les populations résidentes sur l'histoire et la situation du quartier
- des considérations sur les effets locaux de la visibilité publique en fonction des
réactions des habitants ou des acteurs locaux.
-
Cette première phase de recherche où la référence à la médiatisation des émeutes
d'octobre 1990, "les événements" comme on les appelle ici, est constante, nous a
conduit à une analyse de la revue de presse sur cette période. La médiatisation étant
un processus continu, nous avons identifié d'autres moments forts de visibilité
publique depuis cette période dans le but de trouver des ruptures ou des continuités
qui nous permettraient de cerner le concept de "mémoire médiatique" que nous
avons avancé dans notre projet de recherche.
Les différentes trames de l'histoire locale se réfèrent en effet à d'autres événements
spectaculaires qui ont marqué les mémoires vaudaises et la médiatisation joue un rôle dans
la mise en scène et la mise en intrigue de ces récits médiatiques. Des rodéos de la
Grappinière entre 1979 et 1981 aux émeutes du Mas-du-Taureau, nous avons tenté de
mettre en perspective un enchaînement des actualités. En confrontant l'économie des
discours publics sur les banlieues aux témoignages locaux et en prenant soin de ne pas
perdre de vue l'évolution de la thématique de ces discours publics et les malentendus ainsi
générés. Sans la médiatisation d'événements des émeutes de 1981 ou de 1990, le clivage
qui existe entre une version de l'histoire locale qui s'appuie en particulier sur une parole
institutionnelle (municipalité, police, presse locale) et d'autres récits qui relèvent de
l'expression de la parole des minorités n'aurait pas eu de traduction publique. L'actualité
met en scène des acteurs locaux dont les récits sont souvent divergents, construits sur des
spatialités et des temporalités qui s'opposent. Le débat public entraîne une confrontation de
ces histoires aux visages multiples et parfois contradictoires. L'événement d'actualité et sa
médiatisation apparaissent dès lors comme une référence obligée qui permet d'éclairer les
trames discontinues d'une histoire locale qui se construisent elles-mêmes en référence à des
trames d'actualité plus larges. C'est en ce sens un champ ouvert d'actions et si l'on conçoit
l'identité comme une définition qui n'est jamais achevée mais plutôt comme une tension
perpétuelle, une continuelle redéfinition entre passé et avenir, on peut comprendre ce
champ de la médiatisation de l'événement spectaculaire comme une dimension constitutive
de l'identité urbaine de ces sites.
6
- La médiatisation apparaît comme une dimension constitutive de la vie des grands
ensembles qui ont été soumis ces dernières années à l'épreuve de la visibilité publique. Il
s'agit donc de saisir la liaison entre l'événement et la structure de signification plus
générale à laquelle l'événement porte témoignage. Pour ne pas tomber dans l'abstraction
vide, nous devions donc ne ne jamais laisser dans l'ombre le vécu de nos interlocuteurs de
terrain. L'étude de rumeurs nous a permis de mettre en perspective les fondations
communes aux récits médiatiques et aux récits des gens.
II- 1: NOTRE ÉTUDE PRIVILÉGIE DEUX AXES :
- La
dissociation des images publiques:
Les grands ensembles ne sont pas parvenus à résoudre la contradiction entre vie rurale
et vie urbaine. Vaulx est à la fois une ZUP, un bourg et une zone industrielle. La capitale
du cardon du siècle dernier a tenu à le rester malgré l'urbanisation : l'espace vaudais
juxtapose les passés de la ville, les imbrique parfois. Cette fragmentation des temporalités
qui sont autant de territorialités différentes ne favorise pas l'unité d'images publiques que
cherchent à faire valoir les différents acteurs sociaux. La mémoire vaudaise est de ce fait
multiple mais en favorisant une histoire critique de la mémoire, la médiatisation des
événements d'octobre 1990 induit sans doute un changement du rapport des Vaudais à leur
passé. Leur réaction aux clichés de la nouvelle image grand public de Vaulx-en-Velin ne se
réduit pas à la nostalgie et exprime aussi la volonté de re-fabriquer dans le présent une
mémoire habitable à la mesure de l'avenir urbain de leur cité.
- Le paradoxe de l'observation.
L'une des critiques essentielles sur le travail des journalistes en banlieues consiste à leur
attribuer la création de toute pièce de l'événement ou du moins son grossissement. Les
analystes de la presse insistent quant à eux sur une dimension du secret inhérente à tout
événement médiatique : l'excès ne serait pas du côté où on le déplore d'ordinaire. Il y aurait
un trop à connaître conféré à l'événement, une surcharge de sens ajoutée à son sens.
Nommer les choses, ce n'est pas les créer mais les situer. En focalisant leur attention sur
les banlieues, les journalistes sont parvenus à qualifier des problèmes qui se posent à
l'ensemble de la société française. Mais que l'on parle d'insécurité ou de violence
7
urbaine, on cible spatialement un ensemble de symptômes sans en identifier la source et,
comme lorsque on parvient à isoler un virus sans antidote, on en reste à la localisation. Les
banlieues deviennent des éprouvettes sociales et les positions d'observation des journalistes
enferment dans un moule les modes de vie locaux.
La tentation est alors grande pour certains observateurs de dénoncer le faux problème
des banlieues au nom d'une homogénéisation culturelle des sociétés de consommation,
d'une atomisation et d'une massification du public urbain. En jouant sur l'ambiguïté des
images publiques et des mots clefs de la médiatisation (ghetto, exclusion, immigrés...)
d'aucuns prônent de réduire au fait divers le traitement de l'actualité des banlieues. Le
clivage entre presse locale et presse nationale est en ce sens très marqué mais cette logique
est aussi celles d'acteurs politiques locaux et nationaux qui prônent un retour à des modes
de gestion des populations et des problèmes sociaux qui ont fait preuve de leur inefficacité
à la fin des années 70.
Pour saisir la portée nationale de la symbolique vaudaise, il faut aussi dépasser les
clichés comme celui de la cohabitation ou encore celui qui attribue à l'urbain le malaise des
banlieues. Mais ces raccourcis médiatiques sont aussi le fruit de thématiques publiques qui
réactualisent parfois une mémoire de la conception des grands ensembles et qui servent de
mots d'ordre politiques.
Ce paradoxe de l'observation ne concerne pas en fait que les journalistes. Le dialogue
ethnographique à Vaulx-en-Velin est aussi marqué par les excès de la médiatisation. Face
aux questions de l'ethnologue qui rejoignent une certaine obscénité médiatique qui exige
que le temps se remplisse d'une histoire immédiate, nos informateurs biaisent. Ils jouent
sur une dimension du secret qui leur permet à la fois de se faire valoir et d'échapper à un
regard public objectivant. A partir de là, notre démarche doit consister à dépasser une
emphase méthodologique pour procéder à une superposition de registres d'observations qui
mêle le traitement de scènes, d'anecdotes et de portraits à une description des nouveaux
contextes de communication qui sous-tendent des jeux de rôles et les échanges entre les
acteurs locaux et leurs modes rhétoriques. La description doit s'orienter selon un plan
d'observation où l'on retrouve les concepts opérateurs de l'inventaire ethnographique:
rapports entre générations, entre activités économiques et culturelles, structures familiales,
rituels quotidiens, organisation de l'espace...
Nous n'avons pas pour autant tiré de conclusion hâtive sur une quelconque culture des
banlieues ou sur une mentalité unique même si nous mettons en perspective des croyances
implicites qui sous-tendent des modes de comportement. Après relecture de nos travaux,
sans doute notre étude manque t-elle d'une observation soutenue des réseaux qui réunissent
des gens et des lieux à des moments particuliers, observation qui rendrait compte d'un
brouillage des limites et des définitions de la ville. Sans doute avons nous touché là un des
problèmes majeurs de l'écologie urbaine " qui a constamment oscillé entre une attention
pour les rapports spécifiques d'une identité et d'un territoire (ghettos,
8
aires naturelles) et un intérêt pour tous les phénomènes délocalisants des sociétés
urbaines."3 Le réseau permet en effet des équilibres et maintient des territoires qui
distinguent le lieu de résidence du lieu d'activité sociale. Mais il ne fonctionne pas de la
même manière pour tous et il faut établir une distinction entre milieux sociaux.
Dans cette étude, nous avons privilégié des observations sur les jeunes, les "Zupiens",
dont les comportements s'inscrivent en rupture avec certaines traditions (encore s'agit-il de
préciser à quel point ces jeunes refusent le fait de "se la jouer" ou de "se la laisser compter"
par la presse). Au delà de la diversité de la population vaudaise, les émeutes ont mis en
perspective l'existence d'une pluralité conflictuelle et nous avons tenté d'analyser comment
s'opèrent depuis octobre 1990 des conflits et des partages entre différents milieux sociaux.
A partir de là, il s'agit de restituer ces diversités toujours en référence à un contexte de
communication. Passer en revue les domaines d'activité de la vie quotidienne, mettre en
rapport des conduites régulières avec les conditions objectives de l'existence des groupes
pour rechercher les principes, les modes de croyance et d'opinion qui constituent une
réponse à des conditions d'existence, puis comprendre comment le débat public et la rivalité
orientent ces catégories et sont eux-mêmes influencés par le attentes de ceux qui y
participent.
II- 2 : LES ZUPIENS EN QUESTIONS
Qui sont les Zupiens ? Ils ont entre 15 et 25 ans et ils partagent une même expérience
de l'école à l'ANPE. Ils disent souvent nous, quant ils parlent d'eux-mêmes et ils insistent
avant tout sur leur situation de précarité : ils habitent le plus souvent tardivement chez leurs
parents ; guère de modèles de réussite sociale dans leur entourage, plutôt des exemples
vivants de l'échec. Sans lieu pour se réunir, ils investissent le bas des tours, les galeries
marchandes ou les bistrots. A défaut de moyens financiers, entre un stage de formation et
des petits boulots, ils se débrouillent en "combinant". Conscients du fait que leur univers est
fermé de toutes parts et qu'ils n'ont guère d'avenir possible à l'école ou au travail, ils
s'installent donc dans le présent d'une adaptation à la précarité. Mais à chaque fois que nous
tentons de dégager les caractéristiques typiques du "milieu de vie" des Zupiens, nous nous
heurtons à des paradoxes et notre intention explicative nous renvoie à une série de
questions:
3
Isaac Joseph. Le Passant considérable. Librairie des méridiens, 1984. p. 23-24.
9
- Question 1. Le territoire (géographique ou situationnel) des Zupiens est celui de la
précarité, mais faut-il pour autant limiter l'expérience de ces jeunes à une "sous-culture"
de la galère4 comme l'on fait certains observateurs qui mettent en avant certaines
spécificités dans les modes de discours ou de raisonnement, ou encore dans les croyances
implicites qui sous-tendraient les modes de comportements ?
Certes, l'appartenance à un groupe peut être liée à une logique de la différenciation en
jouant sur des systèmes d'opposition symbolique. Les Zupiens se définissent souvent en
réaction au regard de l'autre : ils sont conscient d'appartenir à des familles repérées,
conscients aussi d'habiter dans des quartiers stigmatisés où leurs origines ethniques sont
souvent montrées du doigt. Le vécu de la précarité ou de la différence ethnique débouche
sur des formes d'alliance, des codes communs des signes de ralliement, des créations
linguistiques ou symboliques (le terme Zupien est à l'origine une auto-dénonimination),
qui donnent lieu à des interprétations communes sur ce que l'on vit ensemble dans une
temporalité particulière.
Mais c'est précisément au moment où l'on croit les cerner que nos interlocuteurs
zupiens nous échappent. Ils ne désespèrent pas du possible et ils l'affichent par un sens
particulier de l'humour, le génie de la frime et de la provocation, une mimique, une
manière de sourire et de se détacher des choses, un certains mépris dans le regard... Ils
ont l'art des façades et ils excellent dans ce travail de retranscription des situations, cette
façon subtile de reconsidérer les choses en se définissant "ailleurs". Stratégie de
l'ambiguïté ou du secret : ne pas révéler son engagement pour ne pas être jugé, laisser
croire qu'on refuse le jeu. Stratégie du joker : jouer sa vie à pile ou face tout en cachant
ses atouts. Ou encore jouer sur plusieurs tableaux pour être certain de se retrouver avec
un bénéfice à la fin. Dans la perspective d'une vision culturaliste ou d'une version
substancialiste de l'identité, les idées et les croyances reflètent des structures ou se
conforment à des processus sous-jacents. Mais face à la duplicité des Zupiens de Vaulxen-Velin qui sont à la fois, délinquants et moralistes, conformistes et marginaux, français
et étrangers, on ne peut limiter leur expérience aux contenus spécifiques d'une sousculture de la précarité. Il s'agit donc d'être attentif aux situations de mise en scènes de
mouvements exploratoires et de tensions structurantes d'une identité sociale toujours au
seuil de sa définition.
4
Cf F. Dubet, La galère. Voir aussi, F. Dubet et D. Lapeyronnie, Quartiers d'exil. Seuil. 1991.
10
Question 2. Les adolescents de Vaulx-en-Velin ne sont pas tous des zupiens, des
galériens, ou même des enfants d'immigrés. Alors pourquoi focaliser nos observations sur
une population dont les contours sociologiques restent flous et qu'on ne peut pas évaluer
statistiquement ?
Précisément parce que nous parlons de ceux dont parle l'actualité, ceux qui constituent
des groupes repérables dans les espaces publics et qui dans les circonstances particulières
au lendemain des émeutes d'octobre 1990 peuvent être considérés comme des analyseurs
qualitatifs de la situation vaudaise, ou plus largement du "malaise des banlieues". Le
zupien est en ce sens une figure générique qui se constitue en catégorie médiatique.
- D'autres observateurs mettent ainsi en avant le rôle des médias qui fabriqueraient
collectivement une représentation sociale qui aurait des effet de stigmatisation "parce
qu'elle ne fait bien souvent que renforcer les interprétations spontanées et mobilise donc
d'abord les préjugés et tend par là à les redoubler ." 5
Telle n'est pas non plus notre orientation. Il ne s'agit pas de limiter notre propos à une
dénonciation des stéréotypes ou des clichés médiatiques en arguant du fait que l'expérience
des gens dont on parle ne peut être réduite à des catégories qui seraient préconstruites par
les présupposés tacites du sens commun, quand bien même s'en revendiquent-ils
publiquement (c'est en effet autour d'un logique duelle que se maintiennent ces catégories,
entre une volonté médiatique d'objectivation et une réaction à ce regard public de la part
des personnes ciblées)
- Au lieu de chercher à identifier nos interlocuteurs par des contenus culturels
spécifiques ou par des trajectoires sociales que recouvriraient les clichés médiatiques,
notre démarche consiste plutôt à mettre en avant des tensions structurantes dans les modes
d'échanges et de conflits entre individus qui se jouent dans des contextes de
communication. Des comportements et des discours qui renvoient à des logiques qui
échappent au sens commun trouvent ainsi une pertinence au travers de figures génériques
comme celle du zupien, qui se construisent autour de la diversité des ressources dont
disposent à la fois les membres du groupe et leurs interlocuteurs comme moyen de
parvenir à une interprétation, même si celle-ci n'est que provisoire. Il s'agit donc pour nous
de situer en premier lieu nos observations sur un plan du contact-mixte qui recoupe les
territoires de l'interactionnisme que définit Isaac Joseph :
"Tout territoire implique une définition négative, par défaut, de ce qui est public et une
négociation sur le seuil. On peut appeler cette négociation "publication" et on remarquera
que le territoire d'un acteur social ou d'un groupe d'acteurs c'est, en deçà de toute
appropriation, une région de rôles accessibles. C'est l'espace de situations
significatives.(...) Il s'agit souvent de relations qu'aucun langage constitué ne structure
5
P. Champagne, "La Vision médiatique" in "La Misère du Monde" sous la direction de Pierre
Bourdieu, p. 62. Seuil, 1993.
11
de manière univoque. Les langues dominantes se chevauchent, tantôt importées, parfois
assimilables aux invasions barbares, souvent tonitruantes plus que dominantes. Il n'en
reste pas moins qu'il n'y a pas de territoire sans proclamation, marqué par des cérémonies
de territorialisation, des rituels ou par des auto-proclamations qui pallient le manque de
légitimité symbolique de la relation par une emphase. Les gestes ici se joignent aux
paroles et l'on se fait passer pour frères ou cousins alors qu'on est à peine voisins. C'est ce
qui explique que les territoires demeurent des représentations plus ou moins
métaphoriques de la parenté.6
Question 3. Au delà du plan strict de l'interaction où les enjeux deviennent relationnels
et s'inscrivent dans la durée, des figures comme celle du Zupien ne masquent t-elles pas
des stratégies identitaires et n'entretiennent-elles pas un malentendu entre un sens littéral et
métaphorique ? Dès lors la figure du Zupien minimiserait les variantes de l'expérience
individuelle et rejoindrait le stéréotype. Elle négligerait aussi une dimension qui lui est
antérieure : le propre regard des acteurs sur leurs activités, les conventions ou les traditions
dans lesquelles elles s'inscrivent ou dont elles s'éloignent.
C'est l'illusion de la transparence qui permet en effet de penser que les énoncés doivent
directement parler aux observateurs alors que ceux-ci ne disposent pas des contextes dans
lesquels ils doivent être compris. Pour ne pas sacrifier à une figure qui se constitue en
catégorie médiatique, il s'agirait donc de procéder à une analyse des contextes pour mettre
en perspective la problématique qui structure les rapports sociaux dans lesquels sont
engagés les acteurs. C'est en ce sens qu'analysant la culture du pauvre, Richard Hoggart
prétend que les gens du peuple ne se préoccupent pas des contradictions de leurs attitudes
ou de leurs systèmes de pensées où l'on peut à la fois "croire et ne pas croire" : "parce
qu'ils vivent dans un autre univers où ils peuvent rester fidèles à leurs certitudes
concrètes... Si les classes populaires ont changé sous l'influence des moyens modernes de
communication, c'est dans des directions et sous des formes dont les valeurs de la culture
traditionnelle fournissaient déjà le principe"7
Nous partons quant à nous de l'hypothèse que la figure, dans un contexte social de
communication, est une mise en scène des rapports sociaux et qu'elle exprime par là "un
incessant va et vient des expériences individuelles aux expériences collectives" (I. Joseph)
Lorsqu'elle se constitue en catégorie médiatique, il s'agit d'être attentif aux changements de
perception qu'elle entraîne du fait même de la modification des cadres de la
communication. C'est précisément parce qu'il ne peut plus vivre dans un autre univers, en
sécurité dans les images de lui-même et parce qu'il prend désormais le risque de voir
6
7
lsaac Joseph. Le Passant considérable. Librairie des méridiens, 1984. p. 23-24.
Richard Hoggart. La Culture du pauvre. Minuit, 1970.
12
sa vie privée envahie par une image publique que le Zupien est soumis à des tensions
structurantes. contraint à de perpétuels ajustements entre la nécessité d'intégrer les
situations et celle de sauvegarder son intégrité. La figure du Zupien produit dès lors de
nouvelles régularités: on ne peut plus croire et ne pas croire dans le même temps et l'on se
retrouve au défi de justifier son activité et de clarifier les rapports entre activité et
croyances: la question de la co-présence devient celle de l'être ensemble, celle de la fusion
débouche sur celle de la solidarité. Soumis au regard public, le Zupien quitte dès lors sa
niche et c'est à ce moment que s'impose une problématique de l'identité en relation.
Notre exploration du monde du Zupien se déroule quant ce dernier est sur le point
d'improviser en prenant le risque de s'arracher au milieu de vie auquel il s'était adapté.
Sans aucune garantie de réussite, il décide de se lancer dans l'aventure de la construction
d'espaces sociaux intermédiaires qui devraient l'inscrire dans une topologie relationnelle en
réseau. La création de l'association Agora participe sans doute de cette logique de la
mobilité sociale individuelle et collective, mais la plupart de nos observations se situent
encore en deçà de ces lignes d'alliances provisoires : au moment où l'intrusion médiatique
déstabilise des relations localisées fondées sur le postulat d'un sens commun.
Le contexte social de la communication met en perspective des stratégies ou des
tactiques des acteurs qui cherchent à mystifier leurs interlocuteurs pour conserver un secret
ou pour contrecarrer l'assignation à un statut au cours de la rencontre interactionnelle. Les
cadres médiatiques sont aussi des cadres de perception publique qui orientent le regard de
l'observateur qui se veut détaché de l'actualité. Au delà des jeux de rôles et des masques
empruntés par mes interlocuteurs (le provocateur qui cherche une faille, le silencieux qui
aurait trop de choses à dire, celui qui ne veut pas parler et qui explique pourquoi des
heures durant...), jeux de rôles qui laissent filtrer des informations dans une véritable mise
en scène, les modes de régulation de cette tension du secret qui permettent de parler à ses
interlocuteurs et que nous avons repérés le plus nettement chez les jeunes Vaudais sont liés
à des figures de la communication sociale. Des figures qui dédoublent celle du Zupien
dans des cours d'actions, des figures dont la prise en compte permet ce que Pierre
Bourdieu appelle "une communication non violente": "c'est essayer de porter au jour la
représentation que l'enquête se fait de la situation, de l'enquête en général, de la relation
particulière dans laquelle elle s'instaure, des fins qu'elle poursuit et d'expliciter les raisons
qui le pousse à accepter d'entrer dans l'échange..."8
- Celle du traître. Le plus souvent il tente de monnayer la révélation du secret même si
celle-ci est décevante. Nombre de journalistes utilisent ses services, mais, à trop vouloir
répondre à la demande "il en fait trop", son témoignage "ne fait pas vrai" et il suscite le
soupçon. Ce personnage est parfois identifié comme "le combinard", "le vicelard"9.
8
9
Pierre Bourdieu, La Misère du monde. Seuil, 1993. p. 905
Ahmed Boubeker, Quartier Cousin. Temps Modernes, 1982.
13
Lorsque il parvient à se faire payer assez cher, loin d'être critiqué, il suscite l'admiration de
ses pairs. La seule opprobre reste celle des militants comme l'explique Nordine Iznasni:
" Aujourd'hui, dans chaque mouvement de banlieue, lorsqu'une télé pointe son nez,
chacun guette tout le monde. Pour coincer celui qui va se faire mousser un peu dans le but
de gagner des tunes ou s'incruster. On est parvenu à un tel niveau de misère, que dès qu'il
y a une petite cerise, tout le monde se bat pour gratter n'importe quoi." 10
Mais le traître peut être aussi celui qui n'est plus tenu par la "loi du silence", celui qui a
vécu dans le quartier et l'a quitté pour trouver d'autres milieux de référence, ou celui qui y
vit encore mais qui a assimilé le principe de la délocalisation des rapports sociaux. Il est
toujours soupçonné de vendre la mèche pour rien sinon l'illusion de donner une preuve
d'intégration à un nouveau milieu de référence. Alors qu'en fait "il désigne sur la carte des
statuts et des identités des zones instables (...) le traître est constamment pris dans une
pulsion dynamique (engagement-désengagement, mobilité-immobilisation) qui implique
que l'on définisse l'espace public par son déséquilibre même, par l'incomplétude de ses
territoires symboliques..."11
- La seconde attitude est celle du stratège. Il accepte la communication avec des
confidents qu'il choisit dans une stratégie déterminée. Il fait du secret un objet d'échange,
ciment d'un lien social ambivalent qui se nourrit d'une tension perpétuelle entre la position
d'observateur et l'implication. La proximité sociale est une condition qui favorise l'accès à
ce mode de dialogue. L'observateur devient dépositaire du secret mais au bout d'une
logique qui tend à rompre toute distance, il devrait renoncer à sa pratique professionnelle
ou du moins accepter d'être investi d'une autre mission. C'est ainsi que pour négocier des
positions d'observation au sein de l'association Agora, il m'a fallu accepter de jouer un rôle
de journaliste-militant pour la réalisation d'un petit film sur le quartier du Mas-du-Taureau.
Plus largement et au delà du simple milieu des jeunes Vaudais, on constate que la plupart
des journalistes habitués du site se voient dans l'obligation d'instaurer des relations privées
avec leurs interlocuteurs privilégiés. Que ce soit avec le milieu associatif ou la mairie qui
sélectionne aussi les journalistes depuis le traumatisme d'octobre 1990, le reporter doit
accepter de ne jamais révéler tout ce qu'il sait au risque de s'aliéner ses sources
d'information.
- La troisième attitude est celle du confident. Il livre spontanément ses informations en
se situant d'emblée dans une relation d'intimité avec son interlocuteur. En fait, il tente de
contrôler l'interaction et de résister à l'objectivation pour imposer ses définitions de la
situation. Il joue sur une logique du double jeu où chacun trompe l'autre dans la
confirmation mutuelle des identités.
10
11
A. Boubeker, Mogniss H. Abdallah, Douce France, Im'médias. 1993. p.27
Isaac Joseph, op. cit.
14
II-3: MÉTHODE D'ENQUÊTES
"Les
explications des subjectivités (...) peuvent être édifiées sans qu'il soit besoin de
prétendre à des capacités plus que normales d'effacement d'ego et des sentiments de
similitudes (...) Comprendre la forme et la contrainte des vies intérieures des indigènes
pour employer une fois de plus un mot dangereux ressemble plus à saisir un proverbe,
discerner une allusion, comprendre une plaisanterie que cela ne ressemble à atteindre une
communion."12
Il ne s'agit donc pas là de livrer la méthodologie de nos techniques d'enquêtes pour
rester fidèle à un idéal de rigueur scientifique qui obsède les sociologue à tel point que
selon C. Geertz, cette discipline finit par s'éparpiller en cadres. Mais on doit préciser que
les multiples entretiens que l'on retrouve soit comme tels, soit par bribes, tout au long de
notre rapport dont ils constituent le fondement, sont liés à un parti pris. Loin de chercher
un échantillon représentatif des populations concernées et de définir une grille d'entretien
très précise ou un questionnaire, nous avons choisi nos interlocuteurs parmi des relations
que nous avions précédemment nouées à Vaulx-en-Velin. Puis, celles-ci nous ont servi de
relais pour établir de nouveaux contacts locaux. Cette démarche se veut pragmatique et
s'inspire des travaux de W. Labov13 et de Pierre Bourdieu. "La proximité sociale et la
familiarité assurent en effet deux des conditions principales d'une communication non
violente. D'une part lorsque l'interrogateur est sociologiquement très proche de celui qu'il
interroge, il lui donne par son interchangeabilité avec lui des garanties contre la menace
de voir ses raisons subjectives réduites à des causes objectives, ses choix vécus comme
libres à l'effet des déterminismes objectifs mis à jour par l'analyse (...) Et l'interrogateur
ne peut davantage oublier qu'en objectivant l'interrogé il s'objective lui-même".14 Il va sans
dire que les limites d'une telle démarche sont liées aux présupposés communs et qu'il s'agit
d'éviter cet écueil en orientant l'entretien sur ce qui apparaît évident, entendu et qui est au
centre d'une communauté d'interprétation entre l'enquêteur et l'enquête. Faut-il aussi
préciser que n'importe quel observateur ne peut pas utiliser cette méthode ? En ce qui me
concerne, je dois mes relations privilégiées à une longue expérience du terrain et à de
multiples rencontres avec mes interlocuteurs. Les entretiens retenus dans le rapport n'ont
en effet rien de spontané, ils sont le plus souvent le résultat d'un processus de dévoilement
qui se déroule sur plusieurs mois. A l'opposé des sociologues qui s'interdisent d'influencer
les personnes interrogées pour ne pas travestir une "parole vraie", nous avons joué d'une
proximité sociale et culturelle pour aider nos interlocuteurs à exprimer leur point de vue.
Et l'on découvre ainsi qu'au delà des stéréotypes médiatiques et de la platitude des
témoignages recueillis par l'illusion de la neutralité
12
C. Geertz, Savoir local, savoir global, PUF, 1986. p. 90
W Labov, Le Parler ordinaire. Minuit.
14
Pierre Bourdieu, Op. cit.
13
15
scientifique, les gens de la banlieue peuvent être aussi des poètes ou des philosophes.
Quant à la transcription de ces entretiens, nous reprenons encore à notre compte la
démarche de Pierre Bourdieu : "transcrire, c'est nécessairement écrire, au sens de réécrire:
comme le passage de l'écrit à l'oral qu'opère le théâtre, le passage de l'oral à l'écrit
impose des infidélités qui sont sans doute la condition d'une vraie fidélité." 15 Mais au
contraire de ce sociologue qui reste fidèle au dogme du mot à mot, notre traduction des
propos de nos interlocuteurs respectent d'avantage l'esprit que la lettre. Nous nous inspirons
là de Karl Popper qui conseille de " ne jamais céder à la tentation de prendre au sérieux les
problèmes concernant les mots et leur signification. Ce qui doit être pris au sérieux, ce sont
les questions qui concernent les faits et les affirmations sur les faits."16
III - LE MAS-DU-TAUREAU A VAULX-EN-VELIN
III-1 Présentation du quartier
Notre étude porte sur Vaulx-en-Velin et son expérience de la visibilité publique. Nous
avons axé nos observations sur la ZUP et plus particulièrement sur le quartier du Mas-duTaureau. Le programme de construction d'une ZUP de 8500 logements s'est effectué de
1972 à 1982: il est à l'origine d'une croissance de la population qui passe de 8000 habitants
au début des années 60 à 45 000 aujourd'hui. La ZUP compte actuellement 23 722
habitants soit 53,75% de la population vaudaise.
Le Mas-du-Taureau est un des quartiers de la ZUP dont le nom est connu
nationalement depuis des émeutes d'octobre 1990 :
- Un sas d'entrée dans la ZUP
Pour les aménageurs, ce n'était qu'un ensemble de 1500 logements : 10 immeubles à
financement HLM ou PLR dans la première étape du programme de construction de la
ZUP. La plupart des familles françaises installées au début des années soixante-dix, soit
90% de la population installée en F1, F2, F3, ont utilisé ce quartier comme un lieu-relais
vers les nouveaux quartiers de la ZUP. En revanche, une forte proportion des familles
nombreuses (60% immigrées) installées dans des F4 et F5 sont restées sur place et à la fin
des années 70 le Mas-du-Taureau est le quartier de la ZUP qui compte le plus d'étrangers
(28%).
15
16
Pierre Bourdieu. opp. cit.
Kar1 Popper. La Quête inachevée. Calman Lévy. 1981. p.23
16
-Une vitrine de la réhabilitation
Comme d'autres cités de grands ensembles, ces quartiers de Vaulx-en-Velin connaissent
une grave crise au début des années 80 : dégradation du cadre bâti, flambées de violence,
paupérisation d'une population résidentiellement captive. Quelques années plus tard, la
réhabilitation va tenter de donner une nouvelle image de la ZUP, centrée sur la quartier du
Mas-du-Taureau. La voie du renouveau débute en fait à partir de 1985. Mis au pied du mur
par une gestion catastrophique, le maire Jean Capiévic doit laisser sa place à son premier
adjoint Maurice Charrier. En trois ans, la ville, la Courly et l'Etat vont dépenser 36 MF
dans la réhabilitation du Mas-du-Taureau pour créer "une vie de quartier au coeur de la
ZUP". Au delà de la réhabilitation des immeubles, le réaménagement du centre
commercial du Mas apporte une première solution aux problèmes posés par la situation
relativement excentrée du nord de la ZUP. La construction d'une tour d'escalade,
équipement de centralité urbaine, apparaît comme le symbole de la fin des clichés d'un
quartier sensible et la définition du Mas-du-Taureau a alors tendance à s'élargir jusqu'à
désigner la ZUP nord de Vaulx-en-Velin : c'est le "grand Mas" des milieux chargés de la
gestion sociale des quartiers dégradés et de la réhabilitation pour lesquels le Mas-duTaureau est alors un modèle de réussite de micro-chirurgie urbaine. La municipalité met en
avant l'image d'une ville de "gagneurs", haut lieu du sport en site urbain et en plein
développement économique : après des années de mauvaise réputation, Vaulx-en-Velin
attire en effet des investissements privés : de 844 entreprises installées sur la commune en
1985, on en compte 1100 en 1990. C'est alors que, surprenant tous les observateurs et les
professionnels impliqués dans la gestion du quartier, surviennent les émeutes d'octobre 90
qui font du Mas-du-Taureau un symbole médiatique de la crise des banlieues et de la ville.
- Une identité urbaine incertaine
Dans la foulée des opérations de restructuration urbaine et de l'actualité médiatique se
dessine une nouvelle définition du Mas-du-Taureau, aux contours géographiques encore
hésitants : celle du "Grand Mas" qui s'oppose aux clichés médiatiques du ghetto-enclave,
foyer d'explosions violentes, celle du Nouveau Mas, portée par une part des acteurs locaux,
(notamment les chargés de communication du DSU qui identifient ainsi des espaces de
communication à travers conseils de quartiers et publications locales). Mais cette définition
ne devient pas pour autant opérationnelle sur le plan de la gestion des logements sociaux,
ni en matière de production d'informations statistiques et sociales. Ces définitions à
différentes échelles du Mas-du-Taureau, témoignent d'une identité territoriale en
recomposition, qui s'éloigne de la définition initiale des aménageurs pour s'orienter vers
une identité urbaine incertaine, à la fois héritière de l'ancienne approche centrée sur le
résidentiel, et orientée vers de nouveaux découpages. Il faut souligner que ce mouvement
dans la définition du Mas-du-Taureau est actuellement renforcé par les
17
difficultés de la surface commerciale du centre ville, le Grand Vire et la fermeture
d'Auchan qui déplacent vers la place Guy Mocquet des micro-centralités commerçantes et
des parcours de chalandises. Conjoncturellement, c'est la pertinence de ce nouveau
découpage au regard de l'armature urbaine générale de la commune qui se trouve renforcé,
mais cette pertinence reste fragile, pour partie dans la dépendance des opérations de
restructuration du centre ville.
- Symbole du malaise des banlieues
Le cliché des cités impose sa marque sur l'image du Mas-du-Taureau et de la ZUP. La
municipalité ne cesse d'affirmer que Vaulx-en-Velin n'est ni un ghetto ethnique ni une
banlieue enclavée. Que le béton voisine avec des espaces verts. Que la ZUP elle-même ne
prédétermine pas les aspirations et les attitudes des habitants.
Qu'est ce qui fait qu'un quartier est dit en crise ?
- La morphologie urbaine ? Les immeubles du Mas-du-Taureau et ceux de la cité du
paradis dans le vieux Vaulx ont une architecture semblable mais ces deux quartiers ont des
réputations opposées.
- L'absence d'équipements, le délabrement ? La cité Marcel-Cachin dans le bourg est
nettement plus délabrée que tous les secteurs de la ZUP nord mais elle ne pose
publiquement aucun problème.
- L'origine ethnique de la population ? Certains immeubles du bourg ont des taux de
présence étrangère aussi élevés que les immeubles du Mas, mais les problèmes dits de
cohabitation, y sont plus rares.
- La situation économique des habitants ? Sans toucher aux proportions de certains
secteurs de la ZUP nord, les taux de chômage dans certaines zones pavillonnaires sont
alarmants et certains copropriétaires se disent sinistrés. Il n'y a plus d'équivalence entre la
localisation du quartier et la position sociale et le statut d'occupation des résidents. D'où
certaines rivalités.
Comment circonscrire dès lors la crise urbaine ? La version grand-public du malaise des
banlieues suppose que l'on mette l'accent sur les seuls problèmes créés par les habitants des
grands ensembles. Mais la hiérarchie des espaces laisse la place à une juxtaposition
indifférente des hommes, des formes urbaines et des territoires. Comment en finir avec les
grands ensembles ou comment sortir d'un questionnement lié à une perspective dépassée
dès lors que les mutations sociales et urbaines invalident le thème de la ville à deux
vitesses ?
Le sens de la cité, la réunification de la ville apparaissent comme des fictions
médiatiques qui structurent les jeux et les enjeux dans la sphère politique mais elles sont
parfois sans pertinence auprès des populations concernées. Le fantasme des quartiers à
problèmes est aujourd'hui commun aux journalistes et aux hommes politiques :
18
"Au point ou on peut se demander si ce n'est pas cette représentation
diffuse mais unanime de la réalité urbaine qui, plus que la situation
matérielle des habitants impose sa marque sur leur vécu dans ces
quartiers. Aussi a-t-on envie de dire que la banlieue, en tant que
problème social est une construction mentale tout autant qu'une
situation urbaine concrète et que, pour la comprendre, il faut aller au
delà des faits sociaux eux-mêmes et ne pas se contenter d'adopter un
point de vue objectiviste sur les habitants et sur le bâti des quartiers
concernés. Il convient même d'aller au delà des événements qui y
surviennent. Ainsi le thème des quartiers en crise nous donne un
témoignage sur le fonctionnement de notre société, et pour le saisir... on
doit mettre au jour les mythes mi-catastrophistes, mi misérabilistes que
portent les médias et qui submergent le réel. 17
III-2) Repères statistiques
Les définitions à différentes échelles du Mas-du-Taureau compliquent le travail de
production d'informations statistiques et sociales, qui au-delà d'un état des lieux se donne
des objectifs de comparaison (d'un quartier à l'autre de la commune, de la commune par
rapport aux autres communes de l'Est lyonnais) et de repérages d'évolution (en matière
d'emplois, de chômage, d'activité économiques, ou de démographie locale). Les éléments
ci-dessous proviennent des traitements statistiques fondés sur les données du recensement
de mars 1990, et publiés par la direction du développement urbain, service études et
programmation de la ville de Vaulx-en-Velin. Ils concernent le quartier Mas-duTaureau et Grôlières (Q5), retenu comme unité dans le document ci-dessus désigné, à la
fois
-parce que ce quartier ainsi défini concerne plus de 5000 habitants,
-et que sa tendance s'écarte de plus ou moins 4% de la tendance de la commune.
Les chiffres clefs mis en exergue ci-dessous sont ainsi à comprendre non comme des
indicateurs permettant de dimensionner des dynamiques ou des processus d'évolution,
mais comme des indications évoquant le paysage démographique, économique et social
d'une unité statistique et territoriale dont la pertinence n'est pas établie de manière
incontestable.
17
Philippe Genestier. La Banlieue au risque de la métropolisation. Le Débat. 1994.
19
Vaulx-en-Velin
44132 habitants
ZUP
23722 habitants
Nouveau
Mas
+
Grappinière(Q4+Q5+Q7)
la
Mas-du-Taureau et Grôlières
(Q5)
14189 ménages
15568 logements
17534 habitants
5233 ménages
5 979 logements
6721 habitants
2012 ménages
2 260 logements
Mas-du-Taureau et Grôlières (Q5)
Ces deux quartiers sont composés exclusivement de logements HLM, et tous les
habitants sont des locataires.
Entre 1982 et 1990, ces quartiers ont continué à fonctionner comme une porte d'entrée
par le logement social dans la commune, dans une période marquée par une certaine
stabilité de la population.
Leur profil démographique est marqué par la jeunesse de sa population, la forte
présence de familles nombreuses et de ménages étrangers.
Leur population active ayant un emploi est essentiellement ouvrière. Leurs chômeurs
représentent 29% de la population active, et le chômage touche particulièrement les moins
de 25 ans, les femmes, les étrangers.
Loin de fonctionner comme un quartier village qui servirait de cadre à la majeure partie
des activités des habitants, ces derniers consomment et travaillent dans leur grande
majorité à l'extérieur du quartier.
Eléments statistiques détaillés,
A- Mobilité résidentielle
38,9% des habitants du quartier en 1990 n'habitaient pas sur la commune en 1982
(commune: 33,1%)
41,3% des habitants n'avaient pas changé de logement depuis 1982 (ville: 46,3%)
B- Le profil démographique du quartier est marqué par la jeunesse de sa
population, la forte présence de familles nombreuses et de ménages étrangers.
20
La part des moins de 20 ans et des 20-40 ans est particulièrement importante:
- 0-19 ans: 2730 soit 40,4% de la population du quartier
− 20-39 ans: 2605 soit 38,5% de la population du quartier
- 40-59 ans: 1044 soit 15,4% de la population du quartier
- 60 ans et plus: 382 soit 5,7% de la population du quartier
- Ce profil démographique distingue le quartier des quartiers avoisinants SauveteursCervelières Q4 et Grappinière-Noirettes Q7, dans lesquels la présence des 40-59 ans est
plus marquée (respectivement 26,9% et 21,1%), et de l'ensemble de la commune qui
globalement est moins jeune (les 0-39 ans représentant 69,8% contre 78,9%, les plus de 40
ans 30,2% contre 21,1%). Il se rapproche du profil de l'Ecoin-Thibaude, quartier faisant
partie de la ZUP n°2.
Les familles nombreuses sont fortement présentes.
- En moyenne le nombre de personnes par ménage est de 3,36 sur le quartier (commune :
3,05).
- Les ménages de plus de 5 personnes sont au nombre de 507, soit 25,2% de la
population des ménages du quartier (commune: 2638 ménages soit 18,6% des ménages
de la commune)
- Les appartements habités de plus de 5 pièces sont au nombre de 226 soit 11,2% des
logements occupés (commune: 2573 logements soit 18,1% des logements occupés)
Les étrangers sont nombreux:
- 4523 français, 2138 étrangers soit 31,6% de la population du quartier, et 34,1% des
ménages.
- La part des étrangers distingue ce quartier de l'ensemble de la commune, les étrangers
représentant 22,7% de la population et 23,3% des ménages et du quartier Sauveteur
Cervelières (19,7% de la population et 18,9% des ménages), et le rapproche du quartier
Grappinière-Noirettes (32,5% de la population et 33,2% des ménages).
C- La population active ayant un emploi est essentiellement ouvrière, et on peut
estimer que 30% d'entre eux travaillent sur Vaulx-en-Velin. Les chômeurs représentent
29% de la population active, et le chômage touche particulièrement les moins de 25 ans, les
femmes, les étrangers.
La population active représente 2741 personnes soit 58,3% de la population de plus de
15 ans, parmi lesquelles 2031 ont un emploi soit 74,1% de la population active totale. Cette
dernière proportion est la plus faible de toute la commune.
Parmi les actifs ayant un emploi :
21
− 23,1% n'ont pas précisé leur profession (commune: 17,8%)
− 26,1% sont manœuvres ou ouvriers, plus d'un actif ayant un emploi sur 4 (commune:
18,8%)
− 21,1% sont ouvriers qualifiés, un actif ayant un emploi sur 5 (commune: 19,3%)
− 18,1% sont employés de bureau, de commerce, agents de services (commune: 21%)
− seulement 2,9% sont agents de maîtrise, techniciens, instituteurs, fonctionnaires,
ingénieurs, cadres... (commune:16,1 %)
Le chômage concerne 25% de la population active, soit 686 personnes (commune:
16%):
− 33,2% des jeunes de moins de 25 ans sont touchés (commune: 24%)
− 26,2% des 25-29ans (commune: 19,7%)
− 31,7% des femmes (commune: 20,1%)
− 36,2% des étrangers (commune: 31,5%)
− En octobre 92, 791 demandeurs d'emploi habitant dans le quartier étaient recensés à
l'ANPE, soit 29% de la population active.18
D-Le quartier et les comportements d'achats
Selon une enquête sur les comportements d'achats des ménages de la région lyonnaise,
réalisée avant la fermeture d'Auchan et dont certains éléments ont été publiés dans Repères
n°7, Mai 93:
− les habitants de la ZUP achètent à Vaulx 64% de leurs produits alimentaires. Auchan
Continent, Lidl captent 43% des ces achats, les commerces de la ZUP 10%
− les habitants de la ZUP achètent à Vaulx 28% de leurs produits non alimentaires. Les
commerces de la ZUP captent 7% de ces achats.
Selon ces chiffres, les commerces de la ZUP et de la place Guy-Mocquet ne capteraient
au mieux qu'entre 7 et 10% des achats des habitants de la ZUP.
E-Le quartier et les migrations de travail
Sur l'ensemble de la commune, parmi les actifs salariés ayant un emploi, 29,2% d'entre
eux travaillent à Vaulx-en-Velin, 26% à Lyon, 16,7% à Villeurbanne, et aussi à Bron,
Caluire, Vénissieux, Décines, Meyzieu, Chassieu...
18
Source : Repères, informations économiques, n°7, Mai 1993, p 43-44
22
II
LE DISCOURS DES GENS
CARNETS D'EXPLORATION
"On croit parfois se reconnaître dans le temps, alors qu'on
ne connaît qu'une suite de fixations dans des espaces de la
stabilité de l'être, d'un être qui ne veut pas s'écouler qui,
dans le passé même quand il s'en va à la recherche du temps
perdu, veut suspendre le vol du temps. Dans ses milles
alvéoles, l'espace tient du temps comprimé. L'espace sert à
ça."
(Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace)
23
I DEUX FAMILLES MODÈLES
I-1 : LA FAMILLE DE MOHAMMED B
Jeudi 11 octobre 1990. Chez M. et Mme B., un appartement HLM dans le quartier
du Mas-du-Taureau.
Quelques ornements sur les murs rappellent l'Algérie d'origine. Mais l'appartement
meublé à bon marché pourrait être celui de n'importe quel ménage modeste de l'hexagone.
Quarante années d'immigration ne sont pas parvenues à ternir la ferveur de M. B. A la
retraite depuis deux ans, le regard encore vif et la mine altière, cet ancien manoeuvre
kabyle croit toujours à un prochain retour au pays. "La France en a marre des étrangers,
pourquoi rester plus longtemps dans un pays qui tue nos enfants ? " Le père B. est pourtant
le parfait exemple d'insertion locale : "jamais un seul problème avec les voisins, trente-huit
ans de boulot sans une journée d'absence !" Ses valeurs sont celles de la plupart des
immigrants : le travail avant tout, même si après tant d'années de sueur son compte à la
caisse d'épargne reste vide, la famille, le respect scrupuleux du pays qui lui a donné asile.
Arrivé dans l'agglomération lyonnaise au début des années cinquante, il a connu ces jours
de Vaulx-en-Velin dont tous les anciens se souviennent, nostalgiques :
" A l'époque Vaulx était un village, Français, Arméniens, Italiens ou Arabes, nous étions
tous pauvres mais solidaires. A la fois ouvriers et paysans. On dormait autour de l'usine,
dans des baraquements au toit qui prenait la flotte, on bossait comme des nègres toute la
semaine mais le dimanche on se retrouvait tous au bord de l'eau, dans les maraîchers.
Et personne n'était interdit de kermesse.
Vaulx-en-Velin était en effet depuis le début du siècle un trou de verdure au terreau
multiracial. En vingt ans, le petit village tranquille est emporté par la politique
24
d'urbanisme et par une véritable explosion démographique. Quelques huit mille
habitants à l'arrivée de Mohammed B., quarante cinq mille aujourd'hui. La zone agricole
se retrouve peu à peu coincée entre le fleuve et les immeubles en construction. M. B.
s'installe dès 1973 dans la ZUP qui ne sera achevée qu'au début des années quatre-vingt.
"Les gens venaient de partout raconte-t-il, des familles immigrées mais aussi des
lyonnais qui rêvaient d'une salle de bains. C'était la ruée vers le confort HLM. On ne
savait rien encore de la grande misère du béton." La ZUP est un exemple du destin des
grands ensembles de l'hexagone. Le logement social attire les couches sociales les plus
démunies de l'agglomération et peu à peu le site urbain est identifié comme un réservoir
de "populations à problèmes". L'anarchie de ce peuplement liée aux carences de la
politique de logement (aucune concertation entre les offices HLM ), les difficultés liées
à l'urbanisme comme l'absence d'équipements collectifs et la dégradation, l'isolement de
la municipalité face au désintérêt de l'Etat, ces problèmes débouchent à la fin des années
70 sur une tension permanente qui menace de déchirer le tissu social. Les cadres et les
fonctionnaires à l'esprit pionnier profitent des facilités d'accès à la propriété pour
déménager. Le turn-over de la population s'effectue en quelques années. Restent au
début des années quatre vingt les laissées pour compte du quart monde face aux exilés
du tiers monde. Tout a déjà été dit sur la lente dégradation de ces immeubles, des boîtes
aux lettres défoncées aux cages d'escaliers-urinoirs. A Vaulx en Velin, pas plus
qu'ailleurs on n'a donné la priorité aux crédits d'entretien et les discours sécuritaires ont
été alimentés par ces dégradations quotidiennes. Comme les Minguettes, les quartiers de
la Grappinière ou du Mas-du-Taureau se transforment en territoires de la relégation
sociale. Longtemps dans les coulisses du pouvoir, on feint d'ignorer l'étendu du désastre
et les uns et les autres se renvoient la balle de la responsabilité. Les immeubles du Masdu-Taureau sont bien représentatifs d'une architecture dite "typifiée". Le M 400 qui
prédomine est un type de lotissement qui conduit à une banalisation du paysage urbain :
l'hégémonie du fonctionnel a été à l'origine de ce type d'urbanisme déshumanisé. La
logique des promoteurs est à l'époque prioritaire et on ne concevait pas que les ouvriers
pouvaient avoir d'autre souci que le loyer: " L'urbain, c'est un délai, un prix, à la
rigueur une façade" déclarait en 1973 un architecte en mission à Vaulx-en-Velin.
Les enfants de M. B. sont nés dans ce décor. Trois garçons:
"Ils ont poussé tordu murmure le père, comme des glycines sur un
mur. Le premier s'est calmé avec l'âge, il est toujours chômeur mais il
garde au moins le respect des anciens. De ses deux derniers, le kabyle
ne dira rien. Pudeur musulmane. Mais lorsqu'il parle des "vauriens" qui
ont saccagé le quartier, on comprend qu'il parle avant tout de ses fils.
"Même les animaux ne détruisent pas leur tanière ! Les commerces
25
brûlés, comment leurs mères feront-elles les courses dans le quartier ?
Plus de respect, plus de dignité, ils ont vendu leur race pour Michael
Jackson ! Ln France leur a mangé le cœur, et c'est pourtant à cause
d'eux que les voisins deviennent racistes !"
Comme la plupart des vaudais, après quatre jours de violence dans un quartier pourtant
réputé tranquille, M. B. s'est réveillé ce matin avec la gueule de bois. Comment une telle
rage pouvait-elle sommeiller dans le coeur de ses fils sans qu'il s'en rende compte ? Des
années lumière semblent séparer le retraité étranger des étranges "Zupiens" comme ils se
surnomment. Aucun dialogue ne semble possible entre ce vieux travailleur de force et ces
jeunes chômeurs longue durée. Dépassé par les événements, Mohammed B. n'a
apparemment plus rien à dire. Ici pourrait s'arrêter son histoire comme celle de
l'immigration qui rasait les murs de la société française.
Même domicile. 12 avril 1993.
Je suis retourné voir Mohammed B. deux ans et demi après ce premier entretien. Cette
seconde rencontre a été brève. Alors qu'il m'avait accueilli comme un convive au
lendemain des émeutes, il me reçoit d'abord sur le palier de la porte pour ma seconde
visite, puis craignant l'écoute des voisins, il me fait pénétrer dans son hall sans m'inviter à
m'asseoir. M. B. ne cesse de répéter qu'il est désolé pour la froideur de son accueil, que je
ne suis nullement en cause, mais " trop parler, ça provoque des histoires". Je lui
demande si mon article publié par le magazine Politis lui a causé du tort : "je ne l'ai
même pas lu, avoue-t-il, ici pour tout le monde le journal c'est le Progrès. "
En fait la vie de Mohammed B. a bien changé depuis les événements d'octobre 1990.
Le retour au pays, il n'y songe même plus avec l'escalade de la crise algérienne. Il vit
donc sa retraite à Vaulx-en-Velin, avec sa femme et son fils aîné. Ses deux autres
enfants? Il n'a plus de nouvelles d'eux depuis plus de six mois :
"je sais que leur mère les voit une fois par semaine, mais moi je ne veux
plus en enttendre parler . Comme tout le quartier le sait je n'ai plus rien
à cacher: la drogue et la page des faits divers me les ont volés !" Les
émeutes avaient été une occasion que M. B. avait tenté de saisir pour
renouer un dialogue depuis longtemps rompu avec ses fils. "Je savais
qu'ils faisaient des conneries mais je mettais ça sur le compte de leurs
fréquentations. J'ai discuté avec eux et c'est un peu pour me remettre en
cause que j'avais accepté de vous rencontrer à l'époque. Ils m'ont
promis de changer mais c'est ma vie qui a changé quand ils ont sali mon
nom dans le journal."
26
M.B. ajoute qu'au lendemain des événements d'octobre 1990, la médiatisation a changé
certaines règles du jeu au sein même de sa famille :
"Auparavant, s'ils ne me respectaient pas, ils me craignaient; ils
faisaient leurs mauvais coups en cachette et moi je leur laissais le
bénéfice du doute. Le malentendu qui nous permettait malgré tout de
vivre en famille a été levé. Trop de choses ont été écrites ou dites à la
télé à ce moment; moi j'ai tenté de parler pour sauver mes enfants; eux
ils ont pris ça pour de la faiblesse de la même manière qu'ils ont cru que
Vaulx-en-Velin leur appartenait parce que la police avait reculé devant
leur révolte et parce que les journaux les ont comparés aux noirs
américains."
En bouleversant une ancienne économie des malentendus, la médiatisation a cassé
l'équilibre communicationnel de la famille Békouche. Selon U. Hannerz, les exigences
contradictoires de certains rôles ne peuvent être satisfaites qu'en procédant à des ruptures
radicales dans l'organisation de son existence. La médiatisation favorise la transparence
des situations alors que dans ces quartiers la ségrégation des rôles est souvent une
nécessité vitale : d'une part, la carrière des "Zupiens" se déroule dans la plus grande
dispersion et seule une stratégie de l'ambiguïté leur permet d'assumer ces contradictions;
d'autres part cette opacité des situations recouvre en fait des clivages inter-générationnels
qui se constituent sur un même espace des territorialités différentes.
I-2 LA FAMILLE DE MOHAND Z
La famille de Mohand Z n'a pas été aussi marquée que celle de Mohamed B par les
émeutes de Vaulx en Velin. La famille Z habite Vaulx-en-Velin depuis 17 ans, mais elle
garde une certaine distance avec l'actualité vaudaise. Lorsqu'on pénètre dans
l'appartement, l'Algérie s'impose : photographies, ornements, mobiliers, soieries ou tapis.
Jusque dans le discours : chez M. Z, la crise algérienne est le principal sujet de
discussion. A 1' âge de 60 ans, cet ancien maçon originaire de Blida vit avec deux de ses
fils et sa fille rentrée depuis peu du pays. Sa femme est retournée en Algérie mais lui
hésite toujours. "Vaulx-en-Velin, c'est plus tranquille que l'Algérie pour vivre sa retraite".
Lorsqu'on évoque devant lui les émeutes d'octobre, il pense à octobre 1988 à Alger.
Quant à octobre 1990, il se sent bien entendu concerné en tant que vaudais, mais pour
paraphraser un ministre algérien, il se souvient d'un "chahut de gamins".
Ses enfants se sentent aussi aujourd'hui d'avantage touchés par la crise algérienne
même s'ils sont nés en France. Comme pour la plupart des jeunes de leur génération,
l'Algérie, cette contrée perdue qui "existe parce qu'elle n'existe pas" comme l'écrivait
27
jadis le poète Nabil Farès, ne fut longtemps que le simple respect de la nostalgie parentale.
Carte d'identité française en poche, les fils de l'immigration se revendiquaient d'une
nationalité algérienne avant tout pour ne pas briser les rêves de retour de leur père. Parler
en famille d'intégration à la société française, c'était jusqu'à récemment encore une
véritable trahison. Certes, les vieux immigrés semblaient résignés à leur sort. Souffrance et
misère, truelle, gamelle, ciment, tristesse du foyer Sonacotra, insultes du chef sur le
chantier: encaisser toute sa vie en serrant les dents. Mektoub. Mais s'ils ont accepté ces
humiliations, baissé la tête, c'est parce qu'on ne pouvait les atteindre. Leur vraie vie était
ailleurs. Un jardin secret. Refuge caché. Dernier îlot de résistance. Inviolable. Sacré. La
nostalgie du pays, c'est l'étoile fixe de l'immigré. Au nom du mythe du retour, des milliers
d'hommes ont ainsi choisi de ne pas vivre leur histoire de France. De rester coincés en
transit.
L'actualité de la crise algérienne a souvent ravagé ce refuge imaginaire. Mais cette
actualité permet paradoxalement aux enfants d'immigrés de retrouver leurs origines.
L'Algérie, ce n'est plus ces reliques d'un corps social perdu que transmettait jadis la
nostalgie de papa, c'est devenu un sujet d'actualité comme le malaise des banlieues.
Momo, le fils cadet se présente à 21 ans comme "un ancien d'octobre 1990" et il ne cache
pas ses sympathies pour le FIS :
"notre combat est le même, l'Algérie est devenue une grande banlieue
depuis octobre 1988. Il y a la tchitchi qui flambe les pétro-dinars et ceux
comme nous qui flambent leurs bagnoles!" Momo jette un regard
critique sur l'histoire de la génération de son grand frère. Les beurs, ceux
qui se reconnaissent sous cette étiquette, ne sont pour lui que de
nouveaux harkis qui ont renié leurs origines. Ce déni serait à l'origine du
succès public de la mode beur au début des années 80. "Beur: pour ne
pas dire arabe. La République française a voulu voler la mémoire de
l'immigration et la clique de Chaadli a tenté de franciser l'Algérie. Ici
comme là-bas, nous nous battons au nom de la mémoire et du respect de
nos traditions culturelles."
Djamel le second fils de Mohand Z a 24 ans. Il milite aujourd'hui dans l'association
Agora, une organisation de jeunes née au lendemain des émeutes de Vaulx. En octobre
1988, il était à Alger lorsque éclatent les émeutes réprimées dans un bain de sang:
"Depuis cette date, les masques sont tombés et le pouvoir a montré son
vrai visage de dictateur. Je n'ai aucune sympathie pour les barbus mais
le FIS est conscient d'être l'instrument de la vengeance de tout un
peuple dans un contexte international marqué par la montée de l'Islam.
28
Les autorités sont aujourd'hui aux abois. Personne ne contrôle la
situation et chacun bricole pour sauver sa peau" Ce que Djamel déplore
le plus, c'est que le peuple algérien ait cédé aux passions plutôt que de
jouer sereinement le jeu de la démocratie : "Les événements d'octobre
1988 ont imposé les urnes, mais alors qu'ils tenaient pour la première
fois les cartes de leur destin, les Algériens ont perdu le sens de la
mesure. Au lieu d'assumer le pluralisme démocratique, ils ont choisi le
FIS et le retour au Moyen Age pour se venger. Aujourd'hui, ils
n'assument même plus ce choix et ils se prennent à regretter l'ancien
temps d'une crainte du pouvoir à laquelle ils s'étaient habitués." Quant
à l'avenir du pays, Djamel est plus circonspect : "Comment imaginer un
pouvoir musulman dans un pays où il y a des millions d'antennes
paraboliques. De même que Vaulx n'est pas un ghetto, l'Algérie ce n'est
plus un bled de l'Islam du VIIe siècle. Ici où ailleurs, on ne lutte pas
contre les médias !"
Tout autre est l'opinion de Mohand Z.:
"la crise va permettre de résoudre toutes les contradictions qui
paralysent le pays depuis l'indépendance" Il voudrait minimiser le
problème algérien : "Il ne faut pas exagérer, je n'ai pas vu de barbu aux
Ouhadias où je viens de passer deux mois de vacances. En revanche,
pour la première fois j'ai trouvé du beurre hollandais et de la vaisselle
asiatique. Bien entendu c'est la crise, mais vous connaissez un pays
aujourd'hui où il n'y a pas des nouveaux pauvres ?"
Son fils Momo ne voit pas les choses de la même manière. L'Algérie est devenue un
sujet de débats qui permet enfin d'établir le dialogue entre générations. " Tu ne pas
comparer la crise économique en France et en Algérie, ici la viande ne coûte pas trois
cents francs le kilo !" Ne jamais dire du mal de l'Algérie en public, Mohand Z voudrait
rester fidèle à cette attitude traditionnelle des immigrés algériens. La crise permet au fils
de briser la loi du silence: Djamel : " L'amicale des algériens en Europe n'est plus là pour
nous museler, il ne faut pas avoir peur de critiquer le régime. C'est en suscitant un large
débat que nous pouvons apporter notre pierre à la reconstruction du pays et sauver la
révolution algérienne." Révolution, c'est le mot en trop qui fait sortir le père de ses gonds:
" nous l'avons fait pour pouvoir vivre dans notre pays mais depuis trente ans la révolution
a servi de prétexte pour nous exiler et figer le pays dans l'immobilisme. C'est toujours la
faute aux autres, aux Français, aux profiteurs; au lieu de regarder sa misère en face
l'Algérien préfère rêver. Il a rêvé hier avec le FLN, il veut rêver demain avec le FIS."
29
Dans la famille Z, personne n'est exclu du débat et Farida peut se permettre de couper son
père: " En France, même si Le Pen arrive au pouvoir, il existe des institutions qui
garantissent les droits des citoyens mais à défaut de démocratie, l'État algérien s'est
construit sur le dos de la société civile. FIS ou FLN, tous les hommes politiques sont issus
du même sérail et ils continuent à régler leurs comptes comme au lendemain de
l'indépendance." Monsieur Z laisse parler sa fille, même s'il ne peut pas admettre que l'on
confonde le FFS de Hocine Aït Hamed avec le FIS et le FLN. " C'est vrai que les partis de
la démocratie sont minoritaires, mais c'est vrai aussi qu'ils font l'unanimité en Kabylie.
Arabes et Berbères, nous étions tous unis contre l'occupant mais depuis l'indépendance on
nous a obligés à taire nos différences. Je veux rester optimiste pour l'avenir de mon pays.
Penser que la crise actuelle va permettre de repartir sur des nouvelles bases."
-II LA BRASSERIE CENTRALE DU MAS-DU-TAUREAU.
Située face à la place du Mas, ce bar accueille tout ce que la population vaudaise
compte de piliers de bars. Mais en fonction de l'horaire, on y retrouve aussi des VRP ou
des journalistes de passage, des collégiens venus siroter un diabolo entre deux cours, des
ouvriers, des fonctionnaires, des cadres des petites entreprises locales ou de petits
trafiquants.
Nous avons passé plusieurs journées d'observation dans ce café réputé comme un lieu
de rendez-vous vaudais, une plaque tournante des sociabilités locales. La plus intéressante
est sans doute liée à la continuité des observations où nous avons sans arrêt écouté ou
interpellé les différentes vagues de clientèles de la brasserie.
6h : L'heure du petit blanc des ouvriers en route pour l'usine. La plupart ne
travaillent pas à Vaulx-en-Velin mais dans les entreprises des communes voisines comme
Villeurbanne, Décines ou Lyon. Ils empruntent les lignes TCL (Transports en Commun
lyonnais) pour lesquelles la place du Mas-du-Taureau est l'arrêt central à Vaulx.
Cinq lignes de bus, 7, 51, 57, 37 et 56 desservent la partie nord de Vaulx-en-Velin
(bourg et ZUP) tandis que quatre lignes, 16, 64, 68 et 95 desservent le sud (la cote ). La
ligne 52 dessert les deux secteurs. A l'exception des lignes 57 et 51 qui circulent jusqu'à
minuit, les autres finissent leur service avant 22h30.
Cette question du transport est une dimension récurrente des discours au comptoir du
bar. La rumeur raconte que le prolongement à Vaulx-en-Velin d'une ligne de Métro souhaité
par tous est repoussé aux calendes grecques à cause de la réputation désastreuse liée aux
émeutes d'octobre 1990. Rumeur d'exclusion interprétée sous l'angle du stigmate qui se
mêle aux multiples témoignages d'agression dans les bus pour expliquer la mauvaise
desserte de la ville par les TCL.
30
" Aujourd'hui, commente un maçon de Décines, il y a les petits chefs qui
utilisent leur voiture aux frais de la boîte, les voyous qui volent nos
bagnoles pour aller pointer à l'ANPE, et les travailleurs qui sont les
seuls soumis aux caprices des transports publics. Bientôt, on restera les
derniers à ne plus pouvoir sortir de Vaulx-en-Velin. Le ghetto, c'est pour
notre pomme, mais pour nous on ne verse pas de larme dans les
journaux !"
Par opposition au temps présent où n'existe plus "ni la sécurité de l'emploi, ni celle du
transport", ni celle encore "des bons citoyens", certains évoquent avec nostalgie l'âge d'or
des cités ouvrières de Vaulx. Les bus allaient alors chercher les ouvriers devant leur
immeuble comme c'est toujours le cas pour la vieille cité Marcel-Cachin. Il existait alors à
Vaulx-en-Velin comme dans toutes les banlieues, une culture ouvrière. A l'origine la ZUP
permettait à une municipalité communiste depuis 1929 d'installer à demeure un électorat
ouvrier. Mais avant même la construction de la ZUP, cette gestion électoraliste de salariés
syndiqués reposait sur le sud de la ville et la cité TASE. Pour loger les ouvriers, les
Textiles artificiels du sud-est avaient en effet besoin de bâtiments type HLM. Cette cité
Tase reliée aux cellules du parti communiste a été durant des années une formidable
machine d'insertion locale et de socialisation ; de multiples vagues d'immigrés sont
devenus vaudais via la cité Tase. Mais la Tase a cédé la place à Rhône-Poulenc qui a
fermé l'usine en 1982. Celle-ci est devenue une sorte de mini zone industrielle pour PME.
Pourquoi la rumeur d'exclusion notamment sur la question du transport utilise t-elle un
argument comme les événements d'octobre 1990 qui peut apparaître comme un exutoire
facile ? Les plaintes et la nostalgie ouvrière vaudaise ne se rattachent -elles pas plus
largement à la décomposition du monde ouvrier, à un sentiment d'insécurité qui lui est
inhérent ?
"Si on ne peut plus bouger de notre ville, demain de notre quartier,
c'est ni plus ni moins une interdiction du territoire explique un jeune
ouvrier marocain en verve. Le ghetto, c'est pas la faute aux Arabes et
aux Noirs comme ils disent à la télé, c'est un lieu où personne n'est à sa
place, où personne n'est traité comme il le mérite : les tricheurs gagnent
et ceux qui jouent le jeu paient la note. On finit par croire que cette
situation est normale parce que c'est le mensonge qui crée le ghetto et
les médias nous font gober que le pôle nord est au pôle sud."
La rumeur d'exclusion, la plainte, la nostalgie et le refus du ghetto, tels sont les quatre
piliers de l'affect qui entoure ces événements et qui débouchent sur une critique des
31
médias. Les émeutes apparaissent comme un moment clef fondateur d'un mensonge
public générateur d'exclusion pour les destins privés qui refusent les stéréotypes de
banlieue. Ce "syndrome d'abandonnite" débouche parfois sur des réflexes sécuritaires et
l'on a vu de nombreux ouvriers participer aux réunions publiques des "Masses
silencieuses", ce groupe de copropriétaires qui a aujourd'hui perdu de son audience mais
qui en 1991 menaçait de créer une milice d'auto-défense à défaut d'une véritable politique
sécuritaire.
Pourtant chaque jour dès l'ouverture, le sujet d'actualité le plus commenté reste la crise
algérienne. Vaulx-en-Velin parle d'avantage de l'Algérie que du malaise des banlieues. Et
on lit encore plus la presse algérienne que les faits divers du Progrès. La quarantaine
grisonnante, le barman qui n'est autre que le fils aîné de M. D., Ballem D. est toujours
"fier d'être algérien" même s'il n'envisage plus désormais l'avenir de sa famille outreméditerranée. Il pique sa crise Ballem, lorsqu'un lascar se prétend d'avantage concerné
par "le couvre feu de la tune" qu'impose le chômage en France. Pour Ballem, le drame
algérien est en effet une épreuve de vérité pour toute la communauté immigrée.
"Nous sommes concernés malgré tout, tant qu'il y aura des Le Pen et
une actualité qui réveille en nous la fibre algérienne. En octobre 1988
déjà, nous n'avons pas bougé une oreille! Si nous formons une vrai
communauté, sommes nous capables d'avoir une position commune qui
pourrait influencer le cours des événements dans notre pays d'origine?".
L'Algérie moderne n'est plus celle de la nostalgie immigrée, "nous avons
arrêté le temps à notre départ comme le FLN a voulu arrêter l'Histoire à
la date de la révolution, c'est un prétexte pour jouer les rentiers sans se
mouiller, sans faire de choix !" Ses choix, Ballem lui les a bien mesurés.
Le retour au pays, il en a fait l'expérience au début des années 80. Le
virage de l'Algérie vers un début de libéralisme incitait alors au
développement d'une infrastructure touristique. Ballem saisit
l'opportunité et il investit toutes ses économies dans un hôtel restaurant
en bord de mer. De 1983 à 1987, il s'échine trois ans durant à monter
cette affaire avant de faire un constat d'échec : "l'entreprise individuelle
se heurte là-bas à toutes les barrières administratives, les autorités ne
sont pas avares de promesses mais lorsqu'il faut signer le moindre bout
de papier il n'y a plus personne. C'est ce qui explique aujourd'hui la
crise: le FLN a promis la lune mais la vie quotidienne des Algériens
reste terre à terre depuis l'indépendance." Et le même de faire un
rapport avec Vaulx-en-Velin :
Ici, c'est un peu la même chose. On nous dit de créer des entreprises
pour casser le ghetto , mais dès que tu ouvres un commerce, tu as les
32
flics et le fisc sur le dos. Les seules boîtes qui marchent, ce sont les
délocalisations !"
10h. L'heure des chômeurs et des "hommes d'affaires". Les uns sont de retour de
l'ANPE où ils ont encore une fois épluché toutes les petites annonces. Les autres sont en
rendez-vous d'affaire dans un coin du bar qui leur sert de Q.G.
Le chômage touche 35% des moins de 25 ans à Vaulx-en-Velin. Les statistiques
locales sur le public ayant demandé le RMI depuis sa création en 1988, traduisent une
situation dramatique : 1386 personnes dont la majorité a moins de 35 ans. Cette situation
est d'autant plus mal vécue que la ville dispose d'une pépinière de quelques 1400
entreprises sur son sol et que les chômeurs ne comprennent pas que les emplois soient
occupés par des personnes extérieures. La zone la plus touchée est sans conteste la partie
nord-ouest de la ville qui correspond à la partie de la ZUP à laquelle appartient le Masdu-Taureau. On y retrouve 55% des chômeurs vaudais alors que cette zone ne représente
que 39% de la population en âge de travailler. Entre 1990 et 1993, le nombre de,
nouveaux inscrits à l'ANPE s'est démultiplié (+11%). Cette situation dramatique que
toutes les mesures de traitement social du chômage ne parviennent plus à cacher s'inscrit
dans le cadre général de la crise de l'emploi dans les "quartiers défavorisés" . A Vaulx,
sans en être une conséquence directe, elle est liée aux événements d'octobre 1990;
" Nous avons vu à cette époque la plupart des entreprises retirer leurs
offres d'emploi sur Vaulx-en-Velin, explique un agent de l'ANPE
locale. Nous pensions alors qu'il ne s'agissait que d'une tendance
passagère mais avec la nouvelle détérioration de la situation de
l'emploi et la banalisation du refus d'embauche de Français d'origine
étrangère, le problème perdure et la mauvaise réputation d'un
quartier devient un prétexte d'exclusion."
Les mesures de traitement social du chômage sont une véritable panacée à Vaulx-enVelin et elles concernent une population "jeune" en majorité. Depuis les événements
spectaculaires de 1981, ce problème d'adolescents sortis du milieu scolaire sans
qualification incite le dispositif national de formation à se rapprocher de ce nouveau
public qui reste mal cerné. Les réponses en termes d'individualisation de la formation, de
contrats pédagogiques, de mise en place de lieux ressources ou de centres individualisés
de formation n'ont pas souvent servi de passerelles vers l'emploi. Dans le même temps,
le dispositif s'est pourtant rapproché du local et la formation est devenue un enjeu
impliquant autant les municipalités que 1'Etat. A Vaulx en Velin, la mission locale pour
l'emploi fait ainsi partie de l'action municipale depuis le début des années 80. Quelques
1100 personnes sont aujourd'hui en contact avec cet organisme qui les met en relation
avec les dispositifs de formation (stages et crédit formation) et qui tente de définir dans
chaque situation, en fonction de handicaps ou d'atouts, un parcours de formation. Malgré
33
la volonté affichée d'une recherche de passerelles avec l'entreprise, à Vaulx-en-Velin
comme ailleurs le dispositif de formation a du mal à se rapprocher d'un monde
économique qui reste éloigné de la culture des formateurs. Les formules du type CES
destinées à favoriser la formation en entreprise n'ont pas de résultats probants. Toutes ces
difficultés liées à des problèmes d'élaboration, de savoir-faire, à une fragilité de la
coordination entre partenaires sociaux et à une répartition institutionnelle des
compétences ne doivent pas faire oublier certaines expériences innovantes. La Mission
locale de Vaulx s'investit ainsi de longue date dans la recherche de formes d'offres
d'emploi intermédiaires (régie de quartier, entreprises d'insertion...). Ces expériences ont
pourtant du mal à se généraliser et la gestion de l'attente prend souvent le pas sur des
dynamiques de professionnalisation.
" Malgré tous nos efforts, explique un responsable de la Mission, les
causes du malaise nous échappent. Nous n'avons ni les moyens ni les
compétences pour résoudre localement ce problème qui s'inscrit au
niveau national dans un développement des villes à deux vitesses. Tout
au plus pouvons nous apporter notre contribution à la mise en place
d'une véritable politique de la ville en servant notamment de relais, de
traducteur des difficultés des jeunes."
Les problèmes liés à l'emploi ne sont pas tant liés à l'absence d'entreprises locales qu'à
une absence d'opportunités sociales et à la difficulté de prendre des initiatives propres.
Les jeunes des banlieues sont héritiers de travailleurs qui se sont inscrits dans les
standards de l'industrialisation des années de croissance. Face à la crise, ce mode de vie
révèle toutes ces carences et entraîne plusieurs coupures avec le monde du travail :
- une coupure psychologique liée à l'absence de groupe de référence ou de modèle,
- une coupure morale liée à l'absence d'une culture du travail,
- une coupure sociale liée à la faiblesse d'une surface relationnelle du milieu familial.
Ils sont déracinés d'un milieu relationnel où ils pourraient ancrer leurs images d'euxmêmes et fonder des projets de vie individuels ou collectifs. La socialisation syndicale et
le militantisme politique de la grande industrie ne fournissent plus de structure
d'intégration.
A trente-deux ans, Karim, l'aîné des fils de M. B. est "un chômeur sans
droits". Chaque jour, à 10h30, il vient boire son café au bar, seul, avec
des journaux d'annonces. Il est pourtant diplômé de l'enseignement
supérieur : un DEUG d'économie. Mais trois ans après avoir quitté les
bancs de la Fac, il est toujours sans emploi. Visage
34
sombre et boutonneux, avec un éternel fond de barbe, il semble terrassé
par l'inactivité. "Je perds mon temps, mais j'ai au moins cette certitude.
Alors qu'à la fac, je faisais de même sans le savoir. si tout était à
refaire, je choisirais un itinéraire pour fils d'arabe : un CAP ou un
BEP". Un fatalisme quelque peu justifié par l'expérience. Au tournant
des années 80, Karim aborde le marché du travail avec des projets plein
la tête. Son rêve : devenir un grand VRP, style beur. Lecteur de
Libération, Karim a pris au pied de la lettre l'éditorial de Serge July au
lendemain de la première marche pour l'égalité, un article sur les enfants
d'immigrés en passe de devenir les grands négociateurs de contrats
commerciaux entre la France et les pays arabes. Un peu naïf dans son
complet veston, avec son attaché-case vide pour la frime et une
"tchatche" à tout épreuve, Karim frappe à la porte de plusieurs
entreprises. De Rhône-Poulenc aux grandes surfaces. Personne ne le
prend au sérieux, si ce n'est un camelot du marché aux puces de Vaulx.
Karim choisit alors de quitter Lyon pour la capitale. Nouvel échec. "J'ai
écrit chaque jour des dizaines de lettres, à chaque rendez-vous la place
était prise dès qu'on voyait ma face." De retour à Vaulx, le Rastignac
éconduit décide de chercher un emploi à travers les circuits traditionnels
du chômage. Il épeluche les offres d'emploi de la presse locale mais
comme la mention travailleur salarié n'est pas portée sur sa carte de
résidence, il ne parvient pas dans un premier temps à s'inscrire à
l'ANPE. Après six mois de galère, Karim est bientôt prêt à accepter
n'importe quel petit boulot. Aucune entreprise ne l'accepte, vu son look
d'intello et son inexpérience de l'usine. Commence alors pour lui la
course aux stages de formation professionnelle. Et c'est là que son passé
le rejoint. Karim réussit chaque fois brillamment les tests de sélection,
mais on le refuse : son niveau est trop élevé, il n'entre pas dans le cadre.
" j'avais beau cacher mes diplômes et me la jouer prolo, ils me
repéraient toujours. C'est le prix à payer pour les fils d'arabes candidats
à la réussite sociale : même plus le droit de se reconvertir en travailleur
immigré." Depuis deux ans, Karim ne cherche plus vraiment de travail.
Il zone. L'errance perpétuelle, entre sa ZUP et la place du Pont, territoire
de tous les petits trafics.
"La galère et le décor de mon quartier m'imposent leurs définitions. Je
voudrais changer, me tirer, devenir un travailleur anonyme, me fondre à
l'universalité française. Mais pour survivre, je dois admettre que je n'ai
pas le droit à l'innocence du citoyen en sécurité dans les images de
35
lui-même. La précarité de ma situation est telle que toujours et encore le
poids de mes origines se fera sentir, toujours le décor de mon quartier
ou le regard des autres me ramènera à ma condition de fin de droits. Je
ne peux pas être honnête et croire honnêtement au choix de changer.
Sinon il me faut accepter de combattre jusqu'au bout les contraintes de
ce choix et accepter de crever ou de devenir fou. Mais je ne peux pas
non plus accepter les définitions que m'imposent mon décor et les
fantasmes de la société médiatico-française : je ne suis pas non plus un
casseur comme mes petits frères"
Ce témoignage de Karim B. recoupe les catégories de l'exclusion du discours exprimées
par Michel Foucault19. La précarité bloque la pensée catégorielle qui permet à chaque
citoyen d'opérer une ségrégation de ses rôles dans les sphères des domaines privés et
publics. Elle opère une synthèse de base qui surdétermine la définition des rôles et ramène
à la précarité originelle toute velléité de changement, rendant ainsi tout choix irréel. "La
conscience de la séparation du soi et du rôle se développe s'il y a des rôles sous forts
contrôles normatifs qui sont ressentis comme insatisfaisants, écrit Hannerz, l'individu
devient le centre d'une activité symbolique et l'opposition du vrai soi et de la structure
sociale devient un thème dominant d'une rhétorique de l'individualité." 20 Comment
assumer la multiplicité de ses rôles sans se désengager dès lors qu'une telle nécessité pèse
sur l'existence ? La plupart des Zupiens y parviennent en réintégrant les séquences
éclatées de leur vie dans l'ordre du mythe. Un jeu parlé d'enrobades et de dérobades ou
l'éternel retour de la précarité devient celui d'un choix sur le retour sur soi. Dissociation
entre un moi virtuel engagé dans l'action et d'un moi absolu qui n'a pas à faire ses preuves:
" Je ne peux pas accepter de recommencer l'histoire de mon père
immigré, explique un autre jeune de Vaulx en Velin, et pourtant si je
regarde ma situation, je suis encore plus pauvre que lui et je n'ai aucun
moyen de rompre avec cette misère. Ma seule solution c'est de ne pas
croire en leur vérité et de créer ma voie"
Si leur précarité sociale leur impose certaines définitions, ils décident en quelque sorte
de ne pas se reconnaître dans celles-ci et d'imposer leurs propres définitions à l'abri de
tout événement. En somme, au lieu de réaliser ses propre choix, on proclame que ceux-ci
sont immanents et que tout ce qui ne leur correspond pas dans le monde de l'action ne
19
20
Michel Foucault. L'Ordre du discours. Gallimard, 1971.
U. Hannerz. Explorer la ville. op cit.
36
compte pas. Cette inversion dans l'ordre de la nécessité suppose la négation de l'advenu et
la loi de l'éternel retour. La précarité s'impose comme un destin. Comme un poids des
origines. Comme une histoire fondamentale antérieure à toute histoire et qui survient
dans l'éternel retour. Le sens donné à l'histoire et au discours de l'évolution apparaît
comme arbitraire à ceux-là même qui ne peuvent se permettre de "se la jouer".
"Au nom de quoi faudrait-il que j'accepte une situation qui m'oblige à
me prendre au pire comme un bougnoule, au mieux comme un raté,
alors que mon expérience me permet de comprendre que leur monde est
fondé sur le bluff. Je sais qu'il faut la jouer, pas se la jouer!" (Farid, 23
ans)
Entre le chômeur et le combinard il n'y a qu'un pas qu'impose souvent de franchir la
logique de la survie. Mais il y a aussi une différence de classe, de moralité et de mobilité
sociale. Tandis que le chômeur fait parfois de petits coups pour arrondir ses fins de mois
et surtout pour avoir des histoires à raconter aux copains, le combinard se veut un
professionnel. Les cuillères à café de la brasserie sont trouées, signe d'une présence de
l'héroïne. Le bar est en fait sous constante surveillance policière et depuis la fermeture de
l'arc en ciel et de la Pergolas, deux autres bars de la ZUP, la place du Mas est un
observatoire rêvé pour contrôler les allers et venues de tous les trafiquants fichés par la
brigade des stupéfiants. Pour concentrer les "discussions d'affaire" sur un même lieu, la
police a même tenté de fermer l'autre bar de la place "la tour du Mas", territoire des "gars
des Chalets du mens" (un lotissement des Sans-Abris, situé à Villeurbanne et limitrophe
de Vaulx-en-Velin et du Mas-du-Taureau) que les pouvoirs publics soupçonnent d'être
une couverture pour blanchir l'argent de la drogue. Mais l'intervention sur place et auprès
du préfet de l'association Agora a bloqué l'initiative et les forces de l'ordre ont dû
renoncer pour l'heure à leur projet par souci de préserver la paix sociale.
Farouk, 25 ans est le fils cadet de Mohammed B. La brasserie du Mas
lui sert de lieu de rendez-vous . Il se présente ainsi : Farouk du MontPilas, pour les Vaudais. Farouk de Vaulx-en-Velin pour les autres. Né
dans la ZUP, il ne l'a jamais quittée, sinon pour quelques vacances et
un séjour en prison. Que représente pour lui le Mas-du-Taureau ?
Réponse spontanée : un quartier pourri. La galère. Les mauvaises
fréquentations et l'ennui. Mais en y réfléchissant à deux fois: un
territoire, un "bon délire" et des copains. Lorsqu'on l'interroge
37
sur le décalage de ses deux réponses, il précise qu'il vit sous influence
médiatique.
Question : Sous influence médiatique, qu'est ce que cela signifie ?
Farouk : ça veut dire que tout ce qu'on raconte sur nous ça finit par nous
coller à la peau. On a des réponses toutes faites. Pour les journalistes et
tous ceux qui posent des questions.
Question : pourquoi ne pas tout simplement répondre par ce que tu
penses vraiment ?
Farouk : Ce n'est pas ce que tout le monde veut entendre. Si je dis que
j'aime mon quartier, on me prend pour un minable, un taré ou pire
encore: un gars de la bande à Charrier pour qui Vaulx, c'est toujours
beau ! Donc quoique je réponde, les dés sont pipés.
Question : Mais ce que tu penses vraiment, c'est que tu aimes ton
quartier ?
Farouk. Oui. Mais Vaulx c'est aussi une ZUP pourrie. Ici, il n'y a rien,
c'est pas une vie ! On ne peut pas aimer un endroit où il n'y a rien. Donc
tout dépend du point de vue où on se place. Si je veux dénoncer la zone,
je dois dire que mon quartier est pourri. Et si j'aime malgré tout mon
quartier, ça ne regarde que moi, c'est personnel !
Question : Tes copains ont peut-être la même opinion. Vous pourriez en
parler.
Farouk. Je sais qu'ils pensent comme moi, même si entre nous on doit
dire le contraire. Quant on zone du matin au soir, on a la mort sur cette
ville et on rêve ensemble de partir. C'est un code. N'empêche que tout
ceux qui partent reviennent. Ici, on est chez nous.
Question : si tes sentiments personnels s'opposent à tes opinions, ce n'est
donc pas seulement la faute aux médias.
Farouk. C'est encore plus compliqué que ça. Disons qu'avant octobre
1990, on était arrivé à un stade où on ne pouvait plus se la jouer
baroudeurs sans quitter le quartier et on finissait par ne même pas se
parler. Moi je ne sortais plus de chez mes vieux. J'avais 20 ans, mais
j'étais fatigué de délirer. Lorsque le quartier a pété, tout est redevenu
possible. On était à nouveau chez nous dans le quartier et même des
copains qui étaient parti comme Tchétché sont revenus...
Question : Vous étiez fiers d'être vaudais...
Farouk: Très fiers ! Et on a cassé les caméras des télés qui racontaient
n'importe quoi.
Question : N'importe quoi ?
38
Farouk : Des mensonges comme Vaulx est un ghetto. Une cité dortoir.
Un centre de la came.
Question : Mais c'est justement le discours que vous tenez. En privé et
en public.
Farouk : Je répète que tout dépend du point de vue où on se place. Nous,
lorsqu'on dit que notre quartier est pourri, ce n'est jamais gratuit. Mais
quand un journaliste dit la même chose à notre place, c'est comme s'il
insultait notre race. Je peux traiter mes copains de rats, je peux penser
que mon père a raté sa vie, mais je casse la tête au premier qui leur
manque de respect.
Question : Résumons nous. Si j'ai bien compris, au fond tu aimes ton
quartier comme ta famille mais c'est un sentiment qui ne regarde que
toi. En public, tu soutiens le contraire pour faire passer un message; en
privé tu fais de même avec tes copains au nom d'un code commun.
Avant l'explosion d'octobre 90, tu étais arrivé à un stade où tu ne
pouvais plus "te la jouer", selon ta propre expression ; le code ne te
permettait plus de communiquer. Avec les émeutes, le quartier est
redevenu ton territoire, ton chez toi. Tu peux de nouveau soutenir que
ton quartier est pourri, tout en gardant de la distance. Et cette distance
entre ton sentiment et tes opinions affichées, tu ne permets à aucun
étranger de la réduire à un cliché sur le malaise des banlieues. Ce n'est
pas gratuit, dis-tu...
Farouk : Là, ça devient trop compliqué ta "psycho"! D'abord, le quartier
ce n'est pas mon chez-moi. Chez-moi, c'est toujours ma famille, même
si mon vieux m'a chassé.
Question : Justement. Pour quelles raisons il t'a renvoyé ?
Farouk : Sans commentaires.
Question : tu sais que j'ai rencontré ton père. Il dit qu'il a essayé de
parler avec vous, toi et ton frère cadet , après les émeutes. Mais tu as eu
un problème. Une affaire de drogue...
Farouk : arrête le micro!
Second entretien. 15 mai 1994.
J'ai repris contact avec Farouk B. Après une rupture de communication
qui a duré plusieurs mois. Notre rencontre a lieu quelques semaines
après de nouvelles émeutes à Vaulx-en-Velin perçues publiquement
comme le signe d'une "dérive mafieuse des banlieues". Farouk est de
nouveau dans le collimateur de la police. Il s'est rangé, dit-il, il travaille
et il vit depuis six mois avec une jeune fille dont l'appartement est situé
dans le secteur des copropriétés du Mas-du-Taureau. Une rumeur
39
persistante dans son immeuble l'accuse d'être un meneur des derniers
incidents (voir Chapitre IV : "la rumeur du chemin du Tabagnon").
Farouk compte sur mes relations avec la presse locale pour l'aider. Il
accepte de reprendre l'entretien après avoir lu le résumé de notre
première rencontre.
Question : Cette "dérive mafieuse des banlieues", même si elle est
fictive, c'est un peu votre faute. Vous avez joué ce jeu avec la presse.
Farouk. La dernière fois, je te disais que nos rapports avec les joumaleux,
ce n'est jamais gratuit. Cela ne veut pas dire qu'on peut raconter
n'importe quoi. Bien sûr, on peut dire que le quartier, c'est la zone et
qu'on galère. C'est comme ça qu'on peut s'en sortir, c'est ça qu'il veulent
entendre et c'est d'ailleurs ainsi qu'on parle entre nous. Et d'une certaine
manière, si on casse les caméras, c'est aussi pour jouer le jeu qu'on attend
de nous : lorsque tu vas voir les fauves en cage, tu ne t'attends pas à voir
des minous. Nous sommes les "casseurs", et en cassant nous jouons notre
rôle. Mon frère a joué le beur et il est en fin de droits...
Question : mais tu disais qu'on ne peut pas raconter n'importe quoi...
Farouk : On s'est fait piéger par le jeu de la surenchère. On a cru que
notre délire, c'était devenu la réalité. Je m'explique : après les émeutes
d'octobre 90, on a pris la grosse tête. Quant tu fais peur même au
gouvernement, tu peux te prendre pour une vedette. Alors on a joué les
flambeurs : un voleur d'autoradio se prenait pour Mesrine. A quoi ça sert
de bosser quand il suffit de taper du poing sur la table à la mairie pour
partir en vacances ? Mais quand tu flambes trop, tu finis par oublier ta
famille, ta race et tes sentiments personnels ! C'est vrai ce que tu disais :
le quartier, c'était devenu mon chez moi. J'avais perdu toute distance et
fini par me la jouer vraiment. Avant, il y avait des limites au délire. Les
histoires de dope, par exemple, on savait que c'était trop grave. Quant t'es
"accro", tu voles même le porte monnaie de ta mère. Mais nous étions
tellement accro de notre image médiatique que nous avons fini par salir
nos familles. Le lascar qui se la jouait dealer dans l'émission 24 heures
sur Canal + en octobre 1990, il s'est fait casser la tête. Mais peu à peu
une tolérance s'est installée. On pouvait rompre avec le code dans
certaines circonstances. Celui qui parlait de la dope dans le quartier, s'il
se faisait payer un bon prix, ce n'était plus un traître mais un bon
vicelard.
Question : un bon prix, c'est quoi ?
40
Farouk : Pas forcément de l'argent. Un bon rôle dans un reportage,
c'était encore mieux. Mais au fond le spectacle avait fini par nous lasser.
Chacun avait sa propre tactique pour trouver une incruste et se barrer du
quartier. Et faire parler de soi, c'était la solution la plus pratique.
Question: Autrement dit votre code n'était alors plus d'actualité. Le but
de chacun après les émeutes est de quitter la quartier ?
Farouk : Non, pas immédiatement. On s'est longtemps contenté du
miroir médiatique de nos délires. Les uns brigands, les autres militants...
nous étions tous en représentation, sans vraiment se la jouer et c'est
pourquoi nous étions ensemble. On retrouvait ainsi une vieille
complicité qui datait de l'enfance. Mais au fond, ce n'était qu'un ancien
délire...
Question : un délire pour un territoire imaginaire ?
Farouk : Un territoire imaginaire, c'est ça ! On se croyait maître chez
nous mais nos poches restaient vides. J'ai lu un livre d'un auteur arabe
où je me suis retrouvé tel que j'étais à l'époque: "Mendiants et
orgueilleux" : les héros vivent à la fois sur terre et sur une autre planète,
ils fument et se racontent des histoires. Nous avons vécu ainsi notre
adolescence. Jusqu'à l'âge ou la réalité de "l'exclusion" comme on dit,
nous a rattrapés et nous avons trouvé refuge chez nos parents. Avec les
émeutes, nous avons cru au retour du passé mais c'était en fait une
illusion...
Question : la fin d'une époque, c'est aussi parfois une nouvelle
fondation. Je veux dire par là que vous êtes restés encore ensemble ?
Farouk : nous sommes ensemble depuis tellement longtemps alors que
nous n'avons parfois rien à faire ensemble. Depuis la maternelle, j'ai les
mêmes copains. A défaut de faire de nouvelles rencontres, nous n'avons
pas cessé de nous redécouvrir les uns les autres en jouant de nouveaux
rôles. Par exemple, les mêmes qui hier jouaient les piliers de bar se
découvrent du jour au lendemain musulmans purs et durs. Mais ce ne
sont jamais des amis, tout juste des compères qui partagent le même
délire. A quoi bon rester ensembles dans ces conditions? Les émeutes
ont été en fait une rupture. Nous sommes devenus accro de notre image
et lorsque nous avons fini par nous prendre au sérieux nous avons
compris que nous n'avions rien à faire ensemble.
Question : si je comprends bien, la médiatisation a clarifiée les choses.
On peut se prendre au sérieux et rester ensemble lorsqu'on a un projet
commun ?
41
Farouk : quel projet sinon changer pour rester les mêmes ? Bien sûr il y
en a quelques uns qui ont vraiment pris le militantisme et le religion au
sérieux. Mais de fait, ils sont très vite parti. Tu ne peux pas rester ici si
tu prends les choses aux sérieux. Non, la plupart d'entre nous, c'est notre
image que nous avons prise au sérieux. Nous avons cru que ce qui est
vrai, c'est ce qui est écrit dans le journal ! Notre sérieux, c'était un jeu
personnel, contre le groupe qui de fait n'existait plus ! Même ceux qui
jouent un double jeu n'avaient pour but que de protéger leur image.
Question : Il n'y avait plus rien d'ambigu dans vos conduites, donc plus
de communauté, plus de mouvement...
Farouk : L'éternelle impression du déjà vécu. Des gens qui te foutent le
plomb parce qu'ils prétendent te connaître. Plus rien ne devient. Tout
pourri de l'intérieur.
Question. Implose ?
Farouk : Oui. Et c'est vrai que les médias ont mis fin au malentendu
entre nous. Nous avons sabordé notre propre chez nous.
Personnellement - c'est le sujet que je ne voulais pas aborder la dernière
fois - j'ai causé du tort à ma famille. Je me suis cru plus malin que tout
le monde, j'ai joué au petit dealer dans un quartier bourré d'indicateurs et
j'ai gagné ce que je cherchais : mon nom dans le journal et six mois à
l'ombre.
Question : la fin d'un malentendu, cela peut être constructif. Vous
n'aviez jamais vraiment communiqué avec ton père et au lendemain des
émeutes il y a eu une amorce de dialogue.
Farouk : nous ne vivions pas sur la même planète. Quant on casse les
habitudes que les années ont installées, il faut être à la hauteur des
nouveaux enjeux. En regardant son propre nombril, on reste trop bas.
Question : Aujourd'hui, ta vie a changé.
Farouk : Je ne vois plus mes anciennes relations. Comment réussir à
changer de réputation autrement ? Depuis qu'ils ont vu mon nom dans le
journal, ils m'appelaient tous "le Colombien". C'est à la fois risible et
grave. Mon père ne m'a pas pardonné. Ni les flics d'ailleurs. Ni
personne. Nous vivons dans des quartiers où rien n'est jamais pardonné.
Un journaliste qui ne se souvient même pas de mon nom m'a condamné
à perpétuité à la page des faits divers.
42
A partir de 10H, le ballet incessant des allers et venues dans la brasserie du Mas qui
offre à la police une base essentielle de ses documents photographiques permet en effet
de conclure que le café n'est pas qu'un simple bar de quartier. On retrouve là, non
seulement des jeunes de tous les quartiers de la ZUP mais aussi des habitants de Décines,
de Bon, de Lyon ou de Villeurbanne. Mais les "rendez-vous d'affaire" tels qu'on les
surnomme ici se font à tel point au sus et au vu de tous que l'on peut mettre en doute les
interprétations policières. Loin de la discrétion et du sérieux de gangs organisés, les petits
trafiquants de la brasserie sont facilement repérables. Ils affichent ostensiblement des
signes de la réussite sociale, des grosses voitures notamment, comme pour se donner des
airs. Les anciens habitués de la brasserie expliquent que cette clientèle est arrivée du jour
au lendemain. Et précisément au lendemain des émeutes d'octobre 1990. Pour
comprendre cette attitude des "Zupiens" sûrs de pouvoir mener leurs petites affaires en
toute impunité, il faut tenir compte du fait que leur territoire imaginaire s'est recomposé
avec les événements d'octobre. La vie se fabrique ici dans la rue. Leur territoire est un
espace où il n'existe pas de rupture réelle entre le dehors et le dedans, pas plus qu'il
n'existe de séparation entre les loisirs, la vie affective, le bricolage et les petits trafics.
L'analyse des architectes de la réhabilitation qui réduit l'appropriation d'un quartier à la
création d'espaces publics ne tient pas compte du sens de la territorialité des Zupiens :
"La notion même de perception de l'espace réduit la connaissance des
arrangements, des usages et sensations que le paysage et le dispositif
urbain suscitent ou cristallisent et qui ne sont pas tous de l'ordre du
visible" écrit Marcel Roncayolo21 dans La Ville et ses territoires.
Malgré les tours trop hautes et la suprématie des lignes verticales, l'imaginaire des
captifs du décor trouve toujours une ligne de fuite: les courses poursuites avec la police
lors des émeutes d'octobre en sont une preuve.
"Avec les émeutes d'octobre, explique un adolescent, nous avons prouvé
à toute la France que la ZUP nous appartient. Maintenant plus
personne ne nous marche sur les pieds. Ni le maire ni la police ni les
commerçants ni les cravateux de la réhabilitation. Vaulx, c'est nous!"
L'événement et la campagne médiatique leur ont permis de reconquérir un territoire
imaginaire digne des "no go areas" américains. Mais comment ne pas se prendre pour des
"parrains" lorsque même les descentes de police se font spectaculaires. On a assisté ainsi
en mars 1993, dans le quartier de la Thibaude surnommé "la Colombie", à un bouclage
21
M. Roncayolo. "La Ville et ses territoires". Folio, 1990
43
du secteur digne d'un film policier, avec des hélicoptères et des agents cagoulés qui
sont descendus par des échelles de corde pour bloquer le sommet des immeubles. Bilan
de l'opération qui a suscité les applaudissements de la population : la saisie de quelques
dizaines de grammes.
Mais au delà du fait divers, la drogue en banlieue est désormais perçue comme un
phénomène de société. A Vaulx en Velin, la médiatisation de ce thème d'actualité
s'opère par une référence souvent explicite à octobre 1990. Trois ans après ces émeutes,
cette référence qui illustre un processus continu de médiatisation permet de saisir le
poids des mots d'un débat public auquel une mémoire médiatique donne sens.
- Un cadre national autour d'une thématique publique. Les ravages de la drogue
dans les cités illustrent publiquement de nouvelles fractures sociales. Tandis que les
dégradations dans ces quartiers et les flambées de violence restaient circonscrites à des
espaces perçus au cours des années 80 comme des enclaves, le trafic de stupéfiants et
son lot de violences s'inscriraient dans les nouvelles territorialités d'une civilisation
urbaine marquée par la dualité. Dans un rapport de causalité, la drogue donne une
nouvelle dimension à la thématique du "développement des villes à deux vitesses" qui
avait marqué la médiatisation des émeutes d'octobre. On avait alors parlé "d'émeutes de
la faim" avec la mise à sac de la surface commerciale du Mas-du-Taureau: dans les
commentaires des observateurs, ce phénomène du pillage interprété comme une
jacquerie moderne dans un contexte économique difficile se voulait en rupture avec les
anciennes catégories de perception du malaise des banlieues. Reste que subsistait de fait
une vision qui confondait espace et territoire en opposant centre-villes et poches de
pauvreté. Le trafic de stupéfiants révèle que les banlieues peuvent gagner les centrevilles vu que le territoire du dealer s'étend bien au delà de l'espace cloisonné de son
quartier. Sur un même espace peuvent coexister des temporalités différentes qui sont
autant de sens d'une territorialité : la dualité sociale ne peut se réduire à une dualité
spatiale et les réseaux souterrains de l'économie permettent de comprendre qu'un
restaurant chic du centre-ville peut être une succursale d'une "dérive mafieuse des
banlieues" pour reprendre une expression de Julien Dray qui a fait date. Dans son
rapport "sur la violence des jeunes dans les banlieues" où la référence aux émeutes de
Vaulx est explicite dès les premières lignes, c'est en ce sens que le député de l'Essonne
mesure le risque d'une société éclatée
" Ces faits divers répétitifs, ces mouvements sociaux, comment faut-il
les interpréter? La violence actuelle aurait-elle pour fonction sociale
de faire émerger des formes d'organisation et de contestation de
l'ordre établi amenées à remplacer à plus ou moins brève échéance
celles du vieux monde en train de disparaître ?
44
La civilisation industrielle est-elle condamnée ? Serions nous en train
de vivre une période de transition? Les faits divers seraient alors des
processus moléculaires en train de se cristalliser en mouvement
sociaux." 22
C'est donc dans une vision de la contagion sociale et en référence à une actualité
nationale que le phénomène de la drogue permet d'appréhender les menaces d'implosion
d'une société duelle. Début 1993, plusieurs faits divers ont mis en perspective le
développement d'une économie de la drogue à Vaulx-en-Velin autour de réseaux dont le
territoire et le champ d'action s'étendent au delà des limites de la ville. Il ne s'agirait plus
simplement de "petites combines pour la survie", précise le nouveau commissaire de
police, mais bel et bien de circuits souterrains qui fournirait une source principale de
revenus à des familles entières.
- Un cadre international d'actualité. Les émeutes de Vaulx avait été comparées à
celle des ghettos noirs américains mais aussi aux émeutes des favelas et des barrios du
tiers monde dans une dynamique de la décomposition sociale qui touche les grands
centres urbains oscillant toujours entre implosion et déséquilibres dont la démographie
n'est pas le moindre. "La dérive mafieuse des banlieues" qui s'inscrit de fait dans une
actualité internationale de la drogue illustre dans cette optique un rapport de cause à effet.
On retrouve là le "village planétaire" cher à Mac Luhan23: Vaulx-en-Velin rejoint Los
Angeles dans une convergence qui mêle le fait divers aux trames d'une actualité
internationale sous le regard d'un journalisme de "société". Mais les raccourcis
médiatiques rappellent encore une fois que le village fonctionne souvent au ragot.
L'actualité de la drogue ramène sur la sellette le thème des bandes organisées typiques
des ghettos noirs que les émeutes de Vaulx et auparavant les bagarres inter-ethniques du
parvis de la défense avaient mis en avant. En décembre 1990, le sociologue Adil Jazouli
rend ses conclusions sur une étude relative à ces bandes de jeunes que lui avait confié le
directeur du FAS.
"Le phénomène jouit d'une médiatisation importante. J'ai donc
commencé mon enquête par les journalistes... Tranchant avec le style
affirmatif de certains articles et manchettes, les journalistes me
décrivent avec humilité des observations beaucoup plus nuancées sur
l'existence et le fonctionnement de ces bandes. En fait ce qu'ils
décrivent, c'est l'existence d'un potentiel de rage, de violence, de
marginalisation... et de tentatives de construction d'identités éclatées...
Beaucoup évoquent aussi le climat particulier créé dans leur rédaction
22
Rapport d'informations pour l'Assemblée nationale sur "la violence des jeunes dans les banlieues",
présenté par J. Dray, 25 juin 1992.
23
M. Mac Luhan. Pour comprendre les médias. Ed H M H, Ltée, 1968.
45
autour du phénomène, les articles remaniés par les rédacteurs en chef
pour donner plus de relief, frapper les imaginations et participer à la
guerre des gros titres." 24
Il n'empêche que la perspective internationale liée à l'actualité de la drogue permet de
corriger certaines tendances qui avaient prévalu en octobre 1990. La logique sociale de la
thématique de "la ville à deux vitesses" avait ainsi écarté une dimension ethnique des
banlieues que le trafic de drogue ramène comme une ressource sur le devant de la scène.
C'est donc encore une fois dans une logique de la contagion mais en référence à une
actualité internationale que le trafic de drogue permet d'appréhender l'immigration comme
le vecteur des menaces d'implosion d'une société duelle.
C'est après les dernières élections et sous la houlette du nouveau ministre de l'intérieur
que cette dimension devient une thématique des discours publics. Mais au regard de la
revue de presse d'octobre 1990, on constate que les éléments de cette controverse publique
étaient déjà présents dans l'analyse de certains observateurs. Ainsi de l'article de Robert
Solé, "Les petits frères des beurs", publié en une par Le Monde le 14 octobre et auquel le
futur premier ministre, Edouard Balladur, a fait référence dans l'émission 7/7. Le
journaliste explique que les émeutiers de Vaulx sont une nouvelle génération née de la
désintégration des familles immigrées. Un modèle typique des ghettos noirs américains:
"sans mémoire" les petits frères des beurs "sont titulaires de la
nationalité française et ne connaissent qu'une seule langue, le français.
Culturellement assimilés, ils ne sont intégrés ni socialement ni
économiquement." Et ils sont de ce fait "prêts à se raccrocher à tout ce
qui passe, baigne dans un univers sans règles morales. Le petit trafic de
drogue qui s'est beaucoup développé depuis 1981 ne semble pas leur
poser de problème de conscience."
Un cadre local autour du fait divers. Le week-end du 10 octobre 1992, de nouveaux
affrontements se déroulent dans le quartier du Mas-du-Taureau suite à la mort d'un jeune
tué par les gendarmes. Le maire, Maurice Charrier qui déclarait en octobre 1990
"comprendre ces jeunes et leur révolte sociale" attribue les nouveau troubles à des
"délinquants encadrés par des personnes qui relèvent de la grande criminalité"
Et plus précisément: " les trafiquants de drogue qui bénéficient à Vaulx
de véritables gangs dont certains enfants de dix ans à peine font partie."
(propos rapportés par Libération, 12 octobre 1992).
24
A.Jazouli, Rapport pour le FAS sur les "jeunes de banlieue". dec. 1990.
46
En fait le maire de Vaulx-en-Velin qui se risque même à parler "d'état mafieux" ne fait
là que développer l'idée d'une main noire déjà publiquement ébauchée en octobre 1990. A
l'époque, de nombreux professionnels de la réhabilitation et du développement social des
quartiers, décontenancés par la remise en cause de leur travail, lui avaient emboîté le pas
avant de s'aligner sur la version publique de la révolte sociale. Ces réactions s'organisaient
autour d'un argument somme toute simpliste : en cassant les ghettos, la réhabilitation
casserait du même coup le marché de la drogue. Le 13 octobre 1990, un communiqué de
la préfecture de région reprend à son compte cette thèse du complot en dénonçant des
"commandos qui pourraient être liés à des trafiquants de drogue, aux gangs qui attaquent
dans la région des commerces avec des voitures béliers". Un milieu inter-banlieues qui
aurait intérêt à ce que des villes comme Vaulx-en-Velin s'enflamment pour déstabiliser
l'action de la police que la réhabilitation a rendu plus efficace25.La résistance des "dealers
du ghetto" au processus de réhabilitation, c'est donc le dernier argument du maire de
Vaulx-en-Velin pour ne pas remettre en cause sa politique. Tout au long des années 80,
l'usage politique de cette notion de ghetto a entretenu la confusion entre quartiers de la
misère et quartiers ethniques. Maurice Charrier réactualise le vieux thème des "familles
lourdes". Il vise plus exactement quelques familles immigrées vaudaises qui
participeraient à un réseau de trafiquants sur les communes alentours, un réseau où l'on
retrouveraient d'anciens habitants du quartier de la Grappinière, des membres de "familles
lourdes" relogées à l'extérieur de Vaulx en Velin. C'est donc toujours dans une logique de
la contagion mais en référence à une actualité locale que le trafic de drogue permet
d'appréhender certaines familles lourdes issues de l'immigration comme le vecteur des
menaces d'implosion d'une société duelle.
Dans une nouvelle conjoncture politique et médiatique, contrairement à octobre 1990,
cette version des événements va retenir l'attention des journalistes." Vaulx en Velin, la
faute au gangs" titre la page société de Lyon-Libération le 13 octobre 1992.
"Nous avons accordé une attention particulière à la version du maire
explique le rédacteur en chef adjoint de ce journal, parce qu'elle
semblait correspondre à un nouveau climat et à une opinion majoritaire
confirmée par la police. Il faut préciser que dans le même temps, on a
assisté à une recrudescence des faits divers touchants soit à la drogue
soit à des violences collectives contre des voitures de police ou des
25
"La thèse sur Vaulx-en-Velin plaque tournante de la drogue ne semble guère susciter d'écho chez le
commissaire de la ville note Libération le 14 Octobre 1990 dans un article intitulé "La thèse du complot".
"La drogue, il y en a niais pas plus qu'ailleurs". Ces propos du Commissaire Sarrazin tranchent
singulièrement avec ceux de son successeur pour lequel "la dérive mafieuse" est incontestable.
47
équipements. Les associations de jeunes ont été quant à elles
particulièrement discrètes..."
Ce que le journaliste en question oublie de préciser, c'est qu'à la date du fait divers, très
peu de reporters se risquent sur le terrain suite à de multiples agressions et ce contact
rompu privilégie un journalisme de bureau, le "desk" qui recueille les communiqués de
presse et organise leur suivi par téléphone. Cette couverture médiatique qui concerne
avant tout la presse locale se doit aussi de traiter l'événement, non seulement en relation
avec une histoire immédiate et un environnement d'actualité politico-sociale mais aussi en
tenant compte d'échéances futures prévues dans l'agenda de l'information. Arrêté de
longue date pour le 20 novembre, le procès de neuf dealers des "Chalets du Mens"
interpellés en novembre 1990 au lendemain des émeutes du Mas-du-Taureau est un
événement d'importance de la chronique judiciaire locale qui a servi au cadrage des
nouvelles émeutes d'octobre 1992.
"C'est le fonctionnement habituel de la PQR (presse quotidienne
régionale) explique le journaliste chargé du dossier au Progrès.
Contrairement à la presse nationale qui traite l'événement dans son
instantanéité et sans lui accorder toujours un suivi, nous sommes tenus
par une demande d'information locale qui exige un travail de lisibilité
en fonction de l'histoire locale et de futurs rendez-vous avec l'actualité.
Nous ne pouvons nous permettre ni l'amnésie, ni une contradiction trop
marquée dans les modes de traitement comme peuvent le faire les titres
nationaux dont le champ d'informations est assez large pour qu'une
nouvelle en élimine une autre. Pour schématiser, lorsque la presse
nationale brode, nous sommes des tricoteuses qui tissent les mailles de
l'information grâce à un travail de correspondance entre les
événements. (NDLR: des événements avant tout locaux)"
Mais "les broderies" de la presse nationale constituent parfois le patron de cette
couverture locale, et c'est généralement le cas lorsque le fait divers acquiert le statut de
"fait de société" comme en octobre 1990. Il apparaît en revanche que les modes de
traitements de la presse locale ont prévalu lors des incidents d'octobre 1992. C'est en ce
sens qu'il faut lire les comptes rendus de cet événement mais aussi ceux du procès des
"dealers des Chalets du Mens".
"Arrêtés en 1990 pour trafic d'héroïne à la frontière de Villeurbanne et
de Vaulx en Velin, à deux pas du Mas-du-Taureau" peut-on lire dans le
chapeau de l'article du Progrès le 21 novembre. Les émeutes de 1990
48
sont en toile de fond de ce procès et l'avocat de la défense utilise cet
argument : ses clients seraient "des victimes aliénées à la blanche à qui
l'on voudrait faire porter le chapeau des événements du Mas-duTaureau survenus le 6 octobre 1990. Des boucs émissaires facilement
désignés. A titre d'exemple dans le cadre d'une pédagogie répressive à
l'usage des banlieues empoisonnées."
Au delà du fait divers, la figure du dealer, image repoussoir des "cités ghettos" est un
des rôles mis en perspective dans un scénario catastrophe d'un développement des villes à
deux vitesses qui mêle le fait divers à l'actualité internationale sous le regard d'un
journalisme de "société". Ce personnage très mobile utilise son quartier comme base
stratégique . De ce fait, il symbolise un nouveau cosmopolitisme qui loin d'être émancipé
des catégories ethniques utilise celles-ci comme une ressource. Et par là même, il incarne
une évolution à l'américaine en opposition aux principes d'intégration de la société
française. Que l'on parle de "bandes ethniques", de "gangs" ou de "dérive mafieuse", on
vise bel et bien un retour des communautés sur un mode criminogène mais aussi comme
une stratégie d'adaptation à l'exclusion sociale dont on ne peut plus nier aujourd'hui la
dimension ethnique. Au lendemain des événements de Vaulx, même le théoricien du
"
mouvement social" Alain Tourraine, corrige ses catégories d'analyse:
"Comment ne pas voir que les catégories ethniques sont en ce moment
presque les seules qui produisent une action collective? (...) La réponse
aux questions que posent les émeutes de Vaulx-en-Velin ne viendra pas
de nos vieux modèles d'intégration dans la société nationale."26
En fait, si l'explosion de Vaulx est apparue publiquement comme le révélateur des
ruptures de communication inhérente à une société duelle, le rôle du dealer qui relève
selon les catégories d'Hannerz de domaines aussi variés que l'approvisionnement, le trafic,
le loisir et le voisinage27 serait l'élément détonant. On ne peut nier en effet comme le note
le rapport de Julien Dray certaines manoeuvres d'intimidation de la part des trafiquants
pour imposer la loi du silence. La morale du combinard fonctionne effet à partir de
l'exclusion réciproque entre la société française et sa communauté de référence. Il prétend
qu'il suffit d'accepter sa condition pour être libre: la ruse c'est de savoir que les autres ont
besoin de lui, ou plutôt de "nous" car il parle toujours à la première personne du pluriel, et
ces autres paient pour "nous" faire adhérer à leurs projets ou à leurs idéaux. On peut alors
jouer sur tous les tableaux, mais sans jamais "se la jouer", être dupe. L'essentiel est de se
faire payer et d'obtenir le maximum. Comme si l'existence des
26
27
Alain Tourraine. Pour une société multiculturelle. Libération, 15 octobre 1990.
U. Hannertz. Explorer la Ville. Op Cit.
49
exclus pouvait n'être qu'adaptation, sans bruit, toujours dans l'ombre, pour ne pas qu'on
découvre que leur univers a été créé autour des poubelles de la société française qui
regorgent de restes inconnus. Vivre à condition de respecter l'omerta, être des
clandestins.28 Et c'est le plus souvent en revêtant les oripeaux de leur communauté que les
dealers jouent sur le secret pour préserver leurs activités. Et cela, sans pour autant
respecter cette communauté vu qu'on ne peut nier les ravages de l'héroïne dans certains
quartiers. Mais faut-il pour autant en conclure comme le maire de Vaulx-en-Velin que les
dealers organisent des émeutes pour éviter que l'on touche à leur territoire ? Cette vision
du complot fondée à la fois sur la rumeur locale, des réputations surfaites par les récits
des soirs de veilles au bas des immeubles, une réinterprétation médiatique de ces
légendes et sans oublier les récupérations politiciennes, cette vision du complot surestime
les capacités d'organisation du pseudo-milieu vaudais. Les inspecteurs de la brigade des
stupéfiants qui ne cèdent pas aux sirènes médiatiques le reconnaissent : la grande
difficulté pour lutter contre la drogue en banlieue c'est justement qu'il n'existe pas de
milieu structuré ; les petites bandes de trafiquants s'organisent sur un coup pour se
redéfaire aussitôt. Il faut sans doute voir cette figure du dealer et plus largement celle du
combinard comme le simple chantre d'une logique du secret vécue collectivement et lié à
des modes d'adaptation secondaires à la ségrégation. Au delà des explications, qui sans
reprendre la thèse du complot, saisissent l'influence locale du dealer au travers d'un climat
d'insécurité qui serait à l'origine d'un clivage entre discours privés et discours publics.
Ainsi, c'est dans une logique de l'exclusion réciproque et des ruptures de communication
que l'on peut comprendre les réactions passionnelles de jeunes Vaudais à un dossier sur la
drogue de Vaulx Magazine publié début 1993. A ce propos, les explications de Farouk
Bouali, un pilier de la brasserie du Mas qui a jadis "fait philo" se passent de
commentaires. Il interprète le malaise des lecteurs de Vaulx Magazine par le fait que ce
journal municipal est lui aussi tombé dans le stéréotype comme les grands médias en
focalisant l'attention publique sur un phénomène qui certes existe, mais qui n'est
nullement le monopole de Vaulx-en-Velin. Lorsque Boualli parle de stéréotype, on
retrouve la définition du Secret par Simmel, "une forme sociologique générale qui se tient
neutre au dessus de ses valeurs de contenus", comme si la dynamique de l'un répondait à
celle de l'autre.
" Ce journal qui devrait être le nôtre nous a traité de drogués et nous
savons très bien à quoi correspond cette idée dans l'opinion française.
Depuis, il n'a plus au sens propre et au sens figuré droit de cité chez
nous. Je m'explique. La communication existe du fait que l'on croit
connaître autrui alors qu'en réalité celle-ci se déroule justement parce
28
Une image qui peut rappeler le confusion qui s'opère entre dealers et clandestins dans les discours
publics depuis "l'affaire des Biscottes" à Lille.
50
qu'on permet à autrui de ne pas être celui que l'on croit qu'il est. Dans
une relation avec un inconnu qui précède une véritable communication,
chacun garde la main sur son flingue et l'on teste l'autre dans la
recherche d'une certitude. La communication qui suppose la proximité
exclut cette pesanteur. On laisse autrui dérouler son cinéma, on l'aide
même à croire à son délire Par contre s'il dépasse la mesure, la
certitude se transforme en son contraire. Les gestes d'autrui sont
interprétés dans une même finalité. Or avec l'étranger, le métèque, le
banlieusard, la certitude négative qui exclut la liberté d'autrui c'est le
stéréotype. C'est une forme médiatique pure mais aussi un lien social,
un langage silencieux propre à chaque culture qui permet de
surdéterminer le vide inter-individuel par des contenus sociaux.
L'harmonie dans la communication est donc un idéal utopiste. Il y a
toujours une marge de malentendu que chacun oublie pour faire vivre le
consensus. Et lorsque un stéréotype trop marqué empoisonne le procès
de communication, le conflit ne peut être évité. A moins de jouer le
vicelard ou la prostituée, le partenaire lésé ne peut plus faire l'effort de
passer outre les non-dits pour faire vivre la relation. On dépasse le
conflit par la négociation. Sinon, le risque c'est que chacun s'enferme
dans sa propre vision de l'histoire, son propre délire, et remette en
question un sens commun qui repose avant tout sur un consensus."
14h. L'heure des rouilleurs et des joueurs.
Ils s'installent par petits groupes dans le bar jusqu'en fin de journée. Le petit combinard
qui fréquente souvent les tables de jeu est lui aussi un joueur. On joue pour gagner sa vie
certes mais aussi pour avoir l'air de quelqu'un. On vend pour consommer, pour casser la
routine. La précarité sociale donne l'impression d'échapper aux normes sociales. Dictature
de la survie qui génère son propre antidote: le jeu pour parier sur sa vie et celle des autres
au jour le jour: " chasser de son esprit toute émotion pour répondre à la nécessité du
présent" selon le joueur de Dostoïevsky. Et il arrive au joueur de se prendre au jeu.
Devenir "accroc"; piège du petit dealer. Des années plus tard le Zupien devient un habitué
des tables de jeu de la brasserie du Mas. Le temps s'est chargé de saper les illusions de
ceux qui se prenaient pour des seigneurs de banlieue. Ils se retrouvent entre deux âges,
sommés de payer leur crédit sur la vie.
Pour ressusciter les délires abolis, ils s'installent à une table de rami ou l'argent est de
mise. Comme un rituel pour retrouver une nouvelle donne dans les cartes du destin. les
parties tournantes sont un pèlerinage aux sources. On se jette à corps perdu dans un
cérémonial ou les idoles du passé retrouvent une apparence de vie. L'ancien "Ursus de la
Grap" oublie les vexations de l'usine et redevient l'homme fort qui fait régner la loi du
51
jeu. Le combinard reconverti échappe au bureau de l'aide sociale pour renouer avec "la
flambe". Qu'importent les gains ou les pertes, même si chacun trouve le prétexte du
hasard de la fortune pour s'asseoir : le jeu est une fin en soi ; le gagnant pourra offrir une
tournée générale. Le jeu, pour se venger de la vie.
Nous avons organisé une rencontre sur le thème " jeu et vérité" entre Karim B et
Momo Z. Karim est un habitué des tables de rami-poker, Momo le musulman
fréquente aussi parfois la brasserie, notamment lorsque avec ses coreligionnaires il
tente de ramener les mécréants à la vraie foi.
Momo : Tu as étudié. Pourquoi tu gâches ta vie au lieu d'être à la fac ou
de chercher un boulot d'intello ?
Karim B . Mes copains étudiants, aujourd'hui ils sont profs. J'étais le
meilleur, mais la différence entre nous c'est qu'ils prenaient leur rôle
d'étudiant au sérieux. Nous autres, on a toujours l'impression de se la
jouer lorsqu'on se prend au sérieux. Au fond je n'étais pas étudiant,
j'étais boursier. Si je suis resté à la case départ c'est que je savais
d'avance que les dés étaient pipés. Au fond la vie c'est comme une boîte
de nuit : tu fais le beau et tu crois que tu as le droit à la fête, mais tu
restes souvent dehors.
Momo : Toi et les gars de ton âge, vous êtes toujours en train de pleurer
sur la France qui ne vous aime pas. Vous n'avez pas l'impression
d'oublier votre race et votre religion?
K. B. Tu fais le malin parce que ton frère n'est pas derrière le bar et tu te
prends pour un vrai arabe parce que tu portes une barbichette. Va te
déguiser ou jouer aux marionnettes et laisse nous tirer les cartes.
Momo: Vous avez peur de vous la jouer mais vous passez vos journées
à jouer au rami. Moi j'ai trouvé la vérité dans le Coran. La vie c'est pas
un jeu de hasard où le plus vicelard réussit. Malgré tous vos coups de
bluff, vous êtes hors jeu et vous ne pouvez même plus faire croire que
vous êtes dans le coup. C'est toi qui te déguise en croyant que tu peux
refaire le monde et ta vie autour d'une table de jeu. En vérité tu est un
looser parce que tu te la joues looser. Laisse tomber ton masque !
52
K. B. Moi je me regarde en face à chaque seconde de ma vie. J'assume
ma galère sans me cacher derrière une mosquée. Ma race, je l'ai dans la
peau, dans les tripes et dans la cervelle ! Je ne l'ai jamais oublié un
instant et c'est peut-être pour ça que je n'arrive pas à me la jouer. Quand
tu sais que le regard du moindre beauf peut te ramener à une position
d'immigré et que ta vie peut basculer à n'importe quel moment, tu dois
tout calculer pour ne pas être pris au dépourvu. Vous les jeunes, vous
êtes tellement français dans votre tête que vous pouvez même vous
prendre au sérieux avec un masque de musulman.
Momo : C'est bien là votre problème. Votre race, vous l'avez vécue dans
le regard des autres. Vous avez toujours cru pouvoir vous cacher en ne
vous engageant dans rien Echec ou réussite, rien ne vous touchait
vraiment vu que pour vous la vie c'était du cinéma. Je vais te lire une
prière d'un sage de l'islam, Cheikh Amadou Kane : "mon Dieu vous avez
voulu que vos créatures vivent sous la coquille solide de l'apparence. La
vérité les noierait. Mais, seigneur de vérité, vous savez que l'apparence
prolifère et durcit. Seigneur, préservez nous de l'exil derrière
l'apparence."
K. B. Je ne suis pas dupe de la société française! Je sais qu'il faut la
jouer, pas se la jouer! Il n'y a que les barbus pour croire en une seule
vérité ! Comment accepter le regard que la France porte sur moi : je ne
suis ni le terroriste du cauchemar lepéniste ni la victime du melting pot
de SOS racisme. Par quel moyen le leur faire admettre pour me faire une
place au soleil ? Je n'ai pas d'autre solution que de bluffer, donner un
spectacle. Citation pour citation, on ne t'a jamais parlé de Shakespeare
dans ta mosquée: "la comédie, c'est le piège dans lequel je prendrai la
conscience du roi". Mais attention, je ne suis pas non plus un bouffon ! Il
faut jouer en groupe. De notre temps, le respect était une valeur. On
pouvait jouer tous les rôles possibles mais on n'oubliait jamais notre
race. Votre génération ne peut pas en dire autant !
Momo : C'est shetan (Satan) qui vous guide. Vous croyez ne pas vous la
jouer parce que vous ne vous prenez pas au sérieux, mais votre vérité
n'est qu'une image dans le regard des autres. Vous vous la jouez entre
vous en croyant la jouer aux autres. Parce qu'on vous a jetés comme des
malpropres d'une boîte de nuit, parce que vous ne pouvez pas accepter ce
rôle d'immigré que vous voyez dans les yeux des français,
53
vous êtes devenus des adorateurs du mensonge. Vous avez cru pouvoir
rester vous-mêmes en bluffant, en vous faisant appeler Tonio ou Enrico
pour entrer en boîte; mais votre but en fait n'était plus d'entrer mais de la
jouer au videur. Et parce que vous faisiez cela en groupe, vous vous êtes
créé votre petit monde. La fête ou la vie, pour vous c'est toujours après
la fête, quand vous vous vous racontez vos histoires. Au fond, le
mensonge est devenu pour vous une religion. Mais on ne construit rien
sur du vent. Aujourd'hui vous ne parlez même plus ensemble. Le
mensonge vous a bouffés de l'intérieur et vous faites la grimace.
K. B. C'est vrai que je suis seul et que je me pose des questions. J'en suis
toujours à me demander d'où vient ce flip qui me bouffe les tripes ? Le
seul héritage de mon père, la poisse ou le mauvais oeil de tous ceux qui
entrent dans ma tête sans frapper ? Mes camarades de jeu qui sont-ils ?
Des communiants ou des compagnons de galère inventés par ma
cervelle malade ? Mais peut-être que ces questions n'ont aucun sens. Les
dates de l'histoire ne sont-elles pas fondées sur la naissance d'un homme
qui devint Dieu ? Si je parviens à imposer mon délire comme un sens
collectif, je deviens moi aussi un créateur. Etre un fondateur d'histoire
ou un pauvre type, là est la véritable question. Mais tout cela, on ne peut
pas le comprendre lorsqu'on a choisi la sécurité sociale de la mosquée.
La différence entre nous, c'est que tu crois que le ciel est un joker qui te
protège du regard des hommes."
La vie des Zupiens a un caractère tellement précaire qu'ils ne croient vivre qu'en
fonction d'un sursis. Et pour retrouver l'amour propre, ils confondent souvent délire et
liberté. Chassant de leurs esprits tout souvenir pour répondre aux nécessités du présent de
la survie. Niant toutes les contraintes d'une société conçue par les autres et pour les autres.
Toute expérience devient pour eux une simple sensation. Sur leur planète, les beuveries,
les racontars tiennent lieu de vérité. C'est ainsi qu'ils sacrifient leur mémoire: en s'exilant
dans un monde à-part où l'on choisit de ne pas vivre pour ne pas mourir. Où la conscience
de la durée est abolie. Où l'évolution ne signifie plus rien, parce que chaque action reste
au stade de la réaction instinctive devant l'événement, au lieu d'être le résultat d'un travail
d'organisation autour d'un choix d'être, un choix militant pour l'avenir. Mais avec le
temps, les cadavres que l'on planque dans sa tête se réveillent. La bière prend un goût
fade, et les ambitions fraternelles du temps des copains font place aux tyrannies de
l'intimité: aucune parole échangée, aucune vraie main tendue, personne autour de soi que
le silence qui déchire et tue. Les illusions cèdent sous les assauts de la triste réalité de la
54
zone au quotidien. Et l'angoisse apparaît. L'angoisse de finir comme un "zoufri"
pleurnichard de mektoub. Une angoisse qui révèle à quel point le monde des lascars a été
construit en réaction au regard de l'autre, aux stéréotypes de la société française, aux
clichés médiatiques.
Car le Zupien a toujours l'impression de se la jouer, de se bluffer lui même lorsqu'il croit
à un rôle: La nécessité vitale de prendre en compte la globalité de son existence lui impose
un sacrifice constant à la cause de la survie. Tout peut basculer à n'importe quel moment, il
s'agit donc de tout calculer pour ne pas être pris au dépourvu. A partir de cette nécessité
absolue, les événements sont désacralisés: échec ou réussite, rien ne touche celui dont le
but est de demeurer lui-même.
Cette inversion des valeurs est consacrée par des pratiques de groupe où la dimension
ludique permet d'une certaine manière aux Zupiens de reglobaliser leur vie éclatée. Du
moins dans un imaginaire de soi ou dans un monde d'intimités complices qui fondent les
relations de coulisses des Zupiens sur une manière de se raconter. Ils ne peuvent se
considérer parie prenante d'un lien social qui par l'intermédiaire d'autrui peuple la société
française. Ils ne souffrent pas comme le Robinson de Deleuze et Tournier d'une absence
d'autrui29. Plutôt de sa présence envahissante qui par l'intermédiaire des clichés sur la
banlieue et du racisme voudrait leur imposer ses définitions. Autrui est de ce fait le garant
d'une vérité qu'ils ne peuvent cautionner, autrui est le grand mystificateur qui cherche à
réduire leur expérience à la violence du stéréotype, autrui est un producteur de formes
réductives, autrui proclame l'impossibilité du possible comme l'exprimait plus haut Karim
B. Accepter les définitions d'autrui signifie accepter de devenir un pauvre type. Se couper
d'autrui aboutit à une la folie. Seule solution pour ressusciter une part du possible, le jeu du
simulacre.
Proclamer le jeu absolu lorsque autrui impose le sérieux absolu. Autrui, le grand
castrateur redevient le champ du possible lorsqu'on l'investit à son insue d'une mission
salvatrice: il doit croire au leurre. Quels avantages tirer de cette manipulation? En dehors
des intérêts substantiels qu'il s'agit de ne pas négliger dans une nécessaire logique
économique, chaque fois qu'un bluff réussit, la tournée en dérision d'autrui proclame
l'horizon sacré d'autres apparences possibles au delà des voies balisées qui tisse la
conception officielle des liens du monde et le secret de la force du groupe se trouve
réaffirmé par la démonstration du mensonge du stéréotype. Mystifier, c'est en quelque sorte
démystifier le monde. Comme si tout leurre était un événement universel qui procède à la
restructuration du monde. Le sacrifice rituel d'autrui proclame la réalité du secret des
Zupiens et sur le cadavre d'autrui le groupe peut consacrer ses fantasmes à
29 Gilles Deleuze, La Logique du sens, Minuit. 1969.
55
l'abri du stéréotype. Les membres du groupes sont des complices. Etre un pair signifie ne
pas être autrui. Poussé à l'extrême, le fantasme commun interdit l'action. Inutile même de
parler ensemble.
Comme si le Zupien était pour le Zupien un autre qu'autrui. Gardien d'un monde à part
et d'une conception de la réalité. Mais, "la maîtrise des impressions est une profession qui
n'a pas d'avenir devant elle (...) le problème de la construction d'une identité dans une
interaction est simplement repoussé" 30
III LE SERVICE SOCIAL DU CENTRE DE PAIEMENT DE LA SÉCURITÉ
SOCIALE
Le centre de paiement de la Sécurité sociale est situé avenue Dimitrov, face à l'ANPE et
près du commissariat. Les voies de communication permettent à la population du Mas-duTaureau un accès rapide par la promenade Lénine qui relie le centre du Mas au grand Vire.
A l'entrée, une boîte aux lettres et une urne permettent aux usagers de déposer leur courrier.
La disposition du guichet d'accueil près de l'entrée provoque des files d'attente en période
d'affluence : un thème constant de plaintes des usagers. Les demandes qui nécessitent un
examen du dossier des assurés sont orientées vers deux boxes d'accueil et une salle
d'attente. Aucune information n'est affichée sur le fonctionnement du centre.
30263 assurés soit 25795 familles relèvent de cette caisse locale. La fréquentation
importante liée à la physionomie sociale des vaudais incite le centre à mobiliser plus de
personnels à l'accueil. Les locaux de la Sécurité sociale sont étroits. L'affluence pose
d'autant plus de problèmes. Farida Z, la fille de Mohand Z. est depuis peu l'une des
assistantes sociales qui accueillent les usagers du service social.
Entretien avec Farida, la fille de Mohand Z. :
Farida la vaudaise de Blida a toujours eu un tempérament de fugueuse. Comme nombre
de jeunes filles de sa génération, elle ne pouvait accepter de se laisser cloîtrer entre les
quatre murs de la demeure familiale sans révolte. A l'âge de 18 ans, Farida a donc plié
bagages à la recherche de son destin sur les routes de France. Elle ne voulait plus entendre
parler de la condition musulmane ni même des Arabes, elle cherchait à se fondre à
l'universalité française. De cette période troublée de sa vie, il lui reste, 15 ans plus tard, la
passion à fleur de peau. Prise en tenailles entre les fantasmes de la société française et les
idées culturelles de ses parents, elle a mené sa vie en s'arc-boutant sur une volonté d'être la
seule maîtresse d'elle même, de ne se laisser dicter sa loi par personne. La rencontre avec la
peinture lui a permis de réaliser ses "rêves d'intégration". Les artistes
30
lsaac Joseph. op cit
56
n'ont pas de patrie, c'est bien connu, et une certaine réussite sur le marché de l'art
moderne lui a permis de jeter un regard plus serein sur ses origines. En 1987, lassée par
"l'universalisme à la française", elle abandonne la peinture et s'installe en Algérie.
Trois années plus tard, après un mariage raté et une licence de philosophie, elle revient
à Vaulx-en-Velin où elle se lance dans des études d'assistante sociale. Ce retour aux
origines, elle l'interprète comme une antidote à un sentiment de culpabilité qui la tiraille
depuis qu'elle a abandonné les siens. Elle doit régler sa dette : régler de manière
professionnelle les problèmes sociaux devant lesquels elle a jadis fuit. "je dois m'intégrer
à ma propre histoire ; cette intégration-là est une valeur qu'il s'agit de redistribuer"
précise-t-elle. A l'abri derrière une certaine distance professionnelle, elle peut désormais
se réconcilier avec son passé. La quête de son identité passe par une mission sociale.
Question : Quelles sont les caractéristiques des usagers du service
social?
Farida Z : Vaulx-en-Velin a la réputation d'être la commune la plus
pauvre de l'agglomération. Lors des émeutes d'octobre 1990, on a vu des
familles piller des commerces d'alimentation et ces événements ont été
rapprochés par les médias des émeutes de la faim de Caracasse. De fait,
la rumeur publique, la ségrégation spatiale et un traitement social
spécifique désignent comme "pauvres" des groupes de population de
Vaulx en Velin, et plus particulièrement de la ZUP. Nous avons comme
consigne d'apporter une attention particulière aux demandes de ces
usagers même si nous ne disposons guère de moyens supplémentaires.
Depuis quelques années, notre public exige un droit à l'aide sociale alors
qu'auparavant il ne faisait que réclamer. Difficile de circonscrire une
population statistique précise : les demandes émanent aujourd'hui non
seulement de la ZUP mais aussi des zones résidentielles.
Question : Comment définir la pauvreté à Vaulx-en-Velin ?
F. Z. Ce n'est pas simplement une insuffisance de revenus. Parmi mon
public, certaines familles au RMI s'en sortent globalement mieux que
des co-propriétaires qui ne parviennent pas à réduire leur train de vie :
c'est pourquoi le thème d'un développement de la ville à deux vitesses
ne me semble pas spatialement cohérent. On pourrait définir la pauvreté
comme un écart, un manque relativement à des normes sociales de
consommation. Ce qui suppose de sortir d'une vision de l'enclave car
localement le discount a changé les modes de consommation. Reste la
définition de la pauvreté comme un cumul de précarité, comme une
forclusion dans le présent du fait d'un avenir incertain. Mais
contrairement à cette culture du pauvre à laquelle semble notamment se
57
référer le Conseil économique et social, l'absence de revenus n'est pas
l'absence de ressources et on peut être en situation de précarité et
parvenir néanmoins à faire valoir des droits sur le travail des autres. Le
recours massif au système d'assistance en est une démonstration à Vaulx.
On pourrait en conclure à une désignation sociale de la pauvreté. Les
pauvres sont ceux qui utilisent les services sociaux. Ou ceux qui
s'approvisionnent chez Ed ou Liddle. Ou tout simplement ceux qui
habitent Vaulx en Velin. Ce sont parfois les mêmes, mais comment
désigner ceux qui voudrait sortir de ces clichés médiatiques dans
lesquels on les enferme ?
Question : Peut-on réduire la désignation sociale de la précarité à un
problème de clichés médiatiques ?
F. Z.: Par clichés médiatiques, je n'entends pas simplement le récit
journalistique. J'ai une formation de philosophe et si on se réfère à
Foucault, on peut comprendre que les dispositifs de gestion et de
contrôle de la précarité produisent eux-mêmes la précarité et des
discours sur celle-ci. Inutile d'être grand clerc pour se rendre compte à
quel point le problème du chômage et de la précarité ont permis de
légitimer les orientations politiques de la municipalité...
Question : je ne vois ni le rapport avec l'action des services qui
dépendent de l'Etat ni avec la question des images publiques.
F. Z. : Il faut sortir d'une vision des services publics comme des mondes
clos. Au delà des questions de règles et de procédures, il est nécessaire
de re-situer les services dans leur environnement. Dans le contexte
vaudais où les rapports entre les services et leur environnement sont très
marqués, la solidarité locale se construit au détriment du lien des
services avec leur propre organisation. Bien sûr, des administrations
comme la sécurité sociale et l'ANPE répugnent à la communication et
mettent en avant les prérogatives de leurs mission ; mais en situation de
crise, lorsque la priorité est de résoudre un problème, priment alors des
interdépendances entre des acteurs appartenant à des structures
différentes. Ce qui ne veut pas dire que l'on va résoudre le problème,
mais que la relation entre les responsables des services et les autorités
politiques locales se renforce, souvent au détriment des employés et du
public. On ne peut pas comprendre la désignation sociale de la précarité
à Vaulx-en-Velin sans se référer à un système politico-administratif qui
se construit sur cette désignation.
Question : Mais il n'y a pas qu'une seule catégorie de public ?
58
F. Z. : Ils sont en effet multiples et les jeux d'acteurs au sein des services,
qu'ils soient administratifs ou municipaux sont liés à cette diversité, à des
capacités d'accès elles-mêmes différenciées. Mais cette diversité est aussi
prise en compte au travers des catégories de la désignation sociale.
Question. Plus concrètement, vous avez des exemples ?
F. Z. : Pour accueillir des publics différenciés, l'ANPE de Vaulx-enVelin distingue les sales boulots des professions plus nobles. Pour ce
faire, les offres d'emploi ne sont pas affichées le même jour. Cette
initiative est liée à une concertation locale : les acteurs locaux ont pensé
que les cadres ne fréquentaient plus l'agence à cause de la présence d'un
public trop coloré. Au nom de l'image de l'ANPE et de la ville de Vaulx,
on a jugé que l'agence ne pouvait pas se passer de ses cadres. Mais les
catégories de la désignation sociale sont aussi fluctuantes et liées à
l'actualité : lorsque une population particulière dans un quartier
particulier pose un problème à la gestion locale, ses relations avec les
services publics s'en trouvent affectés.
Question : Pour en venir à votre expérience personnelle. La pauvreté à
Vaulx-en-Velin et à Blida, ce n'est pas comparable.
F. Z. A Blida il n'y a pas d'itinéraire quotidien possible entre ED
l'épicier, les restaurants du cœur et des services sociaux. Cela dit les
pauvres savent mobiliser d'autres ressources pour s'en sortir et en ce sens
ils font preuve d'une richesse humaine qui n'existe plus dans un pays où
les réseaux du pauvre sont institutionnalisés. C'est peut-être ça la
véritable pauvreté à Vaulx : une pauvreté sans véritables ressources en
dehors des institutions.
Question : Vous êtes rentrée d'Algérie en 1990, et vous aviez quitté
Vaulx-en-Velin en 1980. Pourquoi ce retour dans la ville de votre
enfance ?
Farida Z : Je m'étais jurée de ne plus jamais remettre les pieds dans cette
banlieue. Il faut dire que la condition des filles arabes avant les années
80, c'était différent d'aujourd'hui. Mon père à l'époque n'avait que
l'Algérie dans la tête et à défaut de dater le retour de toute la famille il
avait programmé mon mariage là-bas. En fait j'ai vécu ici une partie de
mon enfance mais j'ai découvert Vaulx-en-Velin en 1990. Je suis rentrée
parce que je n'avais rien trouvé en Algérie. Pas grand chose du moins qui
concerne mon identité. Et comme j'avais déjà épuisé mes rêves
d'évasion, je mes suis dit que je pouvais peut-être résoudre mon
problème à Vaulx.
59
Question : Quel problème ?
F. Z. : Une quête de sens et d'identité. Cela peut paraître rétro, mais pour
nous la question de l'identité ce n'est pas un débat de salon, c'est vital !
Ma vie est une fuite perpétuelle. Lorsque j'ai quitté Vaulx, les Arabes
me débectaient et je voulais devenir française ; puis je n'ai plus supporté
les Français et je me suis marié en Algérie sans consulter mes parents.
En somme, j'ai fait exactement ce que mon père avait prévu pour moi, ce
qui avait motivé ma révolte ! Au fond je n'avais rien à faire là-bas mais
j'avais cru réunir la nostalgie du passé et mon désir de liberté par le libre
choix de la contrainte. Les Algériens font exactement la même chose
aujourd'hui parce qu'ils ont aussi un problème d'identité.
Question : Je ne comprends pas le rapport ?
F. Z. : La société algérienne se jette dans les bras du FIS pour se libérer
du FLN. Ce parti est une créature du FLN, mais il faut comprendre que
le FIS est aussi un mouvement de jeunesse. Toute une génération s'est
retrouvée hors jeu du fait d'un pouvoir qui associe la gérontocratie et la
corruption à l'éternel chantage romantique sur les martyrs de la
révolution et les pères fondateurs de l'État. Le rapport de cette jeunesse à
l'Islam ne se décline pas uniquement sur le mode de la foi mais plutôt
sur une désacralisation de la mission des pères fondateurs. L'Islam est le
dernier recours de ces jeunes qu'on appelle les "hittistes" (ceux qui
tiennent les murs) non pas pour trouver une place au paradis mais pour
retrouver leur part de nourritures terrestres. Et cela grâce à une
refondation de la société algérienne. Mesurer cette dialectique du sacré,
c'est à la fois analyser les structures mythiques du pouvoir des pères
dans la société FLN et les motivations temporelles d'une fuite dans
l'illusion des fils. C'est aussi comprendre - et c'est là que je réponds a
votre question - que cet ordre de la surenchère du FIS s'opère dans un
respect symbolique des valeurs des pères fondateurs, un respect qui seul
peut justifier leur meurtre rituel. L'imbrication du spirituel et du
temporel typique des sociétés musulmanes prend une dimension
tragique lorsque le rituel symbolique se traduit par l'action criminelle.
Telle Kronos dévorant ses enfants, la société FLN sacrifie ses fils et
l'Hybris de ceux qui tiennent les murs pour passer le temps exprime une
sacralisation de la haine. La société algérienne, dit-on, a accouchée de
monstres et de mutants, mais il s'agit aussi d'analyser cette irruption du
mal à la lumière des sources théocratiques de la tyrannie des pères !
Question: nous dérivons très loin de Vaulx.
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F. Z. : Je ne pense pas. En tout cas mon expérience et celle de ma
famille sont une preuve de cette proximité. Une chose est de refuser le
cliché de Vaulx vu comme un ghetto, une autre est de considérer que les
gens d'ici n'ont pas que des attaches locales. L'Algérie est bel et bien
présente aujourd'hui à Vaulx en Velin. Par le téléphone, par les médias,
par les allers et venues des uns et des autres. Et surtout par une
dimension symbolique.
Question : Au début de la guerre du Golfe, la presse locale avait titrée
"Faut-il avoir peur de Vaulx ?" : sous entendu, La ZUP est une zone
arabe qui risque d'exploser.
F. Z. : Le symbole ne se réduit pas au fantasme. Qu'importe les images
publiques ! il faut apprendre à exister collectivement au delà des
opinions de Pierre et Paul. La dimension symbolique que j'évoque est
liée à un fait communautaire. Je pense que la catastrophe algérienne
réinvente aujourd'hui l'Algérie en France, du moins l'identité des
Algériens de France. Le clivage dans les familles, notamment celui qui
s'était affirmé en octobre 1990 à Vaulx et tout au long de l'histoire de
l'immigration, cette opposition des génération est en passe de
disparaître. Chez moi, mon père et mes frères communiquent enfin. Et
même si les opinions divergent, je crois que le débat invente un sens, un
univers de références communes. Personnellement, je me sens enfin
chez moi à Vaulx en Velin.
Question : Vous êtes revenue en France plusieurs mois après les
émeutes d'octobre 1990. Votre orientation dans le travail social est liée à
ces événements ?
F. Z. : Ces événements ont eu un impact international. En Algérie, les
images de Vaulx ont eu de l'effet chez les jeunes. Mon retour n'a rien à
voir avec cette actualité. Mais il est vrai que je n'avais aucune vocation
pour le travail social et que j'ai utilisé ce moyen pour reprendre contact
avec la réalité vaudaise. Je ne pense pas non plus tenir jusqu'à la retraite.
Question : Vous voyez d'autres rapports entre Vaulx et l'Algérie ?
F. Z. Les situations n'ont bien entendu rien de comparable mais on peut
risquer une comparaison sur le souci du contrôle de l'image publique.
Là-bas on tue les journalistes, les écrivains et tout ceux dont le discours
ne correspond pas l'image mythique d'une société musulmane du passé
ou de la société des pères fondateurs de l'Etat. Ici on se contente de
maudire la presse. Au nom de l'avenir, le pouvoir municipal rêve d'une
image publique sans tâche, qui pour devenir réalité nécessiterait de
61
changer la population vaudaise. Les manoeuvres des apprentis sorciers
ont toujours le bien public pour justification et la censure comme
solution.
- III L' association Agora. Chemin du Mont-Pilas.
Nous avons rencontré à de multiples reprises les animateurs de l'association Agora, la
principale association de jeunes à Vaulx-en-Velin, créée au lendemain des émeutes
d'octobre 1990.
Lors d'un entretien avec un porte parole de l'association, je suis soudain pris à parti
par un adolescent qui se donne des airs de loubard.
"C'est à vous la caméra qui filme dans la cité, il faut d'abord nous
demander une autorisation, sinon on va vous la casser votre caméra!"
Le jeune en question me confond visiblement avec un reporter. Mon
interlocuteur lui répond : "lorsqu'on joue les loubards, il ne faut pas se
tromper d'interlocuteur et mon invité n'a visiblement pas de caméra
pour filmer ton refus des caméras." Au delà de l'anecdote, cette attitude
participe d'un véritable rituel qui s'est instauré entre jeunes et
journalistes depuis les événements d'octobre 1990.
Les véhicules de la presse notamment ceux de la télévision ont été violemment pris à
parti, parfois renversé ou même brûlés, lors de ces émeutes. Ces incidents prouvent à
quel point les journalistes n'ont pas bonne presse chez les jeunes de Vaulx. "La presse
n'est qu'une indic de la police" affirmaient alors de nombreux jeunes. Une référence
directe aux événements des Minguettes en 1983, où les photos des journalistes avaient
permis à la police de mettre la main sur certains "casseurs".
Le reproche qui revient le plus souvent est en fait la logique du scoop. Une quête du
sensationnel qui selon les jeunes a contribué durant des années à la mauvaise réputation
de la ZUP. "On ne les voit arriver que lorsque il y a des morts et du sang, sinon ils ne
mettent jamais le pieds en banlieue" explique Saadène. En fait les réactions des jeunes à la
médiatisation sont plus complexes. Les rodéos et le pillage des magasins, c'est aussi la
dernière forme de communication possible pour dénoncer le conflit avec la police par le
biais des médias.
"Des années que ça dure, expliquait ainsi un adolescent au maire de
Vaulx dans une réunion au CALM, des années de militantisme contre
les flingueurs de jeunes pour rien! La seule manière de nous sortir de ce
62
guêpier était de nous en sortir publiquement! On regrette pour les dégâts
mais il fallait voir les choses en gros pour attirer ici les médias."
Les rodéos et les émeutes vus sous l'angle militant d'une mise en scène contre un
pouvoir silencieux: comme si les petits frères des beurs ayant constaté l'inutilité des efforts
de leurs aînés comprenaient qu'ils n'ont pas le choix entre l'action et le spectacle, que leur
seul choix est de donner ce spectacle ou de ne rien faire. Une interprétation a posteriori
que l'on retrouve aujourd'hui dans la bouche des animateurs d'Agora mais qui néglige la
dimension spontanée et ludique des événements. Nombreux sont les jeunes qui
reconnaissent qu'au bout du troisième jour d'émeute, la colère aurait cédé la place à un
véritable jeu de la guerre que rendait plus excitant encore la présence des médias. La
logique du look et de la frime, la surenchère pour devenir la vedette d'un jour, la
fascination des médias qui avait déjà touché les jeunes des Minguettes une décennie
auparavant expliquent aussi l'attitude des jeunes vaudais: "Hier à la télé on est passé
derrière Israël mais devant Saddam" confiait ainsi un collégien à un journaliste du
Monde. La médiatisation a été aussi largement utilisée par les associations naissantes à
Vaulx-en-Velin pour s'imposer comme l'interlocuteur des pouvoirs publics. Les querelles
de leadership se sont même faites dans un premier temps par médias interposés.
Cinq associations se sont constituées à Vaulx depuis les événements d'octobre. La plus
active était incontestablement le "Comité Thomas Claudio". L'association a joué un rôle
majeur dans le retour au calme du quartier du Mas-du-Taureau et dès sa naissance, la
municipalité a mis une salle de réunion à sa disposition tandis que Jeunesse et Sport lui
allouait une subvention de fonctionnement de 3,5 millions de centimes avant même le
dépôt d'une demande de financement. Depuis que le tribunal de Lyon a rendu son verdict
sur la mort de Thomas Claudio, le comité dont la principale raison d'être était le suivi
judiciaire de cette affaire est entré en sommeil.
Trois époques pour trois rencontres.
-Novembre 1992 : le bouillonnement. En quête de réseaux.
Les animateurs du comité ont en fait fondé une structure parallèle, l'association Agora,
dont la vocation est d'occuper le créneau de l'animation socio-culturelle locale.
"On a créé Agora pour répondre au débat sur l'intégration et au
monopole de structures socio-éducatives qui prétendent penser à la
place des gens, explique le président de l'association, Pierre Didier
Tchétché. Agora s'est organisée autour de plusieurs objets, économique,
social, culturel et elle a aussi soulevé les problèmes de l'ordre public et
de la citoyenneté. On essaie de comprendre le mode de
63
fonctionnement des institutions en général et en particulier celui de la
police et de la justice qui nous posent, en tout cas, le plus gros problème.
Agora, c'est aussi un clin d'oeil à la démocratie, à la cité grecque,
l'assemblée du peuple pour le peuple".
Le président de l'association Agora a la taille d'un guerrier massaï et la patience d'un
missionnaire. Pierre Didier Tchétché l'africain est le porte-parole des "lascars" de Vaulxen-Velin. Au lendemain des émeutes d'octobre 1990, les médias se font l'écho de son pari
d'une reconquête civique dans les cités HLM: il s'impose comme un interlocuteur des
pouvoirs publics sur le malaise des banlieue.
Rien ne semblait destiner à un tel rôle cet étudiant ivoirien de 27 ans. Timide et bon
élève au royaume des enfants terribles des cités. Noir chez les bronzés d'une Afrique
blanche, majoritaire. Aîné d'une famille de quatre enfants, Pierre Didier débarque en
France à l'âge de six ans. A l'école, on l'interroge sur les images d'Epinal du continent
noir: la brousse, les huttes et les lions. Lui se souvient surtout des hélicoptère dans le ciel
de la région Gagnoa. Des soldats tortionnaires de la minorité bété à laquelle appartient sa
famille. Pierre Didier est avant tout vaudais, "citoyen du chemin du Mont pilat": "je suis
passé du cinquième au quatrième étage. Puis à la tour d'à côté". Une jeunesse française,
côté périphérie urbaine. Les bandes de marmots pagailleurs. La maraude. Les petits
chapardages. Un surveillant général surnommé "Gestapo". Malgré le folklore des cités,
Pierre Didier reste bon élève. Il suit l'exemple de son père, un ouvrier devenu docteur
grâce aux cours du soir. Après le bac en 1988, la fac de droit l'éloigne de ses copains de
galère.
La mort du jeune Thomas Claudio qui déclenche les émeutes du Mas-du-Taureau le
ramène au bercail. Pierre Didier abandonne pour un temps les études. Rejoint Agora
comme on entre en religion. Sa profession de foi, au nom de la cité, de la justice et du
droit dérange la torpeur du jeu politique local. Il retrouve l'Afrique à Vaulx-en-Velin
grâce à Fanon et Malcom X: "Les banlieues sont héritières du colonialisme. A la mairie
ou ailleurs, on voudrait écrire l'histoire à notre place. Mais nous sommes l'avenir de cette
ville, non plus une minorité indigène."
Tandis que le comité tenait un discours tranché sur les pratiques policières et la
partialité de la justice, Agora se veut un lieu de négociation avec les partenaires
institutionnels et sociaux. On voit ainsi certains de ses membres participer aux réunions du
conseil de quartier, débattre sereinement avec les leaders des "Masses silencieuses" ou
encore participer au conseil d'administration du centre social du CALM. C'est ainsi que
l'association s'est vue accorder en 1991 la gestion d'une salle du centre social tandis que le
ministère de la Ville finançait ses projets à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de
francs. Mais l'association reste victime d'un soupçon de "double jeu" notamment auprès de
la municipalité, un soupçon qui empêche l'Agora de se poser comme l'intermédiaire
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local des jeunes malgré une stratégie médiatique très au point. D'autant que d'autres
associations lui disputent ce rôle. Aujourd'hui, se réclamer de Vaulx-en-Velin auprès des
institutions qui subventionnent les projets des jeunes de banlieue, c'est presque une
garantie de financement. Les jeunes savent qu'ils font peur. Et ils jouent le jeu dans une
surenchère : payer ou on casse tout! Mais les sommes allouées restaient minimes et
étaient plutôt destinées à calmer le jeu.
Pour le reste, "Aucun traitement n'est effectué, explique l'animateur de la
MJC Jérôme Feynel, on se contente d'empiler les dossiers puis de les
envoyer en bloc aux financeurs qui les sélectionnent selon leurs propres
critères". Cette stratégie du désengagement permet de comprendre
pourquoi "on finance tout et n'importe à Vaulx en Velin" ajoute Feynel.
A condition bien entendu de savoir rédiger un dossier. Dans ces conditions, les
associations para-municipales sont avantagées ainsi que les grosses structures dont la
tache essentielle devient de produire des projets. C'est ainsi que l'APRI a acquis ses lettres
de noblesses
" Le centre multiculturel avait déjà été financé à hauteur de 1,3MF
explique une observatrice de la vie locale, alors qu'il reposait sur un
reliquat du discours interculturel qui n'a plus de sens que dans les
nostalgies administratives du FAS. Les mêmes ont réalisé un festival du
cinéma de banlieue avec la bénédiction et les mannes du ministère de la
ville, alors qu'il n'y a qu'une salle de cinéma pour 45 000 hab. à Vaulx
et bien entendu aucune production locale. Le pire, c'est que les
promoteurs de ces projets sont tous des salariés municipaux, les beurs
proprets que la mairie avait joué comme vitrines de l'intégration et qui
auraient du être logiquement disqualifiés après les événements
d'octobre mais que la nouvelle politique des villes replace aujourd'hui
en avant. Et cela non pas en raison de choix délibérés mais du fait d'une
vacance de rôle d'intermédiaire municipal et d'évaluation locale des
projets."
On aboutit donc localement à la situation contradictoire où seuls les projets de prestige
qui correspondent aux critères d'appréciation des administrations nationales se voient
financés par de gros budgets.
Face à ces contradictions, Agora qui se réclame de la légitimité des émeutes d'octobre
se perçoit volontiers comme victime d'un complot municipal. De fait les leaders de
l'association hésitent entre deux attitudes :
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- Une minorité prône le refus de toute concession. Face aux fins de non recevoir
institutionnelles ces irréductibles opposent l'unilatéralité d'un discours. Lorsque les
pouvoirs publics promettent, ils exigent. Lorsque la municipalité ou la police craignent de
nouvelles émeutes, ils menacent. Leur logique est avant tout une logique de l'affirmation
qui a besoin d'un regard extérieur pour exister. Malgré une vive critique des médias, c'est
avant tout au travers de ces miroirs que leur refus des demi-mesures et de toute
compromission trouve un écho public.
- Autour de D. Tchétché, le président, l'autre tendance prône la négociation avec les
pouvoirs publics et le jeu médiatique. Ils relativisent la portée de l'action d'Agora et
comprennent que les acquis ne sont jamais que conjoncturels. Ils se considèrent comme
des acteurs de la construction d'une nouvelle identité vaudaise dans le sens où ils mettent
au premier rang la reconnaissance d'une destinée commune. Et au lieu de dénoncer pêlemêle les médias, ils favorisent certaines relations avec des journalistes qui se sont formés
sur le terrain en côtoyant les associations.
Le clivage entre ces deux tendances s'est affirmé après le verdict du procès en appel des
circonstances de la mort de Thomas Claudio. Suite au premier procès qui s'était soldé par
un non lieu pour le brigadier Oriol, l'association avait menacé publiquement de ne plus
jouer le rôle de médiateur avec les jeunes vaudais. Le verdict est confirmé en appel et la
crise éclate à Agora. Ou l'on voit naître la rumeur interne. Ragots. Bruits de couloir sur un
complot. Les conflits inter-personnels prennent une dimension publique. La rumeur qui se
déploie se nourrit de toutes les contradictions internes et externes. Et l'on sombre alors
dans les tyrannies de l'intimité décrites par Richard Sennett. "Les gens croyant qu'ils
peuvent changer quelque chose dans leur communauté mènent un combat acharné pour
déterminer qui parle réellement au nom du groupe. Les querelles sont telles que le groupe
est tellement absorbé en lui-même qu'il en devient aveugle au monde extérieur... Le
rapport entre action commune et identité collective se perd. " 31
Ce conflit interne débouche sur de nouvelles orientations. Il ne s'agit plus de jouer
directement sur une mémoire des événements d'octobre pour se poser comme des
"pompiers de banlieue" ou des "contrôleurs de la machine judiciaire". Il faut à la fois tirer
les bénéfices d'une légitimité locale incontestable et se sortir de cette dimension locale en
s'appuyant sur les nouveaux enjeux de l'actualité des banlieues. La structure de
l'association qui fonctionne en réseau autour de trois cercles de membres actifs va faciliter
cette démarche :
- Le premier cercle correspond aux nouveaux militants présents sur le quartier et qui en
s'investissant dans les activités quotidiennes (éducation, animation, manifestations)
permettent d'ancrer l'association sur son site.
31
Richerd Sennett, Les Tyrannies de l'intimité.
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- Le second cercle correspond à des travailleurs sociaux ou à des sympathisants ancrés
dans d'autres milieux sociaux et dont la proximité avec les pouvoirs publics permet
d'informer l'association sur les opportunités stratégiques.
- Le troisième cercle correspond à celui de conseillers qui se veulent volontiers
éminences grises : d'anciens militants vaudais du mouvement associatif beur qui
s'inscrivent dans des réseaux régionaux ou nationaux et dont certains projets tentent de faire
correspondre une ambition individuelle de professionnalisation à une démarche militante
collective.
Deux projets dont les bases avaient ainsi été posées depuis plusieurs mois par le second
et le troisième cercle vont ainsi orienter la nouvelle stratégie d'Agora. Le premier est une
"maison des associations", initiée par des travailleurs sociaux dans une logique des
"maisons de citoyens" lancées par le ministère de la Ville. Le second projet est un "Fond
commun de placements à risque" autour de "Génération Banlieue", un réseau associatif
national issu du mouvement beur et dont la but est à la fois d'aider à la création
d'entreprises locales et de rassembler une épargne en provenance d'un public sensibilisé au
problème des banlieues en associant les groupes locaux à la gestion des investissements.
Si le projet de "maison des associations" retient l'attention du préfet délégué à la Ville
qui se lance dans des négociations avec Agora qui vont parfois à l'encontre de la politique
municipale, c'est avant tout le FCPR qui suscite des échos médiatiques. La logistique
qu'assure le REAS (Réseau de l'économie alternative et solidaire proche des écologistes)
donne en effet une certaine garantie de sérieux au projet et cette volonté de mise en oeuvre
d'un véritable outil de démocratie économique permet aux jeunes des banlieues d'accéder
aux titres de la presse économique (Capital, L'Expansion) et aux pages Finances des
quotidiens nationaux (Libération 30 mai 1992).
Mai 1993 : premier bilan. Quelle stratégie de pouvoir ?
Ce lundi de mai 1993, face au constat des conflits avec le REAS, Agora doit admettre
que le FCPR reste un vœu pieux. L'heure est au bilan. Revenir sur l'histoire de l'association.
Pour créer Agora et faire vivre cet espace de médiation, il a fallu non seulement exclure à
l'usure en jouant sur des réseaux familiaux certains opportunistes des émeutes d'octobre,
mais aussi comprendre que le jeu de la négociation doit opérer un double cadrage. Le
premier sur un monde extérieur (institutions, médias, responsables des équipements, alliés
antiracistes), l'autre sur sa propre base (jeunes Vaudais et réseaux d'alliés naturels). Dans
chaque sens, la maîtrise d'une relation aux médias est nécessaire.
- Il s'agit avant tout de dépasser les conflits locaux avec la mairie, le centre social ou la
police en relançant un processus de communication qui passe par la négociation et
l'exposition publique de ces conflits. Même avec les alliés antiracistes, cette attitude est de
67
mise. Les malentendus sont tels qu'Agora doit aussi leur faire violence. Certains
prétendent que cette attitude risquerait de les décourager. D'autres répondent que s'ils sont
vraiment des alliés, ils doivent prendre le risque de leur choix. Trop ménager ses proches,
c'est reconnaître d'une certaine manière qu'ils ont tort de se rapprocher, c'est tomber dans
la logique du combinard. La communication ne peut faire abstraction du conflit, il faut
l'intégrer pour définir des orientations communes, pour établir une égalité initiale dans la
règle du jeu. L'effort ne doit pas venir que d'Agora qui est avant tout un groupe précaire
et qui ne doit pas "se la jouer" au risque de ne rien faire d'autre que "se faire accepter",
s'exprimer sans garantie d'écoute auprès de partenaires qui dans leurs hauteurs
inaccessibles "jugent avec un voyeurisme quotidien". Passer d'une reconnaissance
symbolique à une reconnaissance réelle suppose qu'une définition précise des rôles
succède à un flou préalable.
Saadène S, "natif de Vaulx mais reterritorialisé à Lyon" est revenu dans son quartier
suite aux échos médiatiques des émeutes d'octobre pour "permettre à l'actualité de
retrouver la mémoire des luttes des jeunes immigrés depuis le début des années 80." .
Son rôle de médiateur, il le mène avant tout auprès des institutions judiciaires et
policières en mobilisant un réseau régional (JALB) et national ( comité contre la double
peine). Il définit ainsi son rôle de médiation:
"Les gens normaux sont innocents parce qu'ils ont le droit de se la
jouer. Nous sommes présumés coupables et nous plaidons souvent
comme tels parce que nous vivons dans la merde et que la naïveté nous
est interdite. Mais on peut rêver d'idéal sans se la jouer. Notre réalité
comprend en fait deux pôles : la merde et l'idéal. Nous ne pouvons
progresser, donner un sens à notre action qu'en respectant ces deux
pôles. C'est dans ce clivage que peut s'inscrire un travail de médiation.
Parce que le doux rêveur qui ne voit que son idéal se retrouve vite dans
la merde. et que le vicelard qui ne reconnaît que la merde se méfie de
tout et de tous et finit par rester coincé dans son quartier."
Il ajoute:
"Nous avons déjà eu ce rôle de médiation en octobre 1990 explique
Saadène. Lorsque le commissaire Bardin, investi de tous les pouvoirs de
police pour faire face à une situation d'exception m'a reçu, je lui ai dit
qu'il n'y avait pas de dialogue possible entre nous tant que certains
jeunes restaient soumis à une inculpation de violence sur la voie
publique. Devant moi et sans en référer à ces supérieurs il a déchiré les
dossiers."
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- Mais par ailleurs, il ne faut pas non plus négliger sa propre base associative.
"L'obstacle est non seulement à l'extérieur, mais aussi parmi nous
explique Saadène. Dès que les projets prennent forme et que la tune
tombe, on peut être sûr que les langues vont aller bon train. Ils faut
donc éviter que la presse se nourrisse de nos propres ragots."
Le contrôle du ragot est donc nécessaire dans un premier temps pour préserver son
assise locale : cela suppose que nul ne soit exclu a priori, chacun doit donner son opinion
dans Agora. Mais l'association en a fait au départ l'expérience, ce type de fonctionnement
fondé sur l'ouverture aboutit "au bordel". Chacun parle de tout et de rien pour le plaisir de
se défouler. Si la base doit conserver le pouvoir de la critique, les initiateurs doivent
définir des hiérarchies dans les enjeux. Certains ont alors été tentés de créer un organe de
pouvoir et de décision mais ils ont très vite réalisé que des "Zupiens" habitués à la
dispersion ne peuvent pas supporter une discipline trop stricte. Il a donc fallu respecter
leur mode de fonctionnement en jouant à la fois sur une sphère de la nécessité et une
sphère de l'autonomie pour organiser la dispersion.
La militance? Un constat de base : Pour les Zupiens rien n'a changé sinon en pire. Les
militants ne comprennent pas pourquoi ils semblent condamnés à l'éternel retour de la
précarité. Saadène a déjà vécu cette situation avec les JALB: Ils croyaient entrer dans
l'histoire en jouant le jeu de la communication, les beurs sombrent à nouveau dans la
légende. Il s'est pourtant passé quelque chose, même si leurs combats n'ont apparemment
pas changé leur réalité. Ailleurs, il y a eu un écho, des effets concrets. Ils n'ont pas réussit
à transformer les clichés de l'intérieur, mais d'autres ont récupéré les bénéfices. Ce n'est
donc pas vraiment l'éternel retour du mythe. Quelque chose a changé. Voilà la seule
profession de foi qui peut leur permettre de garder l'espoir. L'espoir de briser l'éternel jeu
de miroir des clichés de la France dans ses rapports avec l'immigration. Ne plus
seulement servir de caution aux discours. L'espoir de ramener un jour les bénéfices de
l'action aux lieux auxquels elle était destinée. Pour vraiment commencer l'histoire.
Toute la question est là. Est-ce que tout le tintamarre politico-médiatique sur le malaise
des banlieues dont on perçoit au loin la rumeur a de réels effets ? Même si pour les
Zupiens la réponse est négative, cela ne veut pas dire qu'il s'agit de simulacres. De
leurres. Il faut assumer les grimaces du rôle de médiateur :
- La première c'est de maîtriser une image publique co-produite avec les médias alors
que les clichés médiatiques illustrent toujours des discours en vogue (la ville à deux
vitesses, l'intégration...) qui cherchent à catégoriser.
- Leur seconde grimace, c'est le choc avec l'institution. Lorsque les animateurs d'Agora
réalisent à quelle point celle-ci pour se maintenir sait recycler les clichés pour ranger au
placard les demandes sociales encombrantes.
69
Décembre 1994 : Impasse. L'association comme mode de vie.
Après l'assemblée générale du 9 décembre, plusieurs administrateurs reprochent au
président l'échec patent de l'association. Suite à de multiples conflits avec les acteurs
locaux et municipaux, force est en effet de constater que la stratégie de conciliation et
d'ouverture pour s'affirmer comme un interlocuteur local incontournable n'a pas porté ses
fruits.
L'insertion sociale des immigrés fonctionne moins par une adhésion volontaire que par
une lente adaptation aux normes de la société d'accueil. Monsieur B. a accepté l'ordre
républicain parce que le système "lui a permis de manger et d'élever ses gosses". On
oppose souvent le repli ethnique aux valeurs universalistes de la République. Mais,
comme l'écrit P. Genestier :
"La socialisation et l'acculturation ressortissent principalement à un
continuel ajustement par chaque sujet, entre les principes sociaux, ses
inspirations individuelles, et l'horizon des possibles qui se présentent à
lui. Ainsi la connaissance puis la reconnaissance des valeurs procède
bien plus de l'insertion dynamique dans un processus que de
l'inscription stable dans un état institué".
La politique de la ville aspire à la vie de quartier et à la démocratie locale; mais les
procédures générales de gestion du social vont à l'encontre de cette orientation. Elles
mettent l'accent sur le dogme républicain et à ce titre elles condamnent le repli ethnique et
elles prétendent au mixage des populations en contrôlant notamment l'attribution des
logements. Mais dans le même temps, pour limiter l'anonymat et les relations sociales
impersonnelles ainsi générées, elle s'appuie sur des associations pour redynamiser la vie
locale.
Née dans la mouvance de la politique de la ville, Agora fait les frais de ces ambiguïtés
qui se traduisent par des conflits de compétences entre l'État et les institutions locales. "Le
centre social du Mas-du-Taureau ferme ses portes" titre le progrès en mars 1993: une
fermeture mise sur le compte du tiraillement entre associations de jeunes soutenues par le
préfet délégué à la ville et institutions du travail social proches de la municipalité. Près de
deux ans plus tard, après l'incendie d'un autre centre social en novembre 1994, c'est
l'attitude "raciste" du maire qui est dénoncée publiquement par Agora et plusieurs
associations de jeunes dès lors que celui-ci explique l'acte de vandalisme par "des
pressions visant une conquête du territoire et une atteinte à l'état de droit". Ce nouveau
recours à l'invective, loin d'être une stratégie politique "pour occuper le champ social "
comme l'analyse la presse locale, traduit en fait une impasse. Agora a perdu localement
ses alliés et même le nouveau préfet délégué à la ville ne lui apporte pas son soutien. Un
70
échec qu'on ne peut pas mettre simplement sur le compte d'un complot institutionnel des
"gens installés dans le social" ou de la municipalité soucieuse de réduire toute
contestation locale. De fait, les associations comme Agora ne répondent pas aux attentes
des habitants car elles ne permettent pas de pallier l'absence de solidarité familiale ou
ethnique. Point d'identité partagée, point de projet commun.
Djamel, l'un des fils de Mohand Z. est un compagnon de route d'Agora. A 26 ans, il se
dit autodidacte et salarié du social, "un peu comme ma sœur" : "l'Etat me verse le RMI
pour lutter contre les problèmes sociaux, en particulier les miens". Il se dit "moins
intégré" que son père à Vaulx-en-Velin comme à la société française : "il n'est pas allé à
l'école, il n'a pas la nationalité française mais il a la médaille du travail, une carte
d'ancien syndicaliste, un appartement, une voiture, une famille, des impôts et des voisins
qui le respectent. Moi , après un quart de siècle dans ce pays, je n'ai rien d'autres qu'une
carte d'électeur." Et il ajoute ironique : " la citoyenneté, ça ne veut rien dire sans les
devoirs. Je réclame le devoir de payer mes impôts et de travailler !" Sa rencontre avec
Agora date de fin 1991.
Question : vous ne vous définissez pas comme un militant actif d'Agora
mais plutôt comme un compagnon de route. Vous ne croyez pas
vraiment à l'action associative ?
Djamel Z. : J'avais commencé à m'investir complètement en rêvant d'un
poste d'animateur. Mais lorsque je me suis rendu compte de la réalité
d'Agora, je me suis éloigné. D'autant que ma soeur aînée me conseillait
depuis longtemps de garder mes distances.
Question : Pourquoi ?
D.Z. : Malgré les médias, Agora n'a jamais eu pignon sur rue. C'est une
association qui n'est pas encore parvenue à maturité et qui s'est créée à
une époque où les pouvoirs publics déstabilisés localement cherchaient
à tout prix un interlocuteur de terrain. Une anecdote résume bien les
choses. Lors d'une conférence de presse, un responsable d'Agora définit
l'association comme une force de propositions. Mais il n'a rien su
répondre aux journalistes à une question sur le détail de ces
propositions.
Question : A propos des conseils de votre soeur...
D. Z. : Elle a beaucoup voyagé : le monde est grand et Vaulx-en-Velin
n'est pas le monde. Par ailleurs le partage du pouvoir à Vaulx ne laisse
aucune place à la naïveté politique et il faut éviter d'être trop impliqué
pour ne pas devenir une vache enragée.
Question : Vous pensez qu'Agora a pêché par naïveté politique ?
D. Z. : Nous nous sommes rendu compte que nous étions nous-mêmes
dupes de notre propre mythification. A force d'être interpellés par la
71
presse et de débattre avec des responsables politiques, nous avons nousmêmes oublié qu'Agora n'est en fait qu'une petite association locale qui
fait du social comme tant d'autres associations avec une poignée de
militants. Il fallait nous repositionner sur les acquis qui font notre
spécificité et nous les avons identifiés : nous sommes la mémoire des
émeutes d'octobre 1990, les seuls héritiers reconnus sur le terrain, et
quoiqu'en pense la municipalité ou la police, nos rapports privilégiés
avec la presse le prouvent.
Question : vous n'y êtes pas parvenus, votre stratégie de pouvoir ne
débouche sur rien localement ?
D.Z. : Aujourd'hui dans le jeu institutionnel local, nous sommes
marginaux. Stratégie de pouvoir, c'est un grand mot, mais on peut dire
qu'en dehors de la gestion de l'urgence, aucun des enjeux que nous avions
fixés n'a été réalisé. La création d'un FCPR a été classée sans suite. Quant
à la création d'une maison des associations, le départ du préfet délégué
qui nous soutenait a déchaîné contre nous les foudres de la Fédération des
centres sociaux et de la municipalité. Notre démarche n'était rien d'autre
qu'une prise au mot de la déclaration du président Mitterrand lors des
assises "Banlieue 89" à Bron : "il faut que la jeunesse se réapproprie ses
espaces de vie". Le centre social du Mas était une structure périmée, mais
on a vu la Fédération des centres sociaux dénoncer une tentative d'OPA
d'Agora et déclarer que "tout le monde se fiche du droit associatif" . Loin
de nous soutenir, la mairie a fait le jeu des notables locaux qui craignaient
pour leur situation acquise. Plus récemment, l'incendie du centre social
Peyri a mis le feu aux poudres. Après nous avoir mis hors jeu, les
déclarations du maire voudraient nous mettre hors la loi.
Question : La gestion publique des dernières émeutes s'est faite sans
recours à Agora ?
D. Z. : Agora est à cheval entre les années 80 et 90. Entre une réponse
associative et une gestion policière du malaise des banlieues. Les pouvoirs
publics nous ont sollicités après les émeutes d'octobre 1990, mais peut-être
ont-ils jugés par la suite que le remède pouvait avoir plus d'implications
que le mal. Bref, aujourd'hui nous sommes parfois assimilés à des
éléments dangereux qui ont créé des pseudo- associations d'insertion pour
recevoir des subventions.
Question : Qu'est-ce qui pour vous explique l'échec d'Agora ?
D. Z. : Peut-on faire un mouvement avec des pauvres ? Je me suis rendu
compte que loin d'être un lieu de prise en charge associative,
72
Agora était devenu pour certains un mode de vie. Aucune distinction entre
leur vie privée et cette vitrine publique. Sans même avoir le statut
professionnel de permanent, ils n'existent plus que par l'association : ils s'y
retrouvent, ils y passent leurs journées, ils y mangent, ils y font des
rencontres ou ils voyagent par ce biais. Somme toute, ils gèrent
l'association comme on gère sa vie : c'est à dire plutôt au gré de leurs
feeling que d'une analyse des rapports de force locaux. Dès lors pour notre
public, les engagements d'Agora sont trop parcellaires alors qu'ils
devraient concerner tous les aspects de la vie quotidienne.
Question : Agora n'est pas parvenue à s'imposer dans le rôle d'un
interlocuteur de terrain ?
D. Z. : Je ne veux pas citer de nom. Mais x ou y, membres de l'association
sont encore régulièrement sollicités par les médias ou par des organismes
locaux, nationaux ou internationaux pour donner leur opinion sur les
expulsions, les prisons, la vie dans les quartiers, le vote d'une nouvelle loi
etc. Je ne sais pas s'ils en tirent un bénéfice personnel en dehors d'une
légitimation publique du mode de vie que j'ai évoqué, je ne sais pas non
plus s'ils font avancer le débat sur ces différentes questions. Toujours est-il
que x ou y, petits lascars de banlieue, ni politiciens, éditorialistes ou
grands clercs sont consultés comme des experts de la question sociale.
C'est un rôle nouveau dans le domaine de la communication. Mais tout
cela n'est pas organisé par Agora et la structure n'en tire souvent même pas
un bénéfice symbolique.
73
III
LES RECITS MEDIATIQUES
LA CARRIERE MEDIATIQUE DE VAULX-EN-VELIN :
DU FAIT DIVERS AU FAIT DE SOCIETE
"L'histoire telle que nous nous la représentons et
croyons la vivre, avec sa succession d'événements
t r a n q u i l l e m e n t l i n é a i r e , n'exprime que notre
désir de nous en tenir à des choses solides, à des
événements incontestables, se développant dans un
ordre simple dont l'art n a r r a t i f , l ' é t e r n e l l e
littérature des nourrices, met en valeur et à profit
l'illusion attrayante. De ce bonheur de la
narration, sur le modèle de laquelle des siècles de
réalités historiques se sont constitués, Ulrich n'est
plus capable. S'il vit, c'est dans un monde de
possibilités et non plus d'événements, où il ne se
passe rien que l'on puisse raconter.
MAURICE BLANCHOT, Le Livre à venir.
74
I - LA COUVERTURE DES EMEUTES D'OCTOBRE 1990: ANALYSE
SÉQUENTIELLE
Les émeutes de Vaulx-en-Velin en octobre 1990 ont donné lieu à la publication de
plusieurs centaines d'articles de la presse locale, nationale et même internationale :
− Reportages, enquêtes, interviews, courriers des lecteurs ou tribunes libres
d intellectuels, de sociologues, d'urbanistes ou d'hommes politiques, la première séquence
de la couverture médiatique s'opère globalement sur trois mois et elle érige ces
événements en référence nationale.
− La seconde séquence s'étale avec une certaine régularité tout au long de l'année 1991.
Tandis que la presse locale donne la priorité au suivi de l'information - soit en fonction
des initiatives politiques ou de celles des acteurs locaux, soit par le traitement des faits
divers qui réactualisent les émeutes - la presse nationale privilégie plutôt la
commémoration (Vaulx-en-Velin, 3 mois, 6 mois, un an après) et un retour chronique du
symbole vaudais à chaque explosion de banlieue dans l'hexagone. Comme si Vaulx était
le coeur de la mise en scène et de la mise en intrigue de l'actualité des banlieues des
années 90. Comme si chaque émeute servait de relance à cet événement fondateur. Les
réactions plutôt mesurées de la majorité des journaux après les explosions de la banlieue
parisienne courant 1991 sont à ce titre éloquentes:
'
"On a mis le paquet à Vaulx-en-Velin, explique Francis Zamponi, chef du
service société de Libération, tout a été dit à ce moment là, les erreurs de la
réhabilitation, la police, les jeunes, tout était dans Vaulx. Le fait de société
redevient un fait divers lorsque les modes de traitement journalistique sur le
thème sont déjà épuisés."
- La dernière séquence est plus dispersée dans le temps. Entre 1992 et 1993, ce sont
des événements locaux (comme la fermeture d'une grande surface) mais aussi nationaux
(comme les échéances électorales) qui donnent lieu à un retour sur la symbolique
vaudaise. La presse locale assure un certain suivi des faits divers et des initiatives locales
mais les moments forts de la couverture médiatique sont liés au niveau national à de
nouvelles conjonctures de l'actualité politiques (nouvelles orientations de la politique de la
Ville) ou des campagnes sur des faits de société (thème de la drogue). Dans ces cadres
d'actualité où se joue une correspondance entre actualité locale, nationale mais aussi
internationale, Vaulx-en-Velin apparaît comme un observatoire privilégié de l'évolution
des banlieues et du traitement politique de ce dossier.
75
1-1 Les séquences de l'actualité vaudaise : octobre 1990 - janvier 1993
. Séquence 1
Les moments chauds de la couverture médiatique des émeutes d'octobre 1990 à Vaulxen-Velin ne vont pas durer plus de dix jours. L'aspect spectaculaire de l'événement et sa
portée symbolique expliquent dans cette période l'importance du rôle de la presse
quotidienne. Comme pour les rodéos de 1981, ce "poids des mots" s'inscrit dans une
concurrence directe avec "le choc des images" diffusées le soir même de l'événement par
les télés. Mais il s'inscrit aussi dans le contexte de rivalités internes à la presse écrite:
- D'une part sur le "dossier banlieue" entre presse quotidienne et presse magazine.
Les quotidiens ont pris leur revanche sur l'affaire des foulards, explique le
rédacteur en chef de Politis, lorsque l'actualité prime sur les commentaires et
l'opinion, les news-magazines sont floués."
- D'autre part entre presse locale et presse nationale.
" Dans un contexte où certains titres nationaux sont décentralisés à Lyon,
explique un journaliste du Progrès, la PQR a été la première à réagir à
l'événement et à donner le ton pour ne pas nous faire doubler comme à
l'époque des Minguettes ."
Les titres de la presse commencent le 8 octobre. "L'Emeute" est à la une de tous les
titres locaux32. Avec toujours une référence aux Minguettes de 1981. ("Neuf ans après les
Minguettes" Le Progrès, "En 1981, les Minguettes déjà" Lyon Matin) .
Mais déjà à cette date, s'opère un clivage du traitement de l'information entre PQR et
presse nationale décentralisée :
- Lyon Libération et à un moindre degré Lyon Figaro jouent sur le symbole Minguettes
et la mémoire médiatique des rodéos comme pour mettre en perspective une spécificité
lyonnaise des révoltes urbaines. L'actualité des banlieues est de retour à Lyon, son lieu de
naissance dans les années 80. La banlieue, réservée depuis des années à des pigistes
redevient une terre de grands reportages :
32
En octobre 1990, la presse locale compte six titres. PQR : Le Progrès, Lyon Matin. Presse nationale
décentralisée : Libération Lyon. Lyon Figaro. Le Monde Rhône-Alpes. L'Humanité Rhône-Alpes.
76
" Les journalistes qui trouvaient que l'on écrivait déjà trop sur la question se
sont découverts une vocation de reporters de banlieue explique le rédacteur en
chef de Lyon Libération, et pour réagir à l'événement il a fallu casser les
cloisonnements habituels des rubriques."
Le retour de l'événement, peut bouleverser les routines institutionnelles et politiques de
la ville : c'est le pari des journalistes pour lesquels "un journal de ville" (projet originel de
ces titres décentralisés) doit casser le clivage traditionnel entre information locale et
nationale.
-Pour la PQR en revanche, les enjeux sont autres.
Selon un journaliste de Lyon-Matin :
"Il s'agit pour nous de montrer que nous savons faire du journalisme aussi
bien que la presse nationale et que nous ne sommes pas tenus par nos sources
institutionnelles (NDLR: lors des rodéos de 1981, la presse locale avait
privilégié les versions policières) Mais notre mission est aussi un suivi local à
long terme qui nous incite à un refus des amalgames."
C'est ainsi que la PQR refuse d'inscrire ces événements dans un destin lyonnais. ("ça
aurait pu se passer ailleurs!" Le Progrès).
Les éditoriaux du jour font pour la plupart référence aux limites de la politique de
réhabilitation. Titre de Lyon Libération, "Echec à la tour". Mais la PQR relativise ce
propos en défendant certains acquis de la politique de réhabilitation. Par ailleurs la
question des pratiques de la police est abordée dès le premier jour. La première réaction
du maire -il se plaint d'un retard d'intervention des forces de l'ordre- sert déjà de relance à
la polémique.
Gros titres à la une le lendemain, 9 octobre. "La nuit des casseurs " titre LyonFigaro qui lance ainsi un mot qui va faire sens. "La Guerre est déclarée"
(correspondance de la rédaction locale) peut-on aussi lire à la une du Monde. La mise en
cause de la police est au coeur des articles : "La police prise pour cible" titre Le Progrès.
Et pour marquer une rupture avec 1981, le témoignage du directeur de la MJC :
77
" J'ai vécu les événements des Minguettes et en l'espèce la révolte était née
d'un rejet des institutions sociales politiques et autres. Mais à Vaulx, il s'est
vraiment agi d'une violente réaction au comportement général des policiers
dans la commune".
La polémique sur le parallèle avec 1981 s'engage directement avec la presse nationale.
Celle-ci met en cause un échec de la réhabilitation. "L'explosion malgré 10 ans d'efforts"
(La Croix). "Tout comme aux Minguettes. Les émeutes de Vaulx-en-Velin sont une vieille
histoire." (Le Quotidien de Paris). Lyon Matin consacre un éditorial à cette polémique
"Parisse":
"De grâce, arrêtons les clichés style ghetto, ville dortoir, immigrés brimés,
police sauvage, Lyon banlieue. Le déclic de la révolte aurait pu se jouer dans
une autre région. Ce sont les fondements d'une politique nationale qui sont en
cause mais pas ceux d'une Municipalité."
Le même jour, les sociologues et les spécialistes de la réhabilitation ont déjà la parole
dans les"dossiers" consacrés à l'événement : Roland Castro trouve ainsi une tribune
médiatique pour réclamer la création d'un ministère de la Ville et une péréquation de la
taxe professionnelle afin d'entraîner un transfert d'argent des communes pauvres aux
communes riches. Pour compléter ce tableau de propositions qui préfigurent des réformes
politiques, Michel Rocard lance le mot d'ordre de la communication, repris par l'ensemble
de la presse. La communication et le dialogue pour changer les habitudes administratives
trop hiérarchiques et permettre l'intégration du service public aux banlieues.
Le 10 octobre marque un tournant dans la campagne de presse. Tandis que la
presse nationale fait le procès des acteurs de la réhabilitation, pour la presse locale les
gros titres font place à la réserve. La ligne de clivage partage parfois un même journal.
Ainsi tandis que Le Figaro titre sur "Le grand naufrage des idées reçues" Lyon Figaro
place en une "La recherche de l'apaisement " . La nuit a pourtant été encore agitée, les
rodéos et les destructions se sont étendus à plusieurs communes de l'est lyonnais
notamment aux Minguettes, mais il semble que les journalistes s'interrogent sur leur
responsabilité dans la surenchère des événements. "l'enivrant parfum d'émeute" peut-on
ainsi lire dans Le Monde Rhône-Alpes, un article où le journaliste explique que les rodéos
et les batailles rangées avec la police tournent au rituel pour le seul regard des médias.
"La Télé est beaucoup trop complaisante" titre Le Progrès.
78
"Il ne fallait pas rééditer l'erreur des Minguettes et reproduire le syndrome
Paris-Match, explique le rédacteur en chef adjoint de Lyon Libération, inutile
de verser l'huile sur le feu. L'importance du rôle de la presse locale sur le
terrain qui n'a jamais été dépossédée du contrôle de l'information par le
national, notre proximité avec les événements et les interlocuteurs locaux, tout
cela nous imposait un refus de la surenchère à la limite du devoir civique. Et
cela d'autant plus que sur le terrain, l'information au quatrième jour des
émeutes ne contredisait pas ce choix rédactionnel."
La journée du mardi 9 octobre a en fait été marquée par l'intervention des politiques de
tous bords et par l'arrivée à Vaulx du ministre des Affaires sociales, Claude Evin
accompagné de plusieurs membres de la commission nationale des villes. La presse
retiendra leur compréhension du problème des jeunes avec la police et leur appel à la
réaction civique. La naissance locale d'une association, le Comité Thomas Claudio, se fait
sous le couvert des médias et des hommes politiques : "A Vaulx-en-Velin: Pas que des
émeutiers" (Le Progrès). Les titres de la presse locale se font l'écho des déclarations du
maire qui met en cause des agitateurs extérieurs. ("Derrière la révolte, la main des
agitateurs"). Certains articles se font l'écho de rumeurs relatives à la présence lors des
violences de voitures étrangères au département munies de radios CB.
A partir du 11 octobre l'importance de la couverture médiatique décline. La presse
insiste à la fois autour de la mobilisation civique autour du comité Thomas Claudio et
opère un retour sur les faits par l'analyse de la reconstitution qui a eu lieu la veille. Le
Monde publie en une, une enquête de Robert Solé "Les petits frères des beurs" qui inscrit
les événements de Vaulx dans l'histoire de l'immigration, démarche à contre courant de la
thématique retenue par la plupart des titres : celle d'un développement des "villes a deux
vitesses" pour laquelle la dimension ethnique est secondaire.
-12 octobre : La presse procède à un premier bilan des événements. Quelques
incidents ont encore eu lieu dans certaines communes de l'est lyonnais, mais on passe "La
parole aux tribunaux" comme le titre Lyon Figaro. Presse locale et nationale se font aussi
l'écho du virage dans la fermeté du gouvernement: la veille, Michel Rocard a mis hors de
cause la police après les premières conclusions de l'instruction et promis de sanctionner
les "casseurs". Dans la presse locale, c'est l'intervention du préfet qui reprend à son
compte la thèse des agitateurs extérieurs qui fait les gros titres ("Les meneurs veulent
déstabiliser la police" Lyon Matin. "Des émeutes sur fond de Vaulx connexion" (Le
Progrès.)
79
-13 et 14 octobre: les obsèques de Thomas Claudio la veille du week end servent de
relance. Une semaine après la mort de l'adolescent, plusieurs titres locaux consacrent un
dossier à l'affaire et tentent une analyse des causes et des conséquences des émeutes.
L'enquête prime désormais sur le reportage. "Pourquoi Vaulx?" peut-on lire à la une de
Lyon Libération. "Le désarroi des politiques" titre Lyon Figaro. Le Monde répond par un
éditorial cinglant à la thèse du complot dont la presse locale se fait l'écho : " Quel
complot? Ce n'est pas sérieux et c'est grave !"
-15 octobre: Le retour au calme semble définitivement acquis et c'est ce qui retient
l'attention des journalistes. "L'émeute en pentes douces"(Lyon Matin), "La trêve" (Lyon
Figaro). A partir du même jour, les modes de traitement journalistiques cèdent la place à
une plus grande importance des tribunes libres accordées aux intellectuels et aux
politiques.
-16 octobre: Les tribunes libres redoublent d'importance. L'enquête reste le mode
de traitement journalistique majeur. La question vaudaise s'étend à toutes les banlieues du
pays: "Banlieues en marge" titre la une du Monde, premier article d'une série d'enquêtes
sur les sites DSQ de l'hexagone. La loi anti-ghetto dont le but est de mieux répartir le
logement social entre communes fait la une de certains titres nationaux. ("Les horizons
incertains d'une loi anti ghetto" (Libération).
-17 octobre: L'enquête journalistique confirme son importance et donne des
résultats: "Les méthodes masquées de la sûreté urbaine" titre Lyon Libération ; un article
qui met en cause le comportement de "barbouzes" de certains policiers durant les émeutes.
Une enquête qui sera reprise les jours suivants par l'ensemble des titres locaux et qui place
à nouveau la police sur la sellette.
-A partir du 18 octobre, Vaulx n'est plus qu'à la une des Magazines. Ces derniers
s'inscrivent comme la presse quotidienne nationale dans une perspective de dramatisation
politique ("Banlieues : la guerre des pierres" Le Nouvel Observateur. "Vaulx-en-Velin:
retour de baston... Tout est à repenser." L'Express). Jusqu'au 26 du même mois, chaque
jour les titres locaux consacreront des petits papiers aux retombées locales de l'affaire. Mais
il faut attendre le 26 octobre et la réaction de colère de Maurice Charrier aux propositions
du conseil national des villes pour retrouver Vaulx-en-Velin à la une. Les articles sur Vaulx
vont alors peu à peu se faire plus discrets, perdre de leur régularité au fil des jours.
L'actualité des manifestations lycéennes tout en ravivant le symbole vaudais avec les
"casseurs" va éclipser le suivi local de l'affaire.
80
Pourtant durant plus de trois mois Vaulx va encore revenir à la une, avec des
relances événementielles. Nous citerons simplement les principaux titres jusqu'en janvier
1991 :
-22 novembre: Lyon Matin "Une conséquence des événements de Vaulx : Leclercq
quitte la banlieue". Une polémique s'engage entre le journal de Robert Hersant et le maire
de Vaulx suite à l'analyse que fait la rédaction des causes du départ de l'hypermarché de
plusieurs banlieues de l'hexagone.
-23 novembre: Lyon-Libération: "L'Europe reconnaît Vaulx-en-Velin". La députée
lyonnaise du parlement européen Djida Tazdaït tente de faire voter une résolution
demandant à la France "de faire toute la lumière sur la mort de Claudio Thomas". La
présence sur place d'un groupe de jeunes vaudais donne matière à plusieurs reportages de
la presse lyonnaise et des titres nationaux.
-28 novembre Lyon Figaro: "Charrier à Matignon" . Michel Rocard reçoit le maire de
Vaulx-en-Velin pour faire le point sur les mesures urgentes à prendre pour la
reconstruction du Mas-du-Taureau. Couverture nationale de l'événement
-29 novembre: Lyon Libération: "Des vigiles au secours de la mairie de Vaulx". Une
polémique s'engage entre le journal lyonnais et la mairie de Vaulx suite à la décision
municipale de faire garder les écoles par une boîte privée de gardiennage.
Séquence 2.
-8 janvier : Le fait de société redevient simple fait divers. Lyon Matin "Vaulx en
Velin: La rechute". Le week end a de nouveau été chaud à Vaulx-en-Velin avec de
nouveaux rodéos et de nouveaux affrontements avec la police. Le journal inscrit ces
événements dans une logique du rituel. Les autres titres de la presse locale ne consacreront
qu'une brève à l'événement. Aucun écho de ces événements dans la presse nationale.
-12 janvier. Retour de la question ethnique. Lyon Figaro "Faut-il avoir peur de
Vaulx". Le journal joue sur la symbole des émeutes d'octobre 1990. A quelques jours de la
guerre du Golfe, les jeunes de Vaulx redeviennent des "Arabes" pour Lyon Figaro qui
enquête sur les réactions possibles de la communauté maghrébine au cas ou les hostilités
seraient déclenchées. Tout au long du conflit, de nombreux articles de la presse locale et
nationale utilisent le terrain de Vaulx pour la même démarche, mais sans mettre la ville en
avant.
-1 Mars: une image positive des banlieues. L'initiative de Jérôme Feynel et de la MJC
de Vaulx-en-Velin d'organiser une rencontre nationale de boxe inter-banlieue, l'opération
"poings communs" pour "canaliser la violence des jeunes" au palais des sports de la ville
retient l'attention de la presse locale et nationale. ("Derniers rounds pour poings communs"
Libération. "La banlieue marque des poings" Lyon Figaro)
81
-29 mars. Bilan négatif de l'action publique. Tous les titres de la presse locale se font
l'écho d'une polémique entre la mairie et les associations de jeunes. ("Polémique pour une
lettre" Le Progrès. "Le torchon brûle entre le maire et plusieurs associations de jeunes."
Lyon Matin) Maurice Charrier, prenant prétexte d'une persistance des troubles a adressé
une lettre au préfet dans laquelle il vise nominalement certains individus. Le comité
Thomas Claudio répond par un communiqué à la presse qui traite le maire de "raciste". La
presse nationale en profite pour faire un bilan négatif de l'action publique ("A Vaulx en
Velin, rien n'est réglé !" Le Quotidien de Paris)
Le retour de l'événement inscrit Vaulx dans un destin national des banlieues. Les
émeutes de Sartrouville sont comparées à celles de Vaulx-en-Velin dans tous les titres de
la presse nationale. "Vaulx n'était pas qu'un simple incident de parcours mais bel et bien le
symbole d'une menace sociale et politique d'un développement des villes à deux
vitesses."(Le Parisien)
-2 avril : sécurité et ordre public. De nouveaux incidents se sont déroulés au Mas-duTaureau. La presse locale tente de dédramatiser et parle d'une "Poussées de fièvre" ( Lyon
Matin) "Chaude Pâques à Vaulx en Velin" (Lyon Libération). La plupart des titres
évoquent une simple "embrouille entre lascars" (Lyon Libération) qui aurait dégénéré
après l'intervention de la police. En revanche Le Figaro insiste sur la sécurité à Vaulx-enVelin : "Faute d'avoir reçu des moyens supplémentaires depuis octobre 1990, la police ne
peut plus faire son métier face à une frange de la population qui se croit en terrain
conquis."
- 6 avril : question ethnique et fermeté municipale. Lors d'une conférence de presse,
le maire de Vaulx-en-Velin remet en cause certaines orientations des politiques publiques.
Avouant une persistance des troubles, après le dialogue avec les jeunes il prône la fermeté.
Et il met en perspective la question de l'immigration qui avait été occultée. Dans une
article intitulé "Le maire se remet en cause" Le Progrès résume ainsi les propos de l'élu :
"A trop vouloir cultiver les différences, on sépare. Les jeunes issus de l'immigration sont
tenus au même devoirs que tout citoyen français." Le Figaro reprend l'information au
niveau national: "Le maire dénonce": " La police doit mettre hors d'état de nuire quelques
dizaines d'individus".
-12 Avril. Descente de police. La presse locale puis la presse nationale se font l'écho
d'une descente de police dans des parkings souterrains de Vaulx suite à une série
d'agressions de voitures de police percutées par des véhicules volés. (Le Progrès : "300
policiers au petit Matin". Libération : "Opération coup de poing après percutage")
-Mai-juin. Les émeutes de Mantes-la-Jolie ramènent à nouveau la symbolique
vaudaise sur la sellette. Les commentaires de la presse nationale font référence à Vaulxen-Velin sur les questions de l'ordre public et des relations police-jeunes sur lesquelles il
n'y a pas de véritable avancée depuis octobre 1990.
82
Octobre 1991. Commémoration. Presse locale et nationale dresse un bilan un an après
les émeutes. (Lyon Libération :" Une année d'attente à Vaulx-en-Velin". Le Monde "Retour
à Vaulx-en-Velin.")
Séquence 3.
Quelques articles de la presse locale et nationale font un retour sur Vaulx avec une
démarche d'enquête. Il s'agit là de repérer les évolutions de la situation dans une logique du
suivi de l'information. Ces démarches sont le plus souvent isolées les unes des autres et la
force de la symbolique vaudaise leur offre un cadre médiatique de pertinence. Nous avons
par ailleurs retenu quelques événements qui ont suscité une attention collective des médias.
-Mars 1992: Les élections cantonales et régionales se jouent à Vaulx-en-Velin à la
lumière des événements d'octobre. L'élection facile de Maurice Charrier est interprétée
comme une conséquence de sa démarche de communication durant les émeutes et de sa
capacité à gérer la crise. Les bons résultats du Front national sont perçus comme une
montée en flèche du climat d'insécurité tandis que ceux du candidat écologiste Jérôme
Feynel apparaissent liés à sa médiatisation depuis octobre 1990.
-Avril 1992 . L'Echec commercial du centre-ville. La fermeture du centre commercial
Auchan est un événement pour toute la presse locale qui met en perspective le déséquilibre
que va créer ce départ d'une unité commerciale qui était l'élément structurant du centreville de Vaulx. Nécessité donc d'un nouveau projet urbain. La presse nationale accorde
quelques brèves à la nouvelle qu'elle replace dans le contexte économique du
développement des "villes à deux vitesses".
-Avril 1992. La relaxe du brigadier inculpé pour la mort du jeune Thomas Claudio
suscite une controverse publique. La presse locale, mais aussi nationale se font l'écho des
explications de la magistrature et de celles de l'association Agora qui menace de se
dissoudre.
-Octobre 1992. Retour d'émeute sur le thème du complot. Après la mort d'un jeune
vaudais tué dans une autre commune par les gendarmes, Vaulx-en-Velin connaît du 9 au
11 octobre trois nuits de violences. Mais la presse locale privilégie une version des "petits
groupes de meneurs" contre celle de la révolte sociale. "Habitants, élus et policiers
s'accordent pour affirmer que ces émeutes ne sont en rien comparables aux émeutes
d'octobre 1990." écrit en une Lyon Libération le 12 octobre. La presse nationale n'accorde
que quelques lignes à l'événement.
-De décembre 1992 à février 1993. La dérive mafieuse des banlieues. C'est
l'actualité de la drogue qui va attirer le regard public pendant plusieurs mois sur Vaulx-enVelin. Enquêtes et reportages de la presse nationale, locale et même municipale répondent
à l'interrogation publique sur la "dérive mafieuse des banlieues" mise en perspective par
plusieurs rapports publics.
83
1-2 : Conclusions de l'analyse séquentielle
Cette couverture de presse nous permet de dégager plusieurs pistes de réflexions sur le
processus de médiatisation de Vaulx-en-Velin
- Lors d'une première étape, le sujet commandé en urgence correspond à une
demande supposée du public dans une logique du scoop qui se réfère à un marché
concurrentiel. La méconnaissance du terrain et des modes de vie locaux prime, mais au
delà du choc des images, pour cadrer "l'événement spectaculaire", d'emblée le journaliste
se réfère à une mémoire médiatique d'événements comparables qui ont par le passé défrayé
la chronique.
A - Ce cadrage médiatique fonctionne à la juxtaposition de contextes : proximité
géographique entre les Minguettes et Vaulx-en-Velin, contextes urbains, politiques,
sociaux...La médiatisation aux Minguettes en 1981 a déjà permis un changement des
cadres communicationnels en donnant aux rodéos un statut "d'événement de société"33, et à
Vaulx les catégories de perception du journalistes intègrent de fait cette dimension.
B - Un clivage s'opère sur ce thème entre presse locale et presse nationale, et au sein
même de la presse locale entre PQR et presse nationale décentralisée:
- Ces oppositions recouvrent d'une part des enjeux d'informations mais aussi localement
des visions différentes des pratiques professionnelles: Vaulx-en-Velin relance un débat
interne à la presse lyonnaise entre une école du fait divers chère à la PQR et la mise en
avant de phénomènes de société que privilégient les journaux de ville. Des démarches qui
se sont influencées réciproquement au fil des années et qui utilisent l'opportunité de
l'événement pour revenir sur cette interaction au cœur d'une mémoire de la presse locale.
-Mais d'autre part, c'est le clivage entre presse locale et presse nationale qui se joue sur
cette scène de Vaulx en velin, entre un journalisme de proximité qui se doit de respecter
les trames d'une histoire locale de ses informateurs et un journalisme qui se réfère à une
mémoire médiatique pour relancer des débats de société qui passent par une critique de
l'action publique et qui utilisent une focalisation sur Vaulx-en-Velin pour illustrer des
difficultés d'ampleur nationale.
- Le rapprochement entre les titres de la presse locale se joue dans un seconde
étape par la prise de conscience que la médiatisation est un enjeu pour les acteurs de
l’événement et que les journalistes ne peuvent plus prétendre à la position "hors jeu"
de l'observateur objectif.
33 Alain Battegay. L'Accès des beurs à l'espace public. Esprit. 1985.
84
Dans le même temps la presse nationale remet à l'heure ses clichés qui dictent aux
reporters ce qu'ils doivent voir et elle parvient à définir une ligne éditoriale, à cibler
des enjeux d'information qui ne sont pas indépendants des orientations politiques du
journal et qui permettent de privilégier des sources d'informations (institutionnelles,
politiques, associatives...)
A - La nécessité que "l'info avance" provoque :
- d'une part un détachement du terrain qui se joue dans un phénomène de redondance
intra-médiatique et qui favorise un rapprochement avec les sources institutionnelles et la
figure du spécialiste pour définir une thèmatisation qui cadre toutes les dimensions de
l'événement ("développement des villes à deux vitesses" ).
- d'autre part, cette même nécessité que "l'info avance" dans un contexte des plus
complexes incite les journalistes à se couvrir derrière une objectivité du traitement qui fait
valoir les multiples sources d'information qui entrent dans le cadre de la thèmatisation. Une
logique qui se joue sur la rhétorique journalistique "attention hier tu as dit que... il faut
absolument rétablir l'équilibre." comme si la scène médiatique se transformait en forum
démocratique permanent ou même la rumeur a droit de cité.
B - La médiatisation permet aux acteurs reconnus pour leur expérience de faire
connaître publiquement leurs solutions au problème des banlieues et la puissance publique
s'inspire de ces propositions. Autrement dit, les cadres d'intervention de la puissance
publique ne sont pas indépendants de ceux de la médiatisation : la proposition d'une loi
anti-ghetto de l'architecte Roland Castro et celle d'un lycée par le maire de Vaulx-en-Velin
ont été exprimées publiquement par voie de presse. Mais la médiatisation permet aussi à
des acteurs locaux qui s'inscrivent en opposition à une communication institutionnelle ou
municipale de devenir des interlocuteurs publics. C'est ainsi que l'une des trames
essentielles du suivi de l'information sur Vaulx-en-Velin est le conflit permanent entre la
municipalité et l'association Agora.
- Les événements de Vaulx-en-Velin constituent au fil du temps une réserve de
sens qui permet aux médias de traiter d'autres événements d'actualité.
La référence médiatique à Vaulx-en-Velin dépasse l'espace vaudais et s'inscrit dans un
espace-temps qui va des manifestations lycéennes au thème d'une "dérive mafieuse des
banlieues". Les journalistes ne se contentent pas de simples retrouvailles avec la mémoire
vaudaise, l'actualité leur donne un regard plus informé sur cette mémoire; ils la
réinterprètent en fonction d'événements présents qui leur permettent de cibler des enjeux
futurs d'information. C'est ainsi que l'actualité de la drogue donne une nouvelle dimension
au thème du développement des villes à deux vitesses.
85
II DE LA GRAPPINIERE AU MAS-DU-TAUREAU: du fait, divers
au fait de société,
On reproche volontiers à la presse d'être amnésique. En se succédant au jour le jour, les
événements s'élimineraient les uns les autres. La notion de vitesse des médias serait le
fossoyeur de la mémoire car comme l'exprime A. Soljénistsyne, "la presse est le lieu
privilégié où se manifeste cette hâte et cette superficialité, maladies du vingtième siècle.
Aller au coeur des problèmes lui est contre indiqué. Elle ne retient que les formules à
sensation." 34 Les flux continus de l'information, les événements qui se succèdent et se
ressemblent sans qu'on ait le temps de les commenter ne seraient pas propices à la
construction d'un sens dans la durée.
La médiatisation des événements d'octobre 1990 à Vaulx-en-Velin met pourtant en
perspective un rôle de la presse écrite dans la "mise en histoire" du fait de société.
II-1 LES TRAMES DISTINCTES DE LA MÉMOIRE LOCALE.
Les professionnels de la politique de la ville tentent pour la plupart de minimiser la
portée de ces événements. Ils parlent d'abord de simple "incident de parcours" à ranger
dans la catégorie des dysfonctionnements urbains : la réhabilitation et son
accompagnement social sont censés corriger ces problèmes sociaux en changeant l'image
du quartier et de ses habitants. La presse, en revanche, établit directement un parallèle avec
les rodéos qui ont enflammé l'est lyonnais une décennie plus tôt et qui sont l'événement
fondateur de la politique du développement social des quartier. Sans doute faut-il
considérer que cette actualité a bouleversé la trame d'une histoire locale et nationale de la
réhabilitation qui érigeait le quartier du Mas en modèle d'expérimentation et d'action
sociale.
Urbanistes, travailleurs sociaux, chefs de projets, élus locaux et nationaux mais aussi
certains journalistes locaux ont été déstabilisés par des événements qui résonnent comme
l'éternel retour d'une scène primitive dans une logique du mythe ou d'une histoire
stationnaire, cyclique35, qui s'oppose apparemment à un sens de la progression historique.
Les seuls acteurs à l'aise dans cette logique de l'éternel retour, les premiers à se
revendiquer d'une mémoire du syndrome Minguettes-Grappinière sont en fait les jeunes
émeutiers. Sans avoir vécu les rodéos de 1981, ils se réfèrent à ce précédent historique en
34
A. Soljénitsyne, Discours américains, Seuil, 1975.
Nous nous risquons à l'usage de concepts comme celui de "l'éternel retour" cher à M. Eliade ou "d'histoire
stationnaire" développé par C. Lévy Strauss qui relèvent de l'étude des sociétés primitives et qui peuvent
paraître inadaptés aux études urbaines. Eliade ne précise t-il pas lui même que la vie moderne est faite de
multiples temporalités ou l'on peut parfois vivre dans le sens du mythe.
35
86
argent du fait que malgré tous les discours publics, la situation des jeunes de banlieue n'a
pas changé depuis cette période.
Dans un article publié le 17 juin 1991 et intitulé "La Grappinière : 10 ans de
convalescence." Le Progrès reprend cette opposition qu'il résume par un clivage local
entre un lobby cardon et un lobby beur.
L'antinomie entre ces deux positions exprime en fait un décalage entre la carrière
publique de ces quartiers dont le développement social est une priorité nationale, et la vie
privée des habitants qui ne notent guère d'amélioration locales. Elle s'expose ainsi :
- Des acteurs publics qui ont apparemment perdu la mémoire de l'événement fondateur
de leur action et qui dénoncent les clichés médiatiques pour faire valoir un sens de la
durée historique autour de la réhabilitation. Il est toujours difficile d'évaluer les effets de
leur mesures préventives vu que ceux-ci se traduiraient par des non-événements
(disparition des tensions sociales) : d'où la tentation de réduire au fait-divers vu comme
un trompe-l'oeil ces incidents spectaculaires. L'absence d'adhésion des habitants au sens
de la durée sur lequel ces discours fondent la pertinence du développement social est
souvent expliquée par une forclusion dans le présent :
"les gens du quartier, les jeunes notamment, subissent le quotidien au
point de mettre l'avenir entre parenthèse : il leur manque une échelle du
temps pour se représenter leur propre histoire." (Interview d'un
travailleur social, FR3 : 18 octobre 1990) .
Un événement qui fait la une des médias peut être oublié des années plus tard tandis
qu'un autre plus discret peut être réhabilité. Les élus et de leurs chargés de
communication insistent ainsi sur les contradictions inhérentes au développement social
des quartiers. Plus la réhabilitation progresserait, plus certains aspects négligés de la
situation locale deviendraient insupportables. Plus la vie de quartier deviendrait une
réalité, plus l'exclusion sociale du fait notamment du chômage ou du racisme serait
criante. En somme plus l'offre de réhabilitation rencontrerait son public, plus une
demande sociale en marge de cette réhabilitation se trouverait insatisfaite. A défaut d'une
politique globale dont la responsabilité incomberait à tous les partenaires institutionnels
et sociaux, cet écart entre les attentes des habitants et les résultats de la réhabilitation ne
cesserait de croître jusqu'à parfois provoquer des incidents.
-D'autres acteurs de l'événement se réfèrent quant à eux à une mémoire de la précarité
et du fait divers investi d'un sens symbolique. Les émeutes de Vaulx-en-Velin et la mort
du jeune Thomas Claudio ravivent la mémoire collective d'une multitude de faits divers
qui suscite un réveil brutal des passions. Les discours les plus militants se réfèrent à ces
événements comme une mise en scène de l'ambivalence du politique et du social, à un
éternel retour de la rupture qui tend à privilégier le modèle du mythe ou de l'histoire
87
cyclique à toute vision d'une histoire cumulative. Ils expliquent cette position par le fait
qu'ils sont exclus d'un consensus qui permet de passer outre les malentendus : dans cette
logique, le sens de la progression historique des observateurs et des acteurs publics des
banlieues leur apparaît comme une construction mentale au delà des faits sociaux. Une
construction liée à des représentations et des valeurs qui certes structurent les enjeux dans
la sphère politique et institutionnelle mais qui ne signifient rien pour les habitants de ces
quartiers. Les associations de jeunes insistent ainsi sur l'absence d'adhésion d'une grande
partie des vaudais au projet de réhabilitation, sur le renforcement de certaines dualités
intra-urbaines. L'épreuve des faits et le retour de l'événement auraient donc mis hors jeu
une politique d'image de marque de la ville et la réduction du social à l'urbain. Mais au delà
des questions urbaines et du discours militant, c'est à une longue liste de bavures et à de
multiples vexations policières que se réfère le récit collectif de ces acteurs d'un événement
magnifié dans le sens d'une consécration publique du fait divers, de la petite histoire.
Chacune de ces deux interprétations des événements d'octobre 1990 s'est donc
construite en référence à une version différente de l'histoire locale et elles se réfèrent
à deux visions du fait divers. La couverture de presse permet de revisiter ces
mémoires au delà d'un point de vue objectiviste sur les habitants. Pour notre part.
nous nous proposons de faire de même tout en tenant compte des thématiques
publiques oui permettent d'inscrire les médias comme des acteurs qui assument sans
l'avouer un rôle dans la construction et l'élaboration des histoires
plurielles de Vaulx en Velin
Il-2 : L'APPROCHE URBAINE: LA RÉHABILITATION CONTRE LE GHETTO
L'ensemble des dispositifs institutionnels sur les banlieues sont apparus au début des
années 80 suite au constat des échecs successifs des pouvoirs publics. Des zones entières du
tissu urbain se retrouvent à l'abandon d'autant plus que les relais officiels des politiques
publiques font défaut. Logements dégradés mais aussi absence d'équipements et de
structures, carences du service public, faillite du travail social. Une situation qui débouche
sur des conflits de compétence entre les différents échelons des pouvoirs publics, chacun
renvoyant aux autres la balle de la responsabilité. Et surtout sur une absence de cadre et de
hiérarchie dans l'ordre des priorités de gestion, une carence de représentation avec des rôles
flous ou surchargés pour des situations flottantes.
L'explosion de plusieurs communes de l'est lyonnais à l'été 1981 qui avait été précédée
par une révolte d'un quartier de Vaulx, la Grappinière en 1979, met en
88
perspective le danger d'une déchirure du tissu social. "Le malaise des banlieues" devient
public.
Une commission inter-ministérielle, la commission Dubedout a pour mission de
corriger les erreurs urbanistiques des années 60. Il faut se rappeler que dans l'esprit des
concepteurs de ces grands ensembles qui ne devaient pas durer plus de 30 ans, le confort
des logements et les espaces verts permettraient de dépasser le problème de densité de
population dans un horizon de béton. On pensait alors maîtriser la spatialité de la cité
HLM par une organisation rationnelle des rues et des équipements collectifs chargés
d'assurer la présence d'un espace relationnel entre un espace public lisse et transparent et
l'espace privé des appartements. Le social se voyait réduit à l'urbain dans une vision
organiciste du corps social: le simple fait d'habiter dans ces quartiers devait entraîner une
homogénéisation des populations qui leur donnerait une identité commune liée à un
dépassement de leurs appartenances de classe et de leurs autres liens d'allégeance. Pour
réformer les mentalités populaires, la planification urbaine a joué sur une pédagogie de la
vie collective. Les centres sociaux ont connu alors leurs grandes heures et la figure de
l'animateur a émergé comme le garant d'une continuité des relations sociales et le pionnier
d'une civilisation des loisirs que préfigurerait la nouvelle modernité des grands ensembles.
Mais au début des années 80, les professionnels du travail social semblaient dépassés par
l'arrivée de nouvelles populations longtemps jugées inadaptées au mode de vie en HLM.
C'est dans l'urgence que les pouvoirs publics tentent de pallier "la déchirure du tissu
social" dans les cités de grands ensembles. La réhabilitation du cadre bâti est une
orientation prioritaire : on persiste à appréhender les problèmes sociaux sous la forme
de dysfonctionnements urbains. Ainsi à la Grappinière, après les émeutes qui suivirent
l'arrestation d'Akim Tabet en septembre 1979, toute la citée est repeint de multiples
couleurs. L'opération de rénovation se chiffre à 23 MF. "Nouveau ghetto de la
délinquance à Vaulx-en-Velin" titre le 16 septembre Dernière Heure. Mais en 1979, ni la
presse nationale, ni l'Etat ne considèrent la question des banlieues comme une priorité.
Seul le journal Libération dépasse la vision du simple fait divers dans un article publié le
17 septembre "Citées HLM contre invasion policière": "Dans un quartier à 95 %
maghrébin, vexations, vérifications multiples, descentes policières ont réussi l'incroyable:
ressouder des générations d'immigrés. La révolte du ghetto est plus qu'un coup de sang
d'un été finissant. Des Grappinières il y en a tout autour de chaque grande ville."
L'animateur F. Hocine explique ainsi la situation à l'époque :
"Tous les travailleurs sociaux étaient conscient que ces quartiers devenaient
de véritables poudrières mais la municipalité de Vaulx-en-Velin se retrouvait
seule à gérer le problème et le PCF exigeait publiquement "le départ des
89
empoisonneurs" . Les contrôles de police et le contrôle du peuplement sont
devenus la panacée. La presse locale se faisait épisodiquement l'écho des
incidents. Au pis en termes de faits divers et de délinquance où prévaut une
version policière, au mieux en termes de problèmes d'urbanisme et de ghetto
maghrébin qui ne tenaient pas compte du vécu des populations. Les
événements de la Grappinière et leur médiatisation devenaient pourtant peu à
peu une véritable épopée urbaine dans la culture des jeunes des banlieues de
l'est-lyonnais dont le territoire ne se limitait pas déjà à l'époque, au "quartierghetto"
Des Minguettes à Vaulx en Velin, les rodéos de l'été 1981 prennent une dimension
régionale. Dans un contexte politique lié à l'arrivée de la gauche au pouvoir, le nouvel
environnement médiatique leur donne une audience nationale.
En relisant la revue de presse sur ces événements on retrouve la trame de multiples
histoires. Celle des grands ensembles et des échecs successifs de la puissance publique sur
ces sites ou celle de l'immigration et de ses héritiers. Malgré tous les dérapages36, la
couverture médiatique nationale bouleverse les pratiques journalistiques des localiers et
apparaît comme un kaleidoscope d'informations qui permettent d'éclairer à la fois le passé,
le présent et l'avenir des banlieues. Mais il s'agit de distinguer dans ces articles une
dimension de reportages et d'enquêtes et une dimension éditoriale. Si la première en
reste aux faits, les commentaires de la seconde sont en phase avec une thématique
politique de l'époque
Le danger de la création d'enclaves sur le territoire national avec pour corollaire
l'insécurité et les problèmes de cohabitation, telle est la perspective retenue sur le malaise
des banlieues. En somme, deux décennies après les ambitions modernistes de la
planification urbaine, la même idée règne. "Elle a été juste renversée, écrit Philippe
Genestier, ces grands ensembles coupent leurs habitants du reste de la population
nationale en leur donnant une identité propre, cette fois marginale et pathogène."37 La
réhabilitation centrée sur la quartier du Mas-du-Taureau, à deux pas de la Grappinière
tente de donner une nouvelle image de la ZUP et de redessiner le paysage urbain. Les
opérations de 1987 à 1988 visent ainsi à donner une centralité au Mas-du-Taureau. Pour
aérer le quartier et permettre aux habitants de s'identifier à celui-ci, de nouvelles voies de
communication sont ouvertes et la création d'espaces publics devient une priorité. Cette
restructuration de l'espace urbain aboutit à la création de la place Guy-Moquet autour de
laquelle se greffe toute une infrastructure commerciale. On y ajoute des équipements
administratifs, un centre médico-social et un local polyvalent intégré dans la procédure
DSQ et rassemblant deux antennes: CAFAL et Sécurité sociale. Mais la clé de voûte de
36
L'une des références publiques reste le "syndrôme-Minguettes" vu par Paris-Match, magazine dont un
journaliste avait payé des jeunes pour obtenir des photos de voitures brûlées.
37
Philippe Genestier. Op cit.
90
cette politique de réhabilitation est avant tout la construction de la tour d'escalade,
monument unique en Europe et destiné à porter très haut une image de marque sportive de
la commune. 45 m de grimpe sur le mur d'une tour de 15 étages revêtu d'un vélum indigo
éclairée la nuit et visible à des Km comme le symbole du terrassement des clichés du
ghetto.
Les mots d'ordre à forte légitimité publique et la mise en place d'administrations de
mission ne permettent pas pour autant de régler le problème. De l'Etat à la commune, les
conflits de compétence entre les multiples partenaires de la réhabilitation s'expriment aussi
à partir de clivages politiques et cette situation est renforcée par la décentralisation. Dans
les faits, on en revient à légitimer sous un autre angle certains principes qui avaient
présidés à la création des grands ensembles.
" Il ne s'agissait pas de remettre en question l'existence des grands ensembles
explique l'urbaniste M. Bouzid, mais avant tout de corriger des incidents de
parcours. Au delà d'une remise en question de la conception du cadre bâti, tous
les efforts se sont orientés d'une part sur les équipements collectifs chargés
d'assurer une centralité de la vie sociale et que les erreurs de montage
financier n'avaient pas permis de développer. Et d'autre part sur la question de
la cohabitation des différentes populations qui loin d'être une nouveauté en
1981 n'est que la réactualisation du problème de l'équilibre dans le brassage
des classes sociales à l'origine même de la conception des grands ensembles."
En dehors du Mas-du-Taureau, l'investissement sur les équipements collectifs est
essentiellement marqué par le développement des structures du travail social. Animateur,
éducateur, assistante sociale, ces métiers deviennent même une filière professionnelle
pour des jeunes "issus des milieux défavorisés" en quête de mobilité sociale. Même s'il
s'agit là de gérer le malaise, on reste dans une logique ancienne où le centre social en
offrant des loisirs à la carte par classes d'âges doit pallier le vide social né de la
dispersion communautaire comme à l'époque où il devait permettre l'affirmation
d'une culture de masse.
De même, la question de la cohabitation même si elle apparaît après l'été 1981 sous un
angle inter-ethnique et dans un climat d'insécurité, n'est qu'une réactualisation d'une
logique d'équilibre du "corps social" des concepteurs des grands-ensembles. Dans ces
"cités radieuses", synthèse du village et du faubourg ouvrier mais aussi préfiguration d'un
nouveau mode de sociabilité où coexisteraient enfin l'ouvrier le fonctionnaire et le petit
commerçant, le brassage des classes sociales se pose en effet dès l'origine en termes de
cohabitation. On veille alors à faire respecter des seuils (taille des familles, seuils
démographiques...) dans ces lieux conçus avant tout pour accompagner la promotion
91
sociale. La Grappinière dont les premiers immeubles ont été construits dès 1963 pour
accueillir les fonctionnaires locaux et les rapatriés voit ainsi sa population se modifier dès
1979. Le grand nombre de F5-F6 attire les familles nombreuses parmi lesquelles une
majorité de ménages immigrées.
" Le maire dénonçait depuis longtemps le poids social des familles lourdes,
explique Jean Pierre Lachaise responsable d'une coordination locale pour le
droit au logement, et l'été 1981 donne une légitimité publique à tous les maires
de l'est lyonnais qui pratiquaient en sourdine la politique des quotas. A partir
de cette date, et c'est un effet de la médiatisation dont les élus ont su tirer
profit, les immigrés sont globalement perçus comme les responsables des
dégradations et des tensions locales."
C'est ainsi qu'au début des années 80, la notion de seuil de tolérance devient un credo
des société HLM et de certains élus locaux. On bloque l'accès de toute une population au
logement social au nom de la lutte contre les ghettos. Les ménages immigrés sont
désormais identifiés comme des "familles à problèmes", "des familles lourdes" qui
mettent en danger l'équilibre sociologique des quartiers. Le déménagement de la
population française continue pourtant, laissant des logements vacants que les quotas
justifient. Les immigrés restent à défaut de relogement. La dégradation des immeubles et
l'immigration dessinent alors une figure de ghetto à la française, et à partir de 1981 et tout
au long des années 80, l'usage politique de cette notion de ghetto entretient ainsi la
confusion entre quartier de la misère, et quartier ethnique. Et sur le plan du
développement social des quartiers et de l'aménagement urbain, la plupart des opérations
reprennent à leur compte ce stéréotype. Attirer des couches moyennes, bloquer l'arrivée
des familles immigrées pour changer l'image publique des "quartiers défavorisés"
deviennent une fin en soi. La politique de développement social des quartiers part du
présupposé que la mixité des catégories de la population dans un quartier produit de
la cohésion sociale alors que la ségrégation serait à l'origine de tensions. Les
sociologues avaient pourtant déjà démontré que les cités fonctionnent comme un
amplificateur spatial des distances sociales39 9. Les dispositifs de réhabilitation ne sont pas
parvenus à sortir d'un discours de l'affirmation des principes républicains. Ni à dépasser
de ce fait des pratiques volontaristes.
Les émeutes du Mas-du-Taureau et leur médiatisation ravivent les mémoires.
38 Cf Jocelyne Béart, Analyse des effets de la mobilité sur la structure par nationalité des ménages de la
Grappinière. Juillet 1980. 25% des habitants de 1978 ont déménagé en 1979. Un tiers d'entre eux est resté
sur Vaulx-en-Velin. 10 ont pris un nouvel appartement dans le quartier. 18 ont pris une FILM dans la ZUP.
5 ont accédé à la propriété dans la zup et 13 se sont installés en dehors.
39 J. C. Chamborédon et M. Lemaire. "Proximité spatiale et distances sociales. Les grands ensembles et
leur peuplement." Revue Française de Sociologie XI, 1970.
92
" La réhabilitation n'est pas pour nous explique un ancien locataire de la
Grappinière, lorsque j'entends les pouvoirs publics parler de mixage des
populations et de nouvelles entreprises, ce parti pris me rappelle le début des
années 80 et les efforts municipaux pour recomposer la population de la
Grappinière. On cherchait alors à attirer des travailleurs salariés avec un
projet de zone industrielle qui créerait 3000 emplois que l'on attend
toujours."
Certains discours publics au lendemain des émeutes donnent aussi l'impression que les
ambitions locales d'une gestion urbaine à long termes reposent sur des logiques qui ont
déjà fait preuve de leur inefficacité.
"Lorsque j'entends le maire parler de familles indésirables à Vaulx en Velin,
j'ai l'impression d'entendre Capiévic qui dénonçait publiquement en 1979
certains éléments troubles. Lorsque les travailleurs sociaux brodent sur
l'irresponsabilité des immigrés qui laissent traîner leurs gosses, j'ai vraiment
l'impression qu'après les beaux discours sur la communication on en revient
à la gestion du fantasme. En 1979 à la Grappinière on désignait déjà du doigt
les familles lourdes (7 familles ont été officiellement expulsées cette années);
on délirait sur les bandes de loubards et la "pègre locale" qui aurait incité les
jeunes à la violence; on pénalisait financièrement les familles dont les enfants
causaient des problèmes notamment à l'école." (Kamel B. militant associatif)
93
II-2 : L'APPROCHE CULTURELLE : LA SOCIÉTÉ INTERCULTURELLE
DES, BANLIEUES.
Le ministère de la Ville tente aujourd'hui de pallier d'urgence la dégradation de "points
chauds" sur le territoire; pourtant la sirène d'alarme était tirée depuis longtemps. Depuis le
premier été chaud de l'est lyonnais, Vénissieux, Villeurbanne, Vaulx-en-Velin au début
des années 80. Les rodéos constituèrent l'événement de rupture majeur qui ramenèrent les
banlieues sur la scène publique et firent découvrir la "seconde génération" . La France mit
longtemps à reconnaître la présence sur son sol d'une génération issue de l'immigration.
Aucune références à ces jeunes dans la couverture de presse relative à l'immigration au
début des années 70. Elle restait le plus souvent un aspect des faits divers traités par la
presse locale ; pour la presse nationale elle était intégrée à des modes de traitement sur
l'immigration très limités qui relevaient d'une rubrique "Social".
Mais à Vaulx-en-Velin comme aux Minguettes, le "festival des voitures brûlées"
n'apparaissait pas comme une attitude de travailleur immigré rasant les murs de la société
française.
Cette intrusion médiatique semblait inaugurer une ère nouvelle en incitant la société
française à crever les abcès de sa propre histoire. Les pouvoirs publics décrétaient
l'urgence de la réhabilitation des banlieues pour éviter la déchirure du tissu social; les
médias évoquaient la nationalisation des jeunes immigrés. De rodéos en grèves de la faim,
de manifestations en marche pour l'égalité, la colère de ces jeunes se transformait peu à
peu en mouvement qui allait donner naissance à la "mode beur".
Au début des années 80, l'irruption publique de la "génération beur", sans se réduire à
cette dimension peut être analysée sous l'angle d'une nouvelle figure qui permet
d'abolir publiquement le partage entre communauté et société.
Dans l'espace public de ces cités, espace sans histoire où a été gommé toute aspérité, la
dissolution des anciennes communautés (ouvrières, villageoises ou immigrées) pose le
problème du lien social. Les militants du cadre de vie croyaient à l'origine que
l'émergence d'une nouvelle culture urbaine autour d'une modernité des équipements
collectifs allait apporter une réponse. Ils ont dû déchanter. La médiatisation des banlieues
s'organise autour de la figure du jeune de la seconde génération qui serait né d'une rupture
socio-culturelle dans l'immigration. Des rapports publics se font l'écho du rôle social de
ces jeunes dans les grands-ensembles, de leur fonction potentielle d'intermédiaires
culturels :
"Pour que ça change, il convient d'inventer de nouvelles modalités
d'insertion dans une société qui n'est pas fixe et immuable mais au
contraire en voie de bouleversement et de restructuration Se priver des
capacités d'ouverture, de disponibilité, de créativité de ces jeunes limite
considérablement le changement social. Pour qu'ils y participent
94
autrement que par des contestations ponctuelles, il faut d'une part que
les adultes soient à l'écoute de leurs comportements et d'autre part qu'on
leur donne les instruments individuels et collectifs nécessaires."
(Rapport Schwartz)40.
Au lendemain de la "Marche pour l'égalité" qui rassemble plus de cent mille personnes
à Paris le 3 décembre 1983, ces jeunes désormais identifiés comme des beurs font la une
de la presse nationale. La rubriques "Société" de la presse nationale donnent une
dimension symbolique à l'irruption publique de cette génération. Les beurs illustrent une
nouvelle modernité de la société française, un cosmopolitisme émancipé. Véritable
"catégorie médiatique", la mode beur fait valoir une image de pionniers d'un avenir
multiculturel de la société française. Un look branché-banlieue, "jeune", "beau", "exotique
s'impose comme une voie d'accès à la scène publique; à des carrières dans le spectacle, la
politique ou les médias. "Beur is beautifull" et les "succès-stories" de quelques vedettes
de la galaxie beur favorisent la création d'une nouvelle vitrine médiatique.
Cette image trop aseptisée finit par agacer les jeunes de banlieues; le terme beur devient
pour eux péjoratif et ne désigne plus désormais qu'une "beur-geoisie" des centre-villes.
Les jeunes immigrés peuvent à raison se sentir dépossédés par la mode beur: elle
conditionne la visibilité à une stricte soumission à des légitimités normatives,
marginalisant ainsi toute expérience spécifique. Plus largement, certains observateurs
mettent en avant le décalage entre la mode beur et la précarité de la situation des jeunes
dans les banlieues, dénonçant un "simulacre médiatique au nom de la bonne conscience
antiraciste" 41
Lorsque les banlieues reviennent sur la scène publique en octobre 1990, le débat sur
l'intégration et la citoyenneté a déjà remplacé la perspective interculturelle des beurs.
"Rien n'a changé depuis notre enfance" proclame Farid Benmedhi aujourd'hui
éducateur. "Au grandes heures de la Grappinière, pour les médias et les
politiques nous n'étions que des loubards arabes. Puis en 1983, on nous a
nationalisé et nous sommes devenus l'avant garde multiculturelle de la
France. Mais dès 1985, la réhabilitation n'était plus qu'une façade et
l'immigration un problème pour l'identité française. Le pouvoir social des
populations marginalisées ? La prévention plutôt que la répression ? trop
compliqué tout ça! Le pouvoir a préféré les badges de SOS racisme et le droit
à l'indifférence pour les immigrés. A Vaulx-en-Velin comme ailleurs, les
40 B. Schwartz. L'Insertion sociale et professionnelle des jeunes. La Documentation française. Sept 1981.
41 Cf La Ruée vers l'égalité. Edition Mélanges. 1985.
95
associations beurs font les frais de ce recadrage politique. Les militants se
retrouvent isolés dans leurs quartier au milieu de leurs petits frères qui
comprennent que leurs aînés ont perdu toute illusion. "Je les comprends moi
aussi ajoute Farid, nos marches pour l'égalité et notre carrière médiatique
n'ont pas changé grand chose. Bilan globalement négatif : fallait pas rêver
d'intégration et à ceux qui espéraient encore, la guerre du Golfe a ôté toute
illusion. Les jeunes sont revenus à la case départ : les copains et la citéterritoire."
Au lendemain des émeutes de Vaulx-en-Velin, le thème du "développement de la ville
à deux vitesses" et de la participation des jeunes et des habitants à la nécessaire
"reconquête civique" dans les quartiers lance le débat public.
"Ce que les gens veulent, dit Yves Dauges ancien président de la DIV, c'est
s'approprier les lieux et les choses, il faut donc arriver, et c'est très difficile, à
rendre la population "porteuse d'un projet". On a besoin du relais des
associations, des conseils de quartiers, on a besoin d'écouter les gens, de
travailler avec eux et puis petit à petit de créer une ambiance d'égalité entre
les citoyens alors que trop souvent les gens ont le sentiment d'être frustrés ou
exclus."
Ce mot d'ordre de la démocratie locale et de la participation des habitants apparaît
comme l'illustration d'une nouvelle politique de la ville. Le but est d'impliquer les
habitants et de les faire adhérer à "un idéal de vie social fondé sur l'acceptation de la
différence et le partage d'une vie sociale à résonance polyculturelle" 42. Alors qu'en fait la
question de l'adhésion des habitants au projet des grands ensembles est un vieux débat.
- Commentaire de M. Bouzid, urbaniste et "citoyen vaudais" que nous avons déjà cité
plus haut.
"La politique de la ville, c'est aussi une rénovation de concepts anciens. A
l'origine, une première version de l'adhésion des populations urbaines à
leur cadre de vie : la doctrine de l'accès aux équipements collectifs qui
devait permettre l'accès aux valeurs culturelles d'une société moderne.
Comme si les gens n'avaient pas d'autres centres d'intérêts et qu'ils
n'inventaient pas eux-mêmes leurs propres pratiques sociales. Puis une
version ethnique, avec les associations beurs et la mode interculturelle
pour accéder au travail social et au modèle français d'intégration. Comme
si la proclamation du modèle français d'intégration pouvait entraîner de
42
M.Messu, La pédagogie du vivre ensemble ou le cadre de vie au service de l'action sociale, in
"Lecture sociologique du travail social", Paris, Ed Ouvrières, 1985.
96
fait l'adhésion des immigrés malgré leurs positions sociales. Aujourd'hui,
même les associations de jeunes s'appellent Agora, on nous joue la version
hard du corps social fragmenté sur le thème de l'exclusion et l'on s'imagine
que les conseils de quartier vont permettre aux habitants et aux institutions
d'inventer la démocratie locale. Comme si citoyenneté était un self service en
dehors des règles de la vie sociale fondées sur des inégalités. Ces illusions
ethnocentriques d'une actualité sociale ou politique qui permettent de
mobiliser les bons sentiments. qu'ils relèvent de la militance du cadre de vie.
de l'antiracisme ou de la charité publique, obligent néanmoins à ranger dans
un même moule des catégories diverses de populations dont on oublie la
petite histoire et les véritables processus de marginalisation.
II-4: CONCLUSION : LES IMPASSES DU DÉBAT PUBLIC ET LE RETOUR DU FAIT
DIVERS.
Entre l'approche culturelle et l'approche urbaine, aucune place significative pour les
questions d'ordre public.
Aucune mesure, aucun débat sur l'exercice des missions de police. Publiquement, au
cours des années 80, c'est la question de la paix sociale en banlieue qui fut à l'ordre du jour.
Les banlieues ont souvent été perçues comme des poudrières en raison de problèmes de
cohabitation français-immigrés dûs à des modes de vie réputés incompatibles, et l'urgence
affichée était de réduire ces tensions, sous peine de voir se développer des dérives
sécuritaires. Cette dimension sera largement exploitée dans les discours politiques et dès
1983 les succès du Front national donnèrent une dimension nationale au petites peurs de
certaines couches des populations des banlieues.
Ce malentendu devra attendre Vaulx-en-Velin pour sortir des oubliettes. La mort d'un
adolescent renversé par un véhicule de police, les émeutes et le pillage de la surface
commerciale qui en découlèrent mettent à la fois en perspective un lourd contentieux entre
les jeunes et la police.
97
C'est cette impasse du débat public qui permet d'interpréter publiquement dans un
premier temps la révolte des jeunes Vaudais. Ainsi du témoignage du directeur de la MJC:
" J'ai vécu les événements des Minguettes et en l'espèce la révolte était née d'un
rejet des institutions sociales politiques et autres. Mais à Vaulx, il s'est
vraiment agi d'une violente réaction au comportement général des policiers
dans la commune".
La mort de Thomas Claudio n'est à l'origine qu'un triste fait divers mais il s'inscrit dans
une logique de répétition qui lui donne un sens symbolique. Pour les jeunes du Mas-duTaureau, l'événement dramatique ravive la mémoire d'autres faits divers. Au delà de
vexations policières quotidiennes que dénoncent ces jeunes, Vaulx-en-Velin a eu son lot
de victimes d'une dérive sécuritaire dans les banlieues : Wahid Hachichi en 1982, le petit
Barded Barka et Moustapha Kacir en 1985. Chaque fois les associations locales comme
Wahid Association et Lignes Parallèles se mobilisèrent. Et la ZUP forma la plupart des
militants des JALB, cette organisation lyonnaise qui tenta de sensibiliser l'opinion
publique sur ces tristes affaires. Les discours les plus militants parlent d'un "patrimoine
commun de luttes liées aux crimes racistes et sécuritaires"43. Limitons quant à nous ce
propos à une sensibilité spécifique des jeunes immigrés liée à ces expériences. La
dramatisation du fait divers est lié à un récit qui rappelle d'autres faits divers : du lien
social se fonde sur cette mémoire qui renvoie à une histoire partagée.
Témoignage d'un jeune émeutier dans une émission de FR3 :
"C'était trop car ça aurait pu arriver à n'importe qui dans le quartier ! Cela
devait arriver un jour car les flics n'arrêtait pas de nous provoquer. Mais on a
été tout de même surpris que ça arrive comme ça à côté de chez nous. C'était
trop car on arrivait pas à y croire. En plus Thomas, il était handicapé et il
n'avait jamais fait de mal à une mouche. On n'a pas réfléchi, on ne s'est pas
réuni, mais même ceux qui avaient quitté la cité se sont retrouvés avec nous
parce qu'on savait tous qu'il fallait faire quelque chose."
Le fait divers déchaîne brusquement les passions car "il parle à son public en mettant en
scène le scandale du réel et l'ambivalence de la condition humaine dans une rencontre
avec le destin : quelque chose arrive qui aurait très bien pu ne pas arriver, quelque chose
qui mêle la distance à la proximité, quelque chose qui surprend mais qui devait arriver un
jour, quelque chose qui ne concerne pas directement les membres du public même si
chacun pense que cela se passe pour lui."44
43
44
Quo Vadis, journal de l'agence Im'média. Eté 1993.
Ralph Steed, Making news-iteni, Ed Borman, USA 1987.
98
Ce qui caractérise le modèle d'information du fait divers, c'est donc que son public peut
se le réapproprier alors même que la notion de vitesse des médias donne un caractère
fugitif à tout événement. La rumeur prend le pas sur l'information et les commentaires des
uns et des autres ravivent les mémoires et permettent de mobiliser.
Mais pour en venir aux médias, le mode de traitement de l'information relative à
la mort du jeune Thomas Claudio et à ses conséquences ne relève t-il pas plutôt du
fait de société que du fait divers ?
Journaliste et enseignant au CFPJ, N. Beau évoque une continuité dans la construction
du fait divers et du fait de société.
" Le fait divers touche directement un public restreint tandis que le fait de
société, souvent plus spectaculaire, mobilise un plus large public. Mais de la
même manière, on expose les faits en jouant sur des effets escomptés sur le
public. La mise en scène des contradictions et la dramatisation d'un aspect
excessif de l'événement doivent permettre d'éveiller l'intérêt du lecteur. Il doit
se sentir concerné par cette actualité même s'il ne participe pas aux grands
événements qui font l'Histoire avec un grand "H" . Au fond le fait de société
n'est rien d'autre qu'une consécration du fait divers : la petite histoire prend la
dimension d'un phénomène de société.
De fait, une certaine trame de la mémoire collective des jeunes de Vaulx-en-Velin
devient publique au lendemain des événements d'octobre 1990 comme l'exprime un
ancien militant vaudais du "mouvement beur".
"Depuis dix ans on s'évertuait à dire que le vrai problème à Vaulx comme
ailleurs dans d'autres cités, c'est la police ! Mais on en restait à compter les
victimes des bavures tandis que les DSQ, les hommes politiques et les
antiracistes écrivaient l'histoire à notre place. Mais les événements nous ont
donné raison. La presse aussi, du moins dans un premier temps."
L'opposition évoquée plus haut entre deux visions du fait divers qui nous renvoie à des
trames distinctes de l'histoire locale prend ici toute sa signification.
- Pour les uns, en particulier les acteurs institutionnels et politiques, garant d'une
histoire locale officielle, la réduction du fait de société au fait divers vu comme artifice
permet de ranger l'événement à "l'incident de parcours", de ne pas réduire à la case départ
ce parcours qui est l'histoire de la réhabilitation et d'une certaine politique locale : d'où
une critique sévère du travail des journalistes, une critique des clichés médiatiques et une
obsession relative à "l'image de Vaulx-en-Velin".
- Pour d'autres acteurs de l'événement, en particulier les jeunes et leurs associations, le
fait divers qui prend la dimension d'un phénomène de société leur permet d'opérer une
99
inversion du sens de l'histoire locale officielle en faisant valoir une autre trame qui
jusqu'alors s'inscrivait dans la rubrique des faits divers ou dans certaines pages société qui
ne parvenaient pas jusqu'alors à conquérir un large public. D'où la tentation de se constituer
comme acteurs de campagnes médiatiques, sinon comme acteurs associatifs, du moins
comme auteurs d'un rituel de l'émeute.
Au delà du fait divers qui met en scène une certaine ambivalence de la condition
humaine, le fait de société dramatise l'ambivalence du politique et du social. Les titres de la
presse locale ou nationale sont évocateurs : "Echec à la tour", "l'explosion malgré dix ans
d'efforts", "le grand naufrage des idées reçues", "A Vaulx rien n'est réglé" : l'événement
suscite de multiples commentaires et les interprétations des uns et des autres suscitent le
débat public. Les questions d'ordre public négligées par l'approche urbaine ou culturelle
sont posées publiquement. Dépassant la dimension du fait divers qui d'une certaine manière
marche au stéréotype, la médiatisation du fait de société et le débat public qu'elle suscite
introduit la distance d'une réflexion collective. L'actualité met en scène des acteurs locaux
dont les récits sont souvent divergents, construits sur des spatialités et des temporalités qui
s'opposent. Le débat public peut inciter ces histoires aux visages multiples et
contradictoires à se confronter. Mais au delà de cette dimension, deux écueils guettent la
médiatisation du fait de société :
- Le premier relève de son lien constitutif au fait divers. Il génère la rumeur mais à
l'inverse du fait divers qui laisse s'écouler la rumeur, pour que "l'info avance" comme mous
l'avons déjà évoqué, il se nourrit même de la rumeur.
- Le second est lié à une thématisation de l'événement qui permet de mettre en phase une
dimension éditoriale et politique. A Vaulx-en-Velin notamment, la thème du
développement des villes à deux vitesses occupe la scène au détriment du débat public sur
les questions d'ordre public. Celles-ci ne sont pas pour autant oubliées : mais comme nous
allons le voir avec l'idée du complot, leur rebondissement est lié à la rumeur et à ses
rapports avec la presse.
100
ANNEXE AUX RECITS MEDIATIQUES.
VAULX-EN-VELIN DANS LA PRESSE ECRITE DE FEVRIER 1993 A
AVRIL 1994 : ANALYSE CONTINUE.
METHODE
Dans la période relative à l'étude nous avons procédé à une revue de presse
quotidienne sur Vaulx en Velin.
L'exploitation de cette revue de presse se limite à 14 mois: de février 1993 à avril
1994. Le choix des limites de cette période est lié à deux thèmes d'actualité qui ont
ramené Vaulx-en-Velin à la une des journaux. Il s'agit :
- d'une part, en février et surtout en mars 1993, de faits divers liés au trafic de drogue
. Ils sont médiatisés comme des illustrations d'un fait de société, "la dérive mafieuse des
banlieues", thème d'actualité qui entre dans le cadre d'une montée en affaire au niveau
national entre décembre 1992 et mars 1993.
- d'autre part, en avril 1994, de nouvelles émeutes à Vaulx-en-Velin et Bron qui sont
à l'origine d'une large couverture médiatique. Ces événements spectaculaires ne
ramènent pas sur la scène publique le problème de la "ville à deux vitesses" qui avait été
mis en avant lors des émeutes d'octobre 1990. Ils sont généralement interprétés par la
presse comme des agissements délictueux d'une minorité : c'est le thème du "complot
mafieux".
Entre ces deux moments de une, alternent des périodes de silence public sur
l'actualité vaudaise et des formes d'apparition médiatique plus discrètes. En étalant notre
analyse de cette couverture médiatique sur 14 mois, notre but est aussi de mettre en
perspective les focales variables du regard public sur Vaulx-en-Velin.
Notre revue de presse ne tient compte que de la presse écrite quotidienne, la presse
magazine (nationale) n'ayant pas accordé un véritable suivi à l'actualité vaudaise. Huit
titres de la presse locale et nationale ont été choisis en fonction de leur couverture de
cette actualité: il s'agit localement du Progrès ou Lyon Matin (les rédactions des deux
titres sont désormais les mêmes) , de Lyon-Figaro, du Monde Rhône-Alpes ; et au niveau
national, du Figaro, Le Monde, Libération (Lyon Libération n'existe plus) L'Humanité et
Info-Matin.
101
Contrairement à l'analyse séquentielle précédente, notre analyse de la revue de presse
de cette période se veut continue. Si comme l'affirme en mars 1993 le chargé de
communication de la municipalité : " Vaulx-en-Velin est toujours dans l'oeil du cyçlone
médiatique; malgré tous nos efforts notre image publique est toujours fabriquée de
toute pièce par les médias!" il s'agit pour nous de définir précisément les
caractéristiques de cette couverture médiatique. N'est-elle que le simple prolongement
de la couverture des émeutes de 19990 ? Ou bien les médias ont-ils modifié leurs modes
de traitement de cette actualité après les critiques dont ils ont été l'objet ? Quels sont les
rôles respectifs de la presse locale et de la presse nationale ? L'actualité vaudaise est-elle
un véritable enjeu d'information auquel on accorde un suivi ? Les différentes rubriques
font-elles une part à de nouvelles sources d'informations liées à de nouveaux rôles de
médiation locale ?
Deux-cent quatre-vingt-dix articles ont ainsi été répertoriés. Précisons que tous ces
articles ont une longueur minimum d'un feuillet (nous n'avons pas traité les brèves) et
que nous nous sommes limités à six rubriques qui renvoient chacune à des modes de
traitement particuliers de l'actualité : Société, Faits-Divers, Politique, Urbanisme,
Education, Economie. Précisons que toutes ces rubriques n'apparaissent pas toujours
comme telles dans les journaux que nous avons retenus : notre découpage tend à rendre
lisible des modes de traitement communs au delà des différences de classification des
nouvelles ( par exemple, pour certains titres, l'éducation et l'urbanisme sont rangés dans
les pages Société mais par souci de lisibilité de l'actualité vaudaise nous les avons
distingués ). Par ailleurs, nous n'avons pas tenu compte des rubriques culturelles et
sportives dont le traitement par la PQR ne présente pas d'intérêt pour notre étude (pour
des titres locaux comme Le Progrès, le suivi de l'actualité sportive locale, notamment
les concours de pétanque, représente près de 60% du volume rédactionnel accordé à
Vaulx-en-Velin) et nous avons regroupé dans la catégorie "autres" ou "divers", quelques
articles consacrés aux médias, la santé... etc.
Ces rubriques regroupent différents thèmes d'actualité qui nous renvoient à ce que les
journalistes appellent des "angles de traitement". Nous les avons classés comme suit:
1 SOCIETE
2 POLITIQUE
3 F.DIV.
4 EDUC.
5 URBA.
6 ECO.
7 DIV.
Drogue A
Pol ville A
Rodeo A
Form A
Log A
CommA
Média A
Exclusion B
Pol local B
Vol B
Lycée B
Amgt B
Empl.B
Santé B
Jeune/Imgr C Disposit C
Violen C
Violen C
Serv.0
Chôm.0
Image C
Emeute D
Police D
TranspD
Demog.D
Violen/rac.E
Drog E
Entrep.E
Arrest F
Mvt socF
102
103
104
2- Commentaires:
Le volume rédactionnel global consacré à Vaulx-en-Velin est important : 290
articles en quinze mois, soit une moyenne de plus de cinq articles par semaine. Aucune
autre commune de l'agglomération lyonnaise ne connaît une telle couverture
médiatique. Mais il faut préciser qu'une bonne moitié du volume rédactionnel est
concentré sur quatre mois ( mars, avril, juin 1993 et avril 1994).
Nous repérons d'emblée le contraste entre la couverture de la presse locale et celui
de la presse nationale.
- La presse locale, avec plus de 84% du volume rédactionnel, a une importance
centrale. Elle semble opérer un véritable suivi de l'actualité vaudaise, ce qui apparaît
comme un changement de perspective par rapport aux années 80. Il nous faut
néanmoins distinguer Le Progrès des autres titres et souligner le contraste entre presse
de proximité et presse de ville au sein de la presse locale. Plus de 80% de la couverture
médiatique sur Vaulx-en-Velin est assurée par Le Progrès : pour ce titre qui est
localement le plus vendu, l'actualité vaudaise est devenue un enjeu d'information qui
alimente une chronique régulière. Ce qui n'est pas le cas pour les autres journaux
locaux.
- La presse nationale n'accorde qu'une importance minime à l'actualité vaudaise
(15% des articles répertoriés). Le monde joue un rôle moteur et on peut penser que le
relais local du Monde Rhône-Alpes favorise cette situation. En revanche, des titres
comme Libération et L'Humanité n'accordent plus de place à cette actualité en dehors
des moments forts de campagne médiatique : la disparition de Lyon-Libération et des
pages Rhône-Alpes de L'Humanité est sans doute un élément d'explication. Le Figaro
se distingue de Lyon-Figaro et ne traite de Vaulx-en-Velin que lors des événements
spectaculaires d'avril 1994. Notons d'ailleurs que l'essentiel de la couverture médiatique
de la presse nationale est concentré sur cette période.
106
108
109
2- Commentaires
Les graphiques des pages précédentes mettent en perspective:
− Une importance marquée de la rubrique Société. C'est au travers de celle-ci que
l'actualité des banlieue est le plus souvent traitée au cours des années 8045 et ce sont les
journalistes attachés à cette rubrique qui couvrent le plus largement les événements
d'octobre 1990 à Vaulx en Velin. Les modes de traitement sont le reportage et l'enquête
dans la perspective d'une mise en scène d'un "fait de société", d'un événement symbolique
qui se définit avant tout par ses implications sociales, politiques ou culturelles. Environ
22% des articles publiés entre février 1993 et avril 1994 par les titres que nous avons
répertoriés entrent dans le cadre de ces modes de traitement. Précisons néanmoins que seul
5% de ces articles font l'objet de la "une".
− Une primauté de la rubrique politique. Plus de 29% des articles répertoriés entre dans
ce cadre; 3% sont des éditoriaux et plus de 10% font l'objet de la "une". L'importance de
cette rubrique met en perspective la dimension politique du malaise des banlieues qui
semble désormais primordiale : Vaulx-en-Velin apparaît comme une référence pour un
débat politique qui se joue au niveau local et national.
− Le fait divers, tout en gardant une certaine place dans les modes de traitement de
l'actualité vaudaise ne concerne guère plus de 14% des articles répertoriés. Précisons que
nous n'avons pas retenu les brèves dans notre sélection alors que nombre de faits divers
sont ainsi traités.
− L'urbanisme et l'économie apparaissent comme deux rubriques qui se développent.
Ces modes de traitement de l'actualité vaudaise ne bénéficient pas de la régularité des
rubriques Politique et Société.
− La rubrique éducation et les autres modes de traitement restent minoritaires.
45 Se référer à : Alain Battegay et Ahmed Boubeker. Les Images publiques de l'immigration",
L'Harmattan, 1993.
110
Pour ce qui concerne la presse nationale,
Aucune rubrique d'actualité ne fait l'objet d'un traitement régulier. La rubrique Société
avec plus de 55% des articles est centrale. La rubrique Politique (26%) prend de
l'importance. Les autres rubriques restent très minoritaires, ou inexistantes. L'absence
notable d'articles économiques est d'autant plus significative d'un désintérêt pour l'actualité
vaudaise que c'est la presse nationale qui avait mis l'accent sur la thématique du
"
développement des villes à deux vitesses."
Pour ce qui concerne la presse locale,
Le Progrès donne le ton. Toutes les rubriques mis à part l'éducation font l'objet d'un
traitement régulier. Notons la place de la rubrique Politique qui avec plus de 29 % des
articles est nettement plus importante que la rubrique Société (18%). L'ordre des priorités
est donc différent de celui de la presse nationale. Le fait divers qui est traditionnellement la
base de la PQR reste un mode de traitement marqué de l'actualité vaudaise (15,5%). Les
rubriques Urbanisme et Economie font l'objet d'un suivi.
111
1 SOCIETE
2 POLITIQUE
3 F.DIV.
4 EDUC.
5 URBA.
6 ECO.
7 DIV.
Drogue A
Pol ville A
Rodeo A
Forma.A
Log A
CommA
Média A
Exclusion B
Pol local B
Vol B
Lycée B
Amgt B
EmpI.B
Santé B
Jeune/imgrC
Disposit C
ViolenC
Violen C
Serv.0
Chôm.0
Image C
TranspD
Demog.D
Emeute D
Police D
Violen/rac E
Drog E
Entrep.E
Arrest F
Mvt socF
115
2- Commentaires. Les thèmes de l'actualité vaudaise de février 1993 à avril 1994.
Les graphiques ci-dessus nous permettent de distinguer divers angles de traitements de
l'actualité vaudaise au sein de chaque rubrique:
A- Les thèmes par rubriques
Pour les rubriques société:
- Les incidents spectaculaires (émeutes ou 1D sur les graphiques) ont une place centrale
dans les rubriques Société ( près de 50% du volume rédactionnel). On peut penser que les
événements d'avril 1994 sont déterminants : nous étudierons plus loin leur couverture
médiatique.
- Les questions relatives à une "dérive mafieuse des banlieues" (drogue ou lA sur les
graphiques) ou au développement de "villes à deux vitesses" (exclusion ou 1B)
apparaissent comme les deux autres thèmes récurrents des rubriques Société.
− En revanche, les questions liées aux jeunes ou à l'immigration (Jeune/ Imgr ou 1C sur
les graphiques) et celles liées aux problèmes de cohabitation et de violence raciste (violent /
race. ou lE sur les graphiques) qui ont été au centre de la médiatisation des banlieues au
cours des années 80, n'apparaissent plus comme des angles de traitement de l'actualité
vaudaise.
Pour les rubriques Politique.
− Les questions liées au jeu politique local (2B sur les graphiques) priment largement
sur celles relatives à la politique de la ville (2A) .
− Le suivi de l'actualité des dispositif locaux de gestion du problème des banlieues
(Disposit ou 2 C) a une place nouvelle dans les pages politiques.
− Pour les faits-divers:
− Les vols ( 3B) sont traditionnellement les faits-divers les plus suivis par la presse
locale. On constate que cette primauté se trouve désormais disputée par "les rodéos" (3A)
faits-divers spécifiques aux banlieues.
− Le suivi des interventions de police (3D et 3F) n'occupe qu'une place secondaire dans
ces pages.
− Les faits divers liés aux affaires de drogues ( 3E) et aux incidents violents (3C) sont
rares. On peut en conclure que cette actualité devient un monopole des pages Société.
116
Pour les rubriques Éducation.
− Les questions liées à la formation (4 A) sont le principal angle de traitement des
rubriques éducation.
-Le problème de la violence dans les établissements scolaires (4 C) dont le mode de
traitement rejoint celui des pages Société occupe une place centrale dans cette rubrique. La question d'un lycée à Vaulx-en-Velin reste un thème récurrent.
Pour les rubriques Urbanisme.
- Les question relatives à l'aménagement ( 5B ), notamment la restructuration du centreville de Vaulx-en-Velin sont le principal angle de traitement.
- Les réhabilitations de logement ( 5 A ) et les problèmes suscités par ces opérations
donnent lieu à un certain suivi médiatique.
− La question des équipements comme les services publics (5 C) prend une importance
croissante.
- Les problèmes de transport (5D) ne suscitent pas l'intérêt des journalistes.
Pour les rubriques Économie.
− Le problèmes des commerces vaudais (6 A ) qui a été largement traité lors des
émeutes d'octobre 1990 reste le principal angle de traitement relatif à l'économie vaudaise.
− Les questions relatives à l'emploi (6 B ) ne suscitent guère l'intérêt de la presse qui
traite d'avantage ces questions sous l'angle du chômage (6 C )
− Les questions relatives à la démographie (6 D ) font l'objet de quelques articles.
− Les entreprises vaudaises (6 E ) et les mouvements de salariés (6 F) occupent en
revanche une place importante dans ces rubriques Économie.
Pour les autres thèmes.
Le regard des médias sur eux mêmes (7 A ) est un autre aspect de l'actualité vaudaise.
Les questions relatives à la santé (7B ) ou à l'image de Vaulx-en-Velin ne font l'objet que
de très rares articles.
B- Les thèmes par titres.
− Les émeutes et la drogue sont les deux thèmes essentiels des rubriques société de la
presse nationale. Celle-ci traite de Vaulx-en-Velin avant tout pour couvrir les événements
spectaculaires d'avril 1994 : 37% des articles des rubriques société commentent ces
émeutes. Quant aux affaires de drogue à Vaulx-en-Velin dans le cadre de la couverture
nationale d'une "dérive mafieuse des banlieues", elles concernent 11% des articles de la
même rubrique. Les rubriques politiques se font parfois l'écho des déclarations du maire
117
de Vaulx-en-Velin dont la notoriété politique est désormais nationale mais ce sont surtout
les illustrations locales de la politique de la ville qui suscitent l'intérêt des journalistes. Les
autres thèmes de l'actualité vaudaise sont réduits a quelques rares articles. Seul le journal
L'Humanité se distingue des autres titres en accordant un suivi irrégulier aux questions
liées à l'exclusion et au chômage.
- Pour la presse locale, on doit faire la distinction entre la couverture du Progrès et celle
des autres titres. Lyon-Figaro et Le Monde Rhône-Alpes se font l'écho du jeu politique
locale, mais la politique de la ville ne suscite guère d'articles. Pour les rubriques société,
ces deux titres locaux prennent pour modèle la presse nationale en se focalisant sur les
affaires de drogue et les émeutes. Les autres thèmes de l'actualité vaudaise sont rarement
couverts : Lyon Figaro se fait l'écho de quelques faits divers liés à des vols ou des rodéos et
des problèmes sociaux dans les entreprises vaudaises ; Le Monde Rhône-Alpes accorde
quelques articles aux questions d'aménagement et aux problèmes de la violence dans les
établissements scolaires.
Tout autre est la couverture vaudaise du Progrès. Le journal joue à la fois sur une
tradition du fait divers, sur une adaptation aux modes de traitement de la presse nationale
notamment pour les pages société et sur un journalisme de proximité qui lui permet
d'opérer un véritable suivi de l'actualité vaudaise. Les différents thèmes que nous avons
retenus sont autant d'angles de traitement que l'on retrouve dans Le Progrès.
1 SOCIETE
2 POLITIQUE 3 F.DIV.
4 EDUC. 5 URBA.
6 ECO.
Drogue A
Pol ville A
Rodeo A
Form A
Log A
Comm A Média A
Exclusion B
7 DIV.
Pol local B
Jeune/imgr C Disposit C
Vol B
Lycée B
Amgt B
EmpI.B
Santé B
Violen C
Violen C
Serv.0
Chôm.0
Image C
Emeutes D
Police D
Violen/Rac.E
Drog E
Arrest F
Transp D Demog.D
Entrep.E
Mvt soc F
119
1 SOCIETE
2 POLITIQUE 3 F.D1V.
4 EDUC, 5 URBA.
6 ECO.
Drogue A
Exclusion B
Pol ville A
Rodeo A
Vol B
Form A
Lycée B
Log A
Amgt B
Com A
Média A
Empl B
Santé B
Violen C
SPP C
Chôm C
Image C
Emeutes D
Violen C
Police D
Trpt D
Demog D
Violen/Rac E
Drog E
Entrep E
Arrest F
Mvt so F
Pol local B
Jeune/Imgr C Disposit C
7 DIV,
126
2- COMMENTAIRES. AVRIL 1994: LE RETOUR DE VAULX-EN-VELIN À LA UNE
DES MÉDIAS.
Avril 1994 est un moment clef dans la médiatisation de Vaulx-en-Velin. Des faitsdivers tragiques qui entraînent une confrontation violente entre jeunes et policiers
ramènent à la une de l'actualité la scène d'octobre 1990. Largement critiquée pour sa
couverture des événements d'octobre 1990, comment la presse a-t-elle traité cette
actualité?
-Les articles consacrés à Vaulx-en-Velin au mois d'avril 1994, constituent 30% des
articles répertoriés par notre revue de presse entre février 1993 et avril 1994. Plus de 40%
font l'objet d'une une. Nous avons par ailleurs noté qu'une dizaine d'autres titres (presse
généraliste, magazine ou économique) ont accordé plusieurs articles à ces événements.
RUBRIQUES ET ANGLES DE TRAITEMENT.
Le Progrès consacre quelques articles à des faits-divers et au grand projet urbain de
Vaulx-en-Velin au début du mois d'avril, mais entre le 15 et le 27 du mois, période où
l'attention publique se focalise sur des événements spectaculaires, l'actualité vaudaise,
pour la presse locale comme pour la presse nationale se limite essentiellement aux
rubriques Politique, Faits-divers et Société (Economie: deux article sont consacrés au
problème de l'emploi le 24 et le 27)
-Les rubriques Faits-divers se font l'écho des rodéos ( Le Progrès, Libération, Le
Figaro, Lyon Figaro).
-Les rubriques Société sont axées sur des reportages tout en images sur les incidents
avec des titres évocateurs: " La mort en bout de course", " Cache-chasse dans la nuit". Ou
sur des enquêtes orientées sur le thème du "complot mafieux": " A qui profite le crime? ",
"Banlieues: casses gratuits ou organisés."
-Les rubriques Politique sont essentiellement centrées sur les réactions des élus locaux.
Le thème du "complot mafieux" est mis en avant par des déclarations publiques :
"Maurice Charrier dénonce des forces dont le but est de déstabiliser." "Violences
orchestrées pour élus consternés".
A.Pour la presse nationale.
127
Contrairement aux événements d'octobre 1990, la presse nationale n'accorde qu'une
couverture modeste à ces événements (22 articles dont 5 une). Sans doute faut-il y voir
une lassitude des journalistes liée à la répétition de ce type d'actualité, des enjeux limités
au niveau national, des difficultés de positionnements suite aux critiques publiques de la
couverture des problèmes de banlieue. Une autre explication est liée à la disparition du
relais des titres nationaux délocalisés comme Lyon Libération et L'Humanité RhôneAlpes.
- Libération ne consacre que cinq articles à ces événements dont le premier n'est
publié que trois jours après le début des troubles. Tous ces articles sont publiés dans les
pages Société : deux sont traités comme des grosses brèves qui relèvent du petit faitdivers; deux autres se font l'écho des initiatives et des déclarations des élus locaux sur
"un complot mafieux", le seul article qui corresponde à un mode de traitement Société est
une enquête qui accrédite la thèse du complot: "Flambée de violence méthodique autour de
Lyon."
- Le Monde accorde deux articles à ces événements à partir du 17 avril. Deux
reportages-enquêtes dont l'un situe ces événements "Sur la voie tragique des banlieues"
tandis que l'autre titre sur "L'Est lyonnais sous tension préméditée"; un article sur les
réactions des élus (thème du complot)
- Info-Matin : deux articles. Un article, court selon le style du journal, qui rapporte les
faits en titrant sur des "violences orchestrées". Une enquête Société sur les difficultés de
représentation des banlieues.
- L'Humanité : Neuf articles. Trois reportages-Société sur "Deux nuits de violence et
de casse". Un fait-divers sur les rodéos. Cinq articles sur les réactions des élus et sur les
manifestations organisées par les municipalité de Vaulx-en-Velin et Bron.
- Le Figaro. Six articles. Trois enquêtes et reportages Société axés sur le thème du
complot et mettant l'accent sur "Le nouveau profil des casseurs". Trois articles sur les
réactions politiques locales.
- Pour la presse locale.
Les événements d'avril à Vaulx-en-Velin et Bron apparaissent comme un enjeu local
d'information. La presse locale se mobilise largement dès le 15 avril. Elle joue sur des
modes de traitement Société qui tendent à donner une portée nationale à ces événements
comme en octobre 1990 et en les inscrivant dans le cadre d'une "dérive mafieuse des
banlieues". Ce thème qui prolonge la problématique du développement de "la ville à deux
vitesses" qui a déjà suscité de larges débats publics et politiques au niveau national tend à
mettre en avant certaines responsabilités délictueuses dans le problème des banlieues. La
couverture de la presse locale insiste dès lors sur un "complot" qui serait le fait de bandes
organisées de délinquants. Les articles qui se font l'écho des déclarations politiques
locales parlent même d'attentat. Les initiatives publiques des municipalités de Bron et de
128
Vaulx-en-Velin touchées par la destruction d'équipements publics tendent à donner un rôle
actif aux élus dans la campagne médiatique un rôle qui tranche avec la position de simple
interlocuteur des médias qui était la leur en octobre 1990. Le thème du complot avait déjà
été évoqué à l'époque par le maire de Vaulx-en-Velin mais le cadrage national sur le
malaise des banlieues avait minorisé ce propos. On peut supposer que le rôle
prépondérant de la presse locale, vu ses rapports de proximité avec les élus des
banlieues lyonnaises, a été le vecteur d'une médiatisation sur le thème du complot
mafieux des événements d'avril 1994 à Vaulx-en-Velin et Bron.
- Le Monde Rhône-Alpes. Quatre reportages-Société sur le thème du complot. Deux
faits divers: rodéo et arrestation d'un "casseur". Une interview du maire de Vaulx-enVelin: "Maurice Charrier: nous sommes à l'orée de l'américanisation de la société."
- Lyon-Figaro : Neuf articles. Deux reportages sur la "Flambée de violence dans les
banlieues" ou les journalistes mettent l'accent sur le dispositif policier. Un fait divers sur
un rodéo. Six articles sur les réactions et les initiatives politiques locales: "Charrier
mobilise contre la violence".
- Le Progrès. C'est le titre qui consacre la plus grande place à ces événements (49
articles). Le mode de traitement fait-divers (cinq articles) est largement supplanté par les
enquêtes et reportages société (18 articles). La couverture du Progrès qui opère les
relances donne le ton de la campagne médiatique. "A qui profite le crime ?" "Qui manipule
les casseurs ?" "Ne pas accepter cette haine qui monte..." Les articles politiques (19)
insistent sur la solidarité entre pouvoirs publics, élus locaux et policiers et sur une version
commune d'un "Sabotage des efforts contre la désespérance." Le Progrès met aussi
l'accent sur les initiatives publiques et politiques de "Mobilisation contre la violence."
129
IV
LES RUMEURS
RUMEURS ET COMPLOTS
VAULX-EN-VELIN 1990-1994
"La rumeur, en effet, est obsédée par les
dessous et les bas-fonds : elle nous renvoie
sans cesse à une thématique du pouvoir occulte
(...) Une lèpre ronge les dessous de la cité (...)
Dès le départ le mythe est gorgé d'une richesse
sociologique prodigieuse et tout le pousse à
s'incarner : il ne dispose pas simplement du
décor quotidien et de la véracité que
confirment sans cesse les mass-médias, c'est
aussi les mass-médias et le décor quotidien qui
l ' i n c i t en t à s'incarner..."
(Edgar Morin. La Rumeur d'Orléans)
130
1
RUMEUR DE LA GRAPPINIÈRE ET RUMEUR DIJ COMPLOT I-
1 : LA RUMEUR DE LA GRAPPINIÈRE
Les rumeurs les plus folles circulent dans le quartier de la Grappinière au
second jour des émeutes d'octobre 1990. La veille, des incidents n'ont pas causé
beaucoup de dégâts dans le quartier, mais les commerçants sont convaincus qu'ils
sont la prochaine cible des émeutiers et ils parlent publiquement d'organiser la
résistance. Le Mas-du-Taureau est un quartier voisin mais nul ne peut répondre
précisément sur l'origine de l'information relative à la menace des émeutiers. Les
uns font référence à l'important dispositif policier du quartier qui "n'a pas été mis
en place pour rien"; les autres évoquent certaines indiscrétions provenant de
mystérieuses relations bien informées. Mais le plus souvent, c'est le passé de la
Grappinière dont nous avons parlé dans le chapitre précédent et une mémoire
collective des habitants qui donne un sens à ces allégations.
Enquêtant pour le journal Politis, j'avais à l'époque rencontré des habitants qui
avaient le projet d'organiser chaque soir des patrouilles de surveillance. On ne
trouvait pas en fait de véritable leader d'opinion dans le groupe, du moins d'après les
dires de chacun et pour ce que j'ai pu en juger sur place. Au cours des deux
réunions de crise auxquelles j'ai assisté avec une vingtaine de personnes, parmi
lesquelles une majorité de commerçants, aucune personnalité ne parvenait à
imposer une démarche cohérente. Tous les discours pouvaient être à l'ordre du
jour: diatribe contre les étrangers, appel à l'autodéfense, dénonciation du laxisme
policier ou déclaration de confiance en la politique du maire. Un clivage était
néanmoins très net, entre les anciens de la Grappinière qui avaient déjà connu une
crise semblable à la fin des années 70 et entre ceux qui s'étaient installés plus
récemment dans le quartier. Le débat, toujours très passionnel, s'opérait en fait
surtout entre les membres du premier groupe, tandis que les autres, minoritaires en
nombre, se contentaient de prendre parti pour les orateurs qui à tour de rôle se
partageaient un temps de parole. Mais lorsque en fin de réunion il s'agissait de se
décider pour une action - création d'une milice, élection d'un porte parole, envoi
d'une délégation à la mairie - c'est toujours les nouveaux habitants qui tentaient de
calmer les esprits quelque peu échauffés pour chercher un consensus sur une
solution au problème. Mais il n'y parvenaient jamais car à chaque réunion, c'est
toujours à ce moment précis que la plupart des anciens qui semblaient divisés se
liguaient contre les nouveaux venus, leur reprochant de ne pas comprendre la
gravité de la situation. Un dialogue dont les auteurs me sont restés anonymes
illustre ce propos :
131
-Mr "Bob" (c'est ainsi que ses voisins l'interpellent) fait
visiblement parti du groupe des anciens. Il se targue d'habiter à la
Grappinière depuis 25 ans et de connaître "tous les petits truands
du quartier qui empoisonnent la vie des gens honnêtes". Il prétend
connaître beaucoup de monde. Et selon ses dires, son savoir est
tout aussi étendu. Il sait que ce n'est pas la peine de compter sur
la police qui "ne fait rien depuis 1981 ". Il sait qu'on ne peut pas
faire confiance au maire vu qu"'il est proche des Maghrébins". Il
sait qu'ils vont attaquer la Grappinière ce soir ou demain "parce
que tout recommence comme avant et que ça devait arriver : ça
me fait peur mais ça confirme ce que je pensais. Parce que je l'ai
toujours su!" Il sait enfin que ce n'est pas la peine de faire des
tours de garde les mains vides devant les magasins "parce que le
quartier est déjà envahi et que la pègre va tout casser; même la
santé de ceux qui cherchent à protéger leur bien".
M. "Paul", est apparemment un nouveau locataire de la
Grappinière. Il interpelle M. "Bob".
- Mr P. Il faut pourtant faire quelque chose. Le but de la réunion
c'était la mise en place de patrouilles de surveillance. Je propose
qu'on passe au vote et que tous ceux qui ont un véhicule
s'inscrivent sur la liste pour qu'on organise les tournées. Il faut
aussi définir les parcours...
-M. B. Moi je veux bien être de toutes les patrouilles. Mais pas
les mains vides ! Si vous n'avez pas un fusil Mr P, vous pouvez
rester chez vous !
-M. P. Il ne faut pas jouer le jeu de la violence. Pour les armes, il
y a la police. Nous devons coopérer avec la police.
-M. B. On voit que vous ne connaissez pas encore le quartier.
Vous savez pourtant que les flics ne se déplacent même pas
lorsqu'on leur signale un truand en flagrant délit. Alors vous
pensez, si la pègre débarque à 200 unités !
-M. P. Cessons de parler pour ne rien dire, nous ne nous
sommes pas réunis pour rien ! Qu'allons nous faire pour
répondre à la menace et protéger notre bien ? Concrètement, que
proposez-vous pour nous organiser ?
M. B. Qu'on s'organise précisément ! Il faut faire savoir dans
tout le quartier qu'ils vont attaquer ce soir ou demain !
132
Lorsque M. B. répond à M. P., il le toise ou il jette des regards complices à
d'autres membres de l'assistance. Ces regards remettent le nouveau venu à sa place
en lui montrant qu'il ignore tout du passé et du savoir de ceux qui composent le
groupe, un savoir sur lequel s'est érigé le clin d'oeil de la rumeur. M. P. est un
néophyte, sa volonté de trouver une réponse concrète au problème prouve qu'il
n'est pas totalement impliqué dans la vérité révélée de la rumeur et il ne sait pas
que la transmission de celle-ci est une profession de foi qui se suffit à elle-même.
Les cadres de référence qui permettent de croire en la rumeur sont différents pour
les deux hommes. Pour M. P., c'est l'urgence d'une réponse à la menace et la
recherche du soutien d'un groupe pour "protéger son bien" qui motive son
acceptation. M. B. en revanche, même s'il n'échappe pas lui aussi au sentiment
d'inquiétude lié à la menace, reconnaît que la rumeur conforte ses pressentiments :
"je l'ai toujours su !" dit-il. Comme si la rumeur n'était que la réactualisation d'une
vieille histoire qui lui permet d'ancrer ses soupçons dans la réalité, de légitimer sa
perception des événements et de retrouver un ordre caché derrière le hasard.
Lorsque M. B. et les anciens de la Grappinière prononcent un mot comme "la
pègre", un mot qu'ils ne cessent de répéter à longueur de discours, on sent que ce
mot prend le sens d'un symbole qui échappe au néophyte. En fait si l'assistance ne
parvient pas à s'entendre sur une action commune, c'est qu'il y a un malentendu
entre les uns et les autres. Tandis que les nouveaux venus s'emparent de la rumeur
pour communiquer et échanger de l'information dans une perspective stratégique, les
anciens se contentent d'échanger de l'expression et de chercher à élargir le cercle
du groupe. Comme si la rumeur elle-même était la fondation du groupe et que plus
son public s'élargissait, plus la version de la réalité dont elle témoigne devenait
incontestable.
133
I-2 : LA RUMEUR DU COMPLOT
Le maire de Vaulx-en-Velin a toujours eu des relations privilégiées avec
certains habitants de la Grappinière. Le parti communiste s'est investi très tôt dans
ce quartier le plus ancien de la ZUP. Quatre jours après le début des émeutes
d'octobre 1990, la thèse du complot est évoquée. "je connais les jeunes Vaudais, je
sais qu'ils sont capables de se mettre en colère, mais d'en arriver au point
d'aujourd'hui, je dis que c'est une pègre". Toute la presse locale se fait l'écho de
ces déclarations le 10 octobre : "haro sur les meneurs" titre Lyon-Figaro ;
"Derrière la révolte, la main des agitateurs" pour Le Progrès "Le maire
communiste de Vaulx-en-Velin met en cause des agitateurs extérieurs" titre le
Monde Rhône-Alpes. La rumeur vaudaise reprend cette information. "On" parle
d'extrémistes politiques qui chercheraient à déstabiliser la municipalité communiste
; ou d'une stratégie du gr and banditisme qui aurait trouvé refuge dans la banlieue
lyonnaise et qui aurait été déstabilisé par la réhabilitation ; ou encore des motards
en colère dont le rassemblement annuel à Neuville-sur-Saône a été interdit... Mais à
l'origine même de cette thèse du complot, la rumeur est déjà à l'oeuvre. Quelles
sont les bases des allégations de l'équipe municipale ?
- le témoignage d'habitants anonymes, parmi lesquels reconnaît la municipalité,
des habitants de la Grappinière. Les uns auraient repéré des voitures munies de CB
durant les manifestations. Les autres auraient vu des meneurs cagoulés et munis de
barre de fer
- Un mystérieux rapport des Renseignements généraux dont nul ne retrouvera la
trace et qui ferait référence à un cortège de nombreuses voitures immatriculées
dans des départements limitrophes.
La rumeur est en route. Le 12 octobre, le préfet de région Jacques Monastier se
fait aussi porte-parole de cette thèse du complot. "La préfecture contre-attaque" titre
Lyon Figaro : "Après la spontanéité des premiers jours, déclare le haut
fonctionnaire, on est passé à des groupes de dix à trente individus organisés et très
mobiles. " Le préfet qui pense à un complot criminel "pour déstabiliser la police"
n'exclut pas l'hypothèse de trafiquants de drogue, " même si cette seule explication
parait excessive". Quant au préfet délégué à la sécurité, Michet Diefenbacher, il voit
aussi "la main du milieu lyonnais" derrière l'agitation des banlieues. D'autres élus de
communes proches s'associent à cette version des émeutes. Porte-parole du PS et
maire de Bron, J.-J. Queyranne soupçonne une manœuvre pour déstabiliser l'État
socialiste et il dénonce aussi "ces bandes d'agitateurs plutôt liés à des milieux
professionnels de la délinquance".
134
I-3:-LE COMPLOT VU DE LA GRAPPINIÈRE
Le jour même de la publication dans la presse locale des déclarations du maire,
un article de Lyon-Matin donne une dimension médiatique à la rumeur de la
Grappinière. Titre: "De la rumeur à l'angoisse". Avec en exergue le témoignage
d'un habitant : "ils ont promis de venir faire exploser le centre commercial de la
Grappinière dans la soirée. Il n'y a plus rien à casser au Mas-du-Taureau, ils vont
venir ici, c'est sûr !"
La publication de cet article dans le contexte d'une campagne politique de
dénonciation du complot redonne de la vigueur à la rumeur de la Grappinière. Le
mot "pègre" utilisé par le maire a ici une résonance particulière. Au delà d'une
vieille réputation d'un quartier de la délinquance liée à des faits divers et aux
affrontements entre jeunes et policiers à la fin des années 70, la Grappinière est
aussi connue pour le grand banditisme. Quelques habitants de ce quartier ont en
effet défrayé la chronique pour leurs relations avec le milieu lyonnais, notamment le
gang des postiches et le clan Vacarizi.
Dès lors toute une trame de l'histoire de la Grappinière en lien avec la page des
faits divers rejoint l'actualité de l'émeute vaudaise. Le mot pègre qui avait fini par
désigner la petite délinquance retrouve son vrai sens et l'usage ambigu du terme
"casseur" qui devient à la mode dans le discours des élus politiques et de la presse
permet de désigner une alliance hypothétique entre la petite délinquance et le
milieu. Alors que le maire témoigne de sa vision des émeutes " je les (les jeunes :
NDLR) ai vus se replier de la fenêtre de mon bureau et se faire renvoyer face aux
policiers par des adultes" (Lyon-Figaro, 10 octobre), au bistrot de la Grappinière, le
même jour, d'autres témoins prétendent avoir identifié des meneurs comme des
proches d'anciens parrains du quartier. La rumeur s'accompagne d'un cortège de
témoignages et de preuves et elle constitue alors un système explicatif cohérent à
une multiplicité de faits épars liés à l'actualité et à une trame de la mémoire locale.
En octobre 1990, je n'ai pas pu rencontrer à nouveau les membres du groupe
qui avaient le projet d'organiser des patrouilles de surveillance. Une méfiance à
l'égard de la presse était désormais affichée. Mais en octobre 1994, un habitant du
quartier qui a participé à l'époque à toutes les réunions témoigne :
" Avec les articles dans la presse, ceux qui étaient les moins
déterminés et qui avaient peur de représailles ont quitté le
groupe. Ce sont surtout les commerçants qui voulaient
s'organiser en milice. Ils avaient des liens avec les commerçants
du Mas-du-Taureau et surtout avec ceux du village. On pouvait
donc compter sur d'autres soutiens. Mais une réunion à la mairie
135
a calmé le jeu. Les pouvoirs publics ont pris la menace au sérieux
et le représentant du préfet nous a donné l'assurance d'un
quadrillage policier du quartier. Le commissaire lui même était
sur les lieux. C'est pour ça que la quartier n'a pas été attaqué par
une masse de casseurs et j'ai moi même été étonné de lire dans la
presse que le bureau tabac qui est à 10 m de chez moi avait
flambé. Je ne sais pas d'où ils ont sorti cette information ?"
I- 4 : LA RUMEUR REJOI NTE PAR L ' I N F O R M A T I O N .
Au quatrième jour des émeutes, la presse se fait l'écho d'un déplacement des
incidents en soirée vers le quartier de la Pépinière. Ces informations sont
démenties par les services de police qui reconnaissent que quelques pierres ont été
jetées en direction des policiers mais qu'il s'agissait de manœuvres de provocation
opérées par des petits groupes. Les journalistes quant à eux se souviennent "d'une
situation très embrouillée où les rumeurs se succédaient" et ceux qui ont parlé
d'incidents graves à la Grappinière reconnaissent parfois qu'ils n'étaient pas sur
place à 22h30 et qu'ils ont écrit leurs articles dans l'urgence vu les délais de
bouclage. Sans toujours pouvoir vérifier les informations livrées par des sources
locales.
La thèse du complot trouve de nouveaux relais médiatiques. Les journaux
télévisés du soir du 10 octobre se font l'écho d'une orchestration des émeutes par le
milieu lyonnais. Tous parlent de trafiquants de drogue : ainsi Guillaume Durand,
présentateur du journal de la Cinq à 19h45 déclare : "Selon une dépêche de
l'Associated Press - une agence de presse venant de Lyon- les événements de
Vaulx-en-Velin auraient été commandés par des trafiquants de drogue..."
Mais la presse nationale écrite et ses titres décentralisés ne joue pas le jeu.
Un éditorial du Monde le 14 octobre dénonce une confusion entre rumeur et
information. Titre de l'article: "Quel complot ?" "Disons le tout net : ce n'est pas
sérieux et c'est grave !" Le même jour, Lyon Libération, dans un article intitulé "la
thèse du complot" écrit : "Quant à la thèse de Vaulx-en-Velin plaque tournante du
trafic de drogue, elle ne semble guère susciter d'écho chez le commissaire de la
ville".
Lyon Libération enquête néanmoins sur ces rumeurs. La rumeur vaudaise parle
d'hommes en cagoules porteurs de barres de fer qui apporteraient un soutien aux
manifestants. De mystérieuses voitures avec des passagers casqués. De fusils à
pompe qu'on aurait vu poindre par des portières. Le 17 octobre, un article de Lyon
Libération "Les méthodes masquées de la sureté urbaine" confirme ces rumeurs.
Mais en recoupant de multiples témoignages, les journalistes prouvent que les
136
prétendus meneurs sont en fait des policiers de la sureté urbaine. Même des
gardiens de la paix, cités dans l'article, reconnaissent que "certains policiers ont
dépassés les bornes de la légalité". Lyon Libération cite aussi les déclarations de
François Roussely, directeur général de la police nationale, qui confirmerait que
les agents de la sureté urbaine utiliseraient des méthodes peu orthodoxes : " les
opérations de maintien de l'ordre ne doivent pas se faire le visage masqué par des
cagoules. " La plupart des titres de la presse locale et nationale reprennent
l'information et une polémique s'engage. Le préfet dénonce "un odieux amalgame"
et il précise que si les policiers portaient des cagoules, c'était pour se protéger des
gaz lacrymogènes. Mais de fait, la rumeur du complot a débouché sur un débat
public sur les opérations de maintien de l'ordre durant les événements de Vaulx-enVelin. Le 18 octobre, le commissaire Mercier, responsable de la section criminelle
de la Sureté urbaine de Lyon donne une interview au journal Lyon-Matin.
Il reconnaît que dès le 8 septembre, le directeur départementale
des polices urbaines a pris la décision d'utiliser les personnels en
civil : " pour réaliser des opérations en "flag", nous nous sommes
munis d'un équipement adapté aux circonstances." Il évoque une
nécessité de mimétisme opérationnel "Pour approcher des
groupes d'émeutiers afin de les identifier, et cela explique le port
des cagoules." Le même responsable policier, dans une interview
à Paris-Match, qualifie de bavardages la thèse des commandos
professionnels venus de l'extérieur et manipulés par le milieu : "le
milieu n'existe plus à Lyon. La grosse majorité des jeunes que nous
avons interpellés habitent la commune... Ils n'ont besoin d'aucun
appui pour embraser la cité."
La rumeur du complot ne disparaît pas pour autant. Elle change de sens. On se
souvient à Lyon des événements des Minguettes et de la rumeur persistante selon
laquelle ces derniers avaient été organisés par la hiérarchie policière pour
déstabiliser le gouvernement socialiste. Le même scénario se jouerait-il à Vaulx-enVelin ? Au sein de l'institution policière, tout laisse à croire que la rumeur circule
."La haute hiérarchie policière, dans le cadre d'une tentative de déstabilisation du
ministère de l'Intérieur aurait favorisé le développement des troubles de Vaulx" :
cette déclaration rapportée par la presse émane du Syndicat des commissaires et
hauts fonctionnaires de la police nationale, dans le but "d'allumer un contre feu et
désamorcer une pure invention malveillante." Il n'empêche: que François Roussely
se voit dans l'obligation de prendre son bâton de pèlerin pour visiter les
commissariats de la banlieue lyonnaise et rassurer les policiers de base dont les
137
syndicats réclament "la mise en place d'une commission d'enquête afin que toute la
lumière soit faite sur les conditions d'intervention."
La thèse du complot organisé par la "pègre" ne fait dès lors plus recette dans le
discours des hommes politiques locaux. Le Maire de Vaulx-en-Velin déclare :
"réduire les événements d la thèse de la manipulation extérieure, c'est vouloir
gommer les véritables problèmes de la jeunesse." (Le Monde)
138
I I LE RETOUR DU COMPLOT : LES ÉVÉNEMENTS D'AVRIL 1994 À
VAULX-EN-VELIN. RUMEURS ET MÉDIATISATION.
II-1 LA RUMEUR DU CHEMIN DU TABAGNON
La zone de copropriétés Cervelières-Sauveteur est dans le périmètre du grand
Mas. Selon M. Durand, responsable de l'association D'accord, le quartier était en
plein développement avant octobre 1990.
On avait un quartier bien équipé, une piscine, un tennis, les
enfants vont à l'école à pieds, le collège est juste derrière les
immeubles, on appréciait vraiment la qualité du cadre de vie et je
pensais que le quartier allait prendre de la valeur".
Les événements ont été un véritable traumatisme pour les copropriétaires des
1500 logements. L'intrusion de l'actualité a déstabilisé l'équilibre de leur quartier.
La tendance déjà latente à une appropriation exclusive de l'espace s'est accélérée:
les affichages du caractère privé des lieux se sont multipliés tandis que les
dispositifs techniques comme les codes et les interphones marquent la séparation
dedans-dehors. Un territoire marqué qui a la particularité d'échapper à ses
propriétaires: les chemins leur appartiennent mais ils ne peuvent pas s'opposer à la
circulation d'un quidam, ils paient l'éclairage des rues alors que celui-ci est public.
Dans une situation de crise, la présence de l'intrus stigmatise le divorce entre
l'espace et le territoire imaginaire. Un sentiment de "gangrène spatiale" qui entraîne
deux types de réactions :
- L'amputation: l'exil chez soi accompagné d'un cortège de plaintes pour exiger
une prise en charge des espaces publics par les pouvoirs publics.
- Le rejet: une demande de quadrillage du quartier ou la prise en charge de la
protection des frontières du territoire, la stratégie du bunker illustrée par le groupe
"les Masses silencieuses".
Tourné vers les différentes zones de la commune, le quartier n'a plus d'échange
qu'avec le village. Les copropriétaires d'origine française évitent tous les espaces
publics fréquentés par les immigrés: Continent, installé sur la commune en
donnant comme localisation "les 7 chemins", reste la seule grande surface vaudaise
où ils s'approvisionnent. Le sentiment de "gangrène spatiale" est d'autant plus
marqué que certains immigrés du secteur locatif s'installent désormais dans les
copropriétés.
"Il y a de nombreux acheteurs qui viennent de la ZUP, explique
un responsable d'API, société de transactions immobilières
139
installée à Vaulx quelques temps après les événements
d'Octobre. Un F4 en locatif revient à 2500F par mois et à l'achat
250 000F, ce qui avec 90% du coût en crédit fait 2600F par
mois." D'après ce spécialiste, les médias seraient à l'origine
d'une fluctuation des prix et les événements d'octobre se seraient
soldés par une baisse de la valeur des appartements. " La chute
des prix s'est fait sentir parce que les acheteurs ont été moins
nombreux et que le marché s'est centré sur les Vaudais.
Localement les effets de la mauvaise réputation ne se sont pas
faits sentir et les transactions sont restées stables. Les prix ont
donc baissé, et ils sont si bas qu'ils ne peuvent que remonter.
Des marchands de biens se présentent donc sur le marché et ils
achètent à bas prix. Ils ont confiance dans l'avenir de Vaulx,
commune bien située par rapport à Lyon, bien desservie en voies
de communication, et ils font probablement une affaire." Cette
chute des prix est bien entendu le principal thème de la
complainte des copropriétaires. Mais les intentions affichées de
quitter le quartier sont plus nombreuses que les départs réels.
Farouk B, que nous avons déjà présenté dans la première partie de notre rapport,
s'installe dans ce quartier à l'automne 1993. Il partage un appartement dans un
immeuble du chemin du Tabagnon avec sa compagne Olga R., fonctionnaire de
l'Education nationale et locataire en titre (le propriétaire qui n'habite pas Vaulx-enVelin loue plusieurs logements dans le quartier mais un seul dans cet immeuble).
Dans le contexte d'une actualité marquée par de nouvelles émeutes à Vaulx-en-Velin
en avril 1994 et par un retour public de la thèse du complot pour expliquer ces
événements, Farouk B se retrouve dans la position du bouc émissaire d'une rumeur
persistante dans son immeuble : il serait l'un des auteurs du complot des trafiquants
de drogue contre Vaulx-en-Velin.
.II-2 : LA PRESSE ÉCRITE ET LE THÈME DU COMPLOT DANS LES
ÉVÉNEMENTS D'AVRIL 1994 À VAULX EN VELIN.
Nous avons déjà noté dans la partie consacrée à la revue de presse, l'importante
reprise de la thèse du complot dans la couverture médiatique consacrée aux
événements d'avril 1994 à Vaulx-en-Velin.
Le fait divers et sa thématique publique.
Le 14 avril 1994, trois jeunes domiciliés à Vaulx-en-Velin ou Bron (commune
limitrophe à Vaulx) sont tués dans un accident de voiture, suite à une course
poursuite avec la police après un vol de BMW. "La mort en bout de course" titre la
2.1-
140
une du Progrès, le lendemain. Le préfet de région, Paul Bernard, commente
l'affaire en insistant sur le "palmarès impressionnant" des victimes déjà fichées par
les services de police et comparées à de "véritables kamikazes". Le soir même, des
incidents éclatent à Vaulx-en-Velin, en particulier dans le centre-ville, et le toit du
palais des sports est incendié. "Incidents à Vaulx-en-Velin " : titre du Progrès, le
16 avril, pour un petit article de deux feuillets qui insiste sur le fait que les jeunes
en colère ne sont qu'une vingtaine. Le même jour, un communiqué du maire de
Vaulx-en-Velin donne une autre portée à cette affaire : "Brûler un gymnase est un
attentat criminel !" Le 17 avril, dans un article de une "Le sabotage des efforts
contre la désespérance", alors que les incidents se multiplient à Vaulx-en-Velin et
Bron, le même journal reprend la thèse du complot criminel pour expliquer ces
événements en donnant uniquement la version des pouvoirs publics. Maurice
Charrier explique ainsi que des équipements publics vaudais sont pris pour cible
depuis plusieurs mois : alors que la commune serait sur le point de redresser son
image publique ternie par les émeutes d'octobre 1990, on assisterait à un combat
entre ceux qui "utilisent la désespérance des jeunes et ceux qui luttent contre cette
désespérance." "Tout porte à croire, conclut Maurice Charrier, que ces groupes
choisissent les opportunités pour déstabiliser les institutions." Quant au préfet du
Rhône, il déclare à propos des nouveaux émeutiers : "En rupture avec la loi, ces
malfaiteurs ne peuvent en aucun cas être assimilés aux jeunes de nos cités."
2.2 - L'environnement du fait divers.
a- L'actualité vaudaise et la rumeur du complot.
Localement, le fait divers renvoie à une série d'autres faits divers qui ont
marqué la commune depuis octobre 1990.
La presse locale se fait l'écho de dégradations criminelles d'équipements
publics de plusieurs casses à la voiture Bélier dans la communes et de percutages
organisés de voitures de police. Mais c'est l'actualité liée aux affaires de
stupéfiants qui génère le plus de commentaires. Le 13 octobre 1992, de nouveaux
incidents liés à la mort d'un jeune Vaudais, tué par un gendarme dans une
commune voisine incitent le maire de Vaulx-en-Velin à renouer avec la thèse du
complot : il accuse "les trafiquants de drogue qui bénéficient à Vaulx de véritables
gangs dont certains enfants de dix ans à peine font partie"(Lyon Libération) Mais
seule la presse locale se fait l'écho de ces déclarations. D'autres faits divers locaux
semblent confirmer la vision du maire. Ainsi, le 13 mars 1993, 800kg de haschich
sont saisis à Vaulx-en-Velin. Trois personnes sont arrêtées, parmi lesquelles un
ancien caïd du milieu. En juin 1993, 60 policiers du GIPN interviennent dans le
141
quartier de l'Ecoing-Thibaude, pour arrêter 5 individus soupçonnés d'avoir écoulé
1,5 kg d'héroïne. "La tour de l'héro" titre Le Progrès le 22 juin.
On comprend dès lors que la ville bruisse de rumeurs relatives à un complot
pour déstabiliser la municipalité et ruiner les efforts entrepris pour réhabiliter la
ZUP et rénover l'image de la ville. L'usage politique de cette thèse du complot
(contrairement à octobre 1990, les meneurs ne sont pas toujours considérés
comme des éléments extérieurs à Vaulx-en-Velin) devient un thème récurrent de
mobilisation de la population autour de ses élus. Le clivage relatif à l'acceptation de
cette thèse qui séparait auparavant les jeunes de la ZUP d'autres catégories de
population, ce clivage n'est plus aussi tranché : la presse locale se fait l'écho
d'opérations "musclées" de groupes de jeunes contre les trafiquants de drogue
accusés d'être à l'origine de tous les maux de la cité.
b- Cadres médiatiques de pertinence.
Nous avons déjà vu dans la première partie de ce rapport comment "la dérive
mafieuse des banlieues" devient un thème majeur de l'actualité relative aux
problèmes des cités de grands ensembles. Mais d'autres événements spectaculaires
qui se sont déroulés quelques semaines auparavant, permettent d'inscrire les
incidents d'avril 1994 à Vaulx en Velin, dans un enchaînement d'actualité qui
ramène les banlieues à la une.
- Fin décembre 1993, une flambée de violence à Bron fait suite à la mort d'un
jeune de 19 ans, après une course poursuite en voiture avec la police.
- Début mars 1994, un adolescent est tué dans une cité de Garges-les-Gonesse
dans la région parisienne. La rumeur de la libération du meurtrier présumé
déclenche plusieurs soirées d'affrontement avec la police.
- Le 15 mars 1994, à la suite d'un rodéo, des incidents inexpliqués éclatent à
Vénissieux et dans la galerie commerciale de Lyon-La Part-Dieu.
- Mars 1994, c'est aussi l'actualité des manifestations étudiantes anti-CIP avec un
retour des "casseurs" de banlieue à la une des journaux.
2.3 - La campagne médiatique du complot.
Dans la partie consacrée à la revue de presse, nous avons noté l'importance de la
presse locale, et en particulier Le Progrès, dans la couverture médiatique qui se fait
l'écho de la thèse du complot pour expliquer les événements d'avril 1994 à Vaulxen-Velin. Nous avons noté que ce rôle central est sans doute lié à la disparition de
titres nationaux décentralisés comme Lyon-Libération et L'Humanité Rhône-Alpes
et à une réduction de la pagination "autres titres comme Lyon-Figaro. Si l'on
ajoute au tableau la disparition de Lyon-Matin, on comprend qu'il
142
n'existe plus pour la presse lyonnaise à cette période, une situation concurrentielle
qui favorise un pluralisme de l'information.
Ainsi, à partir du 18 avril, la presse locale et les correspondants régionaux des
titres nationaux donnent un nouvel écho à la thèse du complot mise en avant par le
Progrès et le maire de Vaulx en Velin. D'autres incidents ont lieu et le gymnase de
Bron brûle lui aussi. Jamais la frontière entre Vaulx-en-Velin et Bron n'a été aussi
mince et les élus rivalisent de communiqués . Parlant d"'attentat", le maire de
Bron, J.-J. Queyranne déclare : " l'incendie du gymnase est une déclaration de
guerre. Il s'agit de bandes organisées reliées par des réseaux inter-villes. " Quant à
Maurice Charrier, il pose publiquement les termes d'un débat public sur le
complot: "A qui profite le crime ?" "Qui manipule ? Des groupes mafieux liés au
crime et au trafic, les intégrismes religieux ou les idéologie de l'exclusion qui force est
de constater marquent le Front national ?" Un éditorial du Progrès reprend le titre
du communiqué du maire de Vaulx-en-Velin. La ligne ne souffre pas d'ambiguïté :
"Il n'y a pas comme en 1990 une révolte massive. Nous sommes face à des actes
prémédités qui pourraient être méthodiques. Les quartiers sont devenus des bases
arrières pour des équipes de voyous qui savent pouvoir y trouver refuge après un
coup mené a l'extérieur." La presse locale et nationale emboîtent donc le pas au
Progrès. Les journaux parlent de témoins anonymes qui auraient vu "des petites
bandes menées par des adultes" (Libération). Info-Matin cite une députée
européenne, porte-parole des JALB (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue) qui
reprend à la lettre les soupçons de Maurice Charrier. Seul le Canard Enchaîné se
distingue le 20 avril: " De la gauche à la droite, tout le monde est d'accord. Mais on
aimerait avoir le portrait robot du nouveau grand manitou qui tire les ficelles."
Mais à partir de fin avril, certains titres nationaux corrigent leur ligne éditoriale sur
cette actualité. Ainsi Le Monde qui dans son édition régionale du 19 avril évoquait
un "on" qui recouvre "des jeunes non identifiés dont l'âge et le nombre n'ont pas été
établis mais qui pourraient fort bien être commandités" publie en une, une enquête le
3 mai, "Le vertige suicidaire des banlieues" qui se démarque de la thèse du
complot : "certains élus ont cru y voir la main des gangs... la réalité est sans doute
plus simple et plus alarmante...l'impérieux besoin de casser fait éclater la frontière
entre la révolte et la délinquance."
143
II- 3
LE
COMPLOT
VU PAR
LA
RUMEUR
DU
CHEMIN
DU
TABAGNON
3-1 Le bouc émissaire de la rumeur.
Farouk B et Olga R, domiciliés chemin du Tabagnon, locataires d'un
appartement dans la zone résidentielle du quartier Cervelières-Sauveteur, se disent
"victimes" de cette rumeur du complot qui défraie la chronique. Le récit de leurs
problèmes de voisinage débute le 20 avril 1994. La campagne médiatique sur les
nouveaux incidents bat son plein, Farouk B. qui "ne veut plus avoir d'histoire"
garde ses distances. Mais ce jour là, à 8h30, deux gendarmes frappent à leur porte.
Le nom de Farouk ne figurant pas sur celle-ci, les militaires se sont renseignés dans
l'immeuble. Somme toute l'affaire n'est pas très grave et elle n'a rien à voir avec
l'actualité vaudaise : la gendarmerie recherche le jeune frère de Farouk B. qui ne
s'est pas présenté à son régiment le premier jour de son service militaire. Farouk B
déclare ne pas savoir où se trouve son frère et après un quart d'heure d'entretien, les
deux hommes s'en vont.
Quinze jours plus tard, Farouk est convoqué au commissariat de police. Il
rencontre un inspecteur auquel il a déjà eu affaire quelques années auparavant
lorsqu'il avait été inculpé de trafic de stupéfiant. Celui-ci semble le soupçonner
d'être à nouveau impliqué dans une affaire de trafic. Il lui parle aussi des dernières
émeutes et des visites fréquentes "de personnes louches" à son domicile. Farouk B.
ne comprend pas et proteste de son innocence. D'autant plus qu'il ne reçoit
personne et qu'il peut prouver qu'il travaillait les soirs d'émeutes : il est en effet
gardien de nuit dans une entreprise de Villeurbanne. C'est alors que l'inspecteur lui
sort sa pièce à conviction : une pétition signée par la plupart de ses voisins qui
l'accuse d'être un trafiquant de drogue impliqué dans les événements d'avril 1994.
Stupéfait, Farouk B. décide de s'expliquer avec ses voisins. Mais tous refusent
de dialoguer. Tous, excepté un retraité de la police, pied-noir d'origine, qui n'a pas
signé la pétition. Ce dernier lui explique que depuis la visite des gendarmes, leurs
voisins sont tous persuadés qu'il est un trafiquant, d'autant qu'ils ne comprennent
pas "ses escapades de nuit" : ils ont donc décidés d'alerter la police, n'acceptant pas
qu'elle n'intervienne pas après la visite des gendarmes.
L'affaire n'en reste pas là. Quelques semaines plus tard, Farouk B. qui discute
avec le fils d'un de ses voisins est pris à parti par plusieurs locataires de l'immeuble
qui lui intiment l'ordre " d'aller vendre la mort ailleurs". Molesté, il porte plainte.
Les voisins font de même. Et la "querelle de voisinage" est renvoyée devant la
maison de justice de Vaulx-en-Velin. Le 15 juin, Olga R. reçoit une lettre de son
propriétaire. Ce dernier lui signale que d'après les clauses du bail, il est
144
formellement interdit de sous-louer l'appartement. Farouk B. et Olga R.
s'interrogent: doivent-ils porter plainte pour diffamation ?
3-2 Entretiens avec les habitants de l'immeuble de Farouk B.
a- Echantillon:
J'ai rencontré les voisins en question. Grâce à l'intercession du fonctionnaire
retraité avec lequel Farouk B. m'avait mis en contact, j'ai pu mener une série
d'entretiens avec 11 résidents de l'immeuble.
Parmi les onze personnes rencontrées, on ne compte en fait que huit foyers (soit
environ 30 % des appartements de la cage d'escalier). Trois entretiens se sont en
effet déroulés en couple. Les caractéristiques des personnes interrogées se
définissent comme telles :
Sexe : 7 masculins, 4 féminins.
Professions : 4 agents de maîtrise. 3 fonctionnaires (Poste, EDF), 2 retraités, 2
sans emploi.
Nationalité. 9 Français. 1 Italien. 1 Espagnol.
Moyenne d'âge : entre 45 ans et 65 ans.
Situation dans l'immeuble : 6 propriétaires, 2 locataires.
b- Méthode
Les entretiens n'ont pas été menés avec un questionnaire écrit ou une grille
d'entretien. J'ai en effet été présenté comme journaliste par mon intermédiaire :
l'intérêt de mes interlocuteurs qui se considéraient tous dans leur bon droit était
d'alerter l'opinion publique. Tout en gardant à l'esprit une grille de questions
communes, il s'agissait donc pour moi de m'adapter aux différentes situations
d'entretien.
c- Le résultat des entretiens:
- Les réponses communes : tous mes interlocuteurs déclarent que Farouk B. est
un trafiquant de drogue et qu'il a joué un rôle dans les événements d'avril 1994. Ils
exigent donc que la police fasse une enquête et que le propriétaire "trouve une
solution pour éloigner le trafiquant de l'immeuble". Les éléments de preuve qui
motivent cette certitude sont:
− Les voisins de Farouk B. connaissent son passé judiciaire. L'un des voisins
qui a des "amis dans la police" aurait été alerté quelques semaines après l'arrivée de
Farouk B. dans l'immeuble.
− La visite des gendarmes durant les événements d'avril n'a fait que confirmer
ce que tout le monde pensait. D'après mes interlocuteurs, "la gendarmerie à Vaulxen-Velin ne se déplace que pour de graves affaires" et si Farouk B. n'a pas été
arrêté, c'est qu'il dispose d'appuis importants.
145
- Le train de vie de Farouk B., qui visiblement "ne travaille pas et qui sort toutes
les nuits" ne peut pas s'expliquer autrement que par des activités délictueuses.
Comment expliquer sinon qu'il roule avec une grosse cylindrée dont le prix est
estimé à 150 000F par ses voisins?
- Depuis les événements d'avril 1994, tous les voisins qui ont participé à la
manifestation contre les "casseurs" organisée par la mairie estiment qu'ils ont un
devoir de vigilance. La preuve d'un complot des "gangs" a été démontrée. En cas de
soupçon, et pour participer à la démocratie locale qui passe d'abord par le maintien
de l'ordre, le devoir de chaque Vaudais est donc d'alerter la police qui doit
trancher par une enquête.
- L'affaire Farouk B. après la manifestation anti-casseurs a créé de nouvelles
solidarités dans l'immeuble. Des voisins qui n'échangeaient auparavant que des
politesse se sentent concernés par le même problème. Des réunions ont eu lieu chez
les uns et les autres et même si chacun reste chez soi, "les gens ont appris à se
connaître et à discuter".
- Farouk B. ne correspond pas au type de voisin souhaité dans l'immeuble et "ce
n'est pas simplement lié à ses origines maghrébine." Il incarne "une dérive du
quartier" qui a commencé en octobre 1990 : cette image négative a fait chuter le prix
des appartements et même ceux qui veulent vendre ne peuvent pas partir. La seule
solution est de louer, mais c'est aussi accepter la spirale de la dégradation.
- Le propriétaire qui a loué l'appartement à la compagne de Farouk B. a une
mauvaise réputation dans le quartier. D'après des copropriétaires dans d'autres
immeubles "Il loue à n'importe qui" et il porte une responsabilité quant au
"changement de population du quartier".
-Les acteurs de la rumeur
Un leader d'opinion : M. G. est à l'origine de l'alliance des habitants de la
cage d'escalier de l'immeuble. Il a même essayé de sensibiliser les autres voisins
de l'immeuble sans obtenir de véritables résultats. De plus il prétend avoir de
nombreuses relations dans le bourg et au cours de plusieurs réunions sur la sécurité
organisées par des associations locales, il a évoqué l'affaire Farouk B. : "j'ai des
amis influents qui sont prêts à intervenir et à signer des pétitions au cas où la police
et le propriétaire ne feraient pas leur boulot " Retraité (il était VRP), il dit qu'il
prend le temps "d'observer son monde" et il se targue d'avoir les mêmes intérêts
que la ville de Vaulx-en-Velin où il est né. De sensibilité socialiste, il se dit pourtant
"à 100% d'accord avec la mairie depuis qu'elle dénonce le complot des truands".
Pour lui, aucun doute : les trafiquants sont déstabilisés par la réhabilitation et ils
cherchent à faire la démonstration de leur force en "cassant". C'est lui qui aurait été
alerté du passé judiciaire de Farouk B. par un ami policier. Une relation qui ne
l'empêche pas de penser que la police ne fait plus son travail "parce qu'elle a peur
146
des émeutes". Des citoyens vigilants doivent donc l'inciter à assumer sa mission.
Par ailleurs un différent personnel l'oppose à Farouk B. : il est en effet un ancien
ami du père décédé d'Olga R (c'est lui qui lui a trouvé l'appartement) et à ce titre, il
ne supporte pas "qu'elle fréquente n'importe qui" même s'il reconnaît
qu'aujourd'hui entre eux "la guerre est totale".
Des relais actifs. Parmi ces derniers, le plus entreprenant est sans doute M. G.,
un agent de maîtrise italien. Proche de M. G., il l'assiste dans toutes ses démarches
(préparation des réunions, envoi de courriers...) Locataire depuis deux ans dans
l'immeuble, la rumeur relative à Farouk B. lui donne l'occasion pour la première
fois de tisser des relations de bon voisinage. Ce qu'il dénonce avant tout, c'est la
peur qui s'installe dans les foyers. Il ne connaît pas Farouk B. et il n'a jamais
cherché à le connaître, mais il sait "qu’on ne peut pas faire confiance à celui qui a
vendu de la drogue." Il reproche aussi aux "vendeurs de drogues" d'avoir brûlé le
gymnase. Lui qui affirme avoir réussi son intégration grâce à un club de football
ne supporte pas qu'on touche à des équipements où toutes les races se retrouvaient
pour faire du sport. Il ne peut pas accepter les manœuvres "de ceux qui font tout
pour que les différences soient de nouveau mises en avant".
Des relais passifs: C'est le cas de la plupart des habitants de l'immeuble. Ils
ont signé la pétition et ils s'opposent à Farouk B. malgré certains doutes. Au fond, ils
ne sont pas convaincus de la culpabilité de Farouk B., même si celui-ci est un
ancien trafiquant. Mais la campagne médiatique relative au complot mafieux les
inquiète pour leurs enfants. Ils ne veulent donc pas prendre le risque d'avoir "la
drogue à deux pas de chez eux" et c'est en ce sens qu'ils acceptent de jouer le jeu
de la rumeur.
Un récupérateur de la rumeur. M. D., ancien membre des "Masses
silencieuses" (un groupe en perte de vitesse qui s'était constitué au lendemain des
émeutes d'octobre 1990 et qui avait organisé plusieurs réunions sur le thème de la
sécurité, réclamant notamment un quadrillage militaire de la ZUP) n'a pas accepté de
me rencontrer. D'après mon intermédiaire, il utiliserait politiquement cette affaire
(i l serait membre du Front national : rumeur ou véritable information ?) pour
dénoncer un propriétaire qui a loué la plupart de ses appartements à des immigrés
et il ferait monter la tension sur le thème de l'invasion étrangère dans le quartier.
Un résistant : il s'agit de mon intermédiaire, Mr B. Il n'avait pas de relation
particulière avec Farouk B., il reconnaît même que ce dernier l'agace, "comme tous
ces jeunes de la cité sans honneur et sans honte". Ni son sens de l'honneur de
rapatrié d'Algérie, ni son sens du devoir d'ancien policier ne lui permettent de
diffuser des ragots ou d'accuser quelqu'un sans preuve. Il a donc pris le parti de
147
Farouk B. au risque de gâcher ses relations de bon voisinage. Les habitants de
l'immeuble ne semblent pourtant pas lui en porter rigueur.
En décembre 1994, de guerre lasse, Farouk B. et Olga R. ont quitté leur
appartement . On ne parle plus de Farouk B. dans l'immeuble.
"L'après rumeur pose la question de la signification du silence. Ne parle t-on
plus parce que l'on ne croit plus la rumeur. Ou parce qu'il est devenu malvenu d'en
parler. Ou parce que, y croyant, il n'y a plus lieu d'en parler."46
II-4 LA RUMEUR DE L'AVENUE R. SALENGRO : LE COMPLOT EN FAIT
DIVERS.
"On n'a pas attendu de lire le journal pour se méfier de ces
voisins -là! Il y a longtemps que le fils nargue tout le monde dans
le quartier : il s'est vanté à plusieurs reprises d'être intouchable.
Quant au père, on sait que c'est un islamiste et on a toujours
soupçonné quelque chose de louche derrière ses longues
absences.
Le 7 octobre 1994 Hammouda B., sa femme et son fils Habib, sont incarcérés
sous la double mise en examen de "détention d'armes" et de "recel de vols
aggravés". Ces arrestations viennent enfler la rumeur de l'avenue Roger-Salengro
entre Bron et Vaulx-en-Velin. Les petites peurs aux relents xénophobes de cette
zone pavillonnaire qui a été marquée par les événements d'avril 1994 se focalisent en
effet, depuis des années, sur "les arabes du 208". L'affaire resterait somme toute un
banal fait divers... si Hammouda B. n'était pas le trésorier du CIRA (comité
islamique Rhône-Alpes), l'association chargée de la gestion de la grande mosquée de
Lyon.
L'intervention de la police fait suite à une enquête de la section des affaires
générales de la sureté urbaine: Habib, l'un des fils B., est dans le collimateur de la
police depuis les émeutes de Bron et l'incendie du gymnase en avril 1994. Tous les
articles de la presse locale reprennent l'information le lendemain bientôt relayés par
les radios et télés au niveau national. D'après les journalistes, un véritable arsenal
d'armes aurait été découvert chez les B, ainsi que deux camionnettes de vêtements
volés. De quoi faire frémir l'avenue Salengro. D'autant plus que les vêtements volés
proviendraient de casses à la "voiture-bélier" dans plusieurs boutiques de luxe de
l'agglomération. Au Merlin, le café du quartier, on ricane sur la passion
46J.N. Kapferer. Rumeurs. Le Seuil 1987.
148
du fils B. pour les grosses cylindrées. Et l'on s'interroge sur les activités
commerciales du père.
Qui est Hammouda B. ? Un personnage à facettes. A la fois commerçant,
président d'une fédération d'associations algérienne, trésorier du CIRA. Un voisin
décrié auquel on reproche surtout de "ne pas tenir son voyou de fils" et un notable
respecté dans la communauté musulmane de Lyon. Installé dans la région depuis
1962, Hammouda B. est en fait un ancien cacique de l'Amicale des Algériens en
Europe. Cette structure, dissoute en 1990, était depuis trente ans l'instrument d'un
contrôle du gouvernement algérien sur l'immigration. Durant plusieurs années,
Hammouda B. officie ainsi au titre "d'agent social" sur la région Rhône-Alpes et il
s'impose comme un interlocuteur des pouvoirs publics. En 1985, il devient
administrateur du Comité pour la construction de la mosquée de Lyon: une
nomination liée à l'alliance stratégique entre les promoteurs français-musulmans du
projet en quête de représentativité locale et la mosquée de Paris sous contrôle
algérien. La souscription auprès de la communauté musulmane s'appuie
notamment sur les réseaux de l'Amicale. Près de trois millions de francs sont ainsi
collectés. Un succès qui permet à Hammouda B. d'accéder à la fonction de
trésorier du CIRA. En 1990, après la dissolution de l'Amicale, il crée un petite
entreprise familiale spécialisée dans le commerce de la viande hallal.
L'Islam, le banditisme et les émeutes de banlieue: l'amalgame devient facile,
d'autant qu'il confirme les soupçons exprimés en avril 1994 par le maire de Vaulxen-Velin. Hammouda B. est-il la main noire qui manipule les jeunes de banlieue ?
L'affaire est très sérieusement évoquée par la police : les réseaux de l'Islam et de
l'amicale des Algériens doivent lui donner une assise sur toutes les banlieues de
l'est-lyonnais. Inaugurée le 30 septembre dernier en présence du ministre de
l'Intérieur, Charles Pasqua, la mosquée de Lyon se trouve éclaboussée.
"Nous avons déjà dénoncé depuis plusieurs mois les influences
étrangères et les malversations financières au sein de la mosquée"
clame, Hacherai Bounini, l'un des leaders de l'opposition au
CIRA de plusieurs associations musulmanes.
Situation embarrassante pour la direction de la mosquée critiquée pour ses
amitiés algériennes:
"le gestionnaire de la mosquée, c'est moi, précise Kamel
Kabtane, secrétaire général du CIRA, la fonction de trésorier
n'est qu'un titre honorifique." Et d'ajouter "cette affaire relève du
149
droit commun. La mosquée n'est pas concernée. Hammouda
Belhout est victime des agissements délictueux de son fils."
Il n'empêche que l'information de l'arrestation du CIRA traverse même la
méditerranée: "La mosquée de Lyon aux mains des terroristes" titre un journal
algérien.
L'impact symbolique de ce fait divers est tel, que la presse locale oublie toute
règle de déontologie. Trois jours après le début de l'affaire, personne n'avait
encore songé à consulter l'avocat de la défense.
"D'où proviennent les informations publiées?" s'interroge Maître
Hamel. "On a parlé d'arsenal. De stock de vêtements volés.
D'après le procès verbal, il s'agit en fait de six armes à feu, dont
deux pistolets d'alarme, une arme de collection et deux revolvers à
grenaille. Quant aux habits provenant soi-disant de casses à la
voiture-bélier, on a trouvé trois pantalons, deux vestes, et un
complet noir dans un sac en plastique, sous un escalier. Notre
client est victime d'une rumeur manipulée. Nous allons demander
sa libération."
Effectivement, quelques jours après leur arrestation, H. B. et sa femme sont
libérés. La presse s'interroge. D'où provenait l'information que toutes les
rédactions -à l'exception de jeudi Lyon-Journal pour lequel j'ai réalisé une enquête
sur le sujet- ont diffusé ? C'est un dépêche de l'AFP qui a alerté tous les titres le
week-end du 8 octobre. Elle tirait ses informations de la main courante de la police
au commissariat central. Nous avons consulté le document en question : il est bien
la source de la version donnée par la presse locale. Mais pourquoi ne pas avoir
consulté d'autres sources d'information ?
" La dépêche AFP, pour nous c'est un peu une parole d'Evangile
témoigne un journaliste du Progrès. Il faut reconnaître que nous
avons pêché par enthousiasme: ce n'est pas tous les jours que
nous traitons un fait divers avec de telles implications. Précisons
néanmoins que le week-end en question, nous avons essayé de
joindre la police et la justice. Mais le commissaire chargé de
l'affaire était absent, tandis que le juge se cachait derrière le
secret de l'instruction. Avec la mosquée de Lyon, les relations se
sont tendues dès le début de l'affaire et personne ne nous a donné
le nom de l'avocat de la défense. Mais il faut reconnaître
150
que dès le début de la semaine, lorsque nous avons eu accès à
d'autres sources d'information, nous avons compris que cette
affaire n'était qu'un pétard mouillé. Le pire c'est qu'on reçoit
maintenant des courriers des gens du quartier qui n'ont pas
compris la libération de Hammouda B. Ils pensent que des
pressions politiques liées à la raison d'Etat paralysent la justice
dans cette affaire et ils s'évertuent à nous donner des preuves
pour qu'on dénonce le scandale.
La rumeur de l'avenue Salengro renvoie dès lors au mythe de "l'empire du milieu", où la
fraternisation secrète des puissances du haut et des forces du bas assure dans les soussols de la cité le règne partagé de la mafia et des notables, de l'establishment et des
gangs...) 47
47
Edgar Morin. La Rumeur d'Orléans. Seuil, 1969.
151
POSTFACE
Par Alain Battegay
1-Les explorations que propose Ahmed Boubeker ont été conduites sur le thème
des banlieues et de leur médiatisation, à partir des événements ou des émeutes
d'octobre 90 à Vaulx-en-Velin. Elles empruntent initialement leurs outils et leurs
questions au journalisme. Ces questions portent en effet sur le rapport du journalisme
à "l'objectivité", dans ce domaine particulier de l'actualité des banlieues et de
l'immigration, avant tout caractérisé pour la presse par l'absence d'une grille fiable
d'interprétation et de lecture de l'événement. Prenant acte du "malaise du spécialiste de
l'immigration"48 , il est conduit, à partir d'hypothèses quant à la façon dont peuvent
s'être déroulés les événements, à revisiter les traces qu'ont laissé ces événements sur
place. Sur place: moins sur le site de Vaulx-en-Velin que dans les mémoires et les
cours d'action actuels de deux types d'acteurs en interaction, d'un côté la presse, de
l'autre cet acteur qui est évoqué ici sous le terme de "Zupiens".
Ce terme de "Zupiens" mérite quelques explications. C'est une figure
journalistique, mise en avant dans des articles de presse écrite au moment des
événements d'octobre 90, mais qui n'a pas vraiment fait date. Cette catégorie avait été
alors fabriquée et proposée comme un nouveau cliché marquant la fin d'une époque et
d'un type de traitement journalistique: il s'agissait de distinguer les petits frères des
Beurs des Beurs eux-mêmes, de faire passer au second rang leurs spécificités
culturelles d'appartenance à des familles musulmanes, derrière leurs expériences
sociales et urbaines, de distinguer les ZUP comme paysage et cadre d'action, des
banlieues dans lesquelles elles sont insérées. Bref de proposer une figure
journalistique, porteuse de nouveaux cadres d'approches, davantage centrés sur le
social, et sauvant la spécificité d'une communauté d'expériences sans la dissoudre
avec l'expérience de l'exclusion, désormais largement partagée. Mais le terme luimême, le cliché, n'a pas eu le succès escompté, et n'a pas réussi à s'imposer devant
ceux de jeunes de banlieues, d'exclus, de Beurs, de jeunes d'origine algérienne ou
maghrébine, de jeunes musulmans de banlieue. Pourquoi alors le reprendre, alors
qu'il n'a pas de succès médiatique et que sa pertinence pour décrire un milieu (au sens
de l'anthropologie urbaine) reste à établir? Par défaut sans doute d'autres termes, et
48
cf son analyse de ce malaise in Les Images publiques de l'immigration, CIEMI-L'Harmattan, 1993
152
sans doute par économie ou commodité. Mais surtout parce que ce terme est ici pour
indiquer qu'il s'agit moins de décrire les contours sociologiques d'une population que
d'enquêter sur un acteur d'actualité et d'information sur l'immigration et les banlieues,
et une figure singulière de la communication sociale et médiatique.
L'exploration qui nous est proposée conçoit ainsi la médiatisation de banlieues,
comme une rencontre entre deux types d'acteurs, ou plutôt entre deux "mondes49".
Des enquêtes sur les discours des gens, les récits médiatiques, la circulation de
rumeurs, éclairent les significations accordées à cette rencontre par ceux qui habitent
ces mondes, permettent d'esquisser des procédures et des logiques d'interprétation, et
ce faisant d'évoquer des mondes. Du côté des Zupiens, A. Boubeker reconnaît un
"monde" fait de codes et de rituels sur fond de précarité, et du côté de la presse, un
"monde" fait de routines professionnelles et de cadres d'actualité. Son exploration
prend l'allure d'une sorte d'enquête sur la ronde des clichés, et sur leurs
réinterprétations et leurs usages dans des mondes différents.
2 - Les événements d'octobre 90 se sont inscrits dans les trames d'une mémoire
journalistique et dans des cadres de pertinence médiatique, qui ont leur organisation
propre. Les clivages entre presse quotidienne régionale, presse nationale décentralisée,
et presse nationale dans le traitement de ces événements sont sensibles: ils renvoient à
des constructions différentes des enjeux d'information et des cadres d'actualité qui en
font la pertinence, et à des différences d'organisation du travail journalistique. La
logique initiale du scoop, dans un contexte d'urgence ne suffit pas à définir ces modes
de traitement. Des cadres d'actualité nationaux et locaux orientent la thématisation de
ces événements: la presse nationale oriente sa couverture dans une perspective de
dramatisation politique où domine l'échec des efforts de réhabilitation, et la
réinscription de Vaulx dans un destin national des banlieues, alors que la presse
nationale déconcentrée et la presse locale traitent l'événement entre "fait de société" et
"fait divers", gardant une certaine réserve pour éviter la surenchère médiatique des
rodéos de 1981 aux Minguettes. Ces couvertures de presse se distinguent,
polémiquent parfois entre elles, et se rejoignent aussi parfois dans le suivi de la
situation vaudaise, d'octobre 90 à février 93, la presse quotidienne régionale joue sur
un journalisme de proximité et sur une tradition du fait divers, alors que la presse
nationale déplace ses regards vers d'autres sites ou apparaissent des événements
"semblables". Au fil du temps, les événements de Vaulx constituent une réserve de
49 En cela le propos peut se situer à proximité de celui de Becker, yui définit la notion de monde comme
"l'ensemble des individus et des organisations dont l'activité est nécessaire pour produire les événements et
les objets qui sont caractéristiques de ce monde", et se donne comme tâche de décrire, par des types
sociaux, les participants des différents mondes. cf Howard Becker, Monde de l'art et types sociaux in
Sociologie du travail, n°4, 1983
153
sens qui permet aux médias, nationaux et locaux, de traiter d'autres événements
d'actualité. Vaulx devient une référence obligée et partagée des récits médiatiques qui
traitent des banlieues, des violences urbaines, des manifestations lycéennes et des
casseurs, de la ville à deux vitesse, de la drogue. Entre février-mars 93 et avril 94, c'est
la presse locale qui a perdu en ces rangs les titres nationaux décentralisés, qui assure le
suivi de l'information sur Vaulx, (notamment Le Progrès avec à lui seul plus de 80% de
la couverture médiatique) surtout à travers les rubriques "société" (autour des thèmes de
la "dérive mafieuse des banlieues" et des "villes à deux vitesses'), "politique" (autour du
jeu politique local plus que de la politique de la ville), et par les faits divers (notamment
les vols, les "rodéos", la violence dans les établissements scolaires). En avril 94 (course
poursuite entre police et voiture volée qui se termine par la mort de trois jeunes;
incendies de gymnases à Bron et Vaulx-en-Velin), la presse quotidienne régionale fait
de la couverture de ces événements des enjeux locaux d'information dans le cadre d'une
"dérive mafieuse des banlieues", et en insistant sur le thème d'un complot de la part de
bandes organisées de délinquants, thème d'ailleurs très présent dans les propos des élus
locaux. L'insistance sur le thème de la drogue et sur la figure du dealer argumente une
version qui attribue aux dealers la responsabilité et la capacité d'organisation des
émeutes.
Mais ce ne sont pas les thématisations par les médias de ces événements, qu'il
s'agisse du thème de la réhabilitation contre le ghetto, ou de celui de la société
interculturelle des banlieues qui font lien avec les mémoires locales, en particulier celle
des Zupiens: ce sont les fait divers eux-mêmes, qui peuvent être mis en série avec
d'autres faits divers pour faire apparaître des significations dans des récits qui ne
s'ordonnent pas à des enjeux d'informations construits par les médias, mais à d'autres
cours d'action, et à d'autres trames mémorielles. Entre mémoires médiatiques et
mémoires "indigènes", les rapports sont complexes: elles sont contemporaines et
interdépendantes. Leurs interactions suivent des chemins tortueux: des stratégies plus ou
moins élaborées de communication tentent de les orienter, mais les clichés et les
rumeurs restent leurs canaux privilégiés de croisement.
3- Les "Zupiens" ont été placés, depuis le début des années 80, par une
médiatisation continue à intensité variable, en position de ceux dont on parle et pas
seulement en position de public ou de témoin. L'image qui leur est renvoyée par les
médias, les rend témoins de la manière dont ils sont perçus, mis sur le devant de la scène
ou négligés, de l'importance des personnages qu'ils représentent, des intrigues dont ils
sont porteurs et acteurs. Les logiques d'action qu'ils développent s'organisent autour d'un
jeu sur leurs images publiques dont ils ne suffit pas de dire qu'elles sont stigmatisantes
pour prendre la mesure de leur efficacité.
154
A. Boubeker reconnaît dans les rapports des Zupiens aux médias, quelques
éléments relevant d'usages stratégiques. Ils visent parfois à utiliser les médias et la force
des images publiques: ainsi, les rapports aux journalistes et aux médias s'inscrivent
aussi parfois dans des stratégies, comme en témoigne le recours à des gestes
spectaculaires pour dénoncer des conflits avec la police. Parfois ces événements sont
saisis comme des occasions de réorienter des trajectoires sociales: ainsi des étudiants ou
des militants ont rejoint Vaulx et retrouvé la cité dont ils s'étaient éloignés. Parfois
encore ces événements, dont le déroulement a fait apparaître publiquement la nécessité
de rôles de médiateur, créent des opportunités: ainsi, une association qui se réclame de
la légitimité des émeutes d'octobre, et dont le destin est reconstruit à travers trois
moments clefs de son existence. Cette reconstruction met en scène les rapports entre
militants et "Zupiens": c'est sans doute là qu'apparaît la fragilité d'un rôle de médiation
de l'association qui d'une part doit tenir compte de l'absence de changements perçus par
les Zupiens ("pour les Zupiens, rien n'a changé sinon en pire"), et qui, d'autre part, se
veut lieu de négociation avec les partenaires institutionnels et sociaux alors même que
pèse sur elle un soupçon municipal de double jeu. Le conflit entre l'association et la
municipalité devient une des trames du suivi médiatique local de l'information, et
permet à l'association de se poser en interlocuteur public: mais ce rôle d'acteur
d'information qui conduit certains de ses membres à devenir des experts de la question
sociale et à composer à partir de l'association un mode de vie ne suffit pas à valider
l'association dans son rôle de médiation au regard des Zupiens. Fragilité des usages
stratégiques de processus de médiatisation.
4 - Un autre type d'interprétation de ces clichés et d'appréciation de ces processus
de médiatisation est également évoqué, à travers les discours qui les prennent pour
objet, les commentent, bref qui en donnent une mesure, articulée à des préoccupations
et des activités quotidiennes.
Ainsi, une double grandeur accordée aux événements d'octobre 90 est mise en
scène, à partir de deux portraits de familles, d'interviews et de relevés de conversations
de comptoir. Dans le dialogue familial et les rapports entre la génération des parents et
celle des enfants, deux situations limites sont évoquées: l'une fait de ces événements un
moment-clef et une péripétie centrale de la vie locale, l'autre en fait un "chahut de
gamins" mesuré à l'aune des événements d'octobre 88 en Algérie. Dans les conversations
de bar, Vaulx parle en effet davantage de l'Algérie que du malaise des banlieues, et lit
davantage la presse algérienne que les faits divers du Progrès ; dans certaines familles,
l'Algérie est devenue un sujet de débats qui permet enfin d'établir le dialogue entre
générations, quitte à faire droit à d'autres attitudes que celle,
155
traditionnelle en immigration, qui consiste à ne jamais dire du mal de l'Algérie en
public. "La catastrophe algérienne réinvente aujourd'hui l'identité des algériens de
France" commente une jeune femme dont le parcours s'inscrit dans ces tensions. Mais
ailleurs, juste à côté et au même moment, parfois dans les mêmes voix, les souvenirs
des émeutes d'octobre 90 sont toujours vivaces, chargés de sens et réactivés au fil des
conversations ordinaires: la position de laissé-pour-compte se construit par démenti
des images qui ont été données, et les émeutes et leur médiatisation sont réinterprétées, dans une logique du complot et du mensonge.
Dans certaines familles, les émeutes vaudaises marquent un moment fort entre
parents et enfants: dans un premier temps, le fait que ces événements fassent la une
des journaux a fourni matière à renouer un dialogue suspendu depuis longtemps. Les
faits étaient là, exposés aux regards publics, et donnaient lieu à des jugements qui ne se
réduisaient pas à une désapprobation générale. La figure des vauriens ou des casseurs
était présente, dans les discours publics comme dans les appréciations familiales, mais
les comportements se lisaient sur fond d'une rage partagée: entre désapprobation et
accusation, s'ouvrait un nouvel espace de dialogue familial, fragile, qui prenait acte de
faits désormais publics. Dans un second temps, lorsque le nom de la famille est apparu
dans les journaux à la rubrique des faits divers, la rupture de communication est
réapparue, d'autant plus forte qu'elle ne pouvait plus désormais fonctionner au silence
et au bénéfice du doute. Aux dires du père ce serait la publicité accordée à ces
événements qui aurait fait rêver ses enfants, leur donnant une importance et une
légitimité qui les auraient autoriser à aller au-delà des limites, en prenant des risques
qu'ils n'avaient pas à prendre. Commentaire convergent du fils: "nous étions tellement
accro de notre image médiatique que nous avons fini par salir nos familles".
4- Mais les notes d'exploration d'A. Boubeker, saisissent aussi l'usage de ces
clichés dans des manières de parler pour donner à comprendre des procédures
d'interprétation et d'attribution de sens.
Ainsi en ce qui concerne les images de Vaulx, quartier-pourri, quartier-ghetto.
Le refus de ces images, de ces clichés, de ces mots eux-mêmes apparaît comme une
constante des déclarations tenues en public, non seulement par les autorités locales
mais par les gens eux-mêmes. Pourtant, et notamment parmi les Zupiens, ces
expressions sont fréquemment utilisées dans leurs rencontres quotidiennes, et pas
seulement dans une logique de retournement du stigmate, qui consiste à revendiquer
des identités attribuées et stigmatisantes pour les positiver. Dans les manières
ordinaires de parler, elles valent comme des clins d'œil, des mots de passe, des signes
de reconnaissance qui changent de sens lorsqu'ils sont énoncés par d'autres. Et c'est
156
précisément cette valeur de mot de passe, qui a été mise à l'épreuve par la
médiatisation des événements d'octobre 1990: la scène du quartier était devenue une
scène de théâtre, et l'expression quartier-pourri, reprise dans les clichés médiatiques,
était devenue une insulte à soi-même et aux autres. Pourtant ces événements et leur
médiatisation avaient permis à certains Zupiens, pour un temps de retrouver et une
complicité entre pairs, déjà sérieusement mis à mal par la fin de l'adolescence, lorsque
se défont ou se recomposent les liens avec les pairs. "Les uns brigands, les autres
militants, nous étions tous en représentation sans vraiment se la jouer, et c'est
pourquoi nous étions ensemble". Mais lorsque ces images et ces rôles ont été pris, par
la suite, au sérieux, les complicités héritées de l'adolescence n'ont pas suffi à tenir à
distance les rôles qu'autorisait momentanément ce nouveau contexte de
communication. L'épisode des émeutes est restée dans la mémoire de certains de ces
"Zupiens" de l'époque, comme un sursis associé à la fin d'une époque, sans doute déjà
révolue. Une sorte de rite de passage, de sortie de l'adolescence, de ses jeux et de ses
territoires imaginaires, et d'entrée dans une autre période du cycle de vie.
Ailleurs, dans un autre milieu de ce monde des banlieues, celui d'habitants et de
commerçants du quartier de La Grappinière, c'est le terme de "pègre", "un mot qu'ils
ne cessent de répéter à longueur de discours", qui vaut comme mot de passe entre les
anciens du quartier. Lors de réunions de crise, au moment même des émeutes
d'octobre 90, l'usage de ce terme inscrit la situation présente dans le souvenir
événements semblables qui datent de la fin des années 70, et rend plus actuel encore
et plus plausible la rumeur d'une menace à l'égard du quartier de la part des émeutiers.
Sans rien faire d'autre que de répondre à la rumeur par la rumeur. Le langage
pragmatique des nouveaux venus, installés récemment dans le quartier, et cherchant à
définir des actions communes possibles est mis hors jeu dans ce mode de
communication faisant appel à une mémoire qu'ils ne partagent pas. Là encore, un
terme chargé de clichés politiques et médiatiques, introduit localement à un mode de
communication dans lequel il vaut comme signe d'appartenance, et comme mot de
passe attestant ou provoquant le sentiment de faire partie du même cercle.
Dans ces manières de parler en usant de clichés, la dimension du jeu est
essentielle. Jeu de langage, bien sur, mais aussi jeux turbulents de l'adolescence, jeux
d'entre deux âges qui ressuscitent les délires abolis et les personnages qui donnent l'air
de quelqu'un, jeu du simulacre qui parcourt l'existence des Zupiens qui se connaissent
depuis l'enfance et qui se redécouvrent au quotidien dans de nouveaux rôles, jeux de la
frime et du look, jeux de rumeurs. C'est autour de cette dimension du jeu dont il fait un
principe d'organisation d'une culture urbaine aux contours flous, culture de Zupien,
culture de banlieue, qu'A. Boubeker explore les processus de
157
médiatisation. Cette insistance sur les usages ritualisés des images publiques font des
processus de médiatisation, une mise à l'épreuve de modes de sociabilités déjà nourris
d'images et articulés sur des territoires imaginaires. Les images que renvoient les
médias proviennent aussi des personnages qui sont joués sur des scènes locales, dans
des interactions quotidiennes et ne font ici que prolonger des jeux d'images qu'ils n'ont
pas initiés. Mais ils les font circuler de manière inédite, bousculent des frontières
communicationnelles, brouillent des partages déjà confus entre privé et public. Ils
rendent alors d'autant plus cruciale et plus ambiguë la différence déjà problématique
entre jouer un rôle et le prendre au sérieux, entre jouer un rôle et se la jouer. Les clichés
médiatiques envahissent les jeux ordinaires de la mise en scène de la vie quotidienne, et
introduisent dans leur fonctionnement même un autrui réducteur. Réducteur et ravageur
au point d'ébranler ces liens de complicité effectifs avec les pairs, "garants d'un monde
à part et d'une conception de la réalité", pour ne laisser que des connivences laconiques
fondées sur la conviction du mensonge du stéréotype.
158
Sources bibliographiques
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− A. Battegay. L'accès des beurs à l'espace public. Esprit. 1985.
− A. Battegay, Ahmed Boubeker. Les images publiques de l'immigration L'Harmattan,
1993.
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de la Grappinière. Juillet 1980.
− P. Bourdieu. La Misère du monde . Seuil 1993.
− F. Braudel Écrits sur l'Histoire. Flammarion 1984.
− J. C. Chamborédon et M. Lemaire. "Proximité spatiale et distances sociales. Les
grands ensembles et leur peuplement." Revue Française de Sociologie XI, 1970.
− G. Deleuze, La Logique du sens, Minuit. 1969
− Julien Dray. Rapport d'information pour l'Assemblée nationale sur "La Violence des
jeunes dans les banlieues", 25 juin 1992.
− M. Éliade. Le mythe de l'éternel retour. Gallimard. 1969.
− M.Foucault. L'ordre du discours. Gallimard, 1971.
− P. Genestier. La banlieue au risque de la métropolisation. Le Débat. 1994
F.Guattari . Pour une éthique des médias in Le Monde, 6 novembre 1991.
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− R. Hoggart. La Culture du pauvre. Minuit. 1970.
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1990.
− I. Joseph ; Le Passant considérable. Le Méridien, 1984
− J.N. Kapferer. Rumeurs. Le Seuil 1987.
− J.F.Lae. Ensemble dans les grands ensembles. Libération.14 oct 1990.
− Claude Lévy Strauss. Race et Histoire. Denoël 1952
− G. LLoyd; Pour en finir avec les mentalités. La Découverte 1994
− É. Morin. La Rumeur d'Orléans. Seuil. 1969.
− V. Morin ., L'Ecriture de presse, Paris, Mouton 1969.
− M. Maffesoli. La Conquête du présent. PUF. 1979.
− K. Popper. La Quête inachevée. Calman Lévy. 1981.
− M. Roncayolo. "La Ville et ses territoires". Folio. 1990
− R. Sennett, Les Tyrannies de l'intimité.
− Soljénitsyne, Disçours américains, Seuil, 1975.
− Schwartz. L'Insertion soçiale et professionnelle des jeunes. La Documentation
Française. 1981.
− A. Tourraine. Pour une société multiculturelle. Libération 15 octobre
1990..
− P. Veyne. Comment on écrit l'Histoire. Seuil. 1979.
− Tetreault L'Image de la banlieue chaude dans le Figaro, Libération et le Monde,
Université Paris VII
− Images des immigrations, Actes des rencontres audiovisuelles INRP-CNDP-FAS, in
Migrants-Formation, N° hors série, CNDP, 1990.
− Migrants, médias et diversité culturelle, Actes du colloque, Conseil de l'Éurope.
Images de l'immigration dans les médias, dossier M Sope N°4, revue du CRDP.
Plein feux sur les banlieues in l'Envers des médias, n°5, juillet-août 1991.
− Médias et immigrations, in Agenda Interculturel, n°110, Centre bruxellois d'action
interculturelle, février 1993.
− Médias et quartiers, analyse de contenu de la presse écrite et de la télévision sur les
quartiers chauds, les Minguettes et Vaulx-en-Velin, Rapport du Conseil national des
villes, juin 1992.
− La ruée vers l'égalité. Édition Mélanges. 1985.
159
TABLE DES MATIERES
CHAPITRE. I
PRESENTATION DES TRAVAUX : QUESTIONS ET METHODE
I - QUESTIONS D'OBSERVATEURS
I-1 De la médiatisation des banlieues
I-2 De l'ethnologie en banlieue
page 2
page 2
page 3
II - PRÉSENTATION DU RAPPORT
II-1 : Notre étude privilégie deux axes
II-2 : Les Zupiens en questions
II-3 : Les méthodes d'enquêtes
page 5
page 6
page 8
page 14
III - LE MAS-DU-TAUREAU A VAULX-EN-VELIN
III -1 Présentation du quartier
III -2 Repères statistiques
page 15
page 15
page 18
CHAPITRE II
LES DISCOURS DES GENS
I - DEUX FAMILLES MODELES
I-1 La famille de Mohammed B.
I-2 La famille de Mohand Z.
page 23
page 23
page 26
II - LA BRASSERIE CENTRALE DU MAS DU TAUREAU
page 29
III - LE SERVICE SOCIAL DU CENTRE DE PAIEMENT
DE LA SÉCURITÉ SOCIALE
page 55
IV - L'ASSOCIATION AGORA
TROIS ÉPOQUES POUR TROIS RENCONTRES
page 61
160
CHAPITRE III
LES RECITS MEDIATIQUES:
I - LA COUVERTURE DES EMEUTES D'OCTOBRE 1990
page 74
I-1 Les séquences de l'actualité vaudaise :
octobre 1990 -janvier 1993
page 75
I-2 Conclusions de l'analyse
page 83
II - DU FAIT DIVERS AU FAIT DE SOCIÉTÉ
page 85
II-1 Les trames distinctes de la mémoire locale
page 85
II-2 L'approche urbaine: la réhabilitation contre le ghetto
page 87
II-3 L'approche culturelle : la société interculturelle
des banlieues
page 93
II-4 Conclusion : Les impasses du débat public et le retour
du fait divers
page 96
ANNEXE AUX RECITS MEDIATIQUES :
page 100
-Vaulx-en-Velin dans la presse écrite de février 1993
à avril 1994 : analyse continue
page 100
161
CHAPITRE IV
RUMEURS
I RUMEUR DE LA GRAPPINIÈRE ET RUMEUR
DU COMPLOT
page 130
I-1: La rumeur de la Grappinière
I-2: La rumeur du complot.
page 130
page 133
I-3: Le complot vu de la Grappinière
I-4: La rumeur rejointe par l'information
page 134
page 135
II LE RETOUR DU COMPLOT : LES ÉVÉNEMENTS
D'AVRIL 1994 À VAULX-EN-VELIN. RUMEURS ET
MÉDIATISATION
page 138
II-1 La rumeur du chemin du Tabagnon
page 138
II-2 La presse écrite et le thème du complot dans les événements
d'avril 1994 à Vaulx-en-Velin.
page 139
II-3 Le complot vu par la rumeur du chemin du Tabagnon page 143
II-4 La rumeur de l'avenue R.Salengro :
le complot en fait divers
page 147
POSTFACE
Bibliographie
Table des matières
page 151
page 158
page 159