Les récentes mutations des marchés urbains dans la capitale

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Les récentes mutations des marchés urbains dans la capitale
ESPACE, POPULATIONS, SOCIETES, 2005-1
Aurélie POYAU1
pp. 111-126
Université de Provence
UFR des Sciences géographiques
et de l’aménagement du territoire
Laboratoire Telemme – UMR 6570
29, avenue Robert Schuman
13621 Aix-en-Provence cedex 1
[email protected]
Les récentes mutations des
marchés urbains dans la
capitale économique
ivoirienne
INTRODUCTION
Les marchés d’Afrique de l’Ouest, capitaux
pour la vie économique et l’existence de
tous, sont caractérisés par la diversité des
emprises foncières, des volumes traités, des
activités développées, des services offerts et
des modes de gestion. Un des plus grands,
celui de Dantokpa à Cotonou [T. Paulais,
1998], s’étend sur 18 hectares, rassemble
plus de 15 000 vendeurs et, aux heures de
pointe, regroupe sur le site quelque 100 000
personnes.
À Abidjan, les marchés sont nombreux (120
dans la ville2) et très divers. Sur les 45 nouveaux marchés construits depuis 1988, plus
de la moitié sont gérés par des entrepreneurs
privés, les autres sont des marchés publics
réglementés par les municipalités. La priva-
tisation des services publics en Afrique est
développée dans différents secteurs d’intervention comme les autoroutes, l’assainissement, les transports, l’eau ou encore le téléphone, mais mal connue pour les services
urbains marchands. Aujourd’hui, dans la
capitale économique ivoirienne, la tendance
est à la privatisation des équipements et infrastructures de marchés : ce phénomène récent
date de la fin des années 903. Auparavant, la
construction et la gestion des marchés relevaient de l’autorité étatique et des collectivités locales : dans les années 80, un grand
programme d’aménagement d’infrastructures commerciales a permis la construction
de quatre grands marchés dans la ville (Port
Bouët, Marcory, Treichville et Yopougon).
C’est également l’époque où les grandes opé-
1
observations de terrain ont été interrompues et remplacées par des analyses de la presse et des entretiens via
Internet, ainsi que par les travaux conduits, sous la
direction de S. Bredeloup, dans le cadre d’un programme de recherche PRUD (ISTED-GEMDEV, Projet
Dakar/Abidjan/Durban).
2 Enquêtes de terrain.
3 Le Shopping Abrogoua dans la commune d’Adjamé,
en mai 1997.
Doctorante à l’UFR des Sciences géographiques et de
l’aménagement de l’Université de Provence et au laboratoire Telemme (UMR 6570). Ses travaux de thèse,
menés sous la direction de Brigitte Bertoncello et
Bernard Morel, portent sur des questions de gestion et
d’aménagement des marchés dans les villes de
Marseille et Abidjan. Des enquêtes de terrain ont été
menées à Abidjan en 2000 (maîtrise) et 2002. Depuis,
compte tenu de la situation politique ivoirienne, les
112
rations immobilières ont intégré la construction de marchés dans les opérations de
planification de logements développées par
des sociétés d’État ; les marchés en portent
aujourd’hui encore le nom : marché Sicogi,
marché Sogefiha. Depuis, les municipalités
ne peuvent supporter seules les frais de tels
équipements et concèdent les marchés : le
modèle BOT (Built Operate and Transfer)
fleurit dans toute la ville. En 2004 on dénombre dix marchés de type BOT et les projets sont nombreux. À travers ce partenariat
public/privé, le concessionnaire finance,
construit et gère l’ouvrage qui lui appartient
pendant toute la durée de la concession (de
10 à 25 ans), moyennant un versement à
l’autorité concédante d’une redevance
annuelle de concession. À la fin du contrat,
le marché revient à la municipalité. Contrai-
rement aux grands marchés construits dans
les années 80, ces nouveaux équipements
commerciaux ne sont pas planifiés par les
différents schémas directeurs, ils résultent
d’accords entre la municipalité et le promoteur privé.
On constate que la plupart des nouveaux
marchés de type BOT et les projets en cours
sont pensés comme indépendants de leur
environnement immédiat et du quartier
d’implantation. Par conséquent, un certain
nombre de fonctions, pourtant inhérentes au
bon fonctionnement de la structure, n’est
pas appréhendé par les gestionnaires des
marchés. Cette situation occasionne de nombreux dysfonctionnements et de réelles difficultés de gestion des marchés, à la fois
pour les commerçants et les consommateurs.
1. LA SITUATION DES MARCHÉS D’ABIDJAN :
UN PROCESSUS DE DÉTÉRIORATION
Pour ravitailler sa population déjà considérable (3 millions d’habitants), Abidjan dispose de quelque 120 marchés hiérarchisés en
trois niveaux : grand marché, marché intermédiaire et petit marché. Le réseau de marchés n’est cependant pas satisfaisant en
termes de répartition spatiale, de salubrité et
de sécurité.
1.1. Présentation des marchés de la ville
Les dix communes d’Abidjan sont chacune
dotées de plusieurs marchés4. C’est à Adjamé que l’on en comptabilise le plus : une
vingtaine, entourés de zones commerciales,
de boutiques, baraques, tables, étals, échoppes et autres cantines qui s’étendent de
façon tentaculaire dans les rues avoisinantes, si bien que la commune toute entière
ressemble à un gigantesque marché.
Les communes disposent d’un grand marché, de marchés secondaires et de marchés
élémentaires. Ces derniers (environ 200 places) constituent une grande partie des infrastructures commerciales de chaque commu4
Depuis 1980, la ville d’Abidjan est divisée en dix
communes : Port Bouët, Marcory, Koumassi, Treichville, le Plateau, Cocody, Adjamé, Attécoubé, Yopou-
ne et permettent de décongestionner l’accès
au grand marché. Nous rapprochons la théorie des lieux centraux élaborée par W. Christaller, pour expliquer la taille, le nombre et
surtout la distribution des villes d’Allemagne, à l’organisation des marchés dans la
capitale économique ivoirienne. Il existe un
rapport hiérarchique certain dans la structure générale des échanges commerciaux et
notamment dans celle des marchés. Cette
hiérarchie, fruit de la planification des années 80, lorsque l’État programmait les infrastructures commerciales, semble aujourd’hui,
être le fruit du hasard car les nouvelles implantations ne sont pas programmées.
Les populations s’adressent au niveau supérieur pour s’approvisionner en biens et services plus spécialisés. La plupart des Abidjanais se ravitaillent quotidiennement dans
les petits marchés pour les produits de première nécessité, notamment les produits
vivriers, et occasionnellement au grand marché pour acheter des produits rares, un
pagne de fête par exemple. Les marchés se
gon et Abobo. Elle s’étend sur plus de 45 000 hectares,
sur 40 km d’est en ouest et 25 du nord au sud.
113
comportent donc comme des places centrales et l’emboîtement de leurs aires d’influence s’effectue selon un ordre hiérarchique bien spécifique. L’existence d’une
hiérarchie, en fonction des produits proposés et des niveaux de services offerts,
montre que les marchés sont complémentaires et non concurrentiels. Ils desservent
chacun une aire définie et se répartissent en
différents niveaux selon une progression de
leurs caractéristiques.
Tableau 1. Principales caractéristiques des différents marchés
Source : Aurélie Poyau.
Le grand marché regroupe toutes les activités banales jusqu’aux plus rares (meubles,
bijoux, matériel scolaire, etc.). Ce qui frappe, c’est l’ampleur et l’animation du marché
car il s’étend de façon tentaculaire dans
toutes les rues adjacentes. Le grand marché
est fréquenté pour sa large palette de produits et services, ainsi que pour ses prix
moins élevés et la possibilité d’acheter en
gros. Le centre du marché est occupé par un
vaste bâtiment à étage et le pourtour par des
étals couverts.
Photo 1. Le grand marché de Marcory. À l’intérieur de la structure en dur :
les commerçantes de vivrier - Cliché A. Poyau, 2000
114
Le marché intermédiaire est fréquenté à la
fois pour sa proximité et la diversité des produits que le consommateur, sans parcourir
de longues distances, peut trouver. Sont vendus les produits de première nécessité, les
produits semi-rares alimentaires (viande,
lait, etc.) et non alimentaires (vêtements,
quincaillerie, ustensiles de cuisine, etc.). Les
installations sont rudimentaires, mais protégées par des toits de tôle. On trouve un
équipement assez limité en eau courante,
électricité, services de nettoyage et ramassage des ordures.
Le petit marché est, lui, caractérisé par la
banalité des produits et services offerts et
par son aire d’influence limitée au quartier,
au sein duquel il occupe une place centrale.
Le marché est localisé à proximité d’un
point attractif, générateur de déplacements :
gare, arrêt d’autobus, usine ou école. Les
populations du quartier le fréquentent quotidiennement pour l’achat des produits de première nécessité, en particulier la ménagère
pour la préparation des repas. Pour le
consommateur, c’est la proximité qui constitue le motif essentiel de fréquentation du
petit marché, le prix d’un bien augmentant
avec la distance au marché et le coût consécutif du transport. Les tables et étals sont
très rudimentaires, parfois la vente s’opère à
même le sol. Le caractère spontané du marché élémentaire explique que l’équipement
soit inexistant.
1.2. Une multiplication des marchés
mais pas du nombre de commerçants
En 1976, on dénombrait 27 marchés dans la
ville (Ministère du Plan, 1976) contre 75
(AUA-Direction Grands Travaux, 1988) en
1988 et 120 en 2000 [Poyau, 2000].
Figure 1. Localisation des marchés dans la ville d’Abidjan en 1976
Source : Ministère du Plan, 1976. Dessin : Poyau Aurélie.
Le développement des marchés dans la commune apparaît considérable, mais demande
à être nuancé. En effet, le ratio du nombre
d’étals pour 1000 habitants en 2000 est infé-
rieur à celui calculé pour 1988 [Poyau, op.
cit.]. Le taux d’équipement en infrastructures commerciales de type marché est donc
plus bas en 2000 qu’en 1988, l’augmenta-
115
Figure 2. Localisation des marchés dans la ville d’Abidjan en 1988
Source : AUA-DCGTx, Direction Générale des Grands Travaux, 1988. Dessin : Poyau Aurélie.
tion de la population n’ayant pas été compensée par la construction d’autres aires de
vente. Il est vrai que, dans les principaux
quartiers du centre élargi de la ville d’Abidjan, on constate une nette saturation du
foncier, contraignant de ce fait la commune,
au regard de ses priorités de développement,
à arbitrer entre différents nouveaux projets.
Aussi, les projets de construction ou de
réhabilitation de marchés municipaux sontils peu nombreux.
On assiste au développement d’infrastructures commerciales de type supermarchés
qui jouent un rôle en matière d’approvisionnement pour les populations aisées. L’étude
de leur répartition spatiale montre que la
plupart des centres commerciaux et autres
galeries commerciales sont implantés dans
les quartiers « riches » de la ville. Il y a donc
moins d’infrastructures commerciales accessibles aux populations les plus pauvres.
Puisqu’il n’existe pas en Côte d’Ivoire d’urbanisme commercial réglementant l’activité
et son implantation et que les documents
d’urbanisme, de type schéma directeur, fixent
seulement les grands principes de développement de la commune, il est difficile de
compenser ce déséquilibre.
Ainsi, l’ensemble des nouveaux marchés qui
ont vu le jour ces dernières années n’a pas
été planifié, certains d’entre eux ayant été
localisés dans les endroits les plus inaccessibles, voire les plus dangereux, de la ville :
le marché Grand Campement est ainsi installé sous les fils électriques à haute tension,
le marché Rail s’étire le long de la voie ferrée, celui de Akromiabla dans une zone
marécageuse, le marché du Pont s’organise
sur un pont suspendu au-dessus de l’autoroute, d’autres dans des ravines ou des quartiers inondables. À Treichville, la commune a
recasé les commerçants du marché de l’ancienne gare routière de Bassam au pied de
l’autoroute, dans un site réputé dangereux : à
proximité d’un boulevard à forte densité de
trafic, sans qu’une quelconque barrière de
protection ne le sépare de la chaussée. La
direction du service technique de la commu-
116
Figure 3. Localisation des marchés dans la ville d’Abidjan en 2004
Source et Dessin : Aurélie Poyau, 2004.
ne a confié à la presse que « […] Treichville
est un quartier enclavé qui ne peut
s’étendre. Il faut donc bien caser les commerçants quelque part ! »5. Le commerce, et
notamment le commerce informel, reste
dans tous les cas de figure un moyen pour
les municipalités de récupérer des taxes : il
occupe de ce fait une place importante au
sein des activités économiques de la ville.
1.3. Des activités informelles multiples :
l’exemple des vendeurs ambulants
et des micro-commerçants
Du porteur d’eau ou de médicaments, avec
sa bassine sur la tête, au vendeur de « lotus »6 et de journaux, en passant par le cireur
de chaussures, tous sont des vendeurs ambulants et exercent une activité informelle plus
ou moins fructueuse, permettant de subvenir
aux besoins les plus élémentaires. Ces activités commerciales ne sont pas déclarées et
n’apparaissent pas dans les comptes nationaux. Pourtant, elles occupent une grande
partie de la population : déclassés du système, jeunes déscolarisés, migrants des campagnes ou mères de famille ; les citadins sont
de plus en plus nombreux à vivre des débouchés d’une activité informelle7. Certaines de
ces activités commerciales relèvent du
micro-commerce : il est fréquent de voir sur
les étals des articles vendus à l’unité et de
façon fractionnée. Un commerçant peut
ainsi proposer sur le marché un petit tas de
gombos, un cube Maggi, un chou coupé en
quatre, un mini-sac de riz, etc. Cette forme
de commerce répond à la fois aux problèmes
de chômage et de sous-emploi qui sévissent
dans la ville en crise, mais également à la
demande des acheteurs peu fortunés, les
plus nombreux, qui ne peuvent se procurer
certaines denrées vendues au kilo, au litre ou
au paquet.
5
7
24 Heures, 24/02/2004.
Nom des paquets de mouchoirs vendus par de jeunes
enfants au carrefour des grandes artères.
6
Selon l’Organisation Internationale du Travail, plus de
40% des Ivoiriens seraient employés dans le secteur
informel.
117
1.4. Les marchés : entre insalubrité et
insécurité
Un certain nombre de marchés de la capitale économique ivoirienne se sont développés à partir d’une infrastructure « en dur »
qui permet d’assurer une protection contre la
pluie et le soleil. Ils sont également dotés
d’équipements et de services divers comme
l’eau, l’électricité ou le ramassage des ordures. Mais, dans la plupart des autres marchés
de la ville, ceux qui n’ont pas été planifiés et
qui résultent d’une installation spontanée,
les conditions de travail et d’accueil sont
précaires : pas de dalle en béton, de boxes,
d’étals ou même de toit en tôle pour s’abriter. De simples tables en bois, recouvertes
d’un parasol, et des femmes assises sur un
seau étalant la marchandise à même le sol.
Les conditions de travail des commerçants
et d’accueil des consommateurs sont dégradées ; pendant la saison des pluies, la situation sur les marchés est même catastrophique : la boue est partout, les commerçants
sont trempés, les aliments non protégés
s’abîment, les risques d’intoxication alimentaire se multiplient du fait des conditions de
vente et de conservation qui font défaut. De
nombreux produits, exposés à ciel ouvert,
sont conservés dans des emballages de fortune comme c’est le cas pour les étals de
bonbons, noix de coco grillées et autres
friandises confectionnées de manière artisanale. Aucune date de péremption n’est inscrite sur les emballages. Peu importe, les
produits dont la date de péremption est
dépassée, comme les boîtes de conserve par
exemple, constituent un commerce lucratif
en temps de crise. Dans la quasi-totalité des
marchés de la ville, les tas d’ordures ne sont
pas ramassés, les sols en terre ne sont pas
lessivables et les eaux usées non drainées
stagnent près du marché, favorisant les
risques de développement de maladies.
Marchés planifiés ou non, les règles de sécurité ne sont pas respectées : absence d’extincteurs, circuits d’évacuation inexistants,
fils électriques non encastrés et branchements anarchiques multiplient les dangers
en cas d’incendie. L’occupation de l’espace
est dense et les commerçants, installés de
façon désordonnée, obstruent certaines
allées et rendent la circulation difficile dans
le marché.
Photo 2. Jeune fille installée dans une allée centrale du marché de Marcory. Son étal
d’accessoires de beauté et de cosmétiques, se compose d’une simple table en bois et
d’un parasol. Elle doit démonter et remonter quotidiennement sa « boutique »
Cliché A. Poyau, 2000
118
2. LES NOUVEAUX MARCHÉS : « DES GHETTOS COMMERCIAUX
La généralisation des privatisations des services urbains marchands n’épargne pas les
marchés de la capitale économique ivoirienne. Aujourd’hui, les nouveaux marchés en
construction de type BOT rivalisent en particularités toutes plus modernes les unes que
les autres : la climatisation des toilettes au
marché Agnissankoi, une garderie, un parking, un local pompiers et un poste de police
au marché central de Treichville ou encore un
cybercafé et un centre de sports pour le projet de marché des Deux Plateaux. On constate des changements certains de forme et de
contenu dans ces marchés BOT : ils sont mimarchés, mi-centres commerciaux. Du fait de
leurs implantations dans la ville et de leurs
caractéristiques, ces nouvelles formules satisfont peu les attentes du plus grand nombre et
renforcent disparités et ségrégations.
2.1. Le marché Clouetcha :
une « enclave de promoteur »
Dans la commune d’Abobo, le petit marché
Clouetcha est situé dans un des quartiers les
plus enclavés et inaccessibles d’Abidjan. À
l’extrémité nord de la ville, Abobo est la
plus grande des dix communes d’Abidjan.
La plus peuplée, elle représente plus de
22 % de la population totale de la ville
d’Abidjan et enregistre 200 naissances par
jour 8. Commune la plus déshéritée, Abobo
rassemble les populations ayant les plus bas
revenus de la ville. Elle possède un faible
niveau d’équipements, notamment commerciaux (un seul hôpital, trois lycées publics
pour 140 000 élèves, pas de centre commercial, etc.). Les réseaux d’électricité, d’eau
potable, d’assainissement et de drainage
sont loin de couvrir la totalité de la commune et le quartier Kennedy, dans lequel on
retrouve le petit marché Clouetcha, n’échappe pas à la règle. Les routes d’accès ne sont
pas bitumées et, lorsque la saison des pluies
8 On dénombre 1,5 million d’habitants selon les services de la mairie et 630 000 selon le Recensement
Général de Population de 1998.
9 Petit bus collectif à 18 places.
10 Nom donné aux taxis municipaux sans compteur qui
ont un droit d’exploitation à l’intérieur des périmètres
communaux. Wôro = 60F CFA, ancien prix de la course.
11 Parti Démocratique de Côte d’Ivoire. Depuis les élec-
arrive, le quartier devient quasiment inaccessible. Les routes en terre du quartier sont
ravagées d’ornières creusées par le passage
des gbakas 9 et par le ruissellement des eaux
pluviales et usées jetées sur les voies. Les
réseaux d’assainissement et de drainage sont
inexistants, seuls quelques vieux caniveaux
à ciel ouvert, trop souvent encombrés de
déchets, ou quelques tuyaux de fortune assurent l’évacuation des eaux. Les routes sont
tellement abîmées que les taxis de la ville ne
desservent plus le quartier, seuls les wôrowôro 10, après palabres, et les vieux gbakas
s’y aventurent. C’est dans ce décor que
s’anime le petit marché Clouetcha.
Depuis 1998, la société ivoirienne Promotec
(Promotion et Technique) construit le nouveau marché Clouetcha. Le directeur, un
entrepreneur français, a signé le bail en 1998
avec l’ancienne municipalité PDCI 11 et la
gestion du marché est de type BOT. La
démarche de l’entrepreneur, à travers la
construction du marché Clouetcha, est clairement affichée, il souhaite qu’il devienne
un exemple en Côte d’Ivoire, ce qui lui permettrait d’obtenir une « carte de visite » et
de construire d’autres marchés par la suite.
Pour se différencier des autres marchés privés tels que ceux des communes d’Adjamé
ou de Yopougon, le promoteur met en avant
l’idéologie du « small is beautiful ». Loin du
gigantisme de certaines infrastructures commerciales 12, le marché comprend 672 étals,
33 boutiques et 44 boxes. Le montant total
des travaux du marché Clouetcha est de
800 millions de francs CFA alors que, pour
le grand marché de la commune d’Adjamé,
« le Forum des Marchés », le montant s’élève à 12 milliards de francs CFA. La volonté
du promoteur est de construire une structure
commerciale de proximité, destinée à approvisionner les populations du quartier et non
celles de toute la ville.
tions du 25/03/2001, la commune d’Abobo est administrée par un membre du RDR, le Rassemblement des
Républicains, parti politique d’Alassane Ouattara.
Aujourd’hui, dans un pays en crise, le RDR agit dans la
quasi-clandestinité.
12 La capacité d’accueil du « Forum des marchés »
d’Adjamé est de 12 000 places.
119
Ce marché privé se construit sur l’emplacement qui abritait le marché public, celui-ci
ayant été déplacé (avant 1999) sur la chaussée à quelques dizaines de mètres. En attendant la fin des travaux, les commerçants
sont installés sur la route, empêchant la circulation des véhicules sur cet axe. Le nouveau marché privé Clouetcha est érigé sur
un terrain clôturé, le bâtiment est ceint d’un
mur en béton de plusieurs mètres de haut.
Quelques trente magasins et boutiques sont
disposés comme des remparts autour du
marché, sept portes d’entrées grillagées permettent l’accès au cœur du marché, là où
sont disposés les boxes et les étals. Le lieu
est gardé et éclairé jour et nuit, le personnel
accrédité dispose d’un poste de surveillance.
Le marché est alimenté en eau potable et en
électricité, doté de sanitaires, de douches et
d’un lieu pour les ablutions et les prières des
usagers musulmans. Ont été également programmés des collecteurs pour les ordures,
des bureaux pour le personnel, le téléphone,
un réseau incendie, un réseau d’évacuation
des eaux, etc. C’est dire si les commodités
de ce marché contrastent avec celles du quartier.
À travers l’exemple de Clouetcha, le marché
devient une sorte de « ghetto » commercial
comme il en existe dans certains quartiers
des métropoles d’Amérique pour les logements. En effet, les « gated communities »,
appelées aussi « gated enclaves » [Le Goix,
2003], sont des quartiers résidentiels enclos, gardés 24h/24, gérés sur le modèle des
villes privées. Comme dans les marchés
privés, l’entrepreneur se substitue à la collectivité locale pour construire, sur des
fonds privés, les infrastructures de base
(routes, réseaux d’eau, lignes électriques,
etc.). Cet équipement commercial privé met
en évidence les discontinuités produites par
la fermeture du lieu : à Abobo, les caractéristiques des infrastructures du quartier dans
lequel est situé le nouveau marché Clouetcha sont en rupture avec celles proposées
par le marché. Clos dans son enceinte de
murs et de boutiques, des grilles fermées à
clé et un accès privé, le marché constitue
2.2. Le nouveau marché du Plateau :
une « enclave commerciale »?
Construit avant l’Indépendance de la Côte
d’Ivoire, le marché du Plateau fut la traduction du projet urbanistique colonial : un bâtiment implanté au cœur de la ville planifiée,
à l’image des halles françaises, destiné à
l’approvisionnement en denrées alimentaires des Européens. Au fil du temps, l’emprise du marché s’est agrandie : sur le pourtour
du marché de détail s’est développée une
zone commerciale regroupant des tables et
des boutiques et un marché de gros occupant, au petit matin, les rues adjacentes, au
grand désespoir des riverains et commerçants voisins qui se plaignent des nuisances
sonores et de l’engorgement provoqué par
les camions et les cageots délaissés sur le
bord de la chaussée.
« Quartier européen » au temps de la colonisation, le Plateau est aujourd’hui la plus
petite commune et demeure le principal pôle
économique, financier, politique et administratif de la ville. Si les tours de verre et
d’acier du Petit Manhattan sont aujourd’hui
en piteux état, la commune du Plateau
demeure néanmoins la plus puissante d’Abidjan, bénéficiant d’un poids décisionnel
important. Elle est aussi la plus riche, disposant des recettes fiscales les plus élevées de
l’ensemble des dix communes13. La commune du Plateau s’avère, en revanche, très
peu peuplée14, la population ayant notablement diminué : en l’espace de deux décennies, elle a perdu près de la moitié de sa
population. Ce quartier des affaires, des banques et du commerce moderne qui concernait prioritairement une population expa-
13 Les recettes budgétaires des communes proviennent
en majeure partie de l’impôt foncier et des patentes. En
1998, le budget annuel par habitant de la commune du
Plateau s’élevait à 291 666F CFA, alors qu’il n’attei-
gnait que 2 722F CFA pour la commune d’Abobo, la
plus pauvre de la ville, soit un rapport de 1 à 100.
14 La commune du Plateau hébergeait 9360 habitants en
1998 (RGPH), soit 0,34 % de la population d’Abidjan.
une véritable forteresse commerciale. Le
niveau de services proposé dans cette structure impose de lourdes charges aux commerçants (paiement des pas-de-porte, des
loyers) qui vont reporter le « manque à
gagner » sur les prix de leurs produits. Un tel
processus a une incidence sur la nature de la
clientèle qui fréquente ces lieux : seuls seront
présents les consommateurs dotés d’un pouvoir d’achat suffisant.
120
triée et africaine aisée continue de se vider
en raison d’une insécurité chronique mais
aussi à cause des embouteillages et des difficultés de stationnement. La commune
accueille tous les jours plus 300 000 travailleurs et quelque 13 000 véhicules y stationnent. Dans la journée, le Plateau est au
bord de l’asphyxie ; le soir, le quartier est
massivement déserté.
Afin de remédier à cette situation, la municipalité met en place un vaste projet urbain
intitulé Master Plan dont les transformations du marché du Plateau sont au cœur de
la revitalisation. Les réaménagements proposés sont supposés permettre à la commune
de retrouver son attrait d’antan. Le marché a
été rasé le 3 janvier 2004 et l’ensemble commercial qui va sortir de terre devrait s’insérer au cœur du quartier des affaires, dans un
bâtiment futuriste. Cependant, l’accès dans
ce nouvel équipement commercial ne sera
pas le même pour tous : le projet ne prévoit
pas de marché de détail mais un tout autre
créneau commercial, avec une halle de fruits
et légumes exotiques, des boutiques de services et d’artisanat, des restaurants et cybercafés, ciblant ainsi la clientèle européenne et
les consommateurs les plus riches.
En attendant que les travaux de reconstruction débutent, les différents commerçants du
marché sont installés dans des sites de recasement plus ou moins aménagés, proposant
un nombre limité de places. Une partie des
commerçants « alimentaires » (123 sur 500)
a été réinstallée en périphérie de la commune, dans un site de recasement éloigné du
centre, inaccessible par la marche et non
desservi par les transports collectifs, ce qui
renchérit les coûts de transport des commerçants et des consommateurs. Ils « […] sont
obligés d’emprunter des taxis compteurs,
parce qu’il n’y a pas d’arrêt [de bus ou de
wôro-wôro] au niveau du nouveau marché ;
en clair, ce site est enclavé et il nous rend
moins de service » 15. Les vendeurs de « papeterie par terre » qui étaient installés autour
du marché n’ont pas obtenu de site de recasement. Ils s’organisent tant bien que mal
pour trouver un emplacement afin d’exercer
leur activité, mais les loyers sont très chers.
15
Le Jour, 21/01/2004.
À Clouetcha, ces loyers s’échelonnent entre 5000 et
7500F CFA (entre 7,62 et 11,43 €) pour les boxes et
16
Les plus fortunés se sont regroupés pour
louer des locaux alors que les autres errent
dans les rues de Plateau, grossissant les
effectifs du commerce ambulant et informel.
Avant le déguerpissement, les commerçants
ont essayé de négocier le paiement anticipé
des places dans le futur marché afin d’être
certains d’obtenir un emplacement, mais les
tractations entre les associations de commerçants et les acteurs politiques de la
municipalité n’ont pu aboutir.
2.3. Les difficultés des petits
commerçants pour leur intégration
dans les nouveaux marchés
Avec la privatisation des marchés, les commerçants les plus pauvres doivent payer cher
leur intégration dans les nouveaux systèmes
de commercialisation. Le prix des places et
des pas-de-porte sur les nouveaux marchés
est élevé alors que la capacité financière des
commerçants est faible : ainsi, pour obtenir
une table au marché Clouetcha, il faut payer
entre 130 000 et 250 000F CFA (soit entre
198 et 381 €). Sur certains marchés de la
ville, « en complément de remboursement et
à titre de profit commercial », en plus des
pas-de-porte, la société privée gestionnaire
encaisse pour son compte des loyers mensuels 16, afin d’assurer la maintenance et le
gardiennage du marché.
Avec la généralisation de la privatisation des
marchés, c’est la fin d’un système social où
tous les commerçants pouvaient subvenir à
leurs besoins, même quand l’activité était
informelle et relevait du micro-détail.
Yvonne, vendeuse de fripes au marché
Clouetcha, gagne ainsi 5000F CFA (7,62 €)
les bons jours et seulement 1 000 (1,52 €)
les mauvais ; certains jours, elle ne vend rien.
Au marché Clouetcha, la place coûte 100F
CFA (0,15 €) et 50 si la commerçante
palabre avec le collecteur. Il faut également
débourser 100F CFA pour vendre sur le
grand marché, « le grenier » de la ville. On
peut se demander alors comment la commerçante pourra s’acquitter des sommes
demandées sur les nouveaux marchés et
continuer son activité. La capacité financière d’une commerçante est très faible, même
entre 23 et 430 000F CFA (entre 35 et 655 €) pour les
boutiques. Il n’y a pas de loyer pour les étals mais une
taxe journalière de 100F CFA (0,15 €).
121
si elle épargne dans des coopératives tel que
la Coopec ou Cadefinance17. Il existe
quelques initiatives pour aider les commerçantes : sur le Grand marché de Treichville,
quelque 450 places ont été pré-financées par
la mutuelle de vendeuses de pagnes et d’objets divers (Mucopad), avec l’aide d’une
coopérative de crédit 18, mais ces initiatives
restent trop souvent des exceptions.
L’accès des commerçants au marché nouvelle formule tend à se restreindre ; le facteur
financier instaure une ségrégation entre les
commerçants désireux d’intégrer un espace
de vente aménagé.
Photo 3. Panneau de construction d’un marché BOT
dans la commune d’Abobo - Cliché A.Poyau, 2000
3. LA SITUATION DU MARCHÉ EN TEMPS DE CRISE
Depuis le coup d’État du 24 décembre 1999,
l’insurrection armée du 19 septembre 2002
et les récentes tensions franco-ivoiriennes
de novembre 2004, la Côte d’Ivoire traverse
une crise politique et économique sans précédent. Aujourd’hui, la situation reste préoccupante. Aussi, le marché, moteur de la vie
économique d’Abidjan, n’est-il pas sans
17 Coopératives d’épargne et de crédits dont l’objectif
est de permettre à toutes les catégories socioprofessionnelles d’épargner et de bénéficier de prêts, nécessaires
à l’accroissement de leurs activités économiques.
« Épargner régulièrement, emprunter sagement, rembourser promptement » sont les mots d’ordre de la
Coopec. Les micro-producteurs, les petits commerçants
ne peuvent épargner dans les structures bancaires clas-
siques (elles demandent 200 000F CFA, soit 304 € de
salaire pour l’ouverture d’un compte) et ne peuvent en
aucun cas obtenir de crédits. La mise à disposition de
services financiers en faveur des micro-producteurs
peut être considérée comme un des moyens les plus
simples et les plus efficaces pour lutter contre la pauvreté.
18 Notre Voie, 16/10/2003.
122
connaître quelques changements conjoncturels.
de justifier les pratiques d’exclusion et de
distinguer entre les « Ivoiriens de souche »
et les autres. Ainsi, pour la location d’un
stand ou d’une boutique sur un marché, la
priorité est clairement donnée aux Ivoiriens.
Il existe même dans certains marchés un
système de quotas : « 65% de commerçants
ivoiriens est une proportion souhaitée à
Treichville, 70% à Yopougon » [B. Bertoncello et S. Bredeloup, 2002].
Depuis les événements du 19 septembre
2002, les forces du gouvernement, aidées
par des groupes ultranationalistes organisés
en milices urbaines, ont entrepris une véritable chasse aux sorcières contre le principal
parti politique d’opposition, le RDR, considéré comme un étranger par le pouvoir en
place, le FPI (Front Populaire Ivoirien), et
contre tous ceux qui le soutiennent. Ces tensions ont des répercussions sur les marchés :
on constate que « le harcèlement des commerçants étrangers par les forces de l’ordre
se répète, selon un scénario comparable et
sans aucune discrétion, sur tous les marchés
de la capitale économique » [S. Bredeloup,
2003]. Ce harcèlement s’exprime notamment par le racket, comme c’est le cas sur le
marché Shopping Abrogua où les jeunes
recrues des FANCI (Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire) rackettent les tenanciers de boutiques, des commerçants mauritaniens24.
3.1. Le marché à Abidjan :
vers une enclave « ivoiritaire »?
Depuis le coup d’État du 24 décembre 1999,
les entrepreneurs ivoiriens sont devenus les
nouveaux bailleurs de fonds, en prenant la
relève, notamment dans la construction
d’équipements et l’offre de services marchands, des organismes internationaux.
Auparavant, les précurseurs des marchés
BOT étaient des entrepreneurs d’origine
étrangère, notamment libanaise19. La crise
ayant fait fuir les investisseurs étrangers, les
entrepreneurs ivoiriens sont propulsés sur le
devant de la scène car ils ne « partiront pas
aux premiers coups de kalachnikov »20. Les
entrepreneurs ivoiriens souhaitent « montrer
leur sens du patriotisme et leur foi en la Côte
d’Ivoire. Car, pendant que certains exportent
les fonds à l’extérieur, ils investissent plus
de quatre milliards malgré la crise »21.
L’entrepreneur ivoirien KKF, directeur
d’une société de construction, souhaite ainsi
investir dans son pays. Il a d’ores et déjà
engagé plusieurs projets, notamment à Abobo dont il est originaire, car il a « la volonté
d’améliorer le cadre de vie des populations
de la commune d’Abobo »22. Il a également
récupéré le projet du marché central de
Yopougon aux mains de la Sogemar, une
société immobilière ivoirienne qui ne pouvait mener à terme les travaux, faute de
moyens. Il souhaite « montrer à la nation
toute entière, les qualités professionnelles
de la jeunesse ivoirienne : rentrer dans l’histoire et montrer aux populations le savoirfaire des Ivoiriens »23.
Dans les nouveaux marchés de la capitale
économique, on assiste au développement
du principe de préférence nationale et à la
mise en place de « clauses d’ivoirité ». Développée dans les années 1990 par P. Kipre,
professeur d’histoire, « l’ivoirité » est un
concept qui permet au pouvoir alors en place
(sous la présidence d’Henri Konan Bédié)
3.2. L’approvisionnement alimentaire
de la population abidjanaise
La crise traversée par le pays a des répercussions dans l’approvisionnement alimentaire des populations. En 2003, le ministre
ivoirien de l’agriculture, Mr. Danon Djédjé,
s’alarme de la situation déjà précaire et parle
de « menace de pénurie alimentaire en Côte
d’Ivoire »25. Même s’il n’y a pas eu de véritable pénurie (sauf pour quelques produits),
on constate de nombreuses perturbations. Le
principal effet manifestation de la crise sur
les marchés est la hausse des prix. Les prix
ont doublé, parfois triplé (tableau 2).
19
21
C’est un entrepreneur d’origine libanaise, directeur
de la société SICG, qui a construit le Shopping Abrogua
dans la commune d’Adjamé en mai 1997, puis l’extension du marché de Marcory, le marché de Koumassi et
dernièrement le Forum d’Adjamé.
20 Entretien du 17/05/2002 avec le DG de la société IGS.
Fraternité Matin, 23/09/03.
Le Patriote, 23/09/2003.
23 Le Patriote, 23/09/2003.
24 24 Heures, 08/06/03.
25 Agence Ivoirienne de Presse, 15/01/2003.
22
123
Tableau 2. Prix de quelques produits de consommation courante
Source : Divers quotidiens ivoiriens.
Les prix sont assez disparates d’un marché à
l’autre : ainsi le kilo de viande de bœuf est
vendu 1500F CFA (2,29 €) sur les marchés
proches de l’abattoir de Port Bouët, contre
1800 à 2000 (3,05 €) à Adjamé ou Cocody.
On parle alors d’harmoniser les prix pendant
la période de crise26. Les prix sont également différents d’une région à l’autre : ainsi,
toujours en prenant l’exemple de la viande
de bœuf, celle-ci est vendue entre 600 et
800F CFA (entre 0,91 et 1,22 €) le kilo, certains morceaux à 100F CFA dans les villes
du Nord (à Katiola, Korhogo ou Bouaké)27.
La crise a également modifié les habitudes
alimentaires des populations : « À défaut de
la viande de bœuf et mouton : les Ivoiriens se
vengent sur les poulets »28. Étant donné que
les prix de la viande de bœuf sont trop élevés, les marmites de la capitale économique
ivoirienne bouillent à la patte de porc29. Le
nombre d’Ivoiriens qui ne peuvent se nourrir correctement a énormément augmenté
avec la crise.
Pour expliquer ces changements, plusieurs
raisons peuvent être avancées. Tout d’abord,
les camions en provenance des villes du
nord de la Côte d’Ivoire (Korhogo, Ferké,
Bouaké) circulent difficilement. Comme les
frontières avec les pays du Nord (Mali,
Burkina Faso, Niger) restent fermées pendant plusieurs semaines, les camions sont
bloqués aux frontières ou effectuent un
grand détour par le sud-est en passant par le
Ghana, dont la frontière est ouverte. Ainsi,
certains produits ne sont plus acheminés
vers les marchés ivoiriens, d’autres sont
devenus si rares qu’ils sont très chers. Les
barrages sont devenus nombreux sur les
routes, notamment près des frontières. Tenus
soit par les forces armées rebelles, soit par
les forces gouvernementales, les barrages
sont des lieux de contrôles où seul le bakchich fait office de laisser-passer. Le prix du
transport des marchandises a donc fortement
crû, les frais annexes se répercutant sur les
prix. Une autre raison explique ces perturbations : la production de nombreux produits
s’opère dans la zone située sous le contrôle
des rebelles installés dans la partie nord du
pays. Les quantités produites s’en ressentent : par exemple, la production de l’huile
brute a chuté de 40%, ce qui oblige le pays
à importer désormais de l’huile malaisienne30.
La création, par des coopératives, d’un
réseau national et transnational de ravitaillement en plein conflit ivoirien permet de
limiter les effets de la crise. Le rôle des
coopératives, notamment celles des femmes
Gouro, est primordial dans l’approvisionnement alimentaire de la population. Originaires du centre-ouest de la Côte d’Ivoire, les
femmes Gouro, réputées grandes commerçantes, ont mis en place de véritables structures associatives qui jouent un rôle déterminant dans le concert des opérateurs privés
pour la gestion des marchés urbains à Abidjan, et aujourd’hui, en temps de crise, dans
l’approvisionnement alimentaire de la population. Avant le début du conflit ivoirien, les
coopératives vivrières, notamment celles
installées dans la métropole abidjanaise,
avaient connu une situation critique. En
1998, une forte demande de produits vivriers
de la part des pays limitrophes avait provoqué une hausse des prix et une rupture dans
le ravitaillement des coopératives. C’était,
semble-t-il, la première fois que la crainte
26
29
27
30
Fraternité Matin, 09/11/2003.
Fraternité Matin, 09/01/03.
28 Le Jour, 16/04/2004.
Fraternité Matin, 21/02/03.
Fraternité Matin, 13/02/03.
124
d’une pénurie se faisait sentir à Abidjan.
Fortes de cette expérience, les coopératives
gouro ont développé un circuit national et
transnational de ravitaillement en produits
vivriers. La première initiative est celle d’une
femme Gouro, Nanti Lou Irié Rosalie, qui,
en 1999, crée le ROESAO (Réseau des Opérateurs Économiques du Secteur Agricole
d’Afrique de l’Ouest). Ce réseau prend rapidement de l’ampleur et regroupe aujourd’hui
73 coopératives de Côte d’Ivoire, du Mali et
du Burkina Faso. Les opérateurs économiques du ROSEAO de Côte d’Ivoire mettent à la disposition des autres marchés africains la banane plantain, la banane poyo,
l’igname, l’attiéké, l’avocat, le maïs, la noix
de coco et l’huile rouge de palme. En revanche, le réseau ivoirien a besoin des autres
opérateurs économiques pour être approvisionné en mil, sorgho, pommes de terre,
chou, oignons et arachides.
Quand le conflit ivoirien se durcit en septembre 2002, les coopératives gouro et, plus
particulièrement le ROESAO, sont mises à
contribution par le gouvernement pour assurer le ravitaillement31. Les femmes Gouro
établissent ainsi des coopératives de produits
vivriers dans certaines zones de production,
sous contrôle gouvernemental, afin d’encadrer la production et d’assurer des flux
continus vers les villes et, principalement,
vers Abidjan. Puis, lorsque la situation militaire semble se stabiliser après les accords
de Marcoussis fin janvier 2003, les autorités
politiques prennent la relève dans la sécurisation de la production et de la commercialisation des produits vivriers. Les camions
de marchandises sont escortés par les agents
du Centre d’Opération Inter Armée (COIA)32,
regroupant à la fois les Fanci (Forces
Armées Nationales de la Côte d’Ivoire), les
forces françaises de l’opération Licorne,
celles de la CEDEAO et les Forces nouvelles (MPCI, MPIGO et MJP).
La crise ivoirienne a favorisé les regroupements nationaux et transnationaux des
coopératives gouro qui assurent la régularité
des flux de produits maraîchers et animaliers
en direction des villes. Au fil des années et
des derniers événements politiques, les femmes Gouro ont renforcé leur poids dans le
commerce de gros et dans le développement
des marchés urbains à Abidjan. Leurs succès
commerciaux, le rôle social et leur renommée font d’elles des femmes comparables
aux célèbres Nana Benz qui dirigent à
Lomé, au Togo, le commerce du pagne. Tout
comme elles, les femmes Gouro représentent aujourd’hui, en Côte d’Ivoire, un exemple certain de réussite féminine et d’entreprenariat national.
CONCLUSION
Même si l’on constate un processus de détérioration des marchés dans la capitale économique ivoirienne, ce service marchand
reste le principal moyen d’approvisionnement des populations urbaines. Les conditions d’exercice de l’activité de commerçant
restent cependant inacceptables : leur nombre est en baisse par rapport à une population toujours grandissante, de nombreux
marchés sont installés dans des quartiers
d’accès pénible, les conditions de travail et
d’accueil sont difficiles et les problèmes de
salubrité et de santé publique toujours plus
nombreux.
Aujourd’hui, la tendance est à la diffusion
de marchés privés, notamment de type BOT.
Les nouveaux marchés constituent de véritables « forteresses commerciales » : grands,
sécurisés et modernes, contrastant bien souvent avec les quartiers dans lesquels ils s’implantent. Mais leurs conditions d’accès sont
restrictives et il est quasiment impossible
aux petits commerçants de s’intégrer dans
ces projets : les places coûtent trop cher et
leur capacité financière est trop faible. On
est donc en droit de se demander quel est
l’avenir du marché en milieu urbain et principalement du petit marché, celui du « pau-
31
32
Notre Voie, 10/02/2003.
L’Inter, 10/06/03
125
vre ». Est-il en train de disparaître pour laisser la place à des « ghettos commerciaux »
où seuls les commerçants ivoiriens auraient
une place, avec pour seule clientèle les catégories au pouvoir d’achat suffisant pour
accéder aux produits commercialisés ?
Cependant, sur les dix marchés de type BOT
que comporte la ville d’Abidjan, les problèmes existent : seuls quatre sont ouverts
mais ne fonctionnent pas correctement. Leur
taux d’occupation, notamment dans les
étages, est faible, les problèmes de gestion
sont nombreux (surtout sur le Forum des
Marchés d’Adjamé et sur le grand marché
de Koumassi). Les autres projets sont toujours en chantier (les marchés de Yopougon,
d’Agnissankoi et Dokui à Abobo, de
Marcory) ou attendent la venue des commerçants, comme au marché Clouetcha.
Du fait des mutations en cours, la situation
ne semble pas apporter les solutions attendues pour une meilleure gestion des marchés
et un meilleur approvisionnement des populations. Disparités, ségrégation, enclavement, autant de processus à l’œuvre aujourd’hui qui ne répondent pas aux attentes du
plus grand nombre.
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24 Heures (24/02/04), Treichville : un marché au pied
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24 Heures (08/06/03), Des jeunes recrues attaquent et
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Le Patriote (23/09/03), Commune d’Abobo : le quartier
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