En savoir plus - Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et

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En savoir plus - Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et
CHRONIQUE OBSERVATOIRE SUR LES ÉTATS-UNIS)
8 OCTOBRE 2013
Retour au Capitole: Le Congrès des États-Unis et la Syrie
VINCENT BOUCHER
Coordonnateur et Chercheur Marc Bourgie à l’Observatoire sur les États­Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, UQAM Parmi les rebondissements qui ont caractérisés la crise des armes chimiques en Syrie, la décision
prise par le président Obama de consulter le Congrès pour obtenir une autorisation d’usage de la force et
effectuer des frappes punitives contre le régime el-Assad a sans doute été l’un des plus surprenants.1
Venant d’un président qui, au printemps 2011, avait impliqué son pays dans une guerre en Lybie sans
l’approbation du Congrès2, ce revirement de situation a amené plusieurs observateurs à se questionner à
savoir si cette décision allait ébranler le pouvoir présidentiel en politique étrangère.3 Or, un peu plus d’une
semaine après avoir lancé la balle dans le camp du Congrès, Barack Obama, dans son discours à la nation
du 10 septembre 2013, demandait aux leaders de l’institution législative fédérale de suspendre les votes
sur cette question. 4 Ce changement de stratégie visait à donner une chance à la proposition russe d’une
solution diplomatique négociée avec Bachar el-Assad.5
Du 31 août au 9 septembre 2013, le monde entier avait les yeux rivés sur le Capitole de
Washington, attendant que le Sénat et la Chambre des représentants se prononcent sur la résolution
1
Washington Post Staff. 2013 (31 août). « TRANSCRIPT: President Obama’s Aug. 31st Statement on Syria ». In
The Washington Post. En ligne. < http://articles.washingtonpost.com/2013-08-31/politics/41635689_1_chemicalweapons-president-obama-regime >. Consulté le 22 septembre 2013.
2
Fisher, Louis. « The Law. Military Operations in Libya: No War? No Hostilities? ». Presidential Studies Quarterly,
vol.42, no.1, 2012, p.176-189.
3
Rothkopf, David. 2013 (31 août).
« The Gamble ».
In
Foreign Policy.
En ligne. <
http://www.foreignpolicy.com/articles/2013/08/31/the_gamble >. Consulté le 1er septembre 2013; Howell, William
G. 2013 (3 septembre).
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In
Foreign Policy.
En ligne. <
http://www.foreignpolicy.com/articles/2013/09/03/all_syria_policy_is_local_obama_congress >. Consulté le 3
septembre 2013; Balkin, Jack M. 2013 (3 septembre). « What Congressional Approval Won’t Do: Trim Obama’s
Power
or
Make
War
Legal
».
In
The
Atlantic.
En
ligne.
<
http://www.theatlantic.com/politics/archive/2013/09/what-congressional-approval-wont-do-trim-obamas-power-ormake-war-legal/279298/ >. Consulté le 3 septembre 2013.
4
The White House. Office of the Press Secretary. 2013 (10 septembre). « Remarks by the President in Address to
the Nation on Syria».
In
The White House.
En ligne. < http://www.whitehouse.gov/the-pressoffice/2013/09/10/remarks-president-address-nation-syria >. Consulté le 23 septembre 2013.
5
Gordon, Michael R. et Steven Lee Myers. 2013 (9 septembre). « Obama Calls Russia Offer on Syria Possible
‘Breakthrough’
».
In
The
New
York
Times.
En
ligne.
<
http://www.nytimes.com/2013/09/10/world/middleeast/kerry-says-syria-should-hand-over-all-chemicalarms.html?pagewanted=all&_r=0>. Consulté le 23 septembre 2013.
1 proposée par l’administration Obama. Bien que les membres du Congrès n’aient pas voté sur cette
question, cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas tenté d’influencer la formulation de la politique étrangère
américaine à l’égard de la Syrie. Plusieurs d’entre eux se sont tournés vers des avenues d’influence qui
dépassent le cadre législatif d’un vote formel, et ce même avant qu’Obama demande l’aval du Congrès.
Cette situation nous rappelle que certains membres individuels du Congrès peuvent parfois jouer un rôle
clé dans les débats de politique étrangère et qu’une foule de moyens d’action leur permet d’y arriver.
Un Congrès ou 535 secrétaires d’État?
En 1985, Dick Cheney, alors représentant républicain du Wyoming, se plaignait de l’implication
accrue des membres du Congrès en politique étrangère en affirmant que le président devait maintenant
composer avec des élus équipés de machines Xerox et de cartes de crédit qui parcourent le monde en
négociant avec des chefs d’États. 6 Cette observation, se voulant avant tout une caricature, rappelle
néanmoins la pertinence du niveau d’analyse individuel pour aborder l’implication du Congrès en
politique étrangère. En effet, dans une institution fortement décentralisée comme la législature fédérale
des États-Unis, les acteurs individuels bénéficient d’une plus grande marge de manoeuvre.7 En ce qui
concerne les pouvoirs de guerre, ce sont les membres individuels du Congrès qui exercent la
responsabilité constitutionnelle voulant que l’institution législative doive surveiller et contrôler les actions
de la présidence.8
Dans le cas de la Syrie, ce sont certains membres individuels du Congrès qui auront poussé
Obama à consulter le Capitole. À ce titre, le représentant Scott Rigell (R-VA) a produit une lettre
sommant Barack Obama de consulter le Congrès avant d’engager les forces armées américaines dans une
intervention en Syrie, sans quoi il violerait la séparation des pouvoirs prévue par la Constitution.
L’initiative de ce représentant républicain a reçu l’appui de 140 législateurs, incluant 21 démocrates.9
Parallèlement, la représentante démocrate Barbara Lee (D-CA) a fait parvenir au président une lettre
cosignée par 50 démocrates qui réclamait plus de temps pour que le Congrès puisse débattre d’une
6
Lindsay, James M. Congress and the Politics of U.S. Foreign Policy, Baltimore : Johns Hopkins University Press,
1994, p.53.
7
Hersman, Rebecca K. C. Friends and Foes : How Congress and the President Really Make Foreign Policy,
Washington D.C. : Brookings Institution Press, 2000, p.10.
8
Howell, William G., et Jon C. Pevehouse. While Dangers Gather : Congressional Checks on Presidential War
Powers. Princeton : Princeton University Press, 2007, p.34.
9
Shabad, Rebecca. 2013 (29 août). « 140 House Members say Obama needs Approval from Congress on Syria ».
The Hill. En ligne. < http://thehill.com/blogs/blog-briefing-room/news/319127-55-house-members-say-obamaneeds-approval-from-congress-in-syria-strikes >. Consulté le 23 septembre 2013.
2 éventuelle intervention militaire.10 De telles initiatives individuelles s’avèrent essentielles si les membres
du Congrès désirent avoir leur mot à dire dans les débats sur les pouvoirs de guerre, considérant
l’expansion des prérogatives présidentielles dans ce domaine depuis la Deuxième Guerre mondiale.11
La diversité des positions qu’ont exprimées les membres du Congrès à partir du moment où
Barack Obama s’est tourné vers le Congrès au sujet du dossier syrien reflète bien la nécessité de se
pencher sur les individus qui composent cette institution pour comprendre son rôle en affaires extérieures.
Un bref coup d’oeil aux listes des positions adoptées par les législateurs au sujet de la Syrie qu’ont
compilées plusieurs quotidiens et sites web 12 nous permet de constater que, comme dans d’autres
domaines, le Congrès est loin de parler d’une seule voix lorsqu’il se penche sur les questions de pouvoirs
de guerre et de politique étrangère.
Interventionnistes contre isolationnistes, faucons contre colombes et autres …
Pour illustrer cette diversité de points de vue individuels, de nombreux portraits des différentes
factions qui existent au sein des deux chambres13, ainsi que chez les républicains et démocrates14,
relativement à l’usage de la force, ont circulé dans les médias. Outre les divisions classiques entre
interventionnistes et isolationnistes et entre faucons et colombes, nous avons eu droit à une longue liste
10
Kasperowicz, Pete. 2013 (29 août). « House Dems Demand Congressional Debate Before Syria Action ». The
Hill. En ligne. < http://thehill.com/blogs/floor-action/house/319481-house-dems-demand-congressional-debatebefore-syria-action >. Consulté le 24 septembre 2013.
11
Fisher, Louis. Presidential War Power, 2e édition, Lawrence: University Press of Kansas, 2004, 304 p.
12
Andrews, Wilson, Aaron Blake, Darla Cameron et Kennedy Elliot. 2013 (13 septembre). « Where Congress
stands on Syria ».
The Washington Post.
En ligne. < http://www.washingtonpost.com/wpsrv/special/politics/where-lawmakers-stand-on-syria/ >. Consulté le 24 septembre 2013; CNN.com. 2013 (10
septembre).
« U.S. House: How they’ll vote on Syria strikes ».
CNN.
En ligne. <
http://www.cnn.com/interactive/2013/09/politics/syria-congress-vote-count/house.html >. Consulté le 24 septembre;
The Hill Staff. 2013 (10 septembre). « The Hill’s Syria Whip List: Obama seeks to turn the tide with House, public
». The Hill. En ligne. < http://thehill.com/homenews/administration/319933-the-hills-syria-whip-list >. Consulté le
24 septembre 2013.
13
Greenblatt, Alan. 2013 (5 septembre). « The Syria Vote: A Guide to the Congressional Factions ». NPR. En
ligne. < http://www.npr.org/blogs/itsallpolitics/2013/09/05/218926479/the-syria-vote-a-guide-to-the-congressionalfactions >. Consulté le 24 septembre 2013; Ball, Molly. 2013 (3 septembre). « How the Syria Debate is Splitting
both Parties ». The Altantic. En ligne. < http://www.theatlantic.com/politics/archive/2013/09/how-the-syria-debateis-splitting-both-parties/279301/>. Consulté le 25 septembre 2013; Dickerson, John. 2013 (5 septembre). « Hawks,
Doves,
Fence
Sitters
».
Slate.
En
ligne.
<
http://www.slate.com/articles/news_and_politics/politics/2013/09/obama_congress_and_syria_arguments_for_and_a
gainst_the_bombing_resolution.html>. Consulté le 25 septembre 2013.
14
Fuller, Matt. 2013 (10 septembre). « 218: Fresh Faces Power Anti-War Wing ». Roll Call. En ligne. <
http://blogs.rollcall.com/218/as-congress-changes-so-too-does-foreign-policy/>. Consulté le 10 septembre 2013;
Martin, Jonathan. 2013 (2 septembre). « Vote on Syria Sets Up Foreign Policy Clash between 2 Wings of G.O.P. ».
The New York Times. En ligne. < http://www.nytimes.com/2013/09/03/us/politics/syria-vote-sets-up-foreign-policyclash-in-gop.html?pagewanted=all&_r=0>. Consulté le 15 septembre 2013.
3 d’étiquettes pour catégoriser ces diverses positions: war-weary democrats, the want bigger military action
caucus, tea-party isolationists, the skepticals caucus.15
Bien que ces raccourcis permettent de mieux comprendre le débat sous l’angle des grands axes
idéologiques qui constituent la réflexion sur la politique étrangère au Congrès, ils ne permettent pas
toujours de bien saisir les caractéristiques individuelles qui motivent l’action de certains élus sur un enjeu
comme la Syrie. Par exemple, le sénateur républicain John McCain (R-AZ) a été décrit, à juste titre,
comme la figure emblématique des interventionnistes et faucons du parti républicain. Or, un tel raccourci
permet une compréhension limitée du rôle de McCain dans le conflit syrien. En effet, depuis le début de la
guerre civile qui afflige ce pays, le sénateur républicain a fait preuve d’un intérêt soutenu et d’une
sympathie envers la cause des rebelles syriens. Rappelons qu’en février 2012, McCain et son collègue
républicain Lindsey Graham (R-SC) avaient effectué une sortie médiatique pour affirmer que les ÉtatsUnis devraient fournir des armes aux rebelles syriens pour appuyer leur lutte.16 De plus, dès mars 2012, le
républicain d’Arizona militait en faveur de frappes aériennes sur la Syrie pour mettre fin aux atrocités
commises par le régime de Bachar el-Assad.17 L’intérêt de McCain pour la cause des rebelles syriens l’a
même poussé à leur rendre visite sur le terrain, en mai 2013.18
Ainsi, l’implication soutenue de John McCain dans le dossier syrien illustre qu’il a fait preuve
d’entrepreneuriat en politique étrangère au Congrès, c’est-à-dire d’une volonté personnelle d’agir par
rapport à un enjeu, et ce, avant que l’administration en place ne le fasse.19 Des entrepreneurs comme
McCain décident d’agir sur des questions de politique étrangère qui les interpellent pour des motifs
personnels (expériences formatrices, valeurs et antécédents familiaux) et exogènes (intérêts de l’électorat
et partisanerie).20 Cette conception de l’action des membres du Congrès nous éclaire sur les motivations
personnelles21 qui peuvent être à la source de l’action de législateurs comme John McCain, comme son
15
O’Keefe, Ed. 2013 (1er septembre). « The 5 Ways that Congress is Splitting on Syria ». The Washington Post.
En ligne. < http://www.washingtonpost.com/blogs/the-fix/wp/2013/09/01/the-5-ways-that-congress-is-splitting-onsyria/>. Consulté le 23 septembre 2013.
16
Rubin, Alissa J. 2012 (19 février). « Two Senators Say U.S. should Arm Syrian Rebels ». The New York Times.
En ligne. < http://www.nytimes.com/2012/02/20/world/middleeast/mccain-and-graham-suggest-helping-syrianrebels.html?_r=1&>. Consulté le 23 septembre 2013.
17
Rogin, Josh. 2012 (5 mars). « The Cable: McCain to Call for Air Strikes on Syria ». Foreign Policy. En ligne. <
http://thecable.foreignpolicy.com/posts/2012/03/05/mccain_to_call_for_air_strikes_on_syria > Consulté le 23
septembre 2013.
18
Talley, Ian et Joe Parkinson. 2013 (27 mai). « McCain Meets Rebel Leaders in Border Zone ». The Wall Street
Journal. En ligne. < http://online.wsj.com/article/SB10001424127887324125504578509430678972470.html >
Consulté le 23 septembre 2013.
19
Carter, Ralph G., et Scott, James M. Choosing to Lead: Understanding Congressional Foreign Policy
Entrepreneurs. Durham et Londres: Duke University Press, 2009, pp.21-22.
20
Carter, Ralph G., Scott, James M. et Charles M. Rowling. « Setting a Course: Congressional Foreign Policy
Entrepreneurs in Post-World War II U.S. Foreign Policy. ». International Studies Perspectives, 5, 2004, pp.280-281.
21
Burden, Barry C. Personal Roots of Representation, New York : Oxford University Press, 2005, 184 p.
4 expérience au sein de l’armée américaine et son emprisonnement au Vietnam.22 C’est d’ailleurs sur la base
de son «entrepreneuriat» sur la cause des rebelles syriens et de la crédibilité qu’il a développée dans le
domaine de la politique étrangère au Sénat que McCain a été le premier sénateur approché par le président
Obama, qui cherchait des appuis au Capitole sur la question syrienne.23
Dans d’autres cas, des considérations exogènes, comme les intérêts des électeurs, ont poussé
certains élus à adopter une position qui transcende l’idée de factions idéologiques. L’exemple le plus
probant à ce titre est celui du sénateur Mitch McConnell, le leader de la minorité républicaine, qui a fait
preuve d’hésitation sur la Syrie en raison des primaires républicaines en vue de l’élection de 2014.24 En
s’opposant de manière tardive au plan d’intervention proposé par Obama, McConnell a rompu avec
l’internationalisme interventionniste qui a caractérisé ses décisions de politique étrangère par le passé.25
Ce changement de cap rend futile la classification de McConnell dans l’une des factions évoquées plus
haut et nous renvoie à la pertinence de la thèse du politologue David R. Mayhew, qui affirme que la
principale motivation des membres du Congrès est leur désir de réélection.26 Agissant ainsi, Mitch
McConnell s’est inscrit en rupture avec tous les autres leaders du Congrès qui avaient plutôt choisi
d’appuyer l’initiative d’Obama.27 Tout comme l’illustre l’implication du sénateur McCain sur le dossier
syrien, le cas de McConnell démontre l’importance de se tourner vers les facteurs individuels qui motivent
l’action des membres du Congrès.
Au-delà de l’action législative: la sphère publique
Outre l’action des membres individuels du Congrès et leurs motivations, les quelques jours
pendant lesquels le Congrès a été à l’avant-scène de la crise syrienne ont aussi porté au grand jour les
nombreuses tentatives initiées par des législateurs pour orienter le débat sur la Syrie en intervenant dans la
22
McCain John et Mark Salter. Worth Fighting for: The Education of an American Maverick and the Heroes Who
Inspired Him, New York: Random House, 2003, 432 p.
23
Sink, Justin. 2013 (2 septembre). « McCain, Graham encouraged on Syria after meeting with Obama ». The Hill.
En ligne. < http://thehill.com/homenews/news/319909-mccain-graham-encouraged-on-syria-after-meeting-withobama> Consulté le 2 septembre 2013.
24
Sullivan, Sean. 2013 (3 septembre). « Why Mitch McConnell’s not John Boehner on Syria ». The Washington
Post.
En ligne. < http://www.washingtonpost.com/blogs/the-fix/wp/2013/09/03/why-mitch-mcconnell-≠-johnboehner-on-syria/> Consulté le 3 septembre 2013.
25
Milbank, Dana. 2013 (24 septembre). « Texas Senator is Cruz-ing for a bruising ». The Washington Post. En
ligne. < http://www.washingtonpost.com/opinions/dana-milbank-ted-cruz-is-filibusted/2013/09/24/d358168a-255111e3-b75d-5b7f66349852_story.html > Consulté le 25 septembre 2013.
26
Mayhew, David R. Congress: The Electoral Connection, 2e édition, New Haven: Yale University Press, 2004
(1974), 216 p.
27
Jackson, David. 2013 (3 septembre). « Boehner, Cantor back Obama on force against Syria ». USA Today. En
ligne. < http://www.usatoday.com/story/news/politics/2013/09/03/obama-syria-strike-chemical-weapons-congress-g20-russia/2756991/ > Consulté le 25 septembre 2013.
5 sphère publique.28 Malgré que les membres du Congrès n’aient pas pu voter sur le projet d’intervention
militaire, plusieurs d’entre eux sont intervenus dans les médias dans l’espoir de convaincre la population
américaine et leurs collègues du bien-fondé de leur position. Il s’agit là de tentatives de définir les termes
du débat sur un enjeu qui se retrouve déjà à l’agenda politique.
Pour bien comprendre pourquoi les membres du Congrès ont recours à de telles stratégies et
comment elles leur permettent d’influencer la politique étrangère américaine, il faut se tourner vers la
boîte à outils qui est leur portée de main. Le tableau 1 présente les quatre catégories d’avenues d’influence
qui sont à la disposition des membres du Congrès qui souhaitent laisser leur empreinte sur l’élaboration de
la politique étrangère. Dans le cas du débat sur l’intervention en Syrie, n’ayant pas eu la chance de voter
formellement sur la résolution de l’administration Obama29, les membres du Congrès ont principalement
exploité les avenues non législatives pour tenter d’influencer la politique américaine à l’égard du régime
de Bachar el-Assad.
Tableau 1: Avenues d’influence des membres du Congrès en politique étrangère
Législatives
Non Législatives
Directes
Indirectes
- Lois
- Résolutions non contraignantes
- Traités
- Nominations
-
Lettres
-
Mise à l’agenda
-
Appels téléphoniques
-
Cadrage du débat
-
Surveillance de l’exécutif
-
Contacts à étrangers
-
Audiences publiques
Source: Carter et Scott, op. cit., 2009, p.14.
À ce titre, la leader de la minorité démocrate à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi (D-CA) a été
particulièrement active en envoyant des lettres à ses collègues pour essayer de réunir une coalition en
faveur de l’usage de la force. À cinq reprises, Pelosi a fait parvenir ces « Dear Colleagues letters » pour
28
Mayhew, David R. America’s Congress. Actions in the Public Sphere, James Madison Through Newt Gingrich,
New Haven : Yale University Press, 2000, 257 p.
29
Un vote sur la résolution d’autorisation d’usage de la force a eu lieu à la Commission des Affaires étrangères du
Sénat, le 4 septembre 2013, lors duquel dix sénateurs se son prononcés en faveur et 7 s’y sont opposés. Toutefois. les
deux chambres n’ont pas eu le temps de se prononcer sur la question. Huffington Post. 2013 (4 septembre). « Syria
Resolution Approved by Senate Foreign Relations Committee ».
Huffington Post.
En ligne. <
http://www.huffingtonpost.com/2013/09/04/syria-resolution-senate-foreign-relations_n_3868206.html > Consulté le
25 septembre 2013.
6 rallier ses troupes derrière leur président.30 De plus, les audiences publiques au sein des commissions des
affaires étrangères du Sénat et de la Chambre des Représentants ont été l’occasion pour des membres du
Congrès actifs sur les questions de politique étrangère de confronter le secrétaire d’État John Kerry, le
secrétaire à la défense Chuck Hagel et le chef d’état-major Martin Dempsey sur le plan d’action de
l’administration Obama. Plus concrètement, ces audiences fortement médiatisées ont permis à plusieurs
législateurs de faire valoir leur point de vue au sujet d’une politique controversée31 et qui ne recevait pas
l’appui de la population américaine.32
Les membres du Congrès au petit écran: apparitions publiques et influence
Pour quelques sénateurs, faire valoir leur position dans la sphère publique signifiait tenter de
définir le débat sur la Syrie d’une autre manière que celle proposée par Obama. En ce sens, l’action du
sénateur Rand Paul (R-KY) est particulièrement intéressante. En se servant de ses apparitions médiatiques,
Paul s’est affairé à cadrer le débat de façon à influencer l’opinion publique et ses collègues indécis.
Hormis ses nombreuses présences dans des émissions d’affaires publiques sur réseaux de
télévision entre le 30 août 2013 et le 12 septembre33, Rand Paul a publié plusieurs éditoriaux dans des
quotidiens pour réorienter le débat sur la Syrie.34 Selon lui, une intervention militaire n’était pas nécessaire
30
Gibson, Ginger. 2013 (7 septembre). « Nancy Pelosi Sends Fifth Letter on Syria ». POLITICO. En ligne. <
http://www.politico.com/story/2013/09/nancy-pelosi-letter-syria-96407.html
> Consulté le 7 septembre 2013.
31
Davis, Susan. 2013 (4 septembre). « House Panel Debate Shows Divide over Syria Resolution ». USA Today. En
ligne. < http://www.usatoday.com/story/news/politics/2013/09/04/syria-house-resolution-hearing/2761913/ >
Consulté le 25 septembre 2013; O’Keefe, Ed. 2013 (4 septembre). « Breaking Down the Senate Foreign Relations
Committee Vote ».
The Washington Post.
En ligne. < http://www.washingtonpost.com/blogs/thefix/wp/2013/09/04/who-voted-for-the-syria-resolution/ > Consulté le 25 septembre 2013.
32
Selon un sondage New York Times/CBS News datant du 9 septembre 2013, six Américains sur dix s’opposaient à
une intervention militaire en Syrie. Le 10 septembre, les résultats d’un sondage Wall Street Journal/NBC News nous
apprenait que 58% des Américains considéraient que leurs élus aux Congrès devraient voter contre le plan de frappes
punitives proposé par le président Obama. Landler, Mark et Megan Thee-Brenan . 2013 (9 septembre). « Survey
Reveals Scant Backing for Syria Strikes ».
The New York Times.
En ligne. <
http://www.nytimes.com/2013/09/10/world/middleeast/poll-majority-of-americans-oppose-militarystrike.html?hp&_r=1& > Consulté le 25 septembre 2013; King Jr, Neil. 2013 (10 septembre). « Poll Finds Support
Fading
for
Syria
Attack
».
The
Wall
Street
Journal.
En
ligne.
<
http://online.wsj.com/article/SB10001424127887323595004579065284261448614.html > Consulté le 25 septembre
2013.
33
« Videos
Rand
Paul
».
Rand
Paul
United
States
Senator.
En
ligne.
<
http://www.paul.senate.gov/index.cfm?p=videos&pg=1> Consulté le 25 septembre 2013.
34
Paul Rand. 2013 (10 septembre). « Rand Paul : Obama’s Blunders Shouldn’t Lead to a New War ». US News. En
ligne. < http://www.usnews.com/debate-club/should-congress-vote-to-strike-syria/rand-paul-obama-should-notoverride-congress-on-syria> Consulté le 25 septembre 2013; Paul Rand. 2013 (13 septembre). « PAUL : The Folly
of Rushing to War ». The Washington Times. En ligne. < http://www.washingtontimes.com/news/2013/sep/13/paulthe-folly-of-rushing-to-war/ > Consulté le 25 septembre; Paul Rand. 2013 (13 septembre). « PAUL : How Do You
Ask a Man to Be the First Man to Die for a Mistake ».
The Washington Times. En ligne. <
http://www.washingtontimes.com/news/2013/sep/5/rand-paul-no-explanation-for-a-questionableinterv/#ixzz2e7UAuuDJ > Consulté le 25 septembre 2013; Paul Rand. 2013 (6 septembre). « Obama Will Not Get
7 puisque l’intérêt national américain n’était pas en jeu. De plus, le sénateur du Kentucky voulait convaincre
les Américains qu’une aide aux rebelles syriens se résumait à une aide à Al-Qaeda. Une telle position
semblait concorder avec la réticence de l’opinion publique envers cette intervention, en plus de trouver
écho chez bon nombre de républicains de la Chambre des représentants, qui, tout comme Paul, reçoivent
l’appui du Tea Party.35
Bien qu’il soit difficile de démontrer que Rand Paul a influencé l’opinion publique américaine et
les autres membres du Congrès sur le dossier syrien, sa présence soutenue dans les médias et ses efforts
pour vendre ses idées à ses collègues sénateurs et représentants ont fait de lui un acteur incontournable du
débat sur l’intervention en Syrie.36 Paul n’est pas le seul à avoir tenté de redéfinir les termes du débat. Des
élus en faveur de l’intervention, comme John McCain et Lindsey Graham, ont également misé sur les
apparitions publiques et les interventions médiatiques pour convaincre leurs collègues et les Américains
de la nécessité d’une intervention plus musclée que celle proposée par Obama.37 Ces exemples de la crise
syrienne illustrent bien que les possibilités d’influencer la politique étrangère américaine à la disposition
des membres du Congrès dépassent les actions législatives. Des jeux de coulisses aux apparitions
publiques, certains législateurs ont laissé leur empreinte sur le débat, et ce, même s’il n’y a pas eu de vote
sur l’autorisation d’usage de la force en Syrie.
Un Congrès qui prend ses responsabilités?
En s’attardant à l’action de quelques membres du Congrès dans le cas du débat sur l’intervention
militaire en Syrie, il est possible de réévaluer le rôle qui a été joué par l’institution législative fédérale sur
Away
With
a
Syria
Strike
on
My
Watch
».
Policymic.
En
ligne.
<
http://www.policymic.com/articles/62047/obama-will-not-get-away-with-a-syria-strike-on-my-watch > Consulté le
25 septembre 2013; Paul Rand. 2013 (4 septembre). « Senator Rand Paul : Why I’m Voting No on Syria ». TIME.
En ligne. < http://ideas.time.com/2013/09/04/sen-rand-paul-why-im-voting-no-on-syria/#ixzz2e1bOOncr > Consulté
le 25 septembre 2013.
35
Pecquet, Julian. 2013 (31 août).
« Tea Party takes lead on Syria ».
The Hill.
En ligne. <
http://thehill.com/blogs/global-affairs/middle-east-north-africa/319765--tea-party-takes-lead-on-syria > Consulté le 5
septembre 2013.
36
Tout comme Nancy Pelosi, Rand Paul s’est aussi servi du médium que sont les «Dear colleagues letters» pour
rallier d’autres législateurs à sa position. Carroll, Conn. 2013 (9 septembre). « Rand Paul Sends Colleagues Letter
Urging
Vote
Against
Syria
Bombing
».
Washington
Examiner.
En
ligne.
<
http://washingtonexaminer.com/article/2535431#.Ui3j10jhaVk.twitter > Consulté le 25 septembre 2013.
37
« Statement By Senators John McCain and Lindsey Graham on President Obama’s Remarks on Syria ». United
States
Senator
John
McCain.
En
ligne.
<
http://www.mccain.senate.gov/public/index.cfm?FuseAction=PressOffice.PressReleases&ContentRecord_id=d5e73f
f1-c31d-91ba-58ec-800af5b788ae&Region_id=&Issue_id= > Consulté le 25 septembre 2013; Epstein, Reid J. 2013
(2 septembre). « John McCain : Syria ‘No’ Vote Would be ‘Catastrophic’ ». POLITICO. En ligne. < .
http://www.politico.com/story/2013/09/john-mccain-syria-vote-96170.html > Consulté le 25 septembre 2013;
Munoz, Carlo. 2013 (14 septembre). « McCain, Graham : Syria Deal an ‘Act of Weakness’ by White House ». The
Hill. En ligne. < http://thehill.com/blogs/defcon-hill/policy-and-strategy/322281-syria-deal-an-act-of-weakness-bywhite-house-say-senate-republicans > Consulté le 25 septembre 2013.
8 cet enjeu précis. De plus, les avenues d’influences non législatives offrent des perspectives non
négligeables aux membres du Congrès qui souhaitent s’imposer dans les débats sur l’action internationale
des États-Unis. Les apparitions publiques, comme le passage à des émissions télévisées et la publication
de textes d’opinion dans des journaux, permettent aux représentants et aux sénateurs d’avoir une tribune
pour faire prévaloir leur point de vue dans un débat lié aux affaires extérieures.
La décision de Barack Obama de consulter le Congrès lors de la crise syrienne peut être vue
comme un revirement de situation par rapport à l’approche unilatérale qu’avait choisie ce président quant
aux pouvoirs de guerre dans le cas de l’intervention en Lybie. Or, lorsque les premiers signes d’une
solution diplomatique ont émergé, Obama a tourné le dos au Congrès et décidé de faire cavalier seul dans
les négociations avec la Russie. Du côté du Congrès, il semble aussi y avoir plus de ressemblances que de
différences entre ces deux face-à-face opposant le législatif et l’exécutif. Comme dans le cas de la Lybie,
les principaux leaders des deux partis ont été peu critiques de l’initiative du commandant-en-chef. Ces
derniers ont compliqué la tâche à de nouveaux représentants et sénateurs élus avec l’appui du Tea Party38,
qui souhaitaient mettre en valeur les pouvoirs de guerre du Congrès. Ajoutons à cela que, pour les 435
représentants et le tiers des sénateurs, l’élection de mi-mandat de 2014 était la première préoccupation,
bien devant une quelconque volonté de se battre avec Obama sur la question des pouvoirs de guerre.
Ainsi, seulement une minorité de législateurs à Washington ont été prêts à investir le temps nécessaire
pour réaffirmer les responsabilités qui sont assignées au Congrès par la Constitution. Pour reprendre
l’expression d’Edward Corwin, en politique étrangère la division des pouvoirs entre le Congrès et la
présidence est une «invitation à la lutte»39, et c’est une lutte qui est essentiellement politique.
Vincent Boucher
www.dandurand.uqam.ca 38
Hendrickson, Ryan C. « Libya and American War Powers: War-Making Decisions in the United States ». Global
Change, Peace & Security, vol.25, no.2, 2013, p.175-189.
39
Corwin, Edward S. The President: Office and Powers, 1787-1957, 4e edition, New York: New York University
Press, 1957, 519 p.
9