Ils ne vont pas tarder

Transcription

Ils ne vont pas tarder
Ils ne devraient pas tarder
Rita se réveille à cinq heures trente comme tous les matins, même le dimanche.
Elle se lève, enfile ses pantoufles en tissu posées bien parallèles en bas du lit, puis sa
robe posée sur la chaise, et se dirige vers la cuisine.
Elle allume la radio, musique classique — peut-être le Piano Concerto No 5 de
Beethoven — met de l’eau dans la cafetière, puis un filtre, puis une cuillère de café, et
pendant que l’eau chaude coule dans la poudre noire, elle sort le seau de dessous l’évier, le
remplit d’eau, y trempe la serpillère, l’essore, l’ajuste bien sur le balai-brosse, et fait quelques
allers-retours réguliers sur le carrelage en terre cuite corail.
Voilà, c’est mieux comme ça, toute cette poussière...
Elle sort un reste de baguette du buffet, puis le beurre du frigo, coupe deux tranches
fines avec difficulté, les tartine en couches épaisses, puis les trempe longtemps dans le café
pour qu’elles ramollissent bien et qu’elle puisse les mâcher.
Le dentier lui faisait mal, il lui procurait des plaies dans la bouche, alors ça fait
longtemps qu’elle ne le porte plus.
Au départ elle a eu du mal sans dentier, ce n’était pas facile, mais elle s’est bien
habituée maintenant.
Cinq heures quarante-cinq.
Elle ouvre le tiroir des médicaments et en sort un comprimé de Tinoran, un comprimé
d’Acebutolol, un cachet de Diclofenac et un sachet de Gaviscon qu’elle dispose bien alignés
sur la table. Elle s’attarde quelques instants sur le comprimé vert et blanc de Tinoran, puis sur
l’Acebutolol qui est vert et orange, puis sur le Diclofenac qui brille comme la coquille d’un
œuf... Elle aime bien l’Acebutolol, c’est celui qu’elle trouve le plus beau. Mais pourquoi le
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Diclofenac n’a qu’une seule couleur, alors que les autres en ont deux ? Bizarre. Peut-être
parce qu’ils sont de forme allongée et que le Diclofenac est rond ? Oui, ça doit être ça.
Rita aime bien les avaler dans un ordre différent chaque jour, seul le Gaviscon doit
être absolument pris à la fin, c’est le médecin qui l’a dit. Pourquoi ? Aucune idée, mais c’est
comme ça, ça doit faire une réaction chimique ou un truc dans le genre. Alors elle note tous
les jours sur une feuille de papier l’ordre auquel elle a pris ses cachets la veille, pour être sûre
de ne pas se tromper.
Elle a été professeur de mathématiques dans sa jeunesse, alors elle sait bien comment
faire ces choses-là. Avec trois comprimés, il y a six combinaisons possibles : 1-2-3 ; 1-3-2 ; 21-3 ; 2-3-1 ; 3-1-2 ; 3-2-1. Elle peut donc avaler ses cachets dans un ordre différent pendant
six jours, puis elle reprend la première combinaison qui est quand même différente de la
sixième, ce qui lui permet de ne jamais reprendre ses comprimés et cachets dans le même
ordre deux fois d’affilée. Et cette idée la rassure, lui donne l’impression qu’ils sont plus
efficaces comme ça, qu’ils lui abiment moins le foie et l’estomac.
C’est qu’avec les médicaments il faut faire attention, ça peut donner des ulcères et des
cirrhoses et plein d’autres choses aussi...
Après avoir avalé les trois comprimés et cachés, et bu le sachet de Gaviscon, Rita se
ressert un bol de café, et s’assoit à la fenêtre de la cuisine pour attendre le lever du soleil.
Il est six heures.
Au dehors, le trottoir de la rue des Pavillons dans le vingtième, se réveille doucement.
Il y a peu de passants, pas de bruit, juste une voiture de temps en temps qui rompt un silence
lunaire. Rita aime bien les passants, elle aime bien les regarder. Où vont-ils ? Comment
s’appellent-ils ? Ont-ils des enfants ? Combien ? Elle aime beaucoup les enfants, les tout
petits surtout, ceux qui tiennent encore la main de leur mère et qui marchent en se dandinant.
Ce qu’elle n’aime pas par contre, ce sont les gens louches, tous ces ivrognes et drogués
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malintentionnés qui rôdent dans le quartier... Mon Dieu... cette ville est devenue invivable
avec tous ces malintentionnés... A mon époque tout était différent : on pouvait se promener
sans craindre de se faire agresser, on pouvait dormir dans les champs, à la belle étoile, on
s’amusait avec peu... un lecteur de disques nous suffisait... on se réunissait et on dansait et on
riait ; on était heureux. Un simple livre nous rendait heureux. On n’avait rien mais toujours le
sourire... On avait une robe pour la semaine et une pour le dimanche, on mangeait du bouillon
avec des haricots, des nouilles au beurre, parfois des œufs, mais on était en forme et en bonne
santé. Nos parents travaillaient dur et nous les respections, nous les admirions même.
Un individu surgit de l’immeuble d’en face et sort Rita de ses pensées. Il porte un
imperméable crème et un chapeau en velours, et semble mal à l’aise à la manière qu’il a de
regarder autour de lui. Tiens, bizarre, je ne l’avais jamais vu celui-là... Qu’est-ce qu’il faisait
dans l’immeuble ? Elle fronce les sourcils, se passe la langue sur les lèvres à plusieurs
reprises, puis elle hausse les épaules et décide de se resservir un bol de café.
Puis elle retourne dans la chambre, et se rend compte que tout n’est pas très bien rangé
dans l’armoire. Surtout ses vêtements, il y en a qui dépassent, alors elle décide de tous les
sortir, elle les pose sur le lit, des pulls en laine essentiellement, et elle les replie un par un avec
soin, et les repose un par un dans l’armoire en les empilant l’un sur l’autre en deux petits tas,
en prenant bien soin que l’alignement soit parfait.
Elle sourit : voilà, c’est bien mieux comme ça. Puis elle se dit que ce serait bien de
faire la poussière, parce qu’elle a ouvert un peu la fenêtre la veille, à cause de la chaleur, et
qu’il y a plein de poussière qui rentre quand tu ouvres les fenêtres, et elle se dépose partout.
Rita déteste la poussière. Elle va donc chercher le torchon dans un tiroir de la cuisine, et
commence à le passer sur le buffet, la cafetière, le frigo, la table, les chaises... puis elle revient
dans la chambre, et dépoussière la table basse, l’armature du lit, la chaise, le fauteuil, les
portes de l’armoire... voilà, c’est bien mieux comme ça. Elle sourit.
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À neuf heures, elle décide de remercier Jésus et Dieu et Marie d’avoir toujours été
bons avec elle, de toujours l’avoir protégée, de toujours l’avoir écoutée dans ses moments de
détresse, et elle va aussi prier pour qu’ils protègent son mari, Francis, et ses deux enfants
chéris, Jules et Laurent. Elle sort le chapelet du petit tiroir de la table basse, s’agenouille sur le
tapis, la tête baissée, le chapelet serré dans la main droite, et commence, en fermant les yeux,
avec un fil de voix rauque :
Notre Père, qui es aux cieux,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel...
Elle décide de dire dix « Notre père » puis dix « Je vous salue », puis de nouveau dix
« Notre père », et après chaque prière, elle se saisit d’une autre petite boule du chapelet avec
le pouce et l’index de sa main gauche, et elle se sent bien à prier comme ça à genoux, elle sent
que ça la régénère, comme si son corps était nettoyé, lavé de ses impuretés. Quand elle prie,
elle ne sent plus les douleurs, ni la cheville, ni les genoux, ni le dos, ni le bassin, ni l’épaule
qui la font tant souffrir d’habitude...
Je vous salue Marie pleine de grâces
Le Seigneur est avec Vous,
Vous êtes bénie entre toutes les femmes,
Et Jésus le fruit de vos entrailles est béni...
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... et elle pense à Francis tout en priant,
quel homme formidable son Francis, doux, gentil, travailleur... elle en a de la chance d’avoir
un mari aussi exceptionnel, toujours tendre, toujours poli, toujours honnête, il faut vraiment
que je remercie Dieu de me l’avoir envoyé... Mon Francis, tu n’imagines pas à quel point je
t’aime, à quel point je t’ai toujours aimée, depuis le début... Je me souviens encore quand je
t’ai vu pour la première fois, sur le quai de la gare, tu avais ton uniforme, un béret sur la tête
et ce grand sac soir, tu te souviens de ce grand sac noir ? Qu’est-ce que tu étais beau ! Tu étais
le plus beau du régiment ! Je ne devrais pas dire ça, mais tu étais encore plus beau que mon
frère. Vous aviez sympathisé dans le train, tu te souviens ? Vous étiez descendus ensemble,
moi j’étais venue accueillir Simon, et quand je suis venue l’embrasser, tu étais à côté de lui,
mais personne n’était venu te chercher, toi, tu avais l’air si triste de voir qu’ils étaient tous
attendus par des proches, et qu’il n’y avait personne pour toi.
Tu te souviens ?
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour,
Pardonne-nous nos offenses,
Comme nous pardonnons aussi,
A ceux qui nous ont offensés...
Je me suis toujours sentie en sécurité avec toi mon Francis, je savais qu’il ne pourrait
rien nous arriver de mal avec toi, ni à moi, ni à Jules et Laurent. Tu te souviens le jour de la
naissance de Jules ? Tu étais tellement heureux que ce soit un garçon, que tu avais versé les
seules larmes que j’aie jamais vues se former dans tes yeux. Tu te souviens ?
Sainte Marie, mère de Dieu,
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Priez pour nous, pauvres pécheurs,
Maintenant et à l'heure de notre mort...
Jules et Laurent, mes amours, mes chéris, qu’est-ce que je vous aime... vous êtes des
morceaux de mon cœur, mon plus beau cadeau du ciel. Merci Dieu de m’avoir envoyé ces
deux anges, ces deux trésors, qu’ai-je fait pour mériter autant de grâce, autant de bonheur ?
Oh merci mon Dieu, merci, aucune de mes prières ne pourra jamais te remercier suffisamment
pour ta miséricorde...
Notre Père, qui es aux cieux,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel...
Allez, il est temps de sortir.
Rita enfile ses souliers, se couvre le chef de son foulard noir, et au moment de
refermer la porte derrière elle, elle s’arrête net, prenant conscience d’avoir oublié quelque
chose. Quelle heure est-il ? Hum ! J’ai failli partir sans prendre les médicaments, quelle
idiote ! Ou peut-être les ai-je pris ? Mince, je ne sais plus... Elle est contrariée, elle n’aime pas
ne pas se souvenir des choses. Elle revient devant le buffet, sort les quatre boîtes, les pose sur
la table, bien alignées, les fixe une à une, et essaye de se souvenir si elle a déjà pris ses
médicaments ou pas. Mince ! C’est pas possible... Attend, voyons, essayons de se rappeler...
J’ai fait quoi... je me suis levée, puis j’ai pris mon café, puis... Ahhhhhhh mince alors ! Je fais
quoi maintenant ? Les quatre boîtes sont là, sur la table, silencieuses, elles semblent lourdes
comme du marbre. Rita se saisit de l’Acebutolol de sa main droite, et se rend compte qu’elle
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tremble. Elle se concentre quelques instants pour voir s’il ne lui resterait pas un peu de goût
de Gaviscon dans la bouche, mais rien, elle ne sent rien. Alors je ne l’ai pas pris, sinon je
sentirais encore l’arrière-goût... Et si je les prends et qu’en fait je les avais déjà pris ? Que vat-il se passer ? Non, non, c’est trop dangereux. Et si je ne les prends pas et que... je ne les
avais pas pris ? Que va-t-il se passer ? Rita se sent prise au piège, elle sent son estomac se
nouer, son cœur battre de plus en plus fort, elle serre les poings de colère : non, non, mince !
Tout allait bien aujourd’hui, tout allait très bien, pourquoi faut-il toujours qu’il arrive quelque
chose, POURQUOI ! Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Elle est très agitée, elle fait des
allers-retours dans le salon, tape du pied par terre de temps en temps, elle a le visage tendu, la
mâchoire serrée. Elle est au bord des larmes. Elle s’arrête à nouveau devant ses quatre
médicaments posés sur la table, ouvre la première boîte, sort un comprimé bleu et orange de
la plaquette : tiens, il n’en reste plus que quatre, va falloir passer à la pharmacie. On est quel
jour aujourd’hui ? Dimanche ? Lundi ? Non, dimanche. Oui, dimanche. J’irai demain alors.
Oui, demain. Bon, faut y aller là, je vais être en retard.
Elle prend le sachet de pain dur posé sur la table, et sort enfin de chez elle.
La journée est chaude et ensoleillée, il n’y a pas de vent, et en faisant un peu attention,
on peut même entendre le pépiement de quelques oiseaux de passage.
Elle marche le long du trottoir étroit de la rue des Pavillons, sa cheville droite lui fait
mal, de l’intérieur, alors elle marche en claudiquant, et le foulard noué sur sa tête commence à
la faire transpirer aussi, il glisse le long de son visage et limite son champ de vision. Elle
s’arrête de temps en temps pour reprendre son souffle, et elle sent que ça lui gratte au niveau
de la hanche, alors elle se gratte longuement avec le majeur et l’index, puis c’est au niveau de
l’épaule qu’elle sent un point prurigineux, mais elle n’arrive pas à l’atteindre, alors elle
continue de marcher en essayant d’oublier l’épaule et la pointe de douleur qui lui irradie le
pied et remonte le long du fémur. Au coin de la rue de la Duée, elle s’arrête quelques instants
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devant le bistrot le Petit Prince. Les deux petites tables rondes sur le trottoir sont chacune
occupées par trois hommes, des Arabes du quartier d’une cinquantaine d’années. Ils boivent
du vin et fument des cigarettes. Rita les regarde, l’un des Arabes la regarde aussi, et dit
quelque chose aux deux autres qui se mettent à rire. Qu’est-ce qu’ils ont à rire ceux-là ? Estce des manières ? Rire d’une vieille femme, comme ça ? Dans quel monde vit-on ? Ces genslà ne respectent rien... ils ne travaillent pas comme mon Francis, ils ne savent rien faire
d’autre que boire et fumer... mon Dieu... mais où va le monde ? Pourquoi ne travaillent-ils
pas ? Pourquoi restent-ils là, toute la journée, à se moquer des vieilles dames honnêtes ?
Mon Dieu, mais où va le monde ?
Elle traverse le carrefour, puis prend la rue Pelleport. Sa cheville lui fait de plus en
plus mal, mais elle a l’habitude d’avoir mal, alors elle serre les dents et continue de marcher.
Elle fait juste des pauses de temps en temps. Elle s’arrête devant la vitrine du menuiser. Il y a
plein de choses derrière la vitrine. Rita aime bien regarder les objets entassés. Il y a des
serrures, des morceaux de bois, une scie, et plein d’autres choses posées, là, sur des étagères,
juste derrière la vitre. Francis aurait fait un très bon menuisier, et Jules et Laurent aussi, mes
petits chéris, mes morceaux de cœur... Non, Jules voulait faire astronaute, lui, oui astronaute.
Ou étais-ce peut-être Laurent ? Non... non, Laurent c’était pâtissier qu’il voulait faire... oui,
c’est ça. Ah mon Laurent, mon chéri... qu’est-ce que tu étais beau dans ton landau... tout le
monde te regardait... les gens s’arrêtaient et disaient : mais qu’il est beau ce bébé ! Tout le
monde ! Même le gendarme. Il disait : Madame Laudry, laissez-moi vous le dire, votre bébé
est magnifique ! Même le gendarme !
Il est presque midi, la messe va bientôt commencer.
Rita franchit la porte de l’Eglise, trempe deux doigts dans le bénitier, fait le signe de la
croix en s’agenouillant devant Jésus, puis elle se relève avec peine et se dirige vers sa place,
tout devant, à gauche, au troisième rang. Les bancs sont tous presque vides. Il y a juste
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quelques personnes âgées ça-et-là, des dames pour la plupart, certaines le chef couvert comme
Rita.
Elle prend place, puis s’agenouille, et elle sourit en sentant la douleur que ça lui
procure de s’agenouiller sur une planche en bois dur. Elle reste comme ça, quelques instants,
les mains jointes, la tête baissée, les yeux fermés. Puis elle entend les premières notes d’orgue
l’envelopper, alors elle sait qu’il faut se lever, mais le fait d’essayer de se lever lui procure
une douleur intense dans le dos, alors elle gémit de douleur tout en soufflant profondément,
puis elle finit par réussir à s’assoir, et elle est contente de voir le prêtre arriver par la gauche
précédé d’un enfant de cœur, et les notes de l’orgue qui remplissent l’atmosphère maintenant,
lui font battre fort le cœur, et la plongent dans un agréable état d’excitation. Son dos et ses
genoux se sont apaisés. Elle se sent bien maintenant, très bien même. Puis l’orgue s’arrête, le
prêtre s’installe derrière le pupitre, qu’est-ce qu’il est beau avec sa robe blanche et jaune
immaculée ! Elle le voit déposer un petit carnet juste à côté du grand livre qui trône devant
lui, un grand livre de centaines, que dis-je, de milliers de pages ! Que va-t-il nous lire
aujourd’hui ? Ça y est, il commence :
Nous fêtons aujourd’hui Notre Dame de Lourdes, alors bienvenue à cette
célébration où le Christ nous rassemble, au nom du Père et du fils, et du Saint
Esprit — en faisant le signe de la croix, suivi de tous les fidèles présents — Amen,
— tous en cœur. Nous sommes aujourd’hui invités à prier pour Madame Roséa
Aubry, la grâce de Jésus Christ et l’amour de Dieu le père, et la communion de
l’esprit Saint soient toujours avec vous. Nous venons vers le Seigneur en
reconnaissant nos faiblesses et nos limites. Confiant en lui nos besoins d’être
guéris. Seigneur par pitié — les fidèles répètent en cœur : Seigneur par pitié — oh
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Christ, par pitié, — oh Christ, par pitié — Seigneur, par pitié, — les fidèles
répètent en cœur : Seigneur par pitié...
... et Rita répète aussi « Seigneur par pitié », de nouveau agenouillée, les mains jointes
et les yeux fermés, et elle pense à son Francis, et à Jules et Laurent aussi, ses petits chéris, ses
morceaux de cœur... Elle est émue en pensant à tout le bonheur que le bon Dieu a décidé de
lui offrir, oui mon Dieu, je ne te remercierai jamais assez, qu’ai-je fait pour mériter autant de
grâce ? J’ai toujours été une femme bonne, c’est vrai, une enfant sage qui obéissait à son père
et à sa mère, je me suis toujours occupée de papa quand maman est morte, et de tous mes
frères et sœurs aussi, toujours. C’est moi qui ai pris soin de papa durant sa longue maladie, et
grâce à toi, mon Dieu, il repose désormais en paix, quelque part, là-haut, au Paradis, près de
toi et des anges. Oui, mon Dieu, j’ai toujours été bonne et pieuse, je t’a toujours chéri et
honoré...
... or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : ils n’ont pas de vin.
Jésus lui répond : femme, que veux-tu ?, mon heure n’est pas encore venue. Sa
mère dit aux serviteurs : faites tout ce qu’il vous dira. Or, il y avait là six cuves de
pierre pour les ablutions rituelles des juifs. Chacune contenait environ cent litres.
Jésus dit aux serviteurs : remplissez ces cuves d’eau, et ils les remplirent jusqu’au
bord, et ensuite il leur dit : maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas.
Ils lui apportèrent. Le maître du repas goûta l’eau changée en vin, il ne savait pas
d’où venait ce vin, mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l’eau...
À l’évocation de cuves remplies d’eau, Rita se met à penser à quand elle était enfant,
et que son père l’amenait à la foire, et qu’elle s’extasiait devant le vendeur de poissions
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rouges. Certains étaient enfermés dans de petits sachets accrochés à un fil, d’autres nageaient
paisiblement dans des bocaux en verre, et Rita mourrait d’envie d’avoir elle aussi un poisson
rouge, alors elle levait les yeux vers son père d’un regard implorateur, mais son père la prenait
par la main et lui disait qu’il fallait y aller. Un poisson rouge... j’aimerais bien avoir un
poisson rouge... je m’en occuperais bien, lui donnerais à manger, lui changerais l’eau tous les
jours... Un sourire éclot sur le visage ridé de Rita : je le mettrais au dessus du frigo, pour qu’il
soit bien à l’abri et en sécurité, hors de portée de ce coquin d’Hervé ! Tiens, j’espère qu’il n’a
pas fait de bêtises en mon absence celui-là... Est-ce que je lui ai changé la litière avant de
partir ?
Je ne sais plus...
Rita sort de l’Eglise un peu avant la fin de la messe, et s’assoit sur les marches de
l’entrée. Lorsque les premiers fidèles commencent à défiler devant elle, elle tend la main
gauche, et les regarde avec des yeux faussement remplis de tristesse, et les interpelle d’une
voix tremblant de douleur : à vot’ bon cœur messieurs dames... une petite pièce s’il vous
plait... à vot’ bon cœur...
Quatre euros trente, tous les fidèles sont maintenant sortis. Rita fixe les quelques
pièces posées au creux de sa main.
Elle les compte et recompte à plusieurs reprises : quatre euros trente.
Puis elle ouvre le sachet de pain dur, en sort un morceau, essaye de l’effriter, puis
lance des miettes devant elle, et quelques pigeons accourent, puis d’autres, jusqu’a ce qu’elle
se retrouve entièrement entourée de dizaines de pigeons.
Treize heures trente, il est temps d’aller au marché, je vais préparer un bon potage
pour mes amours, pour mon Francis, et pour Jules et Laurent aussi. Mais je vais devoir bien
écraser les légumes, parce que les enfants n’aiment pas les morceaux, surtout le petit Laurent,
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il ne doit rester aucun morceau, aucun ! et Rita se voit écraser les morceaux de carottes, de
courgettes et de pomme de terre avec la fourchette, et elle en sourit d’avance tellement elle
aime préparer le potage pour ses chéris. Sa cheville lui fait toujours aussi mal et elle boite
fortement, mais elle marche quand même en direction du marché en essayant d’aller le plus
vite possible, de peur qu’il ne reste plus rien. Il fait chaud, et le foulard, toujours noué sur sa
tête, est trempé de transpiration, et de temps en temps elle doit s’arrêter pour se gratter la
jambe ou la hanche ou l’épaule, et elle espère que ça ne lui gratte pas au milieu du dos, ou
dans quelqu’autre point qu’elle ne pourrait atteindre, et quand ça arrive, elle essaye de ne pas
y penser, ou alors elle s’arrête et frotte son dos contre un mur pour se soulager.
Parfois elle pense reconnaître quelqu’un parmi les passants, son cousin Georges, ou
Lucile, parfois Rodolphe... alors elle s’arrête, les regarde passer, mais non, ce n’est pas lui, ce
n’est pas elle...
Les vendeurs de fruits et légumes ont quasiment terminé de replier les stands et de
ranger les cagettes. Le sol est jonché de papiers, sacs plastiques, canettes vides, feuilles de
salades, chutes d’artichauts, de haricots verts, grains de raisin écrasés... Rita scrute le sol, et
tombe sur une cagette contenant quelques courgettes, dont certaines encore en bon état. Elle
se baisse difficilement, sent une pointe lui traverser la hanche, mais elle réussit quand même à
se saisir de trois courgettes qu’elle range avec soin dans le sac en plastique blanc. Puis elle
tombe sur des tomates aussi, à peine un peu écrasées... ça ira très bien, de toutes manières
faudra bien les écraser tôt ou tard non ? Elle prend aussi les tomates et les met dans le sac en
plastique blanc. Elle trouve plein de choses en fait : des carottes, des broccolis, des navets, des
oignons... et puis des fruits aussi, pour le dessert. Peut-être une tarte. Ah oui, je pourrais faire
une tarte avec toutes ces pommes et ces poires. Non, avec les poires je ferai de la compote
pour Jules, il adore la compote mon Jules...
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Elle se dirige vers la maison avec deux sacs pleins de fruits et légumes. Elle marche en
claudiquant, et la fatigue, la chaleur et la cheville se font sentir de plus en plus, et le foulard
sur sa tête est trempé de sueur, et elle commence à voir soif aussi, très soif, et elle boite
vraiment beaucoup maintenant, et sa hanche lui fait un mal de chien, comme si les os ne
s’emboitaient plus comme il faut et qu’ils frottaient l’un contre l’autre, et ça commence aussi
à lui lancer dans le genou depuis quelques minutes à chaque fois qu’elle pose le pied par terre,
et elle doit s’arrêter de temps en temps pour se gratter la tête ou le bras ou parfois la jambe.
Elle arrive chez elle épuisée.
Lorsqu’elle pose les deux sachets sur la table, des pommes de terre s’en échappent et
roulent sur le sol : mince alors !, ça va tout me salir cette affaire ! Ohlala !
Elle a trop mal au dos pour se baisser et les ramasser, mais il faut nettoyer le sol avec
toute cette terre... alors elle remplit le seau d’eau froide, puis elle essore la serpillère, la pose
sur le sol, pose le balai-brosse dessus, et passe la serpillère ci et là dans la cuisine à l’endroit
où les pommes de terre ont roulé. Puis sa cheville commence à lui gratter tout en lui faisant
mal, alors elle ôte ses souliers, et se rend compte que le pansement que lui a fait l’infirmière à
l’hôpital est tout sale et déchiré, et elle a envie de le retirer tellement ça lui gratte, et
lorsqu’elle le retire, elle découvre un cratère profond rempli de pus, entouré d’une pellicule
noire, et d’une peau rouge tiède et luisante.
Il faut commencer à préparer le potage, il se fait tard...
Rita pose une casserole sur la table, et commence à éplucher les légumes, et l’image
du couteau qui retire la peau des courgettes la fait revenir en enfance, lorsqu’elle préparait la
soupe pour son père et ses frères, et qu’elle était fière de s’occuper d’eux, surtout de son père
lorsqu’il était malade et qu’il ne pouvait plus se lever, et que Rita lui apportait un bol de
soupe, et elle soufflait sur les cuillérées pour qu’il ne se brûle pas, avant de les déposer
délicatement entre ses lèvres...
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... puis
elle se voit nourrir son petit Jules aussi, son petit chéri, assis sur ses genoux, un bavoir noué
autour du cou. Elle souffle sur les petites cuillérées de soupe verte avant de les déposer avec
douceur entre ses petites lèvres, et il en recrache toujours un peu, alors elle recueille ce qu’il a
craché avec la petite cuillère, et le remet avec soin dans sa petite bouche, et elle veut
remercier Dieu de lui avoir envoyé un mari aussi bon et des enfants aussi beaux, son bonheur
est total, indescriptible, elle a presque honte d’avoir reçu autant de grâce de Dieu, alors elle lui
promet de dire des Notre père et des je vous salue Marie dès qu’elle aura terminé d’éplucher
les légumes, parce qu’il commence à se faire tard, et qu’elle veut que tout soit prêt quand ses
chéris vont rentrer affamés de l’école, et que son mari chéri rentrera du travail, et qu’il sera
épuisé par sa longue journée à l’usine.
Il commence à faire nuit, il doit être presque vingt et une heure. Je dois prendre les
médicaments. Le Tinoran, l’Acebutolol, le Diclofenac, et le Dromazepam aussi, parce que
c’est le soir, et un sachet de Gaviscon. Et d’un coup, elle se demande si elle a mangé
aujourd’hui, parce que le médecin lui a dit de prendre les médicaments après les repas. A-telle dîné ? Non, dîné non, puisque elle a préparé le potage et que ses chéris ne sont pas encore
arrivés. Déjeuné ? Mh... elle se rappelle avoir bu du café... mangé une tartine peut-être... mais
a-t-elle déjeuné ? Impossible de s’en souvenir. Mince ! Elle n’ose pas prendre ses comprimés
et cachets du coup. Je les prendrai après le potage ! Mais il sera quelle heure après le potage ?
Est-ce que ce sera toujours le soir ou bien ce sera déjà la nuit ? Est-ce la même chose de
prendre les médicaments du soir la nuit ? Ouhhh, j’ai oublié les croquettes d’Hervé ! Mais où
ai-je la tête ? Excuse-moi mon chéri, tu dois être affamé... viens, maman va s’occuper de toi,
elle va te donner tes croquettes préférées. Rita se baisse en haletant, et verse d’un grand sac
presque vide, quelques croquettes dans une assiette sale posée sur le sol. Voilà mon amour,
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vas-y, tu peux y aller maintenant... Et Maurice ? Faut peut-être lui changer son eau aussi à
lui... C’était quand la dernière fois que je l’ai changée ? Rita regarde dans le vide en fronçant
les sourcils pour essayer de se souvenir, mais il n’y a que brouillard et confusion dans son
esprit, alors elle décide de lui changer quand même son eau, dans le doute — de toutes
manières, ça ne peut pas lui faire de mal, non ? — alors elle prend le saladier posé au-dessus
du frigo, en vide l’eau dans l’évier, le remplit à nouveau, et va le redéposer à sa place.
Voilà mon chéri, tu va te sentir mieux comme ça avec une eau toute propre.
Bon, allez, il faut mettre la table maintenant, ils ne devraient pas tarder.
Rita place quatre assiettes aux quatre extrémités de la table, puis des cuillères à soupe
et quatre carrés de sopalin pliés en deux à leur droite. Puis elle apporte la casserole, la pose au
centre de la table sur le dessous de plat en chanvre tressé, et commence à verser des louchées
de potage dans chacune des assiettes. De gros morceaux de légumes nagent dans un bouillon
clair.
Rita fixe chacune des assiettes l’une après l’autre, puis son regard se pose sur le
réverbère, dehors, de l’autre côté de la rue, qui éclaire légèrement la cuisine. Puis elle se met à
fixer la porte d’entrée qui reste désespérément immobile et silencieuse, et elle commence à
avoir des frissons d’un seul coup, ses mains se mettent à trembler, alors elle serre fort les deux
poings, et elle regarde ses pieds à présent, la tête baissée, et elle sent des larmes couler le long
de ses joues, et elle a de plus en plus froid, alors elle voudrait couvrir ses épaules d’un gilet en
laine ou d’un châle, mais elle n’a pas la force de bouger. Seuls ses sanglots se font de plus en
plus forts, ainsi que le flot de larmes qui se fraient un chemin dans les sillons de son visage
rugueux.
Il est vingt deux heures trente.
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