L`économie collaborative, avancée ou régression

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L`économie collaborative, avancée ou régression
FAMILLE
SOCIÉTÉ
L’économie collaborative,
avancée ou régression ?
Airbnb, Uber, Leboncoin… l’économie collaborative fait
beaucoup parler d'elle. Faut-il y voir un modèle d’économie
vertueuse, ou un avatar de l’ultralibéralisme ?
Des modes de consommation
plus vertueux
L’avantage est aussi écologique, puisqu’on achète
– et possède donc – moins d’objets. Ainsi, de plus
en plus de familles délaissent la voiture, utilisée en
moyenne à 9 % de sa capacité, pour en acquérir une
temporairement, quand elles en ont vraiment besoin
(Driiveme, Ouicar). Et louent en cas de besoin une
perceuse ou une crêpière (Zilok).
Cette forme d’économie ne bénéficierait pas d’une
telle aura si ses utilisateurs n’appréciaient pas la
qualité du service qu’elle offre. « Je trouve toujours
un petit supplément d’âme par rapport à une chambre
d’hôtel dans un appartement loué via Airbnb, confirme
Nadine. La dernière fois, il y avait la liste des babysitters laissée dans l’entrée, ainsi que le code wifi
et le numéro personnel du propriétaire. »
Mieux, l’économie collaborative permet de changer
sa manière de consommer en partageant son « tropplein », dans un sens évangélique. L’économie collaborative, une économie économe ? En effet, le
consommateur n’ayant plus la volonté de posséder
son propre sèche-linge (puisque Lamachineduvoisin
s’en charge), la valeur d’usage de l’objet prime sur
40
Rencontre avec des
bénévoles dans une
maison de retraite
grâce au site d'entraide
de proximité Welp.
REPÈRES
75 % des Français
pratiquent l’économie
collaborative
(sondage Ifop/A Little
Market, 25 avril 2014).
82 % des Français
estiment qu’« elle
révolutionne la façon
de consommer des
biens et des services »,
et 80 %, que
« ces nouveaux
services vont faciliter
leur vie ».
L’ÉCOSCOPE
– BAROMÈTRE
OPINIONWAY POUR
AXYS CONSULTANTS-LE
FIGARO-BFM BUSINESS,
JUILLET 2015.
DR
Q
uand on vend un objet sur Leboncoin,
quand on partage un trajet via Blablacar, quand on signale un embouteillage sur Waze, on participe à ce
qu’on appelle désormais l’économie
collaborative. Celle-ci est née avec Internet et se
déploie à travers un réseau presque infini d’utilisateurs. Bilan : tout s’échange, se prête, se loue,
sans intermédiaire.
Pourquoi les 25-44 ans (1) plébiscitent-ils cette
nouvelle forme d’économie, qu’elle soit marchande
ou gratuite ? Dans 35 % des cas, la recherche du
meilleur coût prime. Au lieu d’acheter un billet de
train, ils utilisent le covoiturage (Blablacar) ; au lieu
de payer un garde-meubles, ils louent une pièce à
leur voisin (Costockage.fr) ; plutôt que d’aller chez
le réparateur, ils demandent un conseil informatique
par Internet (Radins.com, Commentcamarche).
la propriété. Or, « gardez-vous avec soin du désir de
posséder, sous toutes ses formes, car la vie d’un
homme, si riche soit-il, ne dépend pas de ses biens »,
prévenait l’évangéliste (Luc, 12). Le consommateur
prend alors le chemin de modération dont Dieu a
montré l’exemple en donnant la manne au désert,
incitant son peuple à n’utiliser que ce dont il a besoin.
Une idée développée par le pape François, qui invite
à la sobriété dans son encyclique Laudate si.
L’économie collaborative serait également altruiste,
puisqu’une sorte de « correction fraternelle » s’instaure
entre les utilisateurs. À chaque prêt, chaque location,
l’utilisateur est invité à se prononcer sur la confiance
qu’il accorde au vendeur. « Si l’appartement loué sur
Airbnb ne correspond pas à la description proposée,
gare à l’“e-réputation” de l’internaute ! », gronde
une locataire temporaire.
Les utilisateurs de l’économie collaborative sont
22 % à attendre « des rapports plus authentiques
avec les gens ». Discosoup l’a compris, qui lutte contre
le gaspillage alimentaire en récupérant des fruits et
légumes pour fabriquer des plats, et proposer ensuite
de se retrouver autour d’un dîner. Est-ce la raison
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pour laquelle l’économie collaborative est aussi appelée « économie de partage » ? Marie Treppoz, fondatrice de Welp, le premier site d’entraide de proximité,
en est convaincue. Il met en relation des bénévoles
qui ont du temps à offrir dans leur semaine avec des
personnes âgées qui ont besoin qu’on leur fasse une
course, ou des parents qu’on leur garde un enfant.
Une initiative rendue possible grâce à l’outil de géolocalisation qu’offre Internet, permettant d’identifier
les personnes de son périmètre géographique.
De nombreux revers à la médaille
Faut-il pour autant parer l’économie collaborative de toutes les vertus ? En instaurant peu à peu
la suppression des intermédiaires traditionnels, elle
favorise une concurrence effrénée et pénalise ceux
qui n’ont pas d’expertise ni d’objets à proposer. Les
plus faibles, les plus pauvres, ceux qui n’ont rien à
partager et ne peuvent accéder à Internet qu’avec
l’aide d’un tiers (les personnes âgées, tous ceux qui ne
peuvent pas se servir de l’ordinateur et d’Internet…),
auront du mal à bénéficier des multiples possibilités
de cette nouvelle manière de vivre.
Une régulation juridique s'impose (voir encadré
ci-contre). Mais sera-t-elle suffisante pour contrer
la concentration de cette économie aux mains de
géants comme Google ou Facebook, devenus les
nouveaux maîtres du jeu de l’économie collaborative mondiale ? On peut en douter. Derrière l’esprit
de partage affiché par cette économie, ces poids
lourds développent une vision du monde inquiétante en investissant massivement pour la recherche
sur l’immortalité ou le transhumanisme. Sans même
parler de leur mainmise sur nos données personnelles. Or, « les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse,
si elles ne s’accompagnent pas d’un authentique
progrès social et moral, se retournent en définitive
contre l’homme », a prévenu le pape François.
La manière d’utiliser cette économie va donc être
la clé de sa réussite d’un point de vue humain. Car
l’accélération du consumérisme peut être un piège
de taille. En un clic, on peut acheter tout et n’importe quoi. La pratique du don peut aussi se perdre,
et les services entre voisins devenir payants. Le
mouvement Emmaüs se plaint déjà de recevoir
moins de meubles, les gens ayant soin de les mettre
auparavant sur Leboncoin. Et si on peut louer sa
perceuse, pourquoi la prêter ?
« La relation se dénature foncièrement si une
marchandisation s’insère dans un réseau de proximité », alerte le Père Baudoin Roger, co-directeur du
département Économie au Collège des Bernardins
à Paris, et auteur de Penser l’entreprise (2). Il met en
garde contre « la fragilisation du collectif quand les
gens s’agrègent temporairement et individuellement », et contre la pauvreté d’une relation uniquement transactionnelle. L’économie collaborative
favoriserait les rencontres volatiles. Or, « toute œuvre
commune et toutes vraies relations s’édifient avec
le temps ». Il va en falloir un peu pour que l’économie collaborative puisse faire éclore son potentiel
de fraternité et d’altruisme.
Le comportement de chacun, donc, sera déterminant : use-t-on de l’économie collaborative seulement pour un profit immédiat, ou y apporte-t-on
aussi sa contribution ? Comme le montre le succès
de l’encyclopédie mondiale Wikipédia, qui s’enrichit de 25 000 articles bénévoles par jour, beaucoup
sont prêts à s’investir pour le bien commun.
Quant aux chrétiens, ils ont leur carte à jouer
pour édifier la « maison commune » chère au pape
François. L’économie collaborative permet alors
d’« édifier une société plus partageuse, à cheval
entre le don et l’échange, fondée sur la relation. Elle
peut permettre de vivre quelque chose de l’ordre
de la communion, et c’est la raison pour laquelle
l’Église s’y intéresse », décrypte le Père Roger.
•
Olivia de Fournas
(1) Sondage Ipsos, mars 2015.
(2) Éd. Parole et Silence, 2015, 117 p., 10 €.
Un besoin urgent
de régulation
L’absence de réglementation
dans l’économie collaborative
commence à être pointée du
doigt, comme l’ont montré
les violences des conducteurs
de taxis envers les voitures de
tourisme avec chauffeur d’UberPop, en juin. Certes, la mise en
place de ces véhicules est une
réponse à l'excès d’étatisme en
France, avec un quasi-monopole
d’attribution des licences de taxis
doublé d’un manque de véhicules,
la pénurie ayant été organisée
au profit de quelques-uns.
On ne pourra toutefois pas
faire l’impasse sur un cadre
fiscal et social compatible
avec l’innovation.
« Aujourd’hui, le droit est en
retard », convient Michel Leclerc,
fondateur du blog « Droit au
partage », qui se penche sur les
enjeux juridiques de l’économie
collaborative : concurrence
déloyale, inadéquation entre
droit français et droit européen,
vide juridique… Si personne ne
paie plus de charges, d’impôts,
de TVA ou de licence de taxis,
comment vont être construites
les autoroutes ? Qui va contribuer
aux retraites et à la protection
sociale ? Et tous ces emplois
perdus ? L’hôtellerie emploie
des milliers de salariés, alors qu’il
en suffit de quelques centaines
pour gérer l’interface d’Airbnb,
site de locations saisonnières
entre particuliers, qui dépasse
déjà, en valeur boursière,
le géant français Accor…
C’est pourquoi le Conseil national
du numérique a lancé le 16 juillet
un appel à «engager rapidement une
réflexion globale sur la régulation
applicable aux nouveaux acteurs
de l’économie collaborative ».
La ministre Axelle Lemaire
prépare de son côté un statut
du travailleur collaboratif.
C’est urgent : en Californie, trois
chauffeurs indépendants d’Uber
ont déjà réclamé juridiquement
à l'entreprise d’être considérés
comme salariés… O. F.
•
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