Isabelle, bénévole d`accompagnement de personnes malades et en

Commentaires

Transcription

Isabelle, bénévole d`accompagnement de personnes malades et en
 Etre bénévole d’accompagnement de personnes malades, la nuit, à l’hôpital Isabelle est bénévole d’accompagnement de personnes malades et en fin de vie, à l’hôpital Jean Jaurès, en Unité de Soins Palliatifs. Par son métier déjà, Isabelle, spécialiste de mobilité internationale dans une grande entreprise, accompagne les salariés expatriés partant travailler à l’étranger et s’apprêtant à franchir les frontières. « Oui mais ici, à l’hôpital Jean Jaurès, ce sont d’autres frontières» me confie Isabelle, « et les rencontres, elles s’inscrivent souvent dans l’éphémère» Suivons son sillage, pour une soirée dans l’authenticité Isabelle, bénévole petits frères à l’hôpital Jean Jaurès Nous sommes fin septembre, en début de soirée. Sur Paris, sans se presser, le jour commence à décliner. Nous faisons quelques pas dans rue. Une légère brise d’automne naissant fait bruisser les feuilles des arbres sagement alignés. 20 heures : nous voilà devant l’hôpital Jean Jaurès, au 9 sente des Dorées. A l’accueil, le réceptionniste de la permanence de nuit, largement nous sourit. C’est qu’Isabelle, il la connaît ! Quelques petits mots cordiaux de connivence… Ah, voilà l’ascenseur… Oui, à tout à l’heure ! Une fois dans le local réservé aux Associations qui font des accompagnements et des animations, hop, dans le casier identifié petits frères des Pauvres, on dépose nos sacs et blousons. « Les soignants, un vrai repère dans cet univers mouvant » « Je commence toujours mes visites en rencontrant l’équipe des soignants » m’annonce Isabelle. « Les aide soignantes et les infirmières sont un vrai repère dans cet univers mouvant. D’une semaine sur l’autre, je ne sais pas vraiment quel patient je vais retrouver. Et quand je repars à zéro, pour de nouvelles rencontres, ils savent subtilement m’aiguiller vers celles et ceux que la solitude et la maladie a ébranlés». …/… Porte ouverte, Sammy, infirmier, est en train de pianoter des données sur le clavier de son PC. Mais il a bien perçu nos pas légers. Petite rotation sur son siège. Ses cheveux lisses bruns attachés en catogan dégagent son visage de bienvenue. Sammy met Isabelle sur la piste de patients. Petit briefing court et discret. Juste les infos qu’il faut pour s’adapter en souplesse à la personnalité des personnes alitées, et au degré de gravité de leur santé. Quelques bureaux à côté, Gisèle, aide‐soignante, et Steph, infirmière, ne cachent pas leur joie de la présence d’Isabelle. Et puis, Steph, en complément de Sammy, évoque les patients susceptibles d’apprécier d’être visités et accompagnés à cette heure avancée. Fine, elle inclut deux patients sous sédation « qui ne communiquent pas... si vous avez le temps ». Elle sait, Steph, qu’Isabelle, par‐delà les paroles, tisse les liens humains. Evelyne, 56 ans, « j’attends mon mari », et sa chambre de silence Nous voilà dans le couloir. Isabelle me chuchote les mini‐notes qu’elle a prises sur la première patiente à qui elle va proposer sa présence bénévole. « Evelyne, 56 ans. Elle attend la visite de son mari mais qui ne va « peut‐être » pas venir. Elle est dans l’inquiétude de cette attente ». La porte est mi‐close. Isabelle l’entre‐ouvre lentement, tape trois petits coups et s’annonce, le buste légèrement incliné pour donner à percevoir à la patiente son visage : « Bonjour Madame. Je suis Isabelle, bénévole. Et je viens rendre des visites, le soir ». Radio et télé éteintes, la chambre est dans le silence. Mais cette dame est réveillée. Isabelle entre doucement dans la chambre : « Vous voulez bien qu’on vous tienne compagnie ? » « Oui, je veux bien ». Elle nous regarde intensément, manifestement étonnée de cette proposition inattendue en début de nuit. Isabelle lui sourit et me présente à elle. « Ah, vous êtes toutes les deux les petits frères ! » Evelyne nous rend le sourire et poursuit : « L’autre jour, c’est Philip Morris qui est venu me voir ! Il est sympa ! » « Philip Morris ? ... Un vendeur de cigarettes ? » Un non lent de la tête « Ah, s’il est sympa », reprend Isabelle, « je vois de qui il s’agit. Philippe, je le connais. Il est lui aussi, ici, un bénévole petits frères, et il vient les jeudis ! » Sans alimentation factice de paroles, la chambre entre de nouveau dans le silence Mais la joie est vite retombée. Silence. Elle s’autorise alors à nous dire ce qui lui est clairement essentiel, et que sans se lasser, elle va répéter : « J’attends mon mari ! » Un petit échange s’engage alors sur les bouchons dans Paris. Il est peut‐être retardé ? Sans alimentation factice de paroles, la chambre entre de nouveau dans le silence. Le regard de Christiane se porte sur le vide. Elle attend son mari. « Je me doute bien, Madame, que vous n’aimez pas la télé, et vous avez alors bien raison de ne pas l’allumer. Mais la musique, est‐ce que vous l’aimez ? ... Vous souhaitez que j’allume votre radio ? …/… Le regard d’Evelyne échappe alors au vide et s’alimente des nôtres. « Oui, je veux bien » En se dirigeant vers la radio, de l’autre côté du lit, Isabelle essaie de connaître ses goûts musicaux. « Qu’est‐ce que vous aimez, comme instrument ? »... Le mot instrument, en ce moment, semble ne pas atteindre son entendement. . «Tenez, je vais passer d’une chaîne de radio à une autre, et dès que ça vous plait, vous me direz stop, d’accord ? ». Une station... crachements... une 2ème station... crachements... puis une 3ème station : « La, ça va ! ». Ce sont des violons. Avec cette sollicitation musicale, le regard ne fixe plus le vague. Isabelle a posé une main sur le rebord du lit. Le temps s’écoule au gré des musiques et de leur harmonie. En signe de merci, Evelyne serre très fort la main d’Isabelle. Le temps s’écoule. Isabelle : « Super, la musique vous inspire. A l’heure qu’il est, on va peut‐être vous laisser l’écouter ? » Bien‐être du geste donné et reçu dans la lenteur et le respect. Pour toute réponse, Evelyne porte une main à sa bouche. « Mais je vois que vos lèvres sont sèches. Si vous le voulez, je peux vous les rafraichir en passant une coton disque imbibé d’eau minérale ». Accord tacite. Avec délicatesse, Isabelle humidifie la bouche. Bien‐être du geste donné et reçu dans la lenteur et le respect. Evelyne desserre la main d’Isabelle, et regarde la sienne, comme étonnée d’avoir réussi à déplier ses propres doigts. « Bonne soirée, Madame. Je reviens mardi prochain ». « Merci. Moi, j’attends mon mari ». Nous voilà, Isabelle, de nouveau dans le couloir. Je sens qu’avec tes quelques pas lents, tu t’accordes le temps d’assimiler ce que tu viens de vivre. «Entre deux accompagnements, j’ai besoin de m’accorder un petit espace‐temps ». Et tu me confies : « Parfois, je me sens démunie. Comment être dans la bonne reformulation ? Comment contribuer, même modestement, à l’allègement de la souffrance mentale ? » Mais, Isabelle, là, en génératrice de bien‐être, tu as eu pour complices le son des violons, le toucher délicat pour humidifier sa bouche séchée, et l’humour « Philip Morris », qui a élargi son sourire ! Colette qui s’est choisie Marie, 59 ans... «En cette vie que je vais quitter » « Allez, viens, on va visiter Colette, 59 ans. Alors, Colette, je sais par les soignants qu’elle va provisoirement bien, et qu’elle adore parler et communiquer ! » Toc toc sonore pour couvrir les bruits de la télé allumée. « Ah mais oui, avec plaisir ! Entrez ! » D’une rotation gracieuse de menton, elle nous convie à nous asseoir là et là. « Attendez, j’enlève le son ! Elle est pas mal, cette série américaine, mais à choisir, c’est avec vous que je préfère passer du temps ». On échange cordialement nos prénoms. « Moi, nous dit‐elle, c’est Marie ! ». Colette, qui s’est choisie Marie, a ses cheveux bruns relevés autour de son beau visage. Nous la félicitons : Comme elles sont jolies, les fleurs que vous avez piquées sur le sommet de votre tête ! « Vraiment, ça ressemble à des fleurs ? Je n’ai pas de miroir pour me voir ». Son sourire est très amusé. « Mais regardez bien, c’est une vulgaire compresse que j’ai utilisée pour retenir mes cheveux là‐haut ! ». …/… Alors là, Marie, bravo, vous êtes la magicienne qui transforme une compresse en pétales blancs ! « Je sais que je suis à la fin » « Oui c’est vrai, j’adore les fleurs ! Et maintenant, à la fin de ma vie – je sais que je suis à la fin »... Marie interrompt sa phrase, comme on s’accorde le temps d’une méditation. Isabelle respecte cet interstice, comme on laisse se déployer l’essentiel de ce qui a besoin de s’exprimer. « Mais vous savez quelle a été la passion de ma vie ? » reprend Marie avec enjouement. Son regard noisette passe de l’une à l’autre, sollicitant notre réaction : Ah, là, vous nous intriguez ! Non, on ne sait pas, langue‐au‐chat ! Dites‐nous, Marie ! « Le bridge ! Vraiment, j’ai adoré ça. Pendant que vous jouez, le reste du monde n’existe pas. Vous êtes là, dans l’instant présent. Et l’important, c’est le présent ! Et on apprend que son mari tentait de la soustraire des tournois auxquels elle participait à la pelle, mais que sa mémorisation des phases d’ouvertures et d’enchères la mettaient déjà en anticipation des prochaines répétitions. Marie relève son drap jusqu’au cou, comme on s’enveloppe de la chaleur de ce qui nous a portés. Sa parole est vive, et ses gestes sont lents. Silence doux. Isabelle penche sa tête sur le côté pour croiser l’axe de son regard. « Et vous savez ce que j’ai aimé aussi, en cette vie que je vais quitter ? » Dites‐le nous, Marie : se remémorer ce qu’on a aimé et nous a rendu heureux, ce sont les plus belles choses à partager. La réponse de Marie fuse. Cette fois, sa propre évocation de sa mort prochaine n’interrompt pas le fil de sa narration enjouée. « Les rêves ! Oui oui oui, mes rêves. Leur mystère, leur langage symbolique. Ce sens qui nous échappe alors même qu’on s’en souvient encore et encore. Mais pour tout vous avouer, j’ai eu une bonne thérapeute, et elle savait souvent lever les mystères ! » « Marie, avec vous, on parlerait toute la nuit ! Il serait peut‐être temps de vous laisser rêver ! » Isabelle prend Marie par la main : « je serai là mardi prochain ». Le fin visage de Marie est radieux. « Vraiment, merci ! C’est bon, votre présence bénévole, la nuit. Ca doit pas être courant ca ! Très bonne nuit à vous aussi ! » Mon envie de donner de façon élargie, pas avec des gens choisis Le couloir défile de nouveau sous nos pas. Tes pas, Isabelle, plus allègres, sont accordés au plaisir de cette patiente d’avoir avec toi communiqué. « Elle est belle, hein ?. Elle en a fait, du chemin... L’instant présent... Les rêves... Et les pensées et les mots qu’elle s’autorise sur sa mort à venir »… Nous nous arrêtons au distributeur de café. Agrrr, il n’y a pas de déca ! Non, à cette heure là, le vrai café, vaut mieux pas ! Tu poursuis : « Avec ce bénévolat, je mesure ce que je peux entendre, et mon envie de donner de façon élargie, pas avec des gens choisis, elle est intacte ». Petite consultation de tes notes de mini brief : « Allez, là, si elle ne dort pas – oh, il est tard ! – on va visiter Jeanine, 83 ans. Je l’ai déjà rencontrée plusieurs fois, et elle aime beaucoup discuter. Elle est aveugle depuis longtemps mais son ouïe, c’est stupéfiant ! » …/… Jeanine, 83 ans… Au‐revoir ma chérie “Bonjour Madame ! C’est Isabelle ! Je vous connais ! Et vous me reconnaissez, n’est‐ce pas ? » Le visage de Jeanine se tourne vers la voix enjouée d’Isabelle : « Oui, oui, je vous reconnais ! » et la paume de sa main droite posée sur le lit s’élargit. Isabelle, en douceur, lui donne à toucher sa main repliée. « Bonjour Isabelle ! » D’une chaîne de télé non identifiée, émane maintenant le chant idyllique de Louis Armstrong « What a wonderful world ». Les tremblements de Jeanine, épaules et bras qui se soulèvent en petits mouvements saccadés n’échappent pas à Isabelle. « Alors, dites‐moi comment ça va depuis la dernière fois » « Je tremble, je sais pas pourquoi » ... I see them bloom, for me and you... Isabelle ouvre sa main et enveloppe maintenant celle de Gisèle. Les saccades se calment. Main dans la main, Isabelle et Jeanine se laissent bercer par la mélodie. ... The colours of the rainbows, so pretty in the sky Après un petit répit, les saccades reprennent. L’infirmière Steph arrive à ce moment‐là : « Ne vous inquiétez pas, Madame, ça va bientôt se calmer ». Sourire de soulagement anticipé de Jeanine : « Elles sont super, ici, les infirmières » Oui, et Steph qui est là, vous ne la voyez peut‐être pas, mais elle a les yeux bruns, avec un restant de khôl, juste ce qu’il faut pour approfondir son regard ! Petits éclats de rire. ... Yes I think to myself, what a wonderful world Jeanine est détendue maintenant. Le sommeil ne va pas tarder. Isabelle s’accorde au rythme paisible. Elle lui chuchote : « Je vais vous laisser dormir. Je reviens la semaine prochaine. » Jeanine, le visage apaisé, embrasse la main d’Isabelle : « Au revoir ma chérie » Nous sortons délicatement de la chambre. Nous n’échangeons pas de mots. L’émotion douce de la tendresse est là. 22h45 ! J’ai faim, pas toi ? Et demain tu bosses toi aussi ? Alors il nous reste juste à chacune le temps de rentrer, le temps de manger, le temps de dormir, et le temps de se réveiller ! Nous prenons cordialement congé de l’équipe soignante et du réceptionniste. Rue des Sentes Dorées, la nuit, le vent et l’automne se sont fondus. Allez, viens, direction le métro Porte de Pantin ! Dis‐nous, Isabelle, tes mots à toi, sur ce bénévolat de nuit en soins palliatifs « On est pleinement dans le temps présent. Pas de continuité, je ne sais pas à l’avance qui je vais pouvoir retrouver. Mais l’authenticité... comme elle y est ! »
Communication Fraternité Accompagnement des Personnes Malades
[email protected]
Maryvonne Sendra

Documents pareils