atmosphères d - Bibliothèque de l`école Camondo

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atmosphères d - Bibliothèque de l`école Camondo
à la recherche
d’un design hôtelier
ATMOSPHÈRES
D’HÔTELS
ATMOSPHÈRES
D’HÔTELS
à la recherche d’un design hôtelier
Timothé Duc / Mémoire / 5ème année / Ecole Camondo - les arts décoratifs
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Edward Hopper / Hotel Window
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
AVANT
PROPOS
6
Avant-propos
Qu’est ce qu’un hôtel ?
Un simple « contenant » élaboré pour le bon
déroulement d’un service donné ? Une activité commerciale liée à l’idée d’hospitalité ? Ou un
lieu conçu pour vivre une expérience unique ?
Cette simple question ouvre une quantité d’autres
interrogations auxquelles aucune réponse simple
ne semble être évidente. Si l’on se tourne du côté
de l’étymologie pour y voir plus clair, le mot hôtel
nous apprend qu’il vient du Latin tardif « hospitale » (cubiculum) : chambre pour les hôtes. Cette
définition écarte la notion d’espace commercial et
laisse entendre que l’hôtel est hérité de l’univers
domestique. Mais, le dictionnaire vient ajouter que
c’est un « Établissement commercial qui met à la
disposition d’une clientèle itinérante des chambres
meublées pour un prix journalier. » Ces définitions
démontrent que l’hôtel est un lieu complexe ou
l’hospitalité, l’intimité, et le commerce se côtoient.
La frontière floue de cette typologie a attisé ma
curiosité, car elle aborde des thèmes aussi variés
que l’habitat, le rapport du public au privé, ainsi que celui de l’ambiance et de son expérience.
L’hôtel est une thématique peu présente dans les ouvrages d’histoire et de théorie de l’architecture. La
majorité des livres sont pour le grand public et traite
de leur décoration. La difficulté de trouver des informations critiques à ce sujet, m’a conduit à interviewer directement des architectes spécialisés. Cela m’a
permis de comprendre que derrière l’hôtel était construit un discours induit le rendant difficile d’accès.
C’est donc un sujet vaste que j’analyse de manière
personnelle au regard de l’histoire et d’exemples
emblématiques. Les thèmes dégagés me permettent de définir et de cerner cette notion d’hospitalité commerciale incarnée par l’hôtel de tourisme.
Cette recherche débute par une partie historique
expliquant le glissement qui c’est opéré entre l’hospitalité et l’industrie de masse. Puis, j’aborde l’hôtel comme un bâtiment hybride qui met en scène
un parcours entre le public et le privé. Cette notion
d’intimité dans un espace commercial est développée, avant d’aborder la question du design d’expérience au sein de l’hôtel. Cette exploration est
complétée d’entretiens qui me permettent de construire un point de vue critique. Ce positionnement
personnel rend possible l’énonciation de plusieurs
pistes de travail à développer pour mon sujet libre.
La question posée en ouverture de cette recherche peut paraître naïve, car tout le monde
pense savoir ce qu’est un hôtel. La difficulté à
en donner une réponse circonscrite, associée à
un manque d’études en la matière, en fait un sujet à explorer, à découvrir, voire à réinventer.
7
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
8
ChambreThe Hôtel,Jean Nouvel,Lucerne,Suisse
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
INDEX
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INDEX
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AVANT - PROPOS
12
CHAPITRE 1
HISTOIRES D’HÔTELS
I. De l’hospitalité antique à la naissance du tourisme.
II. Le grand hôtel.
III. Création d’une industrie de masse.
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CHAPITRE 2 UN ESPACE BRISÉ EN LIEUX
I. Une non-architecture II. L’hôtel hybride : les strates d’intimité III. Le privé : la chambre.
58
CHAPITRE 3
LA CHAMBRE, LE LIEU
D’UNE INTIMITÉ EXACERBÉE
I. Mimétisme domestique
II. Intimité foetale.
III Lieu du secret.
76
CHAPITRE 4 :
VERS UN DESIGN
D’EXPÉRIENCE
I. Remise en question des typologies.
II. Une expérience décorative.
100
CARNET D’ENTRETIENS
Emmanuel Bénet
Tania Cohen
Pascale Boulard
116
REFLEXIONS
CONTEMPORAINES
118
BIBLIOGRAPHIE
11
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
CHAPITRE 1 HISTOIRES
D’HÔTELS
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13
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 1
Histoires d’hôtels
I De l’hospitalité au tourisme
I
DE L’HOSPITALITÉ AU TOURISME
A l’origine, l’hospitalité
Effectivement à l’époque des auberges traditionnelles, tous les voyageurs sont « logés à la même
enseigne ». La plupart des clients dorment dans des
chambres collectives, bien que parfois, certains plus
fortunés jouissent d’une chambre individuelle, alors
que d’autres dorment sur de la paille.
L’hôtel, né avec l’apparition du tourisme dès la fin
du XVIIIe siècle, va se distinguer de l’auberge par
l’invention d’un habitat adapté aux riches voyageurs,
afin de leur offrir pour la première fois un certain
confort. De ce fait, les auteurs de l’ouvrage cités
précédemment affirment que « l’hôtel de luxe apparaît clairement comme la forme initiale de l’hôtel. »
L’hôtel occidental, comme on le connaît aujourd’hui,
tire son origine de la tradition de l’hospitalité grecque et romaine durant l’Antiquité. À cette époque,
les habitants se font un devoir d’accueillir gratuitement le voyageur, même inconnu, si bien que tout
citoyen en voyage a le droit de réclamer le gite. Au
fil des siècles, cette habitude s’est tarie, si bien qu’au
moyen âge, ce sont les monastères qui accueillent
la majorité des rares voyageurs. À partir du XIème
siècle, l’essor du commerce et des transports contribuent à la création de la profession d’aubergiste.
Très souvent liées à un débit de boissons alcoolisées,
les auberges sont rapidement vues comme des endroits mal famés, si bien qu’il est préférable de séjourner dans un monastère ou chez un particulier
parent, ami, voire étranger.
Au fur et à mesure, les hôteliers s’emploient à donner
à la profession ses lettres de noblesse en améliorant
la qualité des services et le confort du lieu. Mais, c’est
seulement avec la naissance du tourisme au XVIIIème
siècle, que l’hôtellerie se distingue d’une simple activité marginale, dans le commerce citadin ou le long
des voies, devenant peu à peu une véritable industrie.
Au XIXe siècle, le transport se développe grâce à
un réseau de diligences, puis du chemin de fer, incitant les auberges-relais à se développer. Certaines
auberges s’agrandissent et se transforment progressivement en hôtels. Il faut noter que le goût du
voyage nait de cette amélioration des conditions de
transports. Longtemps associé à un effort rare et
couteux, il devient alors de plus en plus accessible de
se déplacer sur de grandes distances, non seulement
pour la noblesse, mais aussi pour la bourgeoisie.
La création de l’hôtel de tourisme.
De l’auberge à l’hôtel
Au début du XIXe siècle, l’hôtel et le tourisme comme on le définit aujourd’hui, naissent avec la mode
du « Grand Tour ». À l’époque, tout gentleman en
herbe, Anglais ou Français, se devait d’accomplir un
grand voyage dans les principaux pays du continent
européen. Ces voyages naissent d’un intérêt et d’un
grand désir de connaissance, à travers l’art, l’archéologie, la culture, la musique… Associés au développement des chemins de fer, voyager en Europe n’est
plus une aventure, mais un loisir, si bien que c’est la
première fois, que massivement, des gens voyagent
par plaisir et non par obligations.
En effet, à la fin du XVIIIe siècle, l’aristocratie et la
grande bourgeoisie se déplacent de plus en plus et
le voyage change de nature : « il n’est plus seulement
un moment pénible entre deux destinations, il devient un but en lui-même, et tout doit donc être fait
pour qu’il soit le plus agréable possible, voire pour
que la qualité de l’étape devienne la justification du
voyage. » (3)
Durant la seconde moitié du XVIIIème siècle, la con-
Fondamentalement lié au voyage, l’hôtel est l’évolution de l’auberge : lieux d’hospitalité temporaire où
le voyageur s’arrêtait pour la nuit. Ce logis fournissait
une couche ainsi qu’un repas moyennant une contribution financière. L’ameublement des chambres est
extrêmement sommaire, un banc, un coffre, parfois
plusieurs lits, le tout dans un espace spartiate non
chauffé.(1)
Toutefois, dans le rapport de recherche luxe, habitat,
confort (2) : les auteurs soulignent que « le passage
de l’auberge à l’hôtel n’est pas caractérisé seulement
par un changement de taille et par l’adjonction d’espaces collectifs. L’auberge a une fonction d’étapes,
alors que l’hôtel, à son origine, a des fonctions plus
permanentes : de villégiature en Europe, puis de résidence en Amérique ». Ils ajoutent que «ce qui caractérise aussi peut-être avant tout la différence entre
l’auberge et l’hôtel, ce sont les changements de la
clientèle, et de son mode de traitement. »
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
struction de grands hôtels particuliers est en plein essor. Souvent achetés par les grandes familles aristocratiques, celles-ci vont être chassées de leurs biens
à la révolution française et ces grands hôtels particuliers seront transformés en hôtels de voyageurs. En
1802 on pouvait noter à Paris parmi les plus vastes et
les plus onéreux : l’hôtel de Courlande, l’Hôtel Mirabeau, l’Hôtel Prince de Galles, l’Hôtel Richelieu.
Cook est créé en 1841 et devient rapidement une
véritable entreprise. Ce grand changement va toucher un nouveau public : ni des aristocrates ni de riches
bourgeois, mais des clients nouveaux aux exigences
modestes, qui préfèrent se laisser conduire et accompagner, et pour lesquels l’industrie culturelle prépare
des guides et des vade-mecum sans trop d’ambitions
culturelles, et encore moins d’érudition (5). Le tourisme et ses structures industrielles, en changeant radicalement les classes sociales auxquelles il s’adresse,
se transforme lui-même : l’hôtel ne peut plus être,
banalement, un lieu où dormir ; sa structure doit s’enrichir de fonctions capables de stimuler et de satisfaire : d’une part, l’esprit d’émulation et d’autre part,
la recherche du luxe dans les milieux modestes.
Au milieu du XIXe siècle, les touristes étrangers envahissent la France et les « hôtels garnis » ne sont plus
adaptés, c’est pourquoi apparaît un nouveau type
d’édifice : l’hôtel de tourisme. L’un des tout premiers
signes de ce changement est sûrement la transformation du Badischer Hof de Baden-Baden. À l’origine, couvent de Capucins, il fut transformé en 1807 en
hôtel par Weinbrenner. Il est pourvu d’équipements
exceptionnels comme de nombreux halls avec d’immenses colonnades, des grands et des petits salons,
une luxueuse salle de bal avec balcon et scène mobile, une salle à manger entourée de colonnes de 12
mètres, une bibliothèque et 48 chambres accompagnées de 11 salles de bains. Puis le développement
des hôtels s’accélère en Europe.
L’hôtel Américain : une ville dans la ville.
Le développement des hôtels américains a pris
modèle sur les hôtels français : les Américains, les Anglais et les Allemands étaient en effet les principaux
visiteurs de la capitale française. Ces hôtels sont impressionnants par leurs tailles, par l’organisation de
leurs services et par leur confort technologique. Le
Tremont House de Boston fut construit en 1829. Il
représenta à un niveau international, après le New
Yorker City Hotel de 1876, « le nouveau rôle de la
bourgeoisie qui s’étant affirmée dans le monde anglo-saxon et d’outre-Atlantique avec la révolution
industrielle, tendait à l’autoreprésentation de l’individualité : l’hôtel n’est plus un simple lieu de halte, il
est le but du parcours, devenant souvent lieu où l’on
fait l’expérience du nouveau. » (6). Dickens souligna
à propos de cet hôtel, l’importance accordée aux
parties communes et les grandes dimensions de l’ensemble. Projeté par Isaiah Rogers, avec une façade
de granit blanc néoclassique, l’édifice exprimait la
volonté d’une identité sociale et le rôle urbain de
l’édifice. Outre un confort novateur, il occupait un lot
entier sur la rue en utilisant l’’image des résidences
aristocratiques, il présentait des aspects qui deviendront essentiels durant tout le XXème siècle, et la
première moitié du XXIème siècle.
L’hôtel Meurice ouvre à Paris dès 1817. Il est
fréquenté par de grandes familles régnantes d’Europe, qui louaient des appartements composés de
deux ou trois chambres ou encore d’autres plus complets avec cinq chambres, salon et salle à manger. Les
voyageurs de passage à l’hôtel se restauraient dans
leurs appartements privés, car aucune salle commune (ou restaurant) n’était destiné à cette fonction.
Il est intéressant de s’attarder sur le style architectural des hôtels construits à cette époque. Il existe
un processus d’émulation qui relie résidences réelles
- résidences aristocratiques - hôtels urbain. Les hôtels
urbains tirent ces références architecturales et imitatives, des résidences aristocratiques européennes
(surtout françaises, par traditions), elles-mêmes
héritées des résidences royales par un processus imitatif du rapport public-privé et apparat-intimité.
C’est un thème très contemporain : il s’agit, tout simplement du rapport entre résidence urbaine (et donc
l’hôtel) et lieu du public. L’opposition public-privé
est donc considérée comme une « opposition fondatrice »(4). Fondatrice de ce qui a été qualifié de
« processus domestique », c’est-à-dire le processus
qui, à partir du XVIème siècle, a progressivement
conduit à rendre plus « domestique » la vie sociale.
Les innovations technologiques jouèrent un rôle essentiel dans le développement de ce type de construction : le chauffage central, les ascenseurs et
l’éclairage électrique furent testés et présentés à la
bourgeoisie dans ces hôtels avec le concept de home
away from home, la maison loin de la maison, donnant un avant-goût du confort futur.
L’Angleterre, fer de lance de la révolution industrielle, est la première à développer son réseau de
transports ferrés, favorisant la démocratisation lente
du tourisme. L’initiative privée aristocratique et bourgeoise est lentement supplantée par la première organisation touristique de voyage qui pendant longtemps, reproduira les itinéraires et les aspirations du
grand tour. C’est la naissance des premiers guides de
voyages et des voyages collectifs organisés : Thomas
L’hôtel Saint-Nicolas construit en 1854, présenta certaines caractéristiques qui deviendront des modèles
de références : implantation en plein centre-ville
(Brodway), nombre élevé de chambres, cinq étages
en plus du rez-de-chaussée, une façade de marbre
blanc de 95 mètres de longueur, une grande porte
d’entrée et d’autres de service. Dans la tradition
des clubs anglo-saxons, outre le vestibule d’entrée
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Chapitre 1
Histoires d’hôtels
décoré de stucs italiens, on trouve un salon réservé
aux hommes reliés à un cabinet de lecture, le bureau
de poste, la « Tabagie », avec des décorations en
verre et en or, le bar, une salle ornée de boiseries de
marbre blanc pour le buffet et le service du télégraphe. Toujours au rez-de-chaussée, outre la réception, étaient installés tous les services fonctionnels.
Les deux salles à manger principales, étaient situées
au premier étage, chacune de trois cents places et
avec un service à la russe. Les salons de thé communicant se trouvaient à gauche des salles à manger et à droite, le salon pour dames. Le deuxième
et le troisième étage étaient destinés à héberger
des familles ; le quatrième et le cinquième étaient
réservés aux chambres pour hommes. Elles étaient
constituées d’une alcôve, d’une salle de bains et de
toilettes à l’anglaise ainsi que d’un dressing. Gaz, lumière électrique, buanderie à vapeur desservaient
tout l’édifice. La cuisine principale était située au
rez-de-chaussée, et une autre plus petite, reliée aux
salles à manger du premier étage. Les écuries, pour
cent cinquante chevaux et quarante calèches, étaient
installées dans l’une des ailes latérales.
Il est évident que la similitude est importante avec les
grands palais aristocratiques européens des XVIIème
et XVIIIème siècles, en matière d’emplacement et
de services, d’articulation des parties communes, de
différenciation des appartements par leurs usages et
leurs dimensions.
I De l’hospitalité au tourisme
de Manhattan dira « (…) avoir investi mes économies
pour pouvoir vivre au Waldorf, me permettant de
rester en contact avec les grands de la finance de ce
monde, c’est le meilleur investissement que j’ai fait
de toute ma vie ». L’hôtel subit une restructuration
dans les années 30 afin de proposer 2000 chambres
et 35 ascenseurs. Il détermine ainsi une nouvelle
étape dans l’évolution des hôtels américains. Il fournit à la fois un accueil pour les personnes de passage,
et des résidences « ultras modernes » pour les métropolitains n’ayant plus aucun temps à perdre avec les
travaux domestiques ; l’ensemble s’organisant sur le
modèle de la grande industrie.
___________________
(1) PARDAILHE-GALABRUN Annick, la naissance de
l’intime, trois mille foyers parisiens XVIIIe siècles,
presses universitaires de France, coll. Histoire, 1988.
(2) ASCHER François, COHEN Jean-Louis, HAUVUY
Jean-Claude, Luxe , habitat, confort : les références hôtelieres, rapport de recherche, Laboratoire
Théorie des Mutations Urbaines en Pays Développés Institut Francais d’Urbanisme - Université Paris
VIII, 2007, 336p.
(3) LESUR Jean-Marc. Les hôtels de Paris, de l’auberge au palace, XIXe-XXe siècles, France: éditions
Alphil, 2005, 269p.
(4) N. Elias, La civilisation des mœurs, Calman-Lévy,
Paris, 1973
(5) C. De Seta « l’Italia nello speechio del Gand
Tour », in Storia d’Italia, Annali V, Einaudi, Turin,
1982, p. 127.
(6) PELUFFO Gianluca. Hôtels architectures 19902005, Arles:Actes Sud, 2004, 279p.
(7) KOOLHAAS Rem. New-York délire : Un Manifeste rétroactif pour Manhattan, France: parenthèse,
2002, 320 p.
À partir de là, au sein de l’activité hôtelière, se lance
une course effrénée dans l’invention, l’expérimentation de procédés nouveaux. La concurrence appelle
les hôtels à être plus performants et toujours plus
modernes afin de s’adapter à l’évolution des modes
de vie et du confort. On peut parler à partir de ce
moment d’une véritable « industrie touristique ».
L’hôtel de la seconde moitié du XIXe se transforme
en un centre mondain de la ville : « Here you meet
everybody and everybody meets you » dit Marryat.
Le hall, les salons et les restaurants deviennent le lieu
où l’on peut apprendre les dernières nouvelles, où il
fait bon se montrer. C’est une véritable ville dans la
ville, au cœur d’une nouvelle structure sociale.
L’hôtel Waldorf-Astoria construit en 1893 sur l’île de
Manhattan, culminant 65 mètres de haut, sera le premier hôtel à compter plus de 1000 chambres, 1500
exactement avec 1200 salles de bains. Il va marquer
l’Histoire hôtelière en organisant une « armée » de
1600 employés au service de l’hôtel, ce qui devient
une véritable usine touristique.
L’hôtel « organisateur d’évènements », devient l’endroit le plus prisé de la haute société qui en profite
pour se rencontrer dans les salons. Koolhaas le qualifie de « gigantesque salon collectif où l’on exhibe et
lance les nouvelles mœurs urbaines »(7). L’hôtel devient avec le temps la résidence principale de nombreuses richissimes personnalités de la ville, qui considèrent les services proposés comme le summum
du confort contemporain. Forbes, célèbre habitant
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Le Badischer Hof, Hôtel de Baden-Baden
“Garçon d’hôtel” à l’assaut des voyageurs étrangers
à la gare de Vichy
Publicité de Hôtel Meurice à la fin du XIXe siècle
Publicité de Hôtel Meurice à la fin du XIXe siècle
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L’hôtel Meurice en 1866, Lithographie de
Charles-Claude Bachelier
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
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I De l’hospitalité au tourisme
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 1
Histoires d’hôtels
De gauche à droite, de haut en bas
L’hôtel Waldorf-Astoria à Manhattan, ouvrage de Schultze et
Weaver, 1931. L’illustration “réincarne” l’ancien hôtel ouvrage
de Lloyd Morgan.
Coupe axonométrique du Waldorf-Astoria.
Coupe et plans du Downtown Athletic Club à New York, 1931
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I De l’hospitalité au tourisme
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 1
Histoires d’hôtels
II Le père de l’hôtel contemporain
II
LE PÈRE DE L’HÔTEL CONTEMPORAIN :
LE GRAND HÔTEL
Paris en retard. Source
on verra la silhouette se profiler sur les en-têtes de
lettres et les dépliants publicitaires. Le large paravent de la façade se doit à lui seul de faire figurer les
mérites de l’établissement et, par identification, ceux
de la clientèle qui y séjournera, comme le châtelain
en son château. Le langage architectural est d’une
élégance conventionnelle - voir banalisée - visant à
exprimer le plus efficacement possible l’illusion de la
grandeur et de la longue durée. C’est le “style grand
hôtel” que l’on verra illustré dans l’Europe entière,
mais si diversement et heureusement décliné, qu’audelà des stéréotypes, la variété - voire la fantaisie s’impose. » (2)
Si les hôtels américains montent en gamme d’une
manière extraordinaire à la fin du XIXème siècle,
l’hôtellerie française se distingue par un retard de
plus en plus important. La chambre de commerce de
Paris dans son enquête sur l’industrie parisienne en
1860 s’alarme sur la mauvaise tenue des hôtels de la
capitale et de la province. Même dans les quartiers
les plus chics du Palais-Royal et de la rue de Rivoli, la
ville de Paris compte un nombre important d’hôtels
misérables, que décrit un Balzac sévère dans « le père
Goriot » ou dans « les illusions perdues ». Lucien de
Rubempré « trouva Louise dans une de ces ignobles
chambres qui sont la honte de Paris, ou, malgré tant
de prétention à l’élégance, il n’existe pas encore un
seul hôtel de ce nom où tout voyageur riche puisse
retrouver son chez soi » (1).
Les hôtels bon marché à la journée, dans Paris, sont
tellement nombreux qu’ils s’établissent en plusieurs
catégories : Les garnis passablement meublés et maison de débauche ; les garnis mal meublés fréquentés
par des gens sans profession ; les garnis misérables,
presque sans mobiliers, habités par les ouvriers ; les
garnis très misérables, occupés par les chiffonniers
et les garnis de la dernière classe, dont les locataires
sont dans une misère extrême.
L’hôtel du Louvre en est l’exemple le plus significatif. Voulu par Napoléon comme un gigantesque
complexe, compris dans une démarche globale
d’aménagement de l’axe Rivoli-Palais Royal, dirigé
par le baron Haussmann.
Sous l’impulsion du développement du tourisme à
Paris, les grands magasins naissent en même temps
que l’hôtel de luxe. Si le débat sur l’association de
commerces et l’hôtel est une question toujours contemporaine, il est intéressant de rappeler que ce
mariage est vieux comme l’hôtel. En effet, l’hôtel du
Louvre, véritable industrie commerciale, va symboliser la synthèse de ces deux commerces en fusionnant
pour la première fois un grand magasin et un grand
hôtel. Si les historiens accordent à l’hôtel du Louvre
le titre de premier grand hôtel parisien, sa typologie
qui s’associe à un centre commercial n’est-elle pas
alors la définition du grand hôtel ?
La naissance du grand hôtel.
Sous le Second Empire, l’hôtellerie parisienne connaît
un essor sans précédent causé par deux facteurs : la
hausse de la population et le développement des déplacements et du tourisme. En seulement 30 ans (de
1850 à 1880), le nombre d’hôtels parisiens double en
passant de 6000 à 12 000. C’est à cette période que
l’hôtellerie va poser les fondements de l’hospitalité
moderne. Certains hôtels parisiens souhaitent rattraper leur retard sur la concurrence internationale, en
développant une combinaison impressionnante de
luxe et de services. Le grand hôtel parisien est né.
Fondamentalement lié au chemin de fer, les grands
hôtels se développent grâce et souvent à côté des
grandes gares et parfois même, les construisent. Les
frères Pereire, en 1854, créèrent la société du Grand
hôtel des lignes ferroviaires, qui deviendra un peu
plus tard la société du Grand Hôtel du Louvre. Pour
la première fois, il ne s’agissait pas seulement d’un
ensemble de chambres ou d’appartements relativement luxueux, mais d’un ensemble de services mis
à la disposition de la clientèle. Ainsi outre les appartements, le premier étage comprenait une galerie
servant de salle commune, deux vastes salons et une
salle à manger. Par la suite, on installa des salles de
billard, de lecture et une galerie de tableaux.
Les auteurs de Palaces et grands hôtels d’Europe
diront : « l’architecture du grand hôtel, définie
depuis le Second Empire est celle du gigantisme et
de l’ostentation. C’est que le grand hôtel n’est pas
seulement l’une des institutions-pilotes de l’ère industrielle, c’est aussi une image, un monument dont
Ouvert en 1855, le figaro le qualifiera « d’immense
23
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
caravansérail ». Pour son inauguration une gigantesque fête est organisée digne d’une fabuleuse
« fête impériale ».(3) Il est encore plus somptueux
que les palais de l’époque, offrant à ses clients des
pièces de réceptions décorées avec des dorures inestimables, et surtout, comble du modernisme, le premier monte-charge qui peut faire office d’ascenseur,
à être mis en service en France. Les chambres sont
équipées des installations, que permet la technique
la plus moderne, distribuant de l’eau chaude à tous
les étages. Il devient immédiatement le nouveau
lieu à la mode. Banquets et réceptions parisiennes
se tiennent pour la première fois dans ce genre de
lieux. En effet, sous la restauration, les lieux privés
des salons aristocratiques et les lieux publics étaient
les lieux uniques des mondanités.
tels de luxe avec une décoration plus importante et
un changement d’échelle.
Ce type d’hôtel n’échappera pas à l’influence du
modèle américain dans les modes d’arbitrage entre
luxe et rationalité moderniste, dans la distribution
des chambres ou dans le développement des équipements, « l’hôtel devient un des éléments de la centralité urbaine et n’est plus seulement un équipement
résidentiel. » (5)
D’autre part, ces hôtels auront un impact considérable sur l’habitat avec la diffusion de nouvelles
normes sociales en matière d’hygiène et de confort.
Par exemple, en Suisse, le thème de la propreté joue
un rôle majeur dans l’hôtellerie des années 1870 :
«Les exigences de propreté et d’hygiène, issues de
l’hôtellerie, ont contribué de façon décisive selon
Geneviève Heller à la transformation de la société
Suisse et en particulier à la pénétration du modèle
hygiéniste dans le domaine du logement et de l’assainissement ». (6) d’autant plus que la majorité de
la clientèle des hôtels suisses est envoyée par des
médecins anglais ou allemands adeptes de la médecine climatique. Le développement de l’hôtel de
station en Suisse, comme dans les autres pays, permet également la diffusion des nouveaux moyens
techniques de confort comme le chauffage central,
l’ascenseur, l’éclairage électrique...
Sur la Côte d’Azur, la grande expansion hôtelière ne
se fait qu’à partir des années 1880, l’hôtel est alors
un produit bien défini dans le milieu urbain ou dans
les nouvelles zones de villégiature. Très vite, cette
région devient le terrain de prédilection des riches
de toute l’Europe. L’hôtel de la Côte d’Azur se transforme alors en une sorte d’archétype de l’hôtel de
luxe, qui à force de modernisation finit par devenir un
« palace » (mot qui apparaît vers 1905).
Fort du succès de ce nouveau modèle d’hôtel et par
ce qu’il ne peut accueillir le trop-plein de clients, les
frères Pereire construisirent l’hôtel de la Paix, actuellement le grand hôtel sur la place de l’Opéra Garnier.
L’association des deux bâtiments pose les principes
de la première chaîne hôtelière française.
Malgré les difficultés entrainées par la guerre, le secteur hôtelier continue de se développer sur le modèle
du grand hôtel parisien. Le premier hôtel Continental
(aujourd’hui racheté par le groupe Holiday Inn) ouvre ses portes sur l’actuelle place de la république en
1878. L’hôtel devient rapidement le lieu de toutes les
mondanités, où l’on organise banquets et réceptions.
Il sera même pour la première fois le théâtre de manifestations politiques, faisant rentrer définitivement
l’hôtel comme un acteur de la vie sociale parisienne.
L’hôtel Continental se distingue dans ses salons par
un « style oriental merveilleusement conçu et réalisé ;
on dirait un morceau de l’Alhambra transporté là par
la baguette d’une fée ». (4)
« Le meilleur n’est pas trop beau » : la création
du Palace.
L’hôtel de la station touristique.
À l’origine, il y a la station thermale. Depuis l’antiquité, l’eau n’a jamais cessé d’être l’élément naturel
que l’on utilise à des fins thérapeutiques. En revanche les établissements thermaux étaient souvent
le théâtre de dérives. À partir de la fin du XVIIIe siècle, les Anglais revalorisent le monde thermal. Ce
type de tourisme se développe et donne naissance
au début du XIXème siècle à un tourisme de villégiature lié à la mer, à la montagne ou près des lacs. Là
aussi, le développement des voies de communication
et le nouveau mode de vie de la fameuse « classe de
loisir » (Thorstein Velben) jouent un rôle déterminant
dans l’émancipation de cette nouvelle activité.
Les grands hôtels de stations thermales ou balnéaires
prennent progressivement de l’importance. Tout
d’abord en Angleterre vers 1820, puis en Suisse vers
1830 et en France sous le Second Empire. Ils passent
de l’image d’un simple équipement en attente d’un
autre hébergement comme les villas, au statut d’hô-
À l’aube du XXème siècle en France, l’industrie
hôtelière compte très peu de ces « grands hôtels »
ou palaces. En effet, les grands établissements cités
précédemment restent des exemples marginaux.
Après l’exposition universelle de 1889, Paris reste
en retard sur les autres capitales pour l’édification
et l’aménagement d’hôtels modernes de luxe. Le
Meurice et le Bristol datent de la Restauration. Le
Second Empire donne à la capitale le Saint-James,
le Louvre et le Grand-hôtel ; l’exposition universelle
de 1878 le Continental ; et celle de 1889 le Terminus-Saint-Lazare.
Chaque hôtel de luxe qui ouvre essaie de surpasser le
dernier, créant une course à l’innovation positionnant
le confort en tant que luxe suprême. Si auparavant,
l’idée de luxe était associée à la richesse de décors,
depuis la moitié du XIXème siècle et l’avènement de
l’hygiénisme et surtout à la veille de XXème siècle,
24
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
l’hôtel devient le diffuseur d’un nouvel art de vivre
fondé sur le luxe et le confort.
II Le père de l’hôtel contemporain
itale, mais son sens ne se détache que progressivement de l’idée de luxe qui lui est antérieure. D’abord
représenté par le faste de la décoration et le luxe
dans une mutation qui date du milieu du XIXème siècle, le confort revêt progressivement la signification
bourgeoise d’amélioration de la vie quotidienne, du
décor et de l’habitation domestique. (Jean Pierre
Goubert : Du luxe au confort p16) Rejoignant l’idée
d’aisance et de bien-être qui lui vient de son homonyme britannique «comfort», le confortable est défini par le dictionnaire du XIXème siècle de Larousse
(1872) comme « cette espèce de bien-être général,
de cette satisfaction de tous les besoins moraux et
physiques que nous comprenons sous (son) nom ». (7)
La concurrence entre les palaces, dont un grand
nombre s’ouvrent dans les années 1900, crée une
« fuite en avant dans l’application des innovations
technologiques, sous l’effet de la rapidité des inventions » (Francine Colas). L’hôtel devient le lieu de
toutes les avant-gardes en matière d’avances techniques au service du confort.
Au début du XXème siècle, les palaces les plus réputés
(et qui le sont toujours actuellement) vont voir le jour.
L’hôtel de Crillon ouvre en 1909. Transformé par Walter d’Estailleur, il occupe un ancien hôtel particulier
construit en 1758 par Jacques-Ange Gabriel place de
la Concorde. Le groupe hôtelier fondé par les frères
Pereire puis dirigé par Arthur Millon s’associe avec
des investisseurs étrangers pour racheter le Meurice
et l’hôtel du Rhin place Vendôme. La fin du XIXème
siècle et le début du XXème siècle voient l’apparition de financements par des sociétés étrangères, à
la manière de la société dirigée par le Suisse César
Ritz. De l’avenue des Champs Elysées envahie par
trois hôtels (l’Elysée-Palace en 1899, le Mercédès en
1905, et l’Astoria en 1907), les Champs-Elysées sont
également le siège d’autres palaces, propriétaires
d’hôtels indépendants, comme le Carlton ouvert en
1909 ou le Claridge en 1912. La rive gauche, longtemps laissée à l’abandon par l’hôtellerie, voit arriver
l’hôtel Lutetia qui restera longtemps le seul « Gand
hôtel » de la rive gauche.
La chambre de l’hôtel de luxe
À l’issue des fatigues d’un voyage éprouvant ou
après une soirée riche en mondanités, la chambre
d’hôtel se veut être l’espace où le locataire renoue
avec les plaisirs du repos et avec l’intimité. Comme
le dit Vicky Baum, la chambre d’hôtel laisse chacun
avec lui-même : « Puis les portes se ferment, à l’hôtel : les doubles portes se verrouillent derrière chaque
individu et le laissent seul avec lui-même et ses secrets ». (8). C’est pourquoi, selon les expressions de
Marcel Proust, l’accueil du personnel doit faire d’une
« demeure nouvelle » le « home », c’est-à-dire un lieu
réservé du client. (9). Ce n’est pas une tâche simple
dans la mesure où le nouvel arrivant découvre une
pièce « pleine de choses qu’il ne connaissait pas »
(ibid, p 552) et avec lesquelles il doit se familiariser
rapidement. Il faut dire que la chambre du Grand-hôtel de Balbec dispose de meubles peu fréquents dans
les hôtels, tels que des « petites bibliothèques à vitrines courant le long des murs » ou une «grande glace à pied en travers de la pièce ». Plus classiquement,
Georges Feydeau qui situe les scènes d’adultère du
Dindon (1896) à l’hôtel Ultimus, masque transparent
du Terminus-Saint-Lazare, décrit la chambre 29 comme « une grande pièce confortablement meublée. Au
fond, un lit dans une alcôve. Une table au milieu de la
chambre. Portes donnant sur le couloir, sur la chambre 38, sur un cabinet de toilette. Une cheminée. » (9)
Le 5 juin 1898, un hôtel, qui deviendra par la suite
une icône mondiale, nait : le Ritz, place Vendôme.
Parti de rien, le Suisse César Ritz fait fortune en dirigeant des hôtels et des restaurants à Paris et en
province. Il décide d’ouvrir non pas un « grand hôtel », mais quelque chose de nouveau et d’original, le summum de l’élégance qui réunirait tous les
raffinements qu’un prince puisse souhaiter dans sa
propre demeure. Choisissant pour architecte Charles
Frédéric Mewès, Ritz lui dit : « Mon hôtel doit être le
dernier cri de l’élégance..., le premier hôtel moderne
à Paris. Je le veux hygiénique, confortable et beau ».
Selon sa formule « le meilleur n’est pas trop beau ».
Il organise un ensemble de styles où la dominante
du mobilier et de la décoration est en accord avec la
place Vendôme dessinée par Mansart, c’est-à-dire en
imitation des époques fin XVIIème, début XVIIIème
siècle. Les jardins sont de style Louis XIV, comme le
salon carré ; la salle à manger est Régence ; le grand
escalier et plusieurs appartements sont Louis XV ; les
appartements royaux sont Empire pour rappeler la
colonne Vendôme. L’ensemble offre une identité qui
permet au chroniqueur du Temps d’écrire : « Pas une
fausse note n’est visible ».
Dès l’inauguration, c’est un triomphe. Toute la société élégante parisienne, ainsi que les célèbres
« beautiies » du temps. Les Anglo-saxons sont particulièrement friands de l’hôtel Ritz : ils créent l’adjectif
« Ritzy » pour qualifier ce que l’hôtel représente.
En règle générale, le lit, qu’il soit simple ou double,
adossé à un mur ou dans une alcôve, est surmonté
de rideaux. Une table, un bureau et des sièges complètent le mobilier. Mais en fait les chambres ne sont
pas standardisées : il y a des chambres, des suites,
des appartements. Les volumes sont différents, ainsi
que la décoration puisque les étages les plus hauts
sont les moins nobles. Pour ranger ses effets, le lo-
« Le plus-que-parfait confortable »
Cette formule publicitaire qui figure en caractères
gras sur toutes les publications du Grand-Hôtel est
le but vers lequel tendent tous les palaces de la cap-
25
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
cataire dispose d’une armoire à glace, doublée d’une
ou de plusieurs commodes dans les appartements
luxueux.
Plan du premier étage du Grand Hôtel du Louvre, 1877
Le Grand Hôtel du Louvre,1860
Les salles de bains apparaissent petit à petit, à mesure que l’hygiène se développe. À l’époque du
Grand hôtel de la paix, les réclames faisaient rêver les
voyageurs avec une salle de bains par étage. Il faut
attendre l’hôtel Ritz au début du XXème siècle pour
voir apparaître une salle de bains systématiquement
pour une chambre.
La cour du Grand Hôtel du Louvre, 1859
Salon de lecture, Le Grand Hôtel du Louvre XIXe siècle
Salle à manger, Le Grand Hôtel du Louvre XIXe siècle
Chambre au Grand Hôtel, 1894
___________________
(1) BALZAC Honoré, Illusions perdues, Paris : Gallimard, 1972, 669p.
(2) WATKIN David, Palaces et Grands Hôtels d’Europe, Paris : Flammarion, 1992, 321p.
(3) LESUR Jean-Marc. op. cit.
(4) LESUR Jean-Marc. op. cit.
(5) F. Ascher, J-L. Cohen, J-C. Hauvray. op. cit
(6) LESUR Jean-Marc. op. cit.
(7) LESUR Jean-Marc. op. cit.
(8) Conférence de M. Albert Ranc, hôtelier, le 12 janvier 1930 publiée par le Bulletin officiel du syndicat
général des grands hôtels, avril 1930.
(9) Marcel Proust à l’ombre des jeunes filles en fleurs,
bibliothèque de la Pléiade, A la recherche du temps
perdu, 1954, tome I, p 549-550.
(10) Georges Feydeau : le Dindon, acte II, théâtre
complet, éd. Garnier, 1988, p508.
26
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
27
II Le père de l’hôtel contemporain
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
28
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
De gauche à droite, de haut en bas
Alfred Armand, Plan du sous-sol du Grand Hôtel
Le Grand Hôtel, boulevard des Capucines, vers 1862
Bal de bienfaisance donné au Grand Hôtel par la société anglaise le 28 Avril 1874
29
II Le père de l’hôtel contemporain
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
30
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
III Création d’une industrie de masse
III
CRÉATION D’UNE
INDUSTRIE DE MASSE
Les deux guerres ou un demi-siècle de
stagnation hôtelière.
congés payés, associés à une explosion économique
qu’on appellera « les trente glorieuses », les Français
découvrent les loisirs et le tourisme.
La période qui va de 1914 à la libération est une
époque de profonds contrastes en France : Elle commence et finit par les réquisitions militaires, tout en
alternant des années de rapide développement du
tourisme et de l’hôtellerie et la crise la plus importante que le secteur ait connue.
L’hôtellerie d’hébergement permanent stable vit
ses dernières années, avant que la crise des années
trente, la Seconde Guerre mondiale et la construction de logements populaires d’après-guerre ne sonnent la fin de cette forme d’hôtellerie à Paris. En effet, la législation sociale créatrice des « habitations à
bon marché » puis les « habitations à loyer modéré »
permettent au plus grand nombre des locataires permanents des hôtels garnis d’élire domicile dans leur
propre appartement, tout en ne payant qu’un loyer
modique. Ainsi, la grande majorité des hôtels garnis
vont fermer leurs portes.
Afin de comprendre le bouleversement qui va
s’opérer, il faut s’attarder sur les chiffres. En 1947,
on compte 950 000 visiteurs en France, 3 millions
en 1949, dix millions en 1965, 50 millions en 1990 et
enfin 76 millions en 2001.Cette période, qui voit la
naissance du tourisme de masse, transforme les hôtels de France, obligeant à considérer l’hôtellerie à
un niveau national voir universel.
L’arrivée de Conrad à Paris, que l’on appelle le
« papa des hôteliers » par la profession, s’insère dans
la stratégie globale de développement de la chaîne
qu’il a créée aux États-Unis dans les années trente.
Son but était de créer un réseau où les touristes trouveraient un produit et des prestations standardisées
partout où ils se trouvent dans le monde, à Rio de
Janeiro comme à Singapour ou Tokyo. La chaîne se
base sur deux points fondamentaux : à la fois une
grande standardisation qui permet de fidéliser la
clientèle ciblée et à la fois une maitrise globale des
politiques de financements.
Dans les années vingt, le tourisme connait un essor
vigoureux, si bien que l’état commence à soutenir
économiquement ce secteur.
Entre 1900 et 1930, le nombre des hôtels double, achevant la couverture des arrondissements
périphériques rendus plus accessibles par la création
du métro. Les quartiers des hôtels de luxe se déplacent vers l’ouest et l’Étoile, où de splendides palaces
s’édifient : le Plaza-Athénée, avenue Montaigne en
1923, le George V en 1928, le Prince de Galles en
1929…
Il est important de souligner que c’est à cette époque, que le niveau de confort et de propreté des hôtels parisiens rattrape leur retard sur la concurrence
internationale. Si les grands palaces étaient réputés,
la majorité des hôtels de Paris avaient jusqu’alors
mauvaise presse.
En France, l’essor de l’industrie hôtelière se poursuit
jusqu’à la fin des années soixante-dix. Une concurrence de plus en plus sévère entre les différentes
chaînes françaises amène un début de concentration.
Face aux chaînes intégrées, définies par la centralisation des moyens administratifs et commerciaux, se
développent parallèlement des chaînes volontaires
regroupant des entreprises indépendantes.
À la fin des années soixante-dix, les premières difficultés apparaissent après des années d’expansion
continue. La crise, qui se poursuit dans les années
quatre-vingt, amène les chaînes intégrées à franchir
la troisième étape de leur stratégie de développement, en construisant des hôtels économiques une
étoile adaptée aux budgets réduits des ménages et
des voyageurs. Au sein des mêmes groupes hôteliers,
différentes chaînes sont créées afin d’assurer une
couverture stratégique de l’ensemble des gammes.
Depuis l’après-guerre, les chaînes hôtelières
foisonnent :
Une fois, la guerre terminée, l’occupation loin derrière elle, la France offre la possibilité à son industrie hôtelière de rentrer dans un essor ininterrompu
jusqu’à aujourd’hui. Grâce à des acquis sociaux importants, à l’image du week-end libre et des premiers
Le groupe Accor est la principale chaîne intégrée,
dont la division hôtelière est n°1 en France et en
Europe et occupe le quatrième rang mondial. Créé
31
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
L’hôtellerie française en fuite vers l’international en 1960, le premier Novotel ouvre en 1967, et sera
suivi par l’ouverture des Ibis et Urbis. Après diverses
fusions et rachat de groupe français et américain, le
premier hôtel formule 1 ouvre en 1985, puis dans les
années quatre-vingt-dix le groupe prend la direction
des hôtels Pullman International. Parmi les hôtels
haut de gamme du groupe à Paris, figurent les Sofitel
et le Pullman Saint-Jacques. En 2001, Accor compte
3654 hôtels soit 415 774 chambres.
Au deuxième rang, loin derrière Accor, se place le
groupe Concorde, héritier de la Société du Louvre
des frères Pereire et qui est aujourd’hui contrôlée par
la famille Taittinger. Le groupe détenait jusqu’il y a
quelques années un certain nombre de fleurons de
l’hôtellerie du luxe français, comme l’hôtel du Louvre et l’hôtel de Crillon, ces deux derniers ayant été
revendu respectivement au groupe international Hyatt et à un groupe d’investissement Saoudiens ; Le
Lutétia est désormais le seul établissement de prestige du groupe Concorde à Paris.
Une bonne moitié des palaces parisiens est désormais dans les mains de capitaux étrangers, sans que
leur mode de gestion et les principes d’accueil et
d’hébergement qu’ils appliquent diffèrent de ceux
de leurs homologues français, ce qui est le signe
d’une internationalisation de la gestion des grands
hôtels de luxe. Cela reflète le caractère homogène
de leur clientèle, où les personnalités ne sont qu’une
infime partie et qui est surtout composée d’hommes
d’affaires habitués aux déplacements intercontinentaux et aimant retrouver, où qu’ils se trouvent, le
même décor luxueux.
Héritière de la Société du Louvre des frères Pereire
qui avaient édifié l’Hôtel du Louvre et le grand-hôtel
de la paix, la famille Taittinger possédait un groupe
spécialisé dans l’industrie du luxe et dans l’hôtellerie
avec un nombre important d’établissements comme le Crillon, le Lutétia, le Martinez, mais aussi
nombreuses chaînes comme Campanile, Kyriad ou
encore Première Classe. Malgré des bénéfices très
conséquents, la famille Taittinger met en vente son
groupe qui est racheté par le fonds d’investissement américain Starwood Capital en juillet 2005.
Ce groupe spécialisé dans l’industrie hôtelière, possédant plus de 750 établissements, est l’un des plus
importants, à l’échelle mondiale.
L’hôtel économique une étoile, un nouveau
produit L’idée des hôtels économiques, d’abord inaugurée
par la chaîne Formule 1 du groupe Accor, provient
d’une étude de marché selon laquelle il manquait des
hôtels économiques et confortables en France. En effet, si les hôtels de luxe se sont développés et modernisés, les hôtels bon marché sont restés les taudis
d’autrefois. Le groupe crée un concept d’hôtels pratiquement autonomes, où l’intervention de l’homme
est réduit au maximum afin de rentabiliser les coûts
de fonctionnement. Il n’y a plus de personnel d’accueil, mais un robot qui reconnaît le client grâce à sa
carte de crédit et lui donne un code pour sa chambre. Dès l’ouverture, les réservations se font par Minitel, le robot de l’hôtel gérant seul l’attribution des
chambres. Les chambres proposent le minimum vital
c’est-à-dire une chambre de 9m2, sans douche ni
wc privatif, équipé de deux lits : un lit double et un
petit lit superposé pour trois adultes (ou deux parents avec un enfant) ; un coin lavabo, une tablette
de rangement ; une penderie ; un bureau un téléviseur. Pour quatre chambres, il y a un bloc sanitaire
préfabriqué (WC – douche), équipé d’un système de
nettoyage automatique. Ces hôtels sont placés à des
endroits stratégiques : soit en centre-ville, soit le long
des autoroutes. De cette manière, ils captent une clientèle ciblée : ceux qui sont appelés à voyager pour
affaire ou les familles en déplacement de vacances.
De gauche à droite, de haut en bas
Hôtel L’istambul Hilton, 1955
L’Hôtel de Paris à Trouveille, 1910
Carte postale, Hôtel Statler Los Angeles, milieu du XXe siècle
Chambre Hôtel Formule 1
Plan, coupe d’une chambre standard, groupe Accror
32
Chapitre 1
Histoires d’hôtels
33
III Création d’une industrie de masse
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
CHAPITRE 2 UN ESPACE
BRISÉ EN LIEUX
34
Chapitre 2
DécorsUn
deespace
film, Shining,
brisé Stanley
en lieuxKubrick,1980
35
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
36
Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
I Une non architecture
I
UNE NON - ARCHITECTURE
Un édifice introverti
C’est dans ce contexte d’influence de l’hôtel particulier, de son faste, de ses décors et de l’immeuble
de logement monolithique, opaque sur la rue, accueillant en rez-de-chaussée des commerces, que le
grand hôtel qui donne les bases à l’hôtel de tourisme
s’est créé au milieu du XIXe siècle. Tout naturellement, le Grand Hôtel du Louvre puis le Grand Hôtel
de la Paix, construit sur la place de l’opéra en 1862,
s’est inséré dans le gabarit contraint et ordonnancé
imposé par Haussmann. Il est le témoin du style architectural du Second Empire, mélange d’inspiration
de l’habitation haussmannienne et de l’édifice public : en réminiscence de l’Antiquité et de la Renaissance, toutes les variétés de pilastres et de frises à
rinceaux sont utilisées. Elles offrent une décoration
surchargée, marque du luxe de l’architecture qui exprime symboliquement l’ostentation et la richesse
que souhaitent donner les promoteurs à l’édifice. Le
vocabulaire architectural fait preuve d’une élégance
conventionnelle, qui vise à exprimer la grandeur, car
c’est bien par la taille et la solennité que le GrandHôtel se distingue. Il occupe à lui seul tout un îlot :
son quadrilatère de 8000 m2 déroule 400 mètres
de façades, percées de plus de 400 fenêtres. (1) De
l’extérieur, on ne soupçonne pas les différentes salles
intérieures qui sont pourtant impressionnantes de
grandeur et de faste. Elles sont éclairées de manière
zénithale ou s’ouvrent sur des cours intérieures. Ainsi, l’hôtel recrée des façade en son sein. Il témoigne
d’une volonté contradictoire de se fermer de manière
opaque sur la rue, et de se rouvrir en son intérieur
afin de recréer des façades internes. Cette analyse
d’un bâtiment refermé sur lui-même, fait naître le
concept d’édifice introverti.
Le premier contact que l’on a avec l’hôtel est à
l’échelle urbaine, de la rue, du piéton. Comme pour
tout autre bâtiment, c’est sa façade, son gabarit, ou
encore son rapport de mimétisme ou d’opposition,
avec le milieu avoisinant, qui constitue ses caractéristiques visibles. Mais l’hôtel en tant qu’objet architectural entretient un rapport complexe avec l’urbanité
qui l’entoure : il l’assimile, le mime, et ce de manière
historique, jusqu’à se fondre dans le tissu urbain. En
effet, il n’existe pas, à proprement parler, en terme
de façade, de typologie architecturale singulière de
l’hôtel, à l’inverse des gares, des hôpitaux, des églises, des musées… qui expriment la singularité de
leurs usages à l’échelle de la rue. L’hôtel copie des
modèles préétablis en s’influençant des typologies
de l’habitat comme l’immeuble de logements, l’hôtel
particulier d’où il tire son nom ou encore du palais
qui donnera le palace.
Ce rapport étroit entre l’hôtel et l’habitat est fondamental et déterminant pour la création hôtelière.
Il s’explique de manière évidente, car à l’origine de
l’hôtel, c’est le principe de l’hospitalité qui permettait à un voyageur de se faire héberger de manière
temporaire dans un autre habitat que le sien. C’est à
partir de cette tradition, liée au besoin de remplacement d’un lieu domestique par un autre, que l’hôtel a vu le jour. Mais, ce glissement s’est effectué de
manière très progressive, si bien que l’héritage domestique n’a pas été remis en question. Cela a, petit à petit, conduit à un travestissement du bâtiment
d’habitation en espace commercial, que ce soit lors
d’une reconversion, à la manière de l’hôtel particulier
du Prince de Galles, transformé au XVIIIe siècle après
la révolution, en l’un des premiers hôtels de luxe parisiens, ou que ce soit lors d’une construction neuve
qui copie les habitations aristocratiques de l’époque.
Ces grands hôtels parisiens s’imposent rapidement
comme des modèles dans l’Europe entière et influencent la manière dont les promoteurs et les clients
voient « L’Hôtel », faisant naitre un archétype. Cette
vision archaïque au sens propre du terme colle toujours aujourd’hui à l’idée que l’on se fait d’un hôtel
et explique, à mon sens, la difficulté à remettre en
question cette typologie. Ce modèle est gardien de
grands principes : l’édifice introverti, peu significatif,
conservant un rapport d’opacité et de perméabilité
avec l’espace urbain, le tout sous-tendu d’un décor
suggérant l’univers domestique.
C’est le principe basé au départ sur le mime, la copie,
« le faire semblant de » qui pose la question de l’ambiguïté de l’hospitalité commerciale. Faire croire au
client qu’il est dans un logis alors qu’il est dans un
commerce. Dans un autre domaine, c’est ce changement de destination d’une habitation ou la création
d’après ce modèle qui fait de l’hôtel un projet d’architecture intérieure avant tout.
37
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Echecs contemporains
térieur, lors de l’adaptation du dessin.
L’existence de la difficulté de la remise en question
du rapport de l’hôtel à l’urbain se témoigne par la
rareté des projets apportant de nouveaux concepts ;
Rares, mais pas inexistants, à la manière de l’étude
portée sur un hôtel à New York dans le quartier de
Soho, par Jean Nouvel. Comme à son habitude, l’architecte se fait un plaisir de comprendre et d’assimiler le fonctionnement des modèles, afin de mieux
les retourner, en jouant de l’ambiguïté créée, entre
l’archétype et son opposé. La parcelle est située
sur un angle, possédant trois faces sur la rue, là où
un bâtiment classique se serait collé au mitoyen et
à la limite de la rue en se développant de manière
interne, l’architecte prend le contrepied en plaçant
son édifice au centre de l’îlot et en laissant donc tous
les côtés libres. Ce bandeau qui entoure l’hôtel est
cloisonné avec la rue afin de créer une limite franche
entre l’espace public et l’espace privé du bâtiment.
Mais, cette frontière est aussi virtuelle qu’elle est
matérielle, puisque la paroi est vitrée. Cette intervention, que l’on pourrait qualifier de simpliste, instaure pour autant un rapport de porosité complexe
entre l’urbain et le public. Malgré tout, il conserve
cette idée d’opacité avec la rue, car les vitrages toute
hauteur du rez-de-chaussée sont miroitants. De cette
manière, il décale la frontière entre l’alignement des
immeubles, à la façade de l’hôtel au centre du lot et
la transforme en lui attribuant des qualités de translucidité. Ce jeu de reversement s’effectue également
avec les espaces publics divisés au rez-de-chaussée
et au 6e étage, où est implantée une terrasse ouverte sur la rue, mais clôturée par un vitrage toute
hauteur. Le travail subtil sur la communication entre
l’hôtel et la rue ne s’arrête pas aux espaces publics
du bâtiment hôtelier. En effet, les chambres s’ouvrent
sur la ville par une face entièrement en verre. Elle
est refermée par un vitrage à l’opacité vague à peine
voilée par une brume mystérieuse comme la buée sur
les vitres d’un wagon. Il s’agit des vitres qui peuvent
être opacifiées et dont la couleur peut changer (du
rouge au bleu) au gré de l’utilisateur. Matérialité et
immatérialité dialoguent ainsi à travers le désir intime
et personnel d’apparaitre ou de disparaître, de regarder sans être vu, ou de se montrer.
Timidité, peur de la transgression ou simple réalité
financière, nous ne connaitrons jamais les éléments
exacts qui ont conduit à l’avortement de ce projet,
mais cela interroge sur la capacité de renouvellement
du secteur hôtelier. L’échec de l’Astor Hôtel à New
York est la preuve la plus significative de ce que considère Gianluca Peluffo auteur critique de l’ouvrage
« hôtels : architectures 1990 — 2005 » « comme une
véritable défaite de l’architecture » (2) hôtelière. Le
projet prévu sur le côté sud de Cooper Square, 7th
street entre le 3rd et la 4th avenue a été confié en
premier lieu au couple OMA – Herzong et De Meuron. Le programme voulu gigantesque et ambitieux
par les promoteurs, devait prendre la forme d’un immense bâtiment vertical que les architectes ont voulu
très expressif à la manière d’un édifice publique faisant d’un bâtiment privé un totem à l’échelle urbaine.
Ils ont imaginé un objet hors d’échelle ponctué de
grandes percées aléatoires. Le projet s’apparente
aux yeux du public à un objet en puissance qui ferait
un pied de nez aux bâtiments publics de la ville. Pris
comme une provocation trop importante, le projet a
été enterré puis confié à l’architecte Franck Gherry.
S’agissant d’un lot d’angle, la référence au Flatiron
Building semblait inévitable à l’architecte américain.
L’architecte propose un espace vitré qui part du rezde-chaussée et se développe sur toute la hauteur
jusqu’à une sorte de nuage de verre, un chapeau
jouant le rôle de fonction publique et d’apparat. Au
fil de l’évolution des maquettes, la place centrale,
celle qu’il attribue aux espaces publics de l’hôtel
semble exploser, voulant sortir marquer de manière
expressive sa présence à l’espace urbain. Ce qui est
évident c’est l’expression très nette d’une fonction
mixte essentiellement composée d’un espace public
fluide et d’une déformation des espaces réguliers :
le privé incarné par les chambres. Le recours à des
architectes de renom était un miroir aux alouettes :
après les critiques, les discussions et le silence qui a
suivi le débat, la Cooper Union a confié à Gwathmey
Siegel & Associates le projet d’un immeuble d’appartements et de bureaux de vingt-deux étages, au lieu
de l’hôtel envisagé au départ.
Cette succession d’échecs n’est pas forcément un
témoignage négatif. Au contraire, cela démontre
que la question du renouvellement de l’hôtel en tant
qu’objet à l’échelle de la ville est un sujet polémique,
certes, mais dérange autant qu’il intéresse les acteurs
concernés. Cela crée un débat sur le rôle de l’hôtel
dans l’espace public qui d’un point de vue général
semblent devenir de plus en plus payant comme les
musées, les centres commerciaux, et les gares, donnant à l’hôtel un grand potentiel de développement.
Jean Nouvel renverse le principe de l’édifice introverti au profit d’un espace que l’on ne pourrait pas qualifié encore d’extraverti, mais du moins d’expressif,
posant la question de la place et du rôle d’un hôtel
à l’échelle urbaine. Le projet de Soho joue subtilement sur des effets d’opposition ou de conservation
du modèle. Il crée un nouveau concept, interrogeant
sur la limite de transgression que l’on peut autoriser
à l’hôtel. Il est d’ailleurs intéressant de savoir que le
projet de cet hôtel n’a pas abouti. Le programme,
ayant changé après les événements relatifs au 11
septembre 2001 (selon les informations de l’atelier
Jean Nouvel), est devenu un immeuble résidentiel et
a perdu toutes les qualités de perméabilité avec l’ex-
38
Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
___________________
(1) COLAS Francine, Le Grand Hôtel de la Paix (18621914). le Palace parisien : exemple d’un lieu de
mondanité dans la deuxième moitié du XIXe siècle,
mémoire et maîtrise d’histoire soutenue à l’Université
Paris I en 1999).
(2) PELUFFO Gianluca. Hôtels architectures 19902005, Arles:Actes Sud, 2004, 279p.
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I Une non architecture
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Ci contre
La façade de l’Hôtel Meurice se fond dans
la rue de Rivoli
Coupe et élévation Grand hôtel
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Soho Hôtel, New-York, Jean Nouvel, images de synthèse
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Astor Hôtel, New-York, Franck Gherry,
maquettes de travail
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
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I Une non architecture
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
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I Une non architecture
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
II L’hôtel hybride : des strates d’intimités
II
L’HÔTEL HYBRIDE :
DES STRATES D’INTIMITÉS
Un bâtiment hybride
Le hall, la rotule de l’hôtel Le premier contact avec l’hôtel s’effectue dans la rue,
à l’échelle du piéton lorsqu’il rentre en contact avec
l’entrée. Il se caractérise par le sas, transition entre
l’espace urbain et le lieu juridiquement privé du bâtiment hôtelier. L’entrée d’un hôtel utilise souvent une
typologie particulière de porte à tambour, créant
une cellule de transition close qui ne permet pas au
hall, qu’il dessert, de rentrer en liaison directe avec
l’extérieur.
Hybride adj. m. : Constitué de deux ou plusieurs
éléments qui ne se trouvent pas normalement ensemble.
Depuis le XIXe siècle, les grands hôtels ne sont plus
uniquement une série de chambres louées pour la
nuit, mais des édifices complexes, que Gianluca Peluffo qualifie « d’hybride ».
Comme dans une demeure, l’hôte dispose de différents lieux de rencontre qualifiées de public, chacun ayant un usage prédéfini : Hall, salon, restaurant,
salon de lecture et même des salles de conférences,
un centre de remise en forme, une zone wifi… Tous
ces espaces sont reliés entre eux par des zones de
transitions, couloir, hall, ascenseur, escalier… qualifié
d’espace commun. Le parcours se termine dans l’espace le plus privé et intime : la chambre.
Le hall est pour le client s’adressant à l’accueil le
premier contact avec l’hospitalité de l’hôtel. Hérité
du cérémonial social de l’accueil aristocratique, le
hall est une pièce de dimension importante souvent
en double hauteur, dans laquelle l’attention portée
aux décors est particulièrement importante. Le hall
doit assurer une bonne première impression au client. C’est une vitrine, devenant le reflet du style,
mais aussi de la gamme de tout le bâtiment hôtelier. Bien qu’un espace d’accueil, il n’en est pas moins
une zone de contrôle. Dans un hôtel, il y a traditionnellement un seul hall, une seule entrée. De cette
manière, la direction peut contrôler les entrées et les
sorties des clients, mais aussi des inconnus. C’est une
zone dédiée au transit, véritable rotule distribuant les
autres espaces publics et privés de l’hôtel.
L’hôtel est donc un espace multiple, morcelé, composé d’une addition de lieux ayant chacun leurs
usages et frontières, mais aussi leurs degrés d’intimité et de sociabilité. Cette organisation provient
de l’origine aristocratique de l’hôtel particulier, dans
lequel l’hôtel de tourisme est né. L’hôtel particulier
est composé suivant un scénario précis : vestibules,
galerie, anti chambre, chambre, cabinet, créant un
degré d’intimité différent entre les espaces. Chaque
pièce est une zone de réception dans laquelle les invités sont conviés en fonction de leur statut social, les
différentes zones sont autant de sas et de barrières
qui protègent la suivante, plus intime. Cela crée un
parcours entre le public et le privé, entre l’apparat et
l’intimité. L’hôtel reprend cette organisation architecturale héritée des structures sociales de l’époque, en
multipliant les espaces publics, communs, réservant
la chambre comme le cœur de l’espace privé. Cette
vision archaïque de la sociabilité domestique est
toujours en vigueur dans l’hôtellerie contemporaine,
conservant cette multiplicité d’espaces servis et servant dédiés des usages précis. Le client traverse ces
différentes strates d’intimités, en passant de l’urbain
au public, au public-domestique, au commun, pour
terminer par le privé, positionné en cul-de-sac du
parcours.
Le lieu des mondanités Durant le XIXe siècle, les hôtels développent de plus
en plus des espaces intermédiaires et supplémentaires en complément de la chambre. Ces espaces
publics deviennent rapidement des lieux qui participent à la vie sociale de la ville. L’hôtel, destiné à
la base au voyageur, s’ouvre au citadin. Fréquentés
par les mondains, les restaurants et les salles de
banquets sont les lieux où il faut être vu, véritable
théâtre social, dont le faste du décor met en scène
des acteurs entourés de stucs et de dorures. L’Hôtel
Meurice, redécoré par le designer Philippe Starck,
prouve que le poids du décor infligé aux espaces
publics de réceptions est toujours une préoccupation contemporaine. La salle de restaurant en est
l’exemple le plus significatif, en recouvrant la verrière
historique qui la coiffe, par une imitation de fresque
qui joue avec les codes de la peinture classique. À la
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
manière d’un décor de théâtre : un trompe-l’oeil en
remplace un autre. Le créateur interprète les décors
de l’époque en jouant avec les différents styles qu’il
détourne. Il accentue par des effets de transformation d’échelles, de moyens techniques ou simplement d’associations, dans le but de créer un paysage
décoratif dans lequel il invite le client à voyager.
séduit par l’image des espaces publics et privés, le
voyageur s’attend à consommer ce lieu comme tous
les autres sites touristiques ou panoramas, faisant
alors du voyageur le « spectateur de lui-même, le
touriste de l’intime ».
Les espaces publics de l’hôtel sont des formes de
non-lieux, non régis pas les diktats du spectacle, faisant du décor un prétexte à la réunion pour se montrer, se regarder mutuellement et donc soi-même.
Cette vision mondaine est propre à l’espace public
qui abritait autrefois les demeures aristocratiques,
mais elle est en opposition avec la notion d’espace
et de partage domestique que l’on attribue au salon ou à la salle à manger du logis contemporain.
L’opposition la plus forte est avec le lieu privé de la
chambre, basé sur une intimité plus solitaire contradictoire avec l’espace mondain du rez-de-chaussée.
Cette association de lieux aux degrés d’intimités différents renforce la notion d’édifice hybride développée précédemment.
Je distingue ces espaces publics ouverts aux non-résidents, aux citadins et donc à la ville, des salons, que
je qualifie de lieux publics domestiqués. Ils sont
dédiés à des usages moins mondains et plus intimes,
privés, davantage en relation avec son ancêtre, l’habitat domestique. Ces lieux deviennent parfois des
dépendances, sortes de pièces en plus de la chambre où l’on peut recevoir de manière plus intime, sans
toutefois faire pénétrer l’invité dans son intimité. De
la même manière, les équipements de spa qu’offrent l’hôtel en partage entre les résidents (parfois
également à des clients extérieurs), peuvent être vus
comme des dépendances de la salle de bains. C’est
une version complètement transformée, mais davantage dédiée à la relaxation et au bien-être. Ces lieux
font naître une ambiguïté entre public et privé, entre
intimité et apparat, car ils proposent un usage plus
intime d’un lieu collectif.
Marc Auger souligne que la caractéristique de ces
espaces est la manière dont ils sont laissés vacants et
deviennent des non- lieux le reste du temps. En fait,
ce qui est lieu ou non-lieu n’est pas seulement soit
l’un, soit l’autre, mais se situe dans un « continuum »
entre des « polarités fuyantes ». Les espaces publics
de l’hôtel sont le parfait exemple de lieux la plupart
du temps laissés vides, remplis par le mobilier de
manière plus ou moins importante. Peu importe le
décor, ils sont ressentis comme des espaces anonymes que le voyageur traverse. Ce trouble explique
à mon sens la désertion et souvent la suppression de
ces lieux dans l’hôtel contemporain.
Des non-lieux Non-lieux : définition par Marc Auger: « ce que nous
appellerons « non lieux » l’est par opposition à la
notion sociologique de lieux, associés par Mauss et
toute une tradition ethnologique à celle de culture
localisée dans le temps et l’espace ». (1)
Dans son ouvrage, il met en opposition les « lieux »
au caractère « identitaire, relationnel et historique »
et le non-lieu. Cette dernière notion prend différents
visages en répondant toujours à un principe contractuel solitaire à la manière des transports en commun,
car la vitesse met le passager à l’écart du reste du
monde. Il étend sa réflexion à certains espaces standardisés et réduits à des fonctions précises. Marc
Auger développe également qu’« il y a des espaces
où l’individu s’éprouve comme spectateur sans que
la nature du spectacle lui importe vraiment [...] comme si, en définitive, le spectateur était à lui-même
son propre spectacle. Bien des dépliants touristiques
suggèrent un tel détour, un tel retour du regard en
proposant par avance à l’amateur de voyages l’image de visages curieux ou contemplatifs, solitaires ou
rassemblés, qui scrutent l’infini de l’océan, la chaîne
circulaire de montagnes enneigées ou la ligne de
fuite d’un horizon urbain hérissé de gratte-ciels : son
image en somme, son image anticipée, qui ne parle
que de lui, mais porte un autre nom (Tahiti, L’Alpe
d’Huez, New York). L’espace du voyageur serait ainsi l’archétype du non-lieu. » Nous pouvons étendre
cette analyse à l’hôtel, symbole de l’espace touristique. Ce lieu est choisi sur catalogue, site internet,
Le malaise : l’espace commun Les espaces communs : ascenseur, escalier et couloirs sont des zones de passage et de transit, ce qui
en fait des non-lieux par excellence. Ils jouent le rôle
de tampons, de sas entre le public et le privé ayant
pour seul but de distribuer les chambres. Les communs se développent verticalement avec l’ascenseur
et horizontalement par le couloir, ce dernier dessert les unités privées des chambres par des portes
palières à la manière des habitations dans une rue.
Le client reprend étrangement le statut de passant
déambulant dans un espace distributif. L’analogie est
renforcée par l’effet de répétition engendré pas la
succession régulière des portes toutes numérotées
et des éclairages muraux qui remplacent les réverbères. La relation que l’on pourrait qualifier d’urbaine
est contrecarrée par le décor domestique ambiant
traditionnellement composé de moquettes, de papier peint et d’éléments de mobilier emprunté à l’habitat. Souvent aveugle, linéaire, mais labyrinthique,
c’est à cet endroit que l’hôte entrevoit la complexité
d’un bâtiment hôtelier. Espace froid et impersonnel, le couloir provoque une sensation d’une infinie
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
perspective, provoquant un malaise, sensation que
Stanley Kubrick traduit dans le film Shining. Il met en
scène un enfant qui a l’innocence de croire qu’il peut
s’approprier ce non lieux en jouant avec le motif de
la moquette. La scène absurde montre que le couloir est destiné à un seul usage : passer et que toute
appropriation n’est pas souhaitée, voire impossible.
Espace surveillé par de nombreuses caméras, c’est
une zone où les regards se croisent avec un sentiment de gêne causée par la proximité de l’autre dans
un lieu restreint. La sensation est renforcée par la
proximité de la chambre séparée par une porte servant de fine barrière, la dernière entre le public et
le privé. La séparation est physiquement perceptible,
mais l’ambiance et le décor continu entre les deux
espaces brouillent cette limite. Ainsi en sortant de la
chambre, le client semble constater une continuité
alors qu’il est directement projeté dans un univers
commun, ouvert aux inconnus. L’hôtel Nuevo Parador de Alcalà propose un rapport d’intimité différent
en créant un sas extérieur à la chambre. Prenant la
forme d’une boite dans le couloir, collée à la chambre, l’intervention simple apporte une véritable frontière entre le commun et l’intime.
___________________
(1) AUGIER Marc, Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. « La
librairie du XXIe siècle », 1992, 149 p. pp48.
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II L’hôtel hybride : des strates d’intimités
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Ci contre
Décors de film, Edmund Goulding, Grand
Hôtel, (production still), 1932.
Page 50
L’escalier intérieur du Palais d’Orsay, en
1918, Photographie de Charles Lansiaux
Décors de film, Edmund Goulding, Grand
Hôtel, (production still), 1932.
Banquet au Grand Hôtel, 1869
Hôtel Meurice, Philipe Starck, 2002
Page 51
Décors de film, Shining, Stanley Kubrick
Couloir de l’hôtel ’hôtel Nuevo Parador de
Alcalà
Plan de la chambre de l’hôtel Nuevo Parador de Alcalà
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
III Le privé : la chambre
III
LE PRIVÉ : LA CHAMBRE
Transitions spatiales els, qui se superposent maladroitement tant ils sont
comprimés. Comme le bâtiment hôtelier, la chambre
est un lieu hybride qui regroupe différent usages
hétérocycle. En revanche au sein d’une chambre, les
transitions spatiales sont presque inexistantes.
L’espace privé incarné par la chambre est situé au
bout du parcours urbain-public-commun, en culde-sac à la manière d’une fin, d’un but. Ce lieu, à
l’inverse des autres, qui se définissent par un usage
unique, renferme une multitude d’usages : le client
peut bien sûr y dormir, mais aussi se laver, travailler, ranger, recevoir, manger… La chambre synthétise
pratiquement tous les usages que propose l’hôtel
en un seul et même lieu réduit. Le schéma, public
– privé, de transitions entre les usages et les degrés
d’intimités, propres à l’hôtel, est repris à l’intérieur
de la chambre même. L’entrée s’ouvre traditionnellement sur un couloir abritant le dressing tout en
desservant la salle de bain. L’idée est de créer un sas
avant l’espace intime du lit, dans le but de l’éloigner
le plus possible de l’entrée et qu’il ne soit pas visible
depuis l’extérieur lorsque la porte s’ouvre. Encore
une fois dans l’organisation spatiale, il y a une mise à
distance de l’extérieur vis-à-vis de l’intérieur, du public au privé. Au sein de la chambre, on peut identifier
des zones d’activité différentes : celle du lit pour le
sommeil, de la salle de bains pour se laver, mais aussi
des zones de travail, de rangement, de détente. Cela
crée des zones distinctes incarnées par le mobilier: le
bureau, le fauteuil, la penderie, la télévision, remplissant le lieu de manière physique et usuelle. Ces possibilités d’activités diverses offertes au client peuvent
être perçues comme une liberté, mais cette manière
d’incarner un usage par un élément de mobilier superposé dans un lieu réduit exprime l’aspect prédéfini et contraint de l’agencement de la pièce.
Dès que les chambres s’agrandissent il apparaît sur le
plan qu’une attention particulière est apportée à ces
transitions. On peut voir que chaque zone se définit
par la distance mises entre elles. Un véritable sas entre le couloir et la chambre apparait, des espaces de
salons et des dressings se dessinent. Plus les chambres s’agrandissent, plus la composition de l’espace
se calque sur celui d’un appartement, jusqu’à la création de pièces distinctes, comme des salles à manger,
des salons, des chambres.
Dès que la chambre s’agrandit, l’organisation spatiale
ressemble à celle d’un appartement. Il y a une gradation d’intimité entre les espaces : une pièce s’ouvre
sur une autre plus intime. Ainsi cette structure héritée
de l’hôtel particulier semble toujours être le modèle,
le but à atteindre lorsqu’il s’agit de concevoir un lieux
de vie.
Timidité ou exhibition Nous avons précédemment établi que la chambre
est le point d’arrivée du parcours entre l’urbain et le
privé, mais si toute cette composition n’a pour but
que de les éloigner, il est pourtant obligatoire que
l’espace intime s’ouvre sur l’extérieur. Cette contradiction est traitée par les architectes contemporains de manière totalement différente et souvent
opposée, montrant bien la complexité à résoudre le
rapport de l’intime – l’urbain.
Il est intéressant de constater que plus la gamme
s’élève, plus la chambre est grande, offrant la possibilité d’y adjoindre des espaces de liberté supplémentaires. Cette règle est régie par l’attribution
du nombre d’étoiles à un établissement, devant respecter des surfaces et équipements minimums, s’il
veut prétendre à une gamme précise. La chambre
standard est en quelque sorte une synthèse de la
suite dans un espace réduit. En effet le salon d’une
suite sera symbolisé par un petit fauteuil, les tables,
tablettes et commodes, seront remplacé par un
unique plan horizontal : le bureau. Ainsi les usages de
la suite sont réduits par homothétie dans la surface
minimale de la chambre standard. Cette dernière est
donc encombrée d’objets et donc d’usage potenti-
L’hôtel Parador de el Saler situé en Espagne dote
ses chambres d’une zone tampon entre l’extérieur et
l’intérieur, matérialisée par une loggia fermée grâce
à des persiennes en bois. De cette manière, l’espace
intime est protégé d’une double peau intégrée au
sein même de l’espace, faisant rentrer l’extérieur à
l’intérieur tout en contrôlant l’échange visuel avec
l’urbain. D’une manière similaire, Jean Nouvel avec
l’hôtel Saint James de Bouillac, propose aux clients
de s’enfermer dans un édifice monolithique semblable à une cage. Cet effet est mis en scène par
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
un quadrillage qui mélange bardages et volets. Ces
derniers peuvent s’« ouvrir mécaniquement et lentement dévoilant son altère égo naturel : le champ
de vigne ». Si de jour, la chambre est complètement
dissimulée, de nuit, elle se transforme en lanterne
témoignant de la présence ou non de ces occupants.
Ci contre
Plan suite, Hôtel Missoni,
Edimbourgh, Ecosse
Plan chambre standard, Hôtel Sana,
Lisbonne, Portugal
Façade de L’hôtel Parador de el Saler,
Espagne
Cet architecte se questionne dans de nombreux projets sur le rapport de l’intime – urbain. Avec l’Hôtel
de Lucerne en Suisse, le thème du cinéma sert de
prétexte à la mise en scène de la relation amoureuse
et de la sensualité. C’est ainsi que l’intimité, le rêve,
l’illusion, l’érotisme deviennent l’instrument à travers
lequel cet édifice construit son propre rapport à la
ville ; un rapport qui n’est pas uniquement abordé
dans les espaces intermédiaires que sont le hall et
le restaurant. Là, est toute l’originalité de cet hôtel ;
l’intimité est mise en scène par rapport à l’extérieur.
En effet, le choix consistant à traiter les plafonds
de chaque chambre avec des images qui en occupent toute la surface, et qui représentent des scènes
d’amour tirées de chefs-d’oeuvre du cinéma, permet
un subtil jeu de miroirs entre intérieur et extérieur.
Si, dans le palais aristocratique, la somptuosité des
fresques du premier étage proclamait au niveau de
l’espace urbain la richesse et l’appartenance à une
élite sociale, ici, le rapport intérieur – extérieur se
reflète dans le rapport intimité (illusion) – ville (inconnu) : plutôt que de regarder le plafond le client a, en
guise de ciel, une certaine image de la sensualité, et,
à l’extérieur de sa fenêtre, la vie publique à découvrir. Le citadin, quant à lui perçoit une projection de
l’intimité éventuelle de la chambre à travers sa transposition virtuelle.
Intérieur d’une chambre de L’hôtel Parador
de el Saler, Espagne
Hôtel Saint-James, Jean Nouvel, Bouillac,
France
Plan et élévation du système de volet,
Hôtel Saint-James, Jean Nouvel, Bouillac,
France
Page 56
Chambre de l’Hôtel Saint-James, Jean
Nouvel, Bouillac, France
Chambre de The Hôtel, Jean Nouvel,
Lucerne, Suisse
Façade de The Hôtel, Jean Nouvel,
Lucerne, Suisse
Page 57
Façace de l’Hôtel ES, King Roselli
Architetti, Rome, Italie
Dans ce dernier exemple, c’est le décor intérieur qui
communique avec l’extérieur, l’Hôtel ES de Rome
dessiné par King Roselli Architetti place le client
comme un acteur de cet échange. De plus en plus, la
vie privée cherche à se montrer et à s’exprimer à l’extérieur, caractérisant la façade avec sa lumière propre
et changeante, selon chaque chambre. La multitude
de présences, leur hétérogénéité et leur volonté de
s’exprimer deviennent ainsi les protagonistes de la
dialectique privé – public, régulier et variable, contrastant avec l’expressif et le transparent qui traduit
le rapport public / semi – public.
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Chapitre 2
Un espace brisé en lieux
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III Le privé : la chambre
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Un espace brisé en lieux
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CHAPITRE 3 LA CHAMBRE :
LE LIEU D’UNE
INTIMITÉ
EXACERBÉE
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Chapitre 3
La chambre,
Petr Antonov
le lieu
, Story
d’une
of beds,
intimité
New-Y
éxacerbée
ork,2005
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
I Mimétisme domestique
I
MIMÉTISME DOMESTIQUE
La chambre d’hôtel, lieu de nomadisme et d’intimité d’un moment explique la présence d’un voyageur
dans un bâtiment hôtelier. Cet espace intime est influencé par la chambre domestique, considérée aujourd’hui comme le lieu dans la maison le plus intime
dédié au couple ou à la solitude. Les standards de
la chambre d’hôtel ont été établis à la création du
Grand Hôtel à la période précise où la chambre à
coucher connaissait un bouleversement : le passage
de la chambre séparée, lieu de réception à la chambre conjugale intime.
bre à proprement parler, mais une pièce commune,
une pièce de feu. Tout le monde, parents, enfants,
domestiques dorment dans cette même pièce vaste.
Seuls les lits clos par des rideaux préservent une certaine idée d’une intimité presque inexistante. Entre
la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle, le
regroupement des chambres dans l’habitation bourgeoise, est une habitude qui devient de plus en plus
courante, si l’on en croit les plans publiés dans les
recueils. Les chambres se dissocient des pièces de
réceptions, formant le plus souvent avec une antichambre, la partie privée de l’appartement réservé
à la famille.
La chambre : un espace de réception pas
comme les autres
Ch. Garnier et A. Ammann, deux grands architectes
de l’époque proposent quelques règles générales
à ce sujet : “Il convint que les diverses chambres à
coucher ne se commandent pas, et cependant elles
doivent rester entre elles en communication aussi
directe que possible, ce qui est indispensable à l’intimité de la vie de famille. Les pièces habitées par
les parents et les enfants se placent de préférence
du côté qui reçoit pendant la journée les rayons du
soleil.” (1)
Le lieu de l’intime est caractérisé par l’objet de couchage : le lit. Ce terme est apparu au XIIe siècle et
définit le meuble sur lequel on se couche. A cette
époque, on le déplace d’une salle à l’autre pour
différents usages avant d’être installé, la nuit venue,
dans la garde-robe. Ce réduit « coffre-fort » servait de
chambre pour les seigneurs.
La coutume occidentale de s’enfermer seul ou à deux
dans une pièce dédiée à l’intimité est meublée à
l’image de celui qui l’occupe et qui lui est personnel. Cette habitude se caractérise par la chambre à
coucher. Le terme français vient du grec « kamara »
en passant par le latin « camera » et signifie voûte ;
son origine est donc sans rapport avec le mot qu’on
traduit souvent, de façon trompeuse la « chambre »,
c’est-à-dire le latin « cubiculum ». Ce terme, qui étymologiquement signifie « lieu de repos couché », se
révèle à l’usage avoir la valeur de « loge », « cabinet », réduite et désigne une pièce fermée, étroite,
souvent obscure et sans fenêtre sans meuble et sans
fonction ni occupant défini. Les Romains dorment
généralement dans un « cubiculum », Celui-ci n’est
donc pas pour autant une chambre à coucher. Il peut
le devenir, comme il peut servir de chambre d’amour,
de chambre de maladie ou d’agonie, de cabinet secret. Les Romains « inventent une chambre, chambre
à coucher ou à aimer, chambre à mourir, chaque fois
qu’ils ont besoin de se retirer de la vie sociale, qu’ils
ont besoin d’un lieu écarté, pour ainsi dire d’un nonlieu.
Toutefois, malgré ces prescriptions chez les classes
très aisées, on remarque souvent que la “chambre
des maîtres” de maison se trouve en relation directe
avec les pièces de réception et la rue. Sa situation et
son traitement architectural montrent que l’on cherche à la mettre en valeur. C’est le signe d’une attention accrue à la vie privée et à ses plaisirs quotidiens,
mais aussi qu’il est encore d’usage d’ouvrir sa chambre les jours de réception dans les classes aisées.
Dans les classes modestes, l’adéquation entre le
nombre de chambres et la taille de la famille n’est pas
toujours atteinte, mais l’idée que chaque personne
ou chaque enfant doit posséder un lit se banalise.
Au sein de l’aristocratie, les chambres séparées pour
les époux restent la tradition. Madame reçoit la
plupart du temps dans ses appartements et possède
la chambre la plus grande, distribuant un petit salon,
un cabinet, et une “roberie”, tandis que Monsieur
dort dans une chambre moins richement décorée,
associée à un bureau dans lequel il reçoit. Ils vivent
chacun dans leurs appartements. A cette époque, on
se marie par convenance et non pas par amour ; le
Au XVIe siècle, en France, il n’y pas encore de cham-
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Partager une intimité
mariage étant une invention contemporaine. L’intimité est donc une notion individuelle que chacun partage avec leurs proches respectifs.
Dans l’hôtel de P. Déchard, datant de 1893, la “chambre de Madame”, qui dispose de deux fenêtres, est
liée à une toilette de grandes dimensions, à une
garde-robe et communique avec la chambre des enfants. Celle de “Monsieur”, de surface plus réduite,
possède une seule fenêtre, une toilette plus petite
et un petit débarras. Elles sont indépendantes, mais
proches.
La réduction de la taille des habitations, qui entraine
une diminution du nombre des chambres, semble
seule justifier le choix d’une chambre conjugale au
début du XXe siècle. En effet, si dans les classes
possédantes, les femmes continuent à avoir leurs
domaines propres (au moins une chambre et des
annexes dont le nombre et la qualité augmentent
avec le niveau de vie), la diffusion dans les autres
milieux de la chambre conjugale, que l’on pourrait
considérer comme liée à l’amour dans le mariage,
est concrètement associée à une perte de territoire
personnel. C’est au moment où la sphère du privé se
confond avec la figure du féminin que paradoxalement la femme aisée perd ses prérogatives et son espace privé. On lui accorde toute la maison, mais pas
d’espace personnel. Elle devient gardienne du foyer,
mais plus aucun lieu dévolu à sa sociabilité ou à son
intimité ne lui est précisément attribué, excepté dans
la grande bourgeoisie. La chambre de la femme, temple de l’intimité féminine n’est plus. De plus, dans les
traités de savoir-vivre, la chambre à coucher n’apparait jamais comme le lieu de la rencontre amoureuse
d’un couple : « Jamais je ne mettrai une glace au fond
du lit, écrit la comtesse de Bassanville. C’est la place
du bénitier… du portrait de son père, de sa mère qui
n’est plus… ; en un mot, ce qui parle à l’âme et non
aux sens. » L’on ne saurait être plus clair. (5)
En revanche, les bourgeois ont très souvent une
grande chambre possédant un lit imposant dans
lequel Madame dort, alors que Monsieur, possède
un bureau avec un petit lit dans lequel il passe ses
nuits, rejoignant Madame selon son désir. Dans le 6
octobre, Jules Romains se plaît à décrire les habitations des différentes classes sociales qu’il dépeint.
À propos d’un couple d’aristocrates habitant un appartement de 7 pièces dans un immeuble du XVIIIe
siècle, en 1908, il précise : le marquis de Saint-Papoul
a fait du petit salon son cabinet de travail. Mme de
Saint-Papoul s’est réservé la chambre aux boiseries,
qui est la plus grande… En principe, M de Saint-Papoul partage la chambre de sa femme. Mais il lui
arrive de coucher seul, dans son cabinet, sur un divan confortable qu’encastrent des rayons de bibliothèques. (2)
Le choix du mobilier de la chambre à coucher est lié
au rôle qui lui est assigné et à sa liaison avec les autres pièces. Le mobilier est souvent composé d’éléments liés à des pratiques intimes et à d’autres plus
socialisées : « le plus souvent, la chambre à coucher est composée d’un lit (…), d’une chaise longue,
de fauteuils, de sièges confortables, de jolis bahuts
ou cabinets pour y enfermer les bijoux ou les souvenirs précieux, d’une table à écrire et d’un mignon
bureau » (3)
À cette époque, il y a un véritable débat sur le statut
public ou privé de la chambre à coucher. C’est, pour
certains, un lieu qui peut être public à certaines heures ; pour d’autres, c’est un « sanctuaire » totalement
privé. Rivka Bercovici, étudiant la chambre à coucher
conjugale à partir des actes de décès au XIXe siècle, a pu noter, outre la présence de sièges dans
certaines chambres, le grand nombre d’objets qui
attestent d’une activité de réception : les services à
thé et à café, les tables de jeu, mais aussi les tables
à ouvrage, qui suppose une présence plus prolongée
dans la journée. (4)
En revanche, dans les classes modestes, la chambre
est rarement personnelle, elle est souvent partagée
par l’homme, la femme et un ou deux enfants en basâge. Quand une chambre constitue toute l’habitation, elle a évidemment toutes les fonctions à la fois.
À partir des années 1900, la Société Civile Groupe
des Maisons Ouvrières ainsi que la Société Anonyme
des Logements Hygiéniques à bon Marché inventent
des typologies modernes d’appartements pour les
ouvriers. Ils sont composés d’une entrée qui distribue
une première salle carrelée qui fait office de cuisine
et de pièce commune, laquelle s’ouvre sur des petites chambres, où l’on peut lire pour la première fois
l’inscription « chambre des parents » et « chambre
des enfants ». ref immeuble du boulevard de l’hôpital
H. Sauvage.
Cette attribution nominative va symboliser, selon
Baudrillart, l’évolution de la chambre à coucher en
un espace privé, dans lequel on n’a plus à choisir entre débauche et respectabilité familiale. Son ordonnancement comme son usage ne sont plus d’ordre
symbolique, mais fonctionnel et ludique.
62
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
___________________
(1)GARNIER CH. et Ammann A., l’Habitation humaine, Paris : Hachette, 1892, p820.
(2) ROMAINS Jules, Paris des hommes de bonne volonté, 1908 p252.
(3) BARONNE STAFFE, Usages du monde. Règles de
savoir-vivre dans la société moderne, Paris, éd. Victor
Havard, 1896.
(4) BERCOVICI R. , « la privatisation de l’espace familial : la chambre à coucher conjugale au XIXe siècle,
La maison, espaces et intimités, E.A.P.V., coll. « In Extenso », n°9, 1986.
(5) COMTESSE DE BASSANVILLE, l’Art de bien tenir
une maison, Paris, Librairie A. Broussois, 1878, p47.
63
I Mimétisme domestique
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Détail du plan d’un logement de l’immeuble de la rue Ernest Lefebre, A. Labussière
architecte, 1905, Paris, France
Immeuble du boulevard de l’hôpital,
H. Sauvage, CH. Sarazin architectes, 1908,
Société anonyme des logements hygieniques à bon marché, Paris, France
Maison de rapport du 110 Boulevard Raspail, H. Chifflot, 1909, Paris, France
Chambre Louis XV, lit armoire et table de
nuit, catalogue d’ammeublement GoufféJeune, 1890, Paris, France
64
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
65
I Mimétisme domestique
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
66
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
II Intimité foetale
II
INTIMITÉ FOETALE
Une chambre « allouée »
protectrice, mais en vain, la chambre d’hôtel restera
un chez-soi temporaire et précaire.
L’usage de la chambre d’hôtel renvoie directement à
celui de notre chambre personnelle. Or, la chambre
est le lieu le plus retiré et le plus secret de la maison ;
investie par une individualité, elle exclut l’extériorité
de la vie mondaine, ne s’ouvre qu’aux proches et aux
intimes.
Lieu proustien par excellence, la chambre est un lieu
de l’intimité du corps, aux limites de l’inconscient.
Pascal Amphoux, Lorena Mondada ou encore Perla
Korosec-Serfaty détaillent dans leurs analyses, combien la notion de chez soi renvoie à l’idée de permanence, de stabilité, de sécurité, à travers certaines
figures spatiales telles que la clôture, l’enfermement,
l’immobilité. Le sentiment du chez soi s’établit dans
une mise en relation spécifique de l’individu à l’espace : l’appropriation de l’espace.
Le voyage offre une expérience unique de rencontres, qu’elles soient sociales ou culturelles. La plupart
d’entre nous attendent patiemment le moment où
nous allons nous envoler vers des horizons différents.
Mais, le voyage aussi enrichissant soit-il, reste un moment qui déstabilise notre quotidien. Nos habitudes
et nos repères s’en retrouvent d’autant bouleversés.
Proust écrit dans la recherche (3) que le voyage annonce un ailleurs et un futur incertain. Le déplacement introduirait de l’inconnu dans la vie quotidienne et bouleverserait ce qu’il appelle « l’habitude,
aménageuse habile, mais bien lente, sans laquelle
notre esprit serait impuissant ».
Confrontés à ce que l’on pourrait qualifier de nos
jours de mal du pays, l’hôtel et sa chambre deviennent notre seul point de repère, dans cet inconnu.
Malgré ce malaise face à l’intimité précaire de la
chambre d’hôtel, elle offrira tout de même au voyageur une structure qui lui confèrera un réconfort
matériel.
Or, si la chambre d’hôtel reprend tous les codes
d’une chambre classique, grâce à son installation
mobilière, elle n’en reste pas moins un espace impersonnel, un lieu collectif rendu privé le temps d’une
location. En effet, à l’hôtel plus que dans n’importe
quelle autre forme de logement collectif, être chez
soi, c’est être chez les autres. C’est là toute l’ambiguïté de l’hospitalité commerciale : comment arriver à se sentir comme chez soi dans une chambre
d’hôtel, alors que cet espace est éloigné de tous
nos repères ? « Quoi de plus triste qu’une chambre
d’hôtel, avec ses meubles jadis neufs et usés par tout
le monde, son demi-jour faux, ses murs froids qui ne
vous ont jamais renfermé, et la vue dont on jouit sur
des arrière-cours de dix pieds carrés, ornées aux angles de gouttières crasseuses, avec des cuvettes de
plomb à chaque étage ? » (1) Plus qu’un espace où
nous n’avons pas nos habitudes, la chambre d’hôtel
est un lieu qui nous est alloué, dont nous ne sommes
pas le propriétaire. Si nous jouissons à titre personnel de cet espace clos, sa notion de frontière reste
floue. La chambre n’est jamais totalement close sur
l’extérieur, elle peut faire l’objet de nombreuses nuisances, sonores par exemple, perturbant ainsi notre
intimité. Selon Céline Barrère et Claire Lévy-Vroelant,
« l’hôtel est un chez-soi précaire, un refuge jamais totalement clos sur l’extérieur, le client aura la clé, mais
la porte sera toujours susceptible d’être ouverte par
le personnel hôtelier » (2). Ainsi, l’occupant essayera
tant bien de mal de se recréer un chez-soi, une bulle
La chaleur du lit
Si la chambre d’hôtel est un lieu où l’intimité est précaire, loin de nos repères, nous n’allons cesser de
reproduire les habitudes que nous avons chez nous.
Nous avons besoin de considérer cet espace comme
le nôtre, comme notre chambre. Afin de comprendre le rapport que nous entretenons avec la chambre
d’hôtel, il est important de connaître les enjeux émotionnels qui se jouent dans la chambre d’une manière
plus basique.
La chambre, c’est le lieu où l’on se retrouve, mais
c’est aussi le lieu où l’on s’évade et où l’on s’enfuit. Pascale Dibie dit que la chambre est un « Nid
aménagé au cœur de nos repères, elles sont les
pièces où nous faisons des séjours intérieurs constants ou prolongés. »
Dans la même comparaison, Proust se livre sur le rapport qu’il entretient avec sa chambre : « Chambres
d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête
dans un nid qu’on tresse avec les choses les plus disparates, un coin de l’oreiller, le haut des couvertures,
un bout de châle, le bord du lit et un numéro des
débats roses qu’on finit par cimenter ensemble sel-
67
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Ci contre
on la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte
est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle
de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la
chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute
la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des
tisons qui se rallument, sors d’impalpables alcôves,
de chaude caverne creusée au sein de la chambre
même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la
figure et viennent des angles, des parties voisines de
la fenêtre ou éloignées du foyer, et qui se sont refroidies. » (3).
La chambre est selon lui un lieu où l’on se calfeutre,
tel un oiseau dans son nid. Réconforté par la chaleur
du lit, il régresse dans une situation primaire, presque
animale.
Toujours dans la recherche, Proust considère la chambre comme un lieu de remémoration créatrice, elle
est à la fois le point de départ et d’arrivée de l’ouvrage, endroit de mort et de résurrection : la chambre du jeune Marcel Combray d’une part, ressemble
à un tombeau et d’autre part, devient le lieu de son
accouchement.
Chez Proust, l’espace clos de la chambre est comparable à une atmosphère de vie intra-utérine, de
cellule monacale, dans une pénombre de caverne
platonicienne. Pour lui, la chambre est également
propice à une régression vers un stade foetal plongé
dans une obscurité, douce et reposante, animale,
voire végétale : « Et bien des rêveurs veulent trouver dans la maison, dans la chambre, un vêtement à
leur taille. [...] nid, chrysalide et vêtement ne forment
qu’un moment de la demeure ».
Même si Proust nous livre une vision personnelle de
la chambre, elle n’en reste pas moins révélatrice du
rapport sous-jacent que nous entretenons tous avec
notre chambre. D’une manière commune, c’est un
espace rassurant où le lit est un lieu d’amour, de rêve,
de sommeil, d’insomnie, de réclusion, de maladie, de
naissance et de mort.
Didier Faustino, Corps en transit, 2000
___________________
(1) Flaubert. la première éducation sentimentale,
1845, p.15.
(2) BARRERE Céline, LEVY-VROELANT Claire. Hôtels
meublés à Paris : enquête sur une mémoire de l’immigration, Paris : Créaphis, coll. « Lieux habités »,
2012, 300 p.
(3) PROUST Marcel. À la recherche du temps perdu,
7 Tomes. 1913-1927.
68
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
69
II Intimité foetale
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
70
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
III Lieu du secret
III
LIEU DU SECRET.
Temple du vice
moyen d’abriter sa prestation. Bien que la frontière
entre ces patrons d’hôtels et le proxénétisme soit
souvent mince, en France et dans beaucoup de pays,
la législation encadre et surveille les réseaux liés aux
trafics et à l’exploitation d’êtres humains. Malgré la
disparition en 1946 des maisons closes grâce à la loi
Marthe Richard, on peut encore trouver à Paris, notamment rue Saint-Denis, des hôtels garnis entièrement loués par des prostituées.
Espace de repos, elle n’en reste pas moins le lieu
sacré de l’amour. Lieu de l’intimité par excellence, la
chambre incarnée par le lit est l’endroit où l’on se
livre en confiance à l’autre devenant le « temple sacré
de la maison ». L’ambiguïté de l’hospitalité commerciale joue avec les références domestiques afin de
proposer à la location une chambre, lieu intime par
excellence, devenant un espace anonyme libéré des
regards. Sous ces airs rassurants, il devient le théâtre
de toutes les libertés et des vices les plus secrets.
Si dans notre culture, il est évident que la chambre
est la pièce où l’on peut se laisser aller en toute intimité avec son partenaire, dans certains pays, cette
notion est encore difficilement envisageable. En
effet, au Japon, la sexualité est considérée comme
le comble de l’intimité, et la chambre ne suffit pas
pour que leurs barrières tombent. C’est pourquoi
ils ont inventé ce qu’ils appellent le « Love hotel ».
Ces établissements représentent bien la difficulté
culturelle qu’ont les couples de Japonais à avoir des
relations intimes au sein de leur logis. Ils recherchent
donc des espaces dédiés à leur activité sexuelle. Les
couples louent pour une courte durée une chambre
toujours éloignée géographiquement de leur maison
afin de se retrouver en toute discrétion.
Mais ces lieux ne sont pas des hôtels sordides comme on pourrait trouver en Occident, ils sont toujours élégants, discrets et bien souvent très luxueux.
Ils ne sont absolument pas liés à des activités de
prostitution, comme c’est le cas chez nous. En vérité,
la grande majorité des Japonais utilisent ces hôtels
notamment lorsqu’ils sont jeunes et ne possèdent
pas encore de maison. En effet, il est beaucoup plus
convenable et respectueux de se rencontrer dans ce
genre d’établissements pour de jeunes amoureux.
Cet imaginaire sordide lié à la prostitution colle toujours à la peau des hôtels dont les chambres se louent
à l’heure, mais il tend petit à petit à se gommer avec
la libération sexuelle croissante des Français, se
traduisant même par une démocratisation du libertinage. C’est dans ce contexte qu’Internet a permis
de faciliter l’accès aux rencontres d’un soir et même
fait de l’adultère une nouvelle tendance avec le site
Glee-Eden qui n’hésite pas à communiquer par des
spots publicitaires osés. Il est même consacré par
le magazine culturel le Inrocks le site préféré des
femmes mariées. Cette nouvelle façon d’aborder les
rapports intimes avec plus de liberté a fait émerger
depuis 2010 un site internet de réservation d’hôtels,
répondant à la demande de clients souhaitant louer
une chambre d’hôtel juste pour quelques heures.
Le site « Dayuse » s’affiche clairement comme une
« solution discrète » pour une rencontre entre amants
illégitimes. Aujourd’hui, plus de 400 hôtels du 3 au 5
étoiles sont partenaires du site. Ils sont sélectionnés
pour leurs designs et leurs services haut de gamme.
Petit à petit, une gamme variée d’hôtels se développe
allant de l’hôtel classique jouant avec des références
érotiques jusqu’à des chambres pour amoureux aux
décors pornographiques. Le dernier né à Paris est un
hôtel clairement destiné à proposer un cadre pour pimenter la vie sexuelle du couple cherchant à s’amuser, s’encanailler ou se cacher. Chaque chambre offre
un décor correspondant à un fantasme inspiré des
films pornographiques comme la chambre cabine
de bateau, la case Africaine ou encore une dernière,
équipée d’accessoires SM. Pour une heure, en couple ou à plus, l’hôtel est le lieu où tout est permis.
En occident, les hôtels spécialisés dans l’accueil des
relations intimes font davantage référence à des
établissements sordides entretenus par des réseaux
de prostitution. Bien que l’analogie entre hôtel de
passe et maison close puissent être faite, il faut distinguer cette dernière. Dans cet établissement le client paie directement à la tenancière une prestation
sexuelle avec une prostituée, mais aussi l’accès à des
espaces communs et à une chambre. Dans l’hôtel de
passe, en théorie, le patron n’a aucune influence sur
la prostituée qui utilise son établissement, comme
Liberté ou angoisse
La devise bien connue des concierges d’hôtel est :
71
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
« ce qui se passe dans l’hôtel, reste dans l’hôtel ».
Loin de la notion d’hospitalité, l’établissement
hôtelier peut prendre le visage d’un lieu renfermé,
secret où la liberté peut conduire à tous les excès.
Rappelons-nous l’affaire du Carlton de Lille qui a
levé le voile sur un réseau de prostitution et de
proxénétisme éclaboussant de nombreuses figures
publiques. Encore plus médiatisé, mais toujours lié
au même personnage politique, l’agression sexuelle
présumée d’une femme de chambre d’un hôtel Newyorkais, continue de rendre l’hôtel dans l’imaginaire
collectif comme un lieu de liberté et de transgression. On peut considérer l’hôtel comme une ville
dans la ville, caractérisée par une notion de liberté
faisant naître un rapport nouveau avec les interdictions et les règles, offrant un décor unique aux intrigues des cinéastes. L’hôtel est un décor archétypal
dans le cinéma d’épouvante, notamment utilisé par
Alfred Hitchcock dans « Psychose ». Il met en scène le
meurtre de son héroïne dans la douche de sa chambre de motel ou encore Stanley Kubrick dans « Shining » qui consacre l’hôtel comme le lieu de toutes les
angoisses.
Ci contre
Mise en scène de la façade de l’Hôtel
Amour, Paris, France
72
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
73
III Lieu du secret
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
74
Chapitre 3
La chambre, le lieu d’une intimité éxacerbée
De gauche à droite, de haut en bas
Ci contre
Chambres thématiques, Hôtel Club 88, Paris, France
75
III Lieu du secret
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
CHAPITRE 4 VERS UN
DESIGN
D’EXPÉRIENCE
76
Chapitre 2 GuyTillim, Grand Hôtel Beira,Mozambique,
Un espace
brisé en
lieux ink on cotton rag paper,91X131 cm
2008,archival
pigment
77
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
78
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
I Remise en question des typologies
I
REMISE EN QUESTION
DES TYPOLOGIES
Les éléments distinctifs d’une chambre d’hôtel à la taille des draps, ce qui optimisent le temps de
nettoyage. Ces bâtiments sont conçus comme des
machines efficaces depuis la construction jusqu’au
temps passé à nettoyer les chambres. C’est là, l’ambiguïté de l’hospitalité commerciale : lorsque le
critère numéro un n’est pas de mettre tout en place
pour le bien-être du client, mais plutôt de rentabiliser
l’investissement au maximum.
Comme tout espace commercial, la chambre d’hôtel est régie par des normes et des habitudes caractérisées par des éléments distinctifs qui sont les
suivants : l’enveloppe, la dimension, l’organisation
spatiale, le vis-à-vis sur l’extérieur, mais aussi la gestion de la lumière avec l’éclairage centralisé et ponctuel, l’occultation de la lumière extérieure par des
rideaux et des stores. Sans oublier les sanitaires avec
leurs équipements, leurs décors, leurs conforts, la
qualité et le nombre de meubles fixes ou mobiles.
Enfin, il faut porter une attention toute particulière
à l’intégration des éléments techniques tels que le
téléphone, la TV, la radio, le minibar, le séchoir à cheveux etc … Tous ces éléments caractéristiques sont
classifiés et répertoriés dans des grilles qui permettent l’appréciation de la qualité de la chambre et l’attribution du nombre d’étoiles à un hôtel.
On peut parler d’industrie de masse ou « d’usine
hôtelière », puisque ces établissements gérés par de
grandes chaines ont souvent entre cinq cents et mille
chambres. La définition et l’implantation des chambres résultent d’une conception générale de l’hôtel
et de son architecture, toujours très fonctionnelle.
Chambres individuelles ou doubles, suites, elles se
répètent à tous les étages avec parfois, pour unique
variation, la couleur d’un couvre-lit. La multiplication
des unités permet une production en grande série,
et de nombreux éléments comme les sanitaires sont
souvent préfabriqués. Les critiques parlent d’une
architecture « sans âme » se caractérisant par son
anonymat. En effet, ces établissements utilisent une
typologie de chambre standard toujours similaire
correspondant sans doute au plan le plus rationnel.
Un couloir commun central et aveugle dessert une
chambre en longueur, mono-orientée. La porte s’ouvre sur un dégagement dans lequel se trouve fréquemment une penderie et l’accès à une salle de bain
aveugle, raccordée à une gaine technique accessible
depuis le couloir. Après le seuil, le client trouve la
pièce principale, éclairée d’une fenêtre à rideaux,
dont la majorité de la surface est occupée par un lit
protégé par le volume de la salle de bain. Contre
le mur opposé, une télévision est positionnée ainsi
qu’un bureau et une chaise. Cette organisation est
la plus courante et la plus significative de l’incapacité
de créer une nouvelle typologie, tant la rentabilité
du bâtiment prend le pas sur les qualités intérieures.
Cette catégorie d’hôtel s’appelle hôtel Continental
ou Western-hôtel correspondant à une vision occidentale de l’hébergement de tourisme. Dans ces
établissements, le but n’est pas de plonger le voyageur dans une ambiance locale, mais plutôt de créer
un point de repère familier dans un lieu étranger.
Quand la rentabilité guide l’hospitalité
Comme nous l’avons vu précédemment, le milieu du
XXe siècle marqua l’histoire hôtelière par la démocratisation du tourisme, entrainée par de nombreux
acquis sociaux conjoints avec le développement du
réseau ferroviaire. À la même époque, une idéologie
du standard se développe, ce qui permet à un très
grand nombre de Français d’accéder au logement,
au confort et même au tourisme, comme en témoigne l’architecture de la Grande Motte.
Dans une même dynamique aux États-Unis, des
groupes hôteliers voient le jour, tous animés par la
même volonté : créer un modèle, des standards rationnels et rentables. Si le discours publicitaire vante
un univers similaire dans tous les hôtels du groupe,
comme une qualité permettant au client de retrouver les mêmes repères aux quatre coins du monde, il
faut rester attentif au but premier de ces groupes : la
rentabilité. L’industrie du tourisme génère des hôtels,
qui sont des produits de grande distribution, conçus
à l’origine pour être dupliqués afin de minimiser les
coûts. Les chaînes emblématiques comme le Hilton,
Hyatt ou Accor ont défini des normes qui encadrent
et normalisent absolument tout dans un hôtel : de
la taille de la chambre aux nombres de serviettes
dans la salle de bains, de l’épaisseur de la moquette
79
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Un espoir d’évolution
/ étage, en loisir / sommeil. Le lit caractérise la zone
la plus intime de la chambre. C’est pourquoi ils l’ont
placé en bout du parcours en allant jusqu’à l’isoler
dans une boite de verre suspendu, éclairé en second
jour. De cette manière, le rez-de-chaussée défini par
le salon en double hauteur crée un espace tampon
entre l’espace public de l’hôtel et la zone de sommeil, isolée de tout contact extérieur.
Depuis les années 90 et la création des boutiques-hôtels, l’offre hôtelière s’est peu à peu différenciée
si bien que les hôtels continentaux standards,
jusqu’alors leaders, perdent leur attraction auprès
des clients. De la même manière, l’architecture standardisée des années 50 à 70 est rejetée par le grand
public. Il semble que cette vision de la « chambre
boite » à l’aménagement archaïque s’essouffle. Une
certaine part de la création contemporaine tente de
bouleverser la typologie de la chambre en en faisant avant tout un projet d’architecture intérieure. Ils
réfléchissent à la séparation ou la porosité possible
entre les usages et les degrés d’intimité existant dans
la cellule de la chambre. Ainsi des projets contemporains explosent le plan de la chambre en un espace
ouvert, certain allant même jusqu’à penser l’espace
de manière verticale grâce à des jeux de niveaux.
Le projet Hypercubus Mobil Unit réalisé par WG3
est un projet prospectif répondant aux envies de nomadisme des touristes. C’est une micro architecture
qui peut être placée et déplacée dans des terrains
divers. Hormis l’intérêt nomade du projet, il propose
une manière d’utiliser l’espace intérieur dans les trois
dimensions d’une manière innovante. Malgré la petite surface de la cellule, chaque usage et chaque
zone d’intimité communiquent tout en étant divisés.
En effet, le palier agit comme une rotule distribuant
un couchage en mezzanine et une zone commune
en contrebas. À l’intérieur d’un volume étroit, les
concepteurs proposent une chambre aux qualités
spatiales étonnantes, qui pourrait s’adapter à un
établissement hôtelier. À mon sens, ce projet montre
la possibilité de bousculer les standards en matière
d’aménagement sans pour autant avoir la possibilité
spatiale et budgétaire d’une suite.
Le groupe hôtelier Citizen, qui possède une
demi-douzaine de boutiques-hôtels éparpillées
dans le monde, propose une vision différente de
la chaîne classique. Le boutique-hôtel se distingue
d’un groupe au style continental, en proposant un
décor contemporain où le mobilier est signé par de
grands noms du design afin d’offrir à l’hôte une expérience décorative. Le groupe Citizen a passé un
contrat d’exclusivité avec l’éditeur de mobilier Vitra.
De cette manière, les meubles signés de la célèbre
enseigne deviennent un standard répété dans tous
les hôtels de la chaîne. Ce groupe hôtelier se distingue également par l’agencement des chambres,
qui reprennent l’enveloppe traditionnelle en bande
des hôtels continentaux, mais elle l’explose en un
espace intérieur ouvert et fluide. Dans l’entrée, un
lavabo fait face à une zone WC et une douche fermée
par une paroi translucide. Au fond, contre la vitre,
un lit carré faisant la largeur de la pièce peut être
isolé par un rideau à la manière d’une alcôve. Les
draps étant posés au centre du lit carré, le client peut
choisir de dormir côté chambre ou côté ville. Malgré
sa petite surface, la chambre offre une grande liberté
d’usage, où chacun peut choisir de se montrer ou
de s’enfermer. Cet hôtel conserve les recettes architecturales de rentabilité d’un hôtel standardisé, tout
en bouleversant l’agencement des chambres afin de
proposer un intérieur moins contraint, offrant une expérience dans laquelle chacun peut moduler le degré
d’intimité désiré.
Dormir empilés
Des auberges de jeunesse récentes dont la rentabilité doit pourtant être poussée à son paroxysme se
distinguent en proposant des typologies de chambre innovante. L’Hostel Gali & Bosi situé à Split en
Croatie refuse l’idée qu’un espace fonctionnel et
économique doit être dépourvu de qualités architecturales, si bien que les architectes du projet ont
mis au point un plan complexe où les chambres s’imbriquent comme des pièces de puzzle. Le but de ce
travail, en apparence graphique, est de proposer
des chambres asymétriques et uniques, loin de l’image de la cellule rectangulaire standardisée. Chaque
chambre possède ces caractéristiques et donc une
âme unique. Différentes catégories de chambres sont
proposées, de la simple au dortoir, mais chacune se
distingue d’une autre par : un lit superposé au-dessus
de la salle de bain à la manière d’une cabane, une
salle de bain ouverte ou fermée, un seuil séparant
de quelques marches l’espace nuit, une couchette
alcôve... Malgré son tarif accessible, l’hôtel propose
une expérience architecturale unique renforcée par
une ambiance immaculée de blanc et rehaussée du
sol jaune fluo.
L’hôtel Conservatorium situé à Amsterdam, conçu
par le groupe d’architectes Lissoni Associati est un
établissement luxueux qui propose des chambres de
30 à 170 m2. Les architectes ont souhaité tirer parti
du bâtiment à reconvertir, en utilisant la grande hauteur sous plafond pour imaginer une typologie de
chambre organisée verticalement. Cette proposition
s’oppose à l’organisation standard qui se développe
traditionnellement en plan dans une enfilade horizontale, en réinterprétant le schéma jour / nuit – RDC
Animé par une dynamique similaire la chaîne asiatique 9H (Nine Hours) conçut par Fumie Shibata
aborde la chambre d’hôtel d’une manière plus radicale. La chambre n’existe plus, l’espace privé étant
limité à une cellule — couchette. Le nom de l’hôtel
9H traduit le concept de cet établissement : 9 heu-
80
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
res, c’est le temps qu’il faut pour un client pour se
préparer à se coucher (1 heure), dormir (7 heures), se
réveiller et se laver (1 heure). Ici, le temps est calculé,
rentabilisé, afin d’offrir une nuit à un prix discount.
Même si l’hôtel est basé sur un modèle économique
strict, l’architecture intérieure a été traitée avec intérêt afin de proposer une expérience de vie en
collectivité agréable. Pour séduire avec le concept
peu engageant de « dormir empilé », l’hôtel a fait
appel à un designer qui a porté un soin particulier
au dessin de chaque élément, les couchettes ne sont
pas de simples lits superposés, mais des alcôves recouvertes de textile antibruit, équipé d’un système
électronique individuel. Les parties communes font
écho aux galeries d’art immaculées de blanc associées à un graphisme à l’ambiance futuriste. Ce concept permet également de s’adapter aux voyageurs
subissant le décalage horaire puisque la capsule peut
être réservée à n’importe qu’elle heure de la journée
pour 9 heures.
I Remise en question des typologies
Lorsqu’il reçoit sa fille de 12 ans, ils restent tous deux
dans la chambre à s’amuser et lorsqu’ils partent en
voyage pour Milan, la réalisatrice montre que l’hôtel
sera le seul lieu où ils passeront du temps ensemble, où ils s’amuseront, notamment dans leur piscine
privée.
En comparaison, on peut noter que dans le film Titanic qui se déroule à l’époque de la création des
grands hôtels. A bord du paquebot, les espaces de
réception sont ceux qui sont mis en avant. Le grand
escalier, la salle de restaurant, la salle de bal sont autant de théâtres de la vie mondaine. Ces mises en
relation filmographique témoignent de l’évolution
des habitudes des touristes et comment la chambre prend dorénavant le devant sur les parties communes délaissées.
Vers un espace polyfonctionnel
Si auparavant, la chambre servait uniquement à
dormir, car elle était complétée par des espaces communs, aujourd’hui, le voyageur y passe plus de temps
et a pris l’habitude d’y accomplir de nombreuses activités autres que dormir et se laver : souvent il y travaille, il y mange, il s’y détend, il lit, il téléphone, il y
reçoit du monde, le tout sur un des seuls meubles qui
prend la place centrale : le lit.
L’hôtel parisien Hi Matic conçu par la designer Matali
Crasset tend à affirmer ce mode de vie en y adaptant l’architecture intérieure des chambres. Malgré
la volonté de l’hôtel d’être plutôt bon marché en
proposant des chambres de très petite taille, leur
agencement a été un point fondamental lors de la
conception. Matali Crasset a eu une démarche de
designer en analysant les besoins actuels d’une
chambre et en y répondant d’une manière non conventionnelle. Elle propose un espace modulable, qui
possède du mobilier intégré, et un matelas amovible
qui permet de libérer l’espace central. Ainsi, la petite chambre devient un salon, lorsqu’on ne souhaite
pas encore dormir. La salle de bain est réduite au
maximum afin de libérer l’espace de vie. Ce concept
permet d’offrir une chambre qui possède différents
visages s’adaptant aux multiples activités que les
touristes souhaitent effectuer.
Image Hotel Hi matic
Si ce dernier exemple peut avoir l’air d’une « machine
à dormir », le projet « sleepbox » pousse le concept
à son paroxysme. Conçu pour être placées dans les
aéroports, ce sont des boites qui renferment deux
lits superposés mis en location pour 30 minutes. À
l’intérieur de ces « boîtes à sommeil », le voyageur en
transit peut accéder à un espace intime pour se reposer ou travailler. Bien loin de l’hospitalité humaine
de l’antiquité, cet objet a le mérite de résumer ce
qu’est l’hospitalité commerciale : un espace intime
loué durant une courte durée pour se reposer.
La chambre : un espace que le touriste
s’approprie
Malgré son manque d’intérêt spatial, la chambre
devient un espace privilégié pour le touriste. Le film
Lost in translation de Sofia Copolla, est révélateur à
mon sens de l’état actuel du rapport qu’entretient
l’hôte avec l’hôtel. Deux protagonistes inconnus séjournent dans un pays aux mœurs différentes des
leurs, ils ont tous les deux le mal du pays et aiment
se réfugier dans leurs hôtels aux standards continentaux. Bien qu’ils se rencontrent pour la première fois
dans le bar de l’hôtel, ils n’apprécient guère ce lieu.
Très rapidement lorsqu’ils ont du temps libre, l’homme et la femme qui nouent une relation purement
amicale se retrouvent dans la chambre de l’un ou de
l’autre. Sur le lit, ils vont discuter, regarder des films
ou encore manger des plats qu’ils commandent au
room services, alors que l’hôtel dispose d’un restaurant. Dans le film Somwhere signé de la même réalisatrice, un homme vie dans un petit hôtel à l’année.
L’établissement dispose d’un salon commun dans
lequel il ne se rend presque jamais. Il préfère rester dans sa grande chambre pour recevoir ses amis,
prendre ses repas ou encore jouer aux jeux vidéo. Il
rencontre ses conquêtes féminines depuis sa chambre, de balcon à balcon ou depuis le pas de sa porte.
Il me semble donc qu’aujourd’hui, la chambre d’hôtel
est un refuge dans lequel le touriste aime se retrouver après avoir passé du temps dans la ville. Cet espace est pour lui le seul point de chute, endroit privé,
intime, là où il a désormais des repères aussi temporaires soient-ils. D’ailleurs, nous pouvons faire le parallèle avec les évolutions architecturales en manière
d’habitat aujourd’hui. Si auparavant, ils étaient composés d’espaces privés, comme la chambre ou encore la cuisine, alors que d’autres étaient réservés à
la réception, comme la salle à manger ou le salon,
aujourd’hui, nous concevons davantage l’habitat
comme une vaste pièce à vivre. D’après Monique
81
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Eleb, nous envisageons plus notre logement comme
un espace cocon, comme une « bulle protectrice qui
nous coupe du monde extérieur. ». En effet, de nos
jours, nous ne sommes plus obligés de sortir pour
communiquer, s’informer, se divertir : nous sommes
connectés.
Cette tendance à dédier l’espace intérieur à son
bien-être personnel se traduit à mon sens, dans
l’hôtellerie par le développement grandissant des
spa intégrés. Lorsque l’on rentre dans l’hôtel, nous
voulons nous reposer, prendre soin de notre corps,
nous relaxer. Il suffit alors de quitter sa chambre pour
aller dans le centre de bien-être, afin de se faire masser, pour nager, ou s’assoupir sur une chaise longue
en écoutant l’eau qui coule. Cette mode séduit de
plus en plus de touristes et aujourd’hui, ils choisissent
souvent leurs hôtels en fonction des activités de bien-être qui leur sont proposées.
L’hôtel URBN à Shanghai témoigne de cette dynamique, mais va encore plus loin dans l’individualisation du service. Pratiquement toutes les chambres sont différentes, car elles possèdent tantôt un
spa privé, une baignoire majestueuse au centre de
la chambre, un patio arboré ou encore une terrasse.
Par ailleurs, les chambres offrent toutes en plus d’un
espace nuit, un véritable salon qui s’ouvre sur l’extérieur, afin de passer du temps en dehors du lit habituel. Ici, la chambre s’adapte à cette envie avec un
espace polyfonctionnel orienté vers le repos et le
bien-être.
Ci contre
Neufert, plans chambres d’hôtels
Archistrom, assemblage de plans de
chambre d’hôtel variés
Page 84
Plan chambre, Hôtel Citizen, Galsgow,
Angleterre
Chambre, Hôtel Citizen, Galsgow,
Angleterre
Chambre Hôtel Conservatorium,
Amsterdam, Pays-Bas
Page 85
Plan et coupe d’une chambre duplex,
Hôtel Conservatorium, Amsterdam,
Pay-Bas
Page 86
Coupe, Hypercubus Mobil, WG3
Vue de l’entrée, Hypercubus Mobil, WG3
Vue du fond, Hypercubus Mobil, WG3
Page 87
Espace nuit, Hotel 9h, Fumie Shibata, Asie
Couchette, Hotel 9h, Fumie Shibata, Asie
Reception, Hotel 9h, Fumie Shibata, Asie
Film Lost in translation, Sofia Copola, 2003
Page 88
Chambre modulable, Hôtel HI Matic, Matali Crasset, Paris, France
Page 89
Chambre de l’hôtel URBN, Shangai, Chine
Plan de la chambre de l’hôtel URBN,
Shangai, Chine
82
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
83
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
84
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 4
Vers un design d’expérience
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 4
Vers un design d’expérience
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
90
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
II Expérience décorative
II
EXPÉRIENCE DÉCORATIVE
« Alice au pays des merveilles »
Le célèbre Hôtel Puerta America se distingue en
confiant le projet à 18 des plus grands architectes
mondiaux. Chacun a été en charge d’une partie de
l’hôtel, tous bénéficiant d’une carte blanche leur
permettant de créer des espaces étonnants proches
d’une œuvre artistique. Le client change d’univers
entre chaque lieu à la manière d’Alice au pays des
merveilles. L’architecture devient une œuvre futuriste
dans laquelle l’hôte est le personnage principal.
Les boutiques-hôtel initiées par Andrée Putman en
1985 avec l’hôtel Morgans à New York suivit par
Philipe Starck avec le Royalton en 1988, proposent
une vision nouvelle de ce que peut être l’intérieur
un hôtel. Ils développent un décor unique et dessinent tous les éléments de mobiliers dans le but de
plonger le client dans un univers décoratif singulier
loin des chaînes standardisées. Ian Schrager, d’une
manière provocatrice, a annoncé « la mort de l’hôtel
classique », Max Flageollet interprète cette déclaration en disant que « l’hôtel minimaliste que l’on voit
dans les magazines a fait son temps ». La demande
hôtelière ne cesse d’augmenter et selon le même
spécialiste « il faut diversifier l’offre » en proposant
des hôtels de caractère afin d’« offrir une expérience
unique au client ». « Il s’agit de rendre l’hôtel attractif à travers non seulement les services et les commodités qu’il propose, mais aussi quelque chose de
plus spécifique et d’exceptionnel. » (1) L’idée est de
donner la possibilité de voyager même à l’intérieur
de sa chambre. Gianluca Peluffo observe le travail
effectué par Philipe Starck dans ses hôtels, en disant
qu’ils sont une « traduction onirique directe du désir
d’un voyage particulier : la transformation de tous les
espaces de l’hôtel en parcours digne d’Alice au pays
de merveilles.»
Créer une personnalité, un univers, une expérience
unique semble être le souhait des hôteliers, c’est
pourquoi ils font appel à des architectes, des designers, des créateurs, des artistes et même à des couturiers recherchés pour leurs personnalités singulières.
À Paris, l’hôtel “la maison champs Élysées” s’est
adressé au couturier Martin Margela pour sa rénovation. Le créateur a imaginé une maison aristocratique fantôme en jouant avec des références au classicisme français. Tous les meubles sont emballés de
tissus blancs conférant une ambiance fantomatique à
l’ensemble. Les murs sont recouverts de tentures imprimées de photographies en noir et blanc représentant des murs aux décors haussmanniens. Ces éléments agissent en trompe-l’oeil créant une ambiguïté entre le vrai et le faux, le nouveau et l’ancien, le
décor et le pastiche. En effet à chaque instant, Margela confronte le client à des matériaux bruts, emballés, imprimés, transformés. Hôtel, théâtre ou galerie, pour l’hôte rien n’est sûr, seul le souvenir d’une
expérience unique restera en mémoire.
La chaîne 25 Hours est en quête de faire voyager ses
clients comme à l’intérieur d’un décor de théâtre. Les
hôtels du groupe ont pour dénominateur commun
le voyage, mais chacun a un thème singulier comme
celui du cirque pour leur établissement de Vienne.
À l’intérieur, la décoration est une véritable mise en
scène composée d’éléments hétéroclites chinés et
accumulés afin de séduire une clientèle en recherche de singularité. Toutes les chambres sont uniques
et agrémentées d’une fresque réalisée par un artiste-peintre sur la thématique du spectacle. Cette
tendance est en plein essor si bien qu’elle semble
s’imposer comme un nouveau standard, dont le but
est d’être le plus inattendu et le plus loufoque possible. Une profusion d’hôtels exploite l’hyper personnalisation qui paradoxalement crée une sensation
d’éclectisme uniforme dont il est difficile de distinguer un hôtel d’un autre, perdant ainsi la personnalité
unique recherchée.
Le classicisme fait de la résistance
Les hôtels 5* et les palaces répondent à la catégorie
des hôtels de luxe, ils visent une clientèle particulièrement exigeante et fidèle. Le luxe, dans le secteur
de l’hôtellerie, est très codifié répondant à des standards précis et à un style classique,.En effet il semble
que les directeurs d’hôtels ont peur de perdre leur
clientèle en proposant un style contemporain. (1CF
interview Tania Cohen) D’autre part, Paris est la capitale la plus visitée au monde et aussi la plus présente
dans les films étrangers, aux yeux du monde. Elle est
un rêve, un cliché de l’élégance “à la française”. Les
clients en choisissant des chambres avec des meubles de style français, cherchent à retrouver l’image
du Paris ancien. Le classicisme continue de séduire
91
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Hôtels intelligents
de nombreux touristes mus par un désir de prolonger l’expérience exotique du voyage à l’intérieur de
la chambre en dormant dans un décor, une image
d’Épinal versaillaise. Il me semble que ces éléments
expliquent la persistance de cette catégorie de ne
pas innover, préférant cultiver un style classique surtout dans les chambres. Cette tendance est visible
dans les deux grands hôtels de luxe ouvert récemment à Paris, le Mandarin Oriental et le Shangri-La
Hôtel. Les chambres du premier ont été dessinées
par Sybille de Marjorie dans une veine assez traditionnelle, et dans le second, le décorateur PierreYves Rochon revendique un mobilier de style Empire. Nombreux palaces parisiens sont actuellement
en rénovation ce qui pourrait laisser présager une
évolution, mais mon enquête m’a permis de voir les
chambres témoins de l’hôtel de Crillon, dans le plus
grand secret, qui se distinguent une fois de plus par
un classicisme revendiqué.
Encore aujourd’hui, l’architecture intérieure d’un hôtel se limite la plupart du temps à ‘réfléchir au mobilier et à la couleur des revêtements, sans remettre à
plat la conception globale du bâtiment ni réfléchir à
la pertinence du recours à la GTB (Gestion technique
du Bâtiment), que ce soit pour les chambres ou les
parties communes. (CF article hôtel intelligent) Les
nouvelles technologies liées à la domotique peuvent
permettre de contrôler la ventilation, l’éclairage,
mais aussi, au gré des réservations, d’adapter une
chambre au handicap ou aux habitudes des clients.
Du point de vue de l’utilisateur, la GTB permet une
personnalisation en donnant l’impression du sur mesure. Lorsque toutes les fonctions d’un hôtel sont
capables de communiquer entre elles, il est possible
d’imaginer toutes sortes de scénarios : la réservation
sur internet provoque la mise en température de la
chambre quelques heures avant l’arrivée du client.
La lecture du badge remis à la réception autorise
l’accès à la chambre, ouvre le store et déclenche un
éclairage accueillant et éventuellement la diffusion
sonore ou le poste de télévision. La GTB se concrétise de plus en plus souvent dans les chambres par
des écrans tactiles encastrés ou posés sur la table de
chevet. Ils permettent de piloter de façon très intuitive l’éclairage, la température ambiante, les rideaux
et la TV. (3)
Domesticité commerciale
En réaction aux hôtels continentaux critiqués de
standardisés et d’impersonnels, deux tendances
se dégagent : l’hôtel au décor très marqué invitant
le client dans un voyage loin de l’ordinaire et son
opposé faisant référence à cette citation de Jean
Nouvel : “Personne n’a envie d’hôtels classiques ou
d’hôtels dits internationaux : un hôtel c’est dormir et
se sentir chez soi en une demi-heure”. (2) L’hôtel zurichois de la chaîne 25 Hours exploite un concept de
décoration domestique en garnissant les chambres
de tissus dépareillés, de mobilier éclectique créant
une ambiance “home sweet home” à la manière d’un
grand fauteuil posé sur un tapis multicolore “éclairé
par un lampadaire au style ancien. Traditionnellement, le mobilier d’une chambre d’hôtel est intégré
le plus possible, ou dessiné sur mesure permettant
des rappels de tissus entre les dessus de lit, les rideaux et les moquettes. Ces associations participent
à donner à la chambre une atmosphère artificielle
et impersonnelle. Le but dans ce genre d’établissement est de faire oublier l’architecture commerciale
au profit d’une ambiance domestique. Philipe Starck
a exploité ce concept dans le projet du Royal Monceau. Le leitmotiv étant de ‘décorer les chambres
comme des pieds à terre’. Il intègre aux chambres
des éléments de décoration dépareillés, mais aussi
des livres d’art, une guitare, des œuvres d’art, ou encore des cadres posés à même le sol. Il propose un
univers chargé et ‘savamment dépareillé à la manière
d’un appartement bourgeois parisien’ en important
des codes du décor domestique fait de désordre organisé et d’accumulation d’objets divers. Cette personnalisation des chambres confère une personnalité
unique donnant l’impression au client que la chambre a une âme.
Loin d’être un fantasme futuriste, la domotique au
service des clients est un thème développé notamment par le designer Patrick Jouin dans la chambre
témoins du Plaza Athénée. Depuis sa création, l’hôtel est un laboratoire pour les nouvelles techniques,
c’est pourquoi le designer a repensé ce que pouvait
offrir une chambre d’hôtel en matière d’agencement,
mais aussi en matière de services. En collaboration
avec un chercheur, son équipe a développé un système de réveil par luminothérapie/chromothérapie
intégré dans la tête de lit, apportant au client une
expérience de sommeil unique.
___________________
(1) NAMIAS Olivier. «Hôtels, nouveaux laboratoires
du style hybride», D’architectures : supplément,
Décembre, n°196, pp. 21-37.
(2) FITOUSSI Brigitte. Hôtels, Paris : Moniteur, 1992,
120p.
(3) QUINTON Maryse, HESPEL Christophe. « Documents : Hôtels », AMC : Le moniteur de l’architecture, Octobre, 2006, n°164, pp. 175-204.
92
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
93
II Expérience décorative
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
De gauche à droite, de haut en bas
Ci contre
Hôtel Morgans, Andrée Puttman, NewYork, 1985
Hôtel Royalton, Philippe Starck, New-York,
1988
Chambre Hôtel 25Hours, Vienne, Autriche
Chambre Hôtel Puerta America, Zaha
Hadid, Madrir, Espagne
Chambre Hôtel Puerta America, Tom
Newson, Madrir, Espagne
Page 96
Chambre Hôtel Puerta America, Tom
Newson, Madrir, Espagne
Chambre, Hôtel Citizen, Galsgow,
Angleterre
Page 97
Chambre Hôtel Changri La, Paris, France
Salon Hôtel La maison Elysée, Martin
Margel, Paris, France
Chambre Hôtel La maison Elysée, Martin
Margel, Paris, France
Chambre Hôtel Royal Monceau, Philippe
Starck, Paris, France
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Chapitre 4
Vers un design d’expérience
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
96
Chapitre 4
Vers un design d’expérience
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
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Chapitre 4
Vers un design d’expérience
De gauche à droite, de haut en bas
Ci contreSuite Hôtel Royal Monceau,
Philippe Starck, Paris, France
Chambre Hôtel Royal Monceau, Philippe
Starck, Paris, France
Chambre Hôtel 25Hours, Vienne, Autriche
Chambre témoins, Plazza Athénée, Patrick
Jouin
99
ATMOSPHÈRE D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
100
Carnet d’entretiens
CARNET
D’ENTRETIENS
101
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
EMMANUEL BÉNET
ARCHITECTE DPLG
GÉRANT DE L’AGENCE ACHILLE
ENSEIGNANT
TRAVAILLE ACTUELLEMENT SUR
UN PROJET D’HÔTEL
102
Carnet d’entretiens
Selon votre point vue quel rôle doit jouer l’hôtel dans son
contexte urbain ?
Un point de repère. Et parfois un lieu ouvert au quartier pour
les grands hôtels.
Traditionnellement les Palaces sont des lieux de rencontre
du pouvoir ou de l’influence. Ils le sont encore aujourd’hui.
Comme des lieux neutres de la ville.
Dans vos projets comment traitez-vous la question de la
transition entre l’espace intime / commun / public ?
C’est forcément variable. Mais, cela doit être gradué le plus
possible. Plus le luxe est attendu, plus les filtres sont nécessaires.
Quel rapport à la ville, la chambre peut-elle entretenir ?
Fermeture ou exhibition ?
Les deux successivement.
Dans quelle mesure l’identité marketing d’une chaîne
hôtelière peut elle influencer l’architecture intérieure ?
De plus en plus dans les typologies d’espaces ou de mobilier, davantage que dans l’image à proprement parlé.
Dans l’absence de desk d’accueil, la multiplication des salons, l’usage des bars tournés vers le business etc... Finalement de plus en plus dans l’usage, compte-tenu du fait que
les identités internationales tendent à se gommer au profit
du local.
Quel rôle joue le commanditaire / investisseur dans vos
prises de position architecturales ?
Celui de sparring partner. Mais je n’ai que des clients indépendants.
L’ambiance de la chambre : rupture ou classicisme ?
Au cas par cas.
103
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Que pensez-vous de cette nouvelle vague d’hôtel qui
propose une véritable expérience ?
C’est le principe même de l’hôtellerie, sa seule plus -value.
Cela n’a rien de nouveau en fait.
Comment expliquez-vous la persistance du style parisien
« carte postale » entretenu par les palaces français ?
Inculte. Une image démonétisée qui n’a de parisien que le
nom. C’est ce que la plupart des américains et des chinois
pensent comprendre ou savoir de Paris. Une image d’une
image d’une image... Il faut en sortir.
Je suis surpris de constater que la typologie d’une
chambre d’hôtel standard est très peu souvent remise
en question, comment l’expliquez-vous ?
C’est un redoutable modèle technique et spatial. Une optimisation de l’espace et de l’entretien.
L’entrée couloir-dressing-sdb permet de gérer un tampon
entre le couloir et le lit, un accès technique aux gaines
depuis les circulations, de mutualiser les dites gaines entre
les chambres, et enfin de loger en faux-plafond (en limitant
leur utilisation donc leur coût) les systèmes de climatisation.
On est dans le cas typique d’un modèle immuable pour le
moment, à moins d’en faire sauter l’une des contraintes.
Seule l’évolution des systèmes de clim pourra faire bouger
cela comme les écrans plats ont fait changer l’aménagement des salons.
Reste à argumenter à nos clients que sortir du modèle,
même au prix d’un surcoût, permet d’optimiser l’originalité
du produit “chambre”. Ce qui marche aussi très bien.
104
Carnet d’entretiens
.
105
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
TANIA COHEN
CHEF DE PROJET DE L’AGENCE
PATRICK JOUIN MANKU
PARTICIPATION AU PROJET DU
PLAZA ATHÉNÉE
DU PRINCE DE GALLES
DU MANDARIN ORIENTAL
DES HÔTELS CAMPANILE
PLUSIEURS HÔTELS INDÉPENDANT.S
106
Carnet d’entretiens
Quel rapport l’hôtel peut-il entretenir avec l’espace
urbain ?
Encore aujourd’hui, l’hôtel est un édifice fermé, secret qui
se fond dans le linéaire de façade. Je ne pense pas qu’un
établissement doit jouer un rôle d’ouverture sur la ville à la
manière d’un bâtiment public. De nombreux hommes politiques fréquentent les restaurants des palaces pour leur
anonymat, c’est pourquoi les commanditaires nous demandent souvent de créer des espaces clos et intimes.
Quelles sont les spécificités de la demande d’un grand
groupe hôtelier ?
Il est important de comprendre que les chaînes sont des multinationales dirigées par des financiers davantage intéressés
par la rentabilité que de parier sur des projets innovants.
Notre expérience nous a montré qu’ils accordent beaucoup
d’importance aux espaces publics comme le restaurant, le
bar qui deviennent des vitrines sur le plan marketing. De
cette manière, le restaurant d’un grand chef étoilé ne rapporte pas de l’argent, mais fait connaître l’hôtel à l’échelle
parisienne et internationale, permettant ainsi de remplir les
chambres. Lorsque l’on nous commande la réalisation des
parties communes d’un hôtel, la demande est claire : créer
un décor unique, en nous laissant pour cela une grande liberté.
De quelle manière les chambres sont traitées par des
groupes hôteliers ?
Nous avons été confrontés à plusieurs cas de figure en ce qui
concerne les chambres. Soit le groupe nous confiait uniquement les espaces publics laissant des agences plus classiques
s’occuper des chambres, soit nous avons été missionnés
pour proposer une chambre témoin. Dans le dernier cas de
figure, les commanditaires nous demandaient d’innover en
proposant une vision contemporaine voir prospective d’une
chambre luxueuse. Par deux fois, nos projets n’ont pas été
réalisés sûrement à cause de leurs coûts, mais surtout, car ils
brisaient trop les codes standard d’une chambre. Il faut comprendre que ces groupes préfèrent proposer des chambres
dites classiques afin de plaire à une clientèle fidèle, plutôt
que de prendre le risque d’innover.
107
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Qu’est-ce qu’une chambre innovante selon vous ?
Un client reste en moyenne deux ou trois nuits dans un
hôtel, il est important qu’il découvre un espace différent de
celui dans lequel il a l’habitude d’être. La chambre d’hôtel
doit permettre de vivre une expérience au même titre que
le voyage en lui même. Dans nos précédents projets, nous
avons remis en question la notion de confort et de luxe
en élaborant un concept lié à la domotique. Nous avons
utilisé cette technologie pour accompagner le client dans
sa phase d’endormissement et de réveil par un procédé
de luminothérapie / chromatothérapie développé avec un
chercheur. Ainsi, le concept doit proposer à la fois une ambiance contemporaine, mais doit aussi être une invitation à
utiliser l’espace à vivre différemment.
Quelle est la différence entre une commande d’un grand
groupe et celle d’un hôtel indépendant ?
Les hôtels indépendants comme un petit 3* nous laissent
plus de libertés et il est plus facile pour nous de communiquer et de convaincre le commanditaire que son hôtel doit
se distinguer par une identité forte, afin de séduire une
nouvelle clientèle.
Comment expliquez-vous le style très classique des
palaces français ?
Ces palaces entretiennent un « style à la française » qui
plait malheureusement aux touristes étrangers. C’est une
clientèle très particulière qui se fait une certaine idée du
luxe et du confort français, souhaitant retrouver un décorum archétypal, fait de mobiliers de style. On peut noter
qu’émergent différents groupes hôteliers désireux de casser cette image d’un luxe ancien à la manière de la chaîne
« W » ou « d’Andaz » filiale du groupe « Hyatt », laissant
présager pour l’avenir un changement vers une architecture plus contemporaine.
108
Carnet d’entretiens
109
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
PASCALE BOULARD
ARCHITECTE INTÉRIEUR
CO-GÉRANTE DE L’AGENCE AH !
SPÉCIALISÉE DANS L’HÔTELLERIE
DIRECTRICE DE L’ÉCOLE CAMONDO
110
Carnet d’entretiens
Selon vous, quel rôle joue l’hôtel dans son contexte
urbain ?
L’hôtel se fond dans la masse, il se distingue par une enseigne.
Quelle est la limite entre les espaces privés et communs ?
La chambre est le lieu privé de l’intime. La transition entre
la chambre et les espaces publics doit être traitée d’une
manière attentive. En effet, il y a souvent un malaise lorsque
le client sort de sa chambre privée pour se rendre dans un
espace collectif, notamment lors du petit déjeuner. D’une
minute à l’autre, il passe du privé au public, de la solitude à
la collectivité.
Quel rapport à la ville la chambre peut-elle entretenir ?
Fermeture ou exhibition ?
À mon, sens la chambre, bien qu’un espace intime, ne doit
pas être hermétique avec son contexte. Elle doit au contraire pouvoir communiquer avec le paysage. En tant que
cliente, je veux pouvoir depuis ma chambre profiter de la
ville dans laquelle je séjourne.
Dans quelle mesure l’identité marketing d’une chaîne
hôtelière peut influencer l’architecture intérieure ?
Les chaînes ont énormément de chartes établies, une identité précise, qui se traduit dans un besoin de reconnaissance.
Créer une ligne qui les distingue de la concurrence et assure
leur continuité à l’international. Cela a créé les standards
et une forme d’uniformisation. Les sites Pierre et Vacances,
pour lesquels nous travaillons, sont un bon exemple. En effet, il a été extrêmement dur de bousculer leurs standards
avec un projet singulier tout en continuant de traduire une
image forte de la marque.
Quel rôle joue le commanditaire / investisseur dans les
prises de position architecturales ?
Il faut d’abord comprendre que le but pour ces patrons
est de « faire de l’argent », assurer que le projet qu’on va
leur fournir soit rentable. La question économique est fondamentale et donc influence le projet. En revanche, l’architecte doit jouer un rôle de pédagogue afin de faire accepter
sa vision du projet.
Si les groupes sont importants, il y a également tout un ser-
111
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
vice marketing interne qui étudie jusqu’où les ambiances
peuvent aller en fonction de la clientèle visée, nous avons
donc un cahier des charges souvent très complet et contraint. Sans parler des normes de sécurité et d’accessibilité
handicapées qui ajoutent des contraintes supplémentaires.
L’ambiance de la chambre : rupture ou classicisme ?
Bien que je puisse être sensible à des propositions plongeant le client dans un univers très étonnant et hétéroclite,
je préfère aborder le projet différemment. Nous analysons
de très près le contexte afin d’apporter une modernité
dont le décor ne s’impose pas par sa radicalité. De cette
manière, le client peut plus facilement s’approprier l’espace.
Comment expliquez-vous la persistance du style parisien
carte postale entretenu par les palaces ?
Il a toujours pour les touristes étrangers une recherche de
références du pays qu’ils visitent. De plus, les enseignes
hôtelières savent que jouer la carte d’un style décoratif
classique, permet de séduire une large clientèle. Malheureusement, la question de la modernité et du luxe ne se
renouvèle pas dans ce secteur qui s’accroche aux traditions
du XVIIIe siècle.
Je suis surpris de constater que la typologie d’une
chambre d’hôtel est à 90 % similaire... comment
l’expliquez-vous ?
Effectivement, la rentabilité, voulue par les commanditaires, associée à de nombreuses règles de sécurité et
d’accessibilité handicapés, contraint le plan de la chambre. À mon sens, c’est le rôle de l’architecte de réussir à
s’affranchir de toutes ces contraintes afin de proposer un
projet unique.
112
Carnet d’entretiens
113
ATMOSPHÈRE D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
Entretiens réalisés en Novembre 2013
114
Carnets Entretiens
115
ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
REFLEXIONS
CONTEMPORAINES
116
REFLEXIONS CONTEMPORAINES
La chambre est le lieu privé de la maison, où nous
avons l’habitude de nous retirer en toute intimité.
Selon Pascale Dibie, cet espace est un véritable
« nid aménagé au cœur de nos repères, elles sont
les pièces où nous faisons des séjours intérieurs ». (1)
En nous déracinant, le voyage instaure un rapport
différent à cet espace intime. Autrefois, le voyageur
était accueilli au sein d’une autre sphère intime, celle
de la famille qui l’hébergeait, empreinte de valeurs
d’hospitalité. Le tourisme a conjugué la sphère commerciale à celle de l’hospitalité jusqu’à devenir une
industrie, spécialisée dans l’accueil, à l’échelle de la
grande distribution. En effet, la démocratisation du
voyage a permis aux hôteliers de transformer l’hospitalité en tourisme de masse. Le secteur hôtelier
est poussé par une volonté de rentabilité extrême,
positionnant le voyageur comme un consommateur.
Il répond à ce système, en construisant des hébergements standardisés qui deviennent alors des produits.
L’hôtel est un commerce qui s’est éloigné des valeurs
humaines originelles de l’hospitalité. Sans céder au
cliché de l’anti-consumérisme, il me semble que le
XXIe siècle réagit aux dérives de l’hyper consommation. Nous sommes animés par le besoin de retrouver des valeurs plus individuelles, s’opposant ainsi
fermement à toute notion de standardisation.
En réaction à cette idée, le client prend aujourd’hui
le voyage comme un prétexte pour vivre une expérience unique, qui doit perdurer à l’intérieur de l’hôtel. Il y a 20 ans, les hôtels indépendants ont créé les
boutiques-hôtels aux décors très personnalisés. C’est
la première forme du design d’expérience. En effet,
ces établissements ont eu la volonté de créer une
expérience unique par la matérialisation du décor.
Aujourd’hui, le design d’expérience se caractérise
aussi par l’ambiance et l’atmosphère ressentie. Le
philosophe Yves Michaud, qui a défini le design d’expérience, dit que « les objets deviennent volatiles et
sont remplacés par une atmosphère » (1). L’ambiance
peut être donc traitée par le décor mais aussi par
des éléments immatériels comme le design olfactif
ou sonore. Il dit aussi qu’une bonne expérience doit
« faire ressentir au client qu’il est unique ». Cela peut
passer par la qualité des services proposés mais aussi
par le design. Effectivement, la personnalisation liée
à la domotique intégrée à chambre ouvre un champ
d’exploration important pour le designer.
inconnu en « Coach-Surfing », Internet a permis au
Voyageur de réinventer un tourisme à l’échelle humaine. Le troc de maison et surtout le « Coach-surfing » ont pour but de créer un réseau constitué d’une
communauté de voyageurs aux valeurs commune : le
partage et l’échange.
Ces pionniers du tourisme séjournent dans la sphère
privée d’un inconnu, au mieux dans une chambre
d’amis, mais bien souvent dans le salon ou dans la
chambre de l’habitant. L’hospitalité au sein de l’espace domestique est une thématique travaillée par
la designer Matali Crasset avec le projet « Quand Jim
monte à Paris : la colonne d’hospitalité ». C’est un
totem – lampadaire qui se déploie en couchage d’appoint lorsque l’on reçoit chez soi une personne pour
la nuit. Les frères Bouroullec se sont, quant à eux,
intéressés avec « le lit clos » à une zone de couchage
dans un espace polyvalent, abordant alors la clôture
et la porosité de l’espace intime.
On peut alors se poser la question : comment le design peut-il apporter des solutions aux voyageurs
hébergés dans un autre habitat ?
___________________
(1) DIBIE Pascal. Ethnologie de la chambre à coucher.
Paris : édition Métaillé, 2000, 307p.
(2)MICHAUD Yves. Ibiza mon amour :Enquête sur
l’industrialisation du plaisir, Paris : Nil édition, 2012,
364p.
Parallèlement, une autre forme de réaction à
l’hôtellerie traditionnelle naît. Mais cette fois-ci, ce
sont les voyageurs eux-mêmes qui en sont les investigateurs. Depuis 10 ans, l’industrie hôtelière est
concurrencée par des démarches de particuliers désireux de vivre l’expérience du voyage autrement.
Que ce soit en louant son appartement pour une
courte durée sur le site « Air B&B », en troquant sa
maison avec une autre famille grâce au site « Home
Exchange » ou en étant hébergé gratuitement par un
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
BIBLIOGRAPHIE
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BIBLIOGRAPHIE
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ATMOSPHÈRES D’HÔTELS à la recherche d’un design hôtelier
ARTICLES
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du style hybride », D’architectures : supplément ,
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RAHOLA Victor. « Projectes : hotels », Quaderns :
d’arquitectura i urbanisme, Printemps, 2009, n°258,
pp. 24-39 ;
STEPHENS Suzanne, REGINATO James. « Building
types study : Hôtels », Architectural record, Mai,
2010, n°5, pp. 81-94.
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REMERCIEMENTS
A mon tuteur Alexis Markovitcs sans qui ce mémoire n’aurait pas vu le jour.
A Pascale Boulard, Tania Cohen et Emmanuel Bénet pour
le partage de leurs expériences.
A Stéphanie pour sa relecture attentive.
A André pour son soutien.
The Hôtel / Suisse Lucerne / Jean Nouvel