LE DEVOIR D`ÊTRE HEUREUX Dostoïevski, dans la première

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LE DEVOIR D`ÊTRE HEUREUX Dostoïevski, dans la première
LE DEVOIR D’ÊTRE HEUREUX
Dostoïevski, dans la première chronique de son Journal d’un écrivain, en
janvier 1876, se présentait lui-même à l’intention de ses lecteurs de la
façon suivante : « Je suis un homme heureux, mais qui ne s’estime pas
satisfait du tout… » Voilà une distinction qui, si elle n’est pas un paradoxe
pour abuser le lecteur, est riche de sous-entendus. Il serait donc possible
d’être heureux et insatisfait ? Heureux tout en ayant des désirs qui
grondent ou regimbent ? À l’inverse, serait-il possible d’être malheureux
et satisfait ?
En fait, le problème nait de la multiplicité des désirs. Si nous n’en
éprouvions qu’un seul et unique, la distinction du bonheur et de la
satisfaction ne se poserait pas : satisfait nous serions heureux, insatisfait,
malheureux. Mais nous avons des désirs en quantité, des désirs qui non
seulement, tel le Phénix, renaissent de leurs cendres après être morts
dans la satisfaction, mais qui, telles les têtes de l’Hydre, repoussent après
avoir été tranchées. Ces désirs se présentent alors sous un autre visage,
dans un autre contexte, un visage qui est souvent un masque. Ils se
multiplient, se complexifient, deviennent de plus en plus délicats,
sophistiqués, capricieux. De toute façon, il n’est pas nécessaire d’avoir
vécu bien longtemps pour s’apercevoir que nous n’arriverons jamais à
satisfaire tous nos désirs, qui que nous soyons et quoi que nous fassions.
Ce qui faisait conclure au Bouddha que dans le désir se trouve la racine
même du mal, et à Gilles Vigneault, que « tout le monde est malheureux
tout le temps ».
Pourtant un homme d’honneur n’a pas le droit d’être malheureux. Ou
mieux : de se déclarer malheureux. Car cela fait une grande différence.
Étant entendu que nous ne pouvons jamais satisfaire tous nos désirs, si
nous en concluions que nous sommes voués au malheur, nous
manquerions à un devoir fondamental : se garder fort et fier, garder un
bon moral, conserver intacte sa dignité d’être humain, c’est-à-dire se tenir
pour un être qui n’est pas, à la façon de l’animal, pris dans la nature et
forcé de lui obéir en permanence. Au contraire, nous sommes des êtres
capables de nous élever au-dessus de la nature et de la dominer. Si par
hasard cette nature nous vouait au malheur, nous devrions considérer
comme un devoir sacré de refuser cette destinée. Le fait est que nous ne
sommes pas seulement des animaux, nous sommes aussi des esprits. Or
l’esprit fait entrer en nous le sentiment d’honneur, et par conséquent, le
gout sinon le devoir de se tenir debout, en état d’alerte, refusant d’être
mentalement le jouet ou le reflet, le double de l’animal que nous sommes
aussi.
Un homme d’honneur n’est jamais malheureux. Parce qu’il se refuse à
l’être tout simplement. Parce qu’il lui est toujours possible de se dire :
« Tel de mes désirs est insatisfait et je souffre, mais cela ne signifie pas
que moi qui parle et qui pense je sois devenu un malheureux ! J’ai d’autres
désirs qui reçoivent déjà des satisfactions et je pourrais en cultiver de
nouveaux qui m’en apporteraient davantage. » Évidemment, peut-être le
sujet qui parle ainsi exagère-t-il un peu, mais en aucune façon on ne peut
dire qu’il se ment, car au fur et à mesure qu’il examine sa vie, il prend
conscience que tel ou tel de ses désirs est réellement satisfait, que tel ou
tel autre l’a été dans le passé et il en porte encore comme un bonheur le
souvenir au-dedans de lui.
Il découvre également qu’il a bien souvent négligé de proclamer son
bonheur et de dire merci. Plus il examine sa vie, plus il la passe au crible
pour y ramasser les satisfactions, les plaisirs, les bonheurs, plus il en
découvre, notamment du côté des choses simples, élémentaires, comme
de respirer l’air frais du matin, manger du bon pain, boire de l’eau pure,
dormir paisiblement, faire des rêves plaisants, sans oublier ces autres
plaisirs, moins vifs, mais plus doux, de regarder manger, boire, respirer,
dormir, rêver, s’épanouir ceux qu’on aime. Ne parlons pas du plaisir qu’il
y a à exister tout simplement, à être là dans le monde et à contempler
soleil et nuages, faune et flore, œuvres de nature et œuvres de culture,
jour après jour.
Notre monde est rempli de merveilles et celui qui n’en trouve pas
suffisamment pour se déclarer heureux est suspect. Peut-être est-il
méchant. Car voilà le terrible danger qui menace un prétendu
malheureux : devenir méchant en devenant violent. « Ah ! Je suis
malheureux, se dit cet homme ou cette femme, eh bien je vais me venger
! Je vais détruire votre bonheur, à vous autres, les heureux. Pourquoi moi
et non pas vous ? Le destin est injuste envers moi. Oh, je ne suis pas si
bête ! » Voilà le genre de raisonnement qui surgit aisément dans la tête
de celui qui se déclare malheureux et qui désespère, cesse d’aimer la vie
et, bientôt, la prenant en haine, devient capable de l’attaquer. Chez les
autres, évidemment, pour la salir, la diminuer, l’enlaidir et ainsi, espère-t-
il secrètement, se sentir moins malheureux, entouré de gens devenus tout
aussi malheureux que lui.
Mais tous les malheureux n’ont pas le courage d’affronter les autres et de
risquer la lutte avec eux. Quand le malheur s’accompagne de faiblesse et
de lâcheté, il conduit à la plainte et à ce désir d’éteindre la joie, d’affaiblir
le moral des gens heureux que toute plainte comporte. C’est un fait
étonnant que le malheur cherche naturellement à se répandre, singeant
en cela le bonheur et lui rendant par le fait même hommage. Ce qui
prouve que nous ne sommes pas faits pour le malheur et qu’il faut se
garder absolument de lui ouvrir la porte de notre âme. Avec lui, c’est le
diable qui y entre.
L’esprit est souverain, mais il ne l’est vraiment que s’il se tient pour tel.
Celui qui considère qu’il n’est pas libre ne l’est pas et il accepte librement
son esclavage. C’est pourquoi, curieusement, les adolescents qui
découvrent ce mystère et cet abime qu’est la liberté humaine sont
toujours enclins tout d’abord à la nier. De fait, ce n’est pas une petite
chose à assumer. Or, pour un homme comme Dostoïevski, le bonheur lui
aussi, telle la liberté, doit être assumé. Je n’ai pas le droit de ne pas me
tenir pour heureux, pense-t-il sans doute, car en admettant que je ne le
sois pas vraiment, cela me mettrait dans l’impossibilité de le devenir. Et
ensuite, planera sur moi la menace de commettre la violence ou le suicide.
De toute façon la vie deviendra un fardeau que j’aurai placé moi-même
sur mes épaules.
Le problème n’est toutefois pas réglé et s’il existe un devoir d’être
heureux, c’est que, d’une certaine façon, le bonheur est toujours à la
portée de la main, sauf dans les situations dramatiques. Certes, le
bonheur parfait exigerait que tous nos désirs soient satisfaits, mais d’un
tel bonheur le bon sens exige que nous fassions notre deuil. Un bonheur
plus modeste est ce qui nous convient, un bonheur minimal, qui dépend
essentiellement de nous, non du monde ou des autres. Or ce bonheur est
incontestablement lié à l’amour, dont il est le premier et le plus pur
produit. Au point qu’on peut dire qu’une personne malheureuse en est
une qui n’aime pas. À l’inverse, une personne qui aime tout ce que la vie
lui offre de beau et de bon est une personne heureuse, même si un grand
nombre de ses désirs restent insatisfaits.
Mais aimer, dira-t-on, ne dépend pas de soi et n’est pas à la portée de
toutes les mains. Beaucoup de gens contraints à la solitude souffrent
justement du fait que leur capacité d’amour ne trouve pas d’objet. Nous
répondons : ces gens ne trouvent pas d’objet qu’ils estiment digne de leur
amour. Ils se montrent exigeants, ils refusent d’aimer n’importe quoi ou
n’importe qui, ils ont peur de descendre des hauteurs où ils placent
l’image de ce qu’ils sont. Cela est un choix qu’ils font, dont ils doivent
payer le prix en silence. En réalité, les objets d’amour sont innombrables,
ils sont partout autour de nous. Si nous ne les voyons pas, c’est parce que
nous nous bouchons les yeux. Nous le faisons par sentiment d’honneur,
peut-être, mais encore une fois, de cet honneur il faut payer le prix.
Si le bon sens nous oblige à renoncer au bonheur parfait et nous conseille
de ne pas être trop exigeants quant à l’objet de notre amour, c’est au fond
que le bonheur ressemble à un gibier que des chasseurs se plaisent
davantage à traquer qu’à abattre. À la limite, certains accepteraient de ne
jamais le tuer afin de pouvoir continuer toujours à le courir. Dostoïevski
était un chasseur de ce genre, car plus loin dans sa chronique il écrit : « Le
bonheur n’est pas dans le bonheur, mais dans sa poursuite. »
Pourquoi se refuser à saisir le bonheur ? Est-ce timidité ou impuissance ?
Dostoïevski ne serait-il pas un peu trop croyant, un peu trop chrétien ?
C’est un fait que le christianisme ne promet pas le bonheur en cette vie.
Vouloir le saisir dès maintenant, ici-bas, revient à nier que nous soyons
faits pour le vivre plus tard, dans une autre vie. Cette fois nous touchons
au cœur du problème. Pour un chrétien, ce monde n’est pas le paradis,
mais il est un chemin pour y aller. Nous y sommes entrés pour pouvoir en
sortir, après un rude combat qu’il faut absolument gagner. Telle est la
perspective de la foi, à prendre ou à laisser.
Quoi qu’il en soit, il existe une sorte de pudeur à l’endroit de toute
satisfaction du désir, qui témoigne d’un raffinement de l’âme dont bien
des païens nous ont donné l’exemple, mais qui n’est pas très répandue
dans des cultures que le christianisme ou une autre grande religion n’a
pas pénétrées. Cette pudeur prolonge l’autre pudeur, celle par laquelle
nous refusons de dévoiler notre nudité. Exposer aux regard de tous sa
satisfaction, son plaisir, son contentement devant la vie, cela a quelque
chose d’indécent, voire de légèrement impudique, comme de faire du
bruit en mangeant, de roter ou de péter en public. Il y a là un trait de
vulgarité, un signe qu’une âme ne se rapporte qu’à la nature, qu’elle vit
sans idéal.
L’idéal par définition est inaccessible, il est un pôle directeur, non un objet
qu’on s’approprie. Il est par conséquent un générateur d’insatisfaction.
Avoir un idéal n’entraine pas quelqu’un à refuser de satisfaire ses désirs
et d’épanouir sa personne, mais à ne se tenir jamais pour pleinement
satisfait, pleinement épanoui, faisant ainsi l’étalage de son succès, de ses
mérites, de sa puissance. Celui-là doit au contraire toujours relancer son
désir vers de nouveaux objets plus difficiles à atteindre, susceptibles
toutefois de lui procurer des satisfactions plus hautes et plus nobles, bien
que plus rares.
Ainsi le devoir d’être heureux se trouve complété autant que limité par
celui d’être insatisfait, lequel revient à exiger que sa vie s’oriente sur des
idéaux et non simplement sur des objets mondains, terrestres, qu’elle
s’ouvre à des exigences morales et non simplement à des projets de
nature économique ou politique. Par exemple, le sentiment de solidarité
avec tous les humains de la planète devrait venir renforcer notre pudeur
à jouir et nous interdire l’étalage offensant de notre satisfaction à vivre.
Tant qu’il y aura ici et là une humanité souffrante, des hommes et des
femmes qui se débattent toute leur vie dans la misère et à qui il peut
sembler qu’être heureux est un droit qu’ils ne possèdent pas, l’homme
d’honneur, l’idéaliste, le chrétien se sentiront mal à l’aise dans le monde.
Il refusera de se tenir pour quelqu’un d’heureux, de privilégié, à qui tout
ce qu’il possède est fondamentalement dû. Il devra avoir le courage et
l’honnêteté de reconnaitre que la justice, qui lui garantit ses avantages,
est celle qui règne ici-bas, dans nos sociétés imparfaites, fonctionnant
prioritairement pour le plus grand bonheur de certains petits groupes
riches et puissants.
Idéalisme et solidarité, autrement dit le sentiment d’appartenir à une
grande famille humaine, nous empêchent d’être satisfaits. D’ailleurs, la
vie la meilleure n’est-elle pas celle qui implique l’effort ? Vivre, au sens
fort du terme, n’est-ce pas se battre, forcer, tendre vers un
accomplissement de soi en se jetant dans l’action, dans la réalisation de
valeurs universelles ? Accomplir quelque chose de valable et, si possible,
de grand, en se souvenant que chacun sert d’exemple aux autres qui se
tiennent autour et le voient agir. Il y a là une responsabilité souvent
négligée.
Seuls le sentiment du devoir et l’effort auquel il conduit nous sauvent de
la médiocrité. Le médiocre est un être humain qui ne veut pas se donner
trop de mal, qui estime qu’il en fait généralement assez, que cela est bien
suffisant, et qui vit sans se dépenser, en ménageant toute sa vie sa
monture, afin, croit-il, de pouvoir aller loin. En réalité, il ne va nulle part,
il piétine, fait du surplace ou suit le troupeau des moutons. Jamais il ne se
scandalise, sinon en paroles, comme tout le monde, et pour la frime
seulement, car se scandaliser vraiment, c’est d’une certaine façon se
sentir impliqué, responsable même, et se reconnaitre une obligation
d’agir qui va en sens contraire de sa propension vers une satisfaction
totale, un bonheur complet. L’homme sage sait que ce bonheur est
impossible et il y renonce sans faire d’histoires. Le médiocre, lui, ne veut
pas le savoir, il ne veut pas perdre cette douce illusion dans laquelle il
s’enveloppe telle une chenille dans son cocon ouaté.
L’insatisfaction est un fouet qu’il faut brandir et utiliser contre soi-même,
contre l’animal paresseux qui se tient au fond de nous ; c’est un cilice qu’il
faut enfiler chaque matin. Savoir user de ces instruments constitue
probablement les neuf dixièmes de ce qu’on nomme communément le
« génie ». Quand tout le monde s’arrête et dit : Cela suffit ! le génie dit
Non, il faut travailler encore ! Quand il quitte à son tour l’ouvrage, il laisse
une œuvre unique. N’objectons pas ici les cas de plusieurs grands artistes,
comme Mozart ou Schubert, qui travaillaient vite et bien. Ils vivaient en
permanence dans leur art et dans leur œuvre. Prenons le cas d’un autre
grand écrivain, Léon Tolstoï. Sophie Andréïvna, sa femme, qui à une
époque recopiait ses manuscrits, eut à recommencer jusqu’à sept fois
celui de La Guerre et la paix ! C’est Alexandra, sa fille, qui nous l’apprend
dans la biographie qu’elle a consacrée à son père. Au sujet de ce dernier,
dont elle nous dit qu’il n’a jamais rencontré Dostoïevski, mais qu’il se l’est
reproché amèrement le jour où il apprit sa mort, elle écrit ceci :
« Modestie et humilité sont les dominantes de sa nature, jointes à une
systématique insatisfaction de soi. C’est en prenant appui sur cette
insatisfaction qu’il s’est constamment élevé. » De l’autre grand écrivain
russe, Tolstoï était donc frère.
Il n’est tout de même pas recommandé, afin de passer pour un génie, de
prendre ce principe d’insatisfaction trop au sérieux, et de grogner à
propos de tout et de rien. La vie se prend alors dans des sables mouvants.
Ce devoir d’insatisfaction est en fait complémentaire du devoir d’être
heureux. Ensemble les deux principes travaillent à l’élévation de la vie
humaine, qui doit être honorée, non discréditée. L’insatisfaction n’est
qu’un moment visant à relancer l’effort vers la perfection ; il faut éviter
qu’elle se généralise, comme la chose se produit souvent dans la
vieillesse. Le vieux alors, plus ou moins explicitement, avoue qu’il est
malheureux et pèche contre le principe de bonheur.
Si la vieillesse ne vient pas en partie l’excuser, cet aveu d’impuissance
devant la vie, devant l’expression de soi, devant l’accomplissement d’une
œuvre réalisant une valeur, fait offense à Dieu. C’est de plus une maladie
de l’âme, dont il faudrait chercher à se guérir à l’aide du psychologue ou
à quelque autre spécialiste des maladies de l’âme. Car de cette maladie le
patient est, en partie du moins, responsable. Prétendre que tout est
mauvais, que le monde est pourri, revient à dire que nous sommes nousmêmes mauvais et pourri ; autrement, nous devrions au moins nous
réjouir du bien que nous faisons et de l’éclat de notre propre vertu,
contrastant si fort dans le milieu ambiant. À défaut d’opposer à ce
défaitisme le sentiment d’honneur, l’honnêteté intellectuelle devrait
nous obliger à fixer notre attention sur le beau et le bien qui existent, eux,
dans le monde, sinon en nous-mêmes, et à refuser de médire du monde
ou de le maudire.
Considérant tout cela, nous ajouterons qu’être heureux est non
seulement un devoir, c’est également un art subtil et délicat, dans lequel
entre pour une bonne part cet autre art encore plus subtil et plus délicat,
celui de manier le fouet de l’insatisfaction. Il faut que notre animal sache
qu’il ne peut pas tout faire, à commencer par se plaindre d’être
malheureux. Mais il faut aussi que notre esprit sache que si l’animal que
nous sommes – et demeureront toujours – perd son dynamisme, sa
vigueur, son gout de vivre, lui-même ne pourra plus faire grand-chose.