Maâmar Farah: "L`argent est en train de tuer la presse libre en Algérie"

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Maâmar Farah: "L`argent est en train de tuer la presse libre en Algérie"
Affaire Mohamed Benchicou
Liberté de la presse en Algérie
Maâmar Farah : «L'argent est en train de tuer la presse libre en Algérie»
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Entretien avec Maâmar Farah
"L'argent est en train de tuer la presse libre en Algérie"
© algerie-focus.com | Mai 2008
Entretien réalisé par Fayçal ANSEUR
Maâmar Farah a commencé le métier de journaliste dès l’âge de 15 ans. Il
publie ses premiers articles dans le quotidien régional de l’Est algérien
“An Nasr“, anciennement “La Dépêche de Constantine“. Journaliste
professionnel, il fonde le premier quotidien indépendant algérien, “Le Soir
d’Algérie“. Il anime actuellement un billet quotidien, “Pause Café “, et une
chronique hebdomadaire. Il rend hommage, dans l’entretien qui suit, à
cette presse privée qu’il a vu naître (1989) et qu’il défend jalousement,
sans pour autant se gêner à pointer ses défauts.
Maâmar Farah : La presse privée célèbrera cet anniversaire dans la sérénité.
Je pense que nous sommes loin de la période sombre des années 90 où l’on
assassinait les journalistes. Qu’ils reposent en paix ! Nous n’oublierons jamais
leur sacrifice. Les journalistes ne rasent plus les murs. Ils ne sont plus obligés d’habiter dans des sites sécurisés.
Cela est une grande victoire que nous devons aux forces patriotiques et progressistes qui ont sauvé la république.
Mais il reste encore cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes : le risque d’aller en prison pour
nos écrits, situation intolérable et en violation flagrante avec les règles élémentaires de la démocratie. Dans son
discours d’investiture, le président de la république a promis de revoir ces dispositions. Nous espérons que cela se
fasse vite. La compétition entre titres crée une concurrence loyale et ce sont les meilleurs quotidiens privés qui
viennent en tête des ventes et de la surface dédiée à la publicité. Tant mieux ! Néanmoins, quand je vois certains
titres arabophones devenir les porte-voix de l’intégrisme et verser dans l’insulte et la diffamation, promouvoir un
discours obscurantiste et loin des valeurs de la révolution algérienne, je me dis que les créateurs de la presse
algérienne combattante doivent se retourner dans leurs tombes (pour les martyrs) et rester perplexes et horrifiés
(pour ceux qui sont toujours en vie). D’une manière générale, je regrette un peu la fin de ce qui était considéré
comme une « aventure intellectuelle » et qui cède la place à une normalité, certes indispensable, mais qui annihile
toute velléité de résistance à l’ordre établi et réduit considérablement l’indépendance des journaux. En passant au
rang de chefs d’entreprises sachant compter leurs sous, les journalistes actionnaires s’enchaînent et n’ont plus la
même capacité de jugement, ni l’esprit rebelle qui caractérisait les premières années de la presse indépendante.
Dans cet esprit, le diktat des grosses sociétés détenant un gros volume de publicité menace l’indépendance de ces
titres.
algerie-focus.com : On constate une régression des libertés, notamment de la liberté de la presse sous la
présidence de Bouteflika. Qu’en pensez-vous?
Maâmar Farah : Effectivement, mais cela n’est pas seulement lié à la répression et aux harcèlements judiciaires.
Les raisons économiques y sont aussi pour beaucoup (voir notre précédente réponse). Sous Bouteflika, l’ANEP est
devenue une vache à lait pour de très nombreux titres créés artificiellement.
algerie-focus.com : Il est souvent reproché à la presse privée son manque de professionnalisme et à certains
titres leurs accointances avec le pouvoir en place. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?
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algerie-focus.com : La presse privée en Algérie fête cette année son 19 ème
anniversaire. Quel est votre bilan ?
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Maâmar Farah : Oui, l’accointance c’est ce qui permet de gagner de l’argent, via l’ANEP. Car la majorité de ces
titres est incapable de vivre des ventes et de la publicité hors ANEP qu’elle ne peut engranger. Pour ce qui est du
professionnalisme, c’est le grand problème auquel nous devons faire face. Si vous relisez le journal « El Moudjahid
» des années 70, vous allez vous apercevoir que le gars qui écrit sur le pétrole est un spécialiste de la question,
faisant autorité dans ce domaine et souvent cité par les confrères étrangers. Idem pour le critique cinéma, pour
celui qui décortique les livres ou le gars de la rubrique sportive. Aujourd’hui, n’importe qui écrit sur n’importe quoi.
La majorité des titres vivent de ragots et d’écrits sans consistance. Il faut former les journalistes de la presse écrite.
Cette tâche a été retenue par quelques titres qui vont s’unir pour créer un cadre de formation adéquat pour les
jeunes journalistes. Cette initiative devrait être suivie par d’autres.
algerie-focus.com : Vous faites partie des rares journalistes algériens qui tiennent un blog sur internet. Que vous
a apporté cette expérience; la recommandez-vous à vos confrères ?
Maâmar Farah : Précision : j’avais un blog. Je n’ai plus le temps de m’en occuper. Et puis, si c’est juste pour y
mettre des papiers qui paraissent dans le journal, ce n’est pas la peine. Je trouve que la relation presse écriteinternet doit déboucher sur des initiatives enrichissantes pour les deux secteurs. Je suis séduit par les sites de
certains journaux qui ont compris très vite que l’internaute qui vient vers eux ne cherche pas seulement ce qui a été
écrit la veille ou le jour même, mais espère trouver des informations revues chaque minute, des forums sur
l’actualité, des images et des vidéos ainsi que tout ce qui peut enrichir et compléter l’information. Les sites des
journaux algériens en sont loin, malgré quelques tentatives heureuses.
algerie-focus.com : Dans son dernier discours, Bouteflika a appelé les journalistes à le soutenir dans « sa lutte
contre la corruption », comme ils furent autrefois sollicités à prendre part à la lutte contre le terrorisme durant la
décennie noire. Répondront-ils favorablement cette fois encore ?
Maâmar Farah : Je pense que la question ne se pose pas de cette manière. Les journalistes ne doivent pas
attendre un discours présidentiel pour se lancer dans la lutte anti-corruption. Cela fait partie de leur mission. Mais,
malheureusement, le manque de professionnalisme et la recherche du titre en « Une » qui vend, ainsi que des
difficultés objectives ont détourné la presse algérienne de cette mission. Néanmoins, je voudrai signaler que le
quotidien « El Khabar » se distingue souvent par des articles où l’esprit d’investigation est présent. Signalons aussi
la page « Corruption » du Soir d’Algérie qui apporte un éclairage utile sur ce fléau.
algerie-focus.com : Dans son dernier livre - Le journal d’un homme libre- Benchicou reconnaît les errements de la
presse, entre autres sa dépendance vis à vis de l’argent de la publicité de l’État et des annonceurs privés.
Partagez-vous cet avis ?
algerie-focus.com : El Watan vient d’être condamné par la justice algérienne, Le Soir d’Algérie serait dans le
collimateur du pouvoir… Faut-il s’attendre au pire avec le troisième mandat de Boutefilka ?
Maâmar Farah : Non, honnêtement, je ne le pense pas. Il faut voir la réalité en face : la presse francophone n’est
plus en situation de force. Elle est incapable d’influer sur une opinion publique fortement arabisée. Elle reste
efficace dans les relations diplomatiques mais n’a plus la force qu’elle avait au début des années 90. Je pense que
le pouvoir la laissera faire sans problèmes. S’il est un titre que le pouvoir craint, c’est « El Khabar ».
algerie-focus.com : Un mot pour conclure ?
Maâmar Farah : Je suis fier d’avoir été, un jour, parmi les tout premiers journalistes à fouler le sol de ce qui
deviendra la « Maison de la presse Tahar Djaout ». C’était le siège d’un ministère, abandonné et livré à l’herbe
folle. En poussant cette porte avec mes quatre camarades, je ne savais pas que nous ouvrions le chapitre le plus
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Maâmar Farah : Oui, absolument. L’argent est en train de tuer la liberté de la presse dans notre pays, comme il l’a
fait dans les grandes démocraties. Nous ne pouvons pas lutter contre l’argent. Donc, je suis pessimiste et je pense
que cette liberté va se rétrécir comme une peau de chagrin.
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lumineux de l’histoire de la presse algérienne. Le plus sanglant aussi. Trois de nos confrères sont morts dans la
bombe qui a visé « Le Soir d’Algérie » et la Maison de la presse. Leurs portraits ornent le hall d’entrée de notre
journal. Nous faisons tout ce que nous pouvons vis-à-vis de leurs familles. Mais ce n’est pas assez ! Nous devons
tout faire pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, ainsi que tous les autres, des secteurs privé et public, de la presse
écrite et de l’audiovisuel. Je crois aussi que nous n’avons pas le droit de laisser tomber Mohammed Benchicou,
l’homme qui a donné deux années de sa vie pour faire avancer notre cause, la cause de la presse libre en Algérie.
Chaque jour, la phrase qu’il a prononcée à sa sortie des geôles me donne la force de continuer et de semer autour
de moi l’optimisme des battants. Ce jour-là, il avait dit : « N’ayez pas peur de leur prison ! ».