théodore de neuhoff roi de corse - Médiathèque Culturelle de la

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théodore de neuhoff roi de corse - Médiathèque Culturelle de la
Aujourd’hui encore de grandes interrogations
planent sur l’aventurier qui sillonna toute l’Europe
en quête de gloire et richesse. Reprenant pas à pas,
lettre après lettre, rapport après rapport, l’itinéraire
d’errance du baron, l’auteur propose ici une lecture
historienne minutieuse, à partir d’archives souvent
inédites. Elle remet en perspective les événements
méconnus et permet aussi de mieux connaître son
portrait psychologique, sans doute le plus fidèle
qui ait été tracé à ce jour.
20 €
978-2-84698-426-3
UMR 6240
LISA
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Un aventurier
européen du XVIIIe siècle
Antoine Laurent Serpentini
THÉODORE
DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
Bibliothèque
d’histoire de la Corse
Bibliothèque
d’histoire de la Corse
Antoine Laurent Serpentini
THÉODORE
DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
Le 5 avril 1736, Anton Francesco D’Angelo,
le vice-consul de France en poste à Bastia, informe
le ministre Maurepas de l’accostage, quelques jours
auparavant à Aléria, d’un navire anglais que l’on dit
avoir été armé par le consul d’Angleterre à Tunis.
A mis pied à terre un « Personnage » habillé à la
longue d’un habit écarlate, portant épée, canne,
perruque et chapeau.
Les chefs corses qui se sont déplacés pour le recevoir
lui donnent le titre d’excellence et de roi de Corse.
Bientôt l’on apprendra qu’il s’agit de Théodore, baron
de Neuhoff, qui se proclame par ailleurs lord anglais
et Grand d’Espagne. Un rapport anonyme, rédigé
courant d’août, le décrit comme un homme
de bonne prestance, de haute stature et
à l’embonpoint prononcé qui parle italien avec
un fort accent allemand.
Dès les premiers jours, il ne cache pas son intention
de ceindre la couronne de Corse, ce qui adviendra le
15 avril. Débute alors un règne éphémère
de sept mois qui permit à la révolte des Corses contre
les Génois de rebondir. Mais, bien plus que ce règne
d’un été, encore mal connu, c’est la longue dérive qui
suivit son exil et sa fin miséreuse qui enflammèrent
l’imagination de ses contemporains. Les plumes
acérées de Voltaire, du marquis d’Argens ou encore
d’Horace Walpole sculptèrent définitivement ensuite
la statue du roi Théodore.
THÉODORE
DE NEUHOFF
ROI DE CORSE
Un aventurier européen
du XVIIIe siècle
Antoine Laurent
Serpentini
Professeur d’histoire moderne à
l’université de Corse Pasquale Paoli
et membre de l’UMR CNRS Lisa,
il est l’auteur de nombreux
ouvrages et articles traitant de
la Corse génoise aux Temps
modernes. Il a par ailleurs dirigé
en 2006, aux éditions Albiana,
le Dictionnaire historique
de la Corse.
Università
di Corsica
• Università di Corsica
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Bibliothèque
d’histoire de la Corse
Collection dirigée par Antoine Laurent Serpentini
Déjà parus
La distribution des prix
Le temps de l’éloquence au lycée de Bastia (1846-1903)
Eugène F.-X. Gherardi, 2011
Les Lucciardi
Une famille corse de poètes et d’instituteurs
Eugène F.-X. Gherardi, 2010
L’Imprimerie en Corse des origines à 1914
Aspects idéologiques, économiques et culturels
Vanessa Alberti, 2009
Esprit corse et romantisme
Notes et jalons pour une histoire culturelle
Eugène F.-X. Gherardi, 2004
Histoire de l’École en Corse
Ouvrage collectif dirigé par Jacques Fusina, 2003
L’âme des pierres
Sculpture et architecture, deux composantes de l’art préhistorique
de la Corse
François de Lanfranchi, 2002
La coltivatione
Gênes et la mise en valeur agricole de la Corse au XVIe siècle
Antoine Laurent Serpentini, 1999
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Antoine Laurent Serpentini
Théodore de Neuhoff,
roi de Corse
Un aventurier européen du XVIIIe siècle
Bibliothèque
d’histoire de la Corse
• Università di Corsica
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Ouvrage coordonné par Christophe Luzi,
Université de Corse/UMR CNRS 6240 LISA
Principales abréviations
Paris. Archives nationales : Paris. A.N.
Paris. Archives du ministère des Affaires étrangères – Correspondance politique :
Paris. A.M.A.E., C.P.
Gênes. Archivio di Stato de Gênes : A.S.G.
Turin. Archivio di Stato de Turin : A.S.T.
Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse :
B.S.S.H.N.C.
Archives départementales de la Corse-du-Sud : A.D.C.S.
Archives départementales de la Haute-Corse : A.D.H.C.
N.B. Pour toutes les citations figurant dans le texte,
nous avons tenu à respecter et à reproduire la graphie originelle.
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Avant-propos
Le 5 avril 1736, Anton Francesco D’Angelo, le vice-consul de France en
poste à Bastia, informe le ministre Maurepas de l’arrivée, quelques jours auparavant, à la plage d’Aleria d’un navire anglais que l’on dit avoir été armé par le
consul d’Angleterre à Tunis. A mis pied à terre un « Personnage » habillé à la
longue d’un habit écarlate, portant épée, canne, perruque et chapeau1 et ayant à
sa suite un lieutenant-colonel, un secrétaire, un maître de chambre, un majordome, un chapelain, un cuisinier et trois esclaves maures, quatre domestiques
dont un Sicilien, un Livournais, le fils d’un capitaine nommé Bagnio, le fils du
secrétaire du ministre Silva, consul d’Espagne à Livourne, faisant en tout treize
personnes2.
L’on a déchargé dix canons, quatre gros et six moyens, plus de mille fusils
autant d’habits et deux mille paires de souliers à la turque ou babouches, plusieurs
ballots, des provisions, des cassettes remplies d’or et d’argent et une caisse
doublée de lames de fer, bien ouvragée avec des poignées d’argent, remplie de
sequins de Barbarie. Les chefs corses qui se sont déplacés pour le recevoir lui
donnent le titre d’excellence et de roi de Corse3.
Cet événement, qui survient au moment où l’on entrevoyait un règlement
négocié des affaires de Corse consécutivement à l’essoufflement de la deuxième
révolte, surprend les cours européennes et inquiète la république de Gênes bien
plus qu’il n’intéresse ou amuse les gazettes qui en fait n’en traiteront qu’épisodiquement.
Aussi toutes les chancelleries sont-elles assaillies par leurs ministères de
tutelle de demandes d’informations complémentaires concernant l’identité de
cet homme qui est, selon l’expression de Campredon, « déguisé en Arménien4 ».
1. Lettre d’Anton Francesco D’Angelo, vice-consul de France à Bastia, au comte Jean Frédéric Phélypeaux
de Maurepas, ministre de la Marine de Louis XV, Bastia, le 5 avril 1736. Paris, A.N., série AE-B1-199.1.
Le correspondant anonyme à Bastia du comte Balbo Simeone de Rivera, ambassadeur de Sardaigne à
Gênes, reprend cette description et précise que le « Personnage » porte moustaches. Bastia, le 6 avril 1736.
A.S.T., Lettere ministri, Genova 15-16.
2. Lettre de D’Angelo à Maurepas. Ibidem.
3. Ibidem.
4. Lettre de Jacques de Campredon, envoyé de France à Gênes, à Maurepas, ministre de la Marine de
Louis XV. Gênes, le 26 avril 1736. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Nous verrons combien les réponses, du moins dans un premier temps, furent
variées et approximatives, voire fantaisistes.
Bientôt l’on apprendra qu’il s’agit de Théodore, baron de Neuhoff, qui se
proclame par ailleurs lord anglais et Grand d’Espagne. Un rapport anonyme,
rédigé dans le courant août, le décrit comme un homme de bonne prestance, de
haute stature et à l’embonpoint prononcé qui parle italien avec un fort accent
allemand.
Dès les premiers jours, il ne cache pas son intention de ceindre la couronne
de Corse, ce qui sera chose faite le 15 avril. Cet avènement surprenant consternera les Génois et fera dire par dépit au marquis de Rivarola, leur commissaire
général en Corse, qu’un arlequin s’est travesti en prince5. Débute alors un règne
éphémère de sept mois qui permit à la révolte des Corses de rebondir. Il fut riche
en événements divers qui, même s’ils ne marquèrent pas profondément l’histoire
insulaire, conférèrent à leur principal auteur une dimension que rien dans son
parcours passé n’aurait pu laisser imaginer.
Mais, bien plus que ce règne d’un été, encore mal connu et magnifié par les
mémoires par trop complaisantes de Sebastiano Costa ou encore par la musique
de Giovanni Paisiello inspirée par Il Re Teodoro in Venezia de Jean-Baptiste
Casti, c’est la longue dérive qui suivit son exil et sa fin miséreuse qui enflammèrent l’imagination des contemporains et sculptèrent définitivement la statue
du roi Théodore sous les plumes acérées de Voltaire, du marquis d’Argens ou
encore d’Horace Walpole.
5. Sebastiano Costa, Mémoires 1732-1736. Édition critique, traduction et notes par Renée Luciani. Éditions
Atalta, Aix-en-Provence et éditions A. et J. Picard, Paris, 1975, t. 2, p. 151.
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CHAPITRE
1
Un événement
extraordinaire
Un navire battant pavillon anglais accoste à Aleria
Théodore débarqua-t-il vraiment à Aleria le 12 mars 1736 comme l’affirment
ses deux biographes1, ou quelques jours plus tard comme le prétendent, sans
d’ailleurs étayer davantage leurs assertions, des mémorialistes du XVIIIe siècle ou
du début du siècle suivant ?
À l’appui de la seconde thèse s’inscrivent d’abord Carlo Rostini qui, écrivant
ses « mémoires » dans les années 1750-17532, avance la date du 24 ou 25 mars
puis, à quelques décennies d’intervalle, Ambrogio Rossi3 pour qui Théodore
débarque en Corse le 20 mars. C’est également la date retenue par Renée Luciani4
qui se fonde sur une analyse serrée des mémoires de Sebastiano Costa, grand
chancelier de Théodore, bien que ce dernier semble fâché avec toute notion de
chronologie. Quoique l’écart entre ces différentes dates soit faible et se situe
entre huit jours et deux semaines, la question n’est pas de pure forme, car selon
que l’on retienne l’une ou l’autre hypothèse, il faut interpréter différemment les
premiers pas de Théodore dans son futur royaume.
Sa correspondance (étudiée au chapitre IV) plaide en faveur de la date la
plus ancienne. Ainsi la première lettre, reçue par le baron Bernard de Drost,
signée « Baron de Neuhoff élu roi de Corse », est datée du 18 mars à Cervione
et deux autres missives adressées au sieur Marneau et au comte Beaujeu de
La Salle, datées respectivement du 26 mars et du 12 avril et toutes deux signées
Théodore Ier, vont dans le même sens.
Par contre, Michel Calvo de Silva est un des premiers, parmi les diplomates en poste dans le grand port toscan, à préciser, dès le 9 avril, que le navire
1. André Le Glay, Théodore de Neuhoff roi de Corse, Monaco/Paris, 1907, p. 1, et Antoine Marie Graziani,
Le roi Théodore, Tallandier, 2005, p. 11, qui cependant nuance ses estimations dans une note du chapitre 3
et semble admettre que la version de Rostini est la plus plausible.
2. Mémoires de Rostini, texte revu par MM. P. & L. Lucciana et traduit par M. l’abbé Letteron ; in
B.S.S.H.N.C., Bastia, 1882, t. 2, p. 3.
3. Ambrogio Rossi, Osservazioni Storiche sopra la Corsica dell’abbate, publié par l’abbé Letteron, in
B.S.S.H.N.C., Bastia, 1898, livre septième.
4. Sebastiano Costa, Mémoires 1732-1736, op. cit., t. 2, p. 12, note 3.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Galera Riccardo du capitaine Richard Ortega, qui a amené Théodore en Corse,
est parti de Tunis le 15 mars et qu’il a ensuite relâché à Livourne le 28. Ce que
semblent confirmer les dires dudit capitaine Ortega, lequel, effectivement arrivé
à Livourne le 28 au soir, affirme être parti de Tunis (mais en droite ligne) treize
jours auparavant, c’est-à-dire le 15.
Or, sur la base d’une vitesse moyenne de quatre nœuds nautiques l’heure,
ce qui est la norme de l’époque, il fallait par temps favorable au minimum trois
jours (3 x 24 heures) à un navire pour aller de Tunisie en Corse, et il est tout à
fait plausible que par vent contraire ou en cas de gros grain il n’ait pu effectivement accoster à Aleria qu’entre le 20 et le 24. Il aurait d’ailleurs effectivement
abordé dans l’île le 21 mars, si l’on en croit la déclaration d’un des compagnons
de Théodore, Everardo Antonio Bondelli, recueillie le 8 avril par Bartolomeo
Domenico Gavi, le consul génois à Livourne5.
D’autre part, si l’on retient pour date d’arrivée le 12 mars, comment expliquer que l’on a attendu le 15 avril, c’est-à-dire plus d’un mois, pour procéder au
sacre du nouveau roi ? Alors que par ailleurs Carlo Rostini prétend que tout ce
qui s’est déroulé depuis l’arrivée de Théodore jusqu’à son couronnement n’est
que l’application d’un accord conclu à Gênes entre ce dernier et des émissaires
corses. Ce qui, si cela est exact, aurait effectivement permis d’accélérer sur place
le processus de l’élection au trône de Corse. Cambiagi6 affirme même, sans pourtant en apporter la preuve, qu’il serait venu dans l’île avec le titre de roi et qu’il
aurait été reconnu comme tel par une assemblée restreinte tenue à Cervione dès
le 17 mars. Enfin, si l’on suit le consul Gavi, Théodore lui-même aurait confirmé
cette hypothèse, à sa sortie de prison le 6 ou le 7 septembre 1735. Avant son
départ pour Tunis, lors d’une de leurs fréquentes conversations, il aurait affirmé
sans ambages au chapelain de la Nation allemande à Livourne que l’on aurait
dû avoir plus d’égards pour sa personne car « s’il avait voulu être roi de Corse
cela lui avait été proposé7 ». Témoigne également en faveur de cette hypothèse
la teneur de la lettre que Théodore, à peine débarqué dans l’île, adresse aux
primats8.
Si l’on accepte cette version, on comprend mieux que le baron de Neuhoff
puisse signer avant le 15 avril, date de son couronnement officiel, d’un majestueux « Théodore 1er roi de Corse », et dans le cas contraire, il faudrait voir dans
l’affichage pour le moins prématuré de cette titulature, une imposture de plus à
mettre à l’actif du futur monarque. Le baron, sans doute désireux en la circonstance de prendre rapidement des initiatives, veut laisser entendre que sa position est déjà bien établie et espère donner par ce subterfuge plus de poids à ses
demandes de soutien auprès de différentes cours européennes. Cette hypothèse,
5. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
6. Giovacchino Cambiagi, Istoria del Regno di Corsica, Livourne, 1771, t. 3, p. 84.
7. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
8. Costa, t. 2, p. 17, Rostini, t. 2, p. 9.
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UN ÉVÉNEMENT EXTRAORDINAIRE
ainsi que celles avalisant des accords précis entre Théodore et certains chefs
insulaires, qui lui auraient assuré la couronne de Corse bien avant son arrivée
dans l’île, est d’ailleurs à retenir et à mettre en relation avec les précédentes,
indépendamment de la date acceptée pour son débarquement.
En vérité, il nous semble que les déclarations du capitaine Ortega qui font
arriver Théodore en Corse après le 20 mars doivent être admises comme étant
les plus plausibles, sauf à suggérer des débuts plus difficiles pour le futur roi que
ceux que nous allons évoquer. Les Corses subissent en effet un échec cuisant
devant San Pellegrino le 16 mars 17369 et il aurait été vraiment de mauvais
augure que le futur souverain y soit associé. D’ailleurs, s’il en était allé autrement, comment imaginer que les Génois n’aient pas été informés plus tôt de la
présence d’un tel trublion dans une île en révolte, surveillée avec tant d’angoisse
depuis leurs forteresses du littoral ? Or, la première relation officielle faisant référence à cet événement date du 3 avril. Elle est due à Anton Francesco D’Angelo
vice-consul de France à Bastia qui informe Versailles du débarquement en Corse
d’un « Personnage sur un navire portant pavillon anglais10 ».
En fait, comme en témoigne une lettre du gouvernement génois à Giovan
Battista Gastaldi, son représentant à Londres, Théodore serait bien débarqué à
Aleria le 21 mars11.
L’arrivée du « Personnage » est donc officiellement annoncée par D’Angelo
une dizaine de jours après la date de débarquement que nous retenons, et ce
décalage ou retard nous paraît déjà bien important, concernant l’agent consulaire
français que nous savons très à l’écoute des affaires de Corse depuis le préside
génois. On peut, bien sûr, imaginer que le goût du secret, cultivé à l’extrême par
les autorités ligures, ait empêché cette nouvelle de filtrer dans la capitale corse
pendant quelques jours, mais il était quasiment impossible pour leurs agents
de maintenir le black-out sur cette information pendant trois semaines comme
cela serait le cas si l’on privilégiait la date du 12 mars. Par contre l’identité du
personnage sera plus difficile à établir.
9. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 18 mars. Dans les correspondances du 21 et 23 mars, l’arrivée de Théodore n’est toujours pas évoquée et à cette dernière date
Giacomo Francesco Pietri de Taglio de Tavagna arrive à Bastia avec mandat des rebelles pour entamer
des négociations avec le commissaire général. Ibidem.
10. Paris, A.N.-AE-B1-199.2.
11. A.S.G, Archivio segreto, filza 2286. « Doge, Governatori e Procuratori della Republica di Genova,
M. co. nostro segretario Gastaldi, Dall. Massimo nostro Comissario generale della Bastia, abbiamo
avuto giustificato aviso, che nel giorno 21 marzo p.p. approdasse in Corsica, cioè alla spiaggia d’Aleria
una navette inglese/ / e che sopra d’essa vi era un personaggio. »
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Et débarque un personnage inconnu…
À Gênes, les Sérénissimes Collèges réagissent le 31 mars par une demande
d’informations concernant « le Personnage », adressée à leur consul à Livourne,
Bartolomeo Domenico Gavi.
Le consul Gavi est, dans cette ville, au cœur d’un vaste et apparemment efficace système de renseignement génois qui couvre les principaux ports et places de
la Méditerranée. Il surveille personnellement et fait surveiller par ses agents tous
les Corses réfugiés ou transitant par le port des Médicis, et bien des courriers de la
République destinés au gouverneur de Corse passent par ses mains. Il réceptionne
aussi les rapports de ses collègues en poste dans d’autres villes, qu’il transmet
aussitôt au gouvernement génois et, selon leur teneur, également au gouverneur de
Corse. Dans un courrier à ce dernier, il l’informe d’un probable débarquement à
Aleria d’une cargaison d’armes transportée par une felouque sous pavillon maltais,
expédiée par les Corses de Naples.
Aux demandes d’informations concernant le « Personnage » débarqué à Aleria,
Gavi dans un premier temps erre, tâtonne, et, dans sa réponse en date du 4 avril,
suggère qu’il pourrait bien s’agir d’un ancien esclave de Livourne qui, s’étant
racheté avec deux de ses compagnons de misère (dont le signalement correspond
assez bien à celui des esclaves qui accompagnent effectivement Théodore), aurait
avec ces derniers acquis une cargaison de poudre et d’armes pour l’introduire en
contrebande à Alger. Après quelques vicissitudes, ils se seraient abouchés avec
les Corses résidant dans cette ville et avec le bey pour conduire le tout dans l’île.
Mais Gavi parle au conditionnel, demande à son gouvernement de lui fournir tous
les renseignements dont on dispose sur cette affaire, s’engage à en faire autant et
assure qu’il va poursuivre son enquête. Le jour même, il transmet également ces
informations au commissaire général à Bastia.
Dans la capitale insulaire, on n’en sait guère davantage. Le jour précédent,
par sa lettre du 3 avril, Anton Francesco D’Angelo n’a pu se faire, auprès du
comte de Maurepas, ministre de la Marine, que l’écho des rumeurs qui circulent
dans la ville :
Cette affaire surprend tout le monde, qui dit qu’il est un neveu du bey de Tunis en
fuite, qui dit du roi du Maroc et qui dit qu’il s’agit d’un personnage camouflé sous
le nom d’un autre prince. Enfin les affaires vont mal pour les Génois, ce qu’il en est
vraiment, Dieu seul le sait, une affaire bien mystérieuse en vérité, et de tout ce qu’il
adviendra Votre Excellence en sera informée12.
Le 8 avril, Bartolomeo Domenico Gavi, demeure toujours aussi évasif que
D’Angelo pour ce qui concerne l’identité du mystérieux personnage qui a débarqué sur les côtes de Corse. Pour lui, selon les bruits courant dans Livourne, il
pourrait s’agir du « marquis de Ripperda », lequel bien pourvu en argent, vient
12. Paris, A.N., liasse AE-B1-199.2.
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UN ÉVÉNEMENT EXTRAORDINAIRE
d’Alger avec l’intention de passer à Tunis, ou bien du prince « Rakòczi » ; mais
d’autres prétendent que ce pourrait être un renégat génois, beau-frère du bey
déchu de Tunis.
Le jour suivant, 9 avril, Calvo de Silva n’est guère plus explicite. Calvo de
Silva13, qu’il ne faut pas confondre avec le marquis Odoardo da Silva, consul
d’Espagne à Livourne, est une sorte d’agent consulaire en poste dans la même
ville qui agit, soit sous l’autorité du consul de France, Monsieur de Bertellet,
soit, plus vraisemblablement, sous celle du comte Lorenzi (ou Lorensi), le
chargé d’affaires français à Florence. Sa correspondance avec Versailles double
systématiquement celle du consul Bertellet, mais les informations fournies
concernant la Corse sont généralement moins riches et moins fréquentes. Il
pense lui aussi que le personnage en question pourrait être le duc de Ripperda,
qui, venant de Tétouan et Alger, serait passé ensuite à Tunis, apparemment
muni de beaucoup d’or.
À cette dernière date, le mystère de l’identité du « Personnage » n’a donc
pas encore été percé, mais Gavi a réussi à découvrir celle du commandant du
navire qui l’a déposé sur le rivage corse et qui a ensuite mouillé à Livourne le
28 mars. Il s’agit donc du capitaine Richard Ortega, plus connu sous l’appellation de capitaine Dick. Il est de nationalité anglaise et navigue sous le pavillon de
cette nation. Plus précisément, le capitaine Dick est le fils naturel d’une esclave
grecque et d’un certain Richard Laurens ou Lawrence, consul anglais à Tunis,
qui serait propriétaire ou actionnaire dudit navire. Le consul Gavi s’est rendu
en personne sur le front de mer pour observer le navire de loin. Il s’agit d’un
petit bâtiment à trois mâts – chacun portant un pennon rouge – sans canon, avec
un canot à la proue. Celle-ci est ornée d’une figure représentant une statue de
femme ou d’amazone vêtue de rouge mais avec le buste peint en vert et le visage
couleur chair.
Faute d’avoir pu rencontrer le capitaine qui refuse de quitter son bord, le
consul génois a profité de la venue à Livourne d’Horace Mann, le chargé d’affaires anglais à Florence, pour lui faire des représentations à ce propos et se plaindre du fait que ce capitaine Ortega ait osé contrevenir aux ordonnances de Sa
Majesté britannique faisant interdiction à ses sujets de porter aide et assistance
aux rebelles de Corse. Le résident, après avoir lu avec attention les représentations de Gavi, assure ce dernier qu’il obligera Ortega à se rendre dans les locaux
de la Sanità, afin de l’informer officiellement des peines encourues et que par
13. Michel Calvo de Silva, de son vrai nom Gomez de Silva, appartient à une famille d’origine portugaise
qui fait partie au XVIIIe siècle de l’élite de la Nation juive de Livourne. Son père, Samuel, s’est installé
dans cette ville en 1686 où il décédera en 1725. Le fils aîné de Michel, prénommé Samuel comme son
grand-père, continuera, après lui, à jouer le rôle d’informateur officieux du ministre français de la Marine
jusqu’en 1778. Voir à propos de la famille Calvo de Silva, l’excellente étude de Jean-Pierre Filippini
dans son incontournable ouvrage Il Porto di Livorno e la Toscana (1676-1814), edizioni Scientifiche
Italiane, Naples 1998, 3 vol., vol. 3, p. 11-48.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
ailleurs il rendra compte de tout cela à l’amirauté à Londres pour qu’il soit puni
selon les lois en vigueur14.
Un baron allemand prénommé Théodore
Ces bonnes paroles apportent un peu de baume au cœur du consul, ulcéré
par l’attitude désinvolte d’Ortega à son égard. Il dit espérer que la Sérénissime
saisira officiellement le gouvernement anglais de cette affaire et paraît plus que
jamais disposé à identifier le fameux « Personnage inconnu » qui commence à
tant intéresser les chancelleries.
A-t-on affaire à un Allemand, comme l’affirment les Corses qui se prévalent déjà du soutien de l’Empire, ou à un Turc, comme le susurre et tente d’en
accréditer l’idée le commissaire général génois Paolo Battista Rivarola dans le
but de le discréditer15? Tous les diplomates, notamment ceux en poste à Gênes et
à Livourne, cherchent fébrilement une réponse. De Bastia, le 5 avril, D’Angelo
s’interroge toujours sur son identité16. En fait, une fois encore Bartolomeo
Domenico Gavi va prendre tous ses collègues de vitesse. Le 13 avril, il est en
mesure de révéler au Sérénissime Sénat de Gênes l’identité du « Personnage
travesti » qui a été débarqué, il y a quelques jours, sur la plage d’Aleria par le
bâtiment Galera Riccardo du capitaine Riccardo Ortega et qui depuis intrigue et
inquiète tant la classe dirigeante de l’État ligure.
Il s’agit d’un certain Théodore de Neuhoff, originaire de Westphalie, ou
encore de l’État de Juliers17. Il aurait un oncle, commandeur de l’ordre des
Chevaliers teutoniques, demeurant à Cologne. Il se dit également apparenté au
commandeur Drost de Senderen en Westphalie. D’après Gavi, ils sont tous bons
catholiques, mais les ancêtres dudit Neuhoff étaient luthériens. Pour ce qui est de
sa stature et traits distinctifs, Théodore est décrit comme étant de belle apparence
et ayant des manières nobles et galantes annonçant la bonne naissance, ce qui,
d’ailleurs, s’avérera être le cas. Il maîtrise parfaitement de nombreuses langues
étrangères, « y compris la moscovite » et il est tout autant habile et enjôleur.
Toujours d’après Gavi, il a été colonel dans les armées de Sa Majesté impériale,
puis lieutenant-colonel en Espagne d’où il fut renvoyé pour mauvaise conduite.
14. Cependant, dans une correspondance à son ministre en date du 14 avril, le comte de Lorenzi précise
qu’Horace Mann aurait aussi conseillé aux Génois « de ne pas faire trop de bruit de cette contravention, qui était la première, non seulement parce que le capitaine pourrait trouver de quoi se justifier en
supposant d’avoir été forcé à aborder en Corse, mais encore parce qu’on croirait que cette affaire fut
de grande conséquence ». Paris A.M.A.E., C.P., Florence, vol. 87. En fait, il semble que les Anglais
comme les Français jouent cyniquement avec les nerfs des Génois.
15. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre du 11 avril au Sénat.
16. Paris, A.N.-AE-1-199.2. Lettre adressée au ministère en date du 5 avril.
17. Giuliers, écrit Gavi. Ancienne principauté de l’empire germanique, sise sur la rive gauche du Rhin,
incorporée à la Rhénanie-Westphalie. Capitale Juliers, ville principale Aix-la-Chapelle. Le traité de
Xanten (1614) donna Clèves à l’électeur de Brandebourg et Juliers et Berg au comte de Neubourg.
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UN ÉVÉNEMENT EXTRAORDINAIRE
Il aurait ensuite parcouru le monde, et, il y a quelques années, il vint à Livourne où,
par l’intermédiaire du chapelain de la Nation allemande, qui le connaissait, il entra
en contact avec les Sieurs Everardo Giuseppe et Gherardo Michele Jabach, négociants juifs de Cologne établis dans le port toscan, à qui il emprunta la somme de
515 pezze de 8 réaux18, garantie sur la place de Cologne. Cet engagement n’ayant
pas été respecté, à la demande des Jabach, Théodore fut jeté en prison pour dettes
lorsqu’il revint à Livourne courant mai 1735 et il y resta quelques mois. Étant
tombé malade, il fut ensuite transféré à l’hôpital du bagne de Livourne pour recevoir les soins qu’exigeait son état de santé.
C’est là qu’il se lia d’amitié avec le directeur du bagne, Rainero Bigani, un
homme au passé assez louche, qui s’entremit pour le faire libérer. Il présenta
Théodore à Jean-Baptiste Marchese, originaire de Prà sur la Riviera de Gênes,
patron de la tartane Notre-Dame du Rosaire et saint Antoine de Padoue, battant
pavillon génois, et ce dernier se porta officiellement garant pour lui auprès des
sieurs Jabach. Bigani prit à sa charge les dépenses de captivité de Théodore, que
celui-ci oublia ensuite de lui rembourser et il en fut de même des quinze pezze qu’il
lui prêta à sa libération.
Grâce à ces diverses interventions, Théodore sortit de prison le 7 ou le 8 septembre 1735.
C’est du moins ce que nous dit le consul Gavi dans sa lettre du 13 avril 1736,
suite à son entretien avec le chapelain de la Nation allemande, lequel ne semble
plus porter Théodore dans son cœur et se révèle prolixe en renseignements divers.
Il précise, entre autres, au consul génois les traits distinctifs de la silhouette de
Théodore, ainsi que les caractéristiques des armes figurant sur son sceau, à savoir
trois cercles blancs enchaînés sur fond noir. Gavi réussit à en trouver un exemplaire auprès du consul impérial à qui Théodore, depuis sa prison, avait adressé
maints courriers. Si le consul les avait détruits, en revanche il avait conservé à son
habitude les cachets de cire. Il confia sans difficulté l’un de ceux-ci à Bartolomeo
Domenico Gavi, lequel s’empressa de le faire authentifier par ledit chapelain, puis
par les banquiers Blacchuel’ & Clarch’ qui détenaient une lettre de change de neuf
sequins signée par Théodore et enfin par les frères Jabach et leurs employés.
D’après les renseignements ainsi recueillis par Gavi, Théodore à sa sortie
de prison aurait pris langue avec un père franciscain corse, se serait aussi entretenu avec des prêtres insulaires et d’autres personnes de cette nation, puis se
serait embarqué pour Tunis, sur le navire du capitaine Dick, muni d’une lettre de
recommandation fournie par Rainero Bigani à l’attention de son beau-frère, un
certain Leonardo Buongiorno, médecin de l’hôpital de Tunis, chez qui le futur
roi résida19.
18. Il s’agit vraisemblablement de la pièce d’argent espagnole de 8 réaux qui valait à cette époque 5 lires
13 sous 4 deniers.
19. En fait, les autorités génoises confirment toutes ces informations à leur ambassadeur à Londres, Giovan
Battista Gastaldi, dès le 12 avril. Lettre du gouvernement génois à Gastaldi, A.S.G., Archivio segreto,
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Gavi décrit Théodore comme étant versé dans la pratique de la chimie et
l’étude de minéraux précieux tels l’or et l’argent, et le dit beau parleur et persuasif. Cela lui aurait permis d’extorquer 4 000 pezze à Ricardo Lawrence, le consul
britannique à Tunis. Il dut essayer d’en obtenir bien davantage du bey, dont il
fréquentait assidûment la cour, mais sans trop de succès semble-t-il ; celui-ci se
contentant de lui manifester officiellement une discrète bienveillance qui pouvait
éventuellement laisser envisager un soutien occulte. Selon d’autres sources, c’est
auprès de marchands d’origine grecque, en relation d’affaires avec le médecin
Buongiorno, que Théodore réussira à compléter de façon conséquente le pécule
qui lui permettra de préparer son expédition de Corse.
Entre-temps, pour se refaire une virginité politique et sociale, ou bien cédant
peut-être à un penchant naturel – il ne faut jamais douter de rien s’agissant
d’hommes de cette trempe, toujours capables du meilleur comme du pire20 –
il consacra une faible partie de l’argent ainsi engrangé au rachat de quelques
captifs corses. Il fit ainsi libérer le patron Antonio Tommasi de Pino pour 200
sequins et un certain Quirico également corse, qui était estropié des membres
inférieurs21. Il aurait alors confié son désir de délivrer tous les Corses pourrissant
dans le bagne de cette ville. Il préféra cependant racheter pour cinq cents sequins
Maometto Montecristo, un esclave tunisien, ainsi que deux jeunes Turcs dont il
sera question par ailleurs.
C’est là, et de loin, la description la plus précise du « Personnage » que nous
aient livrée les chancelleries. Le consul de France à Livourne M. de Bertellet,
par exemple, se révèle bien moins précis, tout en véhiculant comme ses confrères quelques bribes de vérités assaisonnées de commentaires et d’interprétations
peu élogieuses. D’après lui, « le Personnage » serait un gentilhomme prussien
nommé Théodore. Il aurait servi l’empereur et l’Espagne en qualité de lieutenant-colonel et, dans les deux camps, il aurait été réformé. « Il a battu beaucoup de pays en se conduisant mal partout, dit-il, empruntant de tous côtés et ne
payant personne ». Bertellet, en définitive, pense qui si c’est vraiment le même
homme que les Jabach firent emprisonner, les Corses n’ont pas grand-chose à
en attendre.
En fait, entre-temps, Bartolomeo Domenico Gavi a remonté la piste de
Théodore jusqu’en Corse et d’après un des passagers de la Galera Riccardo de
retour à Livourne, il a appris que ledit Quirico ou Quilico, quitta alors le navire
et que le patron Antonio Tommasi ne voulut point en faire autant.
filza 2286, 12 avril 1736.
20. Gênes, plus cyniquement, pense qu’il aurait surtout songé à s’assurer les services d’hommes expérimentés
connaissant bien les côtes de l’île et susceptibles de favoriser son débarquement. Lettre du gouvernement
génois à Gastaldi, A.S.G., Archivio segreto, filza 2286. Lettre du 12 avril 1736.
21. En fait, si l’on en croit la déposition faite par deux autres captifs originaires de Bonifacio et libérés la
même année, il s’agirait de Quilicus Fagianelli. Quant au premier, d’après la même source, il ne s’agirait
plus d’Antonio Tommasi de Pino, mais d’un certain patron Francesco du Cap Corse.
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UN ÉVÉNEMENT EXTRAORDINAIRE
Le consul génois demande à ses interlocuteurs à Gênes de bien vouloir transmettre, dès réception, ces informations aux inquisiteurs d’État, car il n’a pas
pu le faire lui-même avant que les portes de Livourne ne soient fermées. Il les
informe qu’il a fait parvenir, par une gondole affrétée à cet effet, les mêmes
renseignements au marquis Rivarola, commissaire général en Corse. Il ajoute
en post-scriptum – ce qui dut mettre particulièrement en rage ses correspondants – que Théodore avait résidé, plusieurs mois auparavant, à Gênes où il était
descendu à l’auberge l’Écu de France.
Dès le 6 avril, les membres des Sérénissimes Collèges adressent leurs remerciements au consul Gavi pour la précision de ses informations, mais se disent
sceptiques quant à l’identité du « Personnage » dont le consul génois à Tunis,
un certain Logo, a fourni un signalement divergent. Ils informent Gavi qu’il est
plausible que le personnage débarqué à Aleria soit un Corse et qu’il doit faire part
de cette interprétation au commissaire général à Bastia22. Cependant Bartolomeo
Gavi est sûr de son fait. Il revient donc sur ce point le 18 avril et confirme aux
Sérénissimes Collèges qu’il n’y a plus aucun doute en ce qui concerne l’identité
du « Personnage » débarqué en Corse par le navire Galera Riccardo du capitaine
Riccardo Ortega. Il s’agit bien du baron Théodore de Neuhoff, originaire de
Westphalie. Si l’on en croit Rainero Bigani, il n’a pu sortir de prison que grâce
à la garantie offerte aux sieurs Jabach, par le patron Marchese de Prà, qui depuis
s’est rendu en Sicile pour effectuer un chargement de céréales pour le compte
de Sa Majesté catholique et qui n’aurait pour l’instant versé qu’une partie de la
somme due aux banquiers. Toujours d’après Gavi, le capitaine Dick naviguerait
avec une patente ou autorisation de pavillon anglais qui ne serait pas à son nom
mais, plus précisément, à celui d’un capitaine anglais décédé, car les lois de
l’amirauté anglaise l’empêcheraient en tant que fils naturel du sieur Laurens, ou
Lauwrence, et d’une esclave grecque d’obtenir une telle licence. Le navire du
capitaine Dick serait reparti, cette même semaine, dans la nuit de mercredi, sans
autorisation, et il a été vu du côté de Porto-Vecchio où, apparemment, il comptait livrer des secours aux insurgés et où il a été pris en chasse par les navires
garde-côtes génois qui réussirent à s’emparer du canot ainsi que du pilote et des
deux hommes se trouvant à bord. Cette information est confirmée par le viceconsul de France à Bastia. Dans une lettre en date du 17 avril, il nous dit que la
veille, c’est-à-dire le 16 avril, « on a vu arriver près d’Aleria, un bâtiment ayant
pavillon anglais, qui a débarqué du côté de Campoloro huit passagers parmi
lesquels le nommé Raffaelli, chancelier des Corses qui avait été condamné à
mort par la République, un capucin de Corte, et des barils de poudre, et plusieurs
caisses de fusils. Une felouque de la République a arrêté ce bâtiment, et enlevé
22. Le 12 avril, les autorités génoises ne semblent pas en savoir davantage concernant l’identité du
« Personnage », A.S.G., Archivio segreto, filza 2286. Lettre à Gastaldi, ibidem.
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le pilote et les 4 matelots qui ont été conduits en prison à la Bastia, on a su que
c’était le même bâtiment qui avait débarqué le susdit Personnage23 ».
Plus intéressant encore, après la divulgation de l’identité du « Personnage
déguisé », le sieur Bigani se serait rendu discrètement dans l’officine de l’apothicaire Tommasini24 où ont l’habitude de se réunir tous les Corses suspects,
information qui plaide aussi en faveur d’un complot ourdi de longue date à
Livourne entre certains insulaires et Théodore.
Mais, en définitive, qui est vraiment ce personnage ? Et, pour reprendre
une expression utilisée dans sa correspondance, par quelles traverses était-il
passé avant que d’imaginer, depuis Gênes et Livourne, pouvoir se constituer un
royaume en Corse ?
Gravure reproduite d’après un pamphlet allemand et illustrant, apparemment de manière satirique,
l’arrivée de Théodore à Aleria.
23. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
24. Un parent, vraisemblablement, du patron racheté par Théodore à Tunis.
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CHAPITRE
2
Théodore,
baron de Neuhoff
Un noble allemand de vieille souche
Singulière destinée que celle de l’homme qui allait devenir roi de Corse et
dont on ne connaît avec certitude ni la date ni le lieu de naissance. Est-il né en
janvier 1690, comme il le consigne dans son si peu fiable Testament politique, ou
bien dans la nuit du 24 au 25 août 1694 ? À Metz où son père tenait garnison, ou
bien à Cologne ? Sur ce point comme sur tant d’autres instants importants de son
existence tumultueuse, il sut jusqu’au bout entretenir l’équivoque1.
Ce qui est certain cependant, le général comte de La Marck en personne le
certifie au marquis de Chauvelin, c’est que sa famille « est de bonne et ancienne
noblesse de Westphalie2 ».
Son père, Antoine, baron von Neuhoffen von der Ley de Pungerschield3,
qui était en effet possessionné dans le comté de La Marck dépendant du cercle
de Westphalie4, lui aurait appris dès sa plus tendre enfance à supporter avec
constance les coups du sort5, comme lui-même l’avait fait durant toute sa vie.
Comme beaucoup de ses compatriotes appartenant à la petite noblesse, il ne
connut jamais la prospérité. S’il avait vécu deux siècles plus tôt il aurait sans
doute joué – comme l’avaient fait tant de ses semblables à l’époque – le raubritter c’est-à-dire le chevalier de proie aux dépens des riches marchands se dépla1. Même si Le Glay, se basant sur un écrit émanant de Théodore et reproduit en 1740 dans le Mercure
historique et politique de Hollande, privilégie la deuxième date et le fait naître à Cologne (Note, Le
Glay, op. cit., p. 16-17.) Le jour de sa naissance est d’ailleurs indiqué par Théodore lui-même dans le
post-scriptum d’une lettre adressée le 25 août 1748 à la religieuse Fonseca à Rome, A.S.G., Archivio
segreto, filza 3012, cité par Le Glay, op. cit., p. 17.
2. Paris, A.M.A.E., C.P., supplément, Gênes, vol. 8.
3. D’autres prénoms, comme Alphonse ou Léopold Guillaume, sont respectivement avancés par AntoineMarie Graziani, op. cit., p. 17, ou Thierry Giappiconi in La place de Venise dans le parcours militaire
et politique de notables ruraux corses au XVIIIe siècle, Thèse de doctorat d’histoire moderne soutenue
devant l’université François-Rabelais de Tours, le 17 décembre 2010, sous la direction du professeur
Michel Vergé-Franceschi. Nous avons privilégié Antoine, suivant en cela André Le Glay, parce que le
deuxième prénom de Théodore est Antony.
4. François René Jean de Pommereul, Histoire de l’Isle de Corse, t. 1, p. 2002. Cambiagi, op. cit., p. 81.
Le Glay, op. cit., p. 15.
5. Cambiagi, op. cit., p. 81.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
çant en caravanes dans l’opulente Allemagne pré-luthérienne. Nul d’ailleurs ne
nous dit que certains de ses ancêtres ne le furent pas.
Le jeune Antoine, en son temps, s’adonna plus prosaïquement, selon la
tradition familiale, au métier des armes. Jeune homme de belle prestance et de
mœurs dissolues, il s’était efforcé en vain de séduire dame fortune en diverses
régions d’Europe6, puis, suivant l’exemple de son père qui avait commandé un
régiment sous le redoutable évêque Bernard de Galen7, il devint capitaine aux
gardes du corps de l’évêque de Munster8. Tout se gâta pour lui, quand il décida
d’épouser – par amour ou par intérêt, l’on ne sait trop – une fille de la bourgeoisie liégeoise, Amélie Viset, dont le père eut l’élégance de mourir peu de temps
après le mariage. Cette mésalliance avait provoqué la réprobation unanime non
seulement des membres de sa famille mais aussi de tous les hobereaux du voisinage, qui, bien qu’étant aussi désargentés que lui, plaçaient, eux, au-dessus de
tout l’honneur de la race et la pureté du sang. Il fut bientôt contraint de quitter la région et de venir s’installer en France où les 11 000 florins de la dot de
son épouse furent rapidement dilapidés. Il dut alors à la protection de Madame,
duchesse d’Orléans, de pouvoir obtenir un brevet de lieutenant et bientôt un
modeste commandement dans le périmètre fortifié de Metz. C’est là qu’il décédera à l’âge de trente-quatre ans, laissant deux enfants en bas âge, Théodore
Étienne et Élisabeth, future comtesse de Trévoux. Sa veuve, encore jeune, ne
lui survécut que quelques années. Elle eut cependant le temps de se remarier en
Lorraine avec un commis des douanes nommé Marneau, à qui elle donna une
petite fille9.
À la cour de la Palatine
À défaut du sieur Marneau, son parâtre, deux hommes au moins ont pris soin
de Théodore et de sa sœur Élisabeth devenus orphelins. « Monsieur, mon très
estimé cousin, l’intérêt et la bonté que votre Excellence m’a témoigné jusqu’à
la fin de mon enfance, me laissent espérer qu’elle ne m’a pas oublié et qu’elle
m’honore toujours de sa bienveillance10 », écrit Théodore, le 18 mars 1736, à
son parent le baron de Drost, grand commandeur de l’ordre teutonique, qui a
vraisemblablement veillé sur sa tendre enfance après le décès de sa mère. C’est
lui qui l’aurait fait entrer, jeune orphelin, âgé de dix ans, chez les Jésuites à
Munster. Il y serait resté six ans et c’est là qu’il aurait acquis la maîtrise de
plusieurs langues, en particulier du français de l’allemand et de l’italien qui,
6. Ibidem.
7. Le Glay, op. cit., p. 15.
8. Ibidem.
9. Laquelle épousa par la suite Gome-Delagrange, conseiller au parlement de Metz, Le Glay, op. cit.
p. 16.
10. Lettre de Théodore au baron de Drost, depuis Cervione. Transcrite par Cambiagi, t. 3, p. 85-86.
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ROGLIANO
Centuri
Limites Deçà et Delà des Monts
Morsiglia
Limites des provinces
Limites des pieve
Chef-lieu de province
Saint
Florent
L'Île-Rousse
CALVI
Oletta
Santa
Monticello
Reparata
Sant
Speloncato
Lumio Antonino
Muro
Montemaggiore
BASTIA
Furiani
Biguglia
DEÇÀ DES MONTS
Borgo
Venzolasca
Calenzana
Loreto
Rostino
Giovellina
Morosaglia
Penta di Casinca
Casinca
Velone
Orneto
Taglio Isolaccio
Talasani
Orezza Tavagna
Moriani
Talcini Vallerustie Piazzole Moriani
Alesani Cervione
Omessa
Campoloro
Bozio Matra
CORTE
Verde
VICO
Vezzani
Castello
Cinarca
Celavo
Mezzana
AJACCIO
Eccica
Suarella
Cauro
ALERIA
Cauro
Cozzano
Zicavo
Solenzara
Plateau
du Coscione
DELÀ DES MONTS
Ornano
Quenza
Zonza
Olmeto
Conca
Campomoro
PortoVecchio
SARTENE
Bonifacio
BONIFACIO
0
20 km
La Corse de Théodore. (D’après J.B. Ricci)
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
plus tard, allait lui être si utile en son royaume. Puis, sa formation terminée, le
comte de Mortagne l’introduisit à la cour de Madame. Le comte de Mortagne
est présenté par le duc de Saint-Simon et par le correspondant anonyme de sir
Thomas Robinson comme un vieil ami de son père et par d’autres comme un
amoureux transi de sa mère. Sans doute fut-il l’un et l’autre, ce qui serait au
demeurant un cas de figure assez commun. D’ailleurs l’important n’est pas là et
pas davantage dans le fait que le petit duc de Saint-Simon, qui n’appréciait vraiment que les ducs et pairs de France, ait considéré que Mortagne « n’étoit rien »
et qu’en réalité il se soit appelé Collin ou Collins. « Il etoit, dit-il, des Pays-Bas
voisins de celui de Liège, son père ou grand père étoit homme d’affaires de la
maison de Mortagne qui etoit ruinée ; il s’y etoit enrichi, en avoit acheté les
terres, et celui-ci en portoit le nom ». Ce qui importe, en définitive, c’est que
capitaine de gendarmerie, il « s’étoit fait estimer dans la gendarmerie et dans le
monde11 » et était ainsi devenu chevalier d’honneur de Madame. C’est à ce titre
donc que le comte de Mortagne put placer, en 1709, le jeune Théodore comme
page dans la Maison de la Palatine12.
« Je vous remercie bien des gazettes », écrit à cette époque la princesse à
l’un de ses nombreux correspondants allemands. « Elles me divertissent fort, et
quand je les aies lues, je les donne à deux pages allemands que j’ai, un Neuhoff
et un Keversberg pour qu’ils conservent l’habitude de l’allemand et n’oublient
pas leur langue13… »
Il avait alors entre 15 et 19 ans, selon que l’on retienne l’une ou l’autre de ses
dates de naissance supposées… Et, si l’on accepte le récit d’un de ses compagnons, un certain Giovanni de San Fiorenzo14, il aurait déjà eu un meurtre à son
actif, ayant tué un rival au sortir du collège des Jésuites de Munster15.
Quoi qu’il en soit, Théodore est maintenant à Paris sous la protection de la
Palatine car celle-ci, après son veuvage survenu en 1701, s’était éloignée de
Versailles à cause de son animosité envers Madame de Maintenon, et se partageait entre le Palais-Royal et Saint-Cloud. Elle fait de son page une description
plutôt flatteuse. D’après elle, il avait une tournure agréable, une jolie figure et
l’esprit éveillé, il savait « causer16 ». Mais si, dans un premier temps elle n’eut
qu’à se louer de ses services elle ne tardera pas à déchanter17. Elle, que rebutaient
11. Duc de Saint-Simon, Mémoires, texte présenté par Philippe Erlanger, 1977-1979, t. 2, p. 274, cité par
A.-M. Graziani, op. cit., p. 17.
12. Mourre, op. cit., t. 2, p. 907.
13. Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans. Traduction et notes par Ernest Jaéglé, Paris, 1890,
3 vol., t. II, p. 96. Cité Par André Le Glay, op. cit., p. 18.
14. Publié par Gregorovius, et que Le Glay récuse parce qu’il ne retient que la date de 1694, ce qui aurait
fait rentrer Théodore au service de Madame à 15 ans, ce qui à l’époque était l’âge normal pour un page.
Cependant le doute subsiste bien et il initie la légende noire de Théodore.
15. Ferdinand Gregorovius, Corsica, traduction de M. P. Lucciana, in B.S.S.H.N.C., Bastia 1883-1884,
vol. 2, p. 321.
16. Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans, op. cit., t. III, p. 85. cité par Le Glay, op. cit., p. 19.
17. Ibidem.
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THÉODORE, BARON DE NEUHOFF
les mœurs de la cour, regrettait de trouver en lui la trace des qualités françaises
plutôt que ces grosses vertus germaniques, qu’elle mettait au-dessus de tout,
comme elle eût donné toutes les « délicatesses » de la cuisine française, pour
une bonne soupe au lard ou une choucroute largement garnie18. Mais le jeune
Théodore aspirait à d’autres plaisirs, il adorait la vie de la cour et évoluait fort
à son aise au milieu d’une faune qui privilégiait d’autres valeurs. « Il étoit beau
et bien fait, son air étoit noble, son esprit avoit plus de douceur que de brillant,
mais sa douceur même cachoit une vanité démesurée, à laquelle il a toujours
eu beaucoup de penchant, ainsi qu’à toutes sortes de débauches », nous dit le
correspondant de Sir Thomas Robinson19.
Pour la Palatine, les premières désillusions semblent dater du temps où
Théodore fut en âge de servir. Elle aurait alors multiplié les recommandations à
son profit. Auprès du duc de Birrenfelds20 d’après les papiers de l’ambassadeur
d’Angleterre à Vienne, Sir Thomas Robinson : « au sortir des Pages le duc de
Birrenfelds lui conféra une lieutenance dans le régiment d’Alsace pour lors en
garnison à Strasbourg21 ». Auprès de ce dernier ou du comte Louis-Pierre de
La Marck, d’après Pommereul, ce que confirmera d’ailleurs plus tard le général
comte dans sa lettre à Chauvelin, de manière assez approximative il est vrai : « il
a été page de feu Madame laquelle souhaitat que je lui donnasse un emploi dans
un régiment de cavalerie que j’avois l’honneur de commander, il y a environ
quarante ans, après y avoir servi quelques années il allat dans les pays étrangers, et au bout de quelque temps j’apris qu’il étoit attaché au service d’Espagne22 » auprès de l’Électeur de Bavière, Max-Emmanuel de Witelsbach, frère de
Madame, selon Le Glay23.
Mais toujours d’après le même document conservé dans les archives de sir
Robinson, le jeune baron ne put se résoudre à quitter Paris et il se fit affecter
momentanément au régiment de cavalerie du marquis de Courcillon, « qui l’entretenait d’un amour socratique […] et comme ce marquis avait de grandes relations à la cour, étant fils du marquis d’Angeau, il lui fut aisé d’obtenir congé pour
son mignon qui passa quelques années dans le libertinage à Paris ». Relation
brusquement interrompue, cependant, car « une maladie qu’eut le marquis et
dont il attribua la cause aux faveurs du baron, fut la source de la disgrace de ce
18. Ibidem.
19. Relation en langue française figurant dans les papiers de Sir Thomas Robinson, ambassadeur à Vienne
en 1736, déposés au British Museum, retranscrite par Renée Luciani in Sebastiano Costa, Mémoires,
t. 2, p. 26-27.
20. Il s’agit plus vraisemblablement du prince de Birkenfeld, cf. Saint -Simon, t. 2, p. 7, et Vergé- Franceschi,
Pascal Paoli, p. 153, note 48.
21. Cf. papiers de sir Robinson, op. cit.
22. A.M.A.E., C.P., Corse 5-6.
23. Le Glay, op. cit., p. 19.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
nouveau Gillon24 ». Face au scandale, Théodore quitta le régiment de Courcillon le
30 juin 171425, pour rejoindre la Bavière où, sur les instances de Madame, sa sœur,
l’électeur Max-Emmanuel de Witelsbach26 lui aurait accordé une compagnie. Mais
dès 1715 il semble être de retour à Paris où il reprend sa vie de débauche.
Tout cela, bien sûr, ne pouvait plaire à la princesse dont le fils, Philippe d’Orléans,
était devenu entre-temps le régent du royaume et dont feu son époux, Monsieur,
frère du défunt roi, avait, à sa grande honte, partagé les mêmes penchants.
Mais la rigoriste bavaroise s’indignait tout autant des écarts de Théodore en
matière d’honneur. Le jeune homme était en effet un joueur impénitent et faute
d’un patrimoine important, il contracta rapidement des dettes qu’il ne put honorer.
À une époque où le jeu faisait fureur, il ne devait pas être le seul à Paris comme
à Versailles à se trouver dans une telle situation, mais ce qu’on ne lui pardonna
pas, ce furent les indélicatesses dont il se rendit coupable pour fuir ses créanciers
et surtout d’avoir osé, dans ces circonstances, mettre en cause des membres de la
Maison de la Palatine.
À deux chevaliers de Malte ayant eu l’imprudence de lui prêter de l’argent et
qui s’inquiétaient du remboursement, il fit croire qu’il était le neveu d’une amie
d’enfance de la princesse, madame de Rathsamhausen, et de M. de Wendt, l’écuyer
de Madame, et leur remit à leur intention des lettres cachetées qui lorsqu’elles
furent ouvertes par ces personnes se révélèrent ne contenir qu’une feuille de
papier vierge. Les chevaliers se retournèrent alors vers la Palatine qui, excédée,
leur répondit :
Cet homme n’est plus à mon service, faites en ce que vous voulez27…
La vindicative Liselotte poursuivit dès lors son ancien page de son courroux
allant jusqu’à l’accuser d’avoir voulu faire assassiner son beau-frère le comte de
Trévoux, qui s’efforçait de le modérer, et d’être coupable de bigamie pour avoir
contracté mariage à la fois en Bavière et en Angleterre.
Pour Théodore qui n’avait plus rien à espérer à Paris, le temps de l’aventure
était maintenant venu.
Dans le sillage des grands aventuriers du siècle
L’époque s’y prêtait. Avec la signature des traités d’Utrecht et de Rastadt,
l’Europe avait retrouvé la paix pour un quart de siècle, mais une paix relative
cependant. Si les énormes armées françaises ou impériales ne ravagent plus le
24. Papiers Robinson op. cit. ; cf. également Saint-Simon, op. cit., t. 5, p. 271. Et Michel Vergé-Franceschi,
op. cit., p. 153.
25. Qu’il avait rejoint en 1712 avec le grade de sous-lieutenant, cf. Vergé- Franceschi, op. cit., p. 153.
26. Le Glay, op. cit., p. 19.
27. Correspondance de Madame, duchesse d’Orléans, op. cit., t. 3, p. 85.
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continent, ce dernier est cependant agité, surtout à sa périphérie, de soubresauts
provoqués par des rancœurs et des ambitions diverses.
En effet, le traité de Rastadt qui en 1714 avait mis fin à la guerre de Succession
d’Espagne ne satisfaisait ni le nouveau roi d’Espagne, Philippe V, ni l’empereur Charles VI. Le premier et son épouse, l’ambitieuse reine Élisabeth Farnèse,
regrettaient la perte des possessions italiennes et des Pays-Bas, et Charles VI,
celle de la couronne d’Espagne. De leurs insatisfactions et de leurs regrets devaient nécessairement naître des troubles. Par contre, en France et en Angleterre,
d’autres considérations s’imposaient. Ces deux puissances aspiraient à la paix qui
permettrait, à l’une, de réparer ses forces et à l’autre, de tirer parti des avantages
que lui conférait le traité d’Utrecht28. D’ailleurs Philipe d’Orléans et Georges Ier,
dont les positions étaient fragiles n’avaient pas intérêt à entraîner leurs pays
dans une aventure. Mais la paix n’était pas encore rétablie dans le nord-ouest de
l’Europe. Les Anglais n’appréciaient pas l’intervention russe au Danemark et
la création par l’Empereur de la Compagnie d’Ostende qui concurrençait l’État
maritime que le roi Georges entendait constituer à partir de son Électorat du
Hanovre. Reniant la politique de rapprochement avec l’Autriche que Louis XIV
avait initiée après Utrecht, le Régent se laissa conduire par Dubois à une alliance
avec l’Angleterre. La signature de la Triple Alliance à La Haye, en janvier 1717,
entre la France, l’Angleterre et les Pays-Bas, rétablissait les grands équilibres d’Utrecht et, entre autres, conduisait le Régent à sacrifier son parent, le
Prétendant Jacques Stuart.
Philippe V, du coup, se retrouvait isolé ; toutefois profitant de ce que l’Empereur était aux prises avec les Turcs, sur les conseils d’Alberoni, il déclara la
guerre à l’Autriche, s’empara de la Sardaigne au mois d’octobre 1717 et incita le
prince François Rakoczi à soulever la Transylvanie. Il multiplia conjointement
les initiatives pour immobiliser les autres puissances, poussant Charles XII de
Suède à attaquer le Danemark, le Prétendant Stuart à débarquer en Angleterre,
les princes légitimés et la noblesse bretonne à se soulever contre le Régent
(conspiration de Cellamare).
Dans ce conteste international troublé où diplomates et espions jouaient un
rôle de plus en plus important, Théodore n’eut aucun mal à monnayer ses multiples talents, et lorsqu’il fut obligé de quitter la France à cause de ses dettes de
jeu, « il alla joindre le fameux baron de Görtz29 ».
George Heinrich Görtz, baron von Schliz, était issu d’une vieille famille de
noblesse hessoise. Il servit d’abord le duc de Hotstein-Gottorp, puis passa, en
1714 au service de Charles XII, roi de Suède, qui en fit son ministre des Finances
et son principal conseiller. Ambitieux et intrigant, désirant faire de son roi un
acteur incontournable sur la scène européenne, il fut notamment le promoteur
28. André Corvisier, Précis d’Histoire moderne, Paris, PUF, 1971.
29. Correspondance de sir Robinson, op. cit.
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d’une tentative de rapprochement entre la Suède et la Russie de
Pierre Ier. Il devint aussi un allié objectif de l’Espagne et, à ce
titre, il joua un rôle important dans le projet de rétablissement du Prétendant, Jacques Stuart, sur le trône d’Angleterre. Ce soutien accordé aux jacobites ne fut d’ailleurs
pas sans risques pour lui. Lors d’un voyage effectué
en Hollande pour jeter, avec Pierre Ier, les bases d’une
paix séparée entre la Suède et la Russie, il fut arrêté à
Arnhem, à la demande de l’Angleterre. Le comte de
Gyllemborg, ambassadeur de Suède dans ce pays, fut
en même temps mis aux arrêts à Londres. Au mépris
de toutes les règles internationales, ils furent maintenus en prison pendant cinq mois et ne durent leur
libération qu’à l’intervention du Régent.
Il semblerait que le contact entre Théodore et
Görtz fut établi par l’intermédiaire du comte Erik
Spaar, ambassadeur de Charles XII en France,
lequel à son départ de Paris le chargea de remettre des dépêches à son ministre qui se trouvait
alors en Hollande et à son collègue Gyllenborg en
Angleterre30. Bien entendu, ce rôle de simple courrier ne pouvait satisfaire la vanité de Théodore qui
plus tard prétendit qu’il était devenu, à la suite de
cette mission, le secrétaire du ministre suédois et
« son principal confident31 ». Quoi qu’il en soit, à
l’automne 1718, Görtz envoya Théodore en mission
auprès d’Alberoni, mais la mort de Charles XII, survenue le 30 novembre de cette même année, y mit fin. Il
resta cependant à Madrid où il louvoya dans l’entourage
du cardinal ministre. C’est là qu’il apprit, non sans inquiétude, que consécutivement au décès du roi, Görtz, détesté
des Suédois, avait été accusé de haute trahison et de dilapidation des deniers publics, condamné à mort et décapité le
2 mars 1719. Cette nouvelle désarçonna et effraya Théodore qui, Portrait du baron
Görtz.
néanmoins, n’était pas homme à cultiver longtemps les regrets et
encore moins les fidélités.
Görtz est mort, vive Alberoni ! Il y a toutefois une logique dans cette attitude qui ne tient pas uniquement à l’ambition. C’est l’Escurial, nous l’avons
vu, qui avait remis en selle le Prétendant Stuart après le lâchage du Régent, et
Théodore, qui était à la solde de Görtz participait bien, à son modeste niveau,
30. Le Glay, op. cit. ;, p. 22, note 2.
31. The history of Théodore I, king of Corsica, cité par André Le Glay op. cit., p. 22.
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du complot jacobite. Il était par ailleurs parfaitement à son aise à la cour de
cette nouvelle dynastie étrangère dont les antichambres bruissaient des intrigues
d’aventuriers en tous genres. Le premier d’entre eux étant bien Giulio Alberoni.
Fils d’un humble jardinier d’une petite localité des environs de Plaisance, il
dut sa carrière au duc de Vendôme, commandant des troupes françaises, qui
le ramena dans ses bagages en France puis en Espagne, et, plus encore, à la
princesse des Ursins qui le fit nommer agent du duc de Parme à Madrid en
1713. À ce titre il négocia le mariage d’Élisabeth Farnèse avec Philippe V, ce
qui assura sa fortune. Il fut nommé Premier ministre d’Espagne en 1717, et reçut
le chapeau de cardinal l’année suivante. Il « accorda sa protection à Théodore,
lui conféra le brevet de colonel, lui assura 600 pistoles outre ses appointements
et lui témoigna beaucoup de confiance, de sorte que beaucoup de personnes
s’adressaient au baron pour obtenir des grâces de son éminence32 ». Théodore,
d’après la même source, en profita pour monnayer son influence. Il se constitua
ainsi un confortable pécule et se fit aussi d’innombrables ennemis. Mais cela ne
devait pas durer longtemps. Le cardinal ministre avait été l’artisan de la politique brouillonne de Philippe V. Celle-ci aboutit, après la signature du traité de
Passarowitz, le 2 août 1718, entre l’Empereur et le Croissant, à la signature de la
Quadruple Alliance. Consécutivement à la défaite de la flotte espagnole devant
les Anglais, au cap Passaro et face à la menace que les Français faisaient peser
sur la Catalogne, Philippe V dut se résigner, le 5 décembre 1719, à chasser son
Premier ministre pour obtenir la paix.
Cependant l’aventure ibérique de Théodore n’était pas terminée. Dans l’entourage d’Alberoni montait au firmament de la cour de Philippe V une nouvelle
étoile à qui Théodore avait su lier son char.
Encore un destin hors du commun que celui de Jan Willem, duc de Ripperda.
D’une noble famille hollandaise, officier puis ambassadeur des Pays-Bas à
Madrid (1715), il se fixa en Espagne et revint au catholicisme qu’il avait abandonné dans sa jeunesse et gagna la faveur de Philippe V. C’est lui qui incita
Théodore à épouser une des caméristes préférées de la reine, parente du duc
d’Ormond, Sophie d’Ormond de Kilmanech, fille de lord Scarslfield qui était
aussi un jacobite convaincu. Mais après le renvoi d’Alberoni en 1719, la pression de ses créanciers ainsi qu’une incompatibilité d’humeur prononcée avec
une épouse laide, enceinte et acariâtre, vont le conduire bientôt, les bijoux de
cette dernière en poche, à reprendre sa vie aventureuse33. Sans doute un peu
trop précipitamment car Ripperda, après la chute d’Alberoni, devint le chef de
la diplomatie espagnole. Il réussit, en 1725, lors de la signature du traité de
Vienne, à conclure une alliance avec l’Autriche, ce qui lui valut d’être fait duc
et ministre des Affaires étrangères et des Finances. Théodore que l’on retrouve
alors à Madrid participa peut-être à son modeste niveau aux négociations avec
32. Correspondance de sir Thomas Robinson, op. cit.
33. L’épouse abandonnée et la fille née de ce mariage décéderont à Paris en 1724.
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l’Autriche. Ce qui est certain c’est que Ripperda lui conserva sa faveur ainsi que
les avantages accordés par Alberoni. Sa chute34 ramena Théodore à Paris où dans
les années 1719-1720, il essaya vainement de reprendre du service auprès de la
Palatine. Celle-ci, après lui avoir interdit de paraître devant elle, déversa une fois
encore son fiel et son mépris sur cet ancien page qui avait eu l’outrecuidance de
lui déplaire et de ne pas partager ses valeurs. Elle écrivit à sa sœur, Louise de
Degenfeld, qu’un jour d’octobre 1720 en se rendant aux Carmélites, son carrosse
croisa une voiture dans laquelle se trouvait Théodore et elle s’écria alors : « Voilà
c’est honneste garson de Neuhoff ». Celui-ci entendant l’apostrophe, « baissa les
yeux et devint blanc comme le papier sur lequel je vous écris35. »
Décidément il n’avait plus rien à attendre de la Palatine, mais la capitale
saisie par la fièvre de l’agiotage offrait bien des possibilités à un homme sans
scrupule, joueur impénitent et sans cesse taraudé par des besoins d’argent. Il en
profita quelque temps, allant, d’après certaines sources, jusqu’à soutirer une très
importante somme d’argent au frère du nouveau grand argentier, le financier
écossais, John Law qui avait été nommé contrôleur général des Finances en
janvier 1720. Mais John Law, qui jusqu’alors avait régné en maître, vivait les
derniers temps de sa splendeur. La faillite de son système consommée, il dut se
réfugier à Bruxelles en décembre 1720.
Théodore, en butte à la hargne de ses créanciers, semble l’avoir précédé dans
la fuite. Au prétexte d’aller à la rencontre de sa femme qui, quittant l’Espagne
était en route vers Paris, il fuit nuitamment la capitale et au matin « on découvre
qu’il a tout enlever à sa sœur et à son beau frère. Il leur a prit deux cent mille
livres. Personne ne sait de quel coté il est passé. Sa sœur madame de Trévoux
est désespérée » s’indigne la Palatine36. En cette fin d’année 1720, le voici en
Hollande. À La Haye, il s’efforça de monnayer, auprès du ministre impérial en
poste, les informations qu’il avait surprises à Paris ou qu’il avait grappillées
lorsqu’il était au service de Görtz et d’Alberoni et il poursuivit ce commerce avec
plus ou moins de bonheur pendant deux ou trois ans auprès de diverses chancelleries en différents points d’Europe. On le retrouve ainsi en 1724 en Espagne
auprès de Ripperda. Ce furent là ses derniers instants d’aisance. Bientôt il fut
conduit à vivre d’expédients et à fuir constamment ses créanciers. C’est durant
cette période qu’il s’adonna semble-t-il à l’alchimie et qu’il se lia à Rome avec
un moine illuminé, à la recherche de la pierre philosophale. De cette époque date
34. Dès 1726, il tomba en disgrâce et fut accusé d’avoir livré des secrets d’État aux Anglais. Il gagna le
Maroc en 1731, se convertit à l’islam et prit le nom d’Osman pacha. Il entraîna le sultan dans une guerre
contre l’Espagne, mais fut battu devant Ceuta, ce qui lui fit perdre tout crédit. Il mourut à Tétouan le
2 novembre 1737.
35. « Il est devenu un coquin, un excroq (sic) », assène-t-elle dans la même lettre (Paris, le 20 octobre
1720). In Les Lettres de la princesse Palatine (1672-1722), Le Temps retrouvé, Mercure de France,
Paris, 1981. Édition établie et annotée par Olivier Amiel, p. 417-418.
36. Les Lettres de la princesse Palatine, op. cit., p. 418.
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aussi son amitié, jamais démentie, avec les religieuses Fonseca37. En 1727 on
le retrouve à Paris, où les démarches de ceux qu’il avait grugés abrégèrent son
séjour. Il passa alors Londres où il vécut presque constamment caché vraisemblablement pour fuir d’autres créanciers, avant de quitter la capitale britannique
en toute hâte38. C’est alors qu’il partit définitivement pour l’Italie où, quelques
années plus tard, allait se jouer son destin.
37. Louis-Armand Jaussin, Mémoires historiques, militaires et politiques, Lausanne, 1758, p. 296.
38. Percy Fitzgerald, op. cit., p. 30 ; cité par Le Glay p. 30 et pour la première fois p. 23.
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Portrait de Théodore.
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CHAPITRE
3
La Corse en révolte
Un contexte européen troublé
L’Europe des années 1720 et du début des années 1730 connaît des évolutions politiques importantes qu’il convient de rappeler brièvement du moins
pour ce qui concerne leurs connexions proches ou lointaines avec les affaires
d’Italie et de Corse.
Nous avons vu qu’en 1720 Philippe V avait été contraint à la paix. En janvier,
il renonça à ses droits sur la couronne de France et à ses anciennes possessions italiennes. Les traités avaient également prévu l’échange de la Sardaigne
contre la Sicile entre l’Autriche et le Piémont. La réconciliation franco-espagnole fut scellée par les fiançailles de Louis XV avec une infante espagnole.
Les gouvernants changèrent aussi. En Espagne, Ripperda succède à Alberoni et en
Angleterre James Stanhope est remplacé par Robert Walpole (1720). En France
Dubois et le Régent meurent en 1723. Une méfiance partagée à l’égard de l’empereur Charles VI a cependant préservé l’alliance entre ces deux derniers pays.
C’est alors que le renvoi de l’infante espagnole par le duc de Bourbon provoqua la fureur de Philippe V et amena un rapprochement austro-espagnol. Par le
traité de Vienne, en 1725, Philippe V, contre la promesse de duchés italiens pour
Don Carlos, acceptait et la Pragmatique Sanction et la compagnie d’Ostende
qui inquiétaient tant l’une, la France, et l’autre, l’Angleterre. L’Europe était à
la veille d’une guerre générale. Le cardinal Fleury manœuvra habilement pour
l’éviter, tout en se dégageant de l’alliance anglaise. Le 2 mai 1727 il proposait
un plan de paix qu’il fit accepter à Charles VI, puis à Philippe V. Un congrès
général suivit à Soissons (juin 1728-juillet 1729). On se mit d’accord sur les
grandes lignes, mais les accords définitifs furent signés ailleurs, Fleury et Robert
Walpole essayant chacun de leur côté d’imposer une médiation. Sur l’initiative
de Fleury fut signé, en novembre 1729, le traité de Séville par lequel l’Angleterre, la Hollande et la France permettaient aux Espagnols d’occuper Parme pour
y installer Don Carlos ; ce que l’Autriche ratifia par le second traité de Vienne en
1731 contre la reconnaissance de la Pragmatique Sanction.
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Mais ce fragile équilibre fut mis à mal deux ans plus tard par l’affaire de la
succession de Pologne qui mit face à face les Austro-Russes qui soutenaient le fils
du précédent roi, et une coalition rassemblant la France, l’Espagne, le Piémont et la
Bavière, qui défendaient les droits du roi nouvellement élu, Stanislas Leszczynski,
beau-père de Louis XV. Grâce à la prudente diplomatie de Fleury, le pire fut évité,
c’est-à-dire un affrontement généralisé. Les généraux français Berwick et Villars
se contentèrent d’une manifestation de force, le premier en s’emparant de Kehl et
Philippsburg après avoir franchi le Rhin, le second, en s’emparant de Mantoue.
Si la route de Vienne leur fut interdite, par contre, la Lorraine, qui appartenait au
gendre de Charles VI, fut occupée alors que les troupes françaises et espagnoles
faisaient leur jonction dans la péninsule italienne. Après les victoires de Parme
et de Guastella, en 1734, les Espagnols occupèrent Naples. Pour devancer une
prévisible médiation anglaise, le cardinal Fleury avait engagé avec l’Empereur
des négociations secrètes qui mirent fin aux hostilités et permirent la signature
des préliminaires de Vienne, en octobre 1735, qui furent ratifiés, après de longues
tractations, par les traités de Vienne en mai et novembre 1738. Au terme de ces
accords, Stanislas Leszczynski renonçait à la Pologne et recevait le duché de
Lorraine, qui, à sa mort, reviendrait à la France. François de Lorraine recevait la
Toscane et Parme, Don Carlos obtenait Naples, la Sicile, ainsi que les présides de
Toscane. Le Piémont enfin gagnait Cortone et Novare1.
Une île en ébullition
À Louis XVI qui, s’inquiétant de la chute de la Bastille, lui demandait s’il
s’agissait d’une émeute, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt répondit, dit-on :
« Non, sire, ce pourrait être une révolution. » Peut-on appliquer le même constat
aux émeutes qui éclatent dans le Bozio à la fin de l’année 1729, et se propagent
au début de l’année suivante en Tavagna puis en Castagniccia ?
Si l’on veut faire référence aux répercussions de la prise de la Bastille, il
faut pour le moins, concernant la situation insulaire, nuancer le propos et ne pas
considérer comme un tout la guerre de quarante ans que ces faits initient. Plutôt
que de qualifier de révolution les événements qui entre 1729 et 1736 firent passer
la Corse, du moins celle de l’intérieur, de la tutelle d’une république oligarchique
en déclin à celle d’une monarchie constitutionnelle incertaine, il vaudrait mieux
assurément parler à ce propos des prémices d’une guerre de libération nationale,
éclatant sur fond de tensions économiques et sociales sur lesquelles viendra se
greffer la question fiscale qui servira de déclencheur à la révolte populaire. À ce
stade, la référence à la révolution américaine qui, elle, aboutit, est plus acceptable sans toutefois être entièrement satisfaisante.
1. Sur le contexte politique et militaire européen, cf. en particulier André Corvisier, Précis d’Histoire
moderne, Paris, PUF, 1971 et Lucien Bely, Les relations internationales en Europe, Paris, Puf, 2001.
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Mais, il faut aussi considérer que celui qui sera la figure principale de cette
lutte d’émancipation, personnalisera la prise de conscience nationale et deviendra in fine le leader emblématique d’une tardive révolution de Corse, avait à
peine quatre ans lorsque débutent ces événements, et qu’il faudra attendre un
quart de siècle avant de le voir revenir dans l’île, après un séjour de quinze ans
à Naples2.
De même il est bon de rappeler que les principaux théoriciens de la révolte,
le chanoine Natali et l’abbé Salvini, ne s’expriment que tardivement. Le premier
publie son Disinganno intorno alla guerra di Corsica à Livourne, en 1736, et il
n’y est jamais question de Révolution, ni de Théodore d’ailleurs, et le second,
qui a pourtant participé à la geste théodorienne ne l’évoque pas davantage dans
sa Giustificazione della Rivoluzione di Corsica publiée tardivement en 1758 et
où le mot révolution est enfin lâché officiellement.
En définitive, le concept de révolution, tel qu’il s’est affirmé plus tôt
en Angleterre ou tardivement en d’autres lieux – dans les colonies anglaises
d’Amérique du Nord et en France – et en d’autres circonstances, est difficilement applicable aux événements insulaires de la courte période étudiée (17291749) même si durant celle-ci, les Corses prirent conscience de leur profonde
divergence d’intérêts avec Gênes et de l’ardente obligation de mettre fin à sa
domination. En fait, ce terme de révolution – il est vrai très galvaudé de nos
jours – que l’on applique quelque peu abusivement ou du moins sans nuances à
la période de 40 ans qui va de 1729 à 1769, implique une rupture définitive avec
le passé que seule, ici, consommera vraiment, mais de façon transitoire à cause
de l’intervention militaire française, la mise en place en 1755 du gouvernement
national dirigé par Pascal Paoli.
Ceci étant posé, revenons aux faits.
Une tradition tardive, due aux mémorialistes Carlo Rostini et Bonfiglio
Guelfucci qui écrivirent plus de vingt ans après les événements, a fait du vieil
Anton Francesco Lanfranchi, dit Cardone, de Bustanico dans le Bozio, le
symbole de la révolte populaire qui éclata à la fin de l’année 1729.
Le nouveau lieutenant génois de la province de Corte, pour rémunérer son
secrétaire, l’abbé Matteo Pieraggi originaire dudit lieu, avait décidé d’augmenter de huit deniers – l’équivalent d’une pièce de cuivre improprement appelée
baiocca – la taille qui, depuis 1715, était aggravée du supplément dit des due
seini. À la fin du mois de décembre 1729, le collecteur de la taille et ses sbires,
confrontés à l’impossibilité dans laquelle se trouvait Cardone de verser cette
depuis si fameuse baiocca et à la colère des villageois qui prirent fait et cause
pour le vieillard, furent obligés de se retirer à Corte.
2. Pascal Paoli est né le 6 avril 1725 à la Stretta, hameau de Morosaglia. Il suivit son père Hyacinthe à
Naples en 1739.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Au mois de janvier 1730, l’agitation antifiscale s’étendit à la piève de
Tavagna et par la suite fit tache d’huile en Castagniccia. C’est ainsi que débuta
la première révolte de la Corse au XVIIIe siècle
Les raisons du soulèvement
Comment en est-on arrivé là ? Les événements du Bozio ne sont en fait que
l’aboutissement d’un long processus de dégradation de la situation d’une île qui
semblait s’être assoupie depuis la fin des guerres de Sampiero Corso en 1569,
durant une longue période que l’on a qualifiée à l’envi de « Siècle de fer » ou
de « Paix génoise ». Après une reprise en main vigoureuse de la Corse, Gênes
avait initié une politique de réformes qui s’était traduite essentiellement dans les
années 1570 par une refonte des institutions consécutive à la réactualisation de
statuts civils et criminels de la Corse3, et, plus tardivement, par une relance de
l’agriculture insulaire dont les temps forts nous mènent au mitan du XVIIe siècle.
Mais dès cette époque, et bien plus encore dans les décennies qui suivirent, le
mécontentement commença à sourdre, alimenté par plusieurs facteurs.
En ses débuts, cette politique de mise en valeur agricole de la Corse, plus
connue à l’époque sous le vocable de Coltivatione4, au demeurant si bénéfique
pour l’île, ne fit pas que des heureux. Si elle aboutit à relancer l’économie insulaire en insistant particulièrement sur le développement de l’arboriculture, elle
eut aussi des effets pervers. Elle profita surtout aux notables et le plus grand
nombre, c’est-à-dire la masse des petits propriétaires terriens qui n’avait pas les
moyens de s’investir dans la politique de prêts engagée par Gênes, en fut exclu.
Par ailleurs, cette relance agricole, qui impliquait la clôture des terres nouvellement mises en culture, s’opposait aux intérêts et aux pratiques d’un monde pastoral encore quasiment majoritaire et dont les troupeaux avaient besoin de vastes
espaces. C’est ainsi que la tension monte dès la deuxième moitié du XVIIe siècle
dans de nombreux villages de montagne à vocation pastorale affirmée et surtout
dans le Niolo dont les habitants, très majoritairement des bergers, voient peu à
peu se fermer devant leurs immenses troupeaux les voies traditionnelles de la
transhumance hivernale.
Ces bergers ont aussi à se plaindre de la constitution de domaines agricoles
génois sur les zones littorales où ils ont l’habitude, l’automne venu, de conduire
chaque année leurs bêtes. Les tensions entre les gardiens de ces domaines et
les bergers se multiplient et dégénèrent parfois. C’est ainsi que, dès 1705, les
3. Jean-Yves Coppolani et Antoine Laurent Serpentini (présentés par), Les Statuts civils et criminels de la
Corse, Albiana, Ajaccio, 1998.
4. Antoine Laurent Serpentini, La Coltivatione, Gênes et la mise en valeur agricole de la Corse au
XVIIe siècle, Albiana, Ajaccio, 2000.
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LA CORSE EN RÉVOLTE
Niolins s’en prennent, les armes à la main, au nouveau domaine de Galeria,
constitué dans la vallée du Fango au profit du patricien génois Luiggi Saoli 5.
Les sources du mécontentement sont en fait multiples : les Corses reprochent
aussi pêle-mêle à la Sérénissime de ne plus être en mesure de garantir la sécurité
des biens et des personnes, et de les écraser d’impôts directs et indirects, devenus abusifs. Les notables, quant à eux, ont des revendications spécifiques tenant
en particulier à la liberté du commerce, et, surtout, ils ne pardonnent pas à Gênes
d’empêcher leurs enfants d’accéder aux charges administratives et judiciaires ou
aux dignités ecclésiales auxquelles leur naissance et leur formation leur donnent
droit.
Au cours du XVIIe siècle des effectifs de police insuffisants et une justice
inadaptée, bientôt accusés l’une et l’autre de corruption, n’arrivent pas à contrôler la criminalité qui dérape dangereusement. C’est surtout la criminalité de sang
qui est en cause, en particulier celle provoquée par la pratique de la vendetta
qui s’exacerbe à une époque où le système judiciaire génois devient de moins
en moins efficace. En 1731 un rapport anonyme, intitulé Ragguali de’ tumulti
seguiti in Corsica, que le chanoine Natali, en 1736, attribuera à la propagande
génoise – tout en retenant ses conclusions – proclame que 28 715 meurtres ont
été commis dans l’île entre 1683 et 1715 soit une moyenne effarante de 900
homicides par an. Depuis, toute une historiographie qui remonte jusqu’à nous
a accrédité ces données, les jugeant au mieux exagérées pour les écrits les plus
récents. Nous avons pu démontrer qu’en fait cette criminalité de sang tournait
durant cette période autour de 56 meurtres par an, ce qui est infiniment moins
prégnant que les chiffres avancés jusqu’à présent, mais qui, cependant, rapporté
à une population qui ne dépassait pas 120 000 habitants, faisait de la Corse une
des régions les plus criminogènes du temps6. Cette mortalité violente n’est
d’ailleurs pas sans rappeler celle qui frappa à nouveau l’île au début des années
quatre-vingt-dix lorsque les différentes factions du nationalisme insulaire s’affrontèrent les armes à la main. Alors, comme durant ces années lointaines, une
chape de plomb s’abattit sur l’île. D’ailleurs le fait que les contemporains aient
accepté ces chiffres effarants prouve à lui seul combien la situation de l’île était
critique et traumatisante. C’est ce sentiment d’insécurité généralisé qui permit
en 1715 à Gênes d’imposer à une population harassée et l’interdiction du port
des armes à feu et la levée d’un impôt supplémentaire, visant à dédommager les
finances publiques du manque à gagner découlant de la suppression des patentes
de port d’armes. Cet impôt, dit des due seini, qui s’élevait à 13 sous et 4 deniers
par feu, ne devait être levé, avec l’accord des Nobles XII, que pour une période
de cinq ans. Mais, à chaque échéance, il fut constamment renouvelé, aggravant
5. Antoine Laurent Serpentini, « Le domaine de Galeria au XVIIIe siècle », in La vallée du Fango de la
préhistoire à nos jours (sous la dir. de Michel Claude Weiss), Albiana, Ajaccio, 2007.
6. Antoine Laurent Serpentini, « La criminalité de sang en Corse sous la domination génoise (fin XVIIe-début
XVIIIe siècle) », in Crimes Histoire & Société, Droz, Genève, 2003.
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ainsi l’impact du principal impôt direct, la taille – déjà abusivement alourdi au
cours des siècles par de multiples ajouts et géographiquement et socialement mal
réparti – tout comme celui de la gabelle du sel devenue excessivement pesante
pour une économie encore très largement fondée sur le pastoralisme.
Fait aggravant, cette population va se trouver confrontée alors à une conjoncture céréalière difficile. Les disettes répétitives de la fin du XVIe siècle sont sans
doute maintenant oubliées. Si elles n’avaient pas provoqué à l’époque de mouvements populaires d’importance c’est parce que la Corse de ce temps qui émergeait d’une longue période de guerres et de dévastations de toutes sortes était
exsangue et n’avait plus la force de se révolter. En ce début du XVIIIe siècle, la
situation est autre. Les Corses, grâce au renouveau agricole initié par Gênes au
siècle passé, mangent maintenant assez régulièrement à leur faim ; toutefois le
spectre de la famine n’a pas entièrement disparu et les conséquences du terrible
hiver 1709 sont toujours bien présentes dans les mémoires. Aussi la disette des
années 1728-1729 provoquée par « la conjonction d’un printemps trop pluvieux
et d’un été trop sec » pour reprendre la formule imagée de Fernand Ettori, fait
monter la tension dans les campagnes et provoque çà et là des incidents souvent
violents qui inquiètent les autorités.
C’est donc dans ce contexte d’insécurité et d’exaspération généralisé
qu’éclatent les événements du Bozio. Ceux-ci, avant de toucher, plus ou moins
sévèrement, quasiment tout le Deçà-des-Monts, vont rapidement s’étendre à la
Tavagna, une piève maritime, puis à l’industrieuse Castagniccia, qui comptaient
pourtant toutes deux parmi les régions qui avaient le plus bénéficié du renouveau
économique. Mais ce constat n’a rien de paradoxal ; il ne faut pas oublier qu’ici,
comme ailleurs en Corse, le développement est inégal et que dans ces pièves très
peuplées il a surtout profité aux gros propriétaires fonciers et aux commerçants
qui travaillent en relation avec le marché bastiais. Or, il est incontestable que,
dans un premier temps, cette révolte est celle des petites gens, celles des va-nupieds qui vont se précipiter en masse, sans coordination avérée, sur le préside
de Bastia, centre du pouvoir – où sont censés résider les marchands accapareurs
de grains – et sur les domaines agricoles littoraux des patriciens génois où ils
pensent pouvoir se procurer en abondance armes et provisions.
Le déroulement des événements
Dès le mois de février 1730, quelques 5 000 hommes venus de Tavagna, de
Castagniccia et de Casinca investissent Bastia et se livrent au pillage de la ville
mal défendue par une garnison insuffisante et ne se retirent, trois jours après,
que sur les instances de l’évêque d’Aleria. Les exactions ont été d’autant plus
nombreuses qu’il semble qu’il n’y ait eu aucune organisation. Les mêmes incidents se produisent aussi dans la riche Balagne et dans la Conca d’Oro où les
Niolins attaquent Saint-Florent et Algajola. Le Delà-des-Monts, dont la vocation
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pastorale est très affirmée, n’est pas épargné par ces violences. Les gens de Vico
et de Bastelica s’en prennent, sans succès d’ailleurs, à Ajaccio, puis attaquent
en septembre la colonie grecque de Paomia. Les bergers du Taravo attaquent
Sartène et en avril 1730 ceux de Zerubia et d’Aullène inquiètent Bonifacio.
Dans toutes ces actions, il n’y a trace ni de concertation ni d’unanimité, tous
les historiens de la Corse qui durant ces dernières décennies se sont penchés
sur la question soulignent ce fait. Les notables insulaires, qui dans un premier
temps, sont presque aussi inquiets que les autorités génoises, assurent celles-ci
de leur soutien et les Nobles XII, leurs représentants auprès de ces instances,
s’efforcent de jouer la carte de l’apaisement et, ce faisant, se discréditent définitivement. Mais, comme la nature a horreur du vide, assez rapidement, à l’occasion de consultes – assemblées générales des représentants du peuple, élus ou
non, qui vont s’imposer comme une forme de parlement itinérant et sans cesse
renouvelable – des leaders vont émerger.
Au mois de décembre 1730, lors d’une consulte restreinte, réunie à San
Pancrazio di Furiani, les révoltés choisissent pour chefs, à leur corps défendant
il est vrai, Luigi Giafferi et Andrea Ceccaldi, qui sont proclamés généraux de la
nation, et à leur suite élisent, au titre du clergé, le piévan Marc Aurelio Raffaelli.
Bientôt, à leur côté s’imposa une minorité de notables qui constitua les cadres de
la nouvelle milice, au premier rang desquels Giacinto Paoli, premier colonel de la
piève de Rostino7. Malgré l’attitude attentiste des chefs, une prise de conscience
nationale est en train de naître, avivée par les fautes politiques de la République
et le comportement indigne de ses représentants à l’égard des insulaires. Déjà
en 1728, à Finale, près de Gênes, des soldats corses de la garnison avaient été
condamnés à mort et exécutés pour avoir participé à une rixe. Les insulaires ne
l’ont pas oublié, et l’attitude inconséquente et cruelle du gouverneur Veneroso
qui, en juin 1730, fit déterrer le cadavre du bandit Fabio Vinciguerra – tombé
sous les coups de ses ennemis privés et désigné à tort comme un des chefs de
la révolte – pour le faire dépecer et en exposer les membres sur les remparts
de Bastia, fut également perçue comme une véritable provocation et rappela
d’ailleurs fort imprudemment le sort réservé jadis à la dépouille de Sampiero
Corso.
Aussi, en réponse à la prise et à l’incendie partiel de Furiani et de Vico,
les insurgés prennent à nouveau la direction de Bastia et, fin décembre 1730,
s’emparent du fort de Monserato et d’autres points fortifiés qui dominent Bastia
provoquant un vent de panique dans la capitale insulaire.
Les tractations menées par le nouveau gouverneur de Corse et l’évêque
de Mariana aboutissent alors, moyennant quelques concessions notamment
en matière fiscale, à la conclusion d’une trêve de quatre mois. Mais de part et
d’autre on profite de ce répit pour fourbir ses armes. À la consulte de Corte, en
7. Francis Pomponi, Histoire de la Corse, Paris, Hachette, 1979, p. 240.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
février 1731, les généraux Ceccaldi et Giafferi obtiennent la levée d’un impôt
de guerre et, au mois d’avril, ils provoquent la réunion d’un congrès de théologiens au couvent d’Orezza. Contrairement à ce que l’on a trop souvent dit,
ces vingt ecclésiastiques, dix réguliers et dix séculiers, présidés par le chanoine
Erasmo Orticoni, qui dès 1730 et le début des événements avait manifesté une
prudente réserve, ne légitiment pas la révolte et la rupture avec la République. Ils
temporisent et se bornent à inviter les Corses à attendre l’issue des négociations
engagées avec Gênes tout en affirmant cependant que la résistance deviendrait
légitime si « la République s’obstine à rejeter les requêtes et à plus forte raison
vienne à force ouverte opprimer les peuples8 ».
Si les chefs jouent, c’est évident, la carte de la négociation, ils s’ingénient
cependant à négocier en position de force. Aussi tout en préparant une extension
des opérations militaires notamment dans le Delà-des-Monts, ils recherchent des
appuis extérieurs. Giafferi se rend à Livourne pour rallier l’importante colonie
corse et le chanoine Orticoni commence sa longue quête auprès des cours européennes.
Mais Gênes précipite les événements et au mois d’avril sollicite l’aide militaire de l’empereur Charles VI. Celle-ci devient effective dès le mois d’août 1731.
Les troupes impériales (trois à quatre mille hommes seulement car Gênes n’entendait pas supporter une plus lourde dépense), commandées par le colonel baron
Herman Arnold de Wachtendonck débarquent à Bastia entre le 9 et le 10 de ce
mois et chassent les rebelles de la ville.
Ces derniers se replient alors dans l’intérieur des terres et Wachtendonck,
qui connaît les difficultés du terrain et l’habileté des Corses à les utiliser, hésite
à pénétrer dans les montagnes malgré les sollicitations réitérées des Génois.
La déconvenue subie par ses troupes devant Calenzana le conforte dans son
analyse, mais cette prudence exaspère le gouvernement ligure qui le soupçonne
de sympathie pour les révoltés et finit par demander son rappel à Vienne.
Il sera remplacé par le prince Louis de Wurtemberg qui débarque en Balagne
en avril 1732, avec des renforts importants. Ce dernier l’emporte très rapidement
sur le plan militaire et contraint les Corses à la reddition. Pour respecter la garantie impériale, Gênes doit se résoudre à pratiquer une politique d’apaisement. En
janvier 1733, elle publie les « concessions gracieuses » et à la suite les chefs
insulaires Aitelli, Ceccaldi, Giafferi et Raffaelli qui, en dépit des accords, avaient
été emprisonnés à Gênes en juillet 1732, sont libérés et se réfugient à l’étranger.
Les troupes impériales quittent l’île en juin 1733, et le prince de Wurtemberg
reçoit à Gênes un accueil triomphal.
8. Fernand Ettori (cité par), Le Mémorial des Corses, t. 2, p. 240. Article 8 de l’appel des théologiens
d’Orezza.
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LA CORSE EN RÉVOLTE
La deuxième insurrection
La trêve sera de courte durée. Après de mauvaises récoltes, les hostilités
reprennent dès le mois de novembre 1733. Dans le Rostino, Giacinto Paoli a
été, avec Giovan Giacomo Ambrosi dit Castineta, à l’origine de la résistance à la
levée des nouveaux impôts découlant des « concessions gracieuses », impôts qui
sont perçus par le peuple comme un expédient devant permettre de dédommager
Gênes des dépenses occasionnées par l’entretien du corps expéditionnaire allemand. L’expédition punitive diligentée par le gouverneur pour se saisir de ces
deux rebelles tourne à la déroute, et les bandes formées à cette occasion dans le
Rostino se répandent dans les pièves limitrophes et encouragent les populations
à reprendre les armes. L’insurrection gagne la Tavagna à l’initiative de Giafferi
revenu de son court exil, touche rapidement tout le Deçà-des-Monts puis le
Delà, et partout où des affrontements ont lieu, les Génois sont battus. Aitelli et
Giafferi sont revenus avec des armes et des munitions fournies par les Corses
de Livourne. Ce dernier et Giacinto Paoli sont nommés généraux et le conflit se
ravive pendant qu’Orticoni, reprenant son bâton de pèlerin, va proposer en vain
à Philippe V de placer l’île sous sa tutelle. Les temps, nous le verrons, ne sont pas
mûrs pour une internationalisation du conflit. Les insurgés doivent donc poursuivre la lutte avec leurs seuls moyens et cherchent à structurer leur mouvement.
Ce sera chose en partie faite en janvier 1735 à la consulte d’Orezza. Préparée
par l’avocat Sebastiano Costa qui a quitté Gênes en décembre, elle dote enfin
l’île de structures qui préfigurent le futur État national. La réalité du pouvoir
est confiée à trois généraux élus. Don Luigi Giafferi, Giacinto Paoli et Andrea
Ceccaldi, proclamés primats du royaume avec le titre d’excellence et avec
préséance sur tous les autres sujets, délèguent une partie de leurs prérogatives
à une junte suprême de douze membres choisis par eux parmi les personnes
les plus distinguées. On crée aussi divers uffizi, ou commissions aux fonctions
spécialisées, dont un pour la monnaie et un autre pour la guerre. L’île est placée
sous la protection de la Vierge et le Dio vi salvi Regina devient l’hymne national.
Voilà à quoi se résume le texte rédigé par Costa qu’il est difficile de qualifier de
« constitution » et qui d’ailleurs ne fut jamais mis en application.
Par ailleurs, les généraux se jalousent et se surveillent mutuellement, Giafferi
et Paoli se soucient surtout de renforcer leurs clans respectifs et comptent leurs
adhérents dorénavant auréolés, toujours grâce à Costa, de l’appellation de
« nationaux ».
Gênes ne laissa pas aux chefs corses le temps de s’organiser. Malgré quelques succès militaires isolés de ces derniers, le blocus maritime de l’île qui tarissait les maigres secours venant de Livourne, l’échec devant San Pellegrino9 et
9. Si l’on en croit Anton Francesco D’Angelo, le nouveau commissaire général, Paolo Battista Rivarola avait
jeté 1 200 hommes dans San Pellegrino sous le commandement du colonel Varene et des majors Richo
et Morati, bien pourvus en munitions et en armes défensives, au rang desquelles figuraient 14 canons et
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
les expéditions punitives organisées par les Génois depuis les présides, portèrent
atteinte au moral des nationaux et à la crédibilité des généraux et ce d’autant
que le contexte international semblait favorable à la République et interdisait,
malgré les efforts déployés par Orticoni, tout espoir d’intervention étrangère.
Si jusqu’alors l’intransigeance des représentants de Gênes et la crainte de
représailles avaient interdit toute négociation, le remplacement de l’intraitable
gouverneur Felice Pinelli par le marquis Paolo Battista Rivarola fit croire un
instant à une possibilité d’entente10. Les choses en étaient là lorsque, par un beau
jour de mars 1736, Théodore de Neuhoff mit pied à terre sur la plage d’Aleria.
de fort nombreuses espingoles. Lettre à Maurepas, Bastia, le 16 mars 1736. Paris, A.N., série AE-B1199.2. Lorsque les rebelles, au nombre de 3 000, se décidèrent néanmoins à donner l’assaut, ils furent
repoussés par l’artillerie du fort, secondée par celle de quatre felouques embossées dans le mouillage.
Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia le 19 mars 1736. Ibidem.
10. Le 12 mars 1736, tout en informant le Sénat des dispositions prises pour réprimer les remous agitant la
Tavagna et une partie de la Casinca, le commissaire général Paolo Battista Rivarola évoque encore les
contacts entretenus avec certains chefs rebelles, tels Ignace Arrighi, le piévan Aitelli et Paolo Francesco
di Saliceto, qui entre eux, assure-t-il, recherchent les moyens d’aboutir à un traité « et questa mattina
mi fanno intendere per mezzo del N. Carlo Cottoni d’essere essi loro rassegnati ad ogni noi volere ».
A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
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CHAPITRE
4
Theodorus Rex
Premiers contacts avec l’île
Théodore de Neuhoff débarque donc en Corse le 21 mars 1736 et, comme une
traînée de poudre, la nouvelle se répand dans les montagnes insurgées mettant
brutalement fin aux tractations de paix qu’en désespoir de cause, et semblet-il, sous la contrainte1, les généraux s’étaient résolus à engager en réponse
aux sollicitations du nouveau gouverneur de la Corse, le marquis Paolo Battista
Rivarola.
De tous les côtés, les montagnards descendirent vers Aleria2 et les premiers
arrivés furent bien évidemment ceux des pièves limitrophes, de Verde, de Rogna
et de Castello, bientôt suivis par leur chef naturel Saverio Matra, l’héritier de
la grande famille de Caporali du même nom, pourtant catalogué comme progénois.
Curieusement, dans un premier temps, la très grande majorité des chefs insulaires resta dans l’expectative et parmi eux ceux qui, en relation avec Théodore à
Gênes, avaient été à l’origine de cette aventure, tels Don Luigi Giafferi, Antonio
Giappiconi et Sebastiano Costa. Ce dernier allant même jusqu’à occulter dans
ses mémoires tout contact avec Théodore préalable à son arrivée en Corse.
Ce n’est qu’après trois jours de réflexion et sur les instances d’Angelo Luigi
Luccioni, un autre pro-génois ayant des intérêts dans la région, qu’ils se décidèrent enfin à franchir le pas, après avoir été rejoints par Giacinto Paoli et Castineta
et avoir pris connaissance d’une lettre que Théodore, à peine débarqué, avait
adressée aux primats3. En voici la teneur :
Illustrissimes Seigneurs, Me voici enfin en Corse où m’ont appelé les prières des
Corses et les nombreuses lettres que j’ai reçues d’eux. Les instances des personnes
1. Du moins si l’on suit Costa, op. cit., t. 2 p. 9.
2. Ibidem, lettre du gouvernement génois à son représentant à Londres Gastaldi, A.S.G., Archivio segreto,
filza 2286.
3. Aux primats, c’est-à-dire à Giafferi et à Paoli d’après Costa, au seul Paoli d’après Rostini qui en présente
une copie, d’après lui tirée de l’original, adressée à un « illustrissime Seigneur ». Mais si tel avait été le
cas, comment Théodore aurait-il pu omettre Giafferi dans l’invitation qu’il demande à son interlocuteur
de transmettre également à Giappiconi et à Costa ? (cf. Rostini, t. 2, p. 9)
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Portrait de Théodore illustrant la Storia delle rivoluzioni dell’isola di Corsica e
della esaltazione di Teodoro I al trono di questo stato. Traduit du français, La Haye, 1759.
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THEODORUS REX
les plus considérables de l’île, et l’amour que depuis deux ans je ressens pour leur
patrie, m’ont fait un devoir de ne pas attendre plus longtemps et de braver la fureur
de la mer et des vents, dans la saison des nuages et des tempêtes, qui, grâce au
Ciel, semble avoir changé de nature pour m’accorder une heureuse traversée. Je
suis ici pour vous aider, pour aider le Royaume de tout mon pouvoir et pour me
consacrer personnellement à vos intérêts. Je tiendrai scrupuleusement ma promesse
de faire tout le nécessaire pour libérer la Corse de l’esclavage génois, pourvu que,
de votre côté, vous fassiez votre devoir envers moi. Je veux et ne demande qu’une
chose : que vous me choisissiez pour Roi et me permettiez d’accorder la liberté de
conscience à tous ceux qui voudront venir d’autres pays habiter en Corse afin d’en
accroître la population. Quant aux autres conditions je vous laisse la liberté de les
proposer et de les régler. Venez donc, et venez immédiatement à Aleria, où je vous
attends pour traiter et conclure ce qui est nécessaire. Emmenez avec vous MM.
Costa et Giappiconi que je désire voir présents à notre traité. Je me dis de cœur votre
tout dévoué et affectionné. Théodore.
Cette missive, lue aux chefs par Giafferi, a, entre autres mérites, celui de
lever toute équivoque quant aux origines de l’aventure insulaire de Théodore.
Elle a bien été conçue, ce dernier le rappelle, avec l’assentiment des anciens
chefs de la révolte, au lendemain de leur libération des geôles génoises, et préparée ensuite en étroite concertation avec leurs représentants à Gênes et surtout à
Livourne. Ceux-ci, comme Théodore l’avait assuré au chapelain de la Nation
allemande à Livourne, lui ont proposé la couronne de Corse en contrepartie
de son aide, et c’est cet accord que le futur souverain vient, au lendemain de
son débarquement, rappeler aux primats et à leurs principaux lieutenants. On
s’est par ailleurs beaucoup focalisé sur les réticences de Paoli à propos des
exigences de Théodore en matière de liberté de conscience, avantage dont il
entendait faire bénéficier ceux qui voudraient s’installer sur l’île. Ne s’agirait-il pas plutôt d’ultimes arguties avancées par un homme qui apparemment
n’a pas participé à ces premiers contacts et qui se sent entraîné malgré lui par
ses amis et ses soutiens sur une sente qu’il ne voudrait pas emprunter avant
que d’avoir obtenu du baron des assurances concernant son devenir personnel ?
Quoi qu’il en soit, ses scrupules, réels ou feints, furent aisément apaisés par le
chanoine Don Giuseppe Albertini, membre de la puissante famille des Popolari
de Piedipartino, qui fit valoir avec pertinence que les demandes de Théodore
n’étaient en rien contraires aux principes de la religion chrétienne, et que la
liberté de conscience « avait été accordée aux étrangers par les premières cités
d’Italie, sans aucun déshonneur pour elles : Anglais, Hollandais, Grecs, juifs et
autres schismatiques vivaient dans l’observance de leurs faux rites sans que la
véritable religion des Nationaux s’en ressentit ». Il aurait sans doute pu ajouter
que ce furent ces garanties ainsi que le statut de port franc habilement accordé
par les Médicis à Livourne qui contribuèrent à la fortune du port devenu si
cher aux insulaires, mais ce qui déclencha définitivement l’adhésion enthousiaste de tous les participants à cette réunion ce fut l’évocation de la provi-
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dence divine (déjà mise en avant par Théodore dans sa lettre aux primats)
qui offrait à la Corse un libérateur « car dans une situation aussi désespérée
que la nôtre aujourd’hui, personne d’autre que le ciel ne pouvait nous délivrer ». Et le bon chanoine Albertini de conclure : « Bref, je considère l’arrivée
de Théodore dans les circonstances présentes comme un miracle du Ciel4. »
Enflammés par une telle perspective, les chefs décident de rejoindre leur
futur sauveur. Escortés de fusiliers, ils se mettent en route vers Aleria et font
étape dans le village de Matra où ils sont logés les uns chez les seigneurs de
ces lieux et les autres chez leurs parents et amis. Lors du dîner qui leur fut servi
ils eurent l’heur de goûter aux mets délicats – des dattes, des boutargues et des
lingues – que Théodore venait de faire livrer à madame Matra.
Le lendemain vers treize heures, nous dit Costa5, Théodore les accueillit à
Aleria avec civilité, sous les vivats et les salves de mousqueterie déclenchées par
la foule des gens qui étaient arrivés les premiers. L’on servit ensuite le dîner dans
une maison du village. Théodore s’assit entre les généraux « qui lui donnèrent le
titre d’Excellence6 » et de part et d’autre prirent place Matra, Costa, Giappiconi,
Ciavaldini et Luccioni. De nombreux toasts furent échangés et, à la fin du repas
savoureux, furent servis liqueurs et vins exquis ainsi que de « belles assiettes
de dattes fraîches7 ». Et l’on porta de nouveaux toasts à la santé et à la gloire
du baron ainsi qu’au succès de ses entreprises. Ce dernier demanda alors une
coupe, la remplit de vin du Rhin et, faisant face à l’assemblée, prononça les
paroles suivantes : « Que le Ciel soit propice à ce royaume, qu’il fasse que ce
jour, pour mes gens et pour les Corses, soit solennel et qu’on le commémore ;
et que nos descendants l’égalent ou le surpassent en allégresse. Que les astres
vous soient favorables, et qu’ils nous accordent, à moi de remplir tout ce que
j’ai promis, à vous, Messieurs, de réaliser tous vos désirs, et à tous un heureux
succès8.» Les conversations et les libations se poursuivirent une bonne partie
de la nuit et Théodore, beau parleur, ne dut avoir aucun mal9 à impressionner
son auditoire.
Le lendemain, Hyacinthe Paoli, qui avait vraisemblablement besoin d’obtenir
d’autres preuves de la bienveillance du baron à son égard ainsi que des informations sur le déroulement des opérations à venir – apparemment il sera rassuré sur
ces divers points – fut le premier à le rejoindre dans sa chambre, bientôt suivi par
les autres chefs qui prirent part à la conversation. Fort aimablement, Théodore
fit servir à tous du chocolat et des liqueurs. Il les informa qu’il avait déjà distribué aux Corses qui les premiers étaient venus le rejoindre à Aleria une partie
4. Costa, op. cit., t. 2, p. 19.
5. Ibidem, t. 2, p. 23.
6. Ibidem.
7. Ibidem, p. 25.
8. Ibidem, p. 25.
9. Comme le suggère Le Glay, op. cit., p. 48.
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THEODORUS REX
des armes et des munitions amenées de Tunis. Mais, les rassura-t-il, il en avait
d’autres à mettre à la disposition des généraux, en attendant que les deux navires
affrétés par ses soins, et qui ne devraient pas tarder à se présenter au large des
côtes corses, débarquent le gros des renforts. « Puisqu’il en est ainsi, répondirent
les généraux, il ne nous reste plus qu’à souhaiter longue vie à Votre Excellence
et faire connaître ce que vous nous dites aux peuples, pour avoir l’assentiment
universel du Royaume10 ». Bien que flatté, Théodore va mettre un frein à ce bel
enthousiasme au prétexte qu’il faut attendre Simon Fabiani et Ignace Arrighi à
qui il a écrit. « Pour l’heure, dit-il, que l’on parle de sujets joyeux ; permettezmoi deux jours de calme et d’allégresse, pendant lesquels nous goûterons l’aménité de cette vaste plaine11. »
Le 27 mars il écrit à Fabiani pour l’inviter à venir le rejoindre :
Excellence,
Étant venu en Corse inspiré par l’amour et le désir de libérer ce royaume et sachant
que vous en êtes un des principaux patriciens, entièrement animé du désir de libérer
votre patrie, je vous écris la présente pour vous inviter et vous prier de venir me
rejoindre ici afin que je puisse vous informer de toutes les choses qui vont dans le sens
de vos intérêts comme dans ceux du Royaume et que nous puissions en discuter, je
vous attends donc avec les autres patriciens, me réservant de vous présenter de vive
voix les compliments que m’inspire l’estime que je porte à votre personne.
Aleria le 27 mars 1736
De votre excellence, l’affectueux serviteur et ami.
Théodore12
En fait le baron a besoin de temps ; il attend effectivement des secours que
doit lui amener le capitaine Dick, mais il ignore que celui-ci a été inquiété à
Livourne et retenu au port sur les instances du consul génois Gavi. Ce n’est que
bien plus tard, c’est-à-dire le 16 avril, que la Galera Riccardo pourra débarquer
sur la plage d’Aleria quelques caisses de fusils et quelques barils de poudre
avant que les barques garde-côtes génoises ne viennent interrompre l’opération
et ne se saisissent de son canot et des quatre hommes qui se trouvaient à bord.
En attendant son arrivée qu’il espère avant un mois13, en ces premiers jours
de son aventure insulaire (nous sommes vraisemblablement le 24 ou le 25 mars),
Théodore manœuvre et s’efforce de ranger le plus grand nombre à ses vues.
10. Costa, op. cit., p. 29.
11. Ibidem.
12. Intitulée « Lettera scritta a Simone Fabiani », il s’agit en fait de la copie ou plutôt du brouillon de
la lettre qui lui a été adressée, car le document comporte plusieurs ratures. Il est apparemment de la
main de Théodore, et porte curieusement après la signature la mention suivante : « Titolo del sud.o :
Nativo inglese, catholico di religione et général d’Orano ». Elle est datée d’Aleria, le 27 mars. A.S.G.,
Corsica, filza 1367.
13. Ibidem, p. 67.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
D’Aleria à Cervione
Après avoir persuadé les généraux de suspendre toute décision avant la
venue de Simon Fabiani et d’Ignace Arrighi, il leur fait part de sa volonté de
constituer une garde de cent soldats chargée de sa protection. En bons chefs de
clan, ceux-ci vont au-delà de ses désirs et lui conseillent d’en enrôler plutôt trois
cents sous la conduite de seize capitaines également répartis entre les diverses pièves pour éviter les discordes. Les compagnies, qui compteront dans un
premier temps vingt-cinq hommes, seront portées à cinquante lorsque les armes
et l’argent promis seront arrivés.
Comme le site d’Aleria était trop exposé et que de plus il était difficile de
vivre longtemps sur les réserves des populations locales, on décida finalement
de se transporter en des lieux plus sûrs. Mais avant de ce faire, on devait obtenir
l’assentiment des peuples rassemblés. Hyacinthe Paoli se chargea de les haranguer. Après avoir évoqué « l’estime et la vénération qui sont dues à un grand
seigneur venu par pure sympathie[…] pour chasser les ennemis du royaume », il
rappelle ses promesses de secours susceptibles d’assurer la victoire et sa volonté
d’être à leurs côtés dans la bataille. « Par le cœur, par l’esprit, par le bras, il me
semble le chef d’armées idéal, l’égal des plus fameux capitaines » affirme-t-il, et
se laissant emporter par son éloquence, faisant implicitement référence à César,
il poursuit : « avec les secours, s’ils arrivent, je me flatte que ce sera tout un de
venir, de voir et de vaincre… » Rien ne leur sera imposé, ajoute-t-il, « tout est en
votre pouvoir […] il ne manque plus que notre assentiment. Il consent à reprendre le chemin qui l’a conduit chez nous ; il ne prétend pas user de violence […]
que vous répondiez oui ou non, il suivra également votre volonté. » Et enfin, soit
dans le but de prouver son influence, soit par souci de faire oublier ses premières
réticences, Paoli prend nettement position : « Quant à moi, je le vois comme un
ange libérateur que le ciel nous a envoyé dans les déplorables extrémités où se
trouvait le Royaume, et c’est bien volontiers que je me range à l’avis de le recevoir. Le renvoyer me paraîtrait le fruit d’un total aveuglement. Mais je ne peux ni
ne veux rien faire selon mon idée, pour tout faire selon la vôtre ; je m’en remets
à vous, à votre volonté, à votre jugement. Parlez donc, très chers amis, et que la
raison dirige vos conseils14. » Si l’on en croit Costa, à ces mots, un frémissement
parcourut la foule et, d’une seule voix, tous s’écrièrent : « Vive Monsieur le
Baron ! Vive notre libérateur ! Vive les Généraux ! »
Ces acclamations parvinrent aux oreilles de Théodore et des chefs qui se
tenaient dans une maison voisine et, dans l’enthousiasme, on décida, sur la
proposition de Giafferi soutenue par Paoli qui venait de les rejoindre, de se
mettre rapidement en route.
14. Costa, op. cit., t. 2, p. 71.
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THEODORUS REX
Cependant le départ pour Cervione où devait avoir lieu le couronnement
n’eut lieu que trois jours après, donc vraisemblablement au plus tôt le 28 mars,
car il fallut attendre l’arrivée des mulets en provenance d’Orezza pour transporter l’équipement et les bagages. Il se fit sous de mauvais auspices, une querelle
ayant éclaté à propos de la distribution d’une cinquantaine de canons de fusils
que Théodore avait donnés aux généraux. Le baron, au péril de sa vie, dut intervenir en personne et user de toute son autorité pour y mettre fin15. L’on partit
donc tard dans l’après-midi et, le soir venu, l’on dut camper sur les berges de la
Bravone, tandis que Neuhoff et sa suite occupaient une petite maison champêtre
sise dans le voisinage. « L’horreur de la nuit fut dissipée par la multitude des
feux que l’on alluma partout à l’entour16. ».
Par ailleurs Fabiani et Arrighi ne les avaient pas encore rejoints. Et les rumeurs
les plus inquiétantes circulaient concernant ce dernier, véhiculées en particulier
par les partisans de Gênes qui affirmaient « qu’il se refusait de reconnaître pour
maître et condottiere un étranger inconnu17. »
L’accueil chaleureux que leur réserva la population à leur arrivée à Cervione,
sur le coup de midi, estompa provisoirement ces préoccupations. Par contre
l’écho des décharges de mousqueterie qui se répercuta jusqu’à San Pellegrino,
atterra le chef de garnison génoise qui n’eut de cesse d’alerter le marquis Rivarola
à Bastia.
Théodore et les généraux s’installèrent au palais épiscopal abandonné par
l’évêque d’Aleria et désormais protégé par les quatre petits canons que les
mulets avaient pu traîner jusque-là. Le baron y reçut le chapitre des chanoines et
ceux-ci, après s’être félicités avec lui « de son heureuse venue, et de l’honneur
qu’il faisait à la patrie […] complimentèrent les généraux, se réjouissant aussi
avec eux de cette heureuse fortune ». Ils furent suivis par les franciscains et les
principaux du peuple qui, tous reçus avec la plus grande courtoisie, « rentrèrent
chez eux, profondément oublieux des Génois18 ».
Le lendemain, l’enthousiasme n’avait pas baissé dans le petit peuple ; chez
les notables du lieu comme chez ceux qui étaient venus de loin, il était entretenu
par l’espoir d’obtenir du nouveau héros une prébende ou une charge. Il fallut
donc, pour donner satisfaction aux plus influents d’entre eux, distribuer d’autres
brevets de capitaine et porter le nombre des compagnies à vingt.
Théodore prit alors prétexte de l’augmentation prévisible des dépenses, pour
valoir aux généraux qu’il serait bon de hâter son élection au trône de Corse,
sinon « les secours tarderaient si ses alliés et ses parents qui devaient les envoyer
n’apprenaient pas qu’il avait été acclamé comme roi19 ». Pour lever les dernières
15. Ibidem, p. 75.
16. Ibidem.
17. A.S.T., Materie Politiche, conti stranieri, Corsica. Rapport Vivaldi, avril 1736.
18. Costa, op. cit., p. 79.
19. Ibidem, p. 81.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
réticences de Hyacinthe Paoli, il le nomma trésorier et lui confia la charge de
régler la solde des soldats enrôlés, tandis que Jean-Pierre Gaffori s’ingéniait à
le rassurer sur la place éminente qui serait la sienne dans le prochain gouvernement… Cinq jours s’écoulèrent ainsi20, qui ne furent pas tous fastes si l’on
accepte pour véridique l’incident relaté par D’Angelo21. Un des Maures de la
suite de Théodore ayant souffleté un Corse, celui-ci lui administra une raclée
en présence de son maître, lequel se sentant insulté par de pareils procédés le fit
emprisonner et lorsqu’« un des principaux de ses compatriotes vint lui demander grâce, il (Théodore) lui répondit avec beaucoup de hauteur et le renvoya.
C’était faire peu de cas du sens de l’honneur des insulaires et un moment après
la maison fut entourée de gens qui voulaient y mettre le feu. Théodore, se voyant
en grand danger d’être pris, se mit sur un baril de poudre avec une mèche allumée à la main dans le dessein de se faire sauter plutôt que de se laisser prendre ».
Par bonheur pour lui, les chefs parvinrent à apaiser le tumulte. Refroidi par cette
aventure et sans doute aussi excédé par ces tractations interminables, le baron
décida d’aller prendre quelques jours de repos à Matra et de laisser aux généraux
le soin de régler les affaires courantes en attendant que l’on se décide à fixer le
jour de son élection.
Cependant, arrivé à Matra, il ne resta pas inactif et ne perdit pas de vue « la
pensée de se faire roi22 » et ceci dans les délais les plus courts. Si l’on en croit
Costa, Xavier Matra, Jean-Pierre Gaffori et Antoine Giappiconi, entièrement
gagnés à cette idée, décidèrent alors, à l’insu des généraux, de hâter la convocation des peuples à une consulte générale. Cette décision fut rapidement mise
en exécution dès les premiers jours d’avril – autour du 7 vraisemblablement,
comme le suggère Renée Luciani23 puisque le 12 de ce même mois, D’Angelo,
le consul de France à Bastia, était en mesure d’informer son ministre de ce que
« Les derniers avis assurent qu’il avoit paru un ordre de la part des chefs des
rebelles portant que tous les procureurs des bourgs et gens de considération
eussent à s’assembler à Alesani pour le 15, 16 et 17 de ce mois où l’on devait
traiter des affaires importantes à la sûreté et à la tranquillité du royaume24. »
Après un séjour de six jours pleins à Matra, Théodore, rasséréné par cette
initiative, décida sur les conseils pressants de Jean-Pierre Gaffori de rejoindre
Cervione où il s’agissait de prendre les ultimes décisions en accord avec les
généraux. Il fallut dans un premier temps calmer la fureur de Paoli, irrité que
l’on ait pu prendre une telle résolution sans le consulter. Ce à quoi s’employa
encore avec succès l’habile Gaffori.
20. Ibidem, p. 83.
21. Lettre de D’Angelo à Campredon, Bastia le 12 avril 1736. Paris, A.M.A.E.- C.P., Gênes 97.
22. Costa, op. cit., p. 89.
23. Ibidem, p. 95, note 1.
24. Paris, A.M. A.E., C.P., Gênes 97.
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Le sacre d’Alesani
Après avoir patienté encore deux jours à Cervione dans l’attente d’un navire
affrété par Bigani, l’on partit pour l’Alesani, lieu vers lequel les gens convoqués commençaient à converger. Arrivés le 10 avril25, Théodore et sa suite furent
logés au couvent du lieu où devaient se tenir la consulte et l’élection. Soulignons
au passage que ce ne fut pas tellement pour s’assurer de la caution de l’Église
que presque toutes les consultes se tinrent à cette époque dans des couvents
mais plus prosaïquement parce qu’en milieu rural comme dans les petites cités
de l’intérieur, ces bâtiments ainsi que les espaces aménagés qui les entouraient
étaient incontestablement les plus spacieux, et donc les plus à même d’accueillir
une foule nombreuse. Foule qu’il fallait par ailleurs nourrir. Afin que la dépense
ne pèse pas toujours sur les mêmes populations, divers couvents accueillirent
tour à tour ces assemblées populaires au cours de cette période.
Il s’agissait donc d’aller vite et comme les convocations envoyées de Matra
avaient fixé la date de la consulte au 15 avril, la réunion préparatoire, limitée aux
chefs, se tint deux jours plus tôt, le vendredi 13 avril. Costa le souligne cyniquement « les généraux ordonnèrent une réunion de tous les sujets apparents de la
province afin d’entendre l’avis de tous les notables, car, pour le peuple, il n’y
avait rien à craindre, soit qu’il nourrit déjà un immense amour envers le baron,
soit qu’il suivit les sentiments des principaux qui, la plupart du temps dans ces
contrées, font croire bon au vulgaire ce qui leur plaît26 ».
Paoli avait compris que désormais toute marche arrière était impossible et
comme il avait à se faire pardonner sa tiédeur passée, il devança ses pairs et le
premier prit franchement position en faveur d’un chef unique :
Certains louent la république (non certes celle de Gênes qui n’en a que le nom),
mais, à la suite d’Isocrate, les plus sensés proposent la monarchie comme le meilleur
gouvernement. Heureux les peuples qui ne connaissent qu’un seul chef capable de
redresser et de contenir ses sujets ! Le sceptre, et le pouvoir donné à un seul, fait le
bonheur et la félicité des Nations27.
Dans une assemblée déjà acquise à cette solution, seul Ignace Arrighi qui
s’était enfin décidé à paraître, osa émettre quelques objections. Tout en se disant
heureux de « la venue de ce nouveau personnage » et de voir les Corses désireux de se donner un roi pour échapper à la sujétion de Gênes, il se demanda
si on n’allait pas porter tort, par une décision trop hâtive, aux Corses qui sur le
continent exploraient d’autres voies et en particulier exposer Andrea Ceccaldi,
réfugié en Espagne, aux foudres de la cour de Madrid. Ces objections furent
brutalement balayées par Sebastiano Ceccaldi, le propre frère de l’ancien général, qui en substance s’écria :
25. Ibidem, note de Renée Luciani, in Costa, op. cit., p. 95.
26. Costa, op. cit., p. 97.
27. Ibidem, p. 97.
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Vue du couvent d’Alesani.
L’Espagne pense à la Corse autant que l’Empereur de Chine. Si elle nous voulait nous
ne serions pas dans l’état misérable où nous nous trouvons28.
En fait, nul n’était dupe des paroles d’Arrighi et Sebastiano Costa affirme
que « tous soupçonnèrent avec raison qu’il était venu là non pour aider la salutaire élection du roi, mais plutôt pour l’empêcher ». Quant à lui, il y voyait plus
particulièrement l’effet de la pernicieuse rivalité qui opposait Arrighi à Paoli.
Cependant la ferme intervention de Sébastien Ceccaldi avait fait rentrer Arrighi
dans le rang. À l’initiative de Paoli on décida alors qu’il était temps de mettre
au point les différents termes du contrat qui devrait dans l’avenir lier le futur roi
à ses sujets et l’on chargea Costa de le rédiger en tenant compte des suggestions
émises par les diverses parties. C’est donc dans ces circonstances, que furent
apparemment rédigés les seize articles d’un texte devenu depuis célèbre sous le
titre de « La Constitution d’Alesani » et dont nous dévoilerons la teneur dans un
autre chapitre.
Il avait été prévu que l’on présenterait ce texte pour approbation à la population assemblée le lendemain matin, le dimanche 15 avril. Aussi, dès le lever du
jour, la place était déjà noire de monde.
C’est alors que Simon Fabiani arriva enfin, entouré de ses deux principaux
lieutenants, les docteurs Jean-Thomas Giuliani de Muro et Paul-Marie Paoli des
28. Ibidem, p. 103.
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THEODORUS REX
Ville de Balagne, suivis d’une centaine de cavaliers superbement équipés. Les
Balanins déboulèrent sur l’esplanade du couvent, annoncés par une mousqueterie nourrie et sous les vivats enthousiastes des présents.
Précédés de Fabiani, ils allèrent ensuite s’incliner devant le baron et les généraux, lesquels les conduisirent dans le réfectoire du couvent pour leur lire les
articles que l’on avait rédigés la veille, et que Fabiani et ses deux lieutenants
approuvèrent sans restriction, en recommandant qu’on les présentât sans tarder
à la foule assemblée « afin qu’en ce jour de fête on pût enfin en venir à l’élection
du Roi pour faire renaître la Corse à une gloire nouvelle29 ».
La publication eut donc lieu sur la place du couvent et tous les assistants
d’une seule voix approuvèrent le texte et « impatients, demandèrent qu’on leur
donnât leur Roi30 », le tout dans un concert de cris de joie, de salves de mousqueterie et de chants qui ravirent le baron lorsque sur le coup de midi, il sortit du
couvent pour se diriger vers l’église où allait être célébrée la messe solennelle.
Au sortir de la messe, un repas de cent couverts fut offert aux principaux
personnages présents. Il se déroula dans la plus grande allégresse, et « les vivats
et les santés que l’on fit au nouveau roi furent tels et en si grand nombre que l’un
se confondait avec l’autre31 ». Dans ce genre de circonstance, les improvisations
visant à encenser le héros du jour étaient d’usage en Corse et Hyacinthe Paoli
qui, d’après les contemporains excellait dans cet exercice, se distingua particulièrement, ne craignant pas de sacrifier à la flatterie la plus hyperbolique :
« Qu’il m’assiste aujourd’hui le Dieu plein de vigueur !
Et qu’il m’aide à placer le Roi et ses mérites
Dans le vaste séjour de l’immortalité.
Écoute-moi Cyrnos ; du lignage héroïque
Est le grand Théodore, et l’on ne peut trouver
Qui puisse surpasser l’éclat de sa valeur. »
Le repas terminé, l’on se rendit sur la place du couvent où un trône surélevé
et entouré de deux sièges avait été installé. D’Angelo affirme que, face au trône,
« il y avoit sur une table une couronne de châtaignier pour le nouveau roi, ornée
de ruban, Fabiani la prit et la jeta dans la foule du peuple disant que ce n’étoit
point là une couronne digne de leur roi et qu’il en falloit lui en procurer une plus
convenable à son rang32 ». Cependant Costa qui fut un des principaux ordonnateurs de cette cérémonie ne relate pas cet incident dans ses mémoires. D’après
lui, le baron gravit les trois marches qui menaient au trône et s’assit entre les
29. Ibidem, p. 111.
30. Ibidem.
31. Ibidem, p. 115.
32. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 91.
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généraux tandis que « les sujets les plus considérables faisaient une pompeuse
couronne au trône33 » face à une foule dense et déjà conquise, mais que Paoli
voulut cependant galvaniser. Après avoir, avec emphase, présenté Théodore à
la foule : « Voici notre Prince. Voici le soleil qui doit dissiper tous les nuages
de nos tristesses et de nos craintes… », il prédit à la Corse le retour aux vertus
depuis si longtemps disparues, la justice, la tempérance, la force, la bienfaisance,
la rigueur, la charité, la foi et l’honnêteté, promit à tous sécurité et prospérité et
conclut par un vibrant « Vive le Roi ! Vive la Patrie ! » Le discours fut accueilli
par des salves de mousqueteries et des vivats à n’en plus finir. Quand enfin le
calme revint, le docteur Gaffori lut à haute voix le texte des capitulations, le
peuple les approuva à nouveau, Théodore promit de les observer et, après lui,
les généraux puis le peuple tout entier. Alors les généraux, à genoux, jurèrent
l’un après l’autre fidélité au roi et lui rendirent hommage en lui baisant la main.
Les principaux du royaume en firent autant et le peuple d’une seule voix prêta
le même serment.
Après quoi l’on retourna dans l’église où Théodore jura sur les évangiles de
respecter les capitulations et les généraux lui renouvelèrent leur serment de fidélité et l’hommage. Un Te Deum fut ensuite entonné. La Corse avait un roi.
Le gouvernement
Le lendemain 16 avril, le roi, sans quitter la chambre, dressa la liste des
membres de la cour et du gouvernement et la remit à Gaffori pour qu’il en fît
une copie. Coopté et porté au pouvoir par les notables, il ne pouvait gouverner
qu’avec leur soutien. Giafferi et Paoli conservaient le titre de général et étaient
faits Premiers ministres et comtes. L’avocat Costa devenait grand chancelier
du royaume, secrétaire d’État, garde des Sceaux et comte ; Jean-Pierre Gaffori,
secrétaire d’État à la Guerre et au cabinet et comte, Simon Fabiani vice-président du conseil de Guerre, lieutenant-général, gouverneur de Balagne et comte,
Giappiconi, capitaine de la garde royale et comte, Ignace Arrighi lieutenant
général, Jean-Jacques Ambrosi, dit Castineta, lieutenant général et commandant
de la piève de Rostino, le fils de l’avocat Costa, lieutenant des gardes du corps ou
gardes royales et enfin Francesco Antonio Natali, secrétaire de la chancellerie.
Quand deux jours plus tard Luca Ornano, suivi de nombreux notables du Sud et
d’une importante escorte de fusiliers, fera enfin son apparition, le roi lui conférera la charge de lieutenant général pour le Delà-des-Monts
Mais la prolifération des titres de comte n’eut pas l’heur de plaire aux généraux à qui l’on avait communiqué la liste avant publication. Ils auraient préféré
que cette dignité leur fût réservée et ils en firent l’observation au roi, lequel fit
valoir que ce titre de noblesse devait nécessairement être conféré à ceux qui
33. Costa, op. cit., p. 119.
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étaient amenés à exercer ces hautes responsabilités gouvernementales. Gaffori était également mécontent car il avait espéré la charge de
grand chancelier.Aussi s’employa-t-il à exciter
le ressentiment des généraux. C’est du moins ce
qu’affirme Costa34 qui détestait Gaffori, lequel
d’ailleurs le lui rendait bien. Comme, entretemps, le roi avait ordonné au grand chancelier
d’afficher l’édit de nomination, Paoli en fureur
suggéra à Giafferi de lacérer le document et
tous deux eurent l’impudence de passer à l’acte.
À cette nouvelle, le roi entra dans une violente
colère que Giafferi, repentant, eut bien du mal
à apaiser.
À vrai dire la place éminente réservée à Costa
dans ce gouvernement porte non seulement
ombrage à Gaffori, mais aussi aux généraux
Giafferi et Paoli. Malgré les titres de Premier
ministre qui leur ont été conférés – ce qui pour le
moins constitue une originalité supplémentaire
dans cette architecture gouvernementale – et
qui leur assurent officiellement la primauté, ils
savent bien que la réalité du pouvoir est ailleurs
et tient essentiellement à la relation privilégiée
que Sebastiano Costa entretient avec le roi. Mais
tous deux, qui se disputent la primatie dans le
Deçà-des-Monts, préfèrent s’accommoder provisoirement de cette réalité déplaisante plutôt que
de courir le risque de voir l’un d’entre eux l’emporter définitivement. Et puis Sebastiano Costa
est un homme du Sud. Si sa famille est bien
implantée à Ajaccio où elle a tissé des alliances
avec les principales maisons seigneuriales de la
région, lui-même est un homme relativement
isolé car pour avoir fait carrière à Gênes il ne
fait plus partie depuis longtemps des multiples
coteries qui dans l’île font ou défont les hommes
d’influence.
En fait la jalousie qui oppose les chefs
les uns aux autres et les conflits de préséance
qui en découlent minent dès sa création le
Portrait du général Giacinto Paoli.
Portrait de Sebastiano Costa, grand
chancelier de Théodore.
34. Ibidem, p. 131.
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gouvernement de Théodore et contribuent à
fragiliser ses initiatives tout comme ils seront plus
tard un frein à l’action de Pascal Paoli. Analysée
à l’aune de leurs ambitions, l’élection même de
Théodore pose déjà question et D’Angelo, qui
met en exergue la profonde division du Sud, a
beau jeu d’affirmer : « Il est au reste fort aisé
de s’apercevoir que les opérations des Corses
ne sont qu’un effet de la ruse de leurs chefs qui
pour n’être point inquiétés par les puissances
étrangères ont élu un roi de carnaval35. »
Portrait du général Luiggi Giafferi
35. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre à Campredon, Bastia, le 12 avril 1736.
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CHAPITRE
5
Un homme isolé
Théodore, contrairement à ce que l’on a pu penser, est bien, dès le début de
son aventure insulaire, un homme seul, un aventurier qui après avoir, comme
tant d’autres en son temps, parcouru l’Europe à la recherche d’une fortune qui
jusqu’à présent s’est dérobée, s’apprête à jouer son va-tout dans une île exsangue, révoltée contre une République devenue une puissance politique de second
ordre et surveillée de près à cause de sa position stratégique par diverses cours
européennes. Les seuls soutiens étrangers dont il peut se prévaloir, du moins
officiellement, viennent1 (comme il le susurre à un de ses correspondants) de la
partie de la Méditerranée contrôlée par les disciples de Mahomet. Par le Grand
Seigneur lui-même, entendez la Sublime Porte, ce qui pour le moins interpelle,
et par les régences du Maroc et de Tunis, ce qui n’est guère plus crédible. En fait
comme son périple tend à le prouver, seule cette dernière puissance a pu vraiment lui accorder aide et assistance, et si elle le fit, ce qui est finalement plausible, ce fut de façon très mesurée. La cargaison qu’il amène avec lui est bien
modeste et les chefs corses apparemment ne sont pas entièrement dupes quant
aux chances de réussite. Seule leur volonté de se débarrasser par n’importe quel
moyen de la tutelle génoise les conduit à jouer, provisoirement, la carte de ce
personnage de carnaval dont ils vont faire leur roi et qui débarque dans l’île affublé d’un costume extravagant – vraisemblablement destiné à éblouir les paysans
corses qu’il sait accoutumés à une bien plus grande réserve vestimentaire de la
part de leurs chefs naturels – avec à sa suite une petite douzaine de personnes de
condition très modeste, voire servile.
Sachant qu’il ne peut espérer dans l’immédiat aucun soutien, bien que ses
rodomontades tendent à laisser entendre le contraire, Théodore est conscient de
la fragilité de sa position sur cette terre étrangère. C’est pourquoi une fois élu roi,
il va s’efforcer habilement d’y remédier en essayant d’établir simultanément,
sans aucun scrupule mais non sans un certain succès comme nous allons le voir,
des contacts plus ou moins secrets avec les diverses puissances européennes.
1. Bien que les Génois, dans un premier temps, soupçonnent plutôt l’Angleterre. A.S.G, Archivio segreto,
filza 2286, lettre à Gastaldi, op. cit.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Cependant l’isolement est aussi affectif. Il réalise qu’il ne peut compter en
Corse sur aucune fidélité indéfectible si ce n’est celle de Sebastiano Costa qui a
définitivement lié son destin au sien. Il pressent que si les secours promis tardent
à venir, ce qu’il sait bien devoir être le cas si la situation n’évolue pas rapidement
dans le sens souhaité, le vent tournera et les notables corses qui l’ont placé sur le
trône l’abandonneront. Aussi, très vite, s’efforce-t-il d’intéresser à sa cause des
parents et de vieilles relations sur qui il pense pouvoir compter malgré les désillusions ou les avanies dont ils ont eu à souffrir de son fait, du temps de sa tumultueuse jeunesse.
De vaines espérances
Les lettres que Théodore a été ainsi amené à écrire durant les mois de mars
et avril 1736 sont très révélatrices de la situation dans laquelle il se trouve juste
après son débarquement à Aleria et traduisent bien son état d’esprit. Aussi avonsnous jugé utile de les présenter au lecteur.
La première missive à laquelle nous faisons référence, datée du 26 mars 1736,
est adressée à son parâtre le sieur Marneau. Après lui avoir annoncé son élection
au trône de Corse et l’avoir assuré de son affection, de sa reconnaissance et lui
avoir fait part de son désir de le voir le rejoindre avec toute la famille (pour
bénéficier entre autre du bon climat de la Corse !), il en vient à ce qui l’intéresse vraiment et dans un post-scriptum lui demande d’user de ses relations pour
sensibiliser Versailles à sa situation personnelle et à celle de la Corse. La finalité de la démarche est essentiellement d’obtenir deux navires de guerre qui lui
permettraient de prendre Bastia en tenailles par mer et par terre, et d’enlever
ainsi facilement la capitale de l’île. Il lui fait aussi part de ses ennuis financiers,
mais sans trop insister ni formuler de demandes pressantes dans ce domaine :
Étant plus que persuadé que vous me continuez toujours une part dans votre cher souvenir, je n’ai pû manquer a vous notifier de ma main propre ce que vous aurez peut etre
dejà appris par les avis publics, qu’après milles révolutions, persécutions, et maladies
mortelles dans mes voyages, non seulement il m’a reussi avec l’assistance divine de
me tirer des pieges tendus par mes envieux, mais de me voir en état de reconnoitre mes
Bienfaiteurs et amis, et d’etre et de me voir proclamé Roy et Pere de ces fidels habitants
de cette Isle et Royaume de Corsica, lesquels j’ai cherché d’assister au péril de ma vie
contre le tiranique gouvernement des Genois.
Comme mes interets et avancements vous doivent etre chers par la bonne memoire que
vous conservez, je suis sur, de feu ma chere mere votr’epouse, j’ose me flatter que cet
etablissement vous sera agreable, vous assurant Monsieur que de mon coté je n’ambitionne autre que de me trouver en situation a pouvoir vous témoigner par des marques
essentielles la reconnaissance parfaite que je vous conserve pour toutes les bontés paternelles que vous avez eû pour moi ; Et je m’estimerois heureux si vous vouliez prendre
la résolution de me venir trouver dans ce bon climat avec ma chere sœur, son mari, et
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UN HOMME ISOLÉ
toute la famille, vous assurant que je partagerai avec vous mon sort, le quel, ayant un peu
de repos a pouvoir mettre a execution certains projets, ne peut etre que tres avantageux
pour moi et pour tous ceux qui m’appartiennent. Mais comme encore pour le présent je
ne puis jouir de ce repos nécessaire, ayant les ennemis a deloger des deux endroits, priez
Dieu pour moi et me continuez votre chere bienveillance. Soyez assuré que je serai pour
toujours tout a vous sans aucune reserve = Signé = Le Baron de Neuhoff elu Roy de
Corsica avec mon nom = Teodoro il Primo.
P.-S.
Faites moi savoir en réponse a celle-ci si vous ou Mons. r de La Grange pouriez vous
rendre a Paris pour remettre au Roy mon instance a m’honnorer de son royal appui dans
mon nouvel établissement, et en ce cas j’enverrois une Personne accreditée pour connoitre ses intentions. J’aurois besoin de deux vaisseaux de guerre que je payerois par mois
pour serrer le port de Bastia capitale du Royaume, pendant que par terre je saurois bien
vite obliger les Genois de me la remettre. Servez moi de bon Pere en cette affaire et ne
perdez de tems pour employer vos amis a y parvenir ; Il serait en mon pouvoir de satisfaire a bien des frais et dépenses, mais les pertes souffertes et les frais exorbitants que
j’ai eu, m’ont mis pour le present en arrière, et n’ai-je le repos necessaire pour refaire ce
qui pouroit me mettre à l’abri d’avoir besoin de secours. Je dois envoyer des sommes
considérables a Tunis en Affrique pour mes munitions de guerre, et le rachat des esclaves corses que je suis convenu en personne, mais comme inconnu, de racheter, et ai eu le
bonheur d’induire cette Regence a une Paix de vingt années avec le Royaume de Corse.
Ne m’abbandonez pas, et assistez moi de vos bons conseils ; donnez moi de vos nouvelles au plus tot et l’un ou l’autre rendez vous a Paris pour solliciter mes vues2.
La lettre de Marneau, du 26 avril, qui lui fait suite, est adressée à un personnage
important de la cour dont le nom n’est pas cité, mais qui pourrait être le comte
de Maurepas ; une copie de celle de Théodore y est jointe. On comprend très vite
que Marneau qui nous livre en des termes assez cruels quelques détails sur le
parcours de Théodore n’entend pas compromettre sa position en intervenant franchement au profit de ce dernier. Très habilement et sur un ton ironique, il fait part
de son scepticisme amusé concernant les chances de réussite de celui qu’il qualifie
d’ailleurs crûment d’aventurier, et, précautionneusement, avance qu’il a entrepris
cette démarche sans illusion, mais avec l’espoir que la cour pourrait éventuellement tirer profit de cette missive et qu’à défaut sa lecture, espère-t-il, amusera son
interlocuteur et le distraira un instant des devoirs écrasants de sa charge :
Je ne regarde donc ce pretendu Roy que comme un aventurier qui n’a rien a perdre,
et qui n’écoute que sa témérité. Que cette nouvelle cependant soit vraie ou fausse, je
crois etre obligé de vous en faire part pour en faire usage a la Cour, si vous croyez que
cet evenement puisse être de quelque utilité à l’État ; en tout cas l’avis n’intérrompra
que pour un moment vos occupations sérieuses pour vous faire rire d’une scene aussi
comique que celle de penser qu’il peut y avoir un jour un Roy, frère de ma fille ; et vous
2. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
pensez bien que ma famille et moi ne sommes pas tentés d’aller chercher des espérances
de fortune sous un Throne aussi chancellant3.
Le moins que l’on puisse dire c’est que Théodore, contrairement à ses espérances, n’a rien à attendre de sa proche famille.
La lettre suivante, en date du 12 avril, est adressée à un individu que Théodore
salue d’un chaleureux « cher et fidel ami » et qui est vraisemblablement un officier, un ancien compagnon de combat qu’il apprécie et qu’il aimerait bien avoir
à ses côtés. Pour l’appâter il ne lui offre rien moins qu’un régiment. Ce qui prête
vraiment à rire quand on connaît la situation militaire du nouveau roi et l’état de
ses finances.
Cher et fidel ami,
Depuis l’an 1703 je suis aller recherchant avec énormément de difficultés de par le
monde entier une situation me permettant de vivre honorablement et sans avoir à supporter l’autorité d’aucun prince, pour laquelle j’ai toujours éprouvé une aversion naturelle.
Enfin grâce à la protection de l’Empereur du Maroc et à l’aide du Bey de Tunis s’est
présentée l’opportunité d’offrir ma personne aux braves Corses, que j’ai approvisionnés
en toutes sortes de munitions, depuis l’année 1703 [1733 ?] jusqu’à présent. Lesquels
par l’intermédiaire de députés m’on proposé la souveraineté de l’île pour autant que je
veuille l’accepter. L’offre n’a pu que m’être agréable, mais comme la République est
puissante et en position d’obtenir l’assistance de S. M. Impériale, je n’ai pu consentir
à cela avant d’avoir obtenu l’assurance de pouvoir être secouru en cas de besoin par le
Grand Seigneur, par l’Empereur du Maroc et par le Bey, à ces conditions j’ai accepté
l’offre, et je suis venu ici au mitan du mois de mars dernier sur le navire Riccardo du
capitaine Ortega, et j’ai été reçu avec de grandes démonstrations de joie et de reconnaissance. J’ai établi ma cour, ordonné que l’on forme six régiments, et Maedoha, un de vos
amis fait tout son possible pour les soumettre à une discipline à la manière allemande. A
présent je commande facilement cette île et je suis très aimé de mes sujets. Enfin, maintenant je me crois fortuné car je peux manifester ma reconnaissance à tous les amis qui
ont partagé mon infortune. Je désire votre présence, qui me sera d’un grand secours dans
la gestion des Affaires, si vous êtes disposé à venir je vous assure qu’un brevet de colonel vous attend, et davantage encore si vous le désirez. Présentement je suis en train de
prendre les mesure les plus appropriés pour m’assurer de l’amitié des puissances maritimes, et si j’y parviens, je ne doute pas de pouvoir résister à toutes les forces d’Europe
réunies ; et en cas d’échec, et si les Génois obtenaient des troupes de l’Empereur, je me
mettrais à la tête de mes braves Corses et je suis persuadé qu’au pire j’obtiendrais des
conditions honorables pour moi et pour mes amis, aussi je suis prêt à toute éventualité
que je surmonterais ou par la force ou par la négociation. Je vous envoie une lettre de
change de… lires et j’espère vous voir avec votre famille le mois prochain.
De Corse, le 12 avril 1736
Théodore Premier4 »
3. Ibidem.
4. La copie de cette missive est déposée à l’Archivio di Stato de Gênes, Archivio segreto, filza 2112.
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L’introduction au demeurant est fort émouvante. Elle reflète sans doute pour
une fois assez fidèlement les sentiments profonds de Théodore et donne une sorte
de justification à sa vie d’errance. Elle aurait dû plaire à son interlocuteur qui,
comme lui, se révèle être un chevalier d’aventure. En effet, le cher et fidèle ami
en question semble devoir être un dénommé Humbert de Beaujeu de La Salle
qui a servi en compagnie de Théodore sous le maréchal de Villars. Sa présence
est signalée à Florence dans la première quinzaine de mai et on le retrouve à
Livourne vers le quinze de ce mois d’où il dit devoir passer en Corse ; ce qu’il
fit peut-être vers le 19 ou le 205. C’est le même personnage qui, soit parce qu’il
a été déçu par Théodore, ou bien parce qu’il est conscient de ses limites, essaie
dès la fin du mois de négocier des renseignements sur la situation en Corse
auprès des autorités génoises par l’intermédiaire du consul de la République à
Livourne6. À l’évidence, les personnes que Théodore dit honorer de son amitié
ou de son affection, et dont il pense pouvoir attendre un appui, sont peu fiables
et cette constatation augure mal de la suite des événements.
Rappelons enfin que le baron de Neuhoff, à trois jours de son élection au
trône de Corse, se donne déjà le titre de Théodore Ier, ce qui pour le moins laisse
entendre que l’affaire est déjà acquise – elle a sans doute été avalisée à Livourne
lors des accords conclus avec les députés corses, évoqués précédemment – et
que la proclamation de la constitution ainsi que la cérémonie du couronnement
à venir sont perçues comme de simples formalités.
D’après une correspondance de Giovan Battista Sorba, en date du 30 avril7,
l’extrait de la lettre suivante de Théodore lui aurait été confié peu de temps
auparavant par une de ses relations, et la missive aurait été réceptionnée par le
secrétaire du représentant de la cour de Bavière à Versailles. Jusqu’alors Sorba,
comme la cour de France, s’est interrogé sur l’identité de Théodore, que l’on
évoque toujours sous le vocable de « le Personnage ». Par ce courrier en date
du 30 avril, Sorba est enfin en mesure de donner des informations précises sur
l’identité et le parcours dudit « Personnage ».
Le message, qui a transité par l’intermédiaire de la valise diplomatique bavaroise, s’adresse vraisemblablement à un compatriote de Théodore, à qui, apparemment, il est redevable de bien des services et qui, de surcroît, est proche de sa
famille, ou plus vraisemblablement encore un membre de celle-ci. Comme il l’a
fait pour le destinataire de la précédente missive, il l’invite à venir le rejoindre
en Corse, ainsi que son neveu et, plus tard, sa nièce, pour partager sa nouvelle
fortune. Il fait allusion à d’anciennes dissensions avec des abbés de ses parents et
5. Lettres à Maurepas du comte de Lorenzi, ambassadeur de France à Florence, Paris, A.M.A.E., C.P.
Corse, 5-6., Florence, 99-100, et de Michel Calvo de Silva, son subordonné à Livourne, Paris, A.N.,
série AE-B1-726.
6. A.S.G., Archivio segreto, filza 2887. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi au Sénat, mai 1736.
7. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
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avec sa famille en général, se dit persuadé que sa nouvelle condition contribuera
à les surmonter, mais on se rend compte que, derrière ces formules de politesse,
ce qui motive vraiment cette correspondance, c’est le besoin pressant de fonds
et de soutiens. Retenons aussi que la venue de son neveu semble lui tenir particulièrement cœur :
Vous conservant toujours, mon cher Monsieur, une obligation des plus parfaites pour
les soins et égards que vous avez eu pour moy du tems passé, j’ai voulu vous donner
avis par moy même qu’après tant de peines et de persécutions je me vois enfin élu et
proclamé Roy de cette Isle et Royaume de Corsica.
Etant assuré que cette nouvelle vous fera plaisir, et que vous prendrez part à cet
établissement avantageux pour moi, vous m’obligeriez infiniment si vous vouliez me
venir trouver avec votre épouse et votre famille ; je vous employerois, je vous assure,
à votre satisfaction. Il me serait d’une grande consolation d’avoir ici auprès de moy
mon cher neveu le comte de… Et avec le tems ma nièce ; voyez-le, je vous prie,
conseillez-le, et prenez des arrangements pour me venir trouver sans perte de tems
ensemble ; et vous de votre coté informez la famille de… de mon établissement, et
insinuez lui qu’il serait tems a présent de mettre une fin a mes justes prétentions contre
les abbés, et de me secourir en tout ; que sans eux et sans l’assistance de ma famille je
me suis tiré non seulement de tant d’embarras, mais même que je me suis procuré par
la grace de Dieu, et par mes voyages et peines de quoy m’avoir mis et établi dans ce
poste avec grands fraix ; et que j’ai non seulement de quoy m’y maintenir, mais encore
cet avantage de pouvoir assister ma famille sans les revenus du Royaume.
Mais comme a présent je ne puis jouir après tant de fraix et de voyages, et que j’ay
beaucoup à faire pour faire decamper les Génois de trois endroits, je n’ay le repos
qu’il faudrait pour remédier, et me procurer le necessaire, il convient a ma famille
pour leur honneur et le mien, et même pour celui de la nation, de m’assister. Ainsi
voyez, écrivez à Mons. r l’abbé de… et aux autres ; que chacun d’eux s’efforce pour
m’assister à present, et dans une année je le reconnoitroit. Prenez mes interets a cœur,
cherchez de l’assistance, et venez me trouver avec mon cher neveu sans perte de tems.
Vous me trouverez toujours votre veritable ami
Signé le Baron de N.… élû Roy de Corsica Sous le nom de Teodoro il Primo8.
À la recherche de soutiens extérieurs
En ce début de règne, Théodore qui perçoit sans doute que le temps lui est
compté est pris d’une véritable fièvre épistolaire. La correspondance suivante,
que nous avons traduite de l’italien, a été reproduite par Cambiagi, mais nous
n’avons pas pu consulter l’original. Adressée à son parent, le baron de Drost, elle
est datée du 18 mars à Cervione, ce qui, nous l’avons vu, pose problème à moins
qu’il ne s’agisse d’une erreur de transcription.
8. Ibidem.
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Par ailleurs les motivations du Théodore épistolier sont toujours les mêmes,
quoique plus discrètement exprimées. Il s’agit, après s’être félicité de sa bonne
fortune, de mobiliser les membres de sa famille, de susciter leur venue, et surtout
d’obtenir l’envoi de subsides pour conforter sa position. Mais la demande qui
pouvait se faire pressante, adressée à ses autres correspondants, est ici à peine
suggérée. C’est qu’il semblerait que Théodore craigne à juste titre le courroux
de son interlocuteur qu’il a laissé, de son propre aveu, sans nouvelles durant de
nombreuses années, et auprès de qui il tente préventivement de se disculper de
« calomnies », qui doivent en fait correspondre, si l’on en croit sa renommée, à
des méfaits bien réels. Ainsi, peut-on penser avec vraisemblance, connaissant
ses talents de manipulateur, que s’il fait allusion à son hypothétique captivité en
pays barbaresque, c’est encore une fois pour brouiller les pistes et pour semer
le doute dans l’esprit de son parent, chrétien rigoureux, au cas où lui reviendrait
aux oreilles l’avis de son récent séjour à Tunis et de son commerce avec les infidèles, ou encore celui de son emprisonnement pour dettes à Livourne.
Monsieur, mon très estimé cousin,
L’intérêt et la bonté que votre Excellence m’a témoignés jusqu’à la fin de mon enfance,
me laisse espérer qu’elle ne m’a pas oublié et qu’elle m’honore toujours de sa bienveillance, bien que des circonstances extraordinaires, ou des contretemps provoqués
par des envieux, aussi bien que par mon caractère et mon inclination naturelle à voyager incognito pour pouvoir parvenir à mes fins qui sont d’être un jour utile à mon
prochain m’ont conduit à négliger de vous donner de mes nouvelles durant toutes ses
années. Soyez cependant certain que vous avez toujours été présent dans mon esprit,
et que je n’ai jamais eu d’autre désir que de pouvoir retourner dans ma patrie, car aspirant à honorer mes bienfaiteurs et à dénoncer les calomnies si outrancières que l’on a
véhiculé contre moi. Aussi, en tant que fidèle ami et bon parent, je n’ai pu m’empêcher
de vous faire connaître, qu’après bien des persécutions et traverses, j’ai réussi à venir
dans ce Royaume de Corse pour accepter l’offre que m’en firent les fidèles habitants
en me proclamant leur chef et roi ; bien qu’après tant de dépenses consenties pour eux
depuis deux ans, et après avoir souffert et la prison et les persécutions, je ne sois plus
en mesure d’entreprendre d’autres voyages pour les libérer un jour du gouvernement
des Génois. Je suis venu à leur requête dans ce pays, ou j’ai été accueilli et acclamé en
tant que leur roi, et j’espère avec l’aide divine pouvoir m’y maintenir. Je m’estimerai
heureux, mon cher cousin, si vous vouliez m’aider et me conforter en m’envoyant
quelqu’un de la famille, que je pourrai employer à ma guise et avec qui je partagerai
la fortune que j’espère, avec l’aide de Dieu, rendre encore plus éclatante grâce aux
talents et à l’expérience que j’ai acquis durant mes voyages, et cela pour la gloire de
Dieu et l’avantage de mon prochain. Vous n’avez pas encore appris le malheur qui
m’est survenu l’an dernier, j’ai été capturé en mer et conduit à Alger d’où toutefois j’ai
pu m’enfuir mais non sans de lourdes pertes. Mais je dois renvoyer à d’autres temps le
plaisir de vous dire tout ce que la grâce de Dieu m’a accordé, et vous prier seulement
de disposer de moi comme de vous-mêmes, et d’être assuré que j’ai conservé dans
mon cœur les sincères gages d’amitié que vous m’avez donnés dans ma jeunesse, et
que j’aurai soin de vous témoigner par tous les moyens la sincère bienveillance que
j’aurai toujours pour vous, étant de tout cœur votre fidèle ami et cousin
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De votre Excellence
Cervione, en Corse le 18 mars 1736
Le baron de Neuhoff, élu roi de Corse sous le nom de Théodore 1er.
P.-S. Donnez moi, je vous prie, de vos chères nouvelles et saluez en mon nom toute
la chère famille, ainsi que les amis, et comme mon avancement tourne tout à leur
honneur, j’espère que chacun contribuera de bon cœur à soutenir mes intérêts et qu’ils
m’assisteront et par leurs conseils et par l’action. Et comme cela fait de nombreuses
années que je n’ai reçu aucune lettre de la Famille de Brandebourg, faites moi plaisir
en transmettant celle qui est ci-jointe à Bungelshild, et faites moi savoir si mon oncle
est vivant et ce que deviennent mes cousins à Renschenbourg9.
Certaines correspondances de Théodore prennent une connotation franchement plus politique. Il en va ainsi de celle qu’il adresse au général comte de
La Marck le 22 avril 1736.
Elle nous permet de comprendre les motivations profondes du baron.
L’insistance avec laquelle il réclame la venue de son neveu, le comte de Trévoux,
semble moins correspondre, comme nous pouvions l’imaginer à la lecture des
premières lettres, à la démarche sentimentale d’un homme isolé en terre étrangère désireux de pouvoir s’appuyer en toute confiance sur un homme de son
sang, qu’à un calcul politique d’un souverain soucieux de conforter sa situation
et de rassurer ses sujets sur l’avenir de la dynastie par la présentation du successeur désigné.
Monsieur
La confiance que j’ai au cœur généreux de votre excellence me fait recourir à elle pour
la supplier de vouloir bien se ressouvenir et de moi et de ses bontés qu’elle a toujours
eu pour ma famille, surtout pour mon cher neveu le Comte de Trevoux. Comme
par les avis publics, vous aurez appris mon elevation après tant de peines, persécutions et mortels chagrins, et que je suis par le fidel peuple du Royaume de Corse
eleû, proclamé, et reconnû leur Roi dans toutes les formes, et reçu les hommages et
serments de fidélité, comme V.E. verra par la ci jointe copie, je me hasarde a recourir
à elle comme encor parent pour la prier de prendre part a mon établissement, et de me
procurer la protection et appui de sa M.T.C., étant plus que résolu de rechercher par
un attachement inviolable la grace d’etre honoré de Sa Majesté Très Chrestienne de
sa Royale Protection et appui. V.E. m’obligeroit infiniment de vouloir bien sonder Sa
Majesté et le Ministre, si elle a pour agréable que j’envoie une personne qualifiée de
ce pays et accréditée à solliciter en public cette grace et appui du Roi, et me faire part
de la Royale résolution. Je recommande à V.E. mon cher neveu le comte de Trevoux,
et de procurer qu’avec l’agrément de Sa Majesté il puisse venir sans perdre de tems
me rejoindre tant pour ma consolation, que pour celle de ces fidèles habitants, qu’ils le
regardent faute de succession pour mon successeur. V.E. interpose donc ses bons offi9. Lettre en italien, transcrite par Cambiagi, op. cit., p. 85-86 et traduite par nos soins.
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ces a me laisser venir mon neveu et d’estre assurée que je suis et serais pour toujours
avec toute la considération imaginable et attachement le plus parfait
Monsieur, De votre Excellence, Le vrai et sincère ami et parent,
Theodoro, Roi de Corse, Cassincha, le 22 avril 1736.
P.-S. V.E me fasse l’amitié de me donner de ses nouvelles et de me les adresser sous le
couvert de Mr. Ranieri Bigani a Livourne en Toscane, lequel me les fera passer sûrement, même pour plus de sureté V.E aye la bonté de remettre sa lettre a Mr le consul de
France a Livourne avec instance de la remettre en main propre du dit Ranieri Bigani10.
En fait, cette correspondance est instructive à plus d’un titre. Théodore, de
façon bien plus explicite qu’il ne l’a fait avec Marneau, sollicite la protection
et le soutien du roi de France et se dit prêt, si Louis XV y consent, à envoyer
une personne qualifiée à Versailles pour demander officiellement cet appui. Ce
faisant il découvre sa stratégie : quand il débarque à Aleria, il ne dispose vraiment d’aucun des soutiens dont il s’est pourtant prévalu auprès des chefs insulaires, il cultive au mieux de vagues espérances de pouvoir susciter l’intérêt
des cours européennes après son avènement au trône de Corse. C’est dans ce
contexte qu’il faut resituer sa démarche auprès du comte de La Marck, lequel,
apparemment guère plus enthousiaste que Marneau, transmet également avec
beaucoup de réserves la missive de Théodore à Chauvelin.
Du comte de La Marck à Chauvelin
J’ai eté fort surpris ce matin en recevant du Sr. Bigani par la voie de Livourne une
lettre du pretendu nouveau roi de Corse, dont je conois à la vérité la famille qui est
de bonne et anciene noblesse de Wesphallie, il a été page de feu Madame laquelle
souhaitat que je lui donnasse un emploi dans un régiment de cavalerie que j’avois
l’honneur de commander, il y a environ quarante ans, après y avoir servis quelques
années il allat dans les pays étrangers, et au bout de quelque temps j’apris qu’il étoit
attaché au service d’Espagne ou il eu une comission de colonel. Après s’estre marié
avec une cameriste de la cour pour qui la reine avoit beaucoup d’amitié, il passa de la
au service de l’empereur ensuite de quoi je l’avois depuis nombre d’années perdu de
vue jusqu’aujourd’hui.
J’ai crû de mon devoir de vous envoyer le tout, puisque pour peu que vous eussié
de curiosité d’etre informé des suites de cet evenement qui en soit est assé bizare,
vous voyé par la lettre les canaux dont ce roi de nouvelle fabrique se sert pour ses
correspondances, et comme les originaux de ces lettres sont écrits d’une écriture assez
difficille a lire, jai cru vous épargner de la peine en les faisant copier. Avant de finir
cette lettre j’ai l’honneur de vous rendre conte que j’ai recû une lettre de mr. d’Angervilliers par laquelle je vois que l’intention de S.E. et la votre est que je continue
mon séjour ici. J’espere toujours pouvoir donner des preuves de mon zel et de mon
10. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 6 et 7.
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attachement pour le service du Roi soit sur cette frontiere, soit de toute autre façon
dont vous me feré l’honneur de me croire capable. J’ai l’honneur d’être avec respect
et le plus parfait devouement
Monsieur, Votre et.
Le 18 juin 173611.
Tout en restant dans l’expectative et en s’astreignant à une stricte prudence
qu’imposent non seulement la susceptibilité de Gênes et le respect des grands
équilibres internationaux mais aussi l’image peu rassurante qu’offre Théodore, il
semblerait que bien des cours européennes suivent avec intérêt les événements de
Corse et que des contacts secrets se soient noués à divers niveaux avec les rebelles, à l’initiative de l’une ou l’autre partie. Versailles, sans répondre, du moins
officiellement, aux ouvertures de Théodore, surveille de très près ses initiatives
ainsi que ses correspondants. Son oncle, le baron de Meyssen (ou Mayssen),
capitaine au second bataillon du régiment de La Marck – dont il a demandé des
nouvelles au baron de Drost – va être l’objet d’une enquête diligentée par le
ministère sur dénonciation de Giovan Battista Sorba qui l’accuse d’être sur le
point de passer dans l’île à la demande de Théodore. Ainsi, le 27 juin 1736, Gio.
Battista de Mari transmet au Sénat les informations qu’il a pu recueillir sur les
activités de Meyssen par l’intermédiaire de la comtesse d’Appremont dont un
parent sert en tant que lieutenant-colonel au régiment de La Marck12. Le capitaine Meyssen devra s’en expliquer, le 7 juillet 1736, auprès de d’Angervilliers,
secrétaire d’État à la Guerre :
Monsieur de Meas notre lieutenant-colonel m’a communiqué les ordres qu’il a recxeus
de S.M. au sujet du commerce de lettres que j’a yeû avec mon neveu le Baron de
Neuhoff dans l’Isle de Corse, lui ayant donné mes dépositions et soumissions, suivant
que S.M. me l’a ordonné, y ayant joint les 2 lettres en original qu’il m’a écrite, avec
les réponses que j’y ai faites, ayant toujours regardé cette affaire comme une vraye
vision, connaissant d’ailleurs les facultés du S. r de Neuhoff pour ne pas estre en estat
d’entreprendre une pareille entreprise de lui même, sans estre soutenu de quelque
puissance, lui ayant écrit pour etre éclairé de la vérité du fait pour savoir de lui même
comment il étoit parvenu dans ce pays et par qui il pouvoit estre soutenu, en quoi il
ne m’a rien répondu comme vous verrez par sa propre lettre, par laquelle il m’a paru
qu’il désire la protection de S.M.T.C., puisqu’il me marque dans cette lettre qu’il la
demande et qu’il écrit à ce sujet à M. le Comte de la Marck Lieutenant général, et
que d’un autre costé il me mande d’adresser mes lettres au consul de S. à Livourne,
et par ma derniere lettre que je lui ai écrite le 1er de ce mois, je l’ai fortement sollicité
de se mettre sous la protection du Roy et que s’il estoit assés heureux de l’obtenir, et
en même tems la permission de la Cour que je puisse l’aller joindre sans cependant
quitter mon emploi que j’ai au service de S.M., auquel je me suis voué pour toute
ma vie, et comme etant en tems de paix que je l’irois joindre, en me faisant remettre
11. Paris, A.M.A.E., C.P., Supplément, Gênes, vol. 8.
12. A.S.G., Archivio segreto, filza 1828.
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des fonds pour les frais de voyage, que, sans cela il m’étoit impossible, ayant eu le
malheur que pendant 14 mois de perdre 82 hommes de ma compagnie par la desertion
et 36 de morts dans les hôpitaux d’Italie, que toutes ces pertes m’ayant entièrement
ruiné, j’aurois eû l’honneur d’informer la Cour du commerce de lettres que j’avois
avec le dit S. r de Neuhoff, mais comme il me mande d’avoir écrit à M. le Conte de
La Marck, j’ai crû qu’il n’étoit d’aucune conséquence que je le fis, d’ailleurs je n’ai
point guardé le secret, lorsque j’ai receu de ses lettres les ayant toutes les fois communiquées au commandant du 2eme Bataillon dans lequel je suis et même à mes camarades
avec lesquels j’en ai beaucoup badiné ne croyant pas que cela puisse tirer a la moindre
conséquence. J’ai même envoyé copie des lettres à ma nièce M. e du Trevou qui est
dans le couvent de N.D. de Bon Secours à Paris, que vous trouverez conforme aux
originaux que j’ai remis à M. de Meas avec ma déposition, et s’il est question du bien
du service de S.M., en recevant ses ordres je suis prest d’y sacrifier jusqu’à la derniere
goute de mon sang. Ayant l’honneur d’estre13…
La déposition de M. de Meyssen (ou Neyssen) confirme que son neveu
recherche bien le soutien de la cour, et qu’il est prêt à se placer sous la protection du roi de France. Elle nous apprend également que le secrétaire d’État à la
Guerre, Prosper d’Angervilliers fait procéder à une enquête sur le personnage et
qu’il est arrivé à identifier ses divers correspondants. Mais jusqu’à présent rien
ne nous laisse entendre que Versailles est prête à répondre aux sollicitations de
Théodore. Même si les ministres de Louis XV suivent avec attention les événements de Corse et semblent décidés à ne fermer aucune porte, la politique de
Fleury et de Chauvelin ne varie pas sur le fond. Elle vise toujours à faire en
sorte que la France devienne et reste l’interlocuteur privilégié de Gênes dans les
affaires de l’île et son bras armé, lorsque cela sera nécessaire, pour maintenir
(provisoirement) l’île sous sa domination, et pour contrer, ce faisant, une éventuelle intervention étrangère et amener in fine la République à renoncer à ses
droits à son profit. C’est là la ligne de conduite dont Versailles ne déviera pas et
qui portera ses fruits quelque trente ans plus tard.
Cette missive est cependant éclairante à plus d’un titre. Elle prouve aussi que
d’Angervilliers et Chauvelin se jouent de Giovan Battista Sorba qui accuse le
baron de Meyssen de vouloir livrer des secours à son neveu. Si les ministres le
rassurent sur ce point, ils ne lui font pas part, bien entendu, des ouvertures politiques de Théodore à la France.
Témoigne également de cette stratégie la réponse de Chauvelin au général
comte de La Marck en date du 10 juillet 1736, par laquelle tout à la fois le ministre
exige le secret sur cette correspondance et s’efforce d’en minimiser la portée :
une saignée du pied, une du bras et quelques acces de fievre m’ont empeché, Monsieur,
de répondre plutôt a la derniere lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, a
laquelle vous étoit jointe la copie d’une lettre de M. le baron de Neuhoff, et je profite
13. Paris, A.M.A.E., C.P. Supplément, Gênes, vol. 8.
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des premiers instants que ma convalescence me laisse de libres pour vous rendre mille
grâces de votre attention. Il n’y a cependant nul usage a faire de cette piece et il
convient même que l’on ne sache pas que vous m’avez instruit ni de celle là ni de
celles dont vous voudrez bien me faire part dans la suite14.
En fait, il en va de l’intérêt supérieur de la France que les autres cours européennes ignorent que Théodore a réussi, même indirectement, à établir des
contacts avec Versailles.
Le courrier du roi
En cette période de crise où il est essentiel de pouvoir communiquer sans
craindre que sa correspondance tombe entre les mains de ses ennemis, Théodore,
qui sait que ses faits et gestes sont observés attentivement par diverses chancelleries étrangères et plus particulièrement par les Génois qui, depuis Livourne, sous
la responsabilité du consul Gavi, ont mis au point un système de surveillance
particulièrement efficace, multiplie les précautions et les intermédiaires pour
brouiller les pistes.
Dans cette ville, devenue la plaque tournante des relations entre la Corse et
le continent grouillant d’espions de toutes nationalités, le courrier de Théodore,
comme le souligne non sans étonnement le comte de La Marck, passe bien par
les mains de Rainero Bigani, selon une procédure mise au point et affinée par ce
dernier et qui va perdurer après la fuite du roi de Corse. En atteste une lettre de
Bigani, en date du 14 mai 1738, vraisemblablement adressée à Sebastiano Costa
peu de temps avant son décès :
Excellence, le Sgr Baron Théodore de Neuhoff m’ayant averti qu’il me fera adresser des lettres que je devrais ensuite lui faire parvenir, je crois de mon devoir de lui
conseiller de les glisser dans une enveloppe au nom du Sgr Paolo Giuseppe Tommasini,
et celle-ci dans une deuxième adressée aux Sgrs Onorato Bert, fils et associés à
Livourne, afin qu’elles parviennent en toute sécurité à destination, car vous savez que
l’adversaire essaye par tous les moyens de les intercepter ce qui pour lui serait chose
aisée si elles m’étaient directement adressées, étant de notoriété publique que je suis
son correspondant15.
Il arrivera aussi que l’apothicaire Paolo Giuseppe Tommasini réceptionne
directement le courrier adressé à Théodore. Ainsi, le 27 juin 1736, Bartolomeo
Domenico Gavi signale à Gênes que ce dernier a récupéré le vendredi précédant
à la poste une lettre vraisemblablement venue de Paris et adressée à « Monsieur
le baron Théodore de Neucoff (sic) proclamé roi de Corse16 », mais c’est là une
procédure apparemment exceptionnelle.
14. Paris, A.M.A.E, C.P., Gênes 97.
15. Paris, A.M.A.E, C.P., Supplément, Gênes, vol. 8.
16. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
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UN HOMME ISOLÉ
Les banquiers Brackuel (ou Blacchuel ou Brackwell) de la compagnie
Blacchuel’ & Clarch’ vont aussi servir d’intermédiaires notamment pour ce
qui concerne les relations avec la Hollande, leur pays d’origine. Don Gregorio
Salvini lorsqu’il débarque à L’Île-Rousse le 1er juillet 1736 après un voyage
mouvementé s’empresse d’informer le roi que Thomas Brackuel (ou Brackwel)
lui a remis à son intention deux lettres sous double enveloppe venant d’Amsterdam dont une à son adresse fut ouverte par inadvertance17.
Cet artifice du prête-nom sera utilisé par le roi devenu fugitif en divers lieux
durant sa longue dérive à travers l’Europe. Ainsi un rapport secret émanant d’un
agent français dont nous ignorons l’identité, daté de janvier 174018, nous révèle
celles de ses différentes boîtes aux lettres romaines destinées essentiellement à
protéger sa correspondance avec les religieuses Fonseca.
Il se sert quelquefois de l’adresse de Marie Constance Cavalieri, religieuse au couvent
de Saint Dominique et Saint Sixte. Souvent, il adresse ses courriers au comte Fede,
domicilié à la Porte du peuple, quelquefois au comte Orsini, rarement au docteur
Gaffori qui demeure à S. Gio Fiorentini. Enfin, tout dernièrement il a utilisé les services du banquier Quarantoto, associé du marquis Novès.
Parfois aussi il adresse directement ses messages aux religieuses Fonseca au
même couvent des Saints-Dominique-et-Sixte.
En ces temps, pour lui incertains, la procédure a même été améliorée : ses
correspondants à Rome portent leurs lettres chez le comte Fede ou chez le comte
Orsini qui en font plusieurs paquets selon leur destination et les mettent sous
quatre enveloppes. La première adressée au Sr Valentini, la deuxième au baron de
Stos, la troisième au consul anglais à Venise et enfin la quatrième au baron Étienne
Romberg qui est le pseudonyme sous lequel s’est souvent caché Théodore.
Malgré ces précautions, l’agent français a réussi à identifier ses divers correspondants romains. Il s’agit, outre les comtes Fede et Orsini et les dames Fonseca,
d’un certain Mailliani, marchand drapier installé près de Saint-Eustache, d’un
allemand nommé Joseph qui habite à Campi d’Olio et qui a été au service de
la cour de Bavière, du docteur Gaffori, d’un capucin à la recherche de la pierre
philosophale, un « faiseur d’or » comme le qualifie l’agent français qui lui attribue un numéro de code (n° G. A.), d’un abbé nommé Punciani qui appartient à la
maison Fonseca, d’un dénommé Raimondi, chevalier de Saint-Sylvestre et peintre de son état, et enfin du valet de chambre de l’ambassadeur de Malte, nommé
Joseph Sancti, qui habite vers La Trinité-des-Monts et qui, d’après l’agent, sert
fréquemment d’intermédiaire. Non seulement ce dernier aurait fourni armes et
argent au cousin de Théodore (il s’agit vraisemblablement de Mathieu Drost)
lorsque celui-ci était à Rome mais il l’aurait accompagné aussi jusqu’à Ostie au
17. A.S.T., Materie politiche, conti stranieri, Corsica. Lettre de Salvini à Théodore, le 1er juillet.
18. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse 1 et 2.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
moment de son départ pour la Corse. Il lui aurait remis à cette occasion un signe
de reconnaissance devant lui permettre d’identifier à coup sûr ses messagers. Il
s’agissait d’un carré de papier frappé d’un cachet de cire figurant un cupidon
monté sur un lion et surmonté de son nom écrit en lettres moulées.
Par le même rapport, nous apprenons que les correspondants de Théodore à
Naples sont le consul de Hollande Valemberg, la princesse de La Rochette et un
officier irlandais nommé Georges, et qu’à Livourne il ne pourrait plus compter
que sur l’amitié du directeur du bagne, Rainero Bigani, du Dr Felice Cervoni et
de Thomas Santucci d’Alesani.
Grâce à ces divers stratagèmes, Théodore réussit toujours à communiquer
avec l’extérieur malgré le blocus instauré par la République. Mais cela ne se fit
pas sans risques pour ses émissaires dont certains furent interceptés par l’efficace police génoise, tel ce cordelier, Marocain converti, qui, parti de Gênes pour
se rendre en Corse, fut arrêté à Sextri Levante avec en sa possession diverses
lettres écrites en arabe ou langue ottomane destinées au roi de Corse19.
19. Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 14 juin 1736. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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CHAPITRE
6
Des interférences
étrangères
réelles ou supposées…
Sur quels soutiens Théodore pouvait-il vraiment compter ? Cette question
tracassa longtemps les chancelleries européennes et donna lieu aux supputations
les plus variées. Ainsi le 14 juin 1736, deux mois après l’accession de Théodore
au trône de Corse, Jacques de Campredon, l’envoyé extraordinaire du roi de
France à Gênes, va jusqu’à envisager l’implication d’une coterie ligure hostile à
la politique du gouvernement en place. « Il ne serait pas fort extraordinaire que
quelques Génois contribuent au soulèvement de la Corse, c’est assez la coutume
des Républiques de ne suivre d’autre principe que celui de leurs intérêts particuliers1 ». Toutefois, très tôt, la thèse de l’intervention d’une puissance étrangère
sera privilégiée sans que l’on sache trop laquelle mettre en accusation.
Le 16 juin 1736, le comte de Maurepas s’interroge toujours sur la réalité des
soutiens extérieurs dont le baron de Neuhoff pourrait disposer. En réponse à une
lettre de Campredon, en date du 31 mai, il écrit en substance : « Il est vrai que
son entreprise est des plus hardies, il paroit comme vous l’observez qu’il est
plus douteux que certain qu’il puisse la soutenir a moins qu’il n’y ait quelque
puissance qui lui fournisse sous main l’artillerie qui lui manque, et les fonds dont
il commence à avoir besoin2 ». Ce à quoi l’envoyé français à Gênes répond, le
4 juillet, que le mystère demeure entier, mais que « les Génois soutiennent qu’il
n’a d’autre appui que la félonie des chefs de la révolte et il est de leur intérêt de
le persuader ».
Les Corses sont-ils donc vraiment persuadés, comme l’affirme par ailleurs le
consul Pierre-Jean de Bertellet3 suivant en cela les supputations de son subordonné D’Angelo en poste à Bastia, qu’une puissance se cache derrière le roi
qu’ils se sont donné4 ? Rien ne semble moins sûr, et d’ailleurs cela eût été de peu
de conséquence car, selon les dires mêmes de Sebastiano Costa, seul importait
l’avis des chefs de la révolte, et ceux-ci, pour le moins, ne devaient pas être
1. Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 14 juin 1736. Paris, A.M.A. E.-C.P. Gênes 97.
2. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 91.
3. Pierre-Jean de Bertellet est né à Nîmes. Avocat au parlement de Toulouse, il devient consul à Livourne
par provisions du 28 avril 1731. Anne Mézin, Les consuls de France au Siècle des lumières (1715-1792).
Direction des archives et de la documentation, ministère des Affaires étrangères.
4. Paris, A.N.-AE-B1-726.
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dupes, comme le supputaient les Génois ou si ce fut le cas, ils ne le furent pas
longtemps, même si certains d’entre eux continuèrent pendant un certain temps à
accréditer sciemment cette perspective dans le but de maintenir le moral de leurs
troupes. Toutefois cette question va hanter toutes les cours européennes pendant
les deux ou trois mois durant lesquels Théodore fit illusion et toute sa stratégie
consista d’ailleurs à entretenir cette équivoque.
Dès son arrivée dans l’île, le baron de Neuhoff, fort de ses nouvelles positions et cependant prisonnier des promesses d’intervention étrangères qu’il a fait
miroiter aux chefs des rebelles corses, engage une lutte contre le temps qu’il sait
pouvoir lui être fatale et multiplie secrètement les demandes de soutien auprès
des cours européennes. Dans la péninsule, bien des États voisins de Gênes sont
déjà acquis à sa cause, en vérité surtout à celle des insurgés. Parmi les sympathisants, il faut citer la cour de Savoie qui est presque en guerre ouverte avec
la Sérénissime à propos de la possession du marquisat de Finale, et le grandduché de Toscane dont le port franc de Livourne est la principale place par où
passent ou bien résident en toute impunité les fuorusciti corses. Mais toutes deux
connaissent des difficultés et ne sont pas en mesure d’intervenir efficacement.
L’une est suspecte à cause de ses ambitions territoriales et l’autre est affaiblie
parce qu’engagée dans un processus dynastique qui vise à trouver un successeur
acceptable au dernier des Médicis. Aussi tout naturellement se retourne-t-on
vers les grandes puissances européennes qui seules, si elles en manifestent la
volonté, peuvent efficacement intervenir dans l’île, au risque du reste de bouleverser l’équilibre méditerranéen. C’est pourquoi tout le monde observe tout le
monde et suspecte son voisin. L’Empire n’a pas gardé un souvenir très glorieux
de ses précédentes interventions dans l’île. Tenu par ses récents accords avec
le cardinal Fleury et par ailleurs englué dans son éternelle lutte contre le Turc,
il semble avoir jeté le gant quoiqu’en disent les Génois qui veulent voir en lui
un garant contre les ambitions françaises. L’empereur a, en tout cas, finalement
rejeté la demande de Gênes qui désirait que l’on mette à sa disposition un officier général autrichien pour aller commander en Corse5. Restent donc en lice
l’Angleterre, l’Espagne, les Provinces-Unies et, bien sûr, la France, que notre
aventurier, cyniquement et plus ou moins ouvertement, va s’efforcer d’intéresser
tout à tour ou simultanément à la situation de l’île.
De l’Angleterre
Dès l’annonce de l’atterrage du bateau du capitaine Dick à Aleria, les membres
du gouvernement génois voient la main de Londres derrière le « Personnage » qui
débarque et dont on n’a pas encore percé l’identité. En effet ils savent, d’après le
rapport qu’en a fait le capitaine anglais Georges Loiler, commandant du navire le
5. Lettre à Chauvelin, le 19 avril 1736. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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Dumer, qu’aux environs de Noël débarqua à Tunis, du bateau du capitaine Dick en
provenance de Livourne, un homme se disant médecin et qui très vraisemblablement était le « Personnage » en question. Il est décrit comme étant de haute stature,
d’aspect très agréable, le teint blanc et coloré. À son arrivée, il portait des habits
peu en rapport avec sa condition, mais bientôt, grâce au consul d’Angleterre, il put
se pavaner vêtu d’un pourpoint de drap rouge doublé de peau de renard avec sous
manches et haut-de-chausses également de drap rouge, portant perruque avec deux
boucles à droite et un chapeau imposant. Il prenait ses repas presque quotidiennement à la table du consul d’Angleterre, père du capitaine Dick, et logeait chez le
docteur Bongiorno. Pour avoir souvent dîné en sa compagnie chez le consul, le
capitaine Loiler est en mesure d’affirmer que le personnage parlait couramment
l’anglais, le français, l’allemand, le hollandais, l’espagnol et l’italien. Il évoquait
par ailleurs volontiers les différentes cours d’Europe et prétendait être le baron de
Nefold. Il était arrivé à Tunis sans le sou, mais le capitaine subodore que le consul
l’avait doté depuis de moyens importants6.
En conséquence, après avoir vérifié que le capitaine Dick avait bien transporté
en Corse le personnage, les armes et les munitions pour y fomenter la révolution
et après s’être par ailleurs assurées que lesdites munitions avaient été achetées
en grande partie à Tunis par ce dernier, non pas avec ses propres deniers mais à
l’instigation et avec le soutien ou la garantie du consul d’Angleterre avec remise
à ses correspondants à Livourne, les autorités génoises demandèrent à Giovan
Battista Gastaldi, leur ambassadeur auprès de Sa Majesté le roi d’Angleterre de
porter ces faits à la connaissance du gouvernement britannique. Les membres du
gouvernement génois se dirent persuadés que Sa Majesté britannique ne tolérerait pas que ses officiers s’engagent ainsi aux côtés des rebelles corses contre la
République, aussi comptent-ils sur le zèle de Gastaldi pour présenter leurs plus
fermes remontrances contre les agissements du consul Lawrence et de son fils,
le capitaine Dick7.
Assez rapidement les soupçons que Gênes entretient à l’égard de Londres
vont passer au second plan, sans cependant s’estomper totalement, d’autant plus
qu’en France on s’ingénie à les entretenir.
Nous avons vu que malgré les sollicitations de Théodore, le cabinet français
n’entend pas dévier de la politique initiée par Chauvelin qui consiste à se rendre
indispensable auprès de Gênes et à se faire remettre in fine la Corse.
Mais pour parvenir à ses fins Versailles doit veiller à éviter toute intervention d’une autre puissance européenne. C’est à quoi s’emploient les ministres
de Louis XV qui redoutent surtout une initiative anglaise. Dès le 3 mai, Jacques
de Campredon, envoyé extraordinaire auprès de la République de Gênes, a fait
6. Lettre du gouvernement génois à son représentant à Londres, Gastaldi, A.S.G., Archivio segreto, filza
2286.
7. Ibidem, Lettre du gouvernement génois à son représentant Gastaldi. A.S.G., Archivio segreto, filza
2286.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
savoir à Chauvelin que son homologue piémontais, le comte Balbo Simeone
de Rivera, craignait que les affaires de Corse ne soient plus sérieuses que les
Génois ne voulaient l’avouer et susurrait que certains des contacts qu’il avait
dans le milieu diplomatique de la capitale ligure voyaient se profiler une puissance étrangère derrière le curieux personnage qui avait débarqué dans l’île.
« […] on ne nous soupçonne point, dit-il, mais on est persuadé que c’est la reine
d’Espagne, ou les Anglais8 ».
Le 15 mai 1736, Chauvelin lui répond en ces termes :
J’ai reçu M., la lettre que vous avez pris la pêine de m’escrire le 3 de ce mois. L’article
de Corse devient de jour en jour trop interessant pour que je ne vous sache pas beaucoup de gré de l’estendue et de l’exactitude avec laquelle je vois que vous le traitez9.
En fait, Monsieur de Bertellet, consul de France à Livourne, a déjà attiré l’attention de la cour sur l’éventualité de possibles interventions étrangères. Dans
un mémoire en date du 28 avril, il s’en explique longuement10. D’après ce qu’il
sait du personnage, il estime que Théodore n’est pas en état d’engager la plus
petite dépense sur ses fonds propres, et que s’il a pu venir en Corse avec des
sommes aussi considérables qu’on le dit, c’est nécessairement parce qu’il a intéressé quelque puissance à son projet, laquelle « se sert de lui comme d’un enfant
perdu pour tenter de s’emparer de cette Isle » et a accepté de sacrifier quelque
argent dans ce but. Si l’entreprise vient à échouer, elle sera considérée comme
une inconséquence du baron de Neuhoff qui en portera seul toute la responsabilité. Dans le cas contraire, le « véritable amphitryon » pourra se découvrir sans crainte que la Corse lui échappe. Et le consul de préciser sa pensée.
Contrairement à nombre de ceux qui avancent cette hypothèse, il ne faut pas,
d’après lui, voir la main de Madrid derrière le nouveau roi de Corse car, dit-il,
l’Espagne, déjà sollicitée dans un passé récent – il pense vraisemblablement aux
négociations menées en vain par le chanoine Orticoni – s’est toujours refusée à
intervenir tant soit peu ouvertement dans l’île et s’est contentée de manifester
sa sympathie et d’accorder, comme nous le verrons, de rares et discrets secours
aux rebelles. Par contre la piste anglaise lui semble plus plausible et ce pour
diverses raisons. D’abord parce que si l’on en croit le cardinal de Polignac,
l’infatigable et opiniâtre chanoine Orticoni serait passé à Londres il y a deux
ou trois ans, lors d’un séjour à Paris, ensuite parce que le navire qui a débarqué Théodore bat pavillon anglais, appartient au fils du consul d’Angleterre à
Tunis et est revenu dans l’île avec des munitions destinées aux rebelles, et cela
bien que la cour de Londres, comme les principales cours d’Europe, ait interdit à ses ressortissants de commercer avec l’île et de porter aide et assistance
aux révoltés11. Enfin, outre des monnaies barbaresques, Théodore distribue des
8. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
9. Ibidem.
10. Paris, A.N., AE-B1-726.
11. Campredon développe à peu près la même argumentation dans sa lettre à Chauvelin du 24 mai 1736.
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lisbonines et des louis d’or nommés mirlitons dont les Anglais sont, paraît-il,
mieux pourvus que les Portugais et les Français. Mais surtout, ce qui plaide
en faveur d’une intervention britannique, pour autant, bien sûr, qu’il « faille
envisager du dessous des cartes », ce sont des considérations stratégiques, que
Bertellet expose longuement.
Évoquant la percée des Anglais en Méditerranée, il estime que la possession
de la Corse conforterait leurs positions sur la route du Levant. En cas de conflit
avec la France et ses alliés, au lieu de subir l’inconvénient de voir quasiment
toutes les côtes de la Méditerranée sous le contrôle de leurs ennemis, ils pourraient, à partir des ports en leur possession, Gibraltar, Port-Mahon et de ceux de
Corse, barrer la route du Levant à leurs adversaires et contrarier le trafic maritime dans le bassin occidental avec seulement quelques bateaux corsaires. Il ne
faut pas, insiste-t-il, juger de l’importance de la Corse à partir de l’usage qu’en
faisaient les Génois « à qui elle ne servoit proprement que de paturage, ou les
principaux et plus accrédités sujets de la République alloient tour à tour s’engraisser ». Mais, sachant ce qu’étaient Gibraltar et Port-Mahon sous la domination espagnole, et ce qu’ils sont devenus depuis, il faut être conscient de ce
que la Corse pourrait devenir entre les mains d’une puissance assez riche pour
la fortifier et se faire aimer de ses habitants ; il serait alors quasiment impossible
de l’en déloger.
Peut-être, ajoute-t-il, l’Angleterre ne se serait pas souciée de la Corse si
elle n’avait pas été amenée à constater pendant la dernière guerre combien ses
positions au Levant pouvaient devenir fragiles en cas de conflit généralisé en
Méditerranée et si elle n’avait pas été sollicitée par des émissaires des Corses,
lesquels sûrement se sont offerts à elle comme à bien d’autres pour se tirer des
mains des Génois et qui ont dû finir par se faire entendre. Il conclut en s’excusant
de cette longue digression, mais comme cette affaire de Corse devient sérieuse et
qu’il vaut mieux prévenir les accidents que d’avoir à porter remède à un mal déjà
fait, il a cru de son devoir d’en avertir le ministre, car, conclut-il, son analyse est
partagée par beaucoup d’autres diplomates en poste à Livourne.
Le 23 mai 1736, il revient à la charge et, dans une courte missive adressée à
Chauvelin, résume ainsi la situation :
Leurs premiers soupçons (des Génois) sont tombés sur l’Angleterre fondés sur
plusieurs circonstances dont j’ay fait part a Votre Excellence par mes précédentes, et
M. Louis Brignoles a été nommé a ce sujet Envoyé Extraordinaire de la République
auprès de S.M. Britannique. Il semble qu’aujourd’hui on est partagé et qu’on soupçonne a Gênes que ce manege vient de la Cour de Naples ou d’Espagne, pour moi je
m’en tiens a mes premières idées et si quelque puissance est entrée dans cette affaire je
croy toujours que c’est l’Angleterre, nous verrons bientôt ce qu’il en faudra juger par
la maniere dont cet homme se soutiendra, si l’argent ne manque pas et si les secours
Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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qu’il a annoncés arrivent on sera obligé de croire que ce n’est pas icy l’ouvrage d’un
particulier et qu’il y a du souterrain comme nous l’avons imaginé d’abord.[…] Je suis
avec un très profond respect12…
Le cabinet du cardinal Fleury suit effectivement de près les affaires de
Corse et, tout en tissant sa propre toile, il est très attentif aux menées réelles ou
supposées des autres puissances européennes. Ainsi le 5 juin 1736, le comte de
Maurepas, ministre de la Marine, adresse à Campredon la note suivante :
J’ai reçu M., la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 24 du mois dernier.
Il est vrai que, si l’on pouvoit croire que quelque Puissance eût part à ce qui se passe en
Corse, les soupçons devraient principalement tomber sur les anglais. Donner vous tous
les soins possibles pour en découvrir la vérité. Nous sentons combien il serait nuisible à
notre commerce, et mesme a celui de tout le reste de l’Europe, que cette Isle se trouvât
entre les mains des anglois. Nous devons estre aussi attentifs que les Génois peuvent
être de leur costé inquiets du denoüement de cette aventure qui peut nous intéresser
beaucoup, si elle estoit facilitée par les anglois, ou quelque autre puissance13.
En définitive, l’analyse de Chauvelin était réaliste et il semble bien que la
cour de Londres n’ait jamais pensé sérieusement, du moins à cette époque, à une
intervention directe en Corse, et cela ni du temps du règne de Théodore ni dans
les premières années de son exil, malgré les sollicitations de celui-ci, qui furent
effectives si l’on en croit un de ses correspondants romains vraisemblablement
soudoyé par l’argent de la France 14. Cependant cette position attentiste n’exclut
pas que Londres ait essayé de prendre date en aidant en sous-main les révoltés
corses. C’est du moins ce qui ressort de la lecture d’une missive de Campredon,
en date du 5 juillet, par laquelle il fait savoir à Maurepas qu’un banquier de
Londres a remis à Livourne une somme de 40 000 piastres pour Théodore.
Ajoutons enfin au dossier le fait que Théodore, peu après son départ de Corse
le 21 janvier 1737, propose très officiellement à lord Harington d’ouvrir la Corse
au commerce anglais :
J’ose donc me flatter du cœur magnanime de Votre Majesté qu’elle ne s’opposera pas
à mes vues et permettra à ses sujets anglais un commerce libre sans restriction avec
mes sujets corses, offrant comme j’ai fait dans une de mes précédentes lettres un port
franc dans le Royaume à la Nation anglaise, de ne me servir que de leurs manufactures
et à faire de plus la préférence pour l’achat de marchandises du pays, comme serait
huile, vin, laine, cire, bois, que les sujets de Votre Majesté vont acheter aux Grecs et
sont tous des effets de la Corse15.
12. Paris, A.N., série AE-B1-726.
13. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
14. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse 1 et 2.
15. Public Record Office, State Papers, liasse SP85/13/95. Lettre de Théodore en date du 21 janvier 1737,
citée par Michel Vergé-Franceschi, in « Théodore de Neuhoff, la Corse et l’Angleterre » in La Corse
et l’Angleterre XVIe-XIXe siècle (Textes réunis par Michel Vergé- Franceschi), éditions Piazzola, Ajaccio,
2005 ; p. 44.
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En fait Londres soutiendra toujours discrètement les menées de Théodore en
Corse et n’hésitera pas bientôt, comme nous le verrons, à intervenir directement
pour soutenir ses droits.
De l’Espagne
À la suite de ces assertions fort explicites, Maurepas fait allusion aux soupçons que Felix Cornejo, l’envoyé de l’Espagne à Gênes, fait peser sur les intentions françaises et demande à Campredon de tout faire pour les dissiper tout en
surveillant avec attention les menées de la cour de Madrid.
Celles-ci semblent également inquiéter la cour de Turin. Le 7 juin 1736, le
comte Balbo Simeone de Rivera ambassadeur de Piémont-Sardaigne à Gênes,
adresse au marquis d’Ormea, son ministre de tutelle, un projet de cession de la
Corse à l’Espagne, accompagné d’une lettre introductive par laquelle l’ambassadeur s’efforce, avec prudence, d’en cerner la portée.
Dans l’impossibilité ou est la République de Gênes de défendre le Royaume de Corse,
il est certain qu’autant pour son honneur, que pour la punition des rebelles, il a été
proposé et mis plusieurs fois sur le tapis dans les petits conseils de le céder volontairement et de s’en faire un mérite auprès de quelque puissance dont la République put
aux occasions espérer secours et faveurs dans les autres besoins, ou quelque utilité
pour son propre commerce.
Malgré le grand silence observé ici sur cette affaire, il y a des gens qui prétendent
aujourd’hui qu’on est enfin convenu et déterminé à une cession et renonciation de
cette isle en faveur de la Cour d’Espagne en la maniere et pour les pactes et conditions
détallés dans le projet cy joint.qui m’est parvenu à la verité par un canal peu sûr et
auquel je ne peut accorder entierement foi, mais bien qu’incertain on ne peut tenir
pour entierement faux le contenu de ce feuillet et quoi qu’il en soit je crois estre de
mon devoir de le transmettre à V.E. par l’ordinaire de Livourne.
Projet ou resolution de la République de Gênes pour la Cession et renonciation de
la Corse à la Cour d’Espagne.
Après de nombreux et longs débats sur les moyens de reduire la Corse à l’obeissance
de la Republique, la consideration de l’impossibilité de detruire l’antipatie des Corses
pour le Gouvernement génois, et de la difficulté de les ramener à leur devoir par la
force a fait naître la proposition de se défaire de cette Isle par le moyen de la cession
qu’on en feroit a quelque Puissance.
Il a été proposé de negotier l’affaire avec la France, mais sur l’aprehension que l’on
a eu que cette couronne se souciât peu d’une telle acquisition et plus encore parce
que cette République ne peut espérer du secours de cette Puissance dans les dangers
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qui peuvent survenir, la proposition a été rejetée et l’on n’a pas voulu même courir le
risque de la faire.
Enfin l’on a proposé dernièrement d’offrir l’achat de la Corse à la Cour de Madrid vu
les avantages qu’on peut tirer d’un tel traité avec l’Espagne ; Après mure délibération
il a été résolu de lui faire cette offre.
Les motifs les plus considérables qui ont engagé a cette résolution, ont été les frais
immenses que causent a la Chambre (Camera) désormais épuisée, l’entretien extraordinaire des troupes pour la conservation des quatre Présides, et la convocation des
milices suburbaines pour la garde de la ville dans le tems que les paysans sont plus
nécessaires à la culture des terres, enfin auprès des personnes les plus délicates l’honneur de la République presque entièrement fletri auprez des Nations étrangères.
La proposition a donc été faite avec les conditions suivantes.
1° La somme de…
2° Que sa M. Catholique accorde à la République un Vaisseau de permission avec
le privilège d’aller librement et de retour pareillement libre aux Indes et partout ou
la Republique jugera avantageux de transporter des marchandises d’Europe avec les
mêmes franchises dont l’Angleterre jouissait pour pareille permission.
3° Que la Couronne d’Espagne ne pourra empêcher la Republique de mettre en mer
une escadre ou convoi de vaisseaux marchands pour le soutien du commerce et que
même si quelque autre Puissance la vouloit empecher l’Espagne serait obligée d’interposer ses offices et même ses forces si le cas le requeroit, de la facon dont il sera
convenu dans un traité secret à faire a part pour la subsistance de ce convoi et pour
la liberté de l’établir, ou rétablir comme elle l’avoit au tems de Charles II Roi d’Espagne.
4° Que les troupes qui seront envoyées en Corse y entreront comme troupes auxiliaires et que pour la possession de la Couronne la Republique s’y emploiera de façon que
la nation Corse ne refuse pas de se soumettre à la domination de l’Espagne.
5° La cession sera entière, libre et absolue, sans aucune autre condition que celles
ci-dessus mentionnées16.
S’agit-il d’un faux, comme le comte de Rivera dans un premier temps en
envisage l’éventualité, ou simplement d’une manœuvre d’intoxication mise au
point dans les officines génoises pour brouiller le jeu sur l’échiquier international et sensibiliser ainsi davantage la France à une situation que jusqu’à présent
le cardinal de Fleury observe avec circonspection ? Le but est certainement aussi
d’inquiéter les Corses dont on sait cependant qu’ils s’accommoderaient de presque toutes les solutions qui leur permettraient d’échapper à la tutelle abhorrée
de Gênes. Pendant un temps, ils ont d’ailleurs négocié dans le sens d’une remise
16. Paris, A.M.A.E., C.P., Supplément, Gênes, vol. 8. Une version de ce document en italien a été transmise
à Turin par Rivera le 7 juin 1736, A.S.T., Lettere ministri, Suppl. Genova 15.
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de la Corse à Madrid par l’intermédiaire d’Orticoni puis d’Andrea Ceccaldi qui
s’est retiré dans la capitale ibérique. Bien que soit pour la première fois avancée
officiellement l’hypothèse d’une vente de la Corse, il faut se rappeler que cette
idée de cession de l’île contre la liberté d’envoyer un navire de commerce dans
les Amériques espagnoles fait son chemin dans les cénacles génois, du moins
si l’on en croit certaines relations diplomatiques. L’avantage en effet n’était
pas mince. Seule jusqu’alors la Grande-Bretagne avait obtenu par un article
secret du traité d’Utrecht le droit d’y envoyer chaque année un navire chargé
de produits anglais et les armateurs anglais en profitèrent ensuite outrageusement aux dépens du privilège de l’exclusif détenu par les Espagnols. De Rivera
revient sur cette affaire le 16 juin. Il affirme que le projet de cession de la Corse
à l’Espagne ne semble plus être d’actualité mais il n’en demeure pas moins vrai
que les personnages les plus sensés de la République sont convaincus que cette
proposition a bien été faite par Gênes à la cour de Madrid. Le consul du roi
de Sardaigne se dit persuadé que s’il y a dans tout cela une part de vérité, les
transactions ont vraisemblablement été menées par l’intermédiaire d’Agostino
Grimaldi17. Quoi qu’il en soit vraiment, ces rumeurs de cession persistent et sont
d’ailleurs parvenues aux oreilles du comte de Maurepas, ministre de la Marine,
qui le 26 du mois de juin s’en inquiète auprès de Campredon et lui demande des
éclaircissements sur cette affaire18.
L’envoyé extraordinaire de la France à Gênes qui, malgré sa réputation de fin diplomate, semble en l’occurrence moins perspicace qu’on a bien
voulu le dire, s’efforce de tranquilliser le ministre. Dès le 23 juin, il évacue cette
hypothèse d’une formule lapidaire. Dans sa réponse à Maurepas qui s’inquiète
également de l’annonce de l’intervention d’un corps de 6 000 Suisses en Corse,
Campredon, très sûr de lui déclare « n’y voir pas plus de fondement qu’à ce qui
s’est dit de la cession de la Corse à l’Espagne à certaines conditions et principalement d’avoir la liberté d’envoyer des vaisseaux aux Indes espagnoles19 ».
Revenant sur cette question le 5 juillet 1736, après avoir assuré Chauvelin de
tout faire pour lui fournir les renseignements en sa possession, susceptibles d’affiner sa vision des affaires de Corse, il assure que si les informations remontées,
on ne sait par quels canaux, jusqu’à Versailles concernant une négociation entre
Gênes et l’Espagne, étaient fondées, il en aurait incontestablement su quelque
chose. En fait Campredon n’y croit guère et il argumente en ce sens.
Vous savez, Monseigneur, dit-il, qu’il y a plusieurs années qu’on parle de cette affaire,
j’ai mesme eu l’honneur de vous rendre compte de ce qu’avait dit le comte Guiciardi
17. Lettre de Balbo Simeone de Rivera à son gouvernement en date du I6 juin 1736. A.S.T., Lettere
ministri, Genova 15.
18. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98.
19. Lettre à Maurepas, le 23 juin 1736, Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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de la réponse que M. Patigno (José Patino) avait faite au nommé Chacaldi (Ceccaldi),
qui se tient depuis longtemps à Madrid20.
Campredon en déduit que ces bruits découlent d’une confusion, et que s’il y a
eu négociation avec l’Espagne ce ne fut que du seul fait des chefs rebelles et non
de la République, car celle-ci n’aurait rien tenté sans avoir au préalable averti
l’Empereur, et, dans ce cas, ce dernier aurait opposé son veto à cette solution. En
fait si l’Espagne a bien des visées sur la Corse, elle attendra que la situation de
Gênes soit tout à fait désespérée avant de manœuvrer, et bien des gens partagent
son analyse. « Quoi qu’il en soit, conclut-il, je serrai fort attentif a pénétrer s’il
y a du fondement dans les conditions auxquelles on suppose que la République
traite de la cession de la Corse avec l’Espagne. » Pourtant, quoiqu’en pense
Campredon, ces données nous conduisent à penser, comme le suggère Rivera,
que des négociations semblent bien avoir eu lieu entre Gênes et l’Espagne qui,
bien que se trouvant momentanément dans deux camps opposés, sont liées par
une longue connivence remontant à 1528 et aux accords entre Andrea Doria et
Charles Quint. Témoigne en faveur de cette dernière hypothèse une lettre de
Giovan Battista Sorba, datée du 28 mai 1736, par laquelle l’envoyé de Gênes à
Versailles fait part au Sénat d’une conversation qu’il a eue avec l’ambassadeur
de l’Empereur auprès de Louis XV :
l’autre soir, le Sgr Schmerling, Ministre de l’Empereur, de retour de Versailles s’arrêta
chez moi et me confia que sur ordre reçu mercredi de Vienne par un courrier express,
il avait demandé au Cardinal de Fleury si l’actuelle situation des affaires de Corse lui
paraissait tolérable, et il lui avait laissé entendre que l’Empereur commençait à croire
que l’Aventurier qui avait pris la tête des rebelles pourrait être soutenu par l’Espagne
et que celle-ci lorgnait la Corse relativement à la Toscane, car déjà bien des Espagnols
allaient disant que leur monarchie avait des droits incontestables sur l’île comme sur
une dépendance de la couronne d’Aragon ; et le Sgr Schmerling ajouta que le Cardinal
lui aurait rétorqué que la France ne souffrirait jamais que la Corse change de maître,
comme à diverses reprises il me l’avait affirmé et manifesté ses regrets de voir que la
République ne voulait pas se donner les moyens de faire cesser cette révolte21.
Ce qui est également remarquable, c’est qu’à ce jeu subtil, faisant se confronter les principales chancelleries d’Europe, Théodore de Neuhoff arrive à tisser sa
toile au nez et à la barbe de diplomates chevronnés. Il multiplie ainsi les messages qui sont autant de leurres à l’intention des espions des diverses puissances
qui surveillent son courrier. Ainsi toujours en date du 16 juin, Rivera rapporte
qu’Agostino Grimaldi – décidément tenu en grande estime – lui aurait révélé
que le duc de Newcastle, Premier ministre d’Angleterre, avait communiqué au
chargé d’affaires génois à Londres une lettre de Théodore adressée à un ami résidant dans ce pays et saisie par sa police. Théodore s’y vantait de bientôt chasser
20. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98.
21. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
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les Génois de Corse et de bénéficier du soutien du roi du Maroc, du bey de Tunis
et de la Sublime Porte22. Les Génois agitèrent alors le spectre d’une Corse devenue l’asile de tous les corsaires qui infestent la Méditerranée.
Des Provinces-Unies
Il faut verser au même dossier et présenter avec les mêmes précautions la lettre
de Balbo Simeone de Rivera à son gouvernement portant en marge la mention
Gênes, 1736, Corse23. Le projet de confédération entre la Hollande et la Corse,
dont il est question, qui a sans doute germé dans le cerveau de Théodore fertile
en combinaisons en tous genres, était absolument inconnu jusqu’à ce jour24 tout
comme d’ailleurs le projet de vente de la Corse à l’Espagne. A-t-il commencé
à prendre forme ? Il semblerait bien qu’il faille répondre par l’affirmative bien
que l’on ne sache pas à quel niveau les tractations ont été menées. Cependant
l’ambassadeur de Hollande à Gênes fait référence à des contacts qui se seraient
noués dans cette ville entre des envoyés corses et le consul hollandais en vue
d’offrir l’île aux Provinces-Unies.
En toute hypothèse, il nous a paru utile de publier intégralement ce document.
Proposition d’accord politique, militaire et économique, fait par les Corses aux
Provinces-Unies
Proposition que les Corses font à Leurs Hautes Puissances les Seigneurs États
Généraux des Provinces-Unies
Article 1
Les Corses offrent un port libre, qui pourroit etre le plus convenable, même celui
qui est appellé Porto-Vecchio, lequel, à cause de sa grande profondeur et seurete, est
commode pour couvrir une flotte considérable de vaisseaux de guerre, étant situé au
voisinage de tous les ports de la Méditerranée, et a la vue de la Toscane, a la distance
de soixante milles, dans lequel port, L.H.P., pourront exercer tous droits seigneuriaux
avec autorité d’agrandir et de pourvoir le petit fort qui s’y trouve, comme aussi, d’en
disposer librement selon quelles le souhaiteront.
Article 2
De toutes les marchandises que les Hollandais tireront de cette Isle, ou y entreront, on
n’exigera que la moitié des Douanes, que les autres commerçants en devront payer.
22. Lettre de Balbo Simeone de Rivera à son gouvernement en date du I6 juin 1736. A.S.T., Lettere
ministri, Genova 15.
23. Paris, A.M.A.E., C.P., Suppl. Gênes 8, sans date.
24. Seul O. Pastine y fait allusion en 1933 dans un article intitulé « Intorno ad una proposta di alleanza
segreta tra la Corsica e l’Ollanda », in Giornale Storico Letterario della Liguria.
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Article 3
Toutes les denrées du produit de l’Isle, seront vendues privativement, devant toutes
les autres nations etrangeres, aux Hollandais, et il leur sera donné la liberté d’y porter
toutes les denrées dont on pourroit avoir besoin dans cette Isle, a l’exclusion de tous
les autres. Les produits provenant dans l’Isle de Corse consistent en une très grande
quantité d’huile tres fine, de vins, d’amandes, de bled, de chanvre, goudron, poix, de
fer, de planches et poutres de charpente, tant pour la construction des maisons que
des navires.
Article 4
Les Corses entreront en une confederation inviolable avec les Seigneurs États
Generaux contre leurs ennemis (pourvu que ce ne soit point une guerre de religion)
contre lesquels ils s’engagent de fournir à L.H.P. lorsqu’elles seront en guerre, un
secours de trois mille hommes corses armés, à condition que dans une semblable
occurrence L.H.P donnent aux Corses un pareil secours.
Article 5
Et afin que de tout ceci sorte un dû effet, les Corses envoieront lorsque ces dites
représentations auront été acceptées, deux personnes au lieu ou cela se pourroit faire
commodément, munies d’instructions et de plein pouvoir suffisants afin de conclure
une convention et traité formel et solennel.
Article 6
En attendant, eu egard a tout ce que dessus, les Corses requierent que L.H.P. veuillent
bien leur accorder sous main et par le moyen de marchands particuliers, l’assistance
necessaire moyennant quoi il s’en suivra indubitablement que les Genois seront chassés
entièrement de toute l’Isle en moins d’un mois de temps. Cette assistance consisterait
en huit pièces de canons de batterie pour battre une breche, avec les bales nécessaires
et deux mortiers avec 50 bombes de leur qualibre, cent tonneaux de poudre, 3 pelles
et une quantité suffisante de plomb.
Article 7
Que tout ceci pourroit etre confié a la conduite d’habiles capitaines, de bon vaisseaux
de guerre qui se rendraient a Livourne, d’ou ils avanceraient selon les informations
qu’ils y trouveraient, ou a l’Isle de Rossa ou bien a Porto Vecchio, pour y décharger
les susdites munitions et outils de guerre, pour lesquelles on presente par celle ci le
paiement entier si on le veut recevoir en huile, ou si on ne veut pas le recevoir en payement, on tachera de toute maniere d’en acquitter le prix en argent comptant, même
avant que la décharge soit faite, sans que le susdit payement préjudicie en rien a la
conclusion de ce qui est dit cy dessus, dont le traité, ou la demande sera fait auparavant en toute due forme en quelque place d’Italie qu’on puisse choisir, a condition que
cela se fasse seurement, et hors de l’État de Gênes. Le secret susdit etant absolument
necessaire jusqu’à ce que la liberte des Corses soir seure afin de prevenir par là, tous
les obstacles des Princes Etrangers.
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DES INTERFÉRENCES ÉTRANGÈRES RÉELLES OU SUPPOSÉES…
Article 8
On laisse à la consideration, et aux lumières des L.H.P. l’avantage singulier qu’elles
auront a attendre, contre des ennemis futurs de la confederation de la Corse et d’un
pays de tant d’importance ; la situation de l’Isle etant comme une route pour tous les
vaisseaux de guerre qui vont du Levant au Ponent ou qui viennent de la pour aller au
Levant, comme aussi contre les Algeriens et toute la Cote d’Afrique.
Une autre version transmise à Turin par le comte Rivera, le 6 décembre 1736,
avec la mention « propositions supposées vraies, faites par les Corses aux États
Généraux des Provinces-Unies25 », comporte deux articles supplémentaires.
Article 9
Il y a aussi une commodité singulière pour faire des magasins de toutes sortes de bois,
soit pour calfeutrer soit pour bâtir, comme aussi de chanvre, de goudron, de poix et de
fer, le tout dans le voisinage du dit port de Porto Vecchio.
Article 10
Au cas que tout ce projet qui est cy dessus ne fut point accepté, il seroit superflu de
recommander à la discrétion de. L.H.P. un secret inviolable et eternel de ces propositions.
En fait, ce projet d’accord, apparemment tardif, qui vraisemblablement n’a
jamais été rendu public, a cependant été éventé, du moins dans ses grandes lignes,
puisqu’en 1740 un ancien agent de Théodore, apparemment basé sur Rome, et
retourné par la France, y fait référence, il est vrai avec moult circonvolutions
diplomatiques, dans un rapport destiné au consul ou à l’ambassadeur de France
pour expliquer la tolérance de l’État batave face aux menées de Théodore et à ses
ennuis financiers26. Il nous dit en substance que Théodore fut arrêté à son arrivée
à Amsterdam, mais qu’ayant pu joindre un des juifs avec qui il avait négocié
de leur remettre Saint-Florent ou Porto-Vecchio, selon leur convenance, ce juif
remboursa les sommes dues, et le présenta à ses correspondants, les négociants
Lucas Boon, Tronchain et Neuville, lesquels mirent à sa disposition un fonds de
cinq millions en marchandises diverses et munitions. Il est à présumer, souligne notre diplomate espion, que ces marchands n’étaient que des intermédiaires
dans cette affaire, car l’on ne peut concevoir que Théodore se soit engagé à
livrer à des gens de leur condition, en garantie de leurs avances, une forteresse
dans un pays en guerre, à moins qu’un État n’ait pris sur ce point des engagements secrets. Retenons cependant qu’au début juillet 1736, Théodore a reçu des
mains de Don Gregorio Salvini deux lettres de Hollande qui ont transité par la
banque Blacchuel de Livourne27. Plaide également en faveur de cette hypothèse
le fait que les trois navires qui, en 1738, conduisirent Théodore sur les côtes de
25. A.S.T., Lettere ministri, Suppl. Genova, 15.
26. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse 1 et 2.
27. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Salvini à Théodore du 1er juillet 1736.
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Corse, via l’Espagne et la Sardaigne, furent armés en Hollande de manière si peu
discrète que les autorités bataves n’ont pu l’ignorer. Ajoutons encore à ce dossier
que, dès le 15 août 1736, Bartolomeo Domenico Gavi, le consul de Gênes à
Livourne, toujours très bien informé, fait savoir au Sénat que la rumeur – à
laquelle il dit d’ailleurs ne pas croire, car distillée, à son avis, par la malignité des
Corses – veut que Théodore s’attende à recevoir, courant octobre, des secours en
armes (plusieurs canons de 24 et d’autres plus petits) et des munitions en quantité, qui seraient échangés contre de l’huile locale. Ils viendraient de Hollande,
transportés par un bateau n’arborant aucun pavillon qui ferait un détour par les
côtes de Barbarie pour ne pas être pris en chasse par les galères et les barques
corsaires génoises28. L’information, nous le verrons, se révélera exacte, du moins
dans ses grandes lignes.
De la France
Nous avons vu au chapitre précédent que Théodore, à peine débarqué dans
l’île, a sollicité reconnaissance et soutien du roi de France par l’intermédiaire des
quelques relations dont il croit encore pouvoir se prévaloir, à savoir son parâtre,
le sieur Marneau, son oncle, le baron de Meyssen et surtout le général comte de
La Marck, qui est incontestablement le plus influent des trois. Suite à quoi, les
ministres concernés diligentent une enquête sur le personnage, imposent le silence
à ses correspondants et négligent d’informer Gênes des ouvertures de Théodore,
attitude très révélatrice quant aux intentions de Versailles.
En effet, la France, la principale puissance européenne en ce début de XVIIIe
siècle et qui déjà du temps des derniers Valois songeait à se rendre maîtresse de
la Corse, « ce merveilleux cheval entre l’Espagne et l’Italie » qui faisait rêver
Catherine de Médicis, ne peut évidemment pas se désintéresser du devenir de cette
île. Dès l’amorce de la révolte, elle a vu d’un mauvais œil l’intervention des troupes impériales en Corse et bien que s’alignant officiellement sur les positions de la
République ligure dont elle perçoit nettement les faiblesses qu’elle entend un jour
exploiter à son profit, elle a posé comme un principe intangible de sa politique que
la situation insulaire ne pourra désormais évoluer sensiblement sans son aval ou
sans son soutien.
En fait, dès 1735, dans une dépêche à Campredon, datée du 26 avril, le marquis
de Chauvelin, secrétaire d’État aux Affaires étrangères et garde des Sceaux, avait
tracé les grandes lignes de la stratégie française qui allait aboutir en 1768, bien
après sa disgrâce, consommée en 1737, au résultat que l’on sait. Il s’agissait en
substance de former discrètement en Corse un parti favorable à la France et d’amener la classe dirigeante génoise à accepter l’idée que l’île est une charge pour elle
et que plutôt de se la laisser enlever, elle devrait songer à en confier l’administra28. A.S.G., Archivio segreto, filza 2681.
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tion à une puissance amie, qui préserverait les intérêts supérieurs de la République.
Celle-ci, en fait, semble n’avoir jamais été dupe et se méfie, en ce début d’année
1736, des agissements de la France tout autant que de ceux des autres nations.
Le 14 ou le 15 avril, alors que le débarquement du baron de Neuhoff vient d’être
évoqué pour la première fois dans leurs discussions hebdomadaires, une passe
d’arme significative oppose le cardinal de Fleury à Giovan Battista Sorba l’ambassadeur de la République à Versailles et celui-ci s’en fait aussitôt l’écho auprès
de ses mandants à Gênes. Le cardinal (Il porporato, comme le nomme souvent et
assez irrespectueusement Sorba), l’a vivement interpellé en ces termes : « aimant
sincèrement la République, je constate avec déplaisir que ceux qui la dirigent
pensent moins à utiliser le seul remède susceptible de mettre fin à la révolte de
Corse qu’à chercher des palliatifs tout au plus capables de contenir le feu, sans
pouvoir l’éteindre ». Et il poursuivit : « Je vous jure que je crains, je crains fort,
que si cela dure encore quelque puissance ne songe à en profiter ». À ce discours
où se mêlaient conseils, menaces et prévisions des plus pessimistes, Sorba réplique en demandant respectueusement au Premier ministre, premièrement, de bien
vouloir lui dire par quel remède il pense pouvoir faire cesser la révolte de Corse
et ensuite de lui faire savoir quelle est la puissance qui d’après lui pourrait profiter de la situation. Imperturbable face à cette attaque, Son Éminence fit valoir
qu’elle ne disposait pas des éléments lui permettant de répondre sûrement à sa
deuxième question tout en susurrant qu’il se demandait si l’on devait suspecter
les Anglais à qui, pourtant, il lui semblait peu réaliste d’attribuer un tel dessein,
lequel n’apporterait rien de plus à leur commerce mais qui serait très susceptible
de les faire rentrer en guerre contre toutes les nations intéressées à la liberté de la
Méditerranée. Quant au meilleur moyen de mettre fin à la révolte, il songeait à
l’usage de la force, mais une force vigoureuse et décisive29.
Deux semaines plus tard, le 30 avril, Sorba, après avoir livré au Sénat les informations qu’il a pu recueillir à Paris sur le nouveau roi de Corse (cf. chapitre 1),
revient sur ses craintes concernant une éventuelle intervention étrangère. Tout le
monde, écrit-il, parle ici de Théodore comme d’un aventurier, ce qu’il semble être
et ce qu’il est vraiment, affirme-t-il ; constatation qui le conforte d’ailleurs dans ses
soupçons que celui-ci a été mis en scène par quelque cabale étrangère, faisant suite
à celle concoctée à Tunis. Quoi qu’il en soit vraiment, il se dit décidé à démontrer
à la cour de Versailles jusqu’où peut aller la malice des rebelles et ce qu’il en résulterait pour la liberté de la Méditerranée si, comme il s’en est ouvert bien des fois
auprès du cardinal de Fleury, la Corse devenait un nid de pirates, et pire encore si
les Barbaresques y prenaient pied30.
Par le courrier suivant en date du 14 mai, Sorba, avec une ironie d’ailleurs
teintée d’inquiétude, informe Gênes que si Son Éminence n’a pas encore daigné
29. Lettre de Giovan Battista Sorba, à son gouvernement, datée de Paris, le 16 avril 1736.A.S.G., Archivio
segreto, filza 2221.
30. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
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lui livrer son sentiment quant à une éventuelle interférence du gouvernement de
Tunis, à laquelle, en vérité nul ne croit, il lui a par contre asséné que, sans une
force décisive, la révolte de Corse ne prendrait pas fin, et que si elle durait encore
la République devrait craindre qu’une puissance ne décide de s’en mêler. « Mais
quelle puissance pourra s’en mêler et de quel droit ? » interrogea à nouveau l’ambassadeur. « Je ne le sais pas, répondit le Premier ministre, ce que je vous dis, je
le dis parce que je prévois cette éventualité, et que je voudrais que la République
la prévienne. » Réalisme politique, et menaces à peine voilées destinées à forcer
la main à la République et à lui faire accepter la nécessité d’une intervention française ? En fait, le cardinal joue avec le représentant génois comme le chat joue
avec la souris. Sorba est conscient de cette dure réalité, il enrage mais n’en peut
mais. Il s’en ouvre aux Sérénissimes Collèges les laissant juges de la finalité des
insinuations du cardinal tout en leur rappelant qu’il a déjà attiré leur attention sur
cette attitude31.
Les agents consulaires français partagent et sans doute aussi orientent l’opinion du Premier ministre. Ainsi le 16 mai 1736, dans une missive adressée à
Versailles et presque entièrement consacrée aux événements de Corse, le sieur
de Coutlet, consul de France à Gênes, évoque en termes peu diplomatiques une
possible intervention :
si une puissance supérieure n’a pas la charité de s’en mesler celle isle est absolument
perdue pour ces Messieurs qui trouvent sans un sol et hors d’état de soutenir plus longtemps une pareille dépense32.
En fait dans un contexte international et péninsulaire très défavorable à Gênes
qui doit aussi faire face aux visées des Savoie sur le marquisat de Finale, la politique du cardinal de Fleury va consister à amener insensiblement la République
à accepter ou à solliciter l’aide française pour réduire les rebelles à la raison et
prévenir ainsi une intervention étrangère qui serait plus néfaste à ses intérêts. Très
rapidement, il s’avérera qu’aucune puissance ne se profile derrière Théodore de
Neuhoff, et la tension que le cardinal de Fleury faisait peser sur Gênes retombera.
Cependant, après le départ du baron de Neuhoff, le cardinal ministre réactivera
cette politique qui mènera inéluctablement à la première intervention française,
mais nous n’en sommes pas encore là, et pour l’instant le destin de Théodore se
joue toujours sur la terre de Corse.
31. Ibidem.
32. Paris, A.N., série AE-B1-576.
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CHAPITRE
7
Les textes fondateurs
Sur le plan institutionnel, juridique et honorifique, trois textes fondent le
règne de Théodore. Dans l’ordre chronologique de leur promulgation, il s’agit
de la Constitution de 1736, dite Constitution d’Alesani, des statuts criminels et
de l’ordonnance portant création de l’ordre de la Délivrance. Leur seule lecture
permet de se faire une opinion précise et sur les motivations de leurs rédacteurs
et sur la nature du régime qu’ils sous-tendent. C’est pourquoi nous avons jugé
utile d’en présenter une traduction aussi fidèle que possible.
La Constitution d’Alesani
Nous connaissons plusieurs versions ou copies de cette constitution. Celle-ci,
que nous avons exhumée des archives d’État de Turin et que nous avons traduite
de l’italien, a pour principale originalité de mettre en exergue la mégalomanie de
Théodore qui se targue de titres aussi nombreux que trompeurs. De ce point de
vue, elle rappelle d’autres écrits où celui-ci est dit (ou prétend être) Grand d’Espagne, pair de France ou lord anglais. Il est vrai que dans ce contexte une telle
titulature seyait à un prétendant à la couronne et ne pouvait qu’éblouir un peuple
supposé crédule dont il fallait emporter l’adhésion. Elle fut donc acceptée par
ses chefs qui eux, en vérité, l’étaient beaucoup moins mais qui étaient nombreux
à prétendre aussi à la reconnaissance de titres de noblesse vrais ou usurpés.
Placée sous le patronage de la Très Sainte Trinité, de sainte Dévote et de la
Vierge Marie qui l’année précédente1 avait été proclamée protectrice et reine
de Corse, cette constitution compte seize articles que Sebastiano Costa réduit
curieusement à six dans ses mémoires2. Pourtant, c’est lui, semble-t-il, qui a été
l’inspirateur de ce texte ou qui, pour le moins, en a tissé la trame. Les participants
à la réunion du 14 avril, à Alesani, se contentèrent d’en préciser les termes dans
une ambiance enthousiaste qui ne prédisposait pas vraiment à la réflexion.
1. Marie-Thérèse Avon-Soletti, La Corse et Pascal Paoli – Essai sur la constitution de la Corse, La Marge
Édition, Ajaccio, 1999 , p. 233-236.
2. Costa, op. cit., p. 107.
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Après un préambule qui fait référence et aux circonstances et aux acteurs qui
ont influé sur la désignation de Théodore de Neuhoff comme roi de Corse, les
cinq premiers chapitres fixent les limites de la monarchie constitutionnelle ainsi
mise en place. Elle sera héréditaire et, après Théodore, accéderont au trône ses
descendants en ligne directe ou collatérale par voie de primogéniture, à condition qu’ils résident dans le royaume et qu’ils soient de religion catholique. Il était
inimaginable qu’il puisse en être autrement dans une île antiquement revendiquée par les pontifes romains et qui depuis si longtemps, comme les autres pays
de la frange nord-ouest de la Méditerranée, était imprégnée de la religion catholique, au même titre que l’Espagne – qui à l’époque et ce, depuis longtemps, joue
en ce domaine au champion de l’orthodoxie la plus intransigeante – ou que les
différents États italiens et le royaume de France.
Le système héréditaire, qui prévaut en Angleterre et dans l’Europe du Nord,
est cependant préféré à la loi salique, et, à défaut d’héritier mâle, les femmes
pourront ceindre la couronne. Les pouvoirs du roi seront tempérés par l’institution d’une diète dont les membres auront un droit de contrôle sur les décisions
du souverain en matière militaire et fiscale (article VI).
Cette sorte de parlement, composé de vingt-quatre membres, choisis parmi
les sujets « les plus qualifiés et les plus méritants » qui disposent du droit de fixer
la date et le lieu de leurs réunions, assure donc la participation au gouvernement
des notables qui ont contribué à la rédaction de la Constitution et accorde une
large prépondérance à la Corse du Deçà-des-Monts qui obtient seize représentants contre seulement huit à celle du Delà3. Cette répartition prend évidemment
en considération les réalités démographiques du temps. La Corse du Nord est à
l’époque moderne deux fois plus peuplée que celle du Sud et Gênes en avait déjà
tenu compte en 1580, lorsqu’à côté des Nobles Douze initiaux, censés représenter dorénavant la seule Corse du Deçà-des-Monts, elle avait accordé au Sud
une représentation spécifique de six membres. Force est donc de constater que
le déséquilibre politique perdure aux dépens du Delà-des-Monts. Les raisons, en
fait, en sont multiples. Si l’on veut bien concéder aux chefs corses qui entourent
Théodore au moment de la rédaction de ce texte un quelconque réalisme politique et le sens de l’intérêt général, il faut porter à leur crédit le désir, ce faisant,
de museler un Sud qui, toujours, a cultivé sa différence et s’est montré réfractaire
aux injonctions du pouvoir nordiste. Mais sans doute aussi faut-il prendre en
considération que seuls les nordistes ont contribué, aux côtés de Costa – qui bien
qu’originaire d’Ajaccio a trop longtemps vécu à Gênes pour se sentir concerné
par ce genre de stratégie –, à la rédaction de la Constitution et admettre qu’ils ont
profité de cette opportunité pour se tailler la part du lion. La primauté nordiste
est également affirmée par la disposition qui prévoit que trois membres de la
Diète, deux représentants du Deçà-des-Monts et un du Delà, devront résider à
3. Et non pas dix-huit contre six, comme le prétend A.-M. Graziani, op. cit., p. 81.
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la cour. Enfin, le droit reconnu à la Diète de se réunir quand et où elle l’entend
limite d’autant les pouvoirs du roi.
Cette constitution se veut aussi un texte de combat. Elle réserve aux seuls
Corses les charges et dignités du royaume (article VII), décrète le bannissement
de tous les Génois (article X) et confisque leurs biens ainsi que ceux des traîtres
à la patrie et des Grecs de Paomia qui ont pris fait et cause pour les Génois (article XII). S’il est admis que pour la période des hostilités à venir, le roi puisse
s’assurer le concours de soldats étrangers, à condition qu’ils ne dépassent jamais
le nombre de mille deux cents (article IX), la paix revenue, l’on ne devra plus
enrôler que des membre des milices, à l’exclusion de la garde du roi qui pourra
s’il le désire engager des Corses et des étrangers (article VIII). Sebastiano Costa4
nous dit que la lecture de la clause qui limitait le nombre des mercenaires étrangers fit sourire Théodore ; sans doute, comme l’a fait remarquer finement Fernand
Ettori, parce que mieux que quiconque il connaissait les limites de ses finances.
Quelques mesures significatives visent également à atténuer l’excessive
rigueur de la fiscalité génoise. La circulation des produits insulaires, jusqu’alors
soumise à la tratta5, est exemptée de toute taxe à l’intérieur du royaume comme
à l’exportation (article XI). La fixation du prix du sel, dont le montant ne devra
pas excéder 13 sous et 4 deniers le boisseau de 22 livres, donne en partie satisfaction aux populations qui réclamaient depuis longtemps que ce produit de
première nécessité soit vendu au boisseau et non pas au poids (article XIV). La
taille, dont nous avons vu qu’elle était devenue excessivement lourde et de plus
en plus inégalement répartie, est limitée à trois lires par feu et la demi-taille, que
devaient jusqu’alors payer les veuves et les orphelins âgés de moins de quatorze
ans, est abolie ; mais il est convenu que, passé cet âge, ces derniers y seront
assujettis (article XIII).
Par son article XV, la Constitution d’Alesani proclame aussi, comme le fera
celle de 1755, l’ardente obligation de doter le royaume d’une université. Huit
années passèrent avant que Pascal Paoli ne puisse réaliser ce rêve. Sous Théodore,
qui ne disposa que de sept mois, le projet demeura à l’état de vœu pieux.
Enfin l’article XVI porte création d’un ordre de chevalerie. Il sera, comme
nous le verrons, suivi d’effet.
Au nom et à la gloire de la Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, de l’Immaculée Vierge Marie protectrice de ce Royaume et de Sainte Dévote son avocate.
Aujourd’hui dimanche, le 15 du mois d’avril de l’an 1736, le Royaume de Corse s’étant
réuni en assemblée générale légitimement convoquée par ordre des Excellentissimes
Généraux Giacinto de Paoli, D. Luiggi Giafferri à Alesani, après une discussion longue
et réfléchie avec les principaux patriciens du Royaume, tous les peuples ont délibéré
4. Costa, op. cit., p. 109.
5. Terme utilisé couramment sous la domination génoise pour désigner une taxe frappant l’exportation
des denrées agricoles hors de l’île.
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et décidé, tout comme ils délibèrent et décident, d’élire un Roi et de vivre sous son
autorité, et ils ont agréé et proclamé comme Roi tout comme ils agréent et proclament
le Seigneur Théodore baron libre de Neuhoff Poungelscheift, Gelins, Rad’, Sasserath’,
Ebach’, Mexhausen et Ravvchenbourg, comte du Saint Empire Romain, Cijbach’,
Terhaugen’ Horon e Maufferen, sous les pouvoirs, conventions et conditions suivantes
qui devront être acceptées par le susdit baron qui, en son nom et au nom de ses successeurs devra par un serment solennel s’engager à les observer, et il devra en être ainsi et
non d’une autre manière, car les susdits peuples veulent que le susdit baron ne soit ni ne
puisse se prétendre Roi tant qu’il n’aura pas accepté lesdits pactes et conditions et juré
de les observer, signant de sa propre main et avec son propre sceau le présent écrit qui
les établit sous forme de contrat, afin de conférer au tout sa pleine et perpétuelle autorité
et exécution.
Premier
Il est donc convenu et établi que le Souverain et Roi de ce Royaume sera le susnommé
Excellentissime Seigneur Théodore baron libre de Neuhoff, et après lui ses descendants
mâles, et à défaut de mâles, les femmes de sa descendance, à condition que ceux qui
seront admis à ceindre la couronne et à exercer le pouvoir soient Catholiques romains et
résident toujours dans le Royaume comme devra y résider le susdit Seigneur baron.
Deuxième
Qu’a défaut de descendants directs, le susdit baron puisse de son vivant désigner un
successeur de sa parenté, masculine ou féminine, pourvu qu’il soit Catholique romain
et réside dans le Royaume.
Troisième
Si la lignée tant masculine que féminine du susnommé Baron ainsi que celle du
successeur qu’il aurait nommé comme ci-dessus venait à s’éteindre, le trône sera
déclaré vacant et les peuples pourront élire le souverain de leur choix ou bien vivre
libres et comme mieux leur semblera.
Quatrième
Que le roi, c’est-à-dire aussi bien ledit Seigneur baron que ses successeurs, détienne et
jouisse de toute l’autorité et de tous les droits royaux avec cependant la restriction et à
l’exclusion de ce qui est précisé ci-après, c’est-à-dire la teneur des chapitres suivants.
Cinquième
Que soit, à cette fin, établie et élue dans le Royaume une Diète qui devra être composée de vingt-quatre membres à savoir seize pour le Deçà des Monts et huit pour le
Delà des Monts, et que trois membres de cette Diète, c’est-à-dire deux du Deçà des
Monts et un du Delà des Monts résident toujours à la cour du Souverain et Roi qui ne
pourra prendre aucune décision sans le consentement de ladite Diète, tant en matière
d’impositions et de gabelles qu’en matière de guerre.
Sixième
Que la Diète ait autorité de prendre, de concert avec le Roi, toutes les décisions qui
concernent le domaine militaire ou l’imposition de gabelles et tributs, et en outre
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qu’elle ait le pouvoir de désigner les lieux qui lui sembleraient les plus appropriés
pour l’embarquement des biens et marchandises des nationaux et qu’elle ait toute
liberté de se réunir et de siéger en toutes circonstances dans le ou les lieux qui lui
paraîtront les plus appropriés.
Septième
Que toutes les dignités, quelle qu’en soit la nature, et toutes les charges et offices à
attribuer dans le Royaume soient réservés aux nationaux corses et conférés aux seuls
nationaux à l’exclusion perpétuelle de tout étranger.
Huitième
Lorsque le gouvernement sera établi, les Génois chassés et que le Royaume aura
retrouvé la paix, tous les militaires et les soldats devront être des membres des milices
corses, à l’exclusion de la garde du Roi, qui pourra utiliser des Corses ou des étrangers
selon sa volonté.
Neuvième
Présentement et tant que durera la guerre contre les Génois, le Roi pourra toujours
faire venir et engager des troupes et des soldats étrangers à condition qu’ils ne dépassent pas le nombre de mille deux cent, qui pourra cependant être augmenté par le Roi
avec le consentement de la Diète du Royaume.
Dixième
Qu’aucun Génois, quelle que soit sa qualité ou état, ne puisse séjourner ou habiter
dans le Royaume et que le Roi ne puisse autoriser aucun Génois à séjourner en une
quelconque partie ou lieu du Royaume.
Onzième
Que les biens et marchandises des nationaux qui doivent être exportés du Royaume
en direction de la terre ferme et qui doivent transiter de par le Royaume d’un lieu à un
autre et d’un mouillage à un autre ne soient soumis à aucune taxe ou gabelle.
Douzième
Que tous les biens des Génois et des Rebelles au Royaume et à la Patrie, les Grecs y
compris, soient confisqués et mis sous séquestre, les droits de ceux qui contesteraient
ces décisions seront cependant préservés s’ils apportent des documents à l’appui de
leurs dires ; ne sont pas concernés, et passibles de cette confiscation les biens dont
jouiraient actuellement quelques nationaux même s’ils paient une redevance ou une
taxe à la République de Gênes ou à des Génois.
Treizième
Que l’impôt annuel, ou Taille, que doivent payer les Corses, ne puisse excéder trois
lires en monnaie courante pour chaque chef de famille, et que soient abolies les demitailles que devaient payer les veuves et les orphelins jusqu’à quatorze ans, au-delà
desquels ils devront à nouveau être soumis à la Taille comme les autres.
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Quatorzième
Que le prix du sel à fournir par le Roi au peuple ne puisse excéder les deux Seini, soit,
en monnaie courante, 13 sous et 4 deniers le boisseau qui sera de vingt-deux livres, du
poids courant dans le Royaume.
Quinzième
Que soit érigée dans le Royaume, en un lieu à choisir par la Diète et par le Roi, une
Université publique pour étudier tant les Sciences que les arts libéraux et que soit fixé,
par le Roi de concert avec la Diète, un revenu suffisant pour le fonctionnement de
ladite Université par les voies et moyens qu’ils jugeront les plus appropriés, et qu’il
soit du devoir du Roi de faire en sorte que cette Université jouisse de tous les privilèges dont jouissent les autres Universités publiques d’Europe.
Seizième
Que le Roi crée et institue immédiatement dans le Royaume un ordre d’authentique
noblesse pour l’honneur du Royaume et des nationaux méritants.
Tels sont les chapitres qui, le 15 de ce mois d’avril, furent présentés par le Royaume au
Roi qui les a approuvés sous serment et signés, et il fut proclamé et élu à la couronne
du Royaume par les Peuples qui solennellement lui jurèrent fidélité et obéissance.
1736 le 15 avril, Corse
Chapitres concernant l’élection de Théodore comme roi de Corse6.
Les statuts criminels
Ce texte ne mérite pas vraiment l’appellation de statuts criminels, intitulé que
nous avons adopté en fait par simple commodité et par référence au corpus législatif annoncé (mais qui ne vit jamais le jour) auquel il devait provisoirement se
substituer. Le préambule est clair sur ce point. La rédaction de ces onze articles
n’est qu’une étape intermédiaire entre l’abolition des statuts civils et criminels
de la Corse de 15717, jugée nécessaire pour marquer officiellement la rupture
définitive avec l’ordre génois, et les textes définitifs qui doivent les remplacer.
Rédigés, d’après Ambrogio Rossi8, dès les 20 et 21 avril, c’est-à-dire cinq à six
jours seulement après le sacre, ils visent essentiellement à la répression des délits
les plus graves : la criminalité de sang et ses causes les plus tangibles comme la
vendetta, les reproches et incitations à la vendetta, les injures faites aux femmes
et les insultes en général, soit cinq articles. Les six autres sanctionnant le vol,
6. Corsica, Capitoli dell’Elezione di Teodoro il Re di Corsica. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri,
Corsica.
7. Les Statuts civils et criminels de la Corse présentés par J.-Y. Coppolani et A. L. Serpentini A. L. Albiana,
Ajaccio, 1998.
8. Op. cit., livre VII, p. 179.
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le libertinage, les calomniateurs, les faux témoins et les atteintes à la sûreté de
l’État.
Même si l’on retient leur caractère provisoire sur lequel le législateur insiste,
ces dispositions semblent à première vue bien lacunaires pour prétendre se substituer aux statuts civils et criminels de la Corse qui comptent respectivement 59
et 80 articles. Cela dit, ces derniers, malgré leur arsenal juridique plus élaboré
se sont révélés incapables de juguler la criminalité, celle de sang surtout, qui
mine le royaume. Nous avons vu, en effet, que cette criminalité bien que très
largement surestimée à l’époque, classe cependant la Corse parmi les régions les
plus criminogènes de l’Europe de ce temps9. C’est d’ailleurs un des principaux
reproches que les théoriciens de la révolte adresseront à Gênes et, en cette année
1736, le chanoine Giulio Matteo Natali (qui est en train de rédiger et de faire
publier l’ouvrage10 qui le fera passer à la postérité et qui, singulièrement, ne
jouera aucun rôle dans les événements en cours) a beau jeu de mettre en cause la
légitimité de l’État génois dont la justice corrompue et déficiente ne parvient pas
à assurer la sécurité des insulaires. C’est ce constat, partagé par tous en Corse,
qui conduit Théodore et son entourage, eux-mêmes en quête de légitimité, à
mettre l’accent sur la répression des homicides et de la vendetta, tout comme il
conduira plus tard Jean-Pierre Gaffori, engagé dans un processus de conquête
du pouvoir, à jouer au pacero. La législation théodorienne a occulté la pratique
des paci, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un texte de combat destiné à
être appliqué dans l’urgence. Il va donc à l’essentiel et reprend d’ailleurs, en les
aggravant comme le souligne aussi Jean-Yves Coppolani, l’essentiel des dispositions des statuts génois en matière de répression criminelle.
Ambrogio Rossi, qui sera beaucoup moins critique envers la justice expéditive et cruelle pratiquée par Narbonne et Sionville après la conquête française,
s’indigne (à juste titre) de l’introduction officielle de la pratique systématique
de la torture, qui peut s’accompagner du dépeçage et de l’exposition du cadavre
du supplicié, à l’encontre des personnes qui se seraient rendues coupables de
vendettas. Il y voit la conséquence, et de la dureté des circonstances et du fait
que Théodore, originaire d’Allemagne – où, affirme-t-il, la plupart de ces supplices auraient été inventés –, était enclin à la plus grande dureté. S’il est exact que
Théodore était un homme cruel – nous en apporterons diverses preuves –, il n’en
demeure pas moins vrai aussi que ces pratiques étaient toujours fréquentes en
cette première moitié du XVIIIe siècle où les valeurs des Lumières ne s’étaient pas
encore imposées. Sans que la législation les officialise toujours, elles restaient
courantes dans l’État génois comme dans d’autres pays européens. Rappelons
que dans le but de terroriser les rebelles Girolamo Veneroso, qui compte pourtant
parmi les gouverneurs les plus estimables que Gênes ait donné à la Corse, a fait
9. A. L. Serpentini, La criminalité de sang en Corse sous la domination génoise, op. cit.
10. Disinganno intorno alla guerra di Corsica, transcrit, traduit et présenté par J.-M. Arrighi et Ph. Castellin,
La Marge Édition, Ajaccio, 1983.
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dépecer, en 1730, le cadavre de Fabio Vinciguerra, pour en exposer les restes sur
les remparts de Bastia. Dans le même ordre d’idées, le consul génois à Livourne,
Bartolomeo Domenico Gavi, relate en août 1736, dans une de ses correspondances au Sénat, que l’on a procédé sur le môle de Livourne à la pendaison
et à l’écartèlement de deux condamnés dont un Corse un certain Tommaso de
Luca, originaire de Pino. Puis on a exposé leurs têtes dans des cages de fer au
petit môle et les quartiers aux fourches patibulaires, pour l’exemple public11.
Enfin, exemple célèbre entre tous de la dureté des temps, rappelons que Robert
Damiens fut écartelé vivant en 1757 pour avoir tenté d’assassiner Louis XV.
C’était là le supplice que, depuis longtemps, la législation française réservait aux
régicides. En dehors de ces cas d’exception, la peine de mort, telle qu’elle était
prévue par le texte théodorien, s’appliquait partout ailleurs de la même façon, la
corde pour les gens du commun, la hache pour les nobles. De même, l’obligation
faite aux pères, frères, fils et parents, de livrer le coupable à la justice, n’est pas
entièrement nouvelle même si Gênes ne l’avait pas établie en droit. Elle n’eut
en tout cas pas plus de succès que la pratique des dragonnades et des pénalités
financières que la République, à l’occasion des commissariati, faisait peser sur
les familles des personnes recherchées.
Bien plus étonnantes et perverses, même si elles sont tempérées par les
articles sanctionnant les calomniateurs et les faux témoins, nous semblent les
dispositions de l’article traitant des mauvais sujets et libertins qui autorisent
à condamner, sur simple suspicion, à au moins deux ans de prison, en sus du
supplice du fouet, des baguettes et de la marque au fer rouge.
Ambrogio Rossi nous dit que les statuts civils et criminels de Théodore, parce
que jugés trop sévères, ne seront pas appliqués par les responsables des pièves et
des provinces. Il est évident que même s’ils avaient emporté l’adhésion du plus
grand nombre, la durée éphémère du règne, les traditionnelles solidarités familiales et villageoises et surtout l’absence de personnel qualifié, qui avait également fait défaut sous l’administration génoise, en auraient limité la portée.
Précisons enfin que ce document12, présenté récemment par Jean-Yves
Coppolani13, est en très mauvais état. Le papier est rongé par les vers, des bribes
de phrases ont ainsi disparu ou sont totalement illisibles et de ce fait la traduction
de l’ensemble s’est révélée particulièrement délicate.
11. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
12. Déposé aux archives départementales de la Haute-Corse (A.D.H.C), sous la cote 1J 114.
13. Les Statuts criminels de Théodore 1er roi de Corse (1736), in B.S.S.H.N.C., n° 706-707, Bastia, 204,
p. 133-146.
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LES TEXTES FONDATEURS
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Théodore Premier, Roi de Corse
Considérant que pour la bonne administration de notre royaume et pour la sauvegarde
et le bien-être des peuples qui nous ont été confiés par la providence divine, les lois
sont tout aussi nécessaires pour maintenir ces peuples dans l’union et dans la fidélité à
notre couronne que les armes le sont pour défaire nos ennemis, nous avons décidé en
premier lieu d’abolir toutes les lois et statuts édictés par les Génois véritables ennemis
de notre Royaume et à la suite de publier quelques lois que nous jugeons les plus
nécessaires dans l’immédiat, nous réservant d’établir dans l’avenir les constitutions
et statuts que nous jugerons les plus à mêmes d’assurer les nécessaires règlements
dans tous les domaines tant civils que criminels pour assurer la tranquillité et la quiétude des peuples à nous assujettis. C’est donc notre bon vouloir que soient publiés et
observés les lois et décrets suivants qui devront être scrupuleusement appliqués, et
auxquels devront strictement se conformer tous les juges et les officiers dans l’exercice de leurs fonctions.
Des homicides et de leur prohibition
L’homicide étant un des plus graves et des plus fréquents délits qui jusqu’à présent
aient été honteusement commis dans ce royaume par des peuples mal gouvernés ; nous
devons et voulons dans la mesure du possible éradiquer du royaume un délit aussi
grave et préjudiciable pour les populations. C’est pourquoi nous ordonnons que toute
personne, quel que soit son rang, grade et condition, qui osera commettre un homicide
de quelque manière que ce soit, avec ou sans armes, sera passible de la peine de mort,
c’est-à-dire de la pendaison pour les personnes de vile condition et de la décapitation
pour celles de condition honorable, outre la confiscation de tous les biens, y compris
les dots, les légitimes et la pension alimentaire des femmes ou des enfants de celui qui
commettra l’homicide, étant cependant entendu que tous les biens confisqués seront
restitués aux fils, aux pères ou aux parents qui remettront le coupable entre les mains
de la justice, et afin que la condamnation prononcée puisse être aussitôt et dans tous
les cas suivie d’exécution, nous ordonnons, sous la même peine de mort et de confiscation de biens, que personne ne puisse donner asile, fournir des vivres, ni s’entretenir
avec l’auteur de l’homicide, et, en outre, nous ordonnons que non seulement personne
ne devra laisser séjourner dans son village quiconque aura commis un homicide, mais
aussi que tous devront lui donner la chasse et après s’en être emparés devront le
remettre entre les mains de la justice sans qu’il puisse se sauver, ceci sous peine de
mort, qui s’appliquera bien plus encore à ceux qui voulant l’aider le préviendraient
ou l’inciteraient à fuir, [de même seront passibles] des galères ou de la prison à vie
tous ceux qui sachant où se cache l’auteur d’un homicide n’en aviseraient pas nos
officiers ou notre Cour fidèlement et avec la plus grande exactitude. [Enfin] qu’il ne
soit permis à qui que se soit d’abattre l’auteur d’homicide même si le procès a eu lieu
et si la sentence a été prononcée contre l’homicide.
Des vendettas transversales
[…] nous ordonnons que quiconque osera dans l’avenir accomplir une telle vendetta
soit passible de la peine de mort, et soumis à la torture jusqu’à ce que l’âme soit
séparée du corps, et que le cadavre soit dépecé en quartiers et privé de sépulture chrétienne, et que ces quartiers soient exposés pour partie là où la vendetta a été commise
et pour partie dans le village dont est originaire le coupable. Lequel sera également
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
passible de toutes les peines déjà établies contre l’homicide ; en outre nous ordonnons
que non seulement soit frappé d’infamie de droit et de fait celui qui commettra l’abominable crime de vendetta, mais que le soient aussi toute sa maison et famille, c’està-dire femme, fils et filles, et que non seulement ils ne puissent exercer aucune charge
et dignité dans le Royaume mais que de plus ils ne puissent vivre dans l’entourage
de toutes les autres personnalités du Royaume, de façon que personne ne puisse traiter avec eux sans encourir le même préjudice. Nous ordonnons pareillement et nous
statuons que tous les parents ou alliés qui provoqueront ou inciteront à la vendetta, ou
invoqueront la vendetta même à titre défensif soient déclarés rebelles à l’État, outre
l’infamie pour toutes leurs familles, et qu’ils soient châtiés par toutes les peines que la
Loi a établies contre les rebelles et les félons.
Des provocations ou incitations à la vendetta
Ayant constaté que l’abominable vice désigné en ce Royaume du nom de Rimbecco
est la cause et le fondement des deux précédents délits, outre les dissensions et les
rixes qu’il provoque au sein de la population, nous décrétons que toute personne qui
succombera à ce vice et se livrera à des provocations de quelque nature que ce soit
encourra la peine de mort et d’infamie ainsi que toutes les autres peines établies dans
les précédents chapitres pour l’homicide et les vendette.
Des vols
Le vol n’étant pas un vice moins abominable, et cependant tout autant pratiqué, il est
impératif de l’éradiquer pour la tranquillité et le bien-être des populations, pour cela
nous décrétons que toute personne qui commettra un vol dont le montant avoisinera
les deux lires sera passible de la peine de mort, c’est-à-dire de la potence si elle est de
condition vile et de l’échafaud si elle est de condition honorable, outre le remboursement du vol à hauteur du double de la valeur dérobée à la victime, et en outre nous
ordonnons que les populations devront faire la chasse au voleur et le remettre entre les
mains de la justice. Et que nul ne pourra lui donner assistance, asile, ni lui donner le
vivre, ni le laisser séjourner dans un village, sous peine d’infamie en droit comme en
fait tant pour lui que pour sa famille de la même manière et forme que cela a été établi
pour les délits de vendetta et de provocation.
De celui qui se fait justice lui-même
S’il est un abus que l’on ne peut tolérer, et qui est si pratiqué en ce royaume, c’est
de voir les gens se faire justice eux-mêmes, c’est pourquoi nous proclamons qu’il
est interdit à toute personne de se croire autorisée à demander raison de toute autre
manière que par le recours au tribunal criminel ou civil et nous interdisons à quiconque de se faire justice soi-même […] de s’emparer de l’argent ou des biens (qui lui
auraient été dérobés par autrui) sous peine d’être considéré comme voleur […], d’encourir la peine […] de perdre immédiatement son droit et possibilité de se pourvoir en
justice, et en plus d’avoir à restituer immédiatement les biens, il encourra une peine
de deux ans de prison.
Des paroles injurieuses
Quiconque osera proférer des injures contre toute personne, qu’il soit ou non sous le
coup de la colère, encourra soit la peine des baguettes ou d’un an de prison s’il s’agit
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LES TEXTES FONDATEURS
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d’un homme, soit la peine du fouet en public ou même de la marque (au fer rouge) sur
le visage s’il s’agit d’une femme.
Pour les mauvais sujets et les libertins
Nous savons que nombreux sont les mauvais sujets et les libertins de chaque sexe en
ce Royaume, et nous voulons pour sa tranquillité que soient chassées les personnes
de cet acabit ; pour cela nous ordonnons que tous les commandants des pièves et tous
les chefs du peuple devront dénoncer tous les quinze jours au Tribunal Suprême du
Royaume les hommes et les femmes de mauvaises mœurs qui, même s’ils ne sont
reconnus comme tels que par la rumeur publique et la réputation, pourront et devront
être condamnés par le susdit tribunal à une peine de galère ou de prison qui ne devra
pas être inférieure à deux ans et à la peine du fouet, des baguettes et de la marque.
Des injures faites aux femmes
Quiconque osera embrasser, toucher au visage ou aux mains, et pire encore faire
violence à une femme au motif de vouloir l’épouser encourra la peine des galères ou
de prison à vie et même celle de mort si l’injure était jugée suffisamment grave par le
Tribunal Suprême à qui il est réservé de prononcer la peine de mort.
Des calomniateurs
Les calomnies ayant été jusqu’à présent fréquentes pour le plus grand préjudice de
l’innocent, et ce genre de délit méritant pour cela une juste sanction, nous décrétons
que quiconque calomniera ou accusera faussement toute personne, sera passible des
mêmes peines que devrait encourir le calomnié si le délit pour lequel il sera inculpé
était prouvé, et si la calomnie concerne un délit grave, il encourra la peine de [l’ablation de la langue].
Des faux témoins
Parce que le délit de faux témoignage est abominable aux yeux de Dieu et du monde
nous établissons la peine de mort après la susdite ablation de la langue contre qui
osera faire un faux témoignage dans un procès tant civil que criminel.
Des perturbateurs du royaume
N’y ayant rien de plus pernicieux pour le Royaume et contraire à sa stabilité et au
bien être et à la tranquillité des peuples que les conventicules, les conciliabules et les
insinuations contre le gouvernement et ses ministres, […] l’obéissance due au Roi, au
gouvernement et à ses lois […] les dignités qui par le roi sont conférées […] de droit
et de fait, et sera déclaré rebelle et passible de toutes les peines réservées aux rebelles,
et encourront les mêmes peines ceux qui auront écouté ces discours sans les contredire et sans les dénoncer à la Cour, et bien plus encore encourront les mêmes peines
ceux qui oseront organiser des petites réunions, et prononcer des discours ou faire des
traités contre le Roi, contre le Gouvernement, contre ses ministres et contre ses lois,
et encourront également les mêmes peines ceux qui auront eu connaissance de telles
réunions, discours et traités et ne les auront pas immédiatement dénoncés à la Cour.
Nous voulons pour tout cela que les présentes lois soient publiées de par tout le
Royaume et que l’on en transmette copie à tous les commandants des pièves afin
qu’ils les fassent publier dans chacun de leur village et retournent ensuite au Grand
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Chancelier l’attestation de cette publication, et à la suite nous ordonnons que toute
personne de tout grade, condition et sexe, y compris les ecclésiastiques, qui a, ou qui
détient tant les Statuts de Gênes que ceux de Corse devra tous les porter à la Cour,
dans un délai de six jours après la publication de ces lois et les remettre à notre Grand
Chancelier, sous peine de mort et d’être déclarée rebelle car telle est notre volonté,
laissant cependant entendre que les intérêts civils et les causes du temps passé devront
être réglés et décidés à l’avenir selon les statuts et les lois qui désormais régiront le
Royaume et ce pour les indemnités des particuliers de façon à ce que les statuts et les
lois de Gênes et de Corse soient abolis pour ce qui concerne les intérêts et les causes
à venir.
En outre Sa Majesté donne autorité à tous les commandants des pièves pour punir,
arrêter et emprisonner tous ceux qui voudraient se soustraire aux marches et ils pourront même installer des fusiliers dans leurs maisons pour vivre à leurs dépens, il leur
donne également pouvoir de punir les soldats qui seraient à l’origine de rixes ou de
discordes, car tel est le bon vouloir de Sa Majesté.
L’ordre de la Délivrance
Annoncé par l’article XVI de la constitution d’Alesani du 15 avril 1736, l’ordre de la Délivrance (Ordine della Liberazione), qui comme son intitulé l’indique vise à commémorer la libération de l’île du joug des Génois, sera institué par
un décret de Théodore promulgué à Sartène le 16 septembre 1736. Cinq mois
se sont écoulés depuis le début d’un règne qui n’en comptera que sept et le
temps des espérances semble déjà révolu. Le roi a subi de multiples revers ; en
butte à l’hostilité grandissante de ses plus fermes partisans du Deçà-des-Monts,
inquiets et irrités de ne point voir arriver les secours promis, il a réussi à passer
dans le Sud – guère plus enthousiaste au demeurant – et il pressent vraisemblablement que ce ne sera là qu’une étape sur la route de l’exil. Dans ce contexte,
l’institution de l’ordre de la Délivrance peut être considérée à la fois comme une
ultime tentative de mobiliser les énergies défaillantes et un moyen de donner
enfin satisfaction aux notables insulaires avides d’honneurs et de privilèges.
Théodore a bien jusqu’alors multiplié les titres de comte, et de marquis, mais
ce faisant, il a engendré avec le temps plus de rancœurs que de satisfactions, car
fort nombreuses étaient dans l’île les personnes et les familles qui aspiraient à
la reconnaissance d’une noblesse authentique ou usurpée. Cela était particulièrement vrai dans ce Sud imprégné de traditions féodales. Aussi l’institution de
l’ordre, dont l’appartenance confère une noblesse de fait, a-t-elle pu être perçue
par le roi comme le meilleur moyen de s’assurer de bien des fidélités dans la ville
des sgiò et dans la terre des seigneurs.
Apparemment l’aspect financier ne lui a pas échappé non plus, car les futurs
chevaliers devaient verser un droit d’entrée de mille écus. S’agissant d’écus
d’argent, cela représenterait quatre mille lires de Gênes, monnaie courante, ce
qui à l’époque en Corse est l’équivalent d’une bonne dot bourgeoise. Michel
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LES TEXTES FONDATEURS
Vergé-Franceschi, en fin spécialiste d’histoire maritime, a calculé que, sur la base
de quatre cents candidats, cela aurait permis d’armer un navire de guerre. Plus
prosaïquement soulignons que ces 1 600 000 lires représentent bien plus que ce
que Gênes a jamais pu investir au siècle précédent dans le développement agricole de la Corse. Aussi est-on en droit de se demander si les candidats chevaliers
furent vraiment aussi nombreux que le prétend Giovacchino Cambiagi : « fort
nombreux furent ceux qui voulurent obtenir cette croix, et l’on assure qu’en
l’espace de deux mois 400 cavaliers en avaient déjà été décorés, parmi lesquels
on comptait une centaine d’étrangers, tant catholiques que protestants14 » et si
tel avait été le cas, on serait conduit à s’interroger sur la destination finale de ces
fonds qui devaient être gérés par une amirauté qui n’existait pas… Connaissant
l’absence de scrupules de Théodore, on pourrait penser qu’il a utilisé ce subterfuge pour essayer de se constituer un trésor de guerre avant un départ déjà
programmé. Or nous verrons qu’à peine débarqué à Livourne il se trouvera dans
l’obligation de vendre son argenterie. En fait, à cause de cette barrière financière
et vraisemblablement aussi du discrédit qui commençait à miner les positions du
roi, l’ordre fut sans doute moins attractif qu’on a bien voulu le dire.
Toutefois, contrairement à ce que pense Le Glay15, il semblerait que l’on ait
distribué assez de croix pour qu’à l’orée du siècle suivant Cambiagi puisse en
examiner quelques-unes et nous en laisse une description fidèle : sur fond rouge
cerclé de blanc ou d’argent l’étoile de cet ordre présente quatorze branches dont
les sept plus grandes sont d’or comme l’anneau qui sert à l’agrafer et les sept
petites sont noires, avec les armes du roi, blanches ou d’argent, et le pourtour de
la croix jaune ou d’or. Au centre de l’étoile est représentée la justice sous forme
d’une femme, de couleur chair, vêtue d’une ceinture d’où pend une feuille de
figuier en or. De la main droite, elle tient une épée et de la gauche une balance ;
dans l’un des plateaux de forme triangulaire, il y a une marque de couleur rouge
et, dans l’autre, une de couleur plomb. Au-dessus de la main qui tient l’épée se
trouve un globe d’or surmonté d’une croix. Sous la main qui tient la balance
se trouve un triangle avec en son centre un T faisant référence à Théodore par
qui l’ordre a été créé16. Cependant si l’on se réfère au contexte de cette époque
troublée, il est difficile d’imaginer que l’on ait pu trouver dans une ville comme
Sartène, les orfèvres et les métaux précieux nécessaires à l’élaboration de telles
décorations. Aussi est-il possible d’imaginer (si l’on suit Cambiagi) que des
familles, désireuses de fixer un moment considéré comme glorieux de leur
histoire, aient fait réaliser plus tardivement ces véritables objets d’orfèvrerie.
L’article III du décret portant création de l’ordre de la Délivrance précise
que cette croix devra être épinglée sur l’habit d’azur des chevaliers et que dans
les angles devront figurer les armes du roi, grand maître de l’ordre (article I),
14. Op. cit., t. 3, p. 112.
15. Op. cit., p. 116, note 1.
16. Op. cit., t. 3, p. 112.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
à qui tout chevalier devra fidélité et obéissance (article VI). En contrepartie les
chevaliers, qui ne pourront être recrutés que parmi les personnes d’ascendance
honorable (articles XIII et XIV), seront exemptés d’impôts et de toutes charges (article VIII). Ils seront considérés comme nobles (article X) et auront le
monopole des brevets de capitaines des galères du roi et de commandants des
forteresses et des villes de garnison… (article XI). Autre naïveté de ce texte, qui
en compte beaucoup, l’article XV, qui permet d’accueillir les étrangers quelles
qu’en soient la nationalité et la religion, témoigne sans doute de la hauteur de
vue de Théodore mais constitue un obstacle majeur pour ce qui est d’une éventuelle reconnaissance de l’ordre par le Saint-Siège.
La version italienne proposée par Cambiagi et que nous avons traduite se
présente sous la forme suivante :
Décret de Théodore I, par la grâce de Dieu roi de Corse
Pour l’institution d’un ordre de noblesse et de chevalerie
Nous, Théodore I Roi de Corse, ayant résolu, tant pour la gloire de notre royaume
que pour la récompense de nos sujets, d’instituer un ordre de chevalerie qui puisse
rendre respectable dans toute l’Europe la noblesse de cette île dont la valeur est déjà si
connue, nous ferons toutes les démarches nécessaires pour obtenir du Pape la confirmation du dit Ordre. En attendant nous avons jugé à propos de faire connaître les
qualité, honneurs et privilèges de ceux qui y seront admis afin qu’ils soient reconnus
et traités comme nobles non seulement dans notre Royaume, mais aussi dans toutes
les autres nations où la réputation des Corses est connue, malgré la perfidie des Génois
qui ont tout fait pour les rendre suspects et méprisables en les dépouillant de toutes
leurs prérogatives.
Pour ces raisons, nous voulons que les articles ou règles suivantes, que les chevaliers
devront observer, soient publiés
I.
Le dit Ordre portera le nom d’Ordre de la délivrance.
II.
Le roi en sera toujours le Grand maître.
III.
Les chevaliers porteront un habit d’azur avec une croix, et une étoile d’or sur
laquelle sera représentée la justice avec une balance à la main au-dessous de
laquelle sera un triangle avec en son centre la lettre T et de l’autre main, elle
tiendra une épée au-dessous de laquelle il y aura un globe surmonté d’une croix
et dans les angles les armes de la famille royale.
Les chevaliers seront tenus de porter cet habit lorsqu’ils seront élus, et dans
toutes les cérémonies et fonctions publiques. Les autres jours il leur sera permis
de se vêtir à leur guise pourvu qu’ils comparaissent avec décence.
IV.
Le Roi en personne présidera la cérémonie d’installation des chevaliers.
V.
Cet Ordre dépendra uniquement du Roi, à qui les chevaliers prêteront serment
d’obéissance.
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LES TEXTES FONDATEURS
VI.
Lors de leur réception, ils devront jurer obéissance et fidélité au Roi tant en leur
nom qu’en celui de leurs descendants.
VII. Les Chevaliers qui seront reçus, seront considérés comme tels et comme nobles
du premier rang, ils jouiront du titre d’illustrissimes, et les commandeurs de
celui d’excellence.
VIII. Les chevaliers seront exempts de tout péage, et de toutes les charges et impositions ordinaires et extraordinaires quels qu’en soient le nom ou la nature.
IX.
Leur maison et demeure bénéficiera de privilèges de telle sorte qu’aucun tribunal ne pourra y porter atteinte pour aucune cause criminelle ou civile pourvu
qu’ils ne soient pas coupables de crime de lèse-majesté.
X.
Les chevaliers seront considérés comme nobles à la cour, et auront libre entrée
jusqu’à l’antichambre du roi.
XI.
Les chevaliers, et eux seuls, seront nommés capitaines des galères du roi et
commandants des forteresses et des autres places où l’on tient garnison.
XII. L’Ordre aura le devoir de fournir des habits et d’entretenir les chevaliers qui
avec le temps auraient eu le malheur de tomber dans le besoin, afin de préserver
l’éclat et l’honneur de l’Ordre.
XIII. Nul ne sera reçu dans l’Ordre si le roi ne le juge assez riche, et s’il n’apporte pas
la preuve qu’il descend de parents honorables jusqu’à la quatrième génération.
XIV. Seront déclarés indignes de rentrer dans l’Ordre ceux qui auront exercé un quelconque métier, ou dont le père, l’aïeul et le bisaïeul en auraient exercé un.
XV. Même les étrangers seront admis quelles que soient leur nationalité et leur religion.
XVI. À sa réception, chaque chevalier sera tenu de verser mille écus, dont il percevra
le 10 % sa vie durant, le capital étant garanti sur l’Amirauté17. »
Enfin, une règle fixe, en neuf chapitres, le cérémonial et les obligations
auxquels devront s’astreindre les membres de l’ordre de la Délivrance. Ils devront
réciter chaque jour le psaume LXX, In te Domine speravi et le psaume XL, Deus
noster refugium. Ils ne pourront refuser aucun emploi sur terre ou sur mer que le
roi voudra leur confier. En temps de guerre, ils constitueront la garde du corps
du monarque et chacun d’eux devra entretenir à ses frais deux soldats. Aucun
chevalier ne pourra s’immiscer dans les affaires de l’État ni ne pourra entrer au
service d’un souverain étranger. Tous devront toujours porter le signe distinctif
de l’ordre : à savoir une grand croix pour les commandeurs et une petite croix
pour les chevaliers accrochée à un ruban vert. Ils devront aussi toujours porter
l’épée, et, pendant la messe, la tenir hors du fourreau jusqu’à la lecture de l’Évan-
17. Cambiagi, Storia di Corsica, op. cit., p. 109-112.
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gile, cela étant également valable pour les chevaliers appartenant à une autre
religion. Lors de la cérémonie de réception, le roi s’adressant au futur chevalier
agenouillé devant lui prononcera les paroles suivantes : Vous devez souffrir de
Nous seul d’être touché trois fois avec l’épée nue et vous nous serez obéissant en
toute chose jusqu’à la mort. Après quoi le chevalier jurera fidélité et hommage
sur l’Évangile et les chevaliers présents l’accueilleront et lui donneront l’accolade comme à un frère.
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CHAPITRE
8
Les initiatives du roi
Premiers succès
Dans l’impossibilité de pouvoir vivre trop longtemps sur les réserves de la
piève d’Alesani et désireux tout à la fois et de donner à sa cour un cadre digne
d’elle et de se rapprocher de la capitale insulaire, Théodore quitta le couvent
d’Alesani quatre jours après son élection pour reprendre le chemin de Cervione.
Sur son passage, tous les villages lui réservèrent un accueil triomphal, et quand
il parvint au palais épiscopal, il fallut, nous dit Costa1, renforcer la garde royale,
placée sous le commandement de deux capitaines, pour le protéger de l’enthousiasme populaire et canaliser la foule de tous ceux, venus des pièves avoisinantes, qui désiraient lui rendre hommage et parmi lesquels figuraient bien des gens
jusqu’alors connus pour leur prudence ou pour leurs sympathies pro-génoises,
tels Jacques-François Pietri, Patrice Corsi ou Mathieu Santi2.
Aussi, à l’annonce de ces nouvelles, la consternation s’installa dans le camp
génois et la panique s’empara de ceux qui, dans la province d’Aleria, au contact
des rebelles, leur demeuraient fidèles. Dans un rapport rédigé en deux temps,
les 16 et 21 avril depuis Aleria, un dénommé Vivaldi, vraisemblablement un
membre de cette grande famille génoise qui, aux siècles précédents, donna
tant d’officiers d’autorité à la Corse, signale que les pays d’antique obédience,
comme ceux nouvellement ralliés à la République, craignent d’être envahis. Les
bergers et les paysans n’osent plus, dit-il, mener leurs troupeaux paître ou aller
travailler leurs terres. Quant aux notables de ces lieux, ils pensent à s’enfuir qui
à Livourne qui en Sardaigne, et pour se procurer l’argent nécessaire vendent ou
font vendre leur bétail sur les marchés des quatre villes génoises3.
Les informations fournies par Vivaldi doivent être prises aux sérieux car
l’homme, depuis le chef-lieu de la province, semble espionner ou faire espionner
de près les faits et gestes de Théodore et de son entourage aussi bien à Alesani
qu’à Cervione. Il est non seulement en mesure de se faire l’écho du dessein
1. Costa, op. cit., p. 149.
2. Ibidem, p.149.
3. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
de Théodore de s’emparer de Porto-Vecchio, nous y reviendrons, mais il est
aussi très au fait des fractures qui se manifestent déjà dans la mouvance du roi.
Exagérant certainement la situation du moment, mais se révélant prophète pour ce
qui concerne un futur proche, il affirme qu’Ignace Arrighi se refuse à reconnaître
le roi et parcourt la campagne suivi de cinq à six cents hommes4. Anticipant aussi
sur les projets génois, il prétend que lors du déplacement de Théodore d’Alesani
à Cervione, deux coups de feu ont été tirés contre lui, sans l’atteindre et sans que
l’on sache s’ils étaient le fait de ses ennemis ou de quelqu’un de sa suite5…
Dans ce contexte trouble, Théodore ne demeure pas inerte, du moins si l’on
suit les mémoires de Costa. Profitant du fait qu’un escadron de soldats originaires
de la piève de Talavo est venu lui rendre hommage, sous la conduite d’Antoine
Colonna de Bozzi, un des neveux de Sebastiano, le roi et son chancelier seraient
parvenus à convaincre ce dernier, aussitôt, nommé capitaine, d’aller s’emparer
de Porto-Vecchio6. En effet la possession de ce port se révélait indispensable
pour recevoir dans de bonnes conditions les secours attendus. Vivaldi est même
en mesure d’annoncer que le roi proclamé (l’Acclamato, comme il l’appelle) a
promis l’arrivée sous peu de quatre navires chargés de munitions et il ajoute que
d’après les conjectures les plus fondées, ils devraient venir de Tunis.
La compagnie d’Antoine Colonna et celle du capitaine Gio Tommaso Franzini
renforcées par des éléments venus du Sud, que l’on rencontra en cours de route,
allant eux aussi présenter leurs hommages à Théodore, auraient donc marché
vers Porto-Vecchio qu’ils auraient atteint deux jours après. À leur approche, la
garnison, croyant avoir affaire à des effectifs bien plus nombreux, s’enfuit et les
rebelles entrèrent sans coup férir dans la place le 23 avril7, ce qui porta un coup
terrible au moral des Génois.
Or il semble bien que Costa et Cambiagi aient quelque peu erré sur ce point
précis, ce qui d’ailleurs renforce encore notre défiance quant à la chronologie des événements suggérée par le récit du grand chancelier. Comme nous le
verrons au chapitre XIV, Porto-Vecchio tombe le 11 avril, donc avant l’élection
de Théodore et non le 23 comme l’affirme Cambiagi.
Cependant, preuve qu’en ces jours cruciaux qui précèdent et suivent le sacre,
la situation dans l’île est très confuse et que les nouvelles circulent mal, ce n’est
que le 26 avril 1736 qu’Anton Francesco D’Angelo, vice-consul de France à
Bastia8, est en mesure d’annoncer à Maurepas non seulement que Porto-Vecchio
est tombé mais aussi, d’après les informations parvenues dans la capitale insu4. Ibidem.
5. Ibidem.
6. Costa, op. cit., p. 157
7. Cambiagi, op. cit., p. 95.
8. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
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LES INITIATIVES DU ROI
laire, que les rebelles en réparent déjà les fortifications après avoir réquisitionné
tous les maçons des villages alentour9 et, de là, ils attendent les secours promis.
Le ton se veut alarmiste. Le vice-consul constate que seuls les présides
demeurent entre les mains des Génois et il augure que ceux-ci tomberont aussi,
si les rebelles reçoivent effectivement les canons et les bombes annoncés. Déjà
dans le Delà-des-Monts, à l’annonce de la chute de Porto-Vecchio, la province
de Sartène, par le passé toujours si fidèle, s’est révoltée, et la ville est tombée aux
mains des rebelles dès le 24 avril10. Giuseppe Centurione, le lieutenant génois de
la province, n’a dû la vie sauve qu’à la protection de son parent, Michel DurazzoFozzano, l’un des principaux chefs rebelles, ce qui est corrélé par Costa11. La
révolte de la province de Sartène a entraîné celle de tout le Delà-des-Monts.
Pour l’instant seuls quelques villages proches d’Ajaccio y échappent, mais il est
à craindre qu’ils ne passent bientôt du côté de la rébellion.
Pire encore, Théodore ayant abandonné Cervione pour s’installer à Venzolasca,
plus proche de Bastia, les rumeurs les plus alarmistes courent dans la capitale
insulaire dont D’Angelo se fait l’écho. Le roi attendrait l’arrivée imminente des
montagnards en armes et pourvus de provisions qu’il a convoqués. À Bastia,
le commissaire général Rivarola, craignant que les rebelles ne tentent bientôt
d’investir la ville, a armé les villages suburbains et a fait distribuer les armes aux
citadins ; et Anton Francesco D’Angelo de conclure que tout va mal à tous les
niveaux et qu’il ne voit pas de remède à cette situation.
Premiers nuages : l’affaire Luccioni
Mais bientôt l’affaire Luccioni, comme un coup de tonnerre, va venir obscurcir le ciel théodorien. Angelo Luigi Luccioni est ce notable pro-génois originaire
de Piedicroce en Castagniccia, qui avait incité avec tant d’ardeur les généraux
à venir accueillir Théodore à Aleria après son débarquement. Le roi, reconnaissant, le nomma colonel et c’est à lui qu’il pensa lorsqu’il fut question de
se rendre maître de Bonifacio, la grande place forte génoise au contact de la
province de Sartène maintenant passée aux mains des nationaux. Il s’agissait
de s’en emparer avec la complicité de certains principaux de Quenza qui, bien
qu’anciens stipendiés de Gênes, revendiquaient une partie du territoire contrôlé
par les Bonifaciens. Luccioni, porteur d’instructions secrètes, devait donc se
rendre à Porto-Vecchio pour s’aboucher avec eux et avec Antoine Colonna de
Bozzi qui passait de facto sous ses ordres.
9. Ce qui est corrélé par la missive du commissaire de Bonifacio en date du 18 avril 1736. A.S.G., Archivio
segreto, filza 2028.
10. Cambiagi, op. cit., p.95. En réalité, comme nous le verrons, la ville se soulève le 13 avril.
11. Op. cit., p. 165.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Or comme bon nombre de ses pairs, Luccioni était un homme avant tout
soucieux de ses propres intérêts et peu regardant sur les moyens à utiliser pour
les conforter. Ses ancêtres avant lui avaient été d’implacables usuriers et luimême était un manieur d’argent de haut vol que les scrupules n’étouffaient pas.
En chemin vers Porto-Vecchio et Bonifacio il avait surpris une barque bonifacienne sur l’étang de Palo et, après avoir dévalisé les marins, il s’était emparé
de la cargaison de blé que l’équipage était en train d’embarquer. Le roi avait
été informé de cette affaire, cependant lorsqu’au début mai, Luccioni vint en
Casinca, où désormais séjournait la cour, pour lui faire part des initiatives prises
pour s’emparer de Bonifacio, il lui avait fait bonne figure tout en lui recommandant de ne plus commettre de pareilles erreurs.
Mais sa fureur ne connut plus de bornes lorsque le soir même un messager,
porteur de lettres d’Antoine Colonna et de divers notables de Quenza, vint lui
apprendre la trahison de Luccioni.
Colonna relatait au roi comment il avait failli être fait prisonnier par les
Génois en s’approchant de Porto-Vecchio qu’il croyait encore entre les mains
des nationaux. Or les Corses avaient évacué la ville, défendue depuis par des
soldats venus de Bonifacio, et cela était l’œuvre de Luccioni, lequel avait négocié
cette reddition avec le commissaire de Bonifacio en accord avec celui d’Ajaccio.
Or, cette version, accréditée par Sebastiano Costa12, n’est pas confirmée par les
sources génoises. Revenant sur cette affaire dans une lettre au Magistrato di
Corsica13, le commissaire d’Ajaccio Ottavio Grimaldi dit que la cité de PortoVecchio avait été entièrement évacuée par les rebelles dans la soirée du 1er mai,
sans que l’on n’en connaisse trop la cause. Certains attribuaient ce retrait au
manque de vivres alors que les habitants et les soldats locaux, dans le dessein
de se faire pardonner leur attitude passée, prétendaient qu’ils avaient contraint
les insurgés à partir. Le fait est, poursuit le commissaire, qu’en entrant dans
la ville le jour suivant avec son escouade, le capitaine Don Giacomo Peretti
ne trouva dans le fort que trois desdits soldats, les autres s’étant réfugiés à la
campagne avec le reste de la population, ce qui le conduisit à douter de leur fidélité. Ottavio Grimaldi précise enfin que le mauvais temps qui a contrarié la navigation entre Bonifacio et Ajaccio l’a laissé dans l’ignorance de cet événement
jusqu’à ces derniers jours durant lesquels il a enfin reçu la lettre du commissaire
de Bonifacio datée du 2 mai. Jamais, nous le constatons, il n’est fait allusion au
rôle imputé à Luccioni. Victime de sa mauvaise réputation, a-t-il été calomnié
dans le but de masquer d’autres carences, ou était-il vraiment coupable ? La
question mérite pour le moins d’être posée, mais à l’époque sa culpabilité ne fut
jamais mise en doute.
12. Costa, op. cit., p. 205 et suivantes.
13. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre en date du 15 mai 1736.
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LES INITIATIVES DU ROI
Quoi qu’il en soit vraiment, croyant que Luccioni était déjà rentré chez lui et
se trouvait hors de portée de sa vindicte, Théodore résolut de tenir pour l’instant
l’affaire secrète, et décida de passer discrètement en Tavagna dès le lendemain
matin après avoir officiellement inspecté le camp de San Pellegrino. En cours
de route, le roi se rendit compte que Luccioni se trouvait dans sa suite et à cette
vue sa colère redoubla14. Quelques jours après, Théodore proposa à Luccioni,
sur le point de se retirer au prétexte qu’il manquait de vivres, de passer avec
lui en Tavagna, ce que celui-ci accepta. Aussitôt arrivé à Orneto 15, Théodore fit
assembler un piquet de 40 hommes et, à peine installé dans la maison Borghetti,
il apostropha Luccioni devant tous les chefs assemblés dans le salon :
Eh bien ! Luccioni, vous aussi ici ? Vous sentez-vous encore vivant ? Vos crimes sont
trop énormes et crient assez vengeance. Vous êtes coupable de félonie, et même de
plusieurs félonies. Vous avez osé nous trahir à Porto-Vecchio. Vous avez révélé nos
secrets : vous avez fait connaître les signaux de nos navires. Il vous a plu de remettre
aux Génois la ville que nous avions déjà conquise, de rendre leurs armes aux soldats
enrôlés par la République et d’informer le commandant de Bonifacio de tous nos
plans. Vous avez bien servi les Génois. Qu’ils viennent donc aujourd’hui vous aider !
Qu’ils vous tirent de nos mains, qu’ils vous arrachent à la mort ; Ah ! félon ! c’est ainsi
que vous avez abusé de nos grâces, de notre confiance, de notre amitié ?
Luccioni voulut prendre la parole mais le roi l’interrompit et se tournant vers
l’assistance ordonna :
Holà ! que l’on appelle le confesseur. Que l’on accorde un quart d’heure seulement à
cet exécrable félon pour se préparer à la mort16.
Luccioni épouvanté eut beau implorer pitié et demander à pouvoir se disculper, le roi lui tourna brutalement le dos et passa dans la salle à manger pour se
mettre à table. Les chefs présents, qui dans un premier temps s’étaient émus à
l’annonce d’un tel châtiment, se rendirent aux raisons du roi lorsqu’ils en surent
la cause, et seul, parmi eux, Costa (mais c’est lui qui le prétend) se leva à la fin
du repas et le verre à la main osa encore suggérer le pardon : « Vive le roi ! dit-il,
Vive la justice ! Mais qu’en ce jour la clémence triomphe ! » Mais rien n’y fit,
Luccioni fut traîné devant le peloton d’exécution dont la salve, à la grande fureur
du roi, ne fit que le blesser et l’on dut l’achever à l’entrée du palais Borghetti.
Giacinto Paoli, qui n’était pas présent ce jour-là à Orneto, approuva ce châtiment
et écrivit en ce sens à Costa qui, apparemment gêné par la décision brutale de
Théodore, se fit un devoir de publier cette lettre dans ses mémoires, en précisant
que Castineta avait agi de même en s’adressant directement au roi17…
Le 23 mai depuis Bastia, D’Angelo constate :
14. D’après Anton Francesco D’Angelo, Angelo Luigi Luccioni serait plutôt tombé dans un traquenard
tendu par Théodore. Lettre du 23 mai 1736. Paris, A.N.-AE-B1-199.2.
15. A.S.T., Lettere ministri, Gênes 15, c’est- à- dire le 9 mai si l’on en croit le consul sarde Rivera.
16. Costa, op. cit., p. 213.
17. Ibidem, p. 219.
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Les parents de Luccioni ayant appris cette exécution se sont mis en campagne, mais
on leur a fait connaître par des preuves que Luccioni était un traître à la patrie18.
Le 31 mai, il ajoute :
Pour calmer les partisans et parents de Luccioni, qui criaient vengeance, il (Théodore)
leur a fait admettre sa félonie, et pour les parents, il les a fait qui comte qui marquis et
leur a ainsi passé le joug au cou19.
Effectivement, Luccioni avait de nombreux parents aux premiers rangs
desquels, outre les Matra qui adoptèrent une prudente réserve, se trouvaient les
Panzani de Zuani, les Venturini et les Morachini de Bozio et Vallerustie et les
Petrignani de Casinca. La crainte – instillée en sous main par le commandant
Morati, leur parent, sur ordre du marquis de Rivarola – de prévisibles représailles, ordonnées à leur encontre par Théodore provoqua un début de rébellion de leur part, mais Simon Fabiani avec fermeté et diplomatie réussit à les
faire rentrer dans le rang20. Contrairement à ce qu’espéraient les Génois, son
exécution ne provoqua donc pas une vendetta immédiate, mais en Corse comme
ailleurs la vengeance est un plat qui se mange froid, et au supplice de Luccioni
répondra deux mois plus tard l’assassinat de Simon Fabiani, qui était l’un des
plus fermes soutiens du roi.
L’hôtel de la Monnaie
Les pièces de monnaie, lisbonines et autres, que Théodore avait apportées
de Tunis s’épuisant, la question financière vint rapidement au premier plan des
préoccupations des nationaux. Dans une île où l’activité économique toujours
fragile, malgré la relance agricole génoise du mitan du XVIIe siècle, dégageait peu
d’excédents commercialisables, le numéraire avait toujours été rare. Au niveau
villageois, en temps normal, on y palliait essentiellement par la pratique du troc,
blé contre châtaignes, huile ou vin contre produits manufacturés courants de
fabrication locale, etc., pendant que la vente d’éventuels surplus permettait d’acquérir les quelques autres produits indispensables qui venaient du continent via
les principales villes insulaires. Or à cette époque le blocus de l’île instauré par
les Génois interdisait tout commerce avec celles-ci. Malgré ce handicap, il fallait
subvenir aux diverses charges inhérentes au train de l’État et, qui plus est, d’un
État en guerre ; ce qui signifiait qu’il fallait non seulement régler les dépenses
courantes mais aussi et surtout dégager les sommes nécessaires à la solde des
soldats et à l’achat des armes.
Aussi, après avoir sollicité en vain le clergé insulaire, Théodore résolut dans
la première quinzaine du mois de mai de battre monnaie. Dans ce but, il fit
18. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
19. Ibidem.
20. Ibidem, p. 241.
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appel à Don Matteo d’Ortiporio, curé de Rostino21, surnommé Prete Capotto
qui avait une certaine pratique dans l’art de frapper les monnaies pour en avoir
souvent fabriqué de fausses au profit de son évêque, Mgr Saluzzo22 ! Ensuite, il
réquisitionna des forgerons d’Orezza, région où il y en avait beaucoup, dont un
certain Jules-François surnommé Settecervelle (Sept cerveaux), parce qu’il était,
d’après Costa « l’homme de Corse le plus habile et ingénieux pour inventer et
perfectionner toute espèce d’appareil23 » et également quelque peu faussaire à
ses moments perdus. Sebastiano Costa, qui avait été pressenti en premier pour
exercer cette fonction, s’étant désisté au prétexte qu’il était surchargé de travail,
Jean-Pierre Gaffori fut donc placé à la tête de l’hôtel de la Monnaie (la zecca).
Dans un premier temps la zecca fut installée dans le palais Borghetti, pendant
que Cristoforo Bongiorno avait en charge l’atelier monétaire proprement dit qui,
si l’on suit Jean-Pierre Gaffori, fut bientôt transféré au couvent de Tavagna où
Settecervelle fut chargé de mettre au point l’outillage nécessaire.
Mais, comme tout manquait et en particulier la matière première, il fut décidé
que, sous l’autorité des commandants des pièves, chaque village serait tenu
de fournir au moins vingt-cinq livres de cuivre usagé payées sur l’hôtel de la
Monnaie et le clergé fut prié de se séparer d’une partie de son argenterie ce à
quoi seul celui de Corte voulut bien consentir et encore de façon fort timide.
Quoiqu’en dise depuis Bastia le vice-consul D’Angelo qui affirme que
« Théodore reçoit des Corses leurs argenterie, monnaies et cuivres ainsi que
ceux des séminaires et confraternités qu’il paye en or à ceux qui les consignent
librement, et il a ordonné que l’on frappe des monnaies à son effigie24 », la quête
de métal dans les villages rencontra beaucoup de difficultés. Dès le 30 mai, dans
une lettre adressée à Théodore, Xavier Matra s’en fait l’écho :
Hier soir retourna à la maison le commandant de cette piève (Pieve de Serra) que
j’avais envoyé dans les villages alentour à la recherche d’or, d’argent et de cuivre,
mais ce fut peine perdue car il ne s’y trouve rien, mis à part une grande misère, et
lorsqu’ils disposent d’un peu de cuivre neuf, les gens ne veulent point s’en séparer,
le réservant pour leur propre usage, cependant pour ne pas retarder la production de
la monnaie je ne manquerai pas d’envoyer le commandant vers d’autres endroits afin
que les ordres de V.M. soient satisfaits.
Mais les efforts déployés par Matra se révélèrent vains et, dans une lettre
datée du 8 juin25, il est conduit à déplorer – ce qui équivaut à un véritable constat
d’échec – que l’activité de la zecca ait cessé à cause du manque de cuivre alors
que les nationaux ont tant besoin de liquidités pour payer les milices. Il ajoute,
21. Costa, op. cit., p. 238, note de Renée Luciani n°19.
22. Costa, op. cit., p. 239
23. Ibidem.
24. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo, Bastia, le 31 mai 1736.
25. A.S.T., Lettere ministri, Gênes 15. Lettre adressée au roi.
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comme pour se faire pardonner, qu’il fera expédier le plus rapidement possible à
l’atelier monétaire le peu de ce métal qu’il a pu se procurer.
Cependant, le manque de matière première n’est pas le seul inconvénient
dont souffre l’atelier. Les forgerons engagés manifestent peu d’enthousiasme
au travail, signale Giacomo Francesco Pietri dès le 31 mai. Deux jours après26 il
ajoute que, soit par incompétence soit par mauvaise volonté, l’on n’a pas jusqu’à
présent frappé de monnaies si ce n’est en très peu d’exemplaires. Les problèmes
d’ordre technique, il est vrai, se multiplient, que Settecervelle a des difficultés à
surmonter faute d’outils et de matériaux vraiment appropriés. Mais laissons la
parole à Jean-Pierre Gaffori, qui à la fin du mois de juin fait le point sur la situation27. Il arriva en Tavagna le samedi matin de la semaine précédente au moment
où l’on était en train de transférer l’hôtel de la Monnaie et l’atelier de fabrication au couvent Saint-François28. Le transport du matériel et la fabrication de
nouveaux foyers, dont l’un est terminé, firent perdre du temps. Ce jour même il
fit commencer la construction d’un four à réverbération pour la fonte du cuivre,
car des « douze creusets et plus » que l’on avait fait venir de Corte il n’en restait
que deux, les autres n’ayant pas résisté au feu. Gaffori espère qu’ainsi la fonte
du cuivre sera plus aisée et la frappe de meilleure qualité.
Mais, lui aussi, a à se plaindre de la mauvaise volonté des artisans de la zecca
dont le mécontentement augmente chaque jour un peu plus. Ils demandent à être
relevés régulièrement au prétexte que le travail s’avère très pénible. Sebastiano
Costa et lui-même font tout pour les retenir, ils leur ont promis quelque argent
pour leurs peines passées et 30 sous par jour à l’avenir et malgré cela ils ne
sont jamais satisfaits ! conclut Gaffori, réprobateur. Bongiorno, poursuit-il, sera
à même d’expliquer à Sa Majesté la situation dans le détail, et il serait bon, sauf
si le service du roi exige sa présence à la cour, de renvoyer ce dernier en Tavagna
pour aider à aller de l’avant car il est compétent et écouté des artisans. On s’efforcera de rattraper le temps perdu lors de ce déménagement, mais se pose aussi
le problème des coins, dont un seul sur cinq est utilisable. Celui destiné à frapper
les monnaies d’argent n’est pas encore terminé. Il le sera vraisemblablement ce
jour, à force de récriminations ; le provéditeur Buongiorno lors d’un prochain
séjour auprès du roi pourra, espère-t-on, lui remettre quelques exemplaires de
ces monnaies. Malgré ces assurances, Costa, à tort ou à raison, semble ne se
faire aucune illusion quant à l’efficacité et à la constance de Gaffori. « Le comte
Gaffori fait semblant de travailler, mais c’est une fille, un seul jour de présence
l’a fatigué », écrit-il à Théodore le 26 juillet29. Il est vrai que le gand chancelier
a des raisons personnelles d’être excédé. Le 19 juin, pour pallier les carences de
26. A.S.T., Lettere ministri, Gênes 15. Lettre adressée au roi, de Tavagna, le 2 juin.
27. Ibidem. Lettre adressée au roi le 26 juin du couvent San Francesco de Tavagna.
28. À Pero d’après Renée Luciani, in Sebastiano Costa, op. cit., t. 2, p. 306, note 13.
29. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Costa à Théodore, Orneto le
26 juin1736.
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la zecca, il a dû une fois encore mettre la main
à la poche et faire parvenir 224 lires sur ses
fonds personnels au camp de Bastia et il déplore
qu’à ce jour on n’ait pas encore réussi, faute de
matériel adéquat, à produire des monnaies d’argent30.
Quelques jours après, le ton est encore plus
pessimiste31. Les problèmes inhérents à la frappe
des monnaies sont loin d’être résolus et Gaffori
dénonce tout à la fois la lenteur et la mauvaise
volonté des ouvriers qui, outre le versement de
Monnaies de Théodore.
leur salaire pour les travaux déjà effectués et
pour ceux en cours, ne cessent de réclamer la permission de pouvoir retourner
chez eux au moins une fois par mois, ce qu’il n’a pas voulu accorder, dit-il,
avant d’avoir pris l’avis du roi. Puis les explications du président de l’hôtel des
Monnaies deviennent plus techniques et nous éclairent, ce faisant sur les conditions dans lesquelles sont fabriquées les pièces. Il explique longuement que
jusqu’à présent on n’a pas procédé à la fonte du cuivre, l’on s’est
contenté d’utiliser le métal de meilleure qualité que l’on avait
sous la main sans le fondre. Or à son arrivée en Tavagna, il
restait peu de cuivre bon à battre, ce qui imposait qu’on
le passât au four à réverbération qui a été construit au
couvent à cet effet en remplacement de celui d’Orneto
devenu inutilisable pour la mutation du métal. Aussi,
dans les deux jours à venir, espère-t-on pouvoir expérimenter la fonte du cuivre dans ce nouveau four.
Et Gaffori de poursuivre :
Pour ce qui concerne la frappe des monnaies d’argent, il me faut
informer Votre majesté que la fameuse presse que l’on a réalisée
à cet effet, au prix de tant de fatigues depuis quarante jours et plus,
ne sert à rien, la preuve a été apportée qu’elle ne fonctionne pas. Aussi,
ai-je ordonné que l’on fabrique d’autres coins pour faire battre la monnaie à coups de
marteau, car ainsi la frappe, bien que plus pénible, sera de meilleure qualité.
Il assure par ailleurs qu’il fait tout son possible et que si cela n’avait dépendu
que de lui, il aurait fait incarcérer ces « canailles d’artisans », mais le comte
Costa, à qui il s’en était ouvert, lui avait fait valoir que ce ne serait ni prudent ni
politique.
30. Ibidem, Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Costa à Théodore, Orneto, le
19 juin1736.
31. Ibidem. Lettre de Gaffori au roi, Tavagna, le 30 juin 1736.
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Enfin, il annonce à Théodore qu’après en avoir informé Costa, il a expédié
de l’argent au camp de San Pellegrino et à celui de Bastia, et qu’il va lui faire
parvenir des exemplaires de cette nouvelle monnaie, à hauteur de cent lires, pour
qu’il la fasse connaître dans cette province…
Or, pour le moins, celle-ci n’est guère attractive.
Il advint, relate Costa, que, au moment où la monnaie était mise en circulation pour la
première fois à Orneto, deux femmes refusèrent de l’accepter en paiements des vivres
qu’elles avaient vendus32 .
Il fallut, poursuit le vice-roi, les jeter en prison ce qui terrorisa non seulement
ces deux femmes mais aussi toute la piève qui après cela accepta la monnaie
sans rechigner33. En réalité, même les ouvriers de la Zecca, qui la fabriquent,
n’en veulent pas et entendent être payés en monnaie étrangère. Le comte Pietri,
provéditeur général aux armées 34 pense avoir choisi la voie de la médiation en
réglant les sommes qui leur sont dues sous forme d’une dotation en céréales et il
espère qu’ainsi satisfaits ils se remettront au travail. Entre-temps Settecervelle et
ses compagnons ont adressé une supplique à Théodore par laquelle ils dénoncent
les responsables de la zecca (ils écrivent Cezza) qui entendent les payer avec cette
monnaie de cuivre que personne dans les pièves ne veut à aucun prix accepter.
Aussi supplient-ils Sa Majesté de bien vouloir leur faire justice en leur donnant
quelques pièces d’or ou d’argent pour l’entretien de leurs familles, faute de quoi
ils seront obligés dans les jours à venir d’abandonner le travail de la zecca. Pietri
déplore que cette méfiance à l’égard de la monnaie nationale soit générale et
craint qu’elle ne provoque la démobilisation au camp de San Pellegrino ce qui
fragiliserait, dit-il, toutes les pièves maritimes. Aussi pour faire patienter deux
capitaines, venus réclamer leur salaire, Costa et lui-même leur ont-ils avancé
cinquante lires sur leurs fonds propres35.
Au mois d’août, la situation n’a guère évolué et, depuis Gênes, le consul
Coutlet constate que les insulaires se méfient des monnaies de cuivre frappées
par Théodore, et augure que celui-ci pourrait être bientôt dans l’embarras s’il ne
reçoit pas les renforts dont il s’est prévalu36.
Cette méfiance généralisée envers cette monnaie s’explique et par la nature
du métal utilisé, du cuivre, et par une facture extrêmement grossière qui tranche
avec celle de toutes les autres pièces alors en circulation. Une monnaie « de
bas-aloi et de mauvaise fabrication » confirme Pommereul37. Les pièces émises
sont essentiellement des monnaies de cuivre de cinque soldi, de cinq sous, et de
due soldi e mezzu, deux sous et demi. Ces dernières portent à l’avers les lettres
32. Costa, op. cit., p. 306.
33. Ibidem.
34. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre au roi, Tavagna, le 12 juillet 1736.
35. Ibidem.
36. Paris, A.N., série AE-B1-576. Gênes, le 1er août 1736.
37. Op. cit., p. 208.
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T R qui signifient Theodorus Rex, mais que les insulaires par dérision traduisent par Tutto Ramo (Tout Cuivre), et les Génois par hostilité Tutti Ribelli (Tous
Rebelles)38.
Le revers porte dans le champ la valeur en lettres avec une légende circulaire qui présente les variantes suivantes PRO. BONO. PUBLICO. RE. C ou
PRO BONO PUBLICO RE. CE. Ou encore PRO*BONO*PUB* REGNI*CO*,
c’est-à-dire Pro Bono Publico Regni Corsice, signifiant « Pour le bien public
du royaume de Corse ». Le graveur des coins monétaires pour les pièces de
cuivre fut Settecervelle39. L’atelier monétaire produisit aussi quelques pièces
d’argent d’un demi-écu, mezzo scudo, dont le coin fut gravé par Prete Capotto40.
Ce demi-écu d’argent porte à l’avers une tête de Maure symbolisant les armes
de la Corse à droite, placée devant les trois anneaux enchaînés du blason de
Neuhoff, le tout surmonté d’une couronne avec THEODORUS REX CORSICE,
comme légende circulaire inscrite de droite à gauche. Le revers porte dans le
champ la Vierge Marie debout et de face, tenant l’enfant Jésus dans ses bras
coupant le millésime 1736 en deux et une légende circulaire MONSTRAI TEI
ESSEI MATREMI SI PI inscrite de gauche à droite et signifiant « montre que tu
es notre mère ». Apparemment, seules les pièces de cuivre circulèrent vraiment
et encore avec les difficultés que l’on sait. Quant aux pièces d’argent, frappées
en très petit nombre, elles devinrent rapidement une curiosité41 recherchée par
les numismates éclairés, tels le ministre Maurepas ou le maréchal duc d’Estrées
qui, dès la chute de Théodore, cherchent à s’en procurer par l’intermédiaire de
l’agent consulaire français à Livourne, Michel Calvo de Silva42.
38. Pommereul, op. cit., p. 208, et Cambiagi, op. cit., p. 104, ainsi que le rapport d’un agent génois en date
du mois d’août 1736 : « Il a frappé beaucoup de monnaies de cuivre de mauvaise facture qu’il pensa
rehausser par la frappe T. R., signifiant Teodoro Rex mais qui veulent plutôt dire Tutti Ribelli », A.S.T.,
Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
39. J. B. Ricci, « Monnayage de Théodore », in Dictionnaire Historique de la Corse (sous la dir. d’A.
L. Serpentini), éditions Albiana, Ajaccio, 2006.
40. Ibidem.
41. Cambiagi, op. cit., p. 104.
42. Lettre de De Silva à Maurepas, de Livourne, le 10 décembre 1736. Paris, A.N., AE-B1-726
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En réalité, portrait du banquier Jabach par Van Dyck, 1635.
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CHAPITRE
9
La guerre des libelles
La guerre en ce temps-là se veut aussi être une guerre de plume et de chaque
côté les écrits tendancieux et haineux destinés à justifier son action, à édifier
l’opinion ou à dénigrer l’adversaire vont se multiplier.
Le décret génois du 9 mai 1736
Gênes, si l’on peut dire, ouvre le feu et, par un édit imprimé et largement
diffusé, s’ingénie dès le 9 du mois de mai 1736 à discréditer Théodore avant de
le déclarer coupable de haute trahison et de lèse-majesté.
Suivant une technique bien éprouvée, sur un fond de vérité incontournable car
déjà porté à la connaissance des chancelleries et des gens initiés par divers rapports
de diplomates ou d’agents secrets, viennent se calquer des approximations ou des
contrevérités destinées à noircir auprès du grand public l’image de Théodore.
Nous connaissons maintenant assez bien ce dernier pour que la publication de
la traduction que nous avons faite de ce texte, fort explicite quant aux intentions
génoises, puisse se passer de tout autre commentaire. Laissons cependant la parole
au Sr Coutlet consul de France à Gênes, qui le 16 mai 1736 précise :
Il paroit que tout cela embarrasse fort cette République qui fit samedi dernier publier
et afficher le placard dont j’ay l’honneur de joindre icy un exemplaire par lequel après
avoir détaillé la vie, faits et gestes de ce prétendu Baron Theodore, elle le déclare
criminel de lèse Majesté, séducteur des peuples perturbateur du repos public, défendant sous les peines les plus rigoureuses, a tous ses sujets de quelque qualité et condition qu’ils puissent être.
Proclamé au nom du doge et des gouverneurs et procurateurs de la République
de Gênes, l’édit développe l’argumentation suivante :
Ayant appris qu’un petit navire marchand commandé par un certain capitaine Dick
de nationalité anglaise a débarqué sur la plage d’Aleria, outre des armes et des munitions, un certain personnage dont on parle, vêtu à l’asiatique, qui bien qu’étant jusqu’à
présent inconnu a réussi à circonvenir les Chefs soulevés et à se faire accepter par le
peuple, à qui il a distribué des armes, de la poudre, quelques menues pièces d’or et
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
autres cadeaux, et qui instille, par la promesse de plus importants renforts, des sentiments contraires à la tranquillité publique que la République a tant à cœur de rétablir
au profit des sujets de ce royaume.
Il est maintenant attesté par des preuves irréfutables qu’il est originaire de Wesphalie,
qu’il se nomme baron Théodore de Neuhoff et qu’il est connu en divers endroits pour
pratiquer la chimie, et être instruit de divers secrets et tenu pour un adepte de pratiques
secrètes et de la Cabale, en définitive un vagabond de peu de fortune.
En Corse, il se fait appeler Théodore, et c’est sous cette identité qu’il séjourna en 1729 à
Paris où il abandonna sa fille en bas âge et sa femme qu’il avait épousée en Espagne.
Parcourant le monde, il a maintes fois changé de nom et de nationalité, se faisant
passer pour Allemand à Londres, Anglais à Livourne et Suédois à Genève, utilisant
selon les circonstances les pseudonymes de baron Napoer, de Smibmer, de Nissen et de
Schemtbergh comme en attestent ses passeports et autres documents authentiques que
nous détenons.
Avec une telle diversité de noms et de nationalités, il a réussi, avec d’infinis artifices
à vivre aux dépens d’autrui, et l’on sait qu’en Espagne, vers 1727, il dissipa, avant de
prendre la fuite, l’argent qui lui avait été avancé contre l’offre de lever un régiment
allemand, et, en plusieurs occasions, il a dupé Anglais, Français et Allemands et d’autres
encore de diverses nations.
Là où il a commis de telles tromperies, il a toujours réussi à passer inaperçu. Mais après
son départ, il devenait célèbre pour les duperies commises, comme en atteste la lettre
d’un chevalier Allemand écrite de Lisbonne le 20 février de l’année en cours 1736.
Habitué à vivre de cette manière, il fut convaincu d’avoir emprunté, il y a quelques
années à Livourne, 515 pièces aux banquiers Jabach, avec promesse de les rembourser
sur Cologne, et, à la fin, les créditeurs déçus le firent emprisonner ; après quelques mois il
lui parut opportun de se prévaloir d’un maître de petite condition présenté comme garant
de sa mise en liberté comme en atteste un acte passé devant maître Giovan Battista
Gumena, notaire à Livourne1, le 6 septembre 1735, et, étant tombé malade durant son
incarcération, il fut admis comme indigent à l’hôpital du bagne de cette cité.
Il y a environ trois mois, il partit pour Tunis muni de lettres de recommandations de
Livourne, après avoir exercé là-bas en tant que médecin et avoir tenu de nombreuses
réunions secrètes avec les chefs de ce pays infidèle, il en obtint les dites armes et
munitions avec lesquelles il se rendit en Corse en compagnie de Cristoforo le frère
du médecin Buongiorno qui exerce à Tunis, de trois Turcs, parmi lesquels un certain
Maometto, qui avait déjà été esclave sur les galères de Toscane, de deux jeunes
1. Le 16 mai, depuis Livourne, Bartolomeo Domenico Gavi se félicite de l’initiative prise par le gouvernement génois et assure qu’il a fait largement circuler le document dans la ville portuaire, afin que
nul ne l’ignore. Il précise cependant qu’une erreur s’est glissée concernant l’orthographe du nom du
notaire en question. Il s’agirait de Gio. Battista Gamera et non de Giovan Battista Gumena comme le
mentionnent les exemplaires de l’édit qui lui sont parvenus. Il a donc fait rectifier l’erreur avant de les
mettre en circulation et d’en envoyer un au commissaire général à Bastia. Ce souci du détail, est un
témoignage de plus, s’il en fallait, de la qualité des informations véhiculées par le consul Gavi. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2687.
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LA GUERRE DES LIBELLES
Livournais, Attiman et Bondelli, qui avaient fui la maison paternelle et d’un prêtre de
Portoferraio que les Pères missionnaires s’étaient à juste titre efforcés d’éloigner de
ces lieux.
Considérant que ces informations sont avérées et que celui-ci s’est mis en situation de
dominer la Corse, en détournant perfidement nos sujets de la dévotion due au Prince
légitime, et craignant que dans cette situation un homme de cet acabit, capable de
telles dépravations, puisse provoquer de grands désordres et inquiéter nos peuples,
nous avons ordonné de rendre cela public et de déclarer comme nous déclarons par
le présent édit, le soi-disant baron Théodore de Neuchoff, lequel est actuellement
auteur de nouveaux désordres, séducteur des peuples, perturbateur de la paix publique, coupable de haute trahison et de lèse-majesté au premier chef, passible de toutes
les peines prévues par nos Lois ; interdisant pour cela à tous d’avoir aucun contact et
relation avec lui, proclamant passibles des mêmes peines, comme coupables de lèse
majesté et perturbateurs de l’ordre public, ceux qui lui prêteraient aide et assistance
ou qui deviendraient ses partisans pour donner plus d’ampleur à la sédition et pour
perturber nos peuples.
Fait dans notre palais royal ce 9 du mois de mai 17362.
Depuis Gênes, le 14 juin, Campredon, s’adressant à Maurepas, commente
avec amusement :
Il n’y a rien de nouveau en Corse depuis le dernier ordinaire […] Les chefs ont renvoyé
ici plusieurs des imprimés que le Sénat a fait imprimer pour décréditer le baron de
Neuhoff, ils ont écrit au bas que comme on voulait le faire passer pour un charlatan il
espérait établir bientôt son théâtre à Bastia3.
Le ton est donné, et c’est aussi par la raillerie et le mépris, en s’efforçant de
mettre les rieurs de leur côté, que les insurgés et leur roi entendent répondre aux
insultes et aux accusations de Gênes.
Au doge et aux sénateurs de Gênes, salut et
patience
C’est par cette interpellation ironique, les engageant à s’attendre au pire, que
Théodore débute le pamphlet adressé aux Génois le 1er juin depuis le camp de
Bastia. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une réponse au précédent édit de
Gênes auquel il n’est jamais fait expressément référence, mais d’une sorte de
mise au point caustique face aux accusations génoises, doublée d’une attaque
impitoyable contre les agissements passés et présents de la République dans
l’île. Le document est manuscrit et plusieurs copies en ont circulé en langue
2. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
3. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
italienne. Celle dont nous présentons la traduction a été extraite des archives
d’État de Turin4.
Il ne m’est jamais venu à l’esprit que l’on puisse me reprocher d’avoir oublié de vous
informer de ma résolution de passer en Corse. À dire vrai j’avais jugé que cela était
inutile car j’ai toujours pensé que le bruit en parviendrait jusqu’à vous et vous en informerait sans qu’il soit besoin de vous adresser des nouvelles plus précises que celles que
vos ministres de Corse, avec des analyses érudites, vous auront fait parvenir.
Mais comme je me rends compte de l’amertume que vous éprouvez de n’avoir pas été
plus clairement et plus sûrement informés par mes soins, je me crois obligé aujourd’hui
de venir vous présenter mes civilités comme il est séant de le faire pour celui qui change
de domicile à l’égard de ses voisins.
Ainsi après une longue période de voyages, qu’apparemment vous connaissez bien, et
désireux enfin de ne plus courir le monde, j’ai décidé de me construire une petite maison
en Corse, ce qui me conduit, parce qu’elle est proche de vous, à vous adresser ce témoignage de courtoisie par le biais de ce billet.
Il est vrai que votre Commissaire de Bastia, à moins qu’il ne mente, comme ont l’habitude de le faire tous vos ministres, pourra vous informer exactement de mes intentions,
ayant eu soin pour ce qui me concerne, d’envoyer vers cette cité des troupes en nombre
suffisant pour qu’il soit bien instruit de ce que sera notre nouveau voisinage.
Aussi cela devrait suffire à satisfaire à l’obligation de politesse à laquelle on est tenu
lorsqu’on change de domicile. Mais, comme il y a toujours, entre voisins, matière à
litiges à propos des limites, des passages ou pour toute autre raison, laissant de côté les
compliments il me faut parler avec vous de nos affaires. D’autant plus qu’il me revient
de partout que vous vous êtes fort lamenté à propos de notre nouveau voisinage que
vous avez non seulement méchamment discrédité, mais aussi condamné, contrevenant
ainsi à vos devoirs.
La condamnation par laquelle vous faites de votre voisin un perturbateur de la paix et
de la tranquillité publique et un séducteur des peuples est un mensonge manifeste non
seulement auprès de quelques-uns mais à la face du Monde qui sait que depuis sept ans
la paix et la tranquillité ont disparu de l’île de Corse, qui s’était auparavant débarrassée de votre obscure tyrannie et qui, sous le manteau d’une fausse paix est à nouveau
soumise à votre barbare vindicte qui envisage le massacre de ces pauvres peuples.
Telles furent les actions de l’insolent et barbare Pallaviccini qui mirent fin à la paix et
à la tranquillité de l’île obtenue au prix de tant de sueur avec l’aide de l’Empereur.
C’est votre très insolent et capricieux Pinelli qui séduisit le peuple et non moi, qui l’ai
trouvé séduit quand je vins il y a peu de jours y habiter. Alors pourquoi en rejetez-vous
la faute sur moi, si les coupables sont entre vos mains ? Et puis dans quel texte de loi
est-il écrit qu’un voisin comme moi puisse être accusé de crime de haute trahison ? La
trahison suppose qu’une amitié a été violée par une grave offense sous le couvert de
cette même amitié. Or si l’on peut vous concéder que vous avez été gravement offensés par moi, quelle amitié y a-t-il jamais eu entre nous, et quand ai-je jamais été votre
4. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
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ami ? Que le Ciel fasse qu’il ne me vienne jamais à l’esprit une idée aussi infâme que
d’aimer une Nation qui s’est attiré l’aversion du Monde entier.
Je vous concède tout, hors le délit de Lèse Majesté. Je m’indigne à la pensée d’un
crime aussi énorme. Mais après mûre réflexion sur l’origine de votre Majesté, je me
console de ne point la trouver malgré toutes mes recherches.
De grâce, dites-moi, votre Majesté l’avez-vous hérité de votre Doge Paul le nouveau
teinturier, ou encore l’avez-vous conquise sur mer quand votre cité s’est érigée en un
nid de pirates, ou est-ce Mahomet qui vous en fit don, quand par vil appât du gain
vous transportâtes tant d’infidèles qu’ils auraient suffi à ruiner l’Empire chrétien. Sans
doute l’avez-vous amenée sur vos épaules d’Espagne d’où, employés à transporter les
charges les plus nauséabondes, vous vîntes ensuite porter sur les mêmes épaules les
toges de votre patrie, ou bien vous vient-elle d’Angleterre sur ce navire expédié par
un marchand anglais à un de vos patriciens, depuis élu doge, à l’adresse suivante : Au
Seigneur N.N. doge de Gênes et marchand de morue.
De Grâce, comment a pu naître en vous cette prétention à la monarchie et au principat alors que votre république ne fut jamais autre chose qu’une société de pirates et
d’usuriers, et combien de siècles se sont écoulés depuis que siégeaient en vos conseils
les plus vils artisans de la cité ? C’est d’eux sans doute que vous prétendez hériter la
Majesté ? Et ce nom de prince qu’injustement vous assumez, n’est-il pas illicite et
usurpé ? Je sais fort bien que les lois et les fondements de votre république ont été
établis de telle façon que nul ne puisse jamais être prince si ce n’est la Loi elle-même
qui vous administre, aussi est-ce à tort que vous vous accordez le titre de souverain et
que vous appelez injustement les peuples vos sujets alors que ceux-ci devraient également vous commander comme ils le firent par le passé. Mais si aujourd’hui l’aveuglement de ces pays vous conserve la pacifique possession de ce dont vous ne devriez
pas jouir, il m’apparaît avec certitude que ceci ne vous réussira pas dorénavant, car
ayant ouvert les yeux, ils ont la légitime volonté et la force de se soustraire à votre
tyrannique influence.
Pour ce qui me concerne, je suis résolu à m’engager dans cette voie que la raison et la
justice me dictent, et comme j’ai déjà été par vous accusé devant le monde entier de
vouloir tromper toutes les nations, je me suis mis en tête aujourd’hui d’ouvrir les yeux
à une seule d’entre elles qui est l’honorable nation corse, et si pour cela il me fallait
vous duper je le ferais de bon cœur et ainsi, après l’avoir fait, j’aurais trompé le monde
entier, comme vous l’avez déjà écrit.
Soyez cependant persuadés que mes créanciers n’ont pas à craindre de ne pas être
remboursés, car vos biens que les Corses légitimement me remettront suffiront pour
respecter toutes mes créances, il me restera seulement l’amertume de ne pouvoir
jamais suffisamment rembourser votre république de toutes les actions tyranniques
dont elle a accablé ce royaume, car il n’y aura jamais assez d’argent pour rembourser
une dette de cette importance.
Je ne manquerai pas de vous aviser par la même occasion que mes cabales réussissent excellemment puisque, comme vous l’aurez entendu dire, grâce à elles, j’ai pu
m’assurer les services de gens en si grand nombre que cela suffit pour le moment à
vous convaincre que je suis capable de vivre aux dépens d’autrui, mais j’ai aussi eu
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l’habileté d’entretenir à mes frais dix mille hommes, et quant à savoir s’ils sont bien
nourris et payés, pourront en témoigner vos courageux soldats qui enfermés dans les
villes n’ont même pas le cœur de se mettre à découvert pour les observer.
Vous avez insinué que je règle le salaire de mes soldats avec de la monnaie de papier
dont vous vous servez vous-même pour tromper le monde en faisant croire que votre
Saint Georges est plein d’or alors qu’il est rempli de vent et si tous les créditeurs
se manifestaient on se rendrait vite compte que plutôt que d’or le cheval de Saint
Georges, tel le cheval de Troie, est plein de fer.
Il me reste enfin à vous asséner que même si vos tromperies peuvent salir mon nom
aux yeux du monde, je suis persuadé qu’elles n’auront pas l’effet escompté sur ces
peuples qui connaissent et sont déjà accoutumés à vos mensonges, et que l’or que je
vais chaque jour déboursant aura plus de poids que les infamies que vous inventez à
chaque instant.
D’une seule chose je daigne vous prier, faites en sorte qu’au moins dans les rencontres
qui devront se produire entre moi et vos troupes l’on puisse voir un de vos patriciens à
leur tête s’ils sont animés par la vraie bravoure dont toute personne bien née doit faire
preuve au bénéfice de sa patrie et l’on pourra ainsi juger qui de nous est animé des
sentiments les plus héroïques, et ce bien que je sois sûr que cela n’arrivera jamais, car
étant tous occupés à vos changes, à vos pratiques usuraires et à vos vils métiers il est
impossible que l’esprit de générosité puisse vous commander, aussi il n’y aura jamais
d’honneur dans vos troupes que vous devriez guider et que vous n’avez pas le courage
de conduire au combat parce que vous préférez vivre, dans une oisiveté vile et lascive
contraire aux usages d’une nation généreuse, obscurs et méprisés.
Fait au camp de Bastia le 1er juin 1736
Théodore
Sebastiano Costa Secrétaire d’État et Grand chancelier royal5
La réponse de Théodore
Théodore ne répondit qu’assez tardivement à l’édit génois le condamnant. En effet, ce n’est que le 2 juillet qu’il le fit sous la plume de Costa, à
un moment sans doute où l’un et l’autre éprouvent le besoin de remonter le
moral de leurs troupes quelque peu ébranlé par les premières désillusions. Si
le premier pamphlet de Théodore n’a pas fait l’objet de commentaires dans
les chancelleries (ou si ce fut le cas, nous en avons perdu la trace), le second
libelle attire incontestablement l’attention des diplomates et tous s’en font
l’écho. Le premier, Bartolomeo Domenico Gavi, consul de Gênes à Livourne,
annonce le 15 août la transmission au Sénat d’un document qui circule en ville
et qui est la réponse de Théodore à l’édit émis par la République. Ce texte,
dit-il, est présenté comme ayant été officiellement rédigé en Corse, mais en
5. A.S.T., Materie politiche, Conti esteri, Corsica. Texte transcrit par Renée Luciani, in Sebastiano Costa,
Mémoires, op. cit., t. 2., p. 702-704 et traduit par nos soins.
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fait rien n’est moins sûr et il subodore qu’il a été rédigé à Livourne ou à Pise.
Aussi pour en savoir plus, il va diligenter une enquête qui d’après lui s’annonce difficile6.
Le 19 août, Pierre-Jean de Bertellet, le consul de France dans cette même
ville, dans une lettre à Maurepas, prend position sur la forme :
Il paroit une réponse de Theodore au décret de la république par lequel il est déclaré
coupable de Lèse Majesté, c’est une pièce pleine de malignité et d’une espèce de
raillerie insultante, basse et peu convenable de la part d’un homme qui prend le titre
de Roy, sa plaisanterie et ses invectives sentent plutôt un homme du peuple qu’un peu
de prospérité rend déjà insolent7.
Le 23 août, Campredon depuis Gênes en fait autant, mais de manière plus
sobre. Il se contente d’écrire à Maurepas qu’il a enfin découvert une copie de la
réponse que Théodore a faite au manifeste de la République et qu’il a l’honneur
de lui en adresser la traduction. « Elle contient des portraits d’après nature »
conclut-il8.
N’ayant pu retrouver la traduction de Campredon, nous avons donc procédé à
la traduction d’une copie en langue italienne conservée dans les archives turinoises. Sa teneur, comme celle des autres documents que nous présentons dans ce
chapitre, est assez explicite pour se passer de plus longs commentaires. Disons
seulement que les références historiques visant à noircir la politique étrangère
génoise sont sujettes à caution et tout autant celles concernant les origines de
Théodore. Retenons cependant que ce dernier entend lever le voile qui couvre
les yeux des insulaires et leur cache les lumières de l’intelligence et notons que
cette formulation est novatrice en ce sens qu’elle préfigure ce que Pascal Paoli
fera plus tard de manière symbolique en levant le bandeau qui recouvrait les
yeux de la tête de Maure figurant sur les armoiries du royaume, laquelle, ainsi
représentée, deviendra, sur fond blanc, l’emblème de la Corse révoltée.
Théodore, par la grâce, d’abord, de la Très Sainte et indivisible Trinité et de l’Immaculée Marie, toujours Vierge et mère et ensuite par celle des vrais seigneurs et très
glorieux habitants et pères de la Patrie, Premier roi de Corse.
Nous avons appris que par les marchands génois et en leur nom par leur Doge et leur
Sénat a été publié durant le mois de mai passé un écrit, ou plutôt un libelle infâme plein
de calomnies à notre égard, dans lequel après une profusion de mensonges on prétend
nous déclarer auteur des nouveaux tumultes de ce Royaume, séducteur et perturbateur
de la tranquillité publique, coupable de haute trahison et de lèse-majesté au premier chef
et pour cela passible des peines prévues à ce titre par leurs prétendues lois.
6. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687. Lettre du consul Gavi au Sénat, Livourne, le 15 août 1736.
7. Paris, A.N., série AE-B1-726.
8. Paris A.M.A.E., C.P., Gênes 98. Nous n’avons pas retrouvé la traduction à laquelle Campredon fait
allusion.
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Aussi, non pas parce que nous accorderions à leurs vitupérations plus d’importance
qu’aux aboiements des chiens à la lune, mais plutôt parce que nous savons que l’application de leurs lois, en tout prostituées, permet par la bouche des tourmentés l’expression de toutes les passions, nous ne nous considérons en rien offensé par de telles
diffamations.
Mais pour mieux faire connaître pour toujours au Monde leur satanique superbe qui
prétend imposer leur domination à qui leur est supérieur, et pour apporter magistralement la preuve de leur vanité tout en rappelant leur scélératesse, nous tenons à leur dire
qu’ils sont bien moins au courant de notre véritable qualité et condition que nous ne le
sommes nous et le monde entier, de leur ignominie et vilenie, mais comme, en aucune
manière, nous ne sommes tenu de leur fournir des informations nous concernant, il
nous suffit pour l’instant de leur faire savoir que nous avons été reconnu et déclaré
digne de la couronne et du sceptre par ces seigneurs, dans leur sagesse éclairée, après
qu’on leur eut ôté des yeux ce bandeau avec lequel la malice ligure leur avait caché les
lumières de l’intelligence, de la manière même qu’ils l’ont affiché dans les armoiries
du Royaume ; cela a démontré et fait connaître notre grandeur et leur vilenie, et nous
nous réservons le droit de faire constater nos origines royales, non entachées d’activités mécaniques qui fragilisent leurs vaines prétentions nobiliaires, après qu’assisté par
la valeur incontestable et le courage de ces peuples et du Ciel vengeur nous les aurons
châtiés de leurs pratiques et usages dépravés en les chassant totalement de cet État et
en leur arrachant ce diadème, que seul leur concède ce royaume dont ils prétendent à
tort être les Princes naturels alors qu’ils n’y détiennent qu’un pouvoir usurpé.
Et même si, comme ils l’affirment, nous avons été par le passé d’origine modeste, nous
avons toujours eu du mérite, et un mérite tellement grand que notre désir de secourir
la juste cause de ces peuples a été très heureusement exaucé par cette couronne et par
le fait que, avec les munitions et le peu d’argent, que d’après ce qu’ils disent nous
avons amenés ici, nous avons obtenu la liberté pour un Royaume qui avait été réduit
en esclavage et pour nous la gloire, mortelle sur terre et éternelle au Ciel d’avoir porté
un coup à l’arrogance de leur superbe tyrannie en leur ôtant de la tête cette couronne,
qui par le seul biais de ce royaume figurait dans les armoiries ligures et de laquelle
pour mille motifs et raisons ils ont toujours été et sont indignes, et nous a fait ministre
du Saint Siège dont nous nous sommes toujours réclamé et dont nous nous déclarons
le légitime et très fidèle fils, contrairement aux Génois qui même s’ils se prétendent
catholiques devraient être dits catholiques anglicans, et nous a choisi pour leur faire
rendre ce royaume qu’ils ont volé au Pontife romain et dont Boniface VIII exigea la
restitution le 12 mai 1303, et duquel ils furent ensuite déclarés tyrans par une bulle
d’Eugène IV lancée le 12 novembre 1444.
Certes, nous leur rappelons que nos entreprises et nos cabales ont toujours été au
service d’actions illustres et dignes de nous et de nos origines et quand bien même
nous serions allé à Tunis et nous en aurions rapporté ici quatre de ces Barbaresques,
ils en ont menti car nous ne sommes pas allé là-bas pour nous acoquiner avec les infidèles, pour pouvoir voler amis et ennemis comme le firent leurs ancêtres en l’an 1323,
lorsqu’avec 10 galères ils s’allièrent au célèbre Di Sinobia, l’amiral de Turquie.
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Nous n’aurions pas davantage apporté des secours à ces mahométans ni nous ne les
aurions aidés comme ils le firent en l’an 1272, et nous n’avons jamais déployé l’enseigne du Coran, comme ils osèrent le faire en 1315, et si nous avions amené aujourd’hui
des gens de Tunis ce serait pour la plus grande gloire de notre Dieu dont les Génois
piétinent les lois, car nous songeons toujours davantage à glorifier la Très Sainte Trinité
en assujettissant à la vraie foi les âmes mécréantes qu’à les emmener comme esclaves
pour en obtenir leur rachat individuel ou en tant qu’hommes libres pour peupler ces
contrées comme ils le firent en conduisant en Europe les armées ottomanes.
Enfin, comme gage de notre justice et de celle de ces peuples et comme preuve de leurs
énormes et inconsistants mensonges, nous leur rétorquons que s’ils avaient à cœur la
tranquillité du Royaume comme ils s’en vantent, ils ne l’auraient pas, avec une si tyrannique oppression, assassiné, détruit et réduit à l’extrême désespérance, et ils n’auraient
pas permis que les leurs, plus sicaires que ministres, usent d’autant de perfidie, tel
Antonio Spinola qui traîtreusement et malgré la foi donnée fit assassiner les meilleurs
chefs et princes de cette île, ou encore en une autre circonstance Nicolò Fieschi qui après
avoir signé un traité avec Alfonso Cervano égorgea tant d’innocents.
Et qui encore dernièrement, pour des raisons fallacieuses, ont fait emprisonner et
tenter de tuer les meilleurs et principaux défenseurs, des patriciens loyaux, faisant
ainsi une trop grande et publique offense à la garantie impériale accordée en 1732.
Qu’ils ne puissent se dire Princes naturels de ce Royaume ni prétendre que ces peuples
sont leurs sujets est évident, parce que jusqu’à cette date ils ont été de purs usurpateurs
et voleurs car ces provinces n’étaient pas sujettes mais avaient passé une convention
avec eux licent frangenti frangere fidem.
Bêtise franchement ridicule, fut la déclaration des Génois prétendant que nous étions
l’auteur des nouveaux tumultes, séducteur des peuples, perturbateur de la paix publique, coupable de trahison et de lèse-majesté au premier chef et pour cela passible des
peines prévues par leurs inconsistantes lois alors qu’il est universellement reconnu que
les tumultes de ce royaume avaient déjà commencé au début de 1730, et que nous n’en
étions pas l’auteur ni le séducteur des peuples et le perturbateur de sa paix publique.
C’est leur détestable gouvernement qui est venu à bout de la patience de cette nation,
et le coupable de haute trahison et de lèse-majesté c’est leur Collège, pour avoir non
seulement trahi ces Seigneurs par l’abrogation des conventions, mais aussi le César
vivant en méprisant sa garantie et la Majesté de Dieu même par tant de scélératesses,
tant d’assassinats et tant de perfidies, et non nous, car pour l’offense qu’ils disent leur
avoir été infligée, nous ne pouvons être déclaré coupable de lèse-majesté, parce qu’ils
n’en ont pas, et s’ils l’ont jamais eue, ils l’ont si grandement salie et offensée par leurs
injustices qu’elle est morte depuis longtemps.
Bêtise majeure se révèle être aussi l’interdiction qu’ils ont faite à tous de nous
fréquenter et de commercer avec nous car ce faisant ils introduisent d’autres nations
étrangères et nous rendent indépendant d’eux. Du reste nous déclarons que nous
sommes venu ici, habitué à la couronne par nos origines, avec l’intention de soutenir
et d’administrer la justice, faire le denier effort pour éliminer leur impiété, ajoutant à
leur grande honte que leur libelle infâmant ne nous offense en rien parce que comme
ils descendent de ces juges, du temps où les reliques de la Jérusalem détruite furent
placées par Titus sur un navire confié au gré des vents qui les conduisirent en Ligurie,
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il n’est pas étonnant qu’à l’exemple de leurs géniteurs qui médisaient de Jésus-Christ
ils en fassent autant de nous et même si nous étions tels qu’ils veulent nous présenter,
bien plus importantes sont les dispositions prises pour le soulagement des opprimés,
comme l’illustrèrent si grandement Moïse et ensuite David, de naissance très inférieure à la nôtre, et par ailleurs Tamerlan d’origine très vile.
Finalement, tenant compte de l’avertissement que nous laissa par écrit Trajan
Bocallino d’avoir à tenir éloignés les Génois comme étant des sangsues destinées
à sucer le sang des princes et instruit par l’expérience des énormités dont ils se sont
rendus coupables dans ce royaume et dans les contrées avoisinantes, il est certain que
nous les tiendrons éloignés de ces rivages, desquels en attendant, nous prévalant de
l’autorité et de la prééminence que ces peuples et leurs principaux Seigneurs et Pères
nous ont conférées, nous les déclarons bannis sous peine de mort comme usurpateurs,
oppresseurs et tyrans de cette île et débiteurs du trésor de ce royaume de tous les
injustes prélèvements effectués au cours des temps, qui en ont englouti les revenus et
dévoré la substance, et ainsi nous avons expressément décrété et arrêté
Fait à Patrimonio du Nebbio ce 2 juillet 1736
Signé Théodore9
La réponse du comte de Maurepas à Campredon, le 4 septembre, après lecture
de ce document est tout aussi explicite :
J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire le 23 du mois dernier.
Elle donne lieu aux remerciements que je vous fais de m’avoir communiqué la réponse
du baron de Neuhoff à ce que les Génois avaient publié contre lui. J’ai été d’autant plus
aise de la lire que l’attention de la République à en dérober à tout le monde la connaissance avait beaucoup contribué à augmenter ma curiosité. J’estois bien persuadé ainsi
qu’il ne tenoit pas à vous qu’elle me fut aussitôt satisfaite, mais soit un peu plustost soit
un peu plus tard il est toujours bon de voir ces sortes de pièces.
Et le ministre, qui semble bien connaître les Génois, de conclure :
« Il reste à souhaiter pour l’auteur qu’il ne se trouve pas un jour à la discrétion de ceux
qu’il a si peu ménagés10.
Nouvelles de la Corse et de son roi
Le dernier document est anonyme et non daté, intitulé « Nouvelles de la
Corse et de son roi11 », il est vraisemblablement sorti des officines génoises et
a été rédigé au plus tôt durant la première semaine d’août 1736 puisqu’il fait
allusion à des événements survenus le 3 de ce mois. Nous n’en publions dans ce
9. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
10. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98.
11. A.S.T., Materie politiche, Conti esteri, Corsica. Intitulé : Novità di Corsica e suo re. Le document
porte sur la dernière page la mention suivante : Corsica-Relazione delle qualità e maneggi del preteso
Re Teodoro.
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contexte que la première partie, dans laquelle, après avoir campé rapidement un
portrait à l’emporte-pièce de Théodore, il s’ingénie à ridiculiser et à discréditer
le roi et sa cour et dans ce dessein décrit en forçant le trait la rudesse de son
comportement, la modicité des moyens dont il dispose et la rusticité des mœurs
de son entourage. Bien qu’étant un pamphlet fielleux, partisan et haineux, ce
document qui mêle habilement le vrai et le faux, constitue pourtant par-delà ses
multiples et outrancières dénonciations des mœurs insulaires et souvent à travers
elles un témoignage intéressant sur la période surtout pour ce qui concerne l’atmosphère belliqueuse du temps et certains aspects de la vie quotidienne. Ainsi
ce qui a trait à la table du roi, peut être en partie retenu. L’absence de protocole
et la multiplication immodérée des toasts sont aussi évoqués par Costa, mais,
bien entendu, comme un témoignage d’adhésion et d’enthousiasme à l’égard de
la personne royale. De même, il atteste du penchant du roi pour le chocolat, sans
doute hérité de son séjour à Versailles où ce produit colonial, depuis longtemps
apprécié à Madrid, avait été mis à la mode par l’infante Marie-Thérèse.
Pendant ce temps, les agents insulaires en terre ferme distillent des informations plus positives, reprises notamment par le Sr Coutlet, consul de France
à Gênes à qui l’on a affirmé que Théodore « a tous les jours trois tables tres
bien servies, qu’il mange en vaisselle d’argent, et continue de payer exactement
tout ce qu’il prend12 » et Campredon de conclure fort pertinemment face à ces
nouvelles contradictoires qu’il est difficile d’avoir, touchant ce qui se passe en
Corse, « des avis sur la fidélité desquels on puisse compter. Il est naturel que
chacun des partis travaille à donner aux affaires la couleur qui lui convient le
plus. La difficulté des correspondances les aide beaucoup en cela13 ».
Mais revenons aux « Nouvelles de Corse et de son roi » :
Il n’a pour toute domesticité (il s’agit de Théodore) que trois misérables esclaves
et deux jeunes Livournais, dont un lui sert de valet de chambre et l’autre de portedépêches. Son adjudant royal est un assistant d’apothicairerie de Tunis, son chapelain
mange avant de dire la messe, et il n’a pour toute autre cour que neuf soldats à savoir
neuf paysans vêtus de laine pour sa garde ; ses officiers sont pour partie des prêtres et
pour partie des laïcs également mal vêtus de ces manteaux de laine (piloni).
Les généraux, colonels et comtes qu’il a créés vont tous avec le fusil sur l’épaule à
la manière des voleurs, ce sont des bergers des plus misérables, et orgueilleux sans
aucune raison. Ce roi est escorté de coquins, voleurs et assassins, la justice qu’ils
rendent consiste à donner la mort chaque jour à l’exemple des barbares ; tous ces
prêtres armés, religieux, hommes et adolescents réunis constituent la pire nation que
j’ai pu voir, observer et fréquenter durant toute ma vie, nation brutale sans raison, sans
urbanité et sans réserve, à l’image des bêtes, peuple très paresseux, malpropre et très
misérable qui prétend être riche. Avec peu ils font la guerre, et ils la font sans règles,
derrière les rochers et dans les montagnes, ne voulant jamais venir ni aller à décou12. Paris, A.N., série AE-B1-567. Lettre de Coutlet à Maurepas, Gênes, le 20 juin 1736.
13. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98, juillet 1736.
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vert, ils ont de très méchantes mœurs, jaloux de leurs femmes, tous vêtus de laine, les
femmes et les prêtres y compris. Les femmes sentent mauvais, sont sales et habillées
de laine à la manière des Turcs avec des voiles de toile blanche et de longs habits à la
grecque. La table pouvait accueillir douze convives avec des assiettes de terre cuite et
des couverts pour partie en argent et pour partie en bois. Lui mangeait avec ces bergers
qui se servaient avant le roi et les étrangers ; le premier service se composait d’une
mauvaise soupe de pain, le second de viande bouillie. Plusieurs mangeaient avec les
mains pour n’avoir pas été habitués à utiliser des couverts ; au troisième service était
apportée la viande en daube, au quatrième le rôti et au cinquième le fromage et les
fruits. À chaque service se produisait un tohu-bohu comme en organisait à Naples la
canaille en de telles occasions : qui pouvait se servir le premier, le faisait, et ainsi qui
mangeait beaucoup, qui peu et qui rien. Pour le boire, il y avait une soucoupe avec
quatre verres, c’est-à-dire deux de verre, une coupe pour le bouillon et un vase pour le
chocolat, et quand on buvait on criait à haute voix et tous répondaient Vive Sa Majesté,
tout à fait comme cela se pratique dans les auberges napolitaines ; quand il sortait, la
garde de neuf soldats le suivait avec le fusil en travers et l’épée à la main et avec eux
tous ces voleurs. Quand il se déplaçait d’un lieu à un autre, son équipage était tel qu’il
montait un âne, et partout où il passait il prenait du bétail, c’est-à-dire des chevaux,
des bœufs et autres, tout comme de l’orge ou du blé, sans jamais payer un sou. Quand
il prononçait quelque sentence et condamnation à mort son arrêt était : “confesse-toi
et meurs” et l’on exécutait immédiatement la sentence ; la loi qu’il cautionnait était
fort curieuse, un homme et une femme qui faisaient l’amour furent pris et enfermés
ensemble dans une chambre, puis confessés et conduits aux fourches patibulaires on
les exécuta à deux bras l’un de l’autre puis on les ensevelit ensemble.
Ce roi après le repas était toujours ivre comme un âne, il se livrait parfois à de grandes
extravagances et de peu aurait voulu faire beaucoup…
Enfin, ajoutons à ce dossier la « harangue prononcée par Théodore Premier
à la Diète convoquée en Balagne » qui est au moins aussi virulente que les
autres libelles quoique d’un moindre intérêt historique que ceux que nous avons
reproduits. C’est à elle, ainsi qu’au pamphlet intitulé « Salut et patience » que
Campredon fait allusion dans sa lettre à Maurepas du 13 septembre. Il explique
la brutalité des propos par la nécessité où se trouve Théodore de rassurer les
chefs de la révolte qui commencent à douter ouvertement de lui. Le roi se trouve,
écrit-il, dans la nécessité de « s’exprimer dans le génie des révoltés et de se
conformer au style de l’avocat Costa, son chancelier, dont l’esprit est extrêmement ulcéré par les mauvais traitements qu’il a reçus à Gênes ». Quelques jours
après, le 20 septembre, il fait part à son ministre de la perplexité où l’ont plongé
les confidences d’un de ses correspondants qui prétend que ces libelles n’ont pas
été écrits par Théodore mais sont l’œuvre d’une faction hostile au gouvernement
génois 14.
14. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, 98.
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LA GUERRE DES LIBELLES
Cependant, malgré leur violence inouïe, il faut se garder de surestimer l’importance et la portée de ces libelles dont l’impact, en Corse comme à Gênes, fut
incontestablement atténué par la faiblesse des moyens de diffusion (songeons au
temps qu’il fallait pour multiplier les copies manuscrites) et par la lenteur des
communications de l’époque qui, comme le souligne Campredon, se trouvaient
encore aggravée en Corse par le blocus maritime instauré par les Génois. Nous
savons qu’il fallait environ dix jours en temps normal aux courriers officiels
pour un aller-retour entre Gênes et Paris, mais il est quand même étonnant de
constater qu’il a fallu plus de deux mois pour que la réponse de Théodore transitant par les officines corses, pisanes ou livournaises parvienne sur le bureau de
Maurepas. La légendaire efficacité de Campredon est de plus en plus sujette à
caution, alors que la censure génoise, à propos de laquelle on a beaucoup glosé
dans un premier temps, semble, elle, avoir pleinement joué son rôle.
Toutefois, cette lutte de plume se poursuit aussi à l’étranger et particulièrement en Hollande et en Suisse. Par l’intermédiaire de son représentant à Turin,
Gênes fait parvenir à Amsterdam et à Berne les édits pris contre Théodore afin
qu’ils soient publiés par les gazettes locales 15. En outre, il est plus que vraisemblable que le gouvernement de la Sérénissime ait suivi les avis éclairés du
cavaliere Gio Battista De Mari qui, le 30 mai 1736, depuis Turin, lui conseille
de s’assurer de la bienveillance des gazettes étrangères :
Je ne pense pas qu’il serait inutile pour le Gouvernement Sérénissime que V.E. assigne quelque menue récompense à ces gazetiers, comme le fit, pendant la Régence,
le duc d’Orléans, pour qu’à l’avenir non seulement ils écrivent les articles que vos
Seigneuries espèrent mais de plus occultent ceux que les rebelles ou leurs partisans
leur adressent pour être publiés16.
Cette politique en fait s’inscrit dans le temps puisque, le 19 novembre 1736,
De Mari, toujours depuis Turin, s’inquiète de ne pas avoir reçu les informations
concernant la Corse et donc de ne pas avoir une vue exacte de ce qu’il doit transmettre aux gazetiers17.
15. A.S.G., Archivio segreto, filza 1828.
16. Ibidem.
17. A.S.T., Materie politiche, Conti esteri, Corsica.
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CHAPITRE
10
Une île isolée
La réponse la plus efficace apportée par Gênes aux événements de Corse
fut la mise en place d’un blocus maritime et l’instauration d’une stricte censure
destinées à priver les insurgés de tout secours venu de l’extérieur et à cacher à
l’opinion internationale l’évolution de la situation militaire.
Vers le blocus
Dans une île fragilisée par cinq années d’insurrection et où tout venait à
manquer, l’aventure de Théodore ne pouvait réussir que si les insulaires étaient
régulièrement approvisionnés en armes et en munitions. C’est notamment parce
que le baron de Neuhoff s’était fait fort d’obtenir ces secours que les chefs corses
s’étaient résolus à le faire roi, et c’est pour en assurer la réception dans de bonnes
conditions que l’on s’était empressé, au lendemain du sacre, de s’assurer du
contrôle d’une place maritime. En avait découlé l’opération de Porto-Vecchio au
résultat finalement si désastreux pour les nationaux.
En ce mois de mai 1736, Gênes est toujours apparemment maîtresse des rivages insulaires puisqu’elle tient toutes les places fortes portuaires qui les ceinturent, véritables cordons ombilicaux avec la métropole à partir desquels elle a
depuis le Moyen Âge dominé la Corse. Mais l’île c’est aussi plus de 1 000 kilomètres de côtes au relief extrêmement contrasté qui offrent de multiples possibilités de mouillages pour des navires de divers tonnages. Même en temps de paix
une partie du commerce maritime, licite ou non, ignorant les présides, se fait à
partir de ces nombreux petits ports naturels et c’est par eux que les insurgés arrivent toujours à maintenir le contact avec l’extérieur et sont maintenant ravitaillés
de façon plus où moins régulière, notamment à partir de Livourne, le grand port
toscan qui abrite depuis longtemps une fort active colonie insulaire très largement acquise aux insurgés. Mais Gênes, nous l’avons vu, suspecte aussi, à tort ou
à raison, plusieurs puissances méditerranéennes d’avoir des sympathies envers
les Corses révoltés et en soupçonne certaines de leur fournir aide et assistance en
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
sous-main par l’intermédiaire de leurs ressortissants ou par le biais de pavillons
de complaisance. Aussi mobilisant les moyens maritimes dont elle dispose, essentiellement trois galères, des gondoles et de nombreuses barques armées en course,
elle s’efforce de dissuader tout navire suspect d’accoster sur les rivages insulaires et surveille en particulier les mouillages d’Aleria, de Padulella et de L’ÎleRousse qui offrent le plus de possibilités aux navires de petit ou moyen tonnage.
Le 4 juin 1736, Paolo Battista Rivarola informe le Magistrato di Corsica que
« les galères, la barque corsaire et plusieurs bâtiments armés sillonnent constamment la mer entre Calvi et Porto-Vecchio pour interdire à tout navire l’accès des
nombreux mouillages et des plages situés entre ces deux ports 1. »
Conjointement à cette manifestation d’autorité, la République qui sait ne pas
être en mesure d’affronter une crise politique internationale que provoquerait
immanquablement l’arraisonnement d’un navire battant pavillon d’une puissance étrangère, va s’efforcer d’obtenir satisfaction en ce domaine par la négociation, comme cela avait d’ailleurs déjà été le cas le 18 août 1731, lorsqu’une
ordonnance de Louis XV avait, à sa demande, interdit aux navires français de
commercer avec les rebelles et leur avait fait obligation de mouiller uniquement
dans les ports tenus par les Génois.
Dès le 12 avril, le gouvernement génois ordonnait à Gastaldi, son ambassadeur à Londres, de demander au duc de Newcastle d’interdire aux navires
anglais tout contact avec les rebelles corses 2..
Le 16 avril, au cardinal Fleury, qui lui susurrait que les affaires de Corse ne
pourraient être réglées efficacement que par la force et donc par l’intervention
d’un État en mesure d’en faire usage, Giovan Battista Sorba rétorquait qu’il
serait pour l’instant plus opportun de faire en sorte qu’aucune puissance ne
puisse affaiblir la République en fournissant des secours aux rebelles3. Dans les
mois qui suivirent, tous les efforts de la diplomatie génoise, et en particulier ceux
de son représentant à Versailles, tendirent vers ce but.
Il ne se passa plus une entrevue entre ce dernier et le cardinal Fleury ou les
ministres Maurepas et Chauvelin sans que cette question ne revienne sur le tapis,
et les ambassadeurs génois accrédités auprès des cours de Londres, Amsterdam,
Vienne, Madrid, Turin, Florence, Naples ou La Valette agirent de même.
Pendant ce temps, le blocus sans être totalement imperméable se révéla
cependant efficace et gêna considérablement la circulation des hommes et des
marchandises entre l’île et le continent. En fait, désormais, c’est en affrontant
de grands dangers que des Corses de la diaspora pourront rejoindre les rebelles
ou leur faire parvenir les quelques armes et munitions qu’ils se sont procurées
1. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
2. A.S.G., Archivio segreto, filza 2286. Lettre du gouvernement génois à Gastaldi, le 12 avril 1736.
3. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
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UNE ÎLE ISOLÉE
souvent avec les plus grandes difficultés. Don Gregorio Salvini, de retour parmi
les siens au début du mois de juillet, en témoigne dans une lettre adressée au roi
depuis Monticello :
Grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de la Visitation et aux âmes du Purgatoire nous
avons mis pied à terre sains et saufs à L’Île-Rousse malgré une rencontre avec la
gondole ennemie. Quand j’aurai l’honneur de présenter mes devoirs à votre majesté,
ce qui sera, je l’espère le cas avant deux jours, je lui ferai part des grandes difficultés rencontrées lors de ce voyage, d’une part parce qu’il est difficile de trouver un
bâtiment et d’autre part à cause de l’argent que personne ne veut risquer. J’ai donné
mille garanties et fait mille promesses aux marchands qui ont permis ce chargement
de vingt-deux barils de poudre, de dix-sept sachets de balles, ainsi que de quelques
cannes et fusils, j’ai dû en répondre sur ma foi, ma réputation et mon existence et
m’avancer jusqu’à engager la justice et la parole de V.M. en promettant que cette
cargaison sera entièrement vendue et payée. Sans cette promesse scellée par la garantie que j’en donne personnellement il n’aurait pas été possible de monter cette expédition tant les marchands craignent la célèbre rapacité des Corses4.
Pour les insulaires, les obstacles, nous le constatons, sont multiples et ne
tiennent pas uniquement aux dangers de la mer…
Ceux-ci étaient pourtant bien réels car le commissaire général Rivarola avait
été prévenu de l’arrivée éminente d’un bâtiment transportant des Corses de la
diaspora (voir infra la lettre de Gavi). Toutefois, par-delà l’aventure de Salvini,
qui en cette occasion eut incontestablement beaucoup chance, il faut considérer
que les moyens dont dispose la République en matière de surveillance des côtes
insulaires sont restreints, car c’est une chose d’arraisonner une embarcation
privée censée transporter des rebelles et une autre de s’attaquer à un bâtiment
battant officiellement pavillon d’une nation étrangère. Bien souvent, en de telles
circonstances, elle devra faire marche arrière ou temporiser.
Ainsi Michel Calvo de Silva relate le 21 mai que les autorités espagnoles,
par la bouche des commandants de navires de guerre relâchant à Livourne dans
le cadre des opérations d’Italie, ont laissé entendre qu’elles ne toléreraient pas
que les galères génoises s’opposent par la force au trafic qu’un patron catalan
entretient régulièrement, au vu et au su de tout le monde, avec les révoltés5 et
ils auraient recommandé à celui-ci d’arborer les armes d’Espagne au cas où les
Génois tenteraient d’arraisonner son navire. Ledit patron aurait d’ailleurs acheté
à un marchand juif de Livourne quelques pièces de laine rouge, telles que les
hommes du temps en portent enroulées autour de la taille, pour en faire des
pavillons. Averties de la menace, « les galères qui gardent la Corse ont mieux
aimé laisser entrer les secours de cette barque aux Rebelles, que de s’exposer à
entrer en conflit avec la Couronne d’Espagne, ayant laissé débarquer à leur vue
4. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet
1736.
5. « La barque catalane qui porte des secours aux soulevés revint il y a trois jours dans ce port pour la
troisième fois et se prépare pour y retourner incessamment. » Paris, A.N.-AE-B1-726.
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tout ce que cette barque porta durant le dernier voyage sans la moindre opposition, a ce que dit le capitaine Cattan qui la commande6 ».
Forts de cette protection, les patrons catalans bravent impunément le blocus
génois et poussent même l’impudence jusqu’à s’opposer les armes à la main aux
barques de la Sérénissime, comme en témoigne la représentation faite par le consul
Bartolomeo Domenico Gavi au marquis de Gaona, maréchal de camp et gouverneur militaire commandant la place de Livourne. Selon ses dires, dans la nuit du
17 juillet 1736, la barque appelée la Madonna del Rosario, commandée par le
patron Francesco Arena, de nationalité catalane, arborant pavillon de Sa Majesté
catholique et transportant depuis Livourne le lieutenant Casanova des grenadiers
du régiment de Parme au service de S.M. Catholique, sa sœur, d’autres insulaires
et des secours en armes et munitions pour les rebelles, accosta à la Padulella et y
débarqua les passagers et les marchandises, contrevenant ainsi aux ordres de son
roi. Pire encore, une felouque armée par la République serrant sa barque de près, il
fit ouvrir le feu contre elle avec l’intention manifeste de la couler7.
Ces informations si elles se révèlent exactes, et il semble qu’on doive les
tenir pour telles, permettent d’apprécier la marge de manœuvre de la République
qui ne peut prendre le risque en ces circonstances très délicates de s’aliéner la
sympathie ou la neutralité d’une grande puissance méditerranéenne. D’où les
efforts déployés par sa diplomatie pour obtenir de ces diverses nations qu’elles interdisent à leurs ressortissants de fréquenter les rivages de Corse, seule
manière d’isoler efficacement les rebelles.
Dès le 17 mai, Campredon, l’envoyé du roi de France à Gênes, se fait l’écho
de cette stratégie8. Il fait savoir à son ministre que le Sénat a sollicité son avis
concernant son intention de demander à la France d’interdire à ses sujets de
commercer avec la Corse avant d’en avoir au préalable obtenu les autorisations
nécessaires des autorités génoises et qu’il a accompli la même démarche auprès
des représentants de l’Empereur, de l’Espagne et de l’Angleterre. Campredon
précise que Sorba est chargé de finaliser cet accord à Versailles, et que pour ce
qui le concerne, bien qu’il reconnaisse le bien-fondé de la demande génoise, il
s’est seulement engagé à la transmettre à son autorité de tutelle.
Pendant plus de deux mois Giovan Battista Sorba va faire à Versailles le
siège du cardinal Fleury et de ses ministres et les accabler de récriminations et
de suppliques allant dans ce sens. Ses efforts seront finalement récompensés
puisque fin juillet un projet d’accord est mis au point entre l’ambassadeur génois
et le cabinet français dont un mémoire de Sorba, adressé au Premier ministre,
résume la teneur et la philosophie :
6. Ibidem, Paris, A.N., série AE-B1-726.
7. A.S.G., Archivio segreto, filza 2087.
8. Lettre à Maurepas. A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
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UNE ÎLE ISOLÉE
Le sieur Sorba ministre de la Sérénissime République de Gênes représente très humblement à son Éminence Monseigneur le cardinal de Fleury que rien de ce qui a été fait
par la France et par d’autres Puissances n’étant capable d’empêcher aux bâtiments de
leurs Nations de porter des armes et des munitions aux Rebelles de Corse, et que ces
malheureux sont par là flattés de n’en manquer jamais, surtout depuis ce que leur en a
fait voir et leur en promet l’Aventurier qui vient de se mettre à leur tete, la Republique
croit que le meilleur moyen de faire finir une révolte si scandaleuse serait de prendre
l’expedient suivant. En meme tems qu’elle en porte ses plus vives instances a cette
Cour-cy, elle le demande a celles de Vienne, de Madrid, de Naples, de Londres, de
Turin, de Florence et de Rome. La Republique ne scaurait s’imaginer qu’il y en ait
aucune, qui ne s’y prete par bienseance, par justice, et même par humanité.
Declarer par une ordonnance publique et imprimée que nul Batiment Corse ne soit
recû dans les Ports du Royaume, s’il n’est muni de la Patente de la Serenissime
Republique, ou de ses Commissaires.
Que les Batiments Francois s’abstiennent absolument d’aller en Corse, ou que, s’ils y
vont, ils ne puissent aborder qu’aux quatre ports indiqués par les edits de la Republique,
savoir Bastia, Aiaccio, Calvi, Bonifacio, où ils ayent d’abord à manifester au Consul
de France, ce qui sera meme constaté par le moyen de la visite avec l’assistance d’un
officier de la Republique, que leur chargement n’est point de choses défendues ny
capable de donner lieu a soupçonner que leur dessein etoit de les débarquer ailleurs.
Que s’ils osent y aborder par quelque autre endroit, les armateurs de la République ou
ses Officiers pouront les arretés pour les remettre aux Consuls ou autres officiers du
Roy, au jugement et a la disposition de Sa Majesté.
Sans une Ordonnance pareille, que les droits les plus communs de la nature et des
gens réclament, il ne faut pas compter que les Rebelles ayent à se desabuser de ce
que les chefs leur prêchent, que leur revolte ne donne pas de l’horreur aux Puissances
Etrangères, qu’ils peuvent en juger par les secours qu’ils reçoivent des Bâtiments de
leurs Nations, et même qu’ils ne tarderont pas a en voir quelque une leur en donner a
découvert les plus essentiels.
Le Sieur Sorba espère que Monseigneur, sensible a ces raisons, qui ne sont que le
précis de celles qu’il a eu l’honneur de lui exposer de vive voix, ne voudra pas se
refuser a les faire agréer a Sa Majesté, et a les seconder ailleurs, selon que le Sieur
Sorba s’en est expliqué avec Son Éminence9.
Consécutivement à l’exposé de ces raisons, longuement discutées avec le
Premier ministre de Louis XV, qui apparemment vaut accord, une ordonnance
royale du 28 juillet 1736 porte :
Sa Majesté ayant égard aux représentations qui lui on esté faites de la part de la
Republique de Genes, sur ce que la facilité que les vaisseaux estrangers ont trouvé à
estre reçûs & admis pour leur commerce, dans les ports & sur les costes & parages de
l’isle de Corse, a donné lieu aux chefs rebelles, de supposer & d’insinuer aux peuples,
que toutes les Puissances dont ils voyoient le pavillon, les protegeoient & les soûte9. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
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noient secrètement : Et Sa Majesté voulant donner des marques de son attention pour
tout ce qui peut intéresser cette republique, & enpescher que les révoltes reçoivent par
les bastimens françois, aucunes armes & munitions, ni autres secours quelconques ;
Elle ordonné & ordonne, en renouvellant ce qui est prescrit par son ordonnance du
18 aoust 1731 à tous Capitaines, maistres & patrons de navires françois, de ne pas
noliser, sous quelque pretexte que ce soit, pour le service des révoltez de l’isle de
Corse ; leur défendant très-espressement d’admettre, ni de permettre qu’il soit embarqué sur leur bord, dans les ports du royaume, ni en ceux des pays estrangers, des
canons, des armes, poudres, & autres munitions de guerre, ni aucun secours pour
lesdits révoltez ; son intention estant qu’ils abstiennent absolument de leur en porter,
à peine de désobéissance : Leur enjoignant aussi Sa Majesté, lorsqu’ils seront obligés,
pour leur commerce, de toucher à l’isle de Corse, de ne relâcher que dans les ports de
Bastia, d’Ajaccio, Calvi & Boniface : Deffendant Sa Majesté, l’entrée dans les ports
de France, à tous Bastimens Corses, dont les Capitaines, maistres & patrons ne seront
point munis de passeports, congez, & autres espeditions ordinaires de la republique de
Genes, ou des Commissaires : Voulant Sa Majesté que ladite ordonnance du 18 aoust
1731 & la presente, soient exécutées selon leur forme & teneur, & qu’il soit procedé
à la rigueur contre ceux qui y auront contrevenu. MANDE & ordonne Sa Majesté à
Mons. r le Comte de Toulouse Amiral de France, aux Intendans de la marine, aux
Consuls de la nation françoise establis dans les ports de la Mediterranée, & autres
officiers qu’il appartiendra de tenir la main, chacun en droit soy, à l’execution de la
presente ordonnance, qui sera lûë, publiée, registrée & affichée par-tout où besoin
sera. FAIT à Compiegne ; le vingt-huit juillet mil sept cens trente-six Signé LOUIS,
Et plus bas, PHELYPEAUX10.
Le 1er août, le comte de Toulouse, amiral de France, est chargé de l’exécution
de cette ordonnance. Dès le 2 août 1736, le consul Bartolomeo Domenico Gavi
annonce aux autorités génoises qu’il a appris que le vice-consul d’Angleterre en
ce port a reçu une ordonnance de la cour britannique interdisant à tous les capitaines de bâtiments anglais de porter secours et assistance aux rebelles corses. Il
demande à ses interlocuteurs de lui en faire parvenir une traduction lorsqu’ils en
auront quelques exemplaires en leur possession. Il précise que désormais la cour
de Florence semble aussi avoir une attitude plus favorable aux intérêts génois
comme le lui a assuré le représentant génois en Toscane, Agostino Viale, et,
conséquemment à ce retournement, le sieur Raniero Bigani a été obligé de s’expliquer auprès du gouverneur de Livourne, le marquis Capponi, sur ses relations
avec Théodore. Bigani nie alors entretenir toute correspondance avec ce dernier
et encore moins avec les rebelles insulaires, ou encore de se mêler en quoi que
ce soit des affaires de Corse.
En fait, à l’exception de la Hollande11, qui tergiversera jusqu’à la fin, tous les
États chrétiens ayant des intérêts en Méditerranée s’aligneront sur les positions
génoises. Le dernier à le faire fut l’ordre de Malte dont le grand maître Antonio
10. À Paris, de l’imprimerie royale, 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
11. Lettre du comte Borré de La Chavanne, ministre de Hollande à Turin. A.S.T., Lettere ministri 30.
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Manoel de Vilhena émit, le 11 septembre 1736, un édit interdisant à tous ses
sujets de commercer avec la Corse et de porter secours aux rebelles12.
Dès lors, le sort de Théodore est scellé. Faute de canons de gros calibre et
de bombes en nombre suffisant, les présides demeureront imprenables et même
le sel, indispensable dans cette région d’élevage, viendra à manquer à la fin de
l’été13. Seules les Provinces-Unies n’ont pas adhéré à ces dispositions.
Mais il leur sera dorénavant difficile, sauf à vouloir braver le consensus international obtenu par la diplomatie génoise, de fournir des renforts importants aux
insurgés et à leur roi. Ce dernier, pour redonner confiance à ses sujets, en est
désormais réduit à scruter indéfiniment le large dans l’attente, ostensiblement
affichée, des navires si imprudemment annoncés et dont il sait bien qu’ils ne
viendront jamais.
Censure, espionnage et désinformation
Pendant que l’on négocie au plan international, le blocus instauré par la
République se révèle efficace pour ce qui concerne la rétention des informations en
provenance de Corse, laissant ainsi libre cours à la propagande génoise. À diverses
reprises les diplomates étrangers en poste à Gênes ou à Livourne s’en plaignent.
Ainsi, dès le 28 mai, Bertellet, le consul français dans le port toscan, déplore :
[…] Je n’ay eu aucune nouvelle de l’Isle de Corse cette semaine derniere ainsy je
n’en sçaurois rien dire a votre Excellence que ce qu’on nous débite icy que le Roy
Theodore fait main basse sur tout ce qui ne se déclare pas pour lui, traitant avec la
même rigueur et punissant de mort tous les Corses qu’il peut attraper suivant le parti
de la Republique comme rebelles a l’État et a la patrie, moyennant quoy il jette la
terreur dans le pays et force tout le monde à se déclarer14.
Cependant, contrairement à ce qu’espérait Gênes, la censure frappant les
nouvelles de Corse n’offre pas que des avantages, elle peut aussi se retourner
contre elle car les chancelleries sont souvent conduites à interpréter négativement les silences ligures et les rumeurs les plus fantaisistes circulent alors dans
la métropole comme à Livourne, cette dernière ville fonctionnant comme une
caisse de résonance des événements insulaires. Le 4 juin, toujours à propos du
blocus, De Bertellet confie à son ministre :
[…] Nous n’avons plus depuis environ un mois de nouvelles détaillées de Corse, les
Génois ont jugé à propos sans doute de couper les communications et je suis persuadé
que personne n’ose écrire de cette Isle des détails que la République ne veut pas laisser répandre et surtout dans ce pays cy qu’elle sçait n’etre pas dans ses interets pour
12. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
13. Paolo Battista Rivarola se félicite, le 27 septembre, de ce que « questi ribelli sono in gran penuria di
sale ».A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
14. Lettre à Maurepas, Paris, A.N., série AE-B1-726.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
des justes raisons, il transpire que ses affaires ne vont pas bien et qu’un Corse du parti
de Theodore, amy pourtant du marquis de Rivaroles qui commande en Corse pour les
Genois, lequel a tenu un de ses enfants sur les fonds, a ecrit a ce senateur, qu’il luy
conseilloit de songer tout doucement a se menager une retraite honete avant qu’on lui
en fasse faire une forcée et peut etre honteuse15. Il reviendra à nouveau quelques jours
après sur ce problème pour aboutir à des conclusions tout aussi pessimistes concernant les intérêts de la République : […] Les Génois nous ont si bien barré les chemins
de la Corse que nous n’aprenons plus rien de certain sur cette lsle, et il faut prendre en
l’air ce que quelques bâtiments qui en échappent de tems en tems nous veulent donner,
mais les nouvelles de la mer sont toujours suspectes, cette exactitude a ne laisser rien
transpirer prouve que les affaires de la république ne vont pas bien16.
Pendant des mois, les chancelleries étrangères en furent donc réduites à
interpréter, souvent avec pertinence il est vrai, la stratégie génoise en matière de
communication. Mais quelles qu’aient pu être les appréciations portées quant à la
finalité de ce blocus, il n’en demeure pas moins vrai qu’il se révéla efficace pour
ce qui concerne le filtrage des nouvelles de Corse et la campagne de dénigrement
menée contre Théodore. Ainsi ce n’est que le 19 août que De Bertellet réussit à
obtenir des informations précises concernant la Corse. Elles datent en fait du 2 de
ce mois, font référence de façon très vague aux événements de Balagne mais insistent une fois encore sur l’extrême cruauté, prétendue ou réelle, de Théodore :
La première affaire s’est passée le 26 du mois dernier a Zilia de Balagne dans laquelle
les genois prirent la déroute laissant 26 soldats morts sur le champ de bataille et 50
blessés ou prisonniers, ceux-ci seulement au nombre de six furent passés par les armes
sur le champ parmi lesquels il y avoit un Enseigne corse de Nation qui avoit obtenu
son employ pour avoir assassiné l’année passée un chef des rebelles en trahison
nommé Orso Vecchio Paoletti17.
Toujours depuis Livourne, Calvo de Silva véhicule les mêmes rumeurs,
distillées par les officines génoises :
Teodore avoit fait trancher la teste a un Corse accusé d’entretenir correspondance avec
les Genois ; a un autre qui n’etoit pas venu a l’assemblée a l’assignation qu’on lui avoit
donné, le même suplice, et a une sentinelle qu’on avoit trouvée endormie après lui avoir
fait couper les parties honteuses, et les pointes des doigts, l’aurait fait pendre18.
On laisse également entendre que bien des Corses de la diaspora n’auraient
pas approuvé la venue de Théodore en Corse et parmi eux figureraient certains
des plus illustres et des plus autorisés, du moins si l’on suit De Bertellet :
Le chanoine Orticoni Corse dont j’ay deja ecrit quelque chose a votre Excellence qui
est un homme d’un grand sens et qui a couru une partie de l’Europe pour aller chercher dans les Cours des remèdes aux maux de sa patrie et a ce qu’il apelle la tirranie
genoise n’aprouve point, ou fait du moins mine de ne pas aprouver, la conduite de ses
15. Lettre à Maurepas, Paris, A.N., série AE-B1-726.
16. Livourne, le 11 juin 1736, Lettre à Maurepas, Paris, A.N., série AE-B1-726.
17. Livourne, le 19 août 1736, Lettre à Maurepas, Paris, A.N., série AE-B1-726.
18. Livourne, le 21 mai 1736, Lettre à Maurepas, Paris, A.N., série AE-B1-726.
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UNE ÎLE ISOLÉE
compatriotes dans l’élection de Theodore qu’il appelle une operation prematurée et
qui ne peut que porter contre les uns et les autres, il ne disconvient pas qu’elle n’eut pû
etre faite dans les suites, mais il dit que ce n’en etoit pas le tems et qu’il y avoit encore
bien des choses a faire avant d’en venir la19.
En fait, à Livourne tous les efforts de la diplomatie et des services secrets
de Gênes semblent être coordonnés par son très actif et très talentueux consul
Bartolomeo Domenico Gavi, à qui nous devons déjà les informations les plus
sûres concernant l’identité de Théodore et les péripéties qui ont préludé à son
arrivée en Corse.
Le consul génois continue à surveiller les Corses résidant dans le port ainsi
que les départs de navires susceptibles de toucher l’île et il transmet très régulièrement des informations les concernant aux autorités ligures.
Il s’intéresse plus particulièrement aux agissements de Domenico Rivarola,
du lieutenant Casanova et d’Erasmo Orticoni (qui loge chez une certaine veuve
Staccoli, près la porte colonelle), qu’il soupçonne de contacts suivis avec des
émissaires espagnols20.
Le 23 mai, il précise que sur ordre de sa hiérarchie il a présenté au marquis
de Gaona, gouverneur militaire de Livourne, de fermes remontrances à propos
de l’approvisionnement continu en matériel de guerre qui se fait à partir de
ce port au profit des rebelles corses à l’instigation de leurs partisans qui y
résident et par l’intermédiaire essentiellement de navires catalans ; comme ce
fut encore le cas récemment pour ce qui concerne en particulier la livraison
de deux canons de fer et d’autres munitions. Le marquis de Gaona l’assure de
sa bonne foi, et dit douter qu’un tel chargement ait pu se faire ouvertement en
violation des ordres qu’il a déjà donnés en ce sens. En fait, malgré l’attitude
apparemment conciliante du gouverneur de Livourne, les choses n’évolueront pas rapidement dans le sens souhaité par le consul génois car le dernier
des Médicis, le grand-duc Jean Gaston, a de la sympathie pour les Corses, et
nonobstant une prudente réserve, il n’entend pas se laisser dicter sa conduite
par la République.
Aussi le 13 juin, les Sérénissimes Collèges doivent revenir à la charge
et donner autorité à la junte de la Marine pour protester auprès de la cour
de Toscane contre les agissements de Bigani, de Tommasini et des sujets du
grand-duc qui aident les rebelles de Corse.
Entre-temps, par l’intermédiaire d’un négociant florentin, Sebastiano Nozzoli,
Gavi a été approché par un mystérieux personnage qui se fait fort de lui révéler
les secrets et les projets de Théodore et d’empêcher que ne lui parviennent les
secours, qui d’après lui s’apprêtent à débarquer en Corse à partir d’un endroit
19. Livourne, le 4 juin 1736, Lettre à Maurepas, Paris A.N., série AE-B1-726.
20. Lettre au Sénat en date du 16 mai 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
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connu de lui. Il exige le secret et se dit prêt à se rendre à Gênes pour en discuter
avec les représentants de la République moyennant rétribution et défraiement de
son déplacement. Avant d’aller à Pise pour ses affaires, il fait remettre à Gavi
une lettre à leur intention en espérant avoir une réponse à son retour prévu dans
quatre jours.
Gavi s’efforce de percer son identité en interrogeant ou en faisant interroger
tous ceux qui de près ou de loin l’ont approché. Il apprend ainsi qu’il a été vu en
compagnie du chanoine Orticoni, se renseignant sur les affaires de Corse. Gavi
pense que c’est un homme rusé, versé dans le métier des armes et sans doute
originaire du même pays que Théodore car s’exprimant en français et en italien
avec un accent allemand. Il nous en livre un portrait très précis et le présente
comme un personnage d’assez petite stature vêtu de rouge sous un habit noir
avec des bas blancs, aux cheveux courts comme les portent les abbés, au teint
plutôt bronzé et au visage marqué par la vérole. Voilà pour l’aspect physique,
mais pour ce qui est de ses intentions et de sa crédibilité il préfère s’en remettre au jugement de ses supérieurs. D’après l’enquête diligentée par ses soins à
Florence, il s’agirait finalement du comte Humbert de Beaujeu de La Salle, l’ancien compagnon d’armes et ami de Théodore dont les agissements à Florence
et à Livourne sont aussi observés attentivement par les diplomates français en
poste dans ces deux villes21 et qui sera quelques mois plus tard le principal acteur
du fort inconséquent complot que François de Lorraine, apparemment désireux
de succéder à Théodore sur le trône de Corse, aurait ourdi, sans en référer à
l’Empereur, depuis la pièce la plus secrète de ses appartements, la Retirade22.
Le 30 juin, Gavi prévient Paolo Battista Rivarola à Bastia qu’une tartane française, commandée par le patron Boyer (ou Buier), vient d’appareiller en provenance
de Livourne, officiellement en direction de Cagliari, mais plus vraisemblablement,
d’après ce qu’il a appris, en direction de L’Île-Rousse. Ont pris place à bord, illégalement, Matteo Salvini de Livourne, un beau-fils de Rainero Bigani, le capitaine
du bagne de ce dit lieu, deux prêtres – dont l’un est Don Gregorio Salvini – et
aussi, croit-on mais à tort, Nicolò Frediani, le parent de Domenico Rivarola, lequel
n’a plus été vu dans la cité. Cette tartane a également embarqué huit barils de
poudre que l’on aurait placés dans des caisses recouvertes de bandes d’étain pour
qu’on ne puisse deviner leur contenu, autant contenant des balles de plomb ainsi
que des fusils et des pistolets, le tout à destination de la Corse. Aussi conseille-t-il
au commissaire général de faire surveiller non seulement ce bâtiment mais aussi
tous ceux qui accosteraient à la plage de L’Île-Rousse ou à celle d’Aleria car le lieu
prévu pour l’atterrage est inconnu23. Même si l’importance de la cargaison doit être
21. Cf. notamment la correspondance de Calvo de Silva, A.S.G. Archivio segreto, filza 2687.
22. Cf. André Le Glay : Théodore de Neuhoff, roi de Corse, op. cit., p. 247-257 et Ambrogio Rossi, op.
cit., Livre septième, p. 238 -242.
23. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
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revue à la hausse pour tenir compte des assertions de Don Gregorio Salvini, nous
avons ici une preuve irréfutable de la redoutable efficacité du consul Gavi dont
justement l’intrépide abbé faillit être victime.
Le 15 août ayant appris qu’une barque catalane, dont il n’a pu découvrir
jusqu’à présent l’identité du patron, est partie pour la Corse avec des secours
destinés aux rebelles, il avertit le commissaire général à Bastia afin qu’il fasse
surveiller les escales de Padulella et de L’Île-Rousse.
On tient également pour certain à Livourne que Matteo Salvini – un homme
connu d’après Gavi dans les milieux corses du port médicéen – a pu finalement
passer à Naples sur un autre bâtiment en emportant de l’huile et autres marchandises ainsi qu’une partie des esclaves, enfuis de la galère royale et réfugiés en
Corse, qui lui ont été donnés par Théodore sans que l’on sache trop si c’est pour
les vendre ou pour les offrir à l’infant Don Carlos. Aussi Gavi se propose-t-il
d’écrire à son collègue Molinelli, le consul de Gênes à Naples, pour essayer de
savoir ce qu’il en est vraiment24.
Quinze jours auparavant, le 1er août, sont arrivés à Livourne trois capitaines
corses originaires de Zicavo. Au service de la république de Venise et servant
dans le régiment Giappiconi, ils ont obtenu un congé de six mois et entendent
passer en Corse pour lever des recrues. Comme on les a vus discuter souvent avec
le chanoine Orticoni et Domenico Rivarola, Gavi est d’avis de faire surveiller
chacun d’entre eux25.
En fait, Domenico Rivarola et Erasmo Orticoni ont droit à toute la sollicitude
du consul génois qui les fait suivre quasiment pas à pas et entend être informé de
la moindre de leurs initiatives pour en référer immédiatement à Gênes.
Le 22 août, il signale l’arrivée de Giuseppe Paolini, le gendre et
successeur de Domenico Rivarola en tant que vice-consul d’Espagne à
Bastia. Il est descendu chez ledit Rivarola et il semblerait que ce dernier
a l’intention de faire quitter Bastia à toute sa famille pour l’installer à
Portoferraio auprès d’un de ses parents, consul de l’Empereur en cette ville.
Par ailleurs, le chanoine Orticoni a essayé de passer en Corse, mais sans succès,
nous dit Gavi :
Finalement, jeudi matin retournèrent ici, venant de Portoferraio sur la felouque du
patron Felice Ducci, Portoferraiais, le chanoine Orticoni, le prêtre Graziani, le prêtre
Petrucci de Balagne, et le Père Gio. Maria Malta, servite de Calenzana, avec cinq
malles, valises, besaces et autres composant leur bagage, et bien qu’ils laissent entendre que leur intention n’est pas de se rendre en Corse, j’ai appris de manière certaine
par la confidence que l’un d’entre eux a faite à une personne amie, qu’en réalité leur
idée était bien d’aller dans le royaume de Corse. Mais ayant appris à Longone la
surprise provoquée à la Padulella par les soldats de la Sérénissime République, et
24. Ibidem.
25. Ibidem.
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par conséquent se trouvant dans l’impossibilité d’utiliser leur point de débarquement
prévu et ce d’autant plus que les avait devancés à Bastia l’annonce de leur arrivée à
Longone et à Portoferraio, ils décidèrent, craignant une embuscade, de ne pas aller
plus loin et de retourner ici, où je m’applique à surveiller leurs agissements26.
Depuis, on a vu le chanoine se promener sur la place avec le marquis Da
Silva, consul d’Espagne, et converser fréquemment avec les susdits Paolini
et Rivarola ainsi qu’avec Nicolò Frediani, leur parent. Nicolò Frediani est lui
aussi en butte à l’hostilité des Génois. Il a vainement demandé à Bertellet, le
consul français à Livourne, un visa pour faire venir sa famille de Bastia et il
a dû finalement se résoudre, malgré le danger, à l’exfiltrer avec la complicité
d’un patron de barque de Capraia. Elle réside provisoirement chez la femme de
l’avocat Costa, et Nicolò, qui depuis quelque temps s’est installé à Pise, est venu
la rejoindre 27.
En fait le consul génois ne se contente pas de surveiller les principaux contacts
de Théodore à Livourne, son activité est aussi diverse qu’intense. Il s’intéresse
aussi à la correspondance du roi qui transite par ce port et qui passe, nous l’avons
vu, principalement par les mains de Paolo Domenico Tommasini et de Rainero
Bigani. Son consulat sert enfin de relais privilégié pour le courrier officiel de
la Sérénissime en direction de la Corse, de Florence et de Naples. Décidément
Bartolomeo Domenico Gavi est un auxiliaire précieux pour la République et
c’est d’ailleurs essentiellement grâce à lui que nous pourrons suivre les premiers
pas de Théodore sur la route de l’exil.
26. Lettre de Gavi du 22 août 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
27. Ibidem. Lettre de Gavi du 24 octobre 1736.
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CHAPITRE
11
Au cœur des
événements militaires
dans le Deçà-des-Monts :
Bastia
Bien que le Sud soit aussi majoritairement passé dans le camp des révoltés dès les 23 et 24 avril 1736, après la chute de Porto-Vecchio et de Sartène,
les principaux événements militaires du règne de Théodore se circonscrirent au
Deçà-des-Monts et notamment à la région de Bastia, au Nebbio et à la Balagne
qui étaient au contact des contrées tenues par les partisans de Théodore.
« Le Roi, nous dit Costa1, eut donc l’idée de faire le siège de San Pellegrino
et celui de Bastia dans le dessein d’emporter cette dernière place par surprise. »
Beaucoup lui reprochèrent ce choix qui aboutissait à diviser les forces nationales. Mais à tout bien considérer, cette stratégie, qui visait à sécuriser les villages
dominant la plaine et le fort de San Pellegrino qui sans cela auraient toujours eu
à craindre une incursion des soldats d e la garnison génoise, permettait de consacrer en toute sécurité l’essentiel des effectifs au siège de Bastia. C’est sur ces
bases que Hyacinthe Paoli fut chargé de diriger le siège de la capitale insulaire
avec un effectif de huit cents fusiliers tandis qu’Antoine Buttafoco bloquerait
San Pellegrino avec trois cents hommes seulement.
Le blocus de Bastia
Le principal théâtre d’opérations était effectivement celui de Bastia où se
jouait le sort de la guerre sans merci que les insurgés livraient aux Génois. De
la chute ou de la résistance de la capitale dépendait à terme le succès des armes
de Théodore ou le maintien de la souveraineté génoise. C’est donc vers Bastia
que convergèrent les six plus grands canons de fer, à dire vrai peu performants,
que Théodore avait achetés à Tunis, et que les populations du Campoloro, de
Moriani, de Tavagna et de Casinca transportèrent tour à tour jusqu’à Venzolasca
d’où Paoli partit avec le gros des troupes, secondé par le lieutenant général Jean
Jacques Ambrosi dit Castineta et les capitaines Gio Tommaso Franzini, JeanBaptiste Cervoni dit Schizzetto, son frère Félix, Carlo Giuseppe Guerrini et
Giovan Battista Cipriani.
1. Op. cit., p. 191.
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Entre-temps Théodore avait lancé un appel aux Bastiais intitulé Proclamatione
di Teodoro Re di Corsica ai suoi sudditi2 par lequel, après leur avoir fait part
de son intention de les libérer de la tyrannie génoise, il leur intimait l’ordre
de rallier les forces nationales avant quatorze jours : « […] Nous sommes par
ailleurs persuadés qu’ils (les Bastiais) auront ressenti un grand déplaisir de ne
pas avoir pu concourir avec leurs frères au rétablissement de la liberté commune.
Aussi comme premiers témoignages de notre bienveillance, nous avons résolu
de les inviter à se rendre sans différer dès que nos troupes paraîtront devant la
cité. Qu’ils soient assurés d’être reçus par nous avec bienveillance et traités de la
même façon que les autres fidèles concitoyens. Si malgré cela, ce qu’à Dieu ne
plaise, ils ne comprenaient pas où est leur intérêt et agissaient autrement, nous
leur faisons savoir qu’à notre cœur défendant nous devrons utiliser les armes
contre eux et leur faire éprouver les terribles effets de la guerre. Le cas échéant
nous ne leur accorderons jamais ni grâce ni quartier, et encore moins à ceux qui
ne se seront pas encore soumis lorsqu’arriveront les navires que nous attendons.
Ils seront alors contraints de se rendre à discrétion, sans l’espoir de la moindre
grâce tant pour leur vie que pour leurs biens3. » Sebastiano Costa, qui semble
juger efficace ce genre de menace, confirme au roi que les Bastiais ont bien reçu
ce message et il lui conseille d’agir de même envers la population d’Ajaccio
quand le moment sera venu, c’est-à-dire quand Luca Ornano, Antonio Colonna
et Michele Durazzo Fozzano se décideront enfin à venir y mettre le siège4.
Mais les Bastiais, au même titre que les habitants des autres présides, voyaient
dans leur très grande majorité des avantages à vivre sous la domination génoise
et ils avaient par ailleurs gardé un très mauvais souvenir de la dernière visite des
paysans. Aussi sans tenir aucun compte de cet ultimatum, s’apprêtèrent-ils sans
états d’âme à défendre leur ville aux côtés de la garnison. Le commissaire général Rivarola qui avait pleinement confiance en leur loyauté – contrairement à ce
2. Publié par Cambiagi, op. cit., p. 95.
3. A.S.T., Lettere ministri, Genova 15. Une autre version, datée du 11 avril, nous est proposée par le
comte Balbo Simeone de Rivera. En substance, elle proclame : « Théodore 1er Roi de Corse : Poussés
par l’amour que nous portons aux peuples qui nous sont assujettis et pour démontrer à tous les effets de
notre clémence, nous avons décidé de comprendre également dans le pardon général que nous avons
déjà publié les rebelles à la Patrie, c’est pourquoi par le présent édit, qui doit être affiché aux portes de
cette cathédrale, nous informons tous les rebelles, c’est-à-dire tous ceux qui sont actuellement au service
des Génois ou qui vivent dans les présides et cités de ce royaume, qu’ils seront par nous acceptés et
accueillis et en tout pardonnés pourvu qu’ils abandonnent ledit service et se présentent devant nous dans
un délai de six jours, les avertissant tous que passé ledit délai, il n’y aura plus aucun pardon et qu’ils
seront irrémissiblement punis et leurs biens confisqués, comme nous les confisquons pour l’instant. Que
tous profitent donc de notre indulgence ou qu’ils soient persuadés qu’ils seront pour toujours exclus du
pardon. Fait à Cervione ce 11 avril 1736. Costa Secrétaire et Grand chancelier. » Notons par ailleurs que
si cette copie, transmise par Rivera à Turin le 25 avril 1736, est fidèle à l’original, Théodore se prévaut
bien du titre de roi de Corse plusieurs jours avant son couronnement.
4. Lettre de Costa à Théodore, Casinca, le 1er mai 1736, A.S.T., reproduite par Renée Luciani in Sebastiano
Costa, Mémoires, op. cit., p. 713-714.
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AU CŒUR DES ÉVÉNEMENTS MILITAIRES DANS LE DEÇÀ-DES-MONTS : BASTIA
que prétend Costa5 – leur avait fait distribuer, ainsi qu’aux habitants des villages
suburbains, les armes et les munitions nécessaires.
Les hostilités débutèrent dès le 1er mai. Du haut des remparts de Terra Nuova,
le vice-consul de France à Bastia, Anton Francesco D’Angelo, en fut un observateur privilégié et sa relation, bien plus précise et sensiblement divergente du récit
qu’en fait Costa, nous permet de suivre les événements jour après jour6.
La cité, nous relate-t-il, fut donc assiégée le 1er mai par 2 000 rebelles venus
des villages de Casinca, Tavagna, Moriani et Rostino commandés par Giacinto
Paoli, Gio Giacomo Ambrosi et d’autres commandants de moindre condition
qui, sans occasionner de dommages aux maisons de campagne, aux vignes et
aux grains, se portèrent immédiatement, armés de leurs seuls fusils, sous le feu
des canons des postes avancés7.
Ces positions avaient été renforcées par des gens de Bastia, bourgeois et
artisans confondus, auxquels s’étaient joints des habitants des villages alentour.
Il en était ainsi du nouveau fortin construit sur le mont à la Croix, ou monte alla
croce (aujourd’hui dit fort Lacroix), proche du couvent des Capucins où avaient
été réinstallés les deux canons que l’ancien gouverneur Pinelli avait fait enlever
l’année précédente. Il était placé sous le commandement du capitaine Franzone
avec cent réguliers et du capitaine Gianettini avec environ cent cinquante Corses
soldés originaires de Corte et il était désormais bien pourvu en canons et en
espingoles. Dans le couvent des Capucins se trouvait le capitaine Gentili avec
d’autres officiers subalternes et deux cents hommes. La défense du couvent
Saint-François qui protégeait le nord de la cité avait été confiée au capitaine
Cleteo Mattei et à deux officiers insulaires à la tête de Corses soldés, le capitaine
Rizzo de Moriani et le capitaine Paganelli de Campoloro. Enfin le couvent SaintJoseph était défendu par le capitaine De Franchi.
Par des tirs de canons et de mortiers, la ville s’efforçait de maintenir au loin
les rebelles, mais ceux-ci, très hardis, bravant le feu, s’exposaient à proximité
des postes avancés et deux escadrons volants venaient jusqu’à portée des fusils
sous les murs des jardins et des vignes. Toute la journée, il y eut des escarmouches auxquelles répondaient les canons et les mortiers génois. Il s’ensuivit ainsi de beaux tirs contre les agresseurs, mais ceux-ci, qui semblaient ne
rien craindre, revenaient sans cesse au contact, si bien que le troisième jour,
« enragés comme des chiens », ils enlevèrent le couvent de Saint-Joseph que le
capitaine De Franchi et les troupes régulières abandonnèrent, d’aucuns disent
par manque de munitions et d’autres sur ordres. Les rebelles s’emparèrent aussi
de la maison d’Antoine Marengo, proche de ce couvent, d’où le canon donna
5. Costa, op. cit., p. 221.
6. Lettres à Maurepas du 3 et 5 mai. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
7. Costa, certainement dans le but de dénigrer Paoli, prétend au contraire que le camp de Bastia aurait vécu
pendant quinze jours dans l’inaction avant le premier assaut : « avec le temps, le roi s’aperçut que le général
Paoli ne voulait rien faire de bon ni de glorieux dans le siège de Bastia ». Costa, op. cit., p. 201.
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ensuite fortement contre le poste avancé installé sur le col dans la maison de la
colonelle Rutali. Les Bastiais leur répondirent alors par des tirs nourris partis
de toutes parts. Mais ne craignant nullement la mort, la nuit venue, le trois du
mois de mai, les Corses s’attaquèrent au mont des Capucins avec le soutien du
canon du couvent de Saint-Joseph, puis vers cinq heures de la nuit, au lever de
la lune, les vivres et les munitions venant à manquer et s’étant par ailleurs rendu
compte qu’ils ne pourraient s’emparer de Terra Nuova, ils renoncèrent à l’assaut.
Emportant leurs morts et leurs blessés, ils se retirèrent à Saint-Pancrace, autour
d’une église de campagne située sous le village de Furiani, laissant enfin la ville
reprendre son souffle.
Les combats acharnés, qu’évoque D’Angelo, firent de son propre aveu peu
de victimes de part et d’autre : trois morts et de nombreux blessés du côté des
assaillants dont Castineta, blessé au mollet, et Giacinto Paoli, effleuré par un
éclat d’obus au menton8, dix blessés dont trois mortellement et sept légers du
côté des défenseurs.
Bien que l’ennemi ait été repoussé, la peur plane sur la ville, avivée par les
intimidations de Théodore qui, ulcéré par l’échec de ses troupes, a fait répandre
des billets dans Bastia par lesquels il menace les habitants de les passer au fil de
l’épée, hommes, femmes et enfants confondus, en cas de résistance à l’occasion
d’un prochain assaut victorieux9. La menace est d’autant plus prise au sérieux
que les exemples de la cruauté de Théodore se multiplient. Il aurait fait fusiller
récemment un partisan de Gênes et son neveu10. Aussi, pour remonter le moral
de la population, le commissaire général Rivarola intensifie les initiatives : il a
provisoirement laissé les armes à la disposition des combattants civils, a fait
verser vingt sous à chacun d’entre eux11 et, comme nous le verrons, il fait la
chasse aux agents de Théodore dans la cité.
Une fois l’émotion retombée et sur la foi des rapports des espions du commissaire Rivarola, on réalisa à Bastia que les assaillants étaient bien moins nombreux
qu’on ne l’avait imaginé, mille deux cents au plus, et que malgré la fougue de la
jeunesse, ils n’auraient jamais pu s’emparer de la ville faute de canons.
D’après les informations fournies par ces mêmes espions, les rebelles, dans
le but de préparer l’ultime assaut, s’étaient retirés provisoirement à Biguglia
pour y attendre le gros des troupes conduites par Théodore ainsi que les navires annoncés pour le 17 mai. Et D’Angelo, fataliste, de conclure : « Si cela se
produit, je crains que la cité ne tombe, je n’arrive pas à cerner cette situation,
Votre Excellence doit se rendre compte que seuls les Corses sont actifs et que les
8. Sebastiano Costa, prétend, et cette fois semble-t-il avec raison, qu’il ne s’agissait pas de Giacinto Paoli
mais de Paolo Francesco Giannoni.
9. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97. Lettre de Campredon à son ministre de tutelle, en date du
7 mai 1736.
10. Ibidem.
11. Ibidem.
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AU CŒUR DES ÉVÉNEMENTS MILITAIRES DANS LE DEÇÀ-DES-MONTS : BASTIA
Génois s’endorment alors que tout le Delà-des-Monts est révolté, il faudrait vingt
mille hommes pour les soumettre et encore je ne sais pas si cela suffirait12. »
Sebastiano Costa interprète quelque peu différemment le désengagement des
insurgés. Lui qui est avec Giacomo Francesco Pietri le principal responsable du
ravitaillement, élude cet aspect – pourtant vital, car les fusiliers corses ne disposaient en tout et pour tout que de quatre jours d’approvisionnement – et impute
le repli des troupes insulaires au manque d’ardeur de Giacinto Paoli, qui aurait
« sévèrement blâmé ceux qui avaient tenté l’assaut sans son consentement13 »
et aurait ensuite permis qu’on lève le camp après la mort du père du capitaine
Giovan Maria d’Orezza.
Désormais les nationaux vont contrôler de loin les accès à la capitale, interdisant ainsi tout commerce avec elle depuis l’intérieur. Tout en maintenant
des effectifs légers au contact des points avancés de la défense bastiaise, ils
ont, pour des raisons d’intendance, éparpillé leurs forces qui, aux alentours du
20 mai, seront réparties entre le Moriani, la Tavagna, la Casinca et les villages
de Luciana, Borgo et Ortale14, ainsi qu’à San Pellegrino dont le siège se poursuit
et ne connaît pas plus de succès que celui de Bastia. Il faillit même tourner au
désastre lorsque les assiégeants, trop sûrs d’eux, furent surpris une nuit par une
sortie de la garnison et ne durent leur salut qu’à l’arrivée inopinée de renforts15.
En fait, dans la région aucun des deux adversaires ne paraît, pour l’instant,
être en mesure de l’emporter et l’on s’installe dans une sorte de guerre de position fort bien résumée par D’Angelo : « Les rebelles attendent toujours leurs
secours en navires, canons et bombes, qui jusqu’à aujourd’hui, grâce à Dieu,
ne leur sont pas parvenus. Ici on ne dispose pas des forces nécessaires pour les
battre et tout autant les rebelles n’ont pas les moyens de s’emparer ni des cités ni
des forteresses ; et ainsi les Génois occupent les places fortifiées et les rebelles
celles ouvertes et les campagnes et profitent des récoltes alors que les cités vont
mourir de faim si Dieu n’y porte remède16. »
Cependant nul ne demeure inactif. Le gouverneur Rivarola profite de cette
pause pour faire armer plusieurs petites barques afin de garder la côte et empêcher l’atterrage de bâtiments battant pavillon étranger, susceptibles de livrer
des renforts aux insurgés comme l’a encore fait quelques jours auparavant une
barque catalane17. Il répond aussi à l’ultimatum que Théodore a adressé aux
Bastiais, par un édit en date du 14 du même mois par lequel il ordonne à toutes
les provinces d’avoir à déclarer dans le terme de six jours si elles entendent se
ranger du côté de Théodore ou de celui de la République. Auquel cas des armes
12. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia, le 5 mai 1736. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
13. Costa, op. cit., p. 225.
14. D’Angelo. Lettre de Bastia, le 20 mai 1736. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
15. Costa, op. cit., p. 253-257.
16. D’Angelo. Lettre de Bastia, le 23 mai 1736. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
17. Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 20 mai 1736. Paris, A.M.A.E., CP., Gênes 97.
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leur seraient fournies contre des otages. Passé ce délai, les provinces et communautés qui ne se seraient pas déclarées seront considérées comme rebelles et l’on
agira contre elles en conséquence18. « Nous verrons quel sera l’effet de cet édit,
conclut l’Envoyé extraordinaire de la France fort pessimiste, Dieu veuille qu’il
soit tel qu’on se l’est promis19. »
Effectivement la pause sera de courte durée. Le 30 mai, à 11 h du matin,
Bastia est à nouveau assiégée par une troupe de rebelles parvenue par surprise
au contact des postes avancés en profitant de l’épais brouillard qui enveloppe la
cité et ses environs. Arrivés cette fois par la route de Monserato, ils attaquèrent
vigoureusement le fort Lacroix qui, à un demi-mille de distance, commandait les
approches de la ville20.
Il s’agit, apparemment, d’une opération combinée concernant aussi le Nebbio
et la ville de Saint-Florent dont on entend au loin les canons tonner. Les rebelles
ont déjà brûlé une maison de campagne du côté de Monserato, à mi-distance
entre Saint-Florent et Bastia, et le bruit court que Théodore est à leur tête. À
Bastia, la population s’inquiète car la garnison de la ville a été dégarnie de 1 400
soldats que l’on a envoyés renforcer les défenses de Saint-Florent. Le marquis
de Rivarola avait bien été averti de l’opération en cours, mais il s’était imaginé
qu’elle viserait principalement le Nebbio, ce qui fut d’ailleurs le cas. Non
contents de s’attaquer à Saint-Florent les rebelles investissent les villages de
Barbaggio, Farinole et Patrimonio auxquels la Sérénissime a fourni des armes21.
La capitale bruit de nouvelles pessimistes, Barbaggio est tombé aux mains de
l’ennemi, et l’on se bat à Patrimonio.
Nous sommes dans la période du plus grand effort consenti par les révoltés
et la pression sur Bastia va se poursuivre durant le mois de juin. Le blocus de
la cité est toujours effectif le 10 de ce mois, cinq cents hommes déployés à un
mille de distance sous le commandement de Castineta en contrôlent les approches tout en enlevant l’orge arrivé à maturité. D’Angelo craint qu’il en aille de
même pour les récoltes à venir, bien que l’on annonce l’arrivée de cinq bataillons
de Suisses22. Au vrai, se rassure-t-il, tant que les Corses ne disposeront pas des
canons et des bombes que Théodore continue à promettre aux siens, les gens
qui se trouvent présentement dans les forteresses suffiront à la défense et l’on
commence à penser, malgré la gravité de la situation présente, qu’il en sera vraisemblablement toujours ainsi. Quant aux cinq bataillons de Suisses dont Gênes
18. Ibidem.
19. Ibidem.
20. Copie de la traduction de la lettre de D’Angelo transmise par Campredon à Maurepas, Paris, A.M.A.E.,
C.P., Gênes 97.
21. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia, le 30 mai 1736. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
22. Traduction de la lettre de D’Angelo à Campredon, en date du 10 juin 1736, transmise à Maurepas.
Paris, A.M.A.E, C.P., Gênes 97.
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annonce l’arrivée, ils ne serviront à rien, estime le vice-consul de France, si ce
n’est à aggraver la dépense, car, affirme-t-il, pour réduire la Corse aujourd’hui
entièrement soulevée et mieux armée qu’au moment de l’intervention autrichienne, une armée de 15 à 20 000 hommes commandée par de bons généraux
y suffirait à peine.
Pendant plusieurs semaines, la situation autour de Bastia se maintiendra
ainsi et elle n’évoluera guère pendant le mois de juin comme en témoignent les
divers courriers de D’Angelo à Maurepas. Il en ira de même à San Pellegrino. Le
27 juin Giacomo Francesco Pietri avise Théodore que le camp, réduit à sa plus
simple expression, est tenu pour la forme par les capitaines Ortali et Guerrini et
que, bien que lui-même et Ciavaldini aient contraint certains de leurs adhérents
à y demeurer, toute initiative est impossible à cause du manque de munitions23.
De même, le 12 juillet, Campredon annonce au ministre que le blocus de Bastia
et le siège de Saint-Florent se poursuivent et que les révoltés font « la récolte
des grains sans que les garnisons, trop faibles pour faire des sorties, puissent y
apporter aucun obstacle, et il y a grande apparence que les choses resteront sur ce
pied là aussy longtemps que le baron de Nevhof (sic) n’aura pas des canons et les
Génois d’autres ressources que les quelques centaines de mauvais soldats qu’ils
ramassent icy (à Gênes) et qu’ils envoyent de temps en temps à la Bastia24. »
Ainsi, de Bastia à San Pellegrino, c’est une véritable guerre de position qui
débute au mois de mai, entrecoupée de rares escarmouches. Elle se poursuivra deux mois durant, puis connaîtra un regain d’activité au début du mois de
juillet 1736 avec l’affaire de Furiani, le tout en relation avec les opérations engagées dans le Nebbio et en Balagne. Mais avant que d’évoquer ces événements,
allons à la rencontre d’un des principaux acteurs de la scène politico-militaire
insulaire, le marquis Paolo Battista Rivarola, commissaire général de Gênes
pour le Deçà-des-Monts.
Dans la capitale assiégée
Le marquis Paolo Battista Rivarola, patricien appartenant à la classe sénatoriale, succédait à Felice Pinelli. Il avait déjà gouverné la Corse de janvier 1731
à janvier 1733 et, ce 19 janvier 1736 25, il arrivait à Bastia précédé par une réputation, apparemment surfaite, d’homme de dialogue, partisan (du moins officiellement) d’un compromis qui tiendrait compte des principales revendications
des insulaires. Par l’intermédiaire notamment de l’abbé Ferrandi de La Pietra di
Verde, gouverneur des pages du duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France
23. Lettre de Pietri à Théodore, A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
24. Lettre de Campredon à Maurepas, le 12 juillet 1736. Paris A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
25. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 20 janvier 1736.
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Plan de Bastia de 1731.
auprès du Saint-Siège, il faillit bien arriver à un accord avec les insurgés démoralisés que seule fit définitivement capoter l’intrusion de Théodore sur l’échiquier politique insulaire.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les premiers contacts avec son
irascible prédécesseur, Felice Pinelli, furent des plus froids. Le vice-consul
de France D’Angelo nous dit que ce dernier « partit (de Corse) sans vouloir
que le nouveau commissaire Rivarolles lui fit faire les honneurs accoutumés
et que pour les éviter plus sûrement il s’étoit embarqué de nuit26 ». Au début
du mois de mars, Campredon revient sur l’animosité de Pinelli à l’égard de
Rivarola et relate à Chauvelin27 qu’à l’annonce de la chute de Padulella (et
de celles, attendues, de San Pellegrino et de Saint-Florent), plusieurs amis de
Felice Pinelli, présents chez lui à l’annonce de cette nouvelle, laissèrent éclater
leur joie et applaudirent en disant haut et fort qu’ils souhaitaient passionnément que Rivarola « dont l’esprit pacifique, et de conciliation faisoit tout le
mérite, fut obligé de se sauver en chemise comme M. le maréchal de Broglie à
Ruiscello. » Notons au passage que cette anecdote est révélatrice des tensions
qui existaient au sein de la classe dirigeante génoise, alimentée par des divergences d’opinions sur la politique à mener dans l’île, comme nous l’avons
évoqué précédemment. Il faut les mettre en relation avec l’hypothèse d’un
ennemi de l’intérieur, laquelle sera émise avec beaucoup de prudence quelque
temps après par Campredon.
26. Lettre à Campredon en date du 2 février dont ce dernier rend compte à Chauvelin le 26 février. Paris,
A. M. A.E., C.P.,Gênes 97.
27. Lettre de Gênes, le 2 mars1736. Paris, A.M. A. E., C. P. Gênes 97.
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Cependant Paolo Battista Rivarola n’était pas homme à se laisser désarçonner par l’animosité d’un personnage aigri et remercié sans ménagement par
la République, et cela d’autant que la municipalité bastiaise lui réserva, elle,
un accueil chaleureux, à la hauteur des espérances que suscitait sa réputation
d’habile diplomate. Pendant trois soirées consécutives on illumina l’hôtel de
ville et on multiplia les feux de joie. Depuis Livourne, Bartolomeo Domenico
Gavi nous relate avec une délectation évidente l’arrivée triomphale du marquis
Rivarola à Bastia : le mardi 17 janvier 1736, vers 19 heures, les deux galères
de la Sérénissime République qui faisaient escorte au commissaire général
entrèrent dans le port où ce dernier fut accueilli par toute la population avec
d’extraordinaires manifestations de joie, non pas tellement par des tirs de
mousqueterie et des illuminations mais par des feux d’artifice et autres feux de
joie et ce durant plusieurs soirées dans une allégresse universelle 28.
Cependant, les événements n’ayant pas pris la tournure initialement espérée, le commissaire général mettra autant d’ardeur à défendre l’île et sa capitale
qu’il avait fait preuve de constance dans la recherche d’un accord négocié.
Depuis Bastia, soumise à un blocus terrestre par les nationaux, il continuera
à gérer au quotidien les affaires insulaires et gardera la haute main sur les
opérations militaires. L’important, pour y parvenir avec une certaine efficacité,
était de maintenir des relations suivies avec les principales places fortifiées du
littoral et, autant que faire se pouvait, avec l’intérieur de l’île. Dans ce dernier
cas, il s’agissait de s’assurer des services d’hommes de confiance, bien rétribués qui, à la fois courriers et espions, n’hésiteraient à s’aventurer dans les
contrées tenues par les rebelles pour transmettre ses directives aux personnes
encore dévouées à la cause de la République. Rivarola alla jusqu’à leur donner
personnellement des instructions précises sur la façon et de cacher les messages transportés et de les détruire en cas de capture.
Les relations avec les présides étaient bien sûr plus aisées puisque Gênes
conservait la maîtrise de la mer et que le commissaire général avait, depuis le
mois d’avril29, fortement augmenté le nombre les barques armées affectées à la
surveillance des côtes et qui, évidemment, servaient également à l’acheminement du courrier entre les différents présides et la métropole. Dans l’esprit de
Rivarola, il s’agissait non seulement de contrarier le débarquement des secours
destinés aux rebelles, mais aussi de porter occasionnellement le fer et le feu sur
les franges maritimes des régions qu’ils contrôlaient 30.
Au lendemain du premier siège, tout en se félicitant auprès des membres de
l’Office de Corse du repli des troupes rebelles et de la fidélité manifestée par
les Bastiais durant cette période critique, il leur annonce qu’il veille à contrer
28. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi au Sénat, Livourne, le 25 janvier 1736. A.S.G., Archivio segreto,
filza 2687.
29. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 18 avril. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
30. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 15 juin. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
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la propagande de Théodore et qu’il a émis à cet effet un édit punissant de l’estrapade, des galères et même de mort quiconque serait pris en train de rédiger,
de répandre ou d’afficher des billets de menaces à l’égard de la population citadine31. Concernant les habitants et la nécessité de les utiliser pour la défense et
en particulier pour tenir efficacement le cordon de défense extérieur en l’absence des soldats réguliers partis renforcer les garnisons de Calvi et de SaintFlorent, Rivarola estime que l’on doit continuer à leur verser la paye journalière
de dix sous, même si cela grève lourdement le trésor public. C’est, d’après lui, le
meilleur moyen de les maintenir dans les dispositions loyales qu’ils ont jusqu’à
présent manifestées et de les dédommager aussi des inconvénients et des sacrifices que le blocus impose à leurs affaires et à leurs familles32.
Il est tout aussi important de se préserver des agissements des espions au
service des nationaux. Aussi Rivarola décide de chasser de Bastia les prêtres et
les moines originaires de la montagne, tous suspects de servir d’intermédiaires entre les rebelles à l’extérieur et les gens qui dans la cité pourraient leur
être acquis33. Il fait plus particulièrement surveiller le vice-consul d’Espagne,
Giuseppe Paolini, le gendre de Domenico Rivarola, dont il dit bien connaître
« l’anima perversa et i maliziosi artifici34 ». Ce dernier, depuis Livourne où
il a trouvé refuge, s’indigne du fait que sa correspondance diplomatique a été
saisie par les sbires de Gênes à Bastia.
C’est aussi l’époque où le commissaire général Rivarola, malade, argue
pour la première fois35 de son état de santé et de son âge pour demander à
être relevé de ses fonctions ; « ce à quoi le Sénat ne voulut point consentir36 ».
Aussi, cet instant de lassitude surmonté, le vieux sénateur reprit fermement en
main les rênes du pouvoir.
Il s’agissait également de rappeler aux insurgés qu’il n’était pas dans les
habitudes de Gênes de pratiquer le pardon des offenses. En conséquence, le
13 juillet 1736, Paolo Battista Rivarola informe les membres du Magistrato di
Corsica que le Fiscale lui a fait parvenir la liste des biens immobiliers possédés par certains rebelles dans Bastia. Il leur demande l’autorisation de pouvoir
faire procéder à leur saisie sans tenir aucun compte des démarches que certains
propriétaires pourraient dorénavant faire pour obtenir leur pardon. Cette décision, plaide-t-il, aurait non seulement l’avantage de donner aux sceptiques un
exemple de ce que peut être la mise en exécution rigoureuse des menaces qui
31. Lettre au Magistrato di Corsica en date du 11 mai 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
32. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 24 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
33. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 15 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
34. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 13 juillet. A.S.G., Archivio segreto, filza
2112.
35. Il reviendra tout aussi vainement à la charge le 15 septembre1736. A.S.G, Archivio segreto, filza 2029.
36. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 15 juillet. A.S.G., Archivio segreto, filza 2009.
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pèsent sur les opposants à la République, mais serait également de quelque
profit pour les finances de celle-ci grâce aux loyers des immeubles saisis qui
seraient attribués à la Camera. Dans une lettre en date du 7 août, il revient sur
ce point précis et précise sa pensée. Il ne serait que justice, et d’ailleurs utile au
Trésor public, dit-il, de remédier aux dommages subis par les personnes fidèles
à Gênes avec les biens confisqués aux rebelles37.
Paolo Battista Rivarola rappelle que ces confiscations doivent se faire en
application de son édit en date du 14 du mois de mai passé qui excluait du
pardon et déclarait rebelles non seulement tous les pièves, villages et personnes qui étaient suspects d’infidélité, mais aussi tous ceux qui s’obstinaient à
porter aide et assistance aux rebelles au détriment des intérêts de la Sérénissime
République et les menaçait de la peine de mort et de la confiscation et dévastation de leurs biens. Cet édit s’applique pleinement à certains individus clairement identifiés comme rebelles qui possèdent des biens dans la ville de Bastia
et dont la liste, établie par le Fiscale, suit.
Dans l’ordre de présentation retenue par le commissaire, il s’agit :
Pour Simon Fabiani, qualifié de chef rebelle, d’un appartement dans une maison sise au
Colle (ce qui correspond aujourd’hui à la rue du Colle) dans Terra Nuova.
Pour Giuseppe Matteo Raffali de Stazzona d’Orezza, d’une maison avec boutiques,
également située au Colle, confinant avec les sieurs Calvelli et Giovonni.
Pour Francesco Maria Rutali du Nebbio, une part de maison et un site contigus aux
biens de la dame Élisabeth Rutali.
Pour Carlo Felice Limperani de Penta di Casinca, une maison avec boutiques, en
mauvais état, située au Colle et jouxtant la voie publique au nord et au sud.
Pour Pietro Franceschetti et associés de Murato dans le Nebbio, une maison et boutiques
sur la route qui mène à San Angelo et qui jouxtent des deux côtés la voie publique.
Pour les frères Andrea et Sebastiano Ceccaldi et leur parent Michele Filippi, tous de
Vescovato, une maison et un site à Terra Nuova sous le couvent de Sainte-Claire,
jouxtant la voie publique.
Pour Carlo Filippo Panzani de Zuani un appartement dans une maison sise in Piazza
di Corte limitrophe de celle des sieurs Morelli, une vigne à Agliani et des magasins
sur le port.
Pour Ruggero Zerbi de Bastia demeurant à Oletta, une grande maison qui lui appartient entièrement, situé à Terra Nuova, jouxtant la voie publique et confinant avec la
maison du magnifique Salvatore Giustiniani.
37. Lettre au Sénat, A.S.G., Archivio segreto, filza 2024.
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Pour Antonio Buttafoco de Vescovato, une part de maison située à Terra Nuova sous
le couvent de Sainte Claire.
Pour Gian Antonio Salicetti d’Oletta, un appartement à Terra Nuova près de l’église
de Sainte-Marie.
Pour Davide, Giuseppe Maria et Paris, les frères Battisti de Stanti al Fieno de Muriani,
une part de maison louée par Mgr Saluzzi et située à la Punta.
Pour Simon Pierre Frediani de Penta di Casinca, une boutique située au port sous celle
de Fabiano Ciceretti.
Pour Paolo Ciceretti et Francesco Giovanni Suzzoni de Campoloro, une maison et des
boutiques sises à Terra Nuova, rue de Giuletta (stretta di Giuletta), dont le Révérend
Père Salvatore Ciceretti possède le sixième.
Gio. Francesco Bagnaninchi de Lucciana, un appartement situé au-dessus du local de
la gabelle jouxtant l’habitation des sieurs Bustoro.
Pour Orazio Casabianca de Venzolasca de Casinca, deux boutiques sur la route de
Corbara à Terra Vecchia.
Pour Giacinto Paoli de Morosaglia dans le Rostino, autre chef rebelle, une maison sise
à Terra Nuova, sous le couvent de Sainte-Claire.
L’énumération de ces personnes et la description de leurs biens sont instructives à plus d’un titre. En effet, si nous savions que Bastia a été, quasiment
depuis sa création à la fin du XVe siècle, une ville largement ouverte sur l’intérieur de l’île et en rapport étroit avec les gros propriétaires fonciers et les
manieurs d’argent des riches régions avoisinantes, la Casinca, le Nebbio et la
Castagniccia, il était jusqu’à présent bien moins clairement établi que de très
nombreux notables ruraux insulaires, dont quelques-uns comptaient parmi les
principaux chefs rebelles, y disposaient de biens immobiliers et, mieux encore,
avaient pignon sur rue dans le saint des saints du pouvoir génois, l’espace
fortifié de Terra Nuova.
Ce positionnement économique des notables ruraux, pour le moins, nous
permet de mieux apprécier leurs tergiversations et leur hostilité face au déclenchement de la révolte populaire. Mais, pour en revenir à l’action du commissaire général Rivarola, ce dernier ne se contente pas de régler ses comptes
avec les chefs insulaires et de faire surveiller leurs mouvements de loin, voire
d’envisager l’élimination « de quelques chefs rebelles, comme a su le faire
Petrignani avec quelques partisans pour se venger de Fabiani38 ». Pour prévenir une éventuelle pénurie, il veille à l’approvisionnement de la ville en farines
car les montagnards tiennent les moulins avoisinants et, surtout, il coordonne
38. Dans cette lettre au Sénat, en date du 15 septembre 1736, il insistera sur l’opportunité d’armer le
bras de sicaires contre Théodore et ses partisans « de moins en moins nombreux. » A.S.G., Archivio
segreto, filza 2029.
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et supervise toutes les opérations militaires menées contre les rebelles notamment dans le Nebbio et en Balagne. Nous reviendrons donc longuement sur le
déroulement de ces principaux événements militaires que l’on ne peut cependant
apprécier correctement que si l’on a une vision claire du rapport des forces en
présence.
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Armes de Théodore.
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CHAPITRE
12
Les forces en présence
Les troupes génoises
En temps de paix, Gênes maintenait dans l’île des forces relativement
modestes. Du début du XVIIe siècle à 1728, celles-ci évoluèrent entre 885 et
979 hommes1. Il s’agissait, à plus de 90 %, de troupes de préside auxquelles
venaient s’ajouter quelques petits détachements destinés à la défense des plus
importantes tours littorales, dont la garde n’était pas confiée aux communautés
villageoises ou à quelques fortes individualités locales, ce qui était le mode de
gestion habituel pour une majorité d’entre elles. En fait, il s’agissait d’environ
un tiers des effectifs permanents de l’armée génoise dont, sur un plan général
et en fonction de ses faibles moyens, la stratégie était traditionnellement axée
sur la défense.
En temps de guerre, ces effectifs globaux pouvaient tripler ou quadrupler
comme ce fut le cas en 1625 lors de la guerre contre le Piémont, durant laquelle
ils s’élevèrent à 13 000 hommes, ou encore en 1747 lorsque Gênes se trouva
engagée dans la guerre de Succession d’Autriche.
Malgré ses ennuis financiers, la République recruta aussi de manière significative à partir de 1729, lorsque les premiers troubles agitèrent l’île. Alors,
les rôles des troupes stationnées en Corse comptabilisèrent 1 363 soldats, puis,
pour faire face à une situation qui se dégradait, les effectifs furent portés à 1 895
hommes en 1730. Cette année-là, l’armée génoise totalisait 6 700 hommes et
elle se maintint à ce niveau durant toute la décennie. Dès l’année suivante,
4 110 militaires au moins (car les garnisons de Saint-Florent et des tours ne
sont pas prises en compte) stationnaient sur l’île, soit près des deux tiers des
effectifs globaux de l’armée génoise. Ils se répartissaient entre les quatre principaux présides de la façon suivante : 1 921 hommes à Bastia, 834 à Ajaccio,
790 à Calvi et 657 à Bonifacio.
1. Antoine Laurent Serpentini, « Un littoral sous influence : la Corse sous la domination génoise à l’époque
moderne (1652-1768) », in Pouvoirs et littoraux du XVe au XXe siècle, Actes du colloque international de
Lorient (24-26 septembre 1998), publiés sous la direction de Gérard Le Bouédec et François Chappé,
Presses universitaires de Bretagne, Rennes 2000, p. 216.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
On a vu qu’ils furent incapables de réprimer la révolte et que Gênes dut se
résoudre à accepter l’internationalisation du conflit et l’intervention des troupes
impériales.
Au début du mois de juin 1736, alors que Théodore est monté depuis deux
mois sur le trône de Corse, les forces génoises en garnison dans l’île sont en légère
augmentation. En tenant compte des 790 recrues que l’on est en train d’envoyer
en renfort depuis la métropole, l’effectif global s’élève à 5 747 hommes parmi
lesquels 4 296 appartiennent aux troupes régulières et 1 451 sont des auxiliaires
corses2. Dans cette dernière catégorie sont compris non seulement 200 marins
d’Ajaccio, enrôlés pour participer au blocus maritime de l’île, mais aussi les
Grecs de Paomia, réfugiés depuis quelques années dans ce préside et constitués
en compagnies autonomes.
Donc, des effectifs bien plus importants, comme nous allons le voir, que ceux
que ne pourront jamais réunir les nationaux. Cependant, ces chiffres ne doivent
pas faire illusion. Si les troupes génoises l’emportent par le nombre, elles sont
de piètre qualité.
Le ministre Maurepas et le chargé d’affaires français à Gênes, Jacques de
Campredon, estiment que la République a de très mauvais soldats et de plus
mauvais officiers encore3. Déjà, fin août, Giovan Battista de Mari considérait
que les affaires de Corse prenaient une mauvaise tournure pour la République,
laquelle, à son avis, « se consumait à feu lent » par manque de bons officiers
et conséquemment d’une soldatesque efficace. Aussi conseillait-il d’engager un
homme de métier ainsi qu’une troupe aguerrie sur lesquels les autres soldats
prendraient modèle. Sans cela les choses iraient de mal en pis et il serait illusoire, d’après lui, de compter sur la désunion des Corses pour espérer l’emporter,
du moins tant que les troupes génoises ne se feraient pas respecter. « Vraiment,
ajoute-t-il, le discrédit des officiers de la République et de leurs troupes est ici (à
Turin) grand et est encore aggravé par la dernière affaire de L’Île-Rousse dont on
parle de façon peu honorable, comme j’ai eu l’occasion de l’apprendre4. »
L’état des troupes génoises est donc déplorable et leur moral est aussi au plus
bas. Il suffit pour s’en convaincre de lire les rapports alarmistes que le commissaire général Paolo Battista Rivarola et son principal subordonné, le commissaire d’Ajaccio, adressent au Magistrat de la Guerre et au Sénat.
Dès le 21 janvier 1736, à peine débarqué dans l’île, le marquis Rivarola alerte
son autorité de tutelle sur le fait que les troupes ne sont plus payées depuis trois
2. Rapport du Magistrato di Corsica adressé aux Collèges le 4 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filze
2028 et 2029.
3. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98. Lettre de Campredon à Maurepas en date du 15 novembre 1736.
4. A. S. G., Archivio segreto, filza 1828. Lettre au Sénat en date du 27 août 1736.
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153
LES FORCES EN PRÉSENCE
mois5 et il ajoute qu’il serait urgent non seulement de remédier à cette carence
mais aussi d’approvisionner les garnisons en farines. Il revient sur ce problème
le 17 mars pour signifier qu’il est impératif de fournir des vêtements aux soldats
qui en sont presque tous dépourvus (« che quasi tutti sono spogliati 6 »). Il
faudrait aussi prévoir des capotes, des couvertures et des paillasses en nombre
suffisant pour les troupes qui devront occuper les nouveaux postes ou qui seront
conduites à effectuer une marche7.
Pire encore, ces troupes sont décimées par la maladie. Le commissaire d’Ajaccio, Ottavio Grimaldi, a déjà dû faire évacuer vers la métropole de 130 à 140
soldats de la garnison locale jugés inaptes au service8. De 20 à 25 soldats sont
aussi en instance de départ dans cette deuxième quinzaine de mars. Ils appartiennent aux compagnies des capitaines Cucco et Trinchieri qui ne comptent
plus respectivement que 50 et 60 hommes y compris les officiers alors que les
effectifs oscillent normalement entre 90 et 100 hommes. En fait, entre la maladie, les désertions et les décès, la garnison d’Ajaccio aurait perdu 200 hommes9.
Cela ne signifie pas que les recrues soient de mauvaise qualité, argumente le
commissaire Ottavio Grimaldi. Au contraire, dans la majorité des cas, ce sont de
jeunes gens aptes au métier des armes, mais l’air de ces contrées (la malaria) ne
leur convient pas et de plus ils sont affaiblis par une nourriture plus mauvaise
que celle que l’ordinaire réserve aux autres troupes ainsi que par le manque
d’attentions de la part de leurs officiers, taxés d’incompétence. Ces soldats sont
ainsi rongés par la gale au point de ne même plus pouvoir fermer la main pour
soutenir leur fusil, « ce qui inspire la plus grande compassion10 ». Le commissaire général depuis Bastia confirme que l’état sanitaire des unités génoises est
désastreux. En juin 324 soldats des troupes d’ordonnance sont déclarés inaptes
au service ou malades, soit environ 15 % de la garnison de la capitale insulaire.
C’est une des raisons qui conduisirent Paolo Battista Rivarola à recruter
d’autres auxiliaires corses. Ceux-ci étaient au nombre de 561 au moment de sa
prise de fonction en janvier 1736, on en comptait 896 six mois plus tard lorsque
les rebelles depuis le Nebbio menaçaient encore la ville11. Durant ces mois critiques, ils jouèrent un rôle de premier plan dans la défense de la capitale et évitèrent vraisemblablement à Terra Vecchia d’être investie par les troupes rebelles.
5. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 21 janvier
1736.
6. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du
17 mars 1736.
7. Ibidem.
8. A.S.G, Archivio segreto, filza 2028. Lettre d’Ottavio Grimaldi au Magistrato di Corsica en date du
22 mars 1736.
9. Ibidem. Lettre d’Ottavio Grimaldi.
10. Ibidem.
11. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du
9 juillet 1736.
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Cependant, malgré des dispositions au métier des armes et une loyauté jamais
démentie envers leur hiérarchie unanimement appréciées depuis longtemps par
toutes les armées du pourtour de la Méditerranée chrétienne, et par celles de
la République en particulier, les recrues corses, dans ce contexte particulier
de guerre de libération nationale, vont bientôt devenir suspectes aux yeux du
commissaire général.
Il les juge indisciplinées et plus enthousiastes à se livrer au pillage qu’à obéir
aux ordres12. Ils ne ménagent ni les munitions dont ils font un usage inconsidéré en
multipliant les décharges pour les raisons les plus futiles, ni les armes qu’ils détériorent ou égarent en si grand nombre que cela en devient inquiétant. Le marquis
Rivarola, qui par ailleurs les soupçonne de faire circuler des écrits anonymes, voire
d’introduire dans la place les messages de Théodore, estime qu’il serait désormais
dangereux de leur confier la garde d’un des postes avancés du cordon défensif de
Bastia comme c’était le cas jusqu’alors car, ce faisant, on risquerait, à cause de
défections désormais prévisibles, de voir tomber Terra Vecchia.
La méfiance s’installe donc et rend d’autant plus insupportable la dépense
jusque-là consentie pour l’entretien et la solde de ces supplétifs corses, ces
« Paesani », comme les nomme Rivarola, lequel maintenant rechigne à débourser les 20 000 lires et plus mensuelles nécessaires au paiement de leur solde et ce
d’autant, dit-il, qu’une bonne part de celle-ci sert à faire vivre dans les campagnes leurs familles et parents, ce qui n’est pas sans conséquence pour l’économie des régions contrôlées par les rebelles et soumises au blocus maritime.
Par ailleurs, les relations entre les unités régulières et les troupes auxiliaires
sont souvent tendues et peuvent aller jusqu’à l’affrontement pour le motif le
plus saugrenu, comme en témoigne l’épisode tragicomique survenu à Algajola
au mitan du mois d’août 1736 qui contribua à renforcer la méfiance du commissaire général Rivarola à l’égard des recrues corses. Un soldat génois du capitaine
Genatz, tailleur de profession, avait tendu à sa fenêtre un tissu peint figurant deux
chèvres se faisant front, l’une surmontant le soleil et l’autre la lune, et au-dessus
d’elles, au centre, une paire de ciseaux ouverts. À cette vue, un lieutenant corse
s’enflamma et alerta deux capitaines de sa nation. À eux trois, ils ameutèrent les
auxiliaires de la garnison et, tous réunis, se déclarant offensés, menacèrent de
s’en prendre aux soldats réguliers et finalement décidèrent d’abandonner la place.
Il fallut toute la persuasion du commandant de celle-ci, le capitaine Bembo, pour
leur faire entendre raison. L’enquête établit que les Corses avaient interprété le
tableau de la manière suivante : à leurs yeux, les deux chèvres représentaient les
Corses fidèles à la République et les rebelles qui les combattaient, et les ciseaux,
les Génois qui, une fois la guerre terminée, entendaient réduire à la servitude
12. Ibidem. Lettre de Rivarola au Magistrato di Corsica en date du 31 août 1736.
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les uns et les autres… Or après vérification, il s’avéra qu’il s’agissait, bien plus
prosaïquement, de la bannière des tailleurs de la ville de Gênes13!
Durant ce mois d’août, alors que l’étoile de Théodore ne cesse de pâlir et
que le moral des Génois remonte d’autant, le commissaire général Rivarola
supporte de plus en plus mal le comportement des troupes corses auxiliaires
et s’interroge sur leur fiabilité14. Il dénonce pêle-mêle l’infidélité des soldats
corses, leur incompétence dans le service et leur inutilité. Il leur reproche d’être
en grande partie responsables du désastre de L’Île-Rousse où, affirme-t-il, ils
s’enfuirent vilement abandonnant sur la plage de nombreuses charges de poudre.
Cependant, conclut-il provisoirement, il n’est pas possible de les réformer,
comme l’a envisagé le Magistrato di Corsica, tant qu’on ne les aura pas remplacés par un nombre équivalent de soldats réguliers car sans cela on dégarnirait
dangereusement les présides. En effet, précise enfin le commissaire, les carences
dans le service ne découlent pas de la négligence de certains d’entre eux, mais
bien d’une attitude commune et d’une solidarité telle qu’il serait impossible
de réformer une compagnie sans courir le risque d’avoir à licencier toutes les
autres. C’est à cette dernière extrémité qu’il va finalement se résoudre au début
du mois de novembre 1736. Selon D’Angelo il a alors « congédié tous les officiers et soldats insulaires et n’entend conserver que les Italiens, les Suisses et les
Allemands qui sont à Bastia au nombre de 2 500, sans compter ceux qui sont à
Ajaccio, à Calvi et à Bonifacio15 ». Cette décision sera officiellement approuvée
par le Sénat le 7 décembre de la même année16.
En fait, par-delà une animosité de plus en plus marquée, perce en filigrane
le souci lancinant d’un impossible équilibre financier qui hante les responsables
génois. Cette guerre de Corse coûte cher, très cher même. La solde et l’entretien
des soldats – réguliers et auxiliaires confondus – engagés dans l’île s’élèvent
mensuellement à 120 124 lires, 8 sous, 6 deniers, selon le décompte très précis
fait par le Magistrato di Corsica, ce qui représente pour un an 1 441 498 lires17,
somme exorbitante pour une république au bord de la ruine. Ces considérations
financières vont incontestablement avoir une incidence sur la suite des événements et en particulier vont conduire peu à peu les instances dirigeantes à accepter l’idée de céder cette île ingérable, coûteuse et si peu rentable à une puissance
plus florissante. Mais en cet été 1736, malgré les contacts pris avec l’Espagne,
Gênes cultive encore l’espoir de l’emporter sur Théodore, qu’elle sait désormais
privé des appuis extérieurs dont il s’est tant prévalu.
13. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 17 août 1736.
14. Ibidem. Lettres de Rivarola au Sénat en date des 17, 26 août et 25 septembre.
15. Paris, A. N., série AE-B1-576. Lettre de D’Angelo au ministère en date du 3 novembre 1736.
16. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
17. Ibidem.
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Une nation en armes
Les combattants corses avaient une tout autre réputation que les soldats
génois, mais l’efficacité des troupes rebelles était freinée par l’absence d’organisation, l’indiscipline qui en découlait et surtout le manque de moyens.
Nous avons vu que Théodore, dans le but de donner satisfaction à tous ceux
qui comptaient, avait été conduit à créer une vingtaine de compagnies et à délivrer autant de brevets de capitaine. Une mesure en fait disproportionnée, voire
inconséquente au vu de la qualité et de la compétence des gens ainsi distingués
et par rapport aux moyens dont on disposait pour recruter les quelque 1 200 à
1 500 hommes qu’il s’agissait non seulement d’armer mais aussi et surtout de
payer régulièrement. Pari qui se révéla toujours impossible.
En juin 1736, Jean-Paul Costa, le neveu du grand chancelier, qui a été nommé
inspecteur général pour le Sud, passe en revue les quelques compagnies que le
colonel comte Poggi a réussi à recruter. La première, commandée par le capitaine
Stefano Luchini de Zicavo, avec son cousin Giuseppe Luchini comme lieutenant, compte, les gradés y compris, 62 hommes dont 58 sont armés18. La compagnie du capitaine Anton Alessandro Peretti, membre d’une des plus illustres
familles de Levie, regroupe 53 hommes dont 30 seulement sont armés19 et enfin
celle commandée par le capitaine Giacomo Santo Guidicelli, de la principale
famille de Zonza secondé par son parent Anton Padino Guidicelli du même lieu,
regroupe les officiers y compris, 41 hommes dont seulement 27 sont armés20.
Cette situation n’est pas représentative du seul Sud, où d’ailleurs une tradition
militaire affirmée aurait dû favoriser les recrutements malgré l’attitude attentiste
de Luca Ornano et de Michele Durazzo Fozzano qui rivalisent d’influence dans
la région stérilisant ainsi tout l’effort de guerre. Seul le colonel Simone Poggi
semble jouer franc jeu en ce domaine ; il est vrai qu’il a, lui, brûlé ses vaisseaux
et que sa fortune est désormais liée à celle de Théodore. Toutefois, à l’examen
de ces rôles, on se rend bien compte que ce sont les armes et l’argent qui font
vraiment défaut. Jean-Paul Costa en est bien conscient, lui que la revue de ces
effectifs disparates atterre. Antoine Colonna de Bozzi s’est d’ailleurs trouvé
dans la même situation à Porto-Vecchio où sur les 200 hommes que comptait
la garnison de la ville nouvellement conquise par les nationaux, 90 seulement
disposaient d’armes21.
Plutôt qu’un choix d’ordre politique ou philosophique, c’est donc bien l’absence de moyens qui va conduire Théodore à privilégier l’utilisation des milices
populaires aux dépens d’une armée de métier même réduite à sa plus simple
18. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Revue passée le 4 juin à Sartène.
19. Ibidem. Revue passée à Sartène, le 12 juin 1736.
20. Ibidem. Revue passée à Levie, le 12 juin 1736.
21. Costa, op. cit., p. 171.
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expression. Ce dont, vraisemblablement, les populations se seraient fort bien
accommodées si elles avaient eu la garantie d’une solde régulière.
Dans l’euphorie du sacre et dans le but d’attacher indéfectiblement les
chefs à sa personne, le roi s’était pourtant doté d’un état-major impressionnant.
Jean-Pierre Gaffori, entre autres dignités, avait été fait secrétaire à la Guerre et
Antoine Giappiconi capitaine de la Garde royale. Pas moins de trois généraux
avaient été créés : Giacinto Paoli et Luigi Giafferi pour le Deçà-des-Monts, Luca
Ornano pour le Delà, que l’on affubla bientôt, tous trois, du titre pompeux et
vain de maréchal-général, qui visait principalement à flatter leur ego et peut-être
aussi à mieux les distinguer des nombreux lieutenants généraux nommés dans
la foulée, tels Simon Fabiani, Michel Durazzo Fozzano, Jean-Félix Panzani,
Antoine Susini, Jean-Jacques Ambrosi dit Castineta et Ignace Arrighi, ainsi que
d’une foule de maréchaux de camp et de colonels.
Tous ces hauts gradés eurent donc à s’investir principalement dans le
commandement des milices, ce qui leur convenait d’ailleurs fort bien, chacun
pouvant compter sur les solidarités locales et sur sa propre clientèle pour se
constituer une troupe à sa dévotion. C’est ainsi, par exemple, que les milices du
Rostino furent toujours plus promptes à servir Giacinto Paoli que leur roi, et il en
allait de même de celles de la Tavagna toutes dévouées à Luigi Giafferi.
Il faut dire que Théodore, conscient ou non de ces possibles dérives, avait dès
le départ privilégié cette solution. Par un édit émis le 16 avril, au lendemain de
son élection22, il ordonnait aux commandants et chefs des pièves d’Ampugnani
et de Casaconi, sous la peine d’être déclarés rebelles à la patrie, de faire en sorte
que tous les hommes armés de ces villages se retrouvent le 20 du mois courant,
avec leurs armes et quatre jours de provisions, dans la piève de Casinca pour
participer à une importante opération d’intérêt général. Il remettait ainsi au goût
du jour la vieille formule des marches, à partir desquelles se firent désormais les
principales opérations militaires de son règne et qui furent d’actualité jusqu’à
la chute du gouvernement de Pascal Paoli. Contrairement à ce que l’on pourrait
penser, ces mobilisations, bien que limitées dans le temps, ne se faisaient pas
toujours dans l’enthousiasme général, car elles contrariaient souvent les activités traditionnelles des paysans. C’est pourquoi Théodore, sans doute averti
des difficultés inhérentes à ce genre de recrutement, décréta, premièrement, que
les commandants devraient établir la liste de ceux qui se seraient soustraits à
cette obligation afin de les punir avec rigueur et, deuxièmement, pour que nul ne
l’ignore, que l’édit devrait être lu partout et affiché à la porte des églises.
Cet ordre de marche ne fut pas une exception ; étendu aux autres pièves en
fonction des circonstances et des besoins, il définit les modalités d’une véritable mobilisation générale, limitée dans le temps, dont la non-observation serait
sanctionnée par les nouveaux statuts criminels qui dans leur dernier article préci22. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
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sent en substance, comme nous l’avons vu, que « Sa Majesté donne autorité à
tous les commandants des pièves pour punir, arrêter et emprisonner tous ceux
qui voudraient se soustraire aux marches et ils pourront même installer des fusiliers dans leurs maisons pour vivre à leurs dépens. »
Enfin, dans le but de mobiliser toutes les énergies, Théodore, depuis Cervione,
décréta également, le 19 avril, et selon la même procédure, un pardon général
qu’il étendit à tous les Corses encore au service de Gênes qui rejoindraient le
camp des nationaux dans les six jours ; faute de quoi, considérés comme traîtres,
ils seraient passibles des peines les plus sévères et leurs biens définitivement
confisqués23.
Par ce biais, on réussit donc à mobiliser les quelque 2 000 à 3 000 hommes qui
au début participèrent, avec un enthousiasme certain, au blocus de Bastia, de San
Pellegrino et de Saint-Florent. Mais, comme c’était prévisible, les choses se gâtèrent et le moral de troupes se dégrada au fur et à mesure que le temps des récoltes
approchait et que se précisaient les soupçons des chefs quant à l’invraisemblance
des secours promis par le roi ; cela instilla le doute dans tous les esprits, compromit
la poursuite des opérations en cours et exacerba les rivalités internes.
De la difficulté de mobiliser les milices
Aussi, malgré les peines très sévères prévues contre ceux qui se soustrairaient
aux marches, celles-ci se révélèrent rapidement très difficiles à organiser.
Cette triste réalité apparut crûment au grand jour lorsque, au mitan du mois
de juin 1736, Simon Fabiani, pour se donner les moyens de soumettre Calenzana
et la Balagne, demanda au roi d’ordonner une mossa universale, c’est-à-dire une
marche ou mobilisation générale des hommes en état de porter les armes.
Tous les responsables de district à qui il fut enjoint de faire appliquer cet
édit, assurèrent le roi de leur dévouement et de leur empressement à exécuter ses
ordres mais quasiment tous firent remonter aussi les difficultés auxquelles ils se
trouvaient confrontés sur le terrain.
Ainsi celui de la juridiction de Vico, le commandant Francesco Mattei, informe
Théodore24 qu’il a bien reçu, le vendredi de la semaine passée, la missive du
comte Fabiani lui transmettant l’ordre de conduire en Balagne tous les hommes
armés des pièves dépendant de cette juridiction. Il prit donc les dispositions
pour faire afficher cet édit dans toutes les communautés afin de rassembler tous
les hommes armés ou sans armes, choisir les plus aptes au service et organiser
la marche. Mais, entre-temps, se produisit une razzia de troupes génoises dans
23. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 97.
24. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre à Théodore en date du 20 juin, écrite à Vico,
mais non signée.
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la marine de Vico qui provoqua l’inquiétude des populations environnantes et
l’obligea à faire mouvement vers la plage d’où les Génois s’étaient finalement
rembarqués. Aussi lorsqu’il communiqua, le dimanche 19 juin, les ordres de
Théodore à tous les hommes de la juridiction réunis, il lui fut répondu qu’il
n’était ni légitime ni convenable de dégarnir cette région de ses armes et de ses
hommes au profit d’une autre si lointaine, et que si Sa Majesté avait été informée
des dangers qui les menaçaient elle n’aurait pas ordonné cette marche. En conséquence de quoi, ils déclarèrent qu’ils n’entendaient absolument pas « marcher »
et ils s’en retournèrent chez eux. Confronté à cette mauvaise volonté, le responsable de la juridiction aurait voulu prendre le chemin de la Balagne avec ses
seuls soldats, ce que malheureusement il ne put mettre à exécution parce que les
populations, réticentes, l’avertirent qu’il devrait rendre des comptes si la région
avait à subir des dommages en son absence et que par ailleurs ces soldats, qui
n’avaient toujours pas touché leur paie, ne manifestaient aucun enthousiasme
devant cette perspective…
Les dires de Francesco Mattei sont confirmés par un de ses subordonnés sur
le plan militaire, le chanoine Ilario Guagno, doyen de Sagone25. Selon ce dernier,
le 17 juin, tous les hommes de la juridiction, obéissant à l’édit, vinrent à Vico, où
le commandant fit lire les ordres du roi, et exhorta, ainsi que le prêtre Mercurio,
tous les hommes armés à la marche contre Calenzana. Mais il fut impossible de
les convaincre, car ils craignaient qu’à peine partis vers la Balagne, les Génois,
aidés par les traîtres (vittoli) à la Patrie, ne viennent incendier la juridiction de
Vico. Sur ce, lui parvint une lettre de Simon Fabiani qui lui transmettait l’ordre
de Sa Majesté, en date du 14 juin, d’avoir à se rendre à Montemaggiore avec
ses gens. Ilario Guagno crut bon de lire en public ce passage de la lettre pour
inciter tout le monde à aller de l’avant. Malgré cela, non seulement les hommes
ne voulurent pas se mettre en marche, mais ils interdirent au commandant et à
ses soldats de le faire au prétexte que l’ennemi était proche et que la Cinarca
désarmée ne pourrait résister au Génois. Ils ajoutèrent que Sa Majesté comprendrait leurs raisons et quelle serait profondément affectée, si agissant autrement,
la juridiction venait à être incendiée et cela même si Calenzana était réduite à
l’obéissance. Ils ne voulurent même pas permettre au chanoine de partir pour la
Balagne avec ses parents et acceptèrent seulement qu’il le fît accompagné d’un
seul homme. Il s’apprêtait, affirme-t-il, à le faire lorsque son neveu fut pris d’une
violente fièvre, ce qui le conduisit à différer son départ…
On ne saurait être plus clair ; malgré les circonvolutions diplomatiques qui
visent à ménager la susceptibilité du monarque, il est évident que les gens du Sud
n’entendent pas franchir les monts pour venir seconder les projets de Théodore
et de Simon Fabiani en Balagne. Outre les raisons invoquées, ont vraisemblablement aussi pesé sur cette décision les ambitions d’un Luca Ornano qui, bien
25. Ibidem. Lettre à Théodore en date du 22 juin 1736.
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qu’ayant fait allégeance à Théodore, entend, comme nous le constaterons plus
loin, préserver sa zone d’influence de toute ingérence extérieure.
Et de la division des chefs
Nous redécouvrons à ce stade les combinaisons subtiles des chefs corses qui
tous, en ce moment crucial, recommencent à jouer, quasiment ouvertement, un
jeu personnel et développent des stratégies souvent contraires à l’intérêt général.
Cela conduira Sebastiano Costa à dénoncer, non sans exagération sans doute, un
complot contre sa personne et contre celle du roi26.
En effet, la situation n’est pas meilleure dans le Deçà-des-Monts où le pouvoir
royal est pourtant mieux assis. Le piévan Giovanni Aitelli, qui apparemment a
reçu l’ordre de mobiliser les pièves de la montagne, adresse le 20 juin un rapport
fort pessimiste à Sebastiano Costa27. Il a bien transmis les ordres de marche aux
pièves de Bozio, Rogna, Venaco et Castello, Giussani, Caccia et Giovellina et
de cette dernière il est allé à Corte d’où il a fait aviser les pièves de Casaconi,
Ampugnani, Orezza et Alesani. Il a également pris langue avec les podestats et
pères du commun de la piève de Rostino et a intimé à ces paroisses l’ordre de se
mettre en marche en emportant des armes pour équiper les hommes d’autres lieux
qui en seraient dépourvus. Mais il ne fut pas possible d’en obtenir plus de sept
fusils qu’il fit remettre aux hommes de Bisinchi lesquels malgré cela, d’après ce
qu’on lui a rapporté depuis, se refusèrent eux aussi à se mettre en marche. Aitelli
voit la cause de cette mauvaise volonté dans l’attitude inconsidérée d’Ignace
Arrighi qui multiplie les ordres contradictoires et a invité en particulier les gens
du Bozio à rejoindre le camp de Furiani plutôt que de faire mouvement vers la
Balagne. Il agit maintenant de même avec d’autres pièves « comme s’il n’était
pas question d’un simple blocus mais d’un formidable assaut28 ».
Aitelli fulmine contre les traîtres dont il dit avoir perçu les agissements tout
au long de son périple et affirme que l’on ne pourra pas ramener dans le droit
chemin les corrompus et les félons par la persuasion mais bien par le fer et par
le feu. Il fait part à Costa de son indignation à l’annonce de ce que, le 13 de
ce mois, lors de la réunion de cinq des pièves susdites sur la place du couvent
d’Orezza, on a publiquement laissé entendre qu’il ne fallait ni participer à la
marche, ni contribuer à l’effort général, ni prêter aucun serment d’obéissance.
D’après ce qu’il a compris, cette peste se répand et deviendra bientôt incurable
si l’on n’y porte pas promptement remède. En attendant, pendant que Sa Majesté
appelle à prendre les armes pour soumettre la Balagne, d’autres en font autant en
faveur du blocus de Bastia et tout est dans de plus grand désordre. Il serait temps
26. Sebastiano Costa, op. cit., p. 393 et suivantes.
27. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
28. Ibidem.
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d’après lui que Théodore revienne dans cette région pour contraindre les félons
à faire leur devoir, pour faire en sorte que les ministres n’outrepassent pas leurs
compétences et pour réconforter les peuples
En fait, le principal responsable de ces désordres, quoiqu’en dise Aitelli, qui
est un de ses plus chauds partisans, est Giacinto Paoli, dont l’ambition est depuis
toujours suspecte aux yeux du grand chancelier et vice-roi. Le général désormais
cache à peine son jeu. Ce dont il ne veut à aucun prix, c’est d’une victoire de
Simon Fabiani en Balagne qui augmenterait encore son influence auprès du roi.
Lui qui, il y a encore peu, se prévalait de la fidélité à toute épreuve du Rostino à
sa personne, maintenant tergiverse et fait part de son impuissance à contraindre
ses gens à participer à la marche. En ce 22 juin 1736, où tous les chefs semblent
être sollicités, Paoli écrit au roi qu’étant arrivé la veille à Morosaglia, il a attendu
jusqu’à ce jour que les hommes reviennent des plaines littorales où ils sont
employés aux récoltes pour leur transmettre ses ordres et les convaincre de « la
suprême obligation de soumettre Calenzana29 ». Ce à quoi ces gens, ainsi que
ceux des autres paroisses de la piève, auraient répondu qu’il serait pour eux trop
dommageable pour l’instant d’avoir à abandonner les moissons, mais que si on
voulait bien leur accorder une semaine supplémentaire pour les mener à bonne
fin, ils répondraient alors volontiers à ses sollicitations. Paoli, qui semble accorder foi à leurs dires, demande donc au roi de réduire au minimum les opérations
en Balagne et de temporiser jusqu’à leur venue, et, quoiqu’il advienne, assuret-il, il s’engage à le rejoindre alors avec le peu d’hommes dont il dispose encore.
Pour l’instant le souci des moissons l’empêche de se rendre dans le Vallerustie,
l’Ampugnani et le Casaconi où, affirme-t-il orgueilleusement, il pourrait rassembler de très nombreux hommes…
Mais les semaines vont passer sans que le Rostino se décide à bouger. Après
le démantèlement du camp de Furiani, cette temporisation, devenant plus que
suspecte, va conduire Simon Fabiani, exaspéré, à pénétrer en Castagniccia où il
dispose d’ailleurs de solides appuis grâce à son mariage avec la fille de Giuseppe
Maria Raffali de Stazzona d’Orezza.
Le 12 juillet, il écrit à Théodore qu’il est arrivé dans une vallée qui bruisse de
toutes sortes de rumeurs30. La piève de Rostino ne veut pas se mettre en marche
si celle d’Orezza et les autres n’en font pas autant, ajoute-t-il, et une bonne partie
de l’Ampugnani est dans la même disposition d’esprit. Avant son arrivée, les
hommes de l’Alesani s’étaient déplacés par deux fois jusqu’au Rostino, sous la
conduite de Thomas Santucci, mais, une fois arrivés là, les fusiliers ne voyant
pas les autres pièves prêtes à se mettre en marche voulurent retourner chez eux.
Fabiani – tout aussi infatué de son importance et de son influence que Paoli –
affirme qu’avec l’aide de ses nombreux parents et amis il fera en sorte qu’ils partent
29. Ibidem.
30. Ibidem.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
à nouveau, mais, auparavant il voudrait voir se mettre en mouvement l’Ampugnani
et le Rostino, ensuite tous suivraient. Il se dit persuadé que ses sollicitations
sont les mieux à même de provoquer la réussite de la marche générale (mossa
universale), mais il n’en demeure pas moins vrai que certains, pourtant désireux
de lui plaire, hésitent à partir par crainte d’offenser Giacinto Paoli qu’ils n’ont
pas accepté de suivre dans un premier temps. Il serait donc bon, suggère-t-il,
d’inciter Paoli à revenir, une fois remis de son indisposition, ou du moins de lui
demander d’écrire une lettre très explicite à son fils Clemente qui se trouve dans
la région ; ce qu’il fera, pense-t-il, pour avoir été toujours fidèle à la patrie. Alors,
à eux deux, ils obtiendraient indubitablement la marche générale qui s’avère
tellement nécessaire non seulement pour les affaires de Balagne mais également
pour unir une fois encore la plèbe divisée par mille zizanies.
En conséquence, conclut-il, il serait bon que le roi incite Paoli à revenir ou
du moins à écrire dans le sens indiqué ci-dessus, car une fois la marche obtenue,
tout s’arrangera en Balagne et ensuite l’on pourra remédier à tout ce qui va mal
de ce côté-ci des Monts. Il faut également écrire à Arrighi, à Colle et à Cervoni,
qui ont dû retourner chez eux après la bataille de Furiani, afin que, tous unis, l’on
puisse organiser une puissante marche.
Mais très vite Fabiani perdra son bel enthousiasme. Quelques jours après, il
confie à Don Luigi Giafferi qu’il se trouve confronté à la mauvaise volonté du
plus grand nombre et qu’il en vient à craindre que les affaires de Balagne ne se
terminent mal31. Don Gregorio Salvini, qui a débarqué le 1er juillet, partage son
sentiment et, le 18 du même mois, il lance, depuis les Ville, un véritable appel
au secours à Théodore. Selon lui, les troupes génoises menacent maintenant la
Balagne fertile et le découragement gagne les patriotes. Il supplie le roi « par
les entrailles de Jésus » d’envoyer rapidement autant d’hommes que possible
car sans cela les verrous de Zilia et de Cassano risquent de tomber et alors tout
sera perdu32. On connaît la suite, que nous relate Costa. Ces villages seront pris
et saccagés, puis libérés par des éléments locaux qui mettront les Génois en
déroute. Mais la Mossa n’aura pas lieu et Calenzana bravera jusqu’au bout les
nationaux et les empêchera de contrôler l’ensemble de la Balagne.
31. Ibidem.
32. Salvini à Théodore. A.S.T., Negoziazioni politiche Corsica, Ultima additione.
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CHAPITRE
13
Un roi à la conquête
de son royaume :
le Nebbio et la Balagne
C’est à la fin du mois de mai, au camp de Furiani et en présence de Théodore,
que fut finalement décidée l’occupation du Nebbio. Au terme d’une réunion
tenue après dîner, Castineta reçut le commandement du camp de Furiani et la
charge de poursuivre le blocus de Bastia, tandis que Simon Fabiani et Ignace
Arrighi, chacun à la tête d’un détachement, eurent pour mission de pénétrer dans
le Nebbio, de prendre Oletta en tenailles puis d’investir Saint-Florent.
Voilà ce que nous rapporte Sebastiano Costa1 dans ses mémoires sur un ton
martial et presque optimiste, ce qui surprend étant donné ce que nous savons
de son tempérament. Il ajoute qu’il fut convenu que le roi suivrait deux heures
plus tard pour donner le temps à ses lieutenants de sécuriser le terrain et de lui
garantir ainsi « une entrée sans danger2 » .
Cette décision semble avoir fait l’objet de discussions préalables, et elle n’a
pas recueilli, apparemment, l’assentiment de tous les chefs insulaires. Saverio
Matra est particulièrement frileux. Le 30 mai3, il écrit au roi qu’il ne juge pas
opportune sa décision de passer au camp de Furiani puis dans le Nebbio, tant
qu’on n’aura pas reçu des assurances des comtes Fabiani et Arrighi quant à la
situation locale. Si la sédition devait s’y perpétuer et, pire encore, être aggravée
par des faits d’armes, il serait fort peu politique d’exposer la personne royale à
un danger d’autant plus mortel que le Nebbio a été armé par les Génois. Il en
résulterait, conclut-il, une grande confusion pour le royaume si les nationaux ne
remportaient pas quelque victoire.
Effectivement, comme nous l’avons indiqué au chapitre précédent, le
commissaire Rivarola, informé des intentions des rebelles avait fortement
renforcé la garnison de Saint-Florent et, au terme d’une convention signée le
23 mai à Bastia4 avec quelques-uns des principaux du Nebbio, il avait fourni
450 fusils aux villages de Vallecalle, Farinole Barbaggio et Patrimonio qui, en
contrepartie, avaient livré quatre otages pour garantir l’exécution de l’accord les
1 Costa, op. cit., p. 259.
2. Ibidem.
3. A.S.T., Negoziazioni politiche, Corsica.
4. Devant le notaire et chancelier Anton Battista Roccatagliata, A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
liant au commissaire général ainsi que la restitution ultérieure des armes. Pietro
Casale, originaire de cette contrée et fidèle entre les fidèles de Gênes, s’était
vu confier la mission d’organiser la résistance, mais il ne put freiner la furia de
Simon Fabiani et de ses hommes et les villages du Nebbio furent investis et se
rendirent rapidement l’un après l’autre.
Le 31 mai 1736, D’Angelo faisait savoir à Maurepas que le Nebbio était
tombé5.
Comme convenu, Théodore avait suivi la progression de ses troupes et dès le
premier juin nous le retrouvons confortablement installé dans la belle demeure
de Massimo Calvelli, à Patrimonio. C’est là, nous dit Costa6, que les principaux
de la province vinrent lui rendre hommage et implorer son pardon. Enhardi par
ces premiers succès, il se laissa alors convaincre par Simon Fabiani de passer en
Balagne où il s’agissait plus particulièrement de mater la rébellion des gens de
Calenzana qui avaient pris fait et cause pour la République.
Le 10 juin, D’Angelo informe son ministre de tutelle de l’évolution de la
situation militaire7 : au début du mois Théodore est parti pour la Balagne avec
Fabiani, car le village de Calenzana a remis des otages à Calvi et a pris les armes
en faveur des Génois. C’est un gros village qui fait, dit-il, 500 hommes d’armes
et plus. Pour prévenir toute surprise, le commissaire Rivarola a envoyé par mer
sous les ordres du capitaine Bembo un détachement de 150 hommes à Algajola
où les combats contre les rebelles se poursuivent. Bastia demeure bloquée par
500 rebelles qui ont leurs quartiers à Furiani.
San Pellegrino est toujours assiégé par Antonio Buttafoco et Paolo Francesco
di Rostino auxquels va se joindre bientôt Giacinto Paoli. Théodore a laissé la
garde du Nebbio à Giafferi qui tient Patrimonio avec 200 hommes tandis que
Saint-Florent est assiégé par les gens de Canale.
Le siège de Saint-Florent
Dans le Nebbio, seule demeure donc entre les mains des Génois la forteresse
de Saint-Florent, devant laquelle les Corses mirent le siège sous le commandement
du colonel Giovan Battista Cervoni8, lequel, aux côtés de Simon Fabiani, a joué un
rôle de premier plan dans la conquête de la région.
La ville est bien fortifiée, et D’Angelo rappelle à son ministre que jusqu’à
présent les rebelles n’ont réussi à s’emparer d’aucune forteresse, et, pronostiquet-il, sans canons et sans bombes, ils ne réussiront jamais à le faire, et cela bien
5. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
6. Costa, op. cit., p. 265.
7. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
8. Sous celui d’Arrighi, nous dit D’Angelo dans sa lettre du 10 juin. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
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qu’ils annoncent l’arrivée de navires à leur secours9. Par ailleurs une galère et
la barque corsaire de Gênes croisent au large de Saint-Florent, prêtes à lui venir
en aide en cas de besoin10. Ici aussi, faute d’une artillerie susceptible d’emporter
rapidement la décision, on s’oriente vers un long siège, qui, comme à Bastia, va
durer jusqu’au mois de juillet, entrecoupé d’escarmouches mineures telles celles
que nous fait découvrir une relation que Rodolfo Antonio Gozt, commandant de la
forteresse, adresse à Rivarola le 2 de ce mois de juillet 173611.
La nuit du 25 du mois de juin passé, l’on envisagea, avec la participation de
huit paysans, de tendre une embuscade aux rebelles près de la forteresse où ils
avaient l’habitude de se rendre chaque jour, tout en feignant de les attaquer du
côté de Saint-François où ils ont un poste avancé. Aussitôt mise à exécution, l’entreprise fut vaine car, dès les premiers tirs des Génois, les rebelles abandonnèrent
Saint-François et, sans tomber dans l’embuscade, se fortifièrent dans la vieille
ville, le séminaire, le clocher et la Canonica qui sont reliés ensemble, l’un défendant l’autre. À cette constatation, les défenseurs se retirèrent.
Le 24 au matin, voyant un certain nombre de rebelles sur le clocher et sur
le toit de la maison de l’évêque, Gozt fit à diverses reprises tirer du canon dans
cette direction non seulement dans l’intention de les en déloger mais aussi pour
permettre aux artificiers de s’entraîner. Par une femme qui depuis pénétra dans la
ville, l’on apprit que l’on en avait tué un, blessé gravement trois autres et que de
plus un capucin, en train de célébrer la messe, s’écroula à demi mort lorsqu’un
boulet, perçant la voûte, tomba en éclats dans l’église Sainte-Marie dans laquelle
se répandit une forte puanteur de mort, émanant d’une des sépultures communes
souterraines, vraisemblablement éventrée.
Le 27 au matin, environ une trentaine de paysans réfugiés dans la ville en
sortirent pour faire pacager leurs bêtes à proximité des remparts. Les rebelles
les ayant repérés les attaquèrent. Les bergers se retranchèrent et les accueillirent
par un feu nourri qui provoqua – d’après leurs dires certifiés par les soldats qui
observaient la scène du haut des murailles – la mort de deux des assaillants.
Leurs compagnons, pour récupérer leurs corps, déclenchèrent alors un feu
d’une violence jamais atteinte mais les gens de Saint-Florent se retirèrent sans
dommage à ceci près que, la nuit venue, les rebelles brûlèrent en représailles une
maisonnette sise près des « Gentile ».
La nuit du 29, ayant appris qu’environ 25 rebelles occupaient le poste de
Saint-François, le commandant de la place fit débarquer non loin de celui-ci, à
la faveur de l’obscurité, une quarantaine de Cortenais commandés par le lieutenant Bonavita, et fit sortir des réguliers et des sbires sous les ordres de l’enseigne
d’Oletta, « jeune homme de grand talent », et du sergent Moretini afin de les pren9. Ibidem. Lettre du 10 juin.
10. Ibidem.
11. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
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dre en tenailles avec l’ordre, aux uns et autres, de ne point attaquer avant le lever
de la lune. Mais arrivés à portée de fusil, certains d’entre eux furent découverts par
une sentinelle qui ouvrit le feu et en abattit un. Les soldats de la garnison firent
alors mouvement, et réussirent à s’emparer de trois rebelles qu’ils tuèrent après les
avoir désarmés. Un sbire coupa la tête à l’un d’entre eux que l’on exposa par la
suite sur le donjon.
Peu après le retour de ses troupes, Gozt fit sortir son enseigne avec trente soldats
et d’autres Corses avec mission de couper la tête aux autres rebelles qui avaient
été tués, mais parvenus sur les lieux ils ne retrouvèrent que des couteaux et quatre
casquettes tachées de sang mêlé de cheveux. D’après les dires de deux hommes
originaires d’Olmeto du Cap Corse, on déplorait sept morts du côté des rebelles.
« Depuis notre sortie, les rebelles se tiennent au loin », relate le commandant qui a
promis une petite récompense au sbire qui avait tranché la tête de l’un de ceux-ci
et l’avait placée au bout d’une pique.
Les assiégeants ne sont pas en reste en ce qui concerne les forfanteries et se
font eux aussi gloire du moindre avantage. Le 3 juillet, Giovan Battista Cervoni
et Carlo Felice Giuseppi annoncent fièrement à Théodore le succès remporté
la veille par leurs troupes. Les Génois, mettant en application les préceptes de
Rivarola, avaient fait débarquer des hommes des navires qui longeaient les côtes
pour moissonner les champs de blé. À cette vue, les rebelles qui se trouvaient
sous Saint-Florent dépêchèrent un petit détachement qui les mit en fuite. Mais
les Génois, la nuit venue, revinrent occuper les hauteurs et tous les points forts
dominant les champs et dès l’aube recommencèrent à scier les blés. Les rebelles
organisèrent alors un détachement plus important de 50 à 60 hommes avec à leur
tête Giovan Battista Cervoni, dit Schizzetto, son frère et Pietro Anto d’Oletta, le
neveu de Giovan Natale Natali. Avec fougue, ils se jetèrent à l’assaut des points
d’appui ennemis et rejetèrent à la mer soldats et moissonneurs. Certains d’entre
eux n’eurent pas le temps de rembarquer, ils essayèrent bien de rejoindre les bâtiments à la nage, mais ils furent poursuivis par les rebelles jusque dans les flots.
Ces derniers, sans subir aucune perte, réussirent même à s’emparer d’une gondole
chargée d’hommes et de munitions, qu’ils coulèrent. Ils firent ainsi seize prisonniers, « tous des soldats venus de terre ferme, jeunes et en excellente condition
physique ». Ce résultat est d’autant plus « prodigieux », affirment les narrateurs,
que les Corses n’étaient qu’une soixantaine et les Génois environ deux cents tant
sur terre que sur mer. Ceux-ci perdirent quelque quarante hommes entre les tués,
les noyés et les prisonniers susdits et, ajoutent les deux chefs corses, « si nous
avions eu des munitions le moment était sans doute venu de s’emparer de SaintFlorent, mais, sans munitions, il ne peut y avoir de victoire12 ».
Voici donc quelques exemples des péripéties qui émaillèrent le siège de SaintFlorent lequel s’éternisa à l’instar de celui de Bastia, de San Pellegrino ou d’Alga12. A.S.T., Lettre de Giovan Battista Cervoni et Carlo Felice Giuseppi au roi.
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UN ROI À LA CONQUÊTE DE SON ROYAUME : LE NEBBIO ET LA BALAGNE
jola. Ni les assiégeants, faute d’équipement adéquat, ni les assiégés, par manque
de troupes aguerries capables de rompre l’encerclement, ne pouvaient emporter la
décision. Toute la campagne engagée par Théodore dans le Nebbio et en Balagne
se résumera donc à une guerre de position, entrecoupée d’escarmouches, durant
lesquelles les diverses parties, arrivées au contact, s’observeront sans jamais oser
engager une action décisive. Dans ce contexte, le moindre fait d’armes est souvent
monté en épingle pour les besoins de la propagande et peut prendre alors un écho
démesuré. Tel fut le cas de l’affaire d’Algajola.
La Balagne
Au début juin, Théodore avait pris le chemin de la Balagne sur les instances
du docteur Giovan Tomaso Giuliani qui, craignant que les Calenzanais, sorte de
cinquième colonne à ses yeux, ne servent de guides aux Génois en Balagne fertile,
le suppliait13 de hâter sa venue avec des renforts bien plus importants que les 350
hommes annoncés. Par ailleurs, Neuhoff avait été conforté dans sa décision par
les assurances de Simon Fabiani, lequel rêvait d’en découdre avec les Calenzanais
afin de réduire le parti génois aux seuls présides du littoral. Mais celle-ci provoqua,
cette fois, le désespoir de Sebastiano Costa qui, le six de ce mois, depuis Orneto
écrivait « Sire, c’est avec le plus grand déplaisir que j’apprends le départ de Votre
Majesté pour la Balagne14… » En effet, l’entreprise était fort hasardeuse. Non
seulement elle provoquait l’ouverture d’un second front à un moment où, comme
nous l’avons vu, la mobilisation du plus grand nombre était freinée par l’imminence des récoltes et par la mauvaise volonté de certains chefs, mais de plus elle
éloignait dangereusement le roi de ses bases. Ignazio Arrighi, tout en se plaignant
de ne pas disposer de suffisamment d’hommes aux environs de Bastia, prévient :
Dans l’affaire de Calenzana, Votre Majesté doit agir avec beaucoup de prudence, et si
elle ne dispose pas de forces suffisantes, elle doit prendre patience jusqu’à ce qu’elle
puisse en disposer et que soit passé le temps des moissons15.
Le roi passa pourtant outre les conseils des plus prudents de ses lieutenants,
pénétra en Balagne suivi de 60 cavaliers et de 400 fantassins16 et, dès le 11 juin,
s’installa à Montemaggiore, actuel hameau de Montegrosso, d’où il coordonna
l’action de ses troupes, chargées à la fois de mettre au pas Calenzana et son satellite le petit village de Moncale et de bloquer les chefs-lieux des deux Balagnes,
Calvi et Algajola17.
13. Cf. en particulier sa lettre du 4 juin. A.S.T.
14. A.S.T., Negoziazioni, Corsica. Lettre reproduite par Renée Luciani, in Sebastiano Costa, Mémoires,
op. cit., p. 714.
15. A.S.T., Lettre au roi en date du 24 juin 1736.
16. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre de Rivarola au Sénat, non datée.
17. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre du commissaire de Calvi, Felice Pallavicini au Magistrato
en date du 12 juin 1736.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Le siège d’Algajola
Très tôt, il s’avéra que ce pari serait difficile à tenir. Bien qu’assiégée, la
garnison d’Algajola garde en effet l’initiative. Giovan Tomaso Giuliani, qui
commande sous les murs, raconte au roi comment, le 11 juin, les soldats génois
firent une sortie pour s’emparer des troupeaux de deux bergers, imprudemment
aventurés aux alentours de la place. Ils enlevèrent ainsi, à la barbe des assiégeants, une bande de chèvres, à la grande irritation de Giuliani qui accusa le
propriétaire du bétail, le docteur Guidicelli d’Occi, d’être de connivence avec
l’ennemi. En fait, comme en témoigne un épisode tragicomique du siège de cette
dernière cité, que D’Angelo nous relate depuis Bastia18, il semble que les rebelles ne disposent ni des moyens ni des compétences nécessaires pour mener à
bien ce genre d’opération.
Algajola est toujours assiégée, dit le vice-consul de France, et l’autre jour (il
s’agit vraisemblablement du 16 ou du 17 juin) survint le fait d’armes suivant. Le
capitaine Bembo, commandant de cette place, fit faire une sortie à 350 soldats
commandés par les lieutenants Ricci, de nationalité génoise, et Spinola, originaire de Calvi, ainsi que par d’autres officiers subalternes qui attaquèrent la tranchée où les rebelles avaient installé un canon de fer. Après un long affrontement,
les soldats de la République réussirent à les en chasser et à leur enlever le canon
ainsi que cinq fusils, un pistolet, des provisions, un tambour et un cor. Il y eut un
mort de chaque côté, dont, dans le parti rebelle, un moine abattu par un sergent.
Le canon, ne pouvant être transporté en l’état, fut bourré d’une double charge
pour le faire éclater en plusieurs morceaux que l’on expédia au commissaire
général Rivarola à Bastia avec le tambour et le cor… Piètres trophées en vérité,
mais, apparemment, tout était bon pour remonter le moral de la population des
présides et le commandant de Saint-Florent pour célébrer ce fait d’armes fit
chanter un Te Deum19…
Par la suite le siège d’Algajola se poursuivra de façon languissante et sans
incident majeur jusqu’au début du mois août. Il est vrai que les rebelles, qui dès
le début concentraient leurs efforts plus au sud sur Calenzana, avaient par ailleurs
réussi, en occupant la tour de L’Île-Rousse, à s’assurer le contrôle d’un port
naturel facile d’accès au cœur de la Balagne fertile et peuplée. Nous reviendrons
sur ce fait, mais pour l’instant intéressons-nous à l’attitude des Calenzanais.
18. Paris, A.N., série AE-B1-199. 2. Lettre de D’Angelo à Maurepas en date du 19 juin.
19. Lettre du consul de Rivera en date du 30 juin.A.S.T., Lettere ministri, Gênes 15.
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De Calvi à Calenzana
Calenzana au début des années 1730 est un gros bourg de 1 615 habitants,
bien plus peuplé que Calvi, le préside de Balagne qui, à la même époque, d’après
les mêmes sources20, n’est crédité que de 1 062 habitants, alors que Moncale en
compte 249 et Montemaggiore, où campe Théodore, 552.
Au contact de la Balagne déserte et vivant pour partie de l’élevage, Calenzana
est depuis longtemps en conflit avec les Niolins pour le contrôle des terres de
parcours du Sia, du Filasorma, du Marsolino et de Lozzipeo. Par contre, bien
que de telles rivalités d’intérêt puissent aussi parfois l’opposer à Calvi, le bourg
entretient généralement de bonnes relations avec le préside et le monde génois.
Contribuent particulièrement à cela de grandes familles du lieu, les Marini,
d’origine génoise, et les Buonacorsi, qui eux viennent de Toscane, ou encore
les Maraninchi. Durant l’épisode des révoltes insulaires, l’influence de ces
familles favorables à Gênes tout autant qu’une animosité générale, partagée par
les gens de Moncale, contre les bergers Niolins, qui durant la période de transhumance hivernale sont à l’origine de trop nombreuses déprédations, expliquent
le positionnement de Calenzana du côté de la Sérénissime République, contre
Théodore, contre les rebelles en général et les Niolins en particulier.
Le 10 juin 1736, D’Angelo informe Versailles que Calenzana, « gros village
qui compte 500 hommes d’armes et plus », a envoyé des otages à Calvi et a
pris les armes en faveur des Génois21. En représailles, Théodore, installé à
Montemaggiore, a fait assiéger le bourg qui s’est mis en état de défense.
Déjà, dit Costa, le village s’était fortifié comme un préside. Des quatre côtés, l’on avait
muré les portes qui donnaient à l’extérieur. Dans chaque maison l’on avait renforcé les
meurtrières. À l’intérieur des murs, chaque demeure avait la porte ouverte pour que
l’on puisse correspondre et se porter secours. Tout autour des maisons bien fortifiées
[…] ; et, les dominant toutes, l’église paroissiale avec son clocher qui fait front vers
Montemaggiore, avait été transformée en donjon, d’où l’on pouvait frapper l’ennemi,
même au loin22.
Après avoir évacué femmes et enfants vers Calvi pour les mettre en sécurité,
les hommes se battent maintenant hardiment23.
20. Biblioteca Civica Berio, Gênes, Msc. 2 : D bis 7-7. « Dichiarazione di quante anime facci la Corsica
e di quanto ne facci ciascheduna piève e luogo, ricavata dal registro delle parrocchie prima dell’ultima
ribellione, 1729 », document présenté par Franco Borlandi in Per la storia della popolazione della
Corsica, 1942.
21. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas en date du 10 juin. Anton Francesco
D’Angelo est toujours bien informé. En effet Paolo Battista Rivarola leur a fait livrer l’armement
nécessaire contre remise, en garantie, d’otages à Calvi, comme le confirme une lettre de Francesco
Xaverio Giubega de Calvi adressée le 6 juin 1736 à Lazaro Centurione à Gênes. A.S.G., Archivio
segreto 2029.
22. Costa, op. cit., p. 309.
23. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.D’Angelo à Maurepas, lettre en date du 19 juin.
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Plan de Calvi.
La suite des opérations nous est relatée par un témoin et acteur privilégié de
ces événements, le tout nouveau commissaire génois de la province de Calvi,
Domenico Maria (ou encore Felice) Galiano24.
Rendant compte de la situation, le 24 juin, au marquis Rivarola, son supérieur
hiérarchique à Bastia, Galiano souligne que des renforts parviennent chaque jour
davantage au roi, notamment des communautés du Niolo et d’Asco, autre gros
village de montagne à vocation pastorale affirmée. À la demande du révérend
Giuseppe Maria Massoni25, vicaire général de Mgr l’évêque Giustiniani, qui est
avec Ignazio Leca Cristinacce26 un des principaux soutiens de Gênes dans la
piève de Pino, il a fait sortir de Calvi deux escouades commandées par les capitaines Carbone et Sanguinetti, renforcées par quelques soldats d’ordonnance et
des sbires, en tout 80 hommes, pour contrarier les incursions incessantes des
24. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221.
25. À propos du révérend Giuseppe Maria Massoni, Paolo Battista Rivarola affirmait encore le 27 août 1736
qu’en vérité les informations venues de différends bords attestaient qu’il avait été le plus efficace
promoteur de l’insolite (sic) fidélité des Calenzanais qu’il avait encouragés et dirigés par l’exemple
particulièrement en incitant les prêtres de cette piève à courir sus aux rebelles les armes à la main, non
pas pour les utiliser car cela leur était interdit par leurs règles, mais pour entraîner le peuple. A. S. G.,
Archivio segreto, filza 2029.
26. Selon l’évêque Giustiniani, Ignazio Leca Cristinacce ou Cristianacce était un des homme les plus riches
de toute la Balagne. Lettre au Sénat en date du 29 mai 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
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Vue perspective de la ville de Calvi.
rebelles. À leur retour, ces officiers l’ont informé que la veille, s’était produit
un échange nourri de tirs d’arquebuses au terme duquel les Calenzanais avaient
réussi à déloger des postes avancés les troupes de Théodore apparemment soutenues par des éléments de ladite piève de Pino.
Depuis, après avoir détruit leurs moulins, la stratégie des rebelles consisterait à assiéger les gens de Calenzana et de Moncale qui, ainsi privés de vivres,
seraient contraints de se rendre. Pour éviter d’en arriver là, Galiano demande
pour au moins une quinzaine de jours un renfort de cinq à six cents hommes
commandés par un chef expérimenté afin de s’opposer à ce dessein, éviter la
reddition des deux villages, qui réduirait dramatiquement la présence génoise en
Corse aux seuls présides, et prouver ainsi à tous que ceux qui demeurent fidèles
à Gênes ne seront jamais abandonnés27.
En attendant le commissaire Felice Galiano essaye de desserrer l’étreinte des
rebelles autour de Calenzana avec les seuls moyens dont il dispose. Le 26 juin au
matin28, les capitaines Carbone et Sanguinetti, à la tête de leurs escouades sont
sortis pour tendre quelques embuscades aux partisans de Théodore qui campe
toujours à Montemaggiore. Parvenus à la plage de ce village et de celle de Lumio,
ils essuyèrent des tirs d’arquebuses de la part de gens de Lumio et de Zilia, qu’ils
réussirent cependant à déloger des postes où ils s’étaient retranchés. Ils les mirent
en fuite et en profitèrent pour s’emparer de quelques bêtes et pour brûler quelque
27. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Lettre de Galiano en date du24 juin.
28. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Lettre de Galiano à Rivarola du 26 juin 1736.
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200 stare29 de grains, amassés par les rebelles en cet endroit en vue de les monder.
Cela accompli, ils se replièrent sans incident vers la citadelle.
Cependant, si l’on en croit Galiano30, les volontaires ne cessent d’affluer
au camp de Théodore notamment en provenance du Niolo et il est maintenant
confirmé que beaucoup d’hommes de la piève de Pino l’ont également rejoint.
Aussi les défenseurs de Calenzana et de Moncale assiégés réclament-ils un
secours conséquent en hommes d’armes pour les dégager et ce d’autant plus
rapidement que les rebelles ont commencé à mettre en exécution le projet d’exterminer leur bétail après avoir détruit leurs moulins.
Le commissaire Felice Galiano, soucieux de maintenir leur moral, insiste
auprès de Paolo Battista Rivarola pour qu’ils obtiennent rapidement satisfaction
sur ce point. Il a joint à sa lettre le mémoire adressé par les familles de Calenzana
et de Moncale qui ont trouvé refuge dans le faubourg de Calvi. Ayant été forcées
d’abandonner leurs maisons et démunies de tout, elles réclament un secours de
la République. Une fois encore Galiano recommande de leur accorder satisfaction en reconnaissance de leur fidélité et pour rassurer leurs pères, frères et maris
qui continuent à défendre vaillamment les deux villages. Sur ce dernier point les
Calenzanais finiront par obtenir satisfaction. Le 17 juillet 1736, le Magistrato
di Corsica conseille aux Sérénissimes Collèges de proroger l’aide financière
qui leur avait été accordée fin juin et, non sans cynisme, conclut : « Du reste, ou
bien Calenzana résiste et la dépense consentie pour les payes et le pain aura été
bien utilisée, ou elle est contrainte à céder, et la dépense cessera car on sera alors
conduits à renvoyer de Calvi leurs familles qui y sont présentement réfugiées31 ».
Entre-temps, comme les renforts réclamés tardent à venir, le commissaire
de Calvi se résout à agir avec les seules forces dont il dispose et, en concertation avec les défenseurs de Calenzana et de Moncale, décide, le 27 juin, de
tenter une opération dans le but de déloger les Niolins d’une hauteur dominant la partie supérieure des deux villages d’où ils canardent les assiégés. Vers
deux heures du matin, on fit donc manœuvrer les deux escouades de campagne
renforcées par des éléments venus d’Algajola et par des hommes de Lumio et de
Montemaggiore demeurés fidèles à la République, quelque 90 hommes en tout.
Guidés par des notables de Calenzana, ils occupèrent de nuit les voies d’accès
à la hauteur susdite, étant entendu qu’à l’aube les défenseurs des deux villages,
ne laissant sur place que les effectifs minimums pour assurer la défense, passeraient à l’attaque du monticule et prendraient les Niolins en tenailles, ce qui fut
promptement exécuté. Les Niolins surpris, laissèrent neuf morts sur le terrain et
29. Ou staio, équivaut à 12 bacini. Sur la base de cette dernière mesure qui fluctuait sensiblement selon les
microrégions, le staio variait de 77 à 85 kg. Cf. Antoine Laurent Serpentini, « Les anciennes mesures de
la Corse (XVI-XVIIIe siècle) et leur conversion dans le système métrique » in Les anciennes mesures locales
du Midi méditerranéen d’après les tables de conversion (sous la dir. de P. Charbonnier), publication de
l’Institut d’études du Massif Central, Clermont-Ferrand, 1990.
30. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Lettre de Galiano à Rivarola du 26 juin 1736.
31. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
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Vue d’Algajola.
Plan d’Algajola.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
ne durent leur salut qu’à l’obscurité et au fait que l’on avait omis d’occuper un
col par lequel ils refluèrent en désordre en emportant leurs nombreux blessés.
Théodore et Simon Fabiani alertés par la fusillade jugèrent le moment opportun pour attaquer Calenzana sur sa partie basse, mais ils furent repoussés par
les défenseurs demeurés sur place et le jour venu l’on découvrit les nombreuses
traces de sang qui jalonnaient leur retraite.
Felice Galiano, fort de ce succès32, fait encore une fois valoir au commissaire général combien il serait opportun d’envoyer des secours importants aux
assiégés afin de les conforter dans leur fidélité. D’autant que ceux-ci, exténués et
ayant perdu leurs récoltes, demandent maintenant, à titre de dédommagement, à
se constituer en escadrons réguliers sous la direction de leurs chefs et à percevoir
à ce titre la même paie que les escadrons de Calvi. Les Calenzanais, nous l’avons
vu, obtiendront satisfaction sur ce point, mais Galiano ne verra jamais arriver les
troupes aguerries dont il a besoin pour reprendre définitivement la situation en
main. Au lieu de quoi, déplore-t-il, le Magistrato di Guerra lui a fait parvenir de
Gênes des recrues inexpérimentées dont aucun officier de Calvi et d’Algajola ne
sait quoi faire33.
À Bastia le commissaire général Rivarola tergiverse. Il est bien sûr persuadé
de la nécessité de desserrer la pression sur Calenzana et la Balagne, mais il
hésite pour ce faire à dégarnir sa capitale d’une partie des troupes qui sont tout
juste suffisantes, d’après lui, pour assurer la défense de la ligne de fortifications
extérieures34.
Nullement découragé le commissaire de Calvi suggère, pour réduire le reste
de la Balagne à l’obéissance, de mettre sur pied un escadron volant chargé de
capturer ou d’éliminer les chefs insurgés de la région ainsi que ceux de la montagne. Il poursuit aussi sa politique de harcèlement contre les nationaux. Ainsi au
début juillet, une soixantaine de Calvais, auxquels se sont joints des paysans
du Niolo demeurés fidèles à Gênes et réfugiés dans le bourg, font une sortie et
surprennent une quarantaine de Niolins rebelles. Ils en tuent neuf, leur arrachent
les yeux, leur coupent le nez et les oreilles et ramènent ces macabres trophées
dans le préside35. Rappelons qu’à la même époque le commandant de SaintFlorent fait exposer la tête d’un rebelle sur le donjon de la place. De part et
d’autre on continue à rivaliser de cruauté et les coups de main se multiplient. À
la mi-septembre, par exemple, un détachement génois venu d’Algajola investit le
village d’Occi « dont non seulement tous les habitants sont des rebelles mais que
l’on peut aussi qualifier de nid de voleurs36 ». Quinze habitants furent tués, deux
32. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Lettre de Galiano à Rivarola du 28 juin 1736.
33. Galiano. Ibidem.
34. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 29 juin 1736.
35. Paris , A.N., série AE-B1-199.2. D’Angelo à Maurepas, lettre en date du 10 juillet.
36. Si l’on en croit le marquis Rivarola. Lettre au Sénat en date du 25 septembre 1736. A.S.G., Archivio
segreto, filza 2029.
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Vue de Saint-Florent.
enfants qui criaient aux armes sévèrement malmenés et un prisonnier blessé par
une arquebusade mourut sur le chemin du retour qu’on lui fit faire à pied37.
Pendant ce temps, la résistance de Calenzana se poursuit38. Ils sont
700 hommes experts au métier des armes, nous dit le vice-consul de France,
qui comptabilise aussi les gens de Moncale, et, ajoute-t-il, si les vivres ne leur
manquent point, Théodore n’arrivera à rien39.
En fait, en ce début juillet 1736, Théodore piétine sur tous les fronts. En l’absence des canons promis, que l’on espère toujours réceptionner mais qui tardent
à arriver, le siège des présides s’enlise, tandis que les nationaux répugnent à
répondre aux ordres de marche ou, pire encore, abandonnent parfois leurs postes
au prétexte d’aller faire les moissons. C’est le moment que va choisir Gênes pour
essayer de frapper un grand coup, cette fois hors de la Balagne.
37. Rivarola, Ibidem.
38. La résistance de Calenzana se poursuivra bien après le départ de Théodore. Le 9 novembre 1736, le
marquis Rivarola loue en termes très chaleureux la fidélité des hommes du bourg qui s’aventurent même
hors de leur murs, aux côtés des soldats génois, pour affronter les rebelles. Lettre de Rivarola au Sénat.
A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
39. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. D’Angelo à Maurepas, lettre en date du 4 juillet.
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L’affaire de Furiani
La décision fut prise le 27 juin à Bastia lors d’une réunion d’état-major qui
rassembla autour du commissaire général Rivarola les principaux chefs militaires génois. Après avoir définitivement écarté l’éventualité d’envoyer un
détachement de 600 hommes pour soulager Calenzana, comme le demandait le
commissaire de Calvi, on s’orienta vers l’organisation d’une opération d’envergure susceptible de désorganiser les arrières de l’ennemi et « de faire un exemple
dans le Nebbio40 ». Dans cette opération qui visait à s’emparer successivement
de Furiani et d’Oletta, Paolo Battista Rivarola entendait engager de 1 900 à
2 000 hommes prélevés essentiellement sur la garnison de Bastia et sur le Cap
Corse.
Le moment semblait propice. En effet, des espions génois rapportaient que
les rebelles manquaient de munitions, que seulement 400 d’entre eux occupaient Furiani, qu’ils étaient presque tous du Nebbio et que les montagnards, si
redoutés, étaient peu nombreux. Par ailleurs, le choix de ces cibles, relativement
proches de la capitale insulaire, ne nécessitait pas un grand déploiement dans
le temps et dans l’espace, qui aurait pu être périlleux au cas où l’ennemi aurait
songé à faire une diversion sur Bastia ou sur le Cap, momentanément dégarnis
des troupes engagées dans cette opération.
L’attaque contre Furiani devant être déclenchée le matin à l’aube, il fut
convenu de mettre, dès la veille au soir, les troupes sur le pied de guerre à Bastia.
Un corps de 700 hommes sous commandement distinct de cinq officiers devait
se mettre en marche à deux heures du matin en direction de Monserato où prendraient position 50 soldats sous la direction d’un officier. Les autres poursuivraient vers Montebello où l’on laisserait aussi 50 hommes et un officier. De
là, 100 hommes iraient occuper la Serra di Barbaggio tandis que les autres
prendraient le chemin conduisant à la Serra d’Oletta. Ce col serait laissé à la
garde de 200 soldats tandis que les 300 hommes restants prendraient position un mille plus loin au-dessus de Furiani, plus exactement entre le haut du
village et le col susdit. Les officiers avaient pour consigne de régler la marche
des détachements de façon à ce que les différentes positions ne soient occupées
qu’un peu avant l’aube.
Du restant des troupes, on détacherait à minuit 200 hommes qui, guidés par
des gens de la région, seraient chargés de sécuriser la plaine de Furiani et d’y
monter des embuscades. Enfin, à quatre heures du matin, le gros des forces, soit
800 à 900 hommes, prendrait la route de la plaine puis, parvenu sous Furiani
au lieu-dit la Vigna del Gavi, se diviserait en quatre corps. Trois, regroupant
200 hommes chacun et le dernier de 200 à 300 hommes que viendraient renforcer
les 200 hommes partis en avant-garde. Ce corps de 500 hommes ainsi constitué
40. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Compte rendu de la réunion de l’état-major génois.
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UN ROI À LA CONQUÊTE DE SON ROYAUME : LE NEBBIO ET LA BALAGNE
devait faire mouvement vers l’étang de Chiurlino du côté de Biguglia pour servir
de réserve et fournir des renforts en cas de besoin. Quant aux trois autres unités,
composées de 200 hommes chacune, elles attaqueraient simultanément Furiani
à l’aube, l’une du côté qui donne vers Monserato, l’autre par la route de SaintPancrace et la troisième enfin du côté de Biguglia, pendant que les 300 soldats
postés au-dessus de Furiani prendraient les défenseurs à revers.
Il ne faisait aucun doute dans l’esprit des membres de l’état-major qu’une
telle tactique devait aboutir à la chute de Furiani avant la tombée de la nuit, ce
qui permettrait le lendemain de franchir le col et de dévaler vers Oletta. Emportés
par la perspective d’une victoire complète et rapide, la seule inconnue, pour
eux, concernait le matériel que devaient emporter les troupes. L’on décida avec
superbe que son importance devait être essentiellement fonction du châtiment
que le commissaire général entendait infliger aux villages révoltés.
Or il y avait loin de la coupe aux lèvres et l’effet de surprise escompté ne
joua pas. Le déroulement des opérations nous est conté par le vice-consul Anton
Francesco D’Angelo41.
Castineta, qui commandait à Furiani, informé par ses espions de l’éminence
de l’attaque génoise et de l’importance des troupes engagées dans l’opération,
décida de faire évacuer Furiani au gros de ses troupes et de les repositionner à
une lieue du village dans l’attente des renforts qui devaient venir de la montagne.
Lorsque l’assaut fut donné, le 9 juillet au matin, dans le village, évacué par le
gros des rebelles, seuls s’accrochaient 25 d’entre eux décidés à résister jusqu’au
bout. Ils s’étaient retranchés dans la demeure du sieur Baldasari, la bâtisse la
plus imposante du village, d’où ils résistèrent « virilement » aux assauts de
l’ennemi, tuant sept assaillants et en blessant dix parmi lesquels les capitaines
Franzone et Casevecchie. Devant cette résistance acharnée, le commandant en
chef, le colonel Marchelli, ordonna que l’on mît le feu au bâtiment. Confrontés
à ce nouveau danger, les rebelles tentèrent de fuir les flammes en sautant par
une fenêtre. Cinq d’entre eux furent ainsi tués, mais quatre se sauvèrent. L’on
retrouva cinq cadavres dans la maison, et douze rebelles furent faits prisonniers
avec promesse de vie sauve. Mais, ajoute D’Angelo, « on les a conduits ici (à
Bastia) et ils les feront tous mourir comme ils l’ont fait pour un autre pris en
Balagne, près d’Algajola42 ». La soldatesque saccagea le village et à 14 heures
toutes les troupes retournèrent à Bastia, renonçant apparemment à la deuxième
phase de l’opération qui visait Oletta43.
Quelques jours après, D’Angelo44 revient sur le saccage de Furiani pour
annoncer à son ministre que la maison Baldasari a été démolie par les Génois
avec promesse de dédommager le propriétaire. Il sera plus heureux que moi,
41. Paris, A.N., série AE-B 1-199.2. Lettre à Maurepas en date du 9 juillet 1736.
42. Ibidem. Lettre à Maurepas en date du 14 juillet.
43. Ibidem. Lettre à Maurepas en date du 9 juillet.
44. Ibidem. Lettre à Maurepas en date du 14 juillet.
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conclut le vice-consul, car mon Palazzetto, sis dans le village de Cardo et sur
la façade duquel étaient apposées les armes de France a brûlé « comme je me
permet de le rappeler à Votre excellence, ce dont je la prie de m’excuser45 »…
Succès militaire incontestable, cette affaire de Furiani n’eut pourtant pas les
retombées politiques que la République aurait pu escompter. Au contraire, la
disproportion des forces en présence en fit rapidement un motif de dérision qui
contribua à ternir encore plus la médiocre réputation des troupes génoises dont
l’incompétence se manifesta tragiquement quelque temps après, lors de l’expédition navale contre L’Île-Rousse.
L’Île-Rousse
Bien avant que Pascal Paoli ne songe à faire de L’Île-Rousse la rivale de
Calvi, Théodore (tout comme les Génois d’ailleurs) s’était rendu compte de l’intérêt stratégique de ce site qui va devenir, durant son court règne, le théâtre
d’opérations militaires importantes quoique mal connues jusqu’à présent.
Dès le 5 mai 1736, Paolo Battista Rivarola supplie les membres du Magistrato
di Corsica de lui faire part de leurs décisions concernant le projet de restauration
de L’Île-Rousse, car, affirme-t-il, il devient de plus en plus nécessaire de chasser
les rebelles « de ce nid d’où ils sont sans cesse ravitaillés par des bâtiments dont
on dit qu’est récemment débarqué Marc Antone Raffali46 ».
Le 28 juin, le Magistrato di Corsica47 consacre une longue délibération à
cette affaire. Convié à statuer sur le projet de restauration de la tour de L’ÎleRousse présenté par l’ingénieur Marchelli, il conclut par la négative et propose,
comme solution plus adaptée aux besoins, de remettre en état et de fortifier une
tour lui faisant face sur la terre ferme du côté du levant, et d’en faire de même
des deux magasins contigus afin de constituer un point fortifié capable d’abriter
une garnison de 20 hommes.
Cependant, sur la foi des informations recueillies auprès des gens pratiquant
cet endroit, il appert que la tour et les magasins sont de peu d’importance et
que le site est exigu. Par ailleurs la tour est à moitié ruinée et ses murailles sont
faibles depuis l’origine ou rendues telles par les méfaits du temps.
On se souvient qu’au début de cette deuxième révolte de Corse, elle était gardée
par un sergent et six hommes, lesquels l’abandonnèrent après s’être mutinés contre
l’officier qu’ils obligèrent par la force à s’embarquer en direction de Gênes.
Bien que l’entreprise de restauration ne soit pas considérable, il aurait fallu
que le site s’y prêtât vraiment pour espérer la mener à bien avec les seules
45. Ibidem.
46. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
47. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
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3 000 lires prévues par l’ingénieur Marchelli. En fait le Magistrat de Corse a
conscience des difficultés que peut rencontrer l’exécution de ce projet dans les
circonstances présentes. La réalisation de ces travaux exige en effet des gens
en nombre suffisant, d’abord pour occuper le site, mais aussi pour protéger les
travailleurs des incursions des paysans rebelles, surtout ceux des villages de
Monticello et de Santa Reparata qui sont très proches de cette tour et en situation
de pouvoir très facilement l’attaquer.
C’est pourquoi le Magistrat de Corse, tout en tenant compte du rapport de
l’ingénieur Marchelli, se dit de plus en plus convaincu que pour porter remède
de manière efficace aux désordres de L’Île-Rousse et à la contrebande qui s’y
fait, le moyen le plus efficace et aussi le moins onéreux serait de faire croiser en
permanence dans ces eaux l’une des deux barques corsaires qui jusqu’à présent
longent régulièrement les côtes de Balagne et qui alors, « telle une tour mobile »,
pourrait approcher le navire en fraude et l’empêcher de débarquer sa cargaison,
soit en s’interposant entre lui et la terre soit par des tirs de canon ou de mousquet contre ceux qui, des villages avoisinants, s’approcheraient de la plage pour
réceptionner les marchandises débarquées en contrebande.
Il est enfin rappelé combien il est urgent de solutionner cette affaire car,
pendant que l’on se perd en palabres dans les cénacles génois, les rebelles penseront naturellement à d’autres activités illicites, étant par ailleurs aisé d’imaginer
qu’après les récoltes, les chefs rebelles et Théodore chercheront à échanger les
grains contre de l’argent pour acheter des munitions à Livourne et à les faire
livrer à la plage de L’Île-Rousse, comme cela s’est déjà produit tant de fois en
l’absence d’un navire imposant dans ces marines.
Les membres du Magistrato di Corsica avaient une bonne connaissance de
la situation. L’Île-Rousse était effectivement un des principaux points d’atterrage des barques qui continuaient à alimenter épisodiquement la révolte, mais ils
n’avaient pas prévu que les insurgés, reprenant à leur compte leur projet initial,
occupent et s’ingénient à fortifier le site pour favoriser la réception des approvisionnements nécessaires à leurs opérations militaires en Balagne. Ce sera chose
faite courant juillet et Gênes, bien entendu, ne pouvait accepter cela. C’est donc
pour faire sauter ce verrou mis sur la côte balanine par les nationaux qu’elle mit
sur pied la principale opération navale de la période théodorienne.
La conjoncture militaire est désormais favorable aux Génois, qui fin juillet,
après le départ de Théodore, ont repris l’initiative en Balagne sous le commandement du colonel Marchelli et s’acharnent sur les villages coupables d’avoir
rejoint le camp des rebelles. Le colonel Marchelli a écrit à Rivarola qu’il entend
attaquer et s’emparer de Lumio, Zilia et Cassano, villages comptant parmi les
plus florissants de la contrée et les châtier de façon exemplaire de manière à jeter
la consternation dans les deux Balagnes.
Du 26 au 28 juin, les territoires de Zilia et de Cassano seront ravagés avec
le concours des Calenzanais. Les blés seront brûlés, les vignes et les oliviers
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coupés, les moulins, les pressoirs à huile et les paillers disséminés dans la
campagne détruits ; mais les deux villages, bien fortifiés et pourvus en armes,
résisteront victorieusement48. C’est dans ce contexte que s’engagea l’opération
maritime contre L’Île-Rousse.
Mise au point, apparemment, depuis Bastia par le marquis Rivarola lui-même
(qui par la suite semblera désavouer cette initiative et en particulier dénoncera
le fait que l’on n’ait pas su garder l’opération secrète à Calvi), la manœuvre
génoise, qui aboutit à un désastre, se déroula en deux temps.
Le 1er août 1736, le colonel Geronimo Marchelli – qui pour mener à bien
l’opération envisagée disposait de 600 hommes – avait reçu à Calvi l’appui de
deux galères, de la barque corsaire et de plusieurs gondoles armées. Il fit débarquer une centaine de soldats commandés par le capitaine Bellafontana à Algajola
avec pour consigne de faire une diversion en attaquant, avec l’aide de la garnison
locale, un des villages voisins.
Dans la journée du 2 août, on chargea discrètement le matériel nécessaire à
l’opération principale (qui se révéla insuffisant par rapport aux prévisions et aux
besoins) et à minuit le colonel Marchelli donna l’ordre aux troupes d’embarquer.
La galère Patrona était affectée aux soldats réguliers, alors que les troupes corses
devaient prendre place sur la galère Santa Maria et sur la barque corsaire. Dans
Calvi et aux alentours, l’on avait fait répandre le bruit que le but de l’expédition
était toujours Algajola. Mais, malgré toutes ces précautions, l’embarquement se
fit finalement dans le plus grand désordre et les différentes unités ne respectèrent
pas leurs affectations initiales, ce qui ne fut pas sans conséquence pour la suite
des événements49. En fait la plus grande confusion présida à toute l’expédition.
Lors d’une réunion d’état-major nocturne, tenue à la poupe de la Patrona,
le colonel Marchelli avait indiqué aux officiers présents les points du rivage où
devaient prendre pied leurs détachements respectifs et il avait été convenu que
les galères jetteraient l’ancre de part et autre de la tour de L’Île-Rousse tandis
que la barque corsaire débarquerait les troupes qu’elle convoyait au centre du
dispositif. La manœuvre devait être effectuée le plus rapidement possible afin de
pouvoir édifier des lignes de défense avant que les habitants des villages alentour
ne se portent au secours des défenseurs de la tour.
Mais, une fois encore, l’exécution se révéla désastreuse. Malgré les ordres
réitérés par porte-voix depuis la galère Patrona, la Santa Maria resta au large.
Sans tenir compte de ce contretemps, pourtant d’autant plus inquiétant qu’une
grande partie des troupes corses ainsi que presque tous leurs officiers étaient
48. Relation adressée par le colonel Marchelli au marquis Rivarola le 28 juin depuis Alziprato. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2029.
49. Rapport émanant vraisemblablement des autorités militaires génoises. Paris, A.N., série AE-B1199.2.
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Vue de L’Île-Rousse.
restés à son bord, le colonel Marchelli, à peine après avoir mis le pied à terre
appliqua, apparemment sans nuance, le plan qu’il avait arrêté la veille. Il chargea
aussitôt le major Morati d’occuper, avec une cinquantaine d’hommes descendus
de la barque corsaire, les magasins sis aux pieds de la tour du côté du levant.
Il tenta aussi de rassembler quelques soldats corses appartenant à différentes
unités pour s’emparer d’un pailler situé sur une hauteur d’où quelques rebelles harcelaient ses troupes à coups d’arquebuse. Mais les soldats corses refusèrent d’obtempérer au prétexte que la maisonnette se trouvait trop loin de leurs
bases et ne présentait par ailleurs qu’un intérêt stratégique mineur. Passant pour
l’instant sur cette insubordination, le colonel décida de parer au plus pressé et
d’aller examiner de visu le système défensif ennemi. Sur son chemin, il put se
rendre compte de la complète désorganisation de son dispositif et rameuta tout
au long du parcours des soldats isolés qu’il dirigea vers les magasins où le major
Morati avait pris position comme convenu. Ce dernier avait déjà fait les sommations d’usage aux défenseurs qui, fièrement, avaient répondu par un feu nourri.
Observant de près la bâtisse, Marchelli, qui était avant tout ingénieur, se rendit
compte que les canons de ses navires seraient inefficaces et que seules des mines
pourraient venir à bout de ses puissantes murailles. Cependant les pierres, que
les rebelles avaient accumulées tout au long des remparts, rendaient périlleuse
l’approche des mineurs. Aussi, afin de les protéger, le colonel Marchelli, après
en avoir informé le major Morati, commandant des troupes corses, retourna à
bord de la barque corsaire pour y faire construire deux mantelets. Alors qu’il
supervisait ce travail, on l’informa que le major Morati avait quitté son poste
et avait pris place à bord d’une chaloupe. L’ayant interpellé par porte-voix sur
les raisons de cet abandon de poste, le major lui répondit qu’il était tenaillé par
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la soif et qu’il désirait se rendre à bord pour se rafraîchir. Ce à quoi, le colonel voulut bien consentir à la condition qu’il rejoigne ensuite rapidement ses
troupes. Cette attitude conciliante et pour le moins répréhensible dans un tel
contexte, se justifiait – argumentera par la suite le colonel – par le fait qu’il était
impératif de ménager les troupes corses et leur commandant, conformément aux
ordres qu’il avait expressément reçus du général.
Le colonel Marchelli et le major Morati, les deux principaux chefs de l’expédition, étaient donc toujours à bord des navires lorsqu’éclata une brève fusillade
venue de l’intérieur des terres qui jeta la panique parmi les cinquante hommes
postés dans les magasins. Ceux-ci refluèrent alors en désordre entraînant dans
leur fuite toutes les unités qui se trouvaient sur le chemin menant aux navires
sur lesquels ils comptaient se réfugier. Le transbordement à partir des chaloupes
s’effectua cependant assez correctement, du moins jusqu’au moment où un tir de
mousquet étendit raide mort un des marins. Alors la peur gagna les équipages
et les bâtiments se retirèrent au large, abandonnant sur la plage des centaines
d’hommes désorganisés et bientôt épouvantés par les hurlements des Corses
qui, avertis de l’incident, accouraient des villages avoisinants. Beaucoup d’entre eux cherchèrent alors le salut en se jetant à l’eau pour rejoindre un écueil
proche de la terre d’où ils pensaient pouvoir être récupérés par leurs navires,
mais la mer était démontée et la majorité d’entre eux périrent noyés. Quant à
ceux qui étaient restés sur la plage, ils se rendirent sans combattre aux paysans
venus au contact.
Le déroulement de ces événements nous est relaté par un rapport en défense
présenté lors de son procès par le colonel Marchelli. D’autres versions, telle celle
de Costa, qui bien évidemment se réjouit de cette conclusion, diffèrent quelque
peu, du moins pour ce qui concerne les raisons de l’expédition. Improvisée,
selon lui, il l’impute au seul désir de vengeance des troupes génoises (commandées par le seul major Morati), qui venaient d’être mises en déroute devant
Montemaggiore et Lumio où elles s’étaient précédemment livrées à toutes
sortes d’exactions contre la population50. La relation qu’en fait le vice-consul de
France, D’Angelo, corrobore ces assertions tout en étant plus critique à l’égard
de l’ingénieur colonel Marchelli et de son état-major et surtout, dès le 8 août, il
nous donne un premier bilan fiable des pertes génoises : plus de 100 hommes
sont morts noyés et 145 ont été faits prisonniers. C’est un désastre pour Gênes,
et le colonel Marchelli et le major Morati, qui en sont tenus pour responsables,
ont été mis aux arrêts à leur arrivée à Bastia51.
Le prestige des armes génoises, déjà fortement compromis, est ici franchement éclaboussé et, depuis Gênes, Campredon commente cruellement la
situation :
50. Costa, op. cit., p. 515 et suivantes.
51. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettres de D’Angelo à Maurepas en date des 8 et 13 août 1736.
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Les Génois ont aujourd’hui plus que de l’inquiétude sur les affaires de Corse, l’aventure de l’Isle Rouge, dont j’ai eu l’honneur Mgr de vous rendre compte, couvre leurs
troupes d’une honte qui ne s’effacera jamais. Ils ont mis aux arrêts les deux officiers
qui commandaient le débarquement et qui se sont retirés sur la galère au premier coup
de fusil des rebelles, l’un sous prétexte d’aller chercher de la poudre et l’autre une
machine pour battre la tour, mais ils trouveront moyen de faire valoir leurs excuses, la
République n’ayant rien de meilleur pour les remplacer52.
En fait, ce désastre génois ne profitera guère à Théodore, lequel, sur les instances de Costa, avait abandonné le théâtre des opérations courant juillet puis s’était
retiré en Tavagna après le cruel épisode cortenais. Il essayera bien d’échanger
les Corses détenus à Bastia et à Calvi contre les soldats faits prisonniers à L’ÎleRousse qu’il menace de faire arquebuser, mais il n’a plus les moyens de faire
évoluer favorablement la situation. Désormais, en butte à la méfiance de plus en
plus manifeste des chefs rebelles, le temps, en ce mois d’août, joue contre lui et
ce d’autant plus que la situation dans le Sud n’est guère meilleure.
52. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98. Campredon au ministère, le 23 août 1736.
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CHAPITRE
14
La Terre des seigneurs
De Porto-Vecchio à Sartène
Paradoxalement, dans la phase de la révolte qui précéda immédiatement l’intronisation de Théodore, les succès les plus importants de ses partisans furent
enregistrés dans le Sud.
Comme nous l’avons évoqué au chapitre IX, Porto-Vecchio, tel un fruit mûr,
tomba dès le 11 avril aux mains des quelque cent rebelles qui avaient reçu mission
de s’en emparer. En fait, le préside avait été abandonné la veille en toute hâte par la
garnison et la population affolées à l’annonce – erronée du reste, ou du moins très
largement surestimée et diffusée par on ne sait qui – de l’approche d’une colonne
de 3 000 hommes et d’un navire de guerre, tous deux partis d’Aleria avec pour
mission de prendre la ville en tenailles et de la réduire à merci1.
Le surlendemain, 13 juin, la ville de Sartène se souleva contre Gênes. La population, appelée au son des cloches à se réunir en assemblée générale dans l’église
paroissiale, proclama solennellement sa volonté de vivre et de mourir au service
de la patrie et fut ensuite conviée à donner un chef à la province de la Rocca. Cette
élection dut être légèrement différée dans l’attente de l’arrivée des représentants
des pièves rurales à qui l’on avait demandé de se déplacer avec une légère escorte
pour ne pas pénaliser davantage les populations en cette fin d’année récolte où les
grains commençaient à devenir rares « même chez les marchands2 ».
Dès leur arrivée, dans la soirée de ce même jour, on procéda immédiatement
à l’élection des principaux responsables et Michele Durazzo Fozzano fut élu
général de la province de la Rocca. À sa suite, ses parents Michele Angelo et
Giovan Paolo Fozzano furent nommés consulteurs, Giovan Paolo du feu Antonio
(Costa ?), adjudant et Giovan Paolo Roccaserra, maître de camp.
Michele Durazzo était l’exemple même de ces chefs de clan du Sud adulés par
leurs partisans et qui en toutes circonstances privilégiaient la satisfaction de leurs
1. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre du commissaire de Bonifacio Giovan Benedetto Speroni au
commissaire général pour le Sud à Ajaccio, en date du 18 avril 1736.
2. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Proclamation en date du 13 juin 1736 signée : Tous les hommes
et peuples de Sartène.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
intérêts personnels. Né à Fozzano le 5 octobre 1698 dans une famille de vieille notabilité, son influence et celle des siens reposaient essentiellement sur la possession
d’un immense domaine de 2 000 hectares à Campomoro. Appelé parfois Durazzo
Fozzano, comme son père, et bénéficiant d’un prestige personnel, acquis dans la
lutte qu’il mena victorieusement pour délivrer la région de la Rocca de la piraterie
barbaresque, il parut pour la première fois dans l’histoire insulaire le 28 août 1735
à la consulte du couvent de Tallano, quand la province de la Rocca prit fermement
position pour Gênes contre les rebelles. Le 30 octobre de la même année, la consulte
de la Rocca confirma cette position et fit de Michele Durazzo Fozzano un de ses
trois généraux. Mais, dès l’année suivante, ce dernier changea de camp et les chefs
rebelles s’empressèrent de le reconnaître pour seul général de la Rocca.
Devenu l’un des adversaires les plus convaincus des Génois, il fut élu, par
acclamation, général pour la Rocca par la consulte de Sartène ce 13 avril 1736.
Sa première initiative fut de lancer une vibrante et très ferme proclamation
(14 avril 1736) invitant les populations de toutes les pièves de la province à engager derrière lui la lutte contre Gênes.
Nous, Michele Fozzano, Général de cette province de la Rocca, élu et choisi par le
peuple de Sartène, les habitants des écarts environnants ainsi que par d’autres de Zicavo,
pour favoriser l’union du peuple corse,
À tous, hommes et peuples de la piève de Carbini, tant aux chefs qu’aux hommes de
cette piève, ordonnons qu’immédiatement après avoir pris connaissance de cet édit vous
vous rassembliez au son de la cloche et, ainsi réunis, vous discutiez et décidiez, sous
serment, de concourir à l’unité de tout le royaume de Corse et de vivre et de mourir en
union avec tous nos compatriotes. Dès que l’union sera réalisée, dix à douze des chefs
de cette piève devront me rejoindre à Sartène pour procéder à la nomination des officiers
et prendre les mesures adéquates pour le bon gouvernement de la Patrie. Ils devront nous
présenter la liste de tous les hommes de cette pieve qui détiennent des armes ainsi que
de ceux qui n’en ont pas afin qu’on puisse leur en fournir en fonction des dispositions
que nous étudions ; ceci sous peine, en cas de non-observation, que nous nous portions
dans cette piève avec un grand concours de gens pour vivre à vos dépens, sans compter
le saccage auquel pourront se livrer ces gens unis à ceux du Talavo qui occupent ces
plaines littorales et sous peine, tant pour les particuliers comme pour les communautés,
de la peine de mort, de la confiscation des biens, du fer et du feu, pour quiconque osera
s’opposer à l’union susdite et à l’obéissance qui nous est due en tant que général et
généralissime de cette province. J’avertis donc chacun de ne point contester et de ne
point contrevenir car, le cas échéant, il serait irrémissiblement châtié, sans aucun égard
ni pour sa parentèle ni pour quoi que ce soit.
Ordonnons en outre aux Pères du commun de ces contrées de faire circuler cet édit de
lieu en lieu, d’en transmettre l’attestation ainsi que la liste des contrevenants, s’il y en
avait, afin que l’on puisse procéder immédiatement au châtiment susdit.
Donné à Sartène en notre résidence, le 14 avril 1736
Signé Pietro Maria Giogante, secrétaire3.
3. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
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Malgré son ton martial et comminatoire, cet édit ou grida, répercuté dans toutes
les pièves de la province, n’obtint point sur le long terme le résultat escompté.
En fait, en dehors de sa propre clientèle, Michele Durazzo ne put vraiment
compter que sur le concours des notables de Sartène, dont sa femme, née Ortoli,
était issue, et de leurs bergers, car une partie des pievi de ladite province et en
particulier celle de Viggiano dont il était originaire restèrent fidèles à Gênes.
Pourtant les premiers instants de la révolte furent vécus dans l’euphorie du
côté des rebelles et dans la peur dans le camp génois. Le lieutenant de Sartène,
Giuseppe Centurione, pris à partie par les insurgés à la recherche d’armes et de
munitions, fut emprisonné pendant deux jours et ne dut finalement son salut
qu’à l’intervention de Michele Durazzo qui lui permit de quitter la ville et de se
réfugier provisoirement dans la tour de Campomoro.
Le commissaire général pour le Delà-des-Monts
Depuis Ajaccio, le commissaire général génois pour le Delà-des-Monts,
Ottavio Grimaldi, s’efforce d’avoir une idée exacte des opérations des rebelles et
expédie rapport sur rapport à Gênes pour faire part aux membres du Magistrato
di Corsica de son analyse de la situation, des initiatives qu’il est amené à prendre
pour contrer les agissements des insurgés et pour leur demander conseil, aide et
assistance.
Pourtant, dans un premier temps, les distances et les intempéries l’ont quelque
peu desservi. Ainsi, la révolte de Sartène ne lui a été confirmée que le 16 avril,
par une missive du commissaire de Bonifacio, confiée au patron Vincenzo
Montepagano de Sextri Levante. Depuis, son principal souci consiste à renforcer les défenses d’Ajaccio et à approvisionner les magasins dans la crainte d’un
blocus que les rebelles annoncent comme imminent.
Il fait donc surveiller leurs déplacements dans la province et s’intéresse particulièrement aux agissements de Luca Ornano. Né au début du siècle (vers 1704),
Luca Ornano était le descendant de l’illustre famille féodale de ce nom. Dès
1731, il apparaît comme le principal dirigeant des nationaux dans les trois pièves
d’Ornano, de Talavo et de Cauro qui correspondent grosso modo aux anciens
fiefs de sa Maison et de celles des Istria et des Bozzi. Il est alors le lieutenant
du général Lusinchi à qui il succédera bientôt. En 1734, il fut à l’origine d’une
consulte qui proclama l’union du Nord et du Sud « pour la Patrie commune ».
Cependant, il ne manifesta pas une animosité particulière pour le pouvoir génois
et il lui évita même en 1735 une défaite cuisante. Nous l’avons vu rejoindre
tardivement et en grande pompe Théodore après le couronnement4. Ce dernier,
4. Costa, op. cit., p. 140.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Vue d’Ajaccio.
cependant, trop heureux de pouvoir se prévaloir ainsi de l’adhésion du Sud à
sa cause, lui réserva un accueil chaleureux, le nomma lieutenant général et lui
conféra le titre, aussi prestigieux que vain, de maréchal du royaume.
En ce début du mois de mai 1736, Luca s’agite beaucoup. Ottavio Grimaldi
a appris qu’il a envoyé deux prêtres en ambassade auprès de Théodore pour
lui demander un subside en argent ainsi que ses ordres sur la politique à mener
dans la province. Les ecclésiastiques au bout de quelques jours sont revenus les
mains vides, mais avec des promesses et la consigne de réunir les gens nécessaires à l’assaut d’Ajaccio. Ces nouvelles, accréditées par diverses sources et
en particulier par une lettre de Sebastiano Costa adressée à son parent Luca
Ornano et interceptée par les espions génois, seront bientôt suivies d’effet. Après
avoir proclamé la levée générale, Luca Ornano a remis les enseignes à trois
compagnies stipendiées par Théodore et s’est mis en marche avec ses troupes.
Quelques jours auparavant5, il était à Bocognano où il s’empara du bétail de
l’adjudant de la place d’Ajaccio et de celui du capitaine Giuseppe Ferri et d’un
certain Domenico surnommé Beffalo, tous deux partisans avérés de Gênes.
5. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre de Grimaldi en date du 15 mai.
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Le 14 mai, suivi d’une foule dont on ignore l’importance mais qui, d’après
les observateurs allait grossissant, il se dirigea vers la Mezzana où on l’aperçut à
deux ou trois milles des moulins. Il s’empara de l’un des meuniers qu’il emporta
ligoté et s’en retourna vers Bocognano. Le commissaire général se perd en
conjectures sur le but final de cette marche, mais craint, comme le laisse entendre
la rumeur, que ce ne soit Ajaccio. Aussi prend-il les dispositions nécessaires à la
défense de la capitale du Sud. Il a enrôlé notamment deux cents marins prélevés
sur les équipages de la galère Saint-Georges et d’un bâtiment capraiais qui ont
mouillé dans le port le 5 mai au matin et il les a regroupés en deux compagnies
placées respectivement sous le commandement des capitaines Nicolò Bacciochi
et Pietro Cuneo.
Le 16 mai, le retour de Luca à Bocognano est confirmé. Le capitaine Ferri
a fait acte d’allégeance et a pu ainsi récupérer ses bestiaux. Il semblerait que le
général veuille maintenant se diriger vers Bastelica et d’autres villages dans le
dessein de renforcer son parti et de constituer ainsi une troupe capable de mener
à bien une entreprise d’importance. À cette idée, le commissaire général écume
de rage et envisage de le faire supprimer. « Si l’occasion se présente de pouvoir
l’éliminer sans par trop mettre nos troupes en danger, je ne manquerai pas de la
saisir, mais les renseignements opportuns sont rares et comme ils sont véhiculés
par des Corses on ne peut pas totalement s’y fier6 », écrit-il au Sénat.
À défaut de pouvoir frapper Luca Ornano, Ottavio Grimaldi va s’attaquer
à l’autre grand meneur national du Sud, Michele Durazzo Fozzano et l’atteindre dans ce qui était la source même de sa puissance et de son influence, son
domaine de Campomoro ; nous y reviendrons.
La situation de Porto-Vecchio, par où les rebelles pourraient facilement recevoir des secours du continent, retient aussi toute son attention. Le préside a été
évacué par les nationaux le 1er mai au soir7 sans qu’on en connaisse la raison
exacte, avoue le commissaire général. Certains attribuent ce retrait au manque de
vivres, alors que les habitants et soldats locaux au service de Gênes prétendent
que, poussés par le remords, ils ont contraint les rebelles à quitter la place8.
Le fait est que lorsque le capitaine Don Giacomo Peretti pénétra dans la cité
le jour suivant, il ne retrouva dans le fort que trois desdits soldats, les autres
s’étant enfuis à la campagne avec le reste de la population ; ce qui l’amena à
douter fortement de leur fidélité.
Le temps contraire à la navigation entre Bonifacio et Ajaccio a fait que le
commissaire général pour le Delà-des-Monts n’a pu prendre connaissance de ces
événements qu’après le 12 mai. Depuis, le piévan de Porto-Vecchio a comparu
6. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre d’Ottavio Grimaldi au Magistrato di Corsica, Ajaccio le
16 mai 1736.
7. Ibidem.
8. Ibidem.
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devant lui pour présenter la défense de ses ouailles et des soldats corses du
préside, alléguant que seule la disproportion des forces les avait contraints à
la reddition, mais que retirés à la campagne sur un site avantageux ils avaient
poursuivi la résistance pendant huit jours. Aussi, espèrent-ils le maintien de leur
solde « car s’ils ont commis quelque faute, ce fut par pure violence et les larmes
aux yeux ».
Le commissaire général s’est contenté de rassurer le piévan par quelques
paroles bienveillantes, mais sans rien lui promettre. Il s’interroge par ailleurs sur
le sort à réserver à Porto-Vecchio qui, vu les circonstances, lui semble très difficile à mettre en défense. Il s’en ouvre au Magistrato di Corsica et, après avoir
pris l’avis des ingénieurs militaires qui l’entourent, il ne propose rien moins que
de raser la forteresse pour ne laisser aux rebelles aucun point d’appui d’importance sur la côte9.
Ces informations nous conduisent à nous interroger à nouveau sur la culpabilité
d’Angelo Luigi Luccioni qui, comme nous l’avons vu, accusé de haute trahison et
de collusion avec le commissaire de Bonifacio, allait bientôt et sans autre forme
de procès être exécuté sur l’ordre de Théodore. Jamais le commissaire d’Ajaccio
ne fait allusion à son rôle dans l’évacuation de Porto-Vecchio par les rebelles, et
pas davantage le commissaire de Bonifacio, Gio Benedetto Sperone, qui pourtant,
d’après les dires de ses accusateurs, véhiculés par Sebastiano Costa, aurait été son
principal interlocuteur dans cette affaire. Gio Benedetto Sperone, se fiant aux dires
de personnes crédibles, impute l’évacuation de Porto-Vecchio par les rebelles à
l’annonce, faite par on ne sait qui, de son intention de s’emparer de cette place en
l’attaquant simultanément par terre et par mer10. En fait, en ces instants incertains
le commissaire de Bonifacio à d’autres soucis, il craint que sa propre ville ne
devienne la cible les rebelles et prend des dispositions en conséquence.
En passant par Bonifacio
En prévision d’une attaque, jugée imminente, des partisans de Théodore, du
pontifiant coquin « Solenissimo birbante » comme il le nomme avec mépris, le
commissaire génois provoque au début du mois de mai une assemblée générale du
conseil municipal de Bonifacio à laquelle furent conviés les principaux habitants.
Diverses dispositions furent prises. On ordonna notamment le recensement
de toutes les céréales existant dans le préside et le stockage dans la cité de tous
les lards et de la plus grande partie des fromages habituellement entreposés dans
les magasins de la marine. Le reste devait être transporté dans les magasins
situés du côté de Ferro, considéré comme le lieu le plus sûr hors les murs. On
réquisitionna de même le plus grand nombre possible de bêtes de somme pour
9. Ibidem.
10. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028 Lettre à Ottavio Grimaldi en date du 12 mai 1736.
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Plan de Bonifacio.
Vue de Bonifacio.
transporter l’eau dans les citernes de la ville, depuis la fontaine du Longone ou
de toute autre source facilement accessible.
Il fut également décidé que le bourg de la marine serait défendu la nuit venue
par trente Bonifaciens postés dans diverses maisons et les endroits les plus adéquats
selon les ordres donnés par les Anciens et le capitaine commandant la place, les
habitants de la marine étant tenus de leur assurer le logement. Les Magnifiques
Anciens avaient aussi pour charge de veiller à ce que chaque chef de famille soit
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bien pourvu en bois et en sel et ils devaient chaque soir rendre fidèlement compte
de la bonne exécution de ces ordres au commissaire génois11.
Mais depuis toujours les Bonifaciens, qui se sentent comme des étrangers en
terre corse, se méfient des insulaires de l’intérieur. Pour se prémunir contre l’action de ceux d’entre eux qui, une fois introduits dans le préside, pourraient ouvrir
la porte à l’ennemi, l’article 35 des statuts de Bonifacio contingente leur présence
dans la haute ville dans la journée et l’interdit à partir de la tombée de la nuit.
Cette disposition sera alors activée et cette hantise d’une trahison conduira même
à évoquer la possibilité de muter l’un des plus fidèles serviteurs de Gênes, le capitaine Armerigo, commandant de la place, au prétexte que son père était corse.
S’il est impératif de prendre des dispositions pour défendre la ville contre
toute initiative des insurgés, les Bonifaciens entendent également préserver leur
arrière-pays et leurs récoltes contre d’éventuelles déprédations de gens malintentionnés de plus en plus nombreux aux confins de leur territoire. Aussi, le
commissaire général du Sud a pris en charge la création d’un escadron, constitué
de trente Corses partisans de la République, particulièrement chargés de défendre la campagne bonifacienne contre les incursions des voleurs et autres bandits.
Commandé par le capitaine Giacomo Peretti, fils du fameux capitaine Rocco
de Levie, qui est un des plus fermes opposants à Michele Durazzo Fozzano, cet
escadron s’est jusqu’à présent révélé très efficace et a préservé le territoire bonifacien de toute rapine alors que les exactions de ce genre vont en se multipliant
dans les pièves avoisinantes12.
Malgré ces éminents services, l’escadron de Giacomo Peretti est cantonné dans
le bourg de la marine avec interdiction absolue pour les soldats de pénétrer dans la
haute ville le soir venu. Le commissaire de Bonifacio expose à Ottavio Grimaldi
et au Magistrato qu’il est difficile de leur en interdire l’accès dans la journée sauf
à risquer de les indisposer gravement, mais on a recommandé à leur capitaine et
aux officiers commandant la porte de veiller à ce qu’ils soient alors désarmés.
Précaution supplémentaire, on a licencié récemment six d’entre eux originaires de
Sartène, ville dévouée à Michele Durazzo Fozzano, et on les a remplacés par des
hommes venus de Levie qui, elle, est demeurée fidèle à la République.
Du côté des rebelles
Face aux Génois qui, retranchés derrière leurs murailles, les attendent de pied
ferme, les rebelles, pour le moins, ne présentent pas un front uni et temporisent.
Cette attitude suspecte exaspère Sebastiano Costa et Théodore qui multiplient
les missives incitant les chefs du Sud à aller de l’avant et plus particulièrement
11. Note adressée au Magistrato di Corsica. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
12. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028. Lettre du commissaire Giovan Benedetto Speroni au Magistrato,
12 mai.
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à entreprendre le blocus d’Ajaccio. Les réponses, que les uns et les autres sont
amenés à faire à ces injonctions, sont fort révélatrices quant à la situation sur le
terrain et à l’état d’esprit des principaux acteurs.
En fait ce sont les Génois qui prennent l’initiative et qui, depuis la mer qu’ils
contrôlent, initient, comme dans le nord, une stratégie de coups de main visant à
incendier ou razzier les céréales des rebelles. Les effets en sont très cruels dans
cette période de soudure entre deux récoltes où nous avons vu que le blé devenait
rare. La principale action d’éclat des Génois en ce domaine fut le saccage des
biens de Michele Durazzo Fozzano sis à Campomoro.
Au début du mois de mai, une opération combinée, terrestre et maritime,
faisant intervenir la garnison de la tour de Campomoro et les Grecs réfugiés
à Ajaccio et passés au service de Gênes, aboutit à la complète dévastation du
domaine de Durazzo Fozzano. Ottavio Grimaldi narre avec délectation aux
membres du Magistrato les résultats obtenus13 : les vignes ont été totalement
dévastées, les murs de soutènement abattus, les maisons rasées, les blés brûlés
et les arbres coupés. Il vante les mérites des marins grecs et des soldats qui, sous
le commandement du capitaine Lorenzo Francesco Oderico, ont non seulement
procédé avec méthode aux dévastations mais également tenu avec vaillance les
postes qui leur avait été confiés.
Du côté des rebelles, bien sûr, le ton diffère. Dès le 8 mai, Michele Durazzo
Fozzano, se targuant d’un titre de vice-consul de France à Campomoro se plaint
au sieur Coutlet, le consul de cette nation à Gênes, de l’affront qui, d’après lui,
a été fait à un si grand roi à travers la destruction de ses biens. Tout y passe, les
accusations mais aussi les justifications, car il craint que l’on n’apprécie guère à
Versailles son positionnement dans le camp des rebelles. Son plaidoyer, habile,
révèle cependant les faiblesses de son caractère :
Le peuple de Sartè uni aux surplus de tous ceux de cette province de la Roque m’élurent pour général des armes, et leur commandant absolu, quoique plusieurs fois je
l’aye refusé, et leur aye offert des sommes considérables pour m’en garantir, ils m’en
ont obligé à vive force sous peine de la vie, et perte de mes substances à l’acceptation
de cette charge ; Ce qui étant venu à la conoissance de S.E. Mr. Ottavio Grimaldi
Commissaire général du Deçà des Monts pour la Ser.me République de Gennes, il
envoya un gros de troupes sur des bâtiments dans la cale de Campomoro et là il fit
abattre toutes mes maisons et murailles de mes vignes, couper les arbres et vignes,
sans épargner d’abattre jusqu’à ses fondements l’église qui y était établie par mes
ancêtres, sous le titre de St. Antoine. C’étoit, Monsieur, une église qui non seulement
servoit à la comodité des habitants, mais aussi de tous les bâtiments, qu’ils venaient à
ce mouillage, et particulièrement de ceux de la nation françoise ; Ils n’ont pas même
13. Ibidem. Lettre d’Ottavio Grimaldi au Magistrato di Corsica en date du 15 mai 1736.
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respecté Mrs. les Gennois les armes de S.M. Très Chrétienne, que comme consul de
sa nation j’avois fait élever en reconnaissance de mon office14.
L’accusation d’atteinte aux intérêts de la France, à peine lâchée, est portée
à la connaissance des Génois. Elle trouble Ottavio Grimaldi15, qui, craignant
d’être à l’origine d’un incident diplomatique, s’en inquiète auprès du Magistrato
et s’efforce de vérifier si Durazzo peut se prévaloir légitimement de ce titre de
vice-consul de France. Effectivement cette charge semble lui avoir été conférée par François Coutlet16 le 25 novembre 1725 17. Ce dernier le confirme, mais
il avoue à son ministre de ne plus s’en être soucié depuis, pour n’avoir plus
reçu « le moindre signe de vie » dudit Michele Durazzo et, ajoute-t-il, « comme
rebelle à son prince je pense que si on l’avoit empalé luy même, cela aurait esté
bien employé18. »
Ottavio Grimaldi peut donc poursuivre sereinement sa politique de la terre
brûlée et les biens de Sebastiano Costa sis dans les environs d’Ajaccio, maisons
et vignes, vont également en faire les frais.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’affaire de Campomoro a porté un
coup au moral des rebelles et plus particulièrement de leur chef pour la Rocca,
le général Michel Durazzo Fozzano, sans pour autant refroidir apparemment son
dévouement à la cause nationale. Il entend du moins régler ses comptes avec les
opposants de la région. De concert avec Luca Ornano et un chef national de moindre importance, dénommé Simonino Zevaco, il organisa une marche de l’ensemble
de leurs partisans, réunis en « un corps considérable19 » contre la grosse bourgade
de Levie qui affichait une indéfectible fidélité à l’égard de la Dominante. Ils y
pénétrèrent sans rencontrer de résistance le 12 juin, et s’en prirent plus particulièrement aux biens du capitaine Rocco Peretti et de quelques autres sympathisants
déclarés de Gênes20, puis en repartirent le soir même après avoir forcé quelques
caves pour se procurer du vin et avoir tué quelques bestiaux pour subvenir à leur
consommation. Ils ne se livrèrent pas à d’autres déprédations parce que les habitants du lieu prévenus de cette descente avaient eu le temps de mettre en lieu
sûr leurs biens les plus précieux21. Simonino Zevaco et les siens, dépités, avaient
14. Michele Durazzo Fozzano au sieur Coutlet, Sartène, le 8 mai 1736. Paris, A.N., série AE-B1-567.
15. Ibidem.
16. Entré dans la carrière à Paris en 1691, nommé consul à Naples en 1720, où il semble ne pas s’être rendu,
faisant suivre le consulat par un vice-consul, François Coutlet est nommé consul à Gênes en 1721 et
reçoit ses provisions le 22 décembre 1722. Il appartient « à cette génération de fonctionnaires royaux
pour qui l’exercice d’une charge constitue une sorte de sacerdoce », René Boudard, Gênes et la France
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle (1748-1797), Paris, Mouton & Co, La Haye, 1962, p. 88-89.
17. Comme le rappelle Durazzo audit Coutlet dans sa lettre ci-dessus citée, datée du 8 mai 1736 depuis
Sartène. Ibidem.
18. Lettre à Maurepas, Gênes, le 18 juillet 1736, Paris, A.N., série AE-B1-567.
19. Ottavio Grimaldi, lettre du 25 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
20. Grimaldi, Ibidem.
21. Ibidem.
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bien manifesté le désir de livrer le village aux flammes, mais ils durent y renoncer devant le manque d’enthousiasme des hommes de Durazzo Fozzano22. Les
rebelles emmenèrent cependant à Sartène trois otages, proches parents de Rocco
Peretti, de son frère le lieutenant Alfonso et de leur cousin Franco Antonio Peretti,
mais les relâchèrent sans dommages trois jours après23.
Le commissaire général semble soulagé par le dénouement de cette affaire,
toutefois il fait part de son inquiétude face aux rumeurs qui annoncent à la fois un
blocus d’Ajaccio et le saccage du territoire de Bonifacio, dont les Anciens sont
venus en ambassade lui réclamer des armes pour pouvoir en assurer la défense.
De l’attitude attentiste et de la rivalité
des chefs du Sud
Théodore sait que toute victoire de ses armes sera compromise tant que les
Génois s’accrocheront aux présides. Dans le Nord, il a jeté, vainement, comme
nous l’avons vu, toutes ses forces contre ces places côtières. Il exhorte pourtant
avec insistance ses partisans du Sud pour qu’ils en fassent autant et mettent
notamment le siège devant Ajaccio. Mais ses appels, relayés par Sebastiano
Costa qui peut se prévaloir de certaines solidarités familiales dans la région,
notamment de ses alliances avec la Maison d’Ornano, reçoivent peu d’écho du
côté de Luca Ornano et de Michele Durazzo. L’un et l’autre tergiversent et, pour
des raisons diverses, freinent toute initiative pendant des mois.
Devant les instances réitérées des deux principales autorités du royaume,
Michele Durazzo s’en explique dans une longue missive adressée au grand chancelier le 15 juillet24.
Il est, dit-il, sans cesse par monts et par vaux, les armes à la main, pour s’opposer aux débarquements programmés par les Génois dans le but de razzier les
emblavures situées près des plages et il lui est difficile d’avoir en cette saison
tous les hommes nécessaires à la garde de ces immensités quasiment désertes.
C’est d’ailleurs pourquoi ils ont réussi à incendier ses moissons et celles de son
père et de son frère Giovan Paolo. Il n’a pas pu s’opposer au débarquement des
soldats amenés à pied d’œuvre par une galère, deux flûtes et d’autres bâtiments
de moindre importance, apparus soudainement de bon matin dans le mouillage
de Campomoro sans avoir été signalés et avant que l’on ait pu réunir les hommes
nécessaires pour les contrer. Ce qui fait qu’il a dû céder devant la force et laisser
livrer aux flammes une grande partie de ses blés et de ses orges.
22. Le gouvernement génois, dans une lettre à Gastaldi en date du 12 juillet, confirme totalement cette
version, mais parle de Simonino Poggi qui donc est bien le vrai nom de Simonino Zicavo. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2286.
23. Ottavio Grimaldi, lettre du 25 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112.
24. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Michele Durazzo Fozzano à Sebastiano
Costa, Sartène, le 15 juillet 1736.
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Tout ceci découle, insiste-t-il, du fait qu’il ne dispose pas d’armes et de munitions en quantités suffisantes pour soutenir une longue escarmouche. Il s’en est
ouvert plusieurs fois au grand chancelier et au roi sans en obtenir le moindre
secours. À ce propos, conseille-t-il, il serait plus utile que les navires que l’on
attend atterrent dans le golfe du Valinco et non à Porto-Vecchio comme initialement prévu. Les armes qu’ils doivent débarquer seraient d’un grand secours aux
hommes de cette contrée, assez nombreux par ailleurs pour garantir un déchargement en toute sécurité, alors que dans le cas contraire il faudrait établir une garnison à Porto-Vecchio qui, comme chacun le sait, est un site fort insalubre et redouté
des gens de l’intérieur. Aucun de ses hommes ne voudra s’y rendre, affirme-t-il, et
il faudra alors en confier la garde aux hommes du comte Poggi qui sont des montagnards fort résistants et qui de plus n’ont pas la charge de protéger les marines…
Michele Durazzo se dit également confronté à l’hostilité de Rocco Peretti de
Levie. Aussi a-t-il donné les patentes, portant création de deux compagnies qu’on
lui a confiées, aux capitaines Anton Francesco Peretti de Levie et à Giacomo Santo
Guidicelli de Zonza. Rocco et les partisans de Gênes en sont consternés, car ces
deux hommes contrebalancent largement leur influence et par l’attrait d’une solde
attirent à eux une bonne partie des hommes de la région. Ceci est fort opportun car
étant donné la médiocrité de la récolte en cours, ce viatique va permettre à bien des
familles de survivre et leur éviter de se jeter dans les bras des Génois en contrepartie de quelques menus secours. Il faudrait même multiplier ce genre d’expédient si
l’on entend maintenir la contrée dans l’obéissance due au roi.
Par ailleurs, Durazzo Fozzano annonce à Costa que les capitaines des quatre
compagnies, dont il a la nomination dans le régiment en constitution du comte
Poggi, doivent se rendre auprès de lui, en Tavagna, pour récupérer l’argent des
soldes que leurs soldats attendent avec tant d’anxiété et dont ils espèrent qu’il
couvrira au moins la paie d’un trimestre sans quoi ils sont décidés à ne plus
servir et à prendre parti en faveur des Génois.
Durazzo Fozzano met enfin l’accent, avec une insistance qui frise l’insulte,
sur la nécessité de verser ces soldes en monnaies d’or ou d’argent et en aucun cas
en monnaie de cuivre que personne ne veut accepter même sous la menace de la
peine de mort et de la dévastation des biens. Au lieu d’attirer les hommes dans
le parti du roi, ce serait une cause de grands désordres, assène-t-il. D’ailleurs les
soldats ont beaucoup insisté auprès des capitaines pour qu’ils n’acceptent pas
des monnaies de cuivre que l’on ne pourrait pas utiliser.
Toutes ces raisons font, explique Durazzo, que l’on n’a pas pu jusqu’à
présent songer à organiser le blocus d’Ajaccio.
Luca Ornano est bien plus explicite encore :
Tous les jours le grand chancelier de V.M. m’écrit pour m’engager à organiser le
siège d’Ajaccio, mais, comme je m’en suis expliqué auprès de V.M., de vive voix et
par mes nombreuses lettres, je ne peux donner suite à cet ordre par manque d’armes
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LA TERRE DES SEIGNEURS
et de munitions et aussi parce que tous les hommes sont actuellement occupés à
moissonner leurs blés25.
Les justifications avancées par les deux chefs sont légitimes et Théodore
se trouve confronté aux mêmes problèmes dans le Nord. Comment, en effet,
empêcher les hommes, dont les familles sont menacées par la disette, d’engranger leurs moissons et comment s’emparer de villes fortifiées sans le concours
d’une artillerie suffisante ? Pourtant, les fidèles de Costa dans le Sud mettent
de plus en plus ouvertement en cause la bonne volonté et la loyauté des chefs,
en particulier de Luca Ornano.
Le neveu du grand chancelier, Giovan Paolo Costa, qui exerce la charge
d’inspecteur général des forces nationales est particulièrement critique à son
égard. Le 25 juin 1736, il écrit à son oncle que l’attitude de Luca Ornano lui
cause toujours davantage de souci26. Il se dit persuadé que ce dernier, s’il
ne craignait pas d’être assassiné, se prononcerait ouvertement en faveur des
Génois auquel il aurait promis d’empêcher le blocus d’Ajaccio où il a des
parents, et, d’après lui, il ne fera rien qui soit contraire à leurs intérêts tant que
les navires promis par le roi ne seront pas arrivés.
La méfiance qui, comme nous avons été amenés à le constater, gangrène
le camp rebelle dans le Nord, gagne aussi le Delà-des-Monts. D’ailleurs Luca
Ornano ne cache plus la piètre opinion que lui inspire Théodore et les peuples
le suivent d’autant plus volontiers qu’il a promis aux autres chefs de ne jamais
rien faire qui puisse leur nuire et de ne pas obéir au roi si ses ordres étaient
contraires à l’intérêt de leurs gens. Il est allé jusqu’à laisser échapper, s’indigne le jeune Costa, que « dans cette partie des Monts le roi, c’est lui et que
notre roi est le roi des couillons27 » et il aurait ajouté que Sebastiano Costa était
fort indigne, qu’il mériterait d’être lapidé par la populace et que si d’ici la fin
du mois les navires promis n’étaient point arrivés, les peuples de la région où
il réside le mettraient en pièces.
Giovan Paolo Costa craint d’ailleurs pour sa propre vie et prétend qu’il
aurait déjà été éliminé s’il n’avait bénéficié de quelques rares mais indéfectibles
soutiens.
Par contre, quand il évoque l’attitude de Michele Durazzo Fozzano, la colère
fait place à de la commisération teintée d’un certain mépris : « Il a de grandes
idées mais n’est pas capable de les mettre en exécution car il craint toujours quelque désordre et il préfère s’attacher chacun par la bienveillance. Je lui ai conseillé
de ne rien craindre et, fort de sa grande parentèle, d’agir avec fermeté. »
Ces accusations d’attentisme frisant la trahison sont aussi véhiculées depuis
longtemps par d’autres personnes moins impliquées que Giovan Paolo Costa.
25. Ibidem.
26. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
27. Ibidem.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Même un cousin germain de Luca Ornano28 s’en fait l’écho. Lors d’une assemblée générale, le comte Poggi qui plaidait en faveur du blocus d’Ajaccio fut
vertement interrompu par les lieutenants de Luca, Martino Follaci de Eccica et
Anto Francesco Olivesi qui reçurent immédiatement l’appui des gens d’Istria, de
la piève de Cauro et du village de Cutoli. Tous affirmèrent ne vouloir en aucun
cas aller mettre le siège devant cette ville.
Jean-Paul Costa et les gens du Talavo eurent beau soutenir la thèse contraire,
rien n’y fit et Martino Follaci alla jusqu’à affirmer que les peuples du Sud ne
considéraient pas l’élection de Théodore comme valide, car les gens de cette
région n’y avaient pas participé et il en prit le comte Poggi à témoin. Le seigneur
Luca laissa dire cela sans manifester la moindre réprobation et en se contentant
de répéter par deux fois « oui, mes enfants, il faut marcher » (si, figlioli, bisogna
marchiare). Aussi, l’auteur de cette dénonciation ne conseille-t-il rien moins que
d’expédier un corps de troupe bien armé et commandé par un officier d’expérience pour s’emparer de Luca Ornano et de ses principaux partisans tels les
seigneurs de Bichisà et ses parents de Cimiera.
En fait, le seul véritable soutien de Théodore dans le Sud se révèle être ce
fameux comte Poggi, Simonino ou Simone de son prénom. Originaire de Zicavo
dans la piève de Talavo dont les farouches bergers donneront bien du fil à retordre quelques années plus tard à Maillebois, Simon Poggi dei Cittarini ne peut
pas se prévaloir des mêmes origines que Michel Durazzo et encore moins de
celles de Luca Ornano, il fait partie de cette race d’aventuriers issus du peuple,
alors si communs en Corse, qui, comme le firent leurs pères avant eux, partirent
chercher fortune ou du moins gagner leur vie loin de nos rivages en s’enrôlant
dans les armées péninsulaires, métier pour lequel, à l’instar de bien des jeunes
insulaires, le jeune Simon était, semble-t-il, prédisposé.
Devenu officier, il était revenu en Corse quelque temps avant l’arrivée de
Théodore avec pour mission de procéder à une levée pour le compte du roi des
Deux-Siciles29. Les dires de Costa sont corrélés par le consul génois à Livourne,
Bartolomeo Domenico Gavi, qui écrit que l’adjudant-major Devitt du régiment
royal étranger au service du roi de Naples avait confié au lieutenant Poggi 400
sequins pour effectuer une levée en Corse30. Il avait depuis participé à l’attaque
de San Pellegrino, mais n’entendait pas s’immiscer durablement dans les affaires insulaires. Replié en Balagne, il attendait la venue des bateaux nolisés pour
l’embarquement des soldats recrutés, lorsque l’arrivée de Théodore le convainquit de demeurer en Corse et de lui offrir ses services, ce que celui-ci accepta
bien volontiers. Il lui conféra le grade de colonel avec pouvoir de créer son régi28. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre non datée et non signée mais dont l’ auteur
se présente comme le cousin germain de Luca Ornano.
29. Costa, op. cit., p. 227 et suivantes.
30. Lettre du consul Gavi à son autorité de tutelle en date du 27 juin 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza
2687.
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LA TERRE DES SEIGNEURS
ment et de nommer la plupart des officiers subalternes, ainsi que le titre de comte
de la Confina, de Propriano et de Coti31. Poggi venait de partir pour le Celavo
pour y former son régiment, lorsque débarqua de Livourne un major au service
du roi d’Espagne qui l’accusa d’avoir détourné les 1 600 pistoles que son colonel
lui avait confiées pour recruter les douze compagnies susdites. Théodore, qui
n’était pas homme à s’offusquer de telles peccadilles conserva sa confiance à
Poggi et le confirma dans son commandement.
Cela lui attira l’ire de Luca Ornano, lequel « était rongé d’envie au spectacle
des dignités dont Poggi était comblé ; il ne pouvait souffrir de le voir exercer le
commandement à Talavo et moins encore de l’entendre appeler comte32 ». Ce
que confirment également, avec délectation, les autorités génoises :
«… ledit Luca Ornano, supportant fort mal que Simonino Poggi ait obtenu par lettre
patente de Théodore un titre égal au sien, il en résulte entre eux de graves discordes au
point que Luca a déclaré être prêt à s’opposer à toute initiative que voudrait prendre
son concurrent et décidé ni à obéir aux ordres en provenance de Théodore ou de Costa,
ni à faire mouvement, ici, contre le Prince33.
Cette animosité affichée fut très vite partagée, malgré le respect apparent et la
crainte certaine qu’inspiraient au nouveau comte les origines féodales de Luca et
surtout sa nombreuse clientèle. Nous avons évoqué au chapitre XII les difficultés rencontrées par Simon Poggi dans le recrutement de son régiment, difficultés
qui tenaient essentiellement au manque de numéraire et d’armes, mais qu’il va
imputer aussi à l’hostilité de Luca Ornano et de Michele Durazzo. Lui qui, parmi
les chefs du Sud, semble être le plus disposé à exécuter les ordres de Théodore
en ce qui concerne le blocus d’Ajaccio, doit comme eux évoquer les mêmes
raisons pour expliquer le retard dans la mise en application de cette opération, à
savoir le manque d’argent pour solder les nouvelles recrues, l’absence d’armes
de siège, la nécessité de rentrer les moissons. Mais bientôt, il en vient aussi à
accuser ouvertement Luca d’y faire obstacle plus ou moins ouvertement :
En vérité, il y a eu jusqu’à présent diverses raisons qui ont empêché les pièves de
se porter au blocus d’Ajaccio, je ne parle pas de la mienne qui toujours y fut prête,
l’une est la grande pénurie de munitions de guerre, l’autre la récolte des céréales, la
troisième enfin est le peu d’enthousiasme du comte Ornano34.
Tout cela fait que le blocus d’Ajaccio, auquel Théodore et Costa attachent
tant d’importance pour son impact stratégique et comme moyen d’unir durablement les forces du Sud, sera différé de jour en jour.
Ottavio Grimaldi, qui derrière ses murailles est régulièrement informé par
ses espions des mouvements des rebelles, jubile et fait part de leurs dissensions
31. Costa, op. cit., p. 277 et suivantes.
32. Costa, op. cit., p. 231.
33. A.S.G., Archivio segreto, filza 2286. Lettre du gouvernement génois à Giovan Battista Gastaldi, son
représentant à Londres, en date du 12 juillet 1736.
34. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre à Costa en date du 20 juin 1736.
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au Magistrato di Corsica. Désormais il est quasiment certain que, malgré la
bonne volonté du colonel Simon Poggi, le préside ne sera pas inquiété parce que,
affirme-t-il, Luca Ornano et les chefs de moindre importance, très conscients de
la difficulté de l’entreprise, sont d’un sentiment contraire. Convaincu d’avoir
bien mérité de la République, Ottavio Grimaldi demandera, courant août, à
être relevé de sa charge et il sera effectivement remplacé le 3 octobre 1736 par
Bernardo Soprani. Entre-temps les positions des rebelles se sont encore délitées,
mais c’est pourtant dans ce Sud où les menaces s’amoncellent que Théodore va
bientôt venir chercher refuge.
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CHAPITRE
15
La fin du rêve
Pendant que les chefs du Delà-des-Monts tergiversaient et se divisaient, la
situation dans le Nord s’aggravait chaque jour davantage pour les mêmes raisons.
Comme le craignait Simon Fabiani, la Balagne ne tomba pas entre les mains
des nationaux, ce qui était de mauvais augure pour la suite des opérations.
Enfin, deux événements majeurs, l’assassinat de Simon Fabiani et la révolte
d’Ignace Arrighi, contribuèrent à affaiblir définitivement le roi de Corse.
La mort de Simon Fabiani
Fabiani craignait en effet cette issue, quasiment inéluctable, des opérations militaires en Balagne et il était d’autant plus inquiet qu’on lui avait appris qu’étaient
« parties de là-bas des lettres de feu1 ».
Visait-il Sebastiano Costa ? C’est vraisemblable, car il lui était revenu aux
oreilles que le grand chancelier l’aurait accusé de faire partie de ceux qui avaient
cautionné la mort d’Angelo Luigi Luccioni2, lequel, convaincu de trahison avait
été fusillé, comme nous l’avons vu, sans autre forme de procès à Orneto au
début mai, sur ordre de Théodore. Cela l’était d’autant plus que Costa aurait pu
essayer, ce faisant, de détourner les soupçons pesant sur lui comme l’en prévenait encore, le 8 juillet depuis Sartène, Antonio Maria Ortoli, le beau-frère de
Michele Durazzo Fozzano :
Je voudrais encore vous dire de bien veiller à votre sécurité, car circule dans la ville des
bruits véhiculés par les Génois et selon lesquels on étudierait le moyen de vous faire
occire par les parents de Luccioni en imputant la mort de ce dernier à V.E.3.
Les rumeurs de cette nature peuvent se révéler fatales dans un pays où la
vengeance participe d’un code de l’honneur s’imposant à tous, aux particuliers
comme aux familles. Souvent, Gênes en joua savamment pour se débarrasser
d’opposants particulièrement gênants comme ce sera bientôt le cas pour Jean1. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre de Fabiani au roi en date du 12 juillet 1736.
2. Ibidem.
3. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica. Lettre d’ Antonio Maria Ortoli à Sebastiano Costa.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Pierre Gaffori. Pour l’instant c’est l’heure de Simon Fabiani qui sonne à l’horloge
de la vendetta Luccioni et de la vindicte génoise.
Le danger, en ce moment crucial, était d’autant plus mortel que les Luccioni
avaient beaucoup d’alliés en Castagniccia d’où ils étaient originaires. Simon
Fabiani, croyant les avoir convaincus de son innocence, avait invité plusieurs de
leurs parents à sa table lors de sa halte chez sa belle-famille, puis les avait conviés
à l’accompagner à Piedicroce où il avait convoqué une assemblée générale de la
piève4. C’était compter sans la haine de Génois qui s’étaient assurés des services
de quelques-uns d’entre eux originaires de Casinca et particulièrement d’un sicaire
à la sinistre réputation, Giacinto Petrignani de Venzolasca.
Relativement rassuré, malgré les avis d’avoir à se méfier émanant de Giafferi et
de Costa – du moins si l’on en croit ce dernier5 – Simon Fabiani quitta la Stazzona
d’Orezza, le 15 juillet à l’aube6 pour se rendre à Piedicroce. Après une halte vers
midi pour un rapide repas pris aux Piazzole, il poursuivit son chemin et, non loin
de ce village, près de la ferrière, il tomba dans l’embuscade que lui avaient tendue
Petrignani et six autres Casincais. Atteint par trois coups d’arquebuse partis du
maquis, il tomba de son cheval grièvement blessé et mourut peu de temps après.
« Cela est un grand coup pour la République et une source de grands désordres
pour Théodore », analyse sobrement D’Angelo7, qui ajoute que le meurtrier est
venu à Bastia pour y mettre son fils en bas âge en sécurité, puis est reparti par mer
en direction de la Casinca.
On ne saurait mieux dénoncer la responsabilité de Gênes dans cette affaire.
Mais, dans le camp de Théodore, où règne la consternation, des voix s’élèvent
pour dénoncer des complicités. Sebastiano Costa qui sait que des soupçons pèsent
sur lui manifeste ostensiblement une grande douleur et s’empresse de mettre en
accusation le piévan Aitelli, le fervent partisan de Giacinto Paoli, et de faire remarquer que tout le royaume pleure la mort de Fabiani « à l’exclusion du Rostino qui
témoigna d’une indifférence inhumaine ». Il faut toutefois mettre à son crédit que
cette tragédie ne profite guère au grand chancelier dans la mesure où la disparition
de Simon Fabiani conforte surtout les positions de Giacinto Paoli, son principal
adversaire dans le domaine des opérations militaires. Aussi Costa aura finalement
beau jeu d’accréditer la version de la culpabilité d’Aitelli. Ainsi, le 18 juillet 1736,
le correspondant anonyme du comte de Rivera confirme, depuis Bastia8, que le
colonel Fabiani, un des principaux lieutenants de Théodore a été tué par un Corse
mécontent manipulé par l’abbé Aitelli, vieil ennemi juré du docteur Costa, dont
Fabiani était proche. Le même correspondant avait cependant été plus explicite
le jour précédent, répercutant, apparemment sans faire la part du vrai et du faux,
4. Costa, op. cit., p. 435-440.
5. Ibidem, p. 433.
6. Lettre de D’Angelo à Maurepas en date du 16 juillet. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
7. Ibidem.
8. A.S.T., Lettere ministri, Genova, 15.
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LA FIN DU RÊVE
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Caricature de Luiggi Giafferi.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
les rumeurs circulant dans Bastia. D’après lui, les parents de Luccioni n’avaient
jamais oublié l’affront qui lui avait été fait en laissant sa dépouille exposée sur
la voie publique une journée entière. Tous avaient à cœur de le venger, spécialement Giacinto Petrignani de la Venzolasca à qui par deux fois Luccioni avait
sauvé la vie alors qu’on voulait le passer par les armes, mais aussi d’autres conjurés d’Orezza, habitants d’Oreto et cousins plus ou moins proches du supplicié.
Sebastiano Costa n’étant pas tombé dans le traquenard qu’ils lui avaient tendu,
ils se rabattirent sur Simon Fabiani 9.
Si par-delà la douleur affichée par le plus grand nombre, la disparition de
Fabiani a pu réjouir en leur for intérieur certains de ses rivaux, il n’en est pas moins
certain que Gênes a trempé dans ce meurtre car ses auteurs sont bien allés à Bastia
réclamer le prix du sang. Leur forfait accompli, Giacinto Petrignani et ses séides
ont fait plusieurs séjours dans la capitale insulaire 10. Le 26 août, Paolo Battista
Rivarola, dans une longue lettre au Magistrato di Corsica, s’attarde sur leur cas11.
Il déplore que, depuis qu’ils ont réussi leur coup à l’entière satisfaction de tous, les
sept meurtriers de Fabiani aient oublié leur intention de poursuivre leurs vendettas
avec l’aide de leurs partisans. Il avait été convenu, rappelle-t-il, d’accorder une
pension de 50 lires mensuelles à deux d’entre eux et d’inscrire les autres sur un
rôle. Jusqu’à présent ces derniers s’étaient tenus tranquilles, mais maintenant ils
exigent la même récompense pour tous. Cette prétention indigne le commissaire
général qui s’en remet cependant à la sagesse de ses supérieurs.
Il appert aussi clairement, à la lecture de ce document, qu’en cette fin d’été
1736, Gênes continue à ourdir des projets d’assassinat contre les chefs rebelles12.
Mais ceux-ci, apparemment, ne s’en inquiètent guère. Au lieu de les inciter à faire
bloc derrière le roi, cette menace – pas plus que la détérioration de la situation
militaire – ne leur fait oublier leurs rivalités et leurs intérêts personnels et le même
correspondant bastiais du comte Rivera de constater ; « qu’une grande dissension
oppose les chefs du parti rebelle, tant pour ce qui concerne le commandement
que chacun revendique que pour le partage des biens confisqués ou provenant du
saccage de pauvres villages ».
En fait, entre satisfaction d’intérêts privés, arrière-pensées politiques, jalousies et révolte ouverte contre le roi, il n’y a qu’un pas que va bientôt franchir
Ignazio Arrighi.
9. Ibidem.
10. Comme en témoignent, entre autres documents, la relation, citée précédemment, du correspondant
bastiais du comte de Rivera et une lettre du commissaire général Rivarola au Magistrato di Corsica en
date du 31 juillet. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
11. A.S.G., Archivio segreto, filza 2028.
12. Outre Simon Fabiani, en ce mois de juillet 1736, Antonio Morazzani de Talao est également tombé
sous les balles de sicaires à la solde de Gênes. D’après Ambrogio Rossi c’était Antonio Colonna qui
était visé et, toujours d’après le même auteur, Saverio Matra aurait échappé à un attentat. In A. Rossi,
op. cit., p. 204.
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LA FIN DU RÊVE
Ignazio Arrighi et le guet-apens cortenais
Ignazio Arrighi13 vit le jour à Corte vers 1700, dans une des principales familles
de la cité. Fuyant encore adolescent un avenir qui, dans cette ville, s’annonçait
terne du fait de son maigre patrimoine, il rejoignit à Venise son frère le R.P. Antoine
Arrighi, futur professeur de droit canon à l’université de Padoue. Après une expérience décevante dans les armées de la Sérénissime, il passa en Piémont où le roi de
Sardaigne lui accorda un brevet de lieutenant. Au début de l’année 1733, de retour
à Corte pour y régler des affaires familiales, il fut dénoncé comme rebelle par ses
ennemis du clan Adriani, arrêté et incarcéré à Bastia pendant un mois. Le soulèvement du Rostino lui donna bientôt l’occasion de venger cet affront ; rassemblant ses
parents et ses amis il va, par une action concertée avec Castineta et ses hommes, se
rendre maître de Corte. Après avoir en représailles brûlé une douzaine de maisons
du parti Adriani dont une cinquantaine de membres se réfugieront à Bastia14, il mit
le siège devant le château qui capitula le 5 avril. Aussitôt après, Arrighi se dirigea
vers le Campoloro et le Moriani pour y réprimer des menées pro-génoises et, le
18 avril, la consulta de Saint-Antoine de la Casabianca consacra sa renommée
naissante en l’élisant lieutenant général. Dès lors, il sera sur tous les fronts pour
mobiliser les énergies contre Gênes, mais, à vrai dire, sans grand succès. On le
retrouve ainsi aux côtés de Simon Fabiani, à la consulte d’Aregno, le 9 mai 1734,
essayant vainement de convaincre les Balanins de rejoindre la révolte. Lui-même,
au demeurant fort ombrageux, fut souvent à l’origine de conflits de personnes et
de l’indiscipline qui minaient le mouvement national. Au début de 1735, on le voit
s’opposer ouvertement dans le Cortenais à Giacinto Paoli qui durant la dernière
année avait eu fréquemment à se plaindre de son attitude15.
La déconvenue de San Pellegrino semblait sonner le glas des espérances nationales lorsqu’au mois de mars 1736 Théodore de Neuhoff débarqua à Aleria.
Ignazio Arrighi, comme nous l’avons vu, ne fut jamais un chaud partisan du
futur souverain. Les pro-génois avaient même pendant un certain temps fait courir
le bruit d’une franche opposition de sa part. Même si cela n’est pas avéré, il n’en
est pas moins vrai que dans la réunion ayant précédé l’élection, il fut un des rares
parmi les chefs rassemblés à émettre quelques réserves, vite balayées par Costa et
par Sebastiano Ceccaldi. Par la suite, il sembla rentrer dans le rang et fit, comme
les autres, acte d’allégeance au nouveau roi, lequel, bien que conscient de ses réti13. Antoine Laurent Serpentini, Arrighi Ignazio, in Dictionnaire historique de la Corse, op. cit.,
p. 74-75.
14. Ignazio Arrighi poursuivra toujours les Adriani de sa haine. Ainsi, le 8 mai 1736, nous conte le correspondant bastiais du comte de Rivera, arriva à Bastia le piévan Adriani qui avait été sommé par les
mécontents (les rebelles) d’avoir à retourner à Corte dans les deux jours avec son frère Gio. Francesco
qui s’était réfugié à Bastia où il bénéficiait d’une pension du gouvernement génois. Il avait été averti
qu’au cas où il ne ramènerait pas son frère avec lui il serait dorénavant interdit de séjour dans sa ville
natale et leurs biens seraient confisqués.A.S.T., Lettere ministri, Genova 15.
15. Costa, op. cit., t. 1, cf. notamment p. 747 et suivantes.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
cences, en habile meneur d’hommes qu’il était, le combla d’honneurs. Il le fit
comte, le confirma dans sa charge de lieutenant général et lui confia, entre autres
responsabilités, le co-commandement du camp de Furiani, avec mission de maintenir le blocus devant Bastia.
C’est là que nous le retrouvons au mois de juin, d’où, par une lettre en date du
24, il fait part au roi avec sa rudesse habituelle des difficultés qu’il rencontre dans
l’exercice de son commandement : « Ce camp réduit au minimum nous offre peu
d’occasions d’inquiéter l’ennemi. De même celui de Saint-Florent fait son devoir
mais devra un jour lever le siège par manque de munitions » et de poursuivre :
Si j’avais eu suffisamment de gens j’aurais pu enlever les récoltes des rebelles de Bastia,
mais avec ceux dont je dispose, à savoir moins de cent soixante, je ne peux à la fois
garder étroitement la cité et faire la récolte des céréales16.
Fort de l’expérience bastiaise, Ignazio conseille fermement au roi de refuser
l’aventure balanine, où veut l’entraîner Fabiani, si toutes les conditions de réussite
ne sont point réunies :
Que V.M. agisse avec la plus grande prudence dans l’affaire de Calenzana, et si elle
n’a pas à sa disposition les forces nécessaires qu’elle patiente jusqu’au moment où elle
pourra en disposer et les choses alors iront bien17.
Malheureusement Théodore n’a tenu aucun compte de ses conseils et pas
davantage des avertissements de Sebastiano Costa. Entraîné par l’enthousiasme
de Simon Fabiani, il a pénétré en Balagne mais il n’a pas pu briser la résistance des
Calenzanais. Dès lors, comme nous l’avons vu, les opérations militaires s’enlisèrent et l’assassinat de Fabiani vint porter un coup mortel au moral des nationaux.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’affaire de Corte.
Sebastiano Costa, qui n’aimait pas Arrighi – mais aima-t-il jamais quelqu’un
qui aurait pu s’interposer entre lui et Théodore – affirme que le commissaire général Rivarola enhardi par l’élimination de Fabiani s’ingénia à affaiblir le camp de
Furiani « en gagnant secrètement Arrighi, déjà dégoûté du Roi par les insinuations
et les médisances de Raffaelli, de Buttafoco et d’autres et plus encore par l’absence des subsides et secours espérés du continent18 ». Il s’appliqua aussi, d’après
les mêmes sources, à susciter complots et tentatives d’enlèvement ou d’assassinat
contre la personne de Théodore. Ce dernier, mis au courant de ces manœuvres et
désireux de s’emparer de Calenzana, voulut rappeler Arrighi et ses gens auprès
de lui et lui ordonna de laisser le commandement du camp de Furiani à Castineta.
Mais le lieutenant général au lieu d’obéir prit le chemin de Corte avec ses fidèles.
À la cour, on se perdit en conjectures sur ses intentions. Était-il remonté
sur Corte pour renforcer ses troupes avant de les conduire en Balagne ou bien,
comme la rumeur commençait à se répandre avec le temps qui passait, manifes16. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica .
17. Ibidem.
18. Costa, op. cit., p. 453.
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tait-il ainsi une prudente réserve, laquelle d’ailleurs commençait à gagner tout
le camp national.
C’est l’époque, souvenons-nous où Castineta avait dégarni le camp de Furiani,
ce qui avait incité Rivarola à l’attaquer et à ruiner ce village. Mais le commissaire
général n’entendait pas s’arrêter en si bon chemin, pendant que ses troupes reprenaient l’initiative dans le Nebbio, il renforça la garnison de Calvi et conforta le
parti génois en Balagne en gagnant à sa cause quatre des principaux du pays : le
docteur Giovan Tomaso Giuliani, que Théodore avait fait comte, le père Maestro
Franceschi de Belgodere, Anton Marco Malaspina de Speloncato et Anton Marco
Tortora de Cassano. Ces derniers, à défaut de s’emparer de Théodore comme ils
en avaient fait la promesse à Rivarola19, s’évertuèrent à semer la crainte et le doute
dans l’état-major royal20. Ils y parvinrent si bien que les événements militaires
aidant, à savoir la prise de Furiani, la résistance victorieuse de Calenzana et les
renforts reçus par le commissaire de Calvi, le découragement s’installa dans le
camp de Théodore à un point tel que tous les lieutenants n’eurent bientôt de cesse
que d’abandonner Montemaggiore quasiment encerclé et de fuir le piège balanin
avec ou sans l’accord du souverain.
Malgré ses réticences le roi, qui entre-temps, lors d’une halte à Muro, avait eu
la preuve que Giuliani et ses affidés avaient entraîné derrière eux une grande partie
des Balanins à la fois déçus de ne jamais voir arriver les secours promis et effrayés
par les menaces de représailles génoises, se résolut enfin à les suivre21.
Il dut même par prudence quitter le couvent de Speloncato en pleine nuit, entouré
d’une faible escorte composée de la compagnie des soldats étrangers réduite à sa
plus simple expression et d’un escadron de quelque soixante-dix soldats de Delàdes-Monts22 conduits par le colonel Simon Poggi, le fidèle entre les fidèles, qui
seul avait répondu à son appel.
Sans faire halte, on arriva au lever du jour à Caccia où se trouvaient encore
Giacinto Paoli et les siens. Théodore fit bonne figure à ceux qui l’avaient abandonné et il envisageait même de prendre avec eux le chemin du Rostino quand les
colonels Cervoni et Natali sollicitèrent un entretien particulier et lui apprirent que
le capitaine Capponi et Morachini, autre fidèle de Paoli, s’apprêtaient à lui tendre
une embuscade dans cette piève et ils lui conseillèrent en conséquence d’emprunter plutôt la route d’Omessa, ce que fit le roi non sans avoir auparavant abreuvé
Paoli de reproches. Ce dernier, suivi de tous les autres chefs, continua imperturbablement son chemin en direction du Rostino23.
19. Si l’on en croit Sebastiano Costa, op. cit., p. 461.
20. Ibidem.
21. Costa, op. cit., p. 479. Rostini soutient une autre version : s’il confirme la défiance grandissante des
chefs balanins à l’égard de Théodore, il ne met pas en doute leur attachement à la cause nationale,
Rostini, op. cit., t. 2, p. 129.
22. Costa, op. cit., p. 481.
23. Ibidem, p. 485.
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Théodore espérait que Jean-Pierre Gaffori, qu’il avait convoqué, viendrait le
rejoindre à Omessa. Mais ce dernier multipliait les réunions avec Ignazio Arrighi,
Antonio Buttafoco et Marco Aurelio Raffaelli dans le but d’écarter, du moins
provisoirement, Théodore du pouvoir et de l’astreindre à résidence dans une piève
de leur choix24. Après une journée passée à Omessa dont l’accueil le réconforta25,
le roi, qui ignorait ces complots, prit la décision de se rendre à Corte où le traitement qu’on lui réserva fut tout autre.
Dans une lettre adressée à Costa et rédigée en deux temps, les 19 et 20 juillet26,
Théodore avoue son désarroi face à la situation dans laquelle il s’est inconsidérément fourvoyé. Il confirme que quasiment tout le monde l’a abandonné au pont
du Rostino et réclame aide et assistance immédiate « de gens fidèles, car sans cela
la nation pourra s’attribuer le mérite et la renommée d’avoir massacré son roi et
père » et il poursuit :
Ici nul n’est venu à ma rencontre à part le comte Gaffori qui m’a conduit en ce couvent
de Saint François, quant au comte Arrighi, il est en ville mais ne se montre pas, enfin
le pays me semble aller sens dessus dessous. Vous feriez bien de persuader le comte
Giafferi de venir avec vous me rejoindre avec un grand renfort de gens sûrs et de là
nous passerons ensuite en Balagne pour secourir nos fidèles et châtier les infâmes qui
voulaient me livrer mort ou vif à l’ennemi.
Il réclame également la venue des troupes de Giovan Vincenzo Garelli, de
Ciavaldini et du capitaine Pietri, bref de tous ceux sur qui il pense pouvoir
encore compter.
Le ton, très pressant, laisse transpirer l’angoisse qui l’étreint et il est vrai qu’il
vit sans doute là l’un des épisodes les plus dangereux de son court règne. Arrivé
aux portes de Corte, effectivement, seul Giovan Pietro Gaffori se présenta à lui et,
fort embarrassé, lui conseilla d’aller se loger au couvent Saint-François plutôt que
de s’aventurer dans la ville tenue par Arrighi.
C’est donc dans ce couvent accroché à la colline au-dessus du confluent de
la Restonica et du Tavignano qui le sépare du château dominant la ville, que
Théodore, dépité et inquiet, va consentir à s’installer. Bientôt il enverra Giovan
Battista Cervoni convier Ignazio Arrighi à venir le rejoindre, mais ce dernier après
une première tentative infructueuse signifiera froidement au messager royal qu’il
ne connaît ni roi ni souverain et que Théodore ferait aussi bien de quitter rapidement la place. Conseil que réitérera, avec plus de diplomatie et au nom de la
prudence, Jean-Pierre Gaffori auprès de qui le roi se plaignait de l’insolence de
son concitoyen.
24. Rostini évoque du bout des lèvres ces tractations, mais Costa est bien plus explicite, et suggère clairement qu’il y a bien eu collusion entre ces divers personnages, Costa, op. cit., p. 497.
25. Si l’on suit Costa, op. cit., p. 487.
26. A.S.T., Negoziazioni politiche, Corsica, Ultima addizione, Inserto II, Carte diverse relative al regno
di Teodoro di Neuhoff.
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Vue de la ville de Corte prise du côté du levant.
La situation s’envenima vraiment quand, du camp royal, on envoya un détachement de soldats pour se procurer du pain en ville. En passant devant la maison
Arrighi, ils furent accueillis par une décharge de mousqueterie qui en tua quatre et
en jeta deux autres à terre, blessés27.
À cette nouvelle, le roi, furieux, reprit courage et organisa la défense du couvent.
On perça des meurtrières dans les murs du jardin et à partir de là, on tira sur les
Cortenais qui se hasardaient sur les berges de la Restonica. C’est ainsi que quelques femmes accourues pour faire provision d’eau furent tuées ou blessées. Les
partisans d’Arrighi ripostèrent en force et l’on se canarda ainsi de part et d’autre
du pont jusqu’au moment où Théodore, à la tête du détachement de Simon Poggi
et de ses gardes du corps étrangers, décida, non sans panache, de passer à l’attaque
tandis que les hommes de Cervoni et de Natali prenaient les insurgés à revers après
avoir traversé discrètement la rivière à la nage. Ceux-ci refluèrent alors rapidement et Ignazio Arrighi, craignant d’être encerclé, abandonna sa maison et, suivi
de quelques fidèles, prit précipitamment la route de Vico, village où il avait des
parents. Les vainqueurs purent ainsi pénétrer en ville et leurs chefs ne furent pas
les derniers à se livrer au pillage des maisons du clan Arrighi qui furent livrées
aux flammes, jusqu’à ce que le roi, excédé, ne fasse cesser ces exactions et, à
la demande de Gaffori, n’accorde le pardon aux proches parents du chef vaincu.
27. Costa, op. cit., p. 489.
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Ignazio Arrighi, retiré à Vico, semblait avoir tout perdu, mais contrairement aux
assertions de Rostini qui affirme qu’il ne fit plus parler de lui jusqu’à l’arrivée des
Français28, on va bientôt le retrouver sur d’autres champs d’opérations.
Une atmosphère de fin de règne
Théodore sortit donc vainqueur de ce traquenard cortenais et l’arrivée de
renforts emmenés par Castineta et Pierre Ortali, bientôt suivis par les hommes
de l’Alesani et du Bozio, le rassérénèrent provisoirement. Cela d’autant plus que
Paoli, jusqu’alors resté dans l’expectative dans l’attente du dénouement de la crise,
le rejoignit le jour d’après, escorté par une soixantaine de fusiliers au prétexte de
lui porter secours, ce que le roi, en fin politique, feignit de croire29.
Cependant, malgré sa conclusion heureuse, cet épisode signe bien le début de
la fin du règne, car partout les peuples, épuisés et excédés par cette longue attente
de secours qui ne viendront jamais, se détournent de plus en plus du roi. Le succès
de L’Île-Rousse au début du mois d’août, d’ailleurs plus imputable à l’incurie des
troupes génoises et de leurs officiers qu’à l’action des nationaux, ne parvint pas à
améliorer durablement l’image de Théodore et le roi devra désormais faire face à
l’animosité de plus en plus affichée de ses sujets.
De retour en Tavagna après avoir pendant un temps envisagé de passer en
Balagne ou en Orezza pour venger Simon Fabiani – ce dont Giacinto Paoli qui
reprenait le chemin de sa piève natale réussit finalement à le dissuader – Théodore,
qui sentait son trône vaciller, s’efforça de raviver les fidélités. Il créa de nouveaux
comtes, fit marquis les deux généraux et Sebastiano Costa et attribua à tous de
vastes domaines30. Ce qui d’ailleurs ne lui coûtait rien car les terres et les biens
ainsi concédés étaient toujours aux mains des Génois. Il créa aussi un « ordre de la
Clef d’or », qui dans son esprit préfigurait sans doute celui de la Délivrance qu’il
allait instituer bientôt à Sartène et multiplia les titres de chevalier du premier et du
second ordre, aussi illusoires les uns que les autres, mais qui flattaient incontestablement l’ego des bénéficiaires, dans un pays où, en l’absence d’une noblesse
locale agréée par la Dominante, on avait soif de reconnaissance sociale.
Seuls les chefs du Rostino et de la Casinca se montrèrent peu sensibles à cet
honneur et ceux de cette dernière piève firent répondre au roi que le meilleur moyen
de rallier le plus grand nombre à sa personne était d’éloigner le grand chancelier,
ce à quoi le souverain ne voulut en aucun cas consentir31. Cependant, toujours dans
le but de s’assurer de nouvelles adhésions et de renforcer son pouvoir, il résolut
28. Rostini, op. cit., t. 2, p. 137.
29. Costa, op. cit., p. 503.
30. Ibidem, p. 537 et suivantes.
31. Ibidem.
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enfin (comme d’ailleurs le prévoyait l’article VI de la constitution), d’élire une
Diète générale du royaume. En fait, les 24 membres furent désignés par lui-même,
assisté de Giafferi et de Costa et la liste définitive fut ensuite transmise pour acceptation à Giacinto Paoli. Malgré cette attention, celui-ci ne désarma pas et se garda
de sortir du Rostino. C’est donc sans lui et en abandonnant, du moins provisoirement, ses projets de vengeance que le roi s’engagea dans une ultime marche, au
résultat incertain qui, de piève en piève, devait le conduire aux abords de Bastia
et qui se termina fort banalement au couvent des Capucins, près de Linguizzetta
dans la piève de Verde.
C’est là, sans doute, en ce chaud et languissant mois d’août, que Théodore
connut, du moins en apparence, ses derniers jours de gloire en réalité contrariés par
de sombres craintes. La victoire de Michele Durazzo Fozzano sur ses concitoyens
de Fozzano révoltés lui apporta vraisemblablement du baume au cœur, et bien
plus encore sa venue au couvent pour lui rendre hommage. Mais les nouvelles qui
parvenaient des montagnes du Deçà-des-Monts étaient de plus en plus menaçantes. Paoli dans le Rostini, les Grazietti depuis Vezzani, Marco Aurelio Raffaelli
qui ne désarmait pas et d’autres encore contrariaient la réunion de la Diète dont
seulement huit membres parmi les 24 élus avaient rejoint la cour. Pire encore,
le bruit courait que ces mêmes chefs s’étaient mis en tête de réunir une consulte
pour imposer des limites au pouvoir du roi, pour l’astreindre à résidence jusqu’à
l’arrivée des secours qu’il promettait en vain depuis si longtemps et pour chasser
le grand chancelier et le comte Simon Poggi, ses plus fermes soutiens. Dans une
lettre au Sénat en date du 31 août, Paolo Battista Rivarola confirme ces rumeurs et
affirme que « les jours précédents s’était tenue une consulte au couvent de SaintAntoine de Casinca à l’initiative de Giacinto Paoli et de ses collègues et qu’il y
avait été décidé d’intimer à Théodore l’ordre de choisir une piève à sa convenance
et de ne plus en sortir durant tout le mois de septembre, terme ultime qui lui était
accordé pour l’arrivée des secours maritimes promis, espérance dont se repaissait
encore la mauvaise inclinaison des peuples32 ». Costa prétend d’ailleurs avoir eu
en main le texte de ces délibérations et l’avoir transmis au roi, qui à sa lecture resta
de marbre33. En réalité ces nouvelles firent que Théodore, qui avait dans un premier
temps envisagé de se rendre à Corte, puis arrivé à mi-chemin choisi de répondre à
la demande de secours émanant de Balagne, décida finalement de demander l’hospitalité au marquis Matra dans le village du même nom. De Matra, il passa à Tox
le 28 août 173634. C’est là qu’il manifesta le désir de se rendre pour quelques jours
dans le Fiumorbo, au prétexte d’y régler quelques problèmes d’intendance35.
Ne tenant aucun compte des supplications de Giafferi, lequel craignait, à juste
titre, que sa véritable destination ne soit le Delà-des-Monts, Théodore se mit en
32. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
33. Costa, op. cit., p. 595.
34. D’après la chronologie établie par Renée Luciani, Costa, op. cit., p. 618.
35. Costa, op. cit., p. 601.
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route en compagnie de Sebastiano Costa et de Michele Durazzo Fozzano et vint
trouver le gîte à Migliacciaro, où il entendait séjourner quelques jours, le temps de
prévenir de son arrivée ses contacts dans le Sud. Devant le refus des populations
de la région de nourrir une si nombreuse troupe pendant si longtemps, on décida
de précipiter le mouvement et de prendre immédiatement le chemin du Delà-desMonts en ne mettant dans le secret, outre Costa, Michele Durazzo Fozzano et
Simon Poggi, que des gens du Sud, tels le colonel Panzani et le capitaine Susini,
deux des principaux de la Rocca qui faisaient aussi partie de l’escorte royale.
Suivi principalement par les sudistes, il fit donc immédiatement route vers
Porto-Vecchio où il arriva le 1er septembre36. Cambiagi nous le décrit se promenant pendant de longues heures sur le rivage et scrutant ostensiblement le large à
l’aide d’une longue-vue de façon, dit-il, à laisser entendre que les secours promis
étaient sur le point d’arriver37. Théodore, bien entendu, savait qu’il n’en serait rien
et trouvant la bourgade en ruine, il prit, trois jours après, la direction de Sartène
où, selon les assurances données par Durazzo Fozzano, il était sûr de trouver un
accueil bienveillant, ce qui fut d’ailleurs le cas.
Mais comment en était-on arrivé là ?
En fait le peuple corse et ses chefs avaient, au fil des mois, perdu confiance
dans ce roi qu’ils s’étaient donné, et ce pour deux raisons principales. Tout d’abord
pour ne pas céder au découragement qui gagnait leur camp au début de 1736 lorsque tout allait mal, et ensuite parce qu’ils espéraient de lui des renforts suffisants
pour s’imposer face à Gênes. Théodore en avait fait la promesse. Mais ces secours
tardaient à venir et leur arrivée sans cesse différée, pour des raisons spécieuses
avancées par le roi, semait le doute parmi les nationaux taraudés par les privations
que leur imposaient le blocus génois et les mauvaises récoltes locales et, tout à la
fois, inquiétait et exaspérait leurs chefs. Il était fatal aussi que, le pouvoir du roi se
délitant au fur et à mesure que s’enlisait la situation militaire, le jeu des factions
reprenne de plus belle, attisé en sous-main par les Génois. Il n’est que de lire les
correspondances diplomatiques pour se rendre compte que la situation délicate
dans laquelle se trouvait Théodore en ce début du mois de septembre 1736 ne
pouvait aller qu’en empirant.
Dès le départ, les rumeurs les plus folles circulent dans la métropole génoise.
Le consul de France à Gênes, Coutlet, les transmet complaisamment au ministère, avec toutefois les précautions d’usage. Ainsi, trois jours après l’assassinat de
Simon Fabiani, le 18 juillet, il écrit à Maurepas que l’« on fait courir icy de grandes
nouvelles de Corse. On prétend que les rebelles commencent à vaciller sur la fidélité qu’ils ont jurée au baron de Neuhoff, voulant même qu’ils le tiennent actuellement séquestré en quelque endroit, mais c’est à quoi personne n’ajoute foi38 ».
36. Renée Luciani, ibidem.
37. Cambiagi, op. cit., t. 3, p. 108.
38. Paris, A. N, série AE-B1-576.
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De la même veine, à propos des opérations militaires génoises avortées en
Balagne :
Comme on avoit expédié de Bastia une galère et deux barques chargées de troupes pour
Calvi […] et que le vent forcé a obligé le tout de relâcher à Livourne on veut que cela
soit arrivé par l’art magique de l’usurpateur Theodore dans lequel on assure qu’il est fort
expérimenté ; c’est du moins ce que le même peuple croit très fermement39.
Au vrai Coutlet s’amuse de la réputation de magicien de Théodore. Il est bien
plus attentif à toutes les informations accréditant la détérioration de la situation
politique du roi. Le 1er août, dans une lettre à Maurepas, il revient sur cette question. Il dément que le souverain ait été soumis à résidence, mais insiste sur les périls
qui le menacent. Selon les dires de D’Angelo, la mort de Fabiani occupe tous les
esprits et constitue un succès à mettre incontestablement à l’actif de Gênes, surtout
si les chefs rebelles commencent à se diviser et cela d’autant plus que les insulaires
sont fort mécontents des monnaies de cuivre que Théodore a mis en circulation
avec les difficultés que l’on sait. Il ajoute que si le roi ne reçoit pas bientôt les
secours « dont il les avoit flattés, il ne manquera pas d’être exposé à de grands
embarras40 ». Il laisse également entendre que les dagues des sicaires génois le
menacent maintenant plus sérieusement que jamais :
Il semble que toute l’espérance de ces Messieurs (les sénateurs) est présentement qu’il
(Théodore) ne tardera pas avoir le même sort que Fabiani41.
Dès le 8 août, le correspondant à Bastia du comte Balbo Simeone de Rivera,
ambassadeur du roi de Sardaigne auprès de la Sérénissime République, signale
que Théodore ne commande plus42 et, depuis Gênes, il se fait l’écho des rumeurs
les plus invraisemblables. Ainsi la junte de Corse aurait discuté de l’opportunité d’accorder 4 000 génovines à quelques officiers corses dont certains avaient
commandé lors des premiers tumultes et d’autres étaient chefs des rebelles actuels,
mais qui depuis étaient sortis de l’île, étaient passés au service des Vénitiens et
se trouvaient présentement à Livourne. Ceux-ci, affirme de Rivera, par l’entremise et avec la caution du chanoine Franceschi, bénéficier de la collégiale de
Livourne, ont proposé à la République de constituer sous sa bannière un corps de
5 000 à 6 000 Corses capable d’intervenir contre toutes les communautés et habitants révoltés dans l’île jusqu’à leur totale soumission. Le chanoine Franceschi
s’engage à rembourser la somme de 50 000 lires que lesdits chefs demandent par
son intermédiaire pour effectuer la levée des 5 000 ou 6 000 hommes.
Outre les garanties données par le chanoine, les chefs livreront comme otages,
entre les mains du Commissaire général à Bastia, qui leur femmes, qui leurs
enfants et d’autres leurs frères. Ils demandent les armes nécessaires pour équiper
39. Coutlet, ibidem.
40. Coutlet à Maurepas, Gênes, le 1er août 1736. Paris, A. N, série AE-B1-576.
41. Coutlet, ibidem.
42. A.S.T., Lettere ministri, Genova 15.
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ces hommes, des patentes de colonels, de lieutenants-colonels et de majors, l’assurance d’une demi-paye pour l’instant et ensuite la paye entière leur vie durant
après qu’ils auront vaincu et réduit la Corse à l’antique obéissance. Pour l’instant,
conclut le consul piémontais, la décision de la junte de faire parvenir les 4 000
génovines à Livourne n’a pas été suivie d’effet, car elle n’a pas été approuvée par
les nouveaux « coadjuteurs » qui ont en charge les affaires de Corse43.
Tout aussi méfiant que ses supérieurs – pour autant que l’épisode ci-dessus
relaté soit fondé – Paolo Battista Rivarola traite avec mépris et désinvolture les
propositions de ralliement qui, d’après lui, se multiplient en Corse durant le mois
d’octobre :
Maintenant il me parvient continuellement des offres des différents partis : qui propose
d’éliminer les chefs et qui met en avant 300 hommes pour soumettre la Corse en peu
de temps44.
Par ailleurs il entend faire payer leur révolte à la Balagne et au Nebbio qui
implorent le pardon de la République et il multiplie et les conditions draconiennes et les exclusions45.
Toujours depuis Bastia, le consul D’Angelo souffle le chaud et le froid. Fin
août, il annonce à Versailles que Théodore à reçu 8 000 piastres d’or de passagers
débarqués en Balagne46, ce qui apparemment est une information erronée, car
les ennuis d’argent de ce dernier sont toujours aussi pressants et vont contribuer à précipiter son départ vers le Delà-des-Monts. Par contre, le 1er septembre, il précise lui aussi que « le résultat de la Diète tenue par les rebelles a été
qu’ils donnaient jusqu’à la fin octobre le temps à Théodore de faire venir les
secours dont il les a assurés et qu’après ce temps ils le priveraient de l’autorité
qu’ils lui ont confiée ». Il ajoute cependant : « Mais on pense que cette décision n’a été publiée que pour mieux tromper les Génois et avoir le temps de se
précautionner47. »
43. Ibidem. Gênes, le 4 août 1736, lettre de Balbo Simeone de Rivera à son ministère.
44. Lettre au Sénat en date du 31 octobre. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
45. Lettre de Paolo Battista Rivarola au Sénat. Ibidem.
46. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
47. D’Angelo, ibidem.
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CHAPITRE
16
Théodore
en terre féodale
Sartène, dernière étape insulaire d’un roi gyrovague
C’est dans ce contexte que Théodore et sa suite arrivèrent à Sartène le
8 septembre, jour de la célébration de la nativité de la Vierge. L’accueil de la
ville, un moment incertain, fut finalement très chaleureux et le persuada que son
choix était le bon et qu’il allait trouver dans ce Sud, au fond si mal connu, les
moyens de rebondir.
Les seize principaux notables de Sartène vinrent à sa rencontre, lui rendirent hommage et l’assurèrent de la fidélité de la cité dont les habitants pendant
deux jours multiplièrent les témoignages d’attachement à sa personne1. Mais,
première ombre au tableau, Luca Ornano ne se manifesta que le troisième jour
et entra dans la cité suivi d’une escorte impressionnante de 500 fantassins encadrant de très nombreux cavaliers parmi lesquels l’on reconnaissait non seulement les principaux des pièves d’Ornano, Cauro et Istria, régions qui étaient le
berceau de sa nombreuse parentèle et la source de son pouvoir, mais aussi ceux
du Talavo et du Celavo, conduits par le général François Peretti et tous apparemment à la dévotion du chef féodal2.
L’ordre de la Délivrance fut-il institué en ces jours d’effervescence lorsque
tout pouvait sembler encore possible, c’est-à-dire vers le 10 ou le 11 septembre,
date que nous retenons, ou bien le 16 de ce mois comme l’affirme Cambiagi ?
L’écart, il est vrai, est minime3.
Il est étonnant pourtant que Costa n’évoque pas clairement cet événement. Il
parle uniquement de la création, le 9 septembre de douze chevaliers pour honorer
la ville de Sartène, et de la nomination en cascade de comtes trois jours plus tard
qui visait à s’assurer la fidélité des diverses pièves de la Rocca et de la Cinarca.
Il ajoute seulement que lorsque quelques-unes d’entre elles avaient plus d’un
comte « cette disparité fut compensée par le grand nombre des chevaliers. Le roi
voulut pour cela que fussent écrites les règles, les prérogatives, les privilèges et
1. Costa, op. cit., p. 664.
2. Ibidem, p. 623-626.
3. Cf. le chapitre VII du présent ouvrage, et Cambiagi, op. cit., t. 3, p. 112.
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les capitulations de l’ordre des Chevaliers, sous l’emblème de la Justice, afin que
tous se prissent d’estime et d’amour pour une si précieuse noblesse, que les élus
se montrassent dignes de l’honneur reçu et les autres se fissent des mérites pour
jouir à leur tour de l’élection royale4 ». Voilà bien légèrement exposée la philosophie du projet, mais, comme nous l’avons relevé (cf. chap. VII), le grand chancelier n’a guère été plus prolixe concernant l’élaboration de la constitution.
Il est vrai que cette initiative, magnifiée par la suite, se révéla assez décevante sur le moment. Destinée à souder la notabilité autour de la personne du
roi et à procurer à celui-ci des subsides conséquents, elle n’atteint aucun de ces
objectifs. Le jour après son institution, Luca Ornano, suivi de tous ses clients, se
retira sur ses terres et prit de plus en plus ouvertement ses distances avec la cour.
Dans le nord de l’île, l’on observait depuis longtemps le même positionnement
de la part de notables toujours plus nombreux et les événements n’évoluèrent pas
là-bas non plus, comme nous allons le voir, dans le sens souhaité.
Il en alla ainsi des finances. Le moins que l’on puisse dire c’est que parmi les
nouveaux chevaliers, qui aux termes de l’article XVI du décret créant l’ordre de
la Délivrance étaient tenus de verser 1 000 écus au trésor royal au moment de leur
nomination, soit l’équivalent de 4 000 lires génoises, bien peu se plièrent à cette
obligation5 car il apparaît clairement que le roi pour subvenir aux besoins de la
cour et au fonctionnement du gouvernement à Sartène fut contraint d’user d’expédients. Il avait déjà été décidé de confisquer au profit de l’État la grosse dîme
attribuée aux évêques génois, mais la perception de celle-ci se fit mal et, dans le
Sud, fut plus particulièrement contrariée par Luca Ornano qui entendait tout à la
fois en prélever sa part et ménager ses clients. Aussi le roi en fut bientôt réduit,
pour être en mesure d’expédier les affaires courantes, à demander instamment un
prêt de 2 000 lires chacun au frère de Simon Fabiani et à Xavier Matra6.
En fait, minée à la fois par la suspicion grandissante des Corses et par les
initiatives génoises, la situation de Théodore dans le Sud va devenir rapidement
intenable.
Début octobre, D’Angelo signale au ministère que « la galère génoise bloque
Porto-Vecchio pour qu’on ne puisse pas lui porter le secours qu’il (Théodore)
laisse toujours espérer. Mr Rivaroles se flatte de pouvoir le faire assassiner par
le neveu du major Ettori de Quenza qui à la tête de 40 hommes soudoyés le suit
pas à pas et s’efforce de semer la division parmi les habitants des pièves. Il se
flatte aussi qu’au moyen des Gardes Costes il empêchera l’arrivée des bateaux
que Théodore attend7 ».
4. Costa, op. cit., p. 629.
5. Sans doute aucun, en fait, comme le suggère A. Rossi : « Il est probable qu’il nomma dans les instants
qui suivirent quelques chevaliers, mais je ne sais si l’un d’entre eux était en mesure de verser les mille
écus exigés », op. cit., Livre septième, p. 220.
6. Costa, op. cit., p. 651.
7. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia, le 9 octobre 1936.
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Le commissaire Paolo Battista Rivarola, toujours d’après D’Angelo8, s’efforce aussi de contrarier la transhumance hivernale et d’empêcher les insulaires
de conduire leurs bestiaux dans les plaines comme cela est indispensable avant
que les premières neiges ne recouvrent les sommets. Il a par ailleurs un autre fer
au feu. Il envisage de contingenter drastiquement la quantité de sel que l’administration vend aux communautés de l’intérieur ce qui gênera énormément « la
montagne qui aura bientôt besoin de beaucoup de sel pour le bétail9 ».
Le 15 octobre 1736, D’Angelo revient à la charge et insiste auprès de
Maurepas sur les dangers qui guettent le roi10. Les Génois qui le poursuivent
de leur haine se sont aussi assurés des services du fils du capitaine Grazietti de
Quenza qui maintenant piste à son tour Théodore. Ce dernier, conscient du péril,
se déplacerait sans cesse d’un village à l’autre pour échapper à leurs coups11.
Les tentatives d’assassinat contre Théodore sont également confirmées par
Costa. Il évoque les projets du capitaine Romano, soldé par le commissaire
général d’Ajaccio, agissant en concertation avec les gens de Quenza et arrêté
in extremis sous les murs de Sartène par les hommes des pièves avoisinantes
rameutés par Michele Durazzo 12.
Mais ce n’est pas tout, le comte de Maurepas, régulièrement informé de
la situation insulaire depuis Bastia, Gênes et Livourne, se dit conscient, le
25 septembre « que ce ne sont plus seulement les Génois que le baron de Neuhoff
a à craindre, mais encore ceux mêmes qui ont le plus contribué à son introduction et à son établissement en Corse13 ». En réponse, Campredon, nuance cette
analyse et souligne que « Si le ressentiment des Corses, leur méfiance et leur
haine contre le gouvernement génois n’était pas arrivé au point où l’on sçait,
il serait naturel de croire que le baron de Neuhof auroit pour le moins autant à
craindre de ce costé là que de celui des génois, mais il est très vraisemblable qu’il
se soutiendra encore longtemps par le besoin qu’ont les chefs de la révolte d’un
leurre tel que celuy la, pour se tenir les peuples attachés et empécher leur défection14 »… Il apporte cependant, avec beaucoup de précautions, une information
qu’il dit ne pas prendre au sérieux, mais qui s’avérera pourtant très importante.
D’après ses sources de renseignement, des ecclésiastiques auraient été chargés
par le commissaire général Rivarola de prendre contact avec les chefs rebelles
en Balagne dans le but de leur proposer une amnistie générale.
Bien que Campredon manifeste les plus grandes réserves quant à l’authenticité
de cette démarche et à ses chances de réussite, il n’en demeure pas moins que ces
8. Ibidem.
9. Lettre de Rivarola au Sénat en date du 31 octobre 1736. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
10. Paris, A.N., série AE-B1-199.2.
11. Ibidem.
12. Costa, op. cit., p. 653 et suivantes.
13. Paris, A. M. A. E., C. P., Gênes, 98. Lettre à Campredon.
14. Lettre à Maurepas en date du 4 octobre. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes 98.
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tractations ont bien eu lieu. Elles aboutirent en effet à des négociations, apparemment demeurées secrètes, entre les chefs rebelles et le gouvernement génois15.
Une tentative de paix séparée
Le procès-verbal de cette réunion commence par un préambule qui expose la
philosophie de la démarche que les Sérénissimes Collèges présentent au Sénat
et au Minor Consiglio comme le meilleur moyen de mettre fin aux guerres de
Corse.
Il est dit que, vu les continuels soucis et dépenses qu’occasionnent à la
République les permanents désordres du royaume de Corse, chaque patricien
doit s’employer par ses conseils et ses talents à ramener ces peuples à la tranquillité et à l’obéissance et contribuer au rétablissement de la paix. Il est donc
proposé en premier lieu, que « quiconque veut démontrer son zèle à l’égard de la
République, dans l’intérêt de laquelle tous ses enfants doivent se sacrifier quelle
que soit la répugnance que l’on puisse avoir à traiter avec les rebelles, doit s’ingénier et faire en sorte que les chefs des mécontents puissent faire marche arrière
et donc s’efforcer de leur faire prendre conscience de l’inconvénient d’être
ennemis d’un gouvernement prêt à accueillir toute proposition discrète pourvu
qu’elle soit en adéquation avec la justice et l’équité, et du grand avantage qui en
résulterait pour eux s’ils obtenaient la bienveillance du Prince, pour autant qu’ils
veuillent l’implorer ou ne pas la refuser. »
À ce stade, le doge, par la voix du secrétaire Bernabò, aurait présenté d’autres
raisons et motifs pour persuader le Minor Consiglio de concourir à cette ardente
entreprise.
L’on débattit ensuite en deux sessions des propositions à faire aux Corses, déjà
discutées et acceptées par les Sérénissimes Collèges, et l’un après l’autre furent
examinés et approuvés les points suivants dont nous reproduisons la substance :
1. La République oubliera tout délit soit de fait soit verbal perpétré dans le Royaume ou
hors de celui-ci par des Corses, tant durant la première révolte que pendant celle-ci.
2. Il sera octroyé un traitement ou salaire décent, correspondant à leurs qualités personnelles et pour leur vie durant, aux chefs qu’ils soient dans ou hors du royaume avec
l’accord des Sérénissimes Collèges et il sera assuré une pension aux ecclésiastiques.
3. Quant aux réguliers de Saint-François, qui en raison de leur règle ne peuvent prétendre à une pension ou à un salaire, on veillera à la promotion des plus méritants et il
leur sera assuré un quartier ou dortoir particulier dans les couvents génois de l’ordre
15. Comme en fait foi un document déposé aux Archives de Turin, copie d’une sorte de procès-verbal
rendant compte de tout le processus des négociations adressé au sénat de Gênes. A.S.T., Materie politiche, Conti stranieri, Corsica.
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dont les supérieurs seront tenus de les accueillir et de les entretenir en vrais frères avec
l’estime et les égards dus à la qualité des individus.
4. Dans l’intérêt de tous les peuples, la Taille qu’il est coutume d’exiger en temps de
paix sera réduite à 4 lires, 5 sous et 4 deniers par feu ou famille et à la moitié pour
les familles qui sont ou seront privées de chef et resteront dirigées par des femmes ou
des mineurs.
5. Pour l’éducation de la jeunesse de la Nation, on rétablira les douze places qui
lui étaient réservées au Collège del Bene et autant d’autres lui seront attribuées au
nouveau collège récemment ouvert par les jésuites à Gênes, ceci sans aucuns frais à
l’exclusion de l’habillement.
6. Pour l’administration de la justice civile, la République maintiendra toujours deux
Auditeurs, un à Ajaccio, l’autre à Bastia, à qui la Camera versera un salaire convenable, et qui seront soumis tous les six mois au Sindicato du gouvernement et du
Magistrato di Corsica.
7. La justice criminelle sera exercée avec promptitude et fermeté et les juges des villes
qui viendront de Terre ferme seront passibles de peines très lourdes s’ils dérogeaient
à la teneur des nouvelles lois qui ont été rétablies dans toute leur rigueur, et tous, ainsi
que les chanceliers et autres officiers subalternes, seront chassés de tous les tribunaux
de Corse et passibles des galères et de la peine de mort s’il était prouvé qu’ils auraient
pour de l’argent récusé une accusation, suborné des témoins ou accepté des dépositions fausses ou suspectes aux dépens de la justice ou des familles ayant introduit des
recours devant les tribunaux.
8. Il ne sera levé aucune imposition ou taxe sur les biens des Corses, si ce n’est en cas
d’extrême urgence, à déterminer et à amender par les représentants du Royaume.
9. Il sera donné en ce sens des instructions très rigoureuses à tous les officiers et
ministres de justice que l’on enverra dans le Royaume et ceux qui les transgresseront
seront sévèrement punis.
10. Pour l’heure, on apportera dans un lieu déterminé toutes les armes à feu ainsi que
les armes blanches interdites à tous les peuples de Corse et que l’on se propose de
distribuer dans les villages et les lieux exposés aux incursions des Turcs et aux déprédations des animaux sauvages.
11. On accordera tous les droits, exemptions et privilèges dont les peuples du Royaume
pourront démontrer par des documents valables qu’ils leur sont dus et alors on les
observera tous scrupuleusement.
Ces articles garantissaient donc l’amnistie générale, assuraient les notables
et les clercs de la bienveillance et de la générosité de la République et visaient à
donner à tous les Corses une administration de la justice plus soucieuse de leurs
intérêts et une fiscalité plus légère, ce qui satisfaisait en gros aux revendications
traditionnelles. La contrepartie, bien sûr, était la remise des armes, mais Gênes
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pensait que l’état d’épuisement général, souligné par tous les observateurs du
temps16, conduirait les insulaires à accepter ce compromis.
Il fut convenu aussi que tous ces articles seraient soumis pour validation au
serment des députés envoyés par la nation Corse et à ceux que la Sérénissime
désignerait à cet effet. On émit cependant à ce stade une réserve pour ce qui
concernait les garanties.
Le Minor Consiglio décida alors que ce texte serait proposé à qui de droit
par l’intermédiaire du commissaire général de Corse. Ce dernier, en exécution
de ces ordres, fit savoir au gouvernement qu’il avait mandaté à Corte, en tant
qu’ambassadeurs, le major Montesore et l’adjudant de la place de Bastia avec un
message pour le lieutenant Arrighi (il s’agit incontestablement d’Ignazio Arrighi
qui est toujours désigné ainsi dans les correspondances génoises), le priant de
bien vouloir convoquer les chefs des peuples mécontents dans le terziero du
centre pour conférer avec eux.
Consécutivement à cela, le 2 octobre, se réunirent à Orezza les chefs suivants :
Giacinto de Paoli représentant la Castagniccia, lieutenant Arrighi représentant
Corte, lieutenant Luca Ornano, Gio Luigi Giafferi et Gio Giacomo Castineta
représentant de la Balagne, le docteur de Paoli, Francesco Luigi Vescovali de
Monticello, Gio Tomaso Giuliani et n.n. Ghiliari de Muro, Giovan de feu Pietro
Luigi Giannoni de Cassano, Stefano Biasini de Zilia.
Arrivés au lieu-dit, ils envoyèrent comme convenu un émissaire en Casinca
et, de là, un message fut transmis à Bastia invitant les ambassadeurs de la
République à se mettre en route pour une conférence solennelle.
Avec le major Montesore, s’y rendirent un capitaine, un commissaire et le
secrétaire du commissaire général. Le congrès s’ouvrit le 4 octobre, les articles
furent présentés et soumis à l’acceptation des députés. Ceux-ci demandèrent des
copies de ces propositions qui leur furent effectivement transmises.
Après deux jours de réflexion, le dimanche 7 octobre, les délégués insulaires
répondirent que parce que les articles étaient rédigés en termes équivoques et
imprécis, ils ne pouvaient les accepter. Il existait encore bien des réserves sur des
points considérés comme secondaires par les rédacteurs, qui étaient cependant
capitaux à leurs yeux.
Ainsi, sur ces conclusions, le congrès se sépara. Les ambassadeurs génois
furent traités avec respect et magnificence et, après cinq jours, s’en retournèrent
en faire la relation au commissaire général qui transmit aussitôt la réponse aux
Collèges et à la Junte.
16. Le chanoine Natali en particulier dénonce en 1736, dans son fameux ouvrage, les excès de l’administration génoise et l’épuisement de l’île : « En témoignent deux de leurs patriciens. L’un qui naguère
demanda à un de nos compatriotes qui était de ses familiers “s’il existait encore des montagnes en
Corse” sous-entendant qu’elles aussi finiraient bien par succomber à l’insatiable rapacité génoise », in
Disinganno intorno alla guerra di Corsica. Op. cit., p. 149.
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Le rapport susdit mentionne également que le commissaire général, en cas
de succès du congrès, avait reçu mission de faire proposer aux chefs rebelles
6 000 écus d’argent de récompense pour quiconque lui livrerait Théodore vivant
et 2 000 écus à qui le remettrait mort, mais l’occasion ne se présenta pas de faire
cette proposition.
Cette réunion a-t-elle bien eu lieu ? Et ce document est-il fiable ? C’est vraisemblable, car une relation du comte de Rivera en date du 1er novembre, vient
également confirmer le tout. D’après les dires du diplomate piémontais, le
congrès s’est bien tenu à Orezza du 2 au 7 octobre et la liste des participants est
identique à celle proposée par la première version17. Ceci dit, bien des questions
demeurent. Arrighi était-il déjà en situation de revenir triomphalement à Corte ?
Pourquoi Luca Ornano, Castineta et Giafferi sont-ils désignés comme des représentants de la Balagne et par ailleurs ont-ils vraiment participé à cette aventure ? Cela est bien sûr possible de la part de Luca Ornano et même du bouillant
Castineta qui, si l’on en croit Costa, était le compère du gouverneur génois. Mais
le fidèle Giafferi ? S’il a trempé dans cette affaire ce fut sans doute le désespoir
au cœur et parce qu’il percevait désormais le voyage du roi dans le Sud comme
un départ définitif, sans espoir de retour. Quoi qu’il en soit et même si seuls les
dissidents de Balagne avaient participé à ces négociations, le fait qu’elles aient
pu avoir lieu témoigne tout à la fois et de la dégradation de la situation dans le
parti rebelle en l’absence de Théodore et de Costa et de la lassitude qui gagne le
camp génois où l’on est très conscient que l’on n’arrivera plus à imposer sa loi
par les armes18, sauf à faire appel encore une fois à l’intervention étrangère, ce à
quoi la République, nous l’avons vu, ne veut toujours pas se résoudre.
Ce premier échec ne va pas décourager les deux parties. Le 28 octobre,
Bartolomeo Domenico Gavi, informe son supérieur, Agostino Viale, le résident
génois à Florence, que Domenico Rivarola, son fils, le lieutenant-colonel, et leurs
parents Nicolò Frediani et Giuseppe Paolini proposent, à la condition expresse
qu’on leur garantisse la confidentialité et leur retour en grâce, de s’entremettre
auprès de Giacinto Paoli, de Castineta et de Schizzetto, avec qui ils entretiennent
une correspondance suivie, pour les convaincre de traiter avec la République19.
Par ailleurs les Génois maintiennent la pression sur Théodore, sur la tête duquel
les nuages s’amoncellent. Son chapelain a été emprisonné à Bastia au début
17. Dès le 18 octobre 1736 Rivera a fait parvenir au gouvernement piémontais une copie du procès-verbal
de cette réunion en tout point conforme à celle que nous avons transcrite, après traduction. A.S.T.,
Lettere ministri, Genova 15.
18. Comme le souligne une fois encore Campredon à Maurepas, dans une lettre en date du 25 octobre 1736,
« il est cependant très certain qu’avec le peu de mauvaises troupes et leurs pitoyables officiers que la
République tient en Corse, elle n’en peut jamais espérer d’en réduire les peuples par la force ». Paris,
A.M.A.E., C.P., Gênes 98.
19. Capitolo di lettera scritta dal M. co Console Gavi di Livorno in data de 28 octobre 1736, scritta ad
Agostino Viale a Firenze. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
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octobre20, puis transféré à Gênes au début novembre21. Toujours depuis Bastia,
le marquis Rivarola se réjouit de voir les chefs corses incapables de se mettre
d’accord sur une stratégie commune, ce qui avive le désordre et les dissensions
dans les pièves de la montagne 22.
Depuis le Sud, Théodore n’ignore rien de la détérioration continue de ses
positions dans le Deçà-des-Monts et il a eu certainement vent de cette tentative
génoise de traiter avec les chefs rebelles par-dessus sa tête. C’est sans doute pour
la contrer et pour essayer une dernière fois de mobiliser les énergies et les fidélités qu’il accepta l’aventureux projet d’attaque du fort de Campomoro proposé
par l’ingénieur Dufour23.
Campomoro, ultime défaite
Dufour est ce fameux ingénieur français débarqué en Corse à la fin de l’année
précédente, apparemment dans la mouvance de Costa dont il devient rapidement
un familier. Le grand chancelier fait grand cas de sa supposée science militaire
et à sa suite les chefs rebelles penseront avoir trouvé en lui un technicien capable
de mettre à mal les fortifications des présides. Celui-ci d’ailleurs, qui est un beau
parleur pour ne pas dire un charlatan, s’en vante. Il se dit capable de construire
des engins susceptibles de protéger le travail de sape et la pose de mines sous les
murailles ennemies. Il construisit ainsi une sorte de chariot avec un toit renforcé
en pointe24, sur lequel glissaient les projectiles des défenseurs ce qui permit de
miner en toute sécurité la base de la tour de Padulella et conduisit la garnison de
celle-ci à se rendre. En fait, ce fut là son seul succès notable. L’attaque de San
Pellegrino pour laquelle il avait envisagé l’utilisation, pour le moins hasardeuse,
d’un engin du même type, combinée avec celle de barils en très grand nombre
pour protéger les assaillants, fut un échec que l’on ne peut pas, bien sûr, lui
imputer entièrement, mais qui porta un coup funeste au moral des rebelles.
Par la suite Dufour rallia Théodore dont il devint l’ingénieur officiel et un
fidèle lieutenant, avec le grade de lieutenant-colonel, et c’est sans doute à son
contact que sa réputation de magicien prit de la consistance et inquiéta quelque
peu les Génois.
C’est donc lui qui, en ces temps incertains où le pouvoir royal se délitait
chaque jour davantage, convainquit le souverain de tenter un coup de force sur
la tour ou plutôt, devrait-on dire, le fortin de Campomoro, dernier point d’appui
ligure dans la Rocca. En cas de réussite, outre le bénéfice politique et psycho20. Lettre de Paolo Battista Rivarola en date du 15 octobre. A.S.G., Archivio segreto,filza 2029.
21. Ibidem. Lettre en date du 4 novembre.
22. Ibidem. Lettre de Rivarola en date du 15 octobre, op. cit.
23. Costa, op. cit., p. 660-666.
24. Ibidem.
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Vue de Campomoro.
logique qui en résulterait immanquablement, cela aurait l’énorme avantage de
desserrer la pression que les Génois faisaient peser sur le golfe du Valinco et
de faciliter ainsi l’atterrage des navires dont Théodore persistait encore, contre
toute vraisemblance, à annoncer l’arrivée éminente.
Au vu et au su de tous – ce qui était imprudent car les espions génois pullulaient dans Sartène – et dans l’euphorie générale25, il entreprit la construction de
sa machine, si étrange aux yeux des Corses et pourtant si prosaïque et ancienne,
que dans le langage militaire du temps on l’appelait communément une tortue
par référence à la manœuvre bien connue effectuée par les légions romaines pour
se protéger des traits de l’ennemi. Une fois celle-ci terminée, on prit la route
de Campomoro sous le commandement de Michele Durazzo Fozzano, assisté
notamment du neveu et du fils de Sebastiano Costa. On parvint devant le fort de
Campomoro, le 11 octobre au soir26. Dufour, persuadé que ses inventions viendraient aisément à bout des fortifications dissuada les chefs d’attaquer la tour en
25. Ibidem.
26. Relation du capitaine Armerigo, en date du 13 octobre. Le capitaine, dans l’intitulé de son rapport,
précise qu’en exécution des ordres du commissaire général d’Ajaccio, il s’est rendu à Campomoro pour
entendre de la bouche même du lieutenant Granara, commandant de la tour, le récit du succès remporté
contre les rebelles. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
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pleine nuit, par surprise, comme ils en avaient l’intention27 et les convainquit de
lui laisser manœuvrer son engin et placer en toute sécurité les mines qui devaient faire s’écrouler les murs de l’enceinte. Malheureusement, dans l’obscurité
il ne se rendit pas compte qu’il s’attaquait à une demi-lune, d’où les défenseurs
pouvaient aisément faire feu sur les flancs mal protégés de la tortue. Ils abattirent ainsi l’un après l’autre deux de ses hommes, des déserteurs allemands des
armées de la République, et un éclat atteignit même Dufour qui dut se résoudre
à faire retraite en abandonnant sur le terrain une partie de son matériel qui fut
récupérée au matin par les assiégés.
L’effet de surprise passé, il devenait quasiment impossible à des assaillants dont
le nombre ne dépassait pas la centaine28 de s’emparer, sans artillerie, d’un fort bien
défendu. On se contenta, de part et d’autre, d’échanger sporadiquement des coups
de feu jusqu’au 13 au matin, moment où apparurent au loin une galère génoise
et des barques venues au secours des assiégés depuis Ajaccio. Elles mouillèrent
pendant trois jours devant la tour pour prévenir toute nouvelle attaque des rebelles
puis reprirent le chemin du retour après avoir débarqué une cinquantaine d’hommes en renfort et approvisionné la place en eau et en munitions29.
L’échec de Campomoro fut, bien entendu, mal vécu à Sartène. Aussi, pour
raviver les énergies et les fidélités défaillantes, l’on décida, à l’initiative de
Michel Durazzo Fozzano, de renouveler solennellement le serment de fidélité
au roi, ce qui fut fait en l’église paroissiale le dimanche 28 octobre, et confirmé
le lendemain, devant une foule encore plus dense et enthousiaste, en l’église du
couvent de Saint-François30.
À l’issue de cette cérémonie, il fut convenu que l’on réunirait une consulte
au couvent de Tallano pour convaincre et les peuples d’avoir à payer la taille,
comme cela avait été prévu par la constitution au moment de l’élection du roi, et
les débiteurs réticents d’avoir à verser la part des dîmes qu’ils devaient au trésor
royal. Comme preuve de son dévouement à la cause nationale et pour donner
l’exemple, la ville de Sartène s’engageait à subvenir pendant vingt jours encore
à l’entretien de la cour31. Mais la consulte, qui selon toute vraisemblance32 se tint
le 29 octobre, fut contrariée par les menées de Luca Ornano et du représentant
de la famille Roccaserra. L’un des procurateurs, si l’on en croit Ambrogio Rossi,
coupa court aux espoirs de Théodore en déclarant, sous les applaudissements de
l’assemblée, « comment peut-il demander des subsides après nous avoir promis
tant de navires. L’été s’est passé sans tempêtes, pourquoi donc ne sont-ils pas
arrivés ? Nous ne pouvons ni ne devons rien lui donner d’abord parce qu’il a
27. Costa, op. cit., p. 663.
28. Rapport du capitaine Armerigo, op. cit.
29. Ibidem. Confirmé par Costa, op. cit., p. 669.
30. Costa, op. cit., p. 671.
31. Ibidem, p. 673.
32. Toujours d’après la datation proposée par Renée Luciani. Costa, op. cit., p. 674, note 13.
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trompé la Nation ensuite parce que nous ne voulons pas prendre parti entre la
République et le roi33 ».
Faute de subsides, le sort de Théodore était donc définitivement scellé et cela
d’autant plus que le danger d’assassinat planait toujours. « Mr. De Rivaroles
n’a point abandonné le projet qu’il avait formé de faire assassiner Théodore »,
écrit D’Angelo, le 15 octobre, et il précise : « le fils du capitaine N. Grazietti de
Quenza s’est chargé de l’exécution et celui du major Ettori est à la tête de 40
hommes déterminés et payés par la république. Ils se sont approchés de l’endroit (où il réside), mais Théodore qui s’en est rendu compte passe d’un pays
à l’autre34 ». Accablé par tant de désillusions et conscient des dangers qui les
menaçaient, Costa, de son propre aveu, proposa au roi « ou de revenir dans le
Deçà-des-Monts, ou d’embarquer pour le continent, afin de presser et hâter les
secours, sans lesquels il ne fallait pas penser que les peuples voulussent agir35 ».
Sur ces entrefaites réapparut à Sartène le lieutenant-colonel Giovan Carlo
Lusinchi36, originaire de Zicavo.
Dernières dispositions
Lusinchi était venu en Corse pour lever des recrues au profit du roi des DeuxSiciles. Comme il disposait d’un navire pour embarquer ces soldats, Théodore
prit langue avec lui, facilita sans doute aussi le recrutement des déserteurs de
l’armée génoise qui étaient entrés à son service et en contrepartie l’officier l’assura de son dévouement.
Désormais sûr de pouvoir passer rapidement et discrètement en terre ferme,
le roi va prendre les dernières dispositions pour assurer la continuité du gouvernement de l’île en son absence.
Début novembre, il fait publier un ultime édit37 dans le préambule duquel
il précise qu’il a pris « la résolution de passer en terre ferme pour presser les
33. Cité par A. Rossi, op. cit. Livre septième, p. 216.
34. Lettre à Maurepas, traduction du ministère, Paris, A.N., série AE-B1-576.
35. Costa, op. cit., p. 677.
36. À qui le consul Gavi accorde seulement le grade de capitaine. Lettre au gouvernement génois, en date
du 14 novembre 1736. A.S.G. Archivio segreto, filza 2687.
37. Nous avons retrouvé deux copies de ce texte, l’une, en français, porte sur la dernière page, la mention
suivante : « 1736, 4. 9bre, Manifesto o Dichiarazione attribuita à Teodoro nel partir dall’Isola di Corsica,
tradutta in lingua francese », elle est déposée à l’Archivio di Stato de Turin, dans la série Mat. politiche,
Conti stranieri, Corsica. La deuxième, qui provient des Archives nationale, série AE-B1-199.2, est
rédigée en langue italienne et est également datée du 4 novembre, à Sartène. Le contenu de ces deux
documents est absolument identique pour ce qui concerne la liste des responsables désignés et il est
mentionné au bas de la dernière page qu’ils ont été tous deux paraphés et scellés par le roi et son grand
chancelier, ce qui nous amène à penser qu’il s’agit bien de copies plus ou moins fidèles de l’édit qui
a dû circuler à l’époque dans les pièves susdites. Cependant la date indiquée pose problème et pour le
moins mérite qu’on s’y attarde. En effet, le fait que Théodore ait quitté Sartène le 3 novembre, nous
incite à penser que l’édit, vraisemblablement rédigé en secret dans cette ville, a été antidaté et n’a été
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
secours dont nous avons besoin afin de chasser l’ennemi des forteresses qu’il
occupe dans notre royaume ; et craignant d’ailleurs de nous voir trompé par ceux
qui étaient à nos ordres d’autant plus que les mois s’écoulent sans que nous
recevions aucun secours, et que nous puissions même comprendre d’où peut
en venir la faute nous avons cru qu’il était de notre devoir et de notre amour
pour nos peuples, non seulement de les rassurer sur les motifs de notre départ
mais encore de pourvoir toutes les pièves et provinces de bons commandants et
officiers afin que par leur sagesse nos États ne souffrent pas de notre absence et
que les provisions de guerre que nous enverrons tombent en de bonnes mains et
soient conservées avec attention ».
Ce préambule diffère sensiblement, du moins dans la forme, de la traduction que Le Glay38 a empruntée à Campredon et du texte italien présenté par
Cambiagi39. Mais toujours, quelle que soit la version retenue, la dialectique est
habile ; elle vise à préserver l’avenir et à rassurer les masses en leur laissant
entendre qu’il croit toujours en l’arrivée des secours dont il prétend ne pas s’expliquer le retard.
C’est donc à titre temporaire qu’il nomme, pour exercer le pouvoir en son
nom au sein de provinces et des pièves, les principaux de ses anciens lieutenants
à qui les populations devront « pleine et entière obéissance ».
Ainsi pour le Deçà-des-Monts, les maréchaux Giacinto Paoli et Luigi
Giafferi sont nommés commandants et officiers généraux. Au-dessous d’eux,
on retrouve le chevalier et comte Brandimarte Mari pour les pièves de Tavagna
et de Moriani, le chevalier Giovan Francesco Suzzoni pour celle de Campoloro,
le chevalier Francesco Maria Ferrandi pour celle de Verde. Le comte Quilico
Casabianca et le colonel et chevalier Sampiero delle Piazzole d’Orezza pour
les pièves d’Ampugnani, Orezza et Casaconi, les chevaliers Giovan Pasquino
Seravalle, Tomaso Santucci et Giovan Vincenzo Garelli pour la piève d’Alesani,
le comte Angelo Brando Susini pour le Fiumorbo, le marquis Saverio Matra
pour les pièves de Rogna, Serra et Castello, le comte Giovan Pietro Gaffori, le
colonel et chevalier Giovan Battista Cervoni et le colonel Francesco Mattei pour
le Cortenais, Caccia et le Niolo, le comte Gio Giacomo Ambrosi (Castineta)
pour les pièves de Rostino et de Vallerustie, le colonel Natale Natali, les chevaliers Teodoro Murati et Carlo Felice di Pietralba pour le Nebbio et Pietralba, le
comte Giovan Battista Casanova Lancilotti pour la piève de Casinca, avec les
Costiere et les marines, les comtes Paolo Maria Paoli, Domenico Tommasini et
Ambrogio Quilici pour la province de Balagne.
porté à la connaissance du public qu’après le départ du roi, afin de protéger sa fuite.
38. Le Glay, op. cit., p. 117-118.
39. Cambiagi, op. cit., t. 3, p. 115-116. Texte intitulé Per il governo di suo Regno in sua lontananza, et qui,
il est intéressant de le préciser, est daté de Sartène, le 10 novembre 1736. Cette date tardive ne semble
pas troubler Cambiagi, lequel se contente de noter sobrement que le jour suivant le roi fut accompagné
d’un fort concours de peuple jusqu’au mouillage d’Aleria !
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THÉODORE EN TERRE FÉODALE
Dans le Delà-des-Monts, le maréchal Luca Ornano est désigné comme général et commandant. À sa suite sont nommés le comte et lieutenant général Giovan
Felice Panzani, le comte Durazzo Durazzi et le chevalier Giacomo Antonio Susini
pour la province de la Rocca, le lieutenant général Antonio Gialloni (Galloni) et
Giovan Giacomo Calvese pour l’Istria, le comte Francesco Maria Peretti pour la
piève de Talavo, le chevalier Francesco Cutoli et Giuseppe Antonio Ferri pour
celle du Celavo, le comte Antonio Peraldi pour la piève de Cauro, le chanoine et
chevalier Ilario Guagno pour la piève de Vico et la Cinarca
La continuité du pouvoir royal étant ainsi assurée, du moins en apparence,
Théodore pouvait désormais hâter les préparatifs de son départ, ce qu’il fit dans
le plus grand secret.
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Caricature de Théodore.
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CHAPITRE
17
Sur la route de l’exil
Pour pouvoir quitter Sartène en toute tranquillité, Théodore va réutiliser le
subterfuge qui lui avait permis d’endormir la méfiance de ses lieutenants et en
particulier celle de Don Luigi Giafferi lors de sa fuite vers le Delà-des-Monts.
À l’époque, il avait prétexté la nécessité de se rendre dans le Fiumorbo ; dans un
contexte tout aussi hostile il va faire valoir aux Sartenais, consternés par l’annonce de son départ, la nécessité de repasser dans le Deçà-des-Monts où, selon
ses dires1, l’on réclamait sa présence avec insistance.
De Sartène à Solenzara
Théodore abandonna Sartène le 3 novembre 17362 escorté de 400 hommes
en armes3 et accompagné d’un certain nombre de ses fidèles dont seulement
quelques-uns avaient été mis dans la confidence quant à la destination finale.
Donc, apparemment, un départ ne ressemblant en rien à une fuite sans que pour
autant le déplacement jusqu’à la côte orientale ne se transformât vraiment en
voyage d’agrément.
Le soir même, le roi et sa suite arrivèrent à Cargiaca, petit village de la piève
d’Attalà qui comptait alors quelque 160 âmes4, « sous les vivats et les applaudissements de ce petit peuple » d’après les dires de Costa qui nous offre sur
ce périple hivernal un témoignage de première main, le seul en fait dont nous
disposons et qui est assurément partial5.
Le lendemain, le cortège reprit sa route et, après avoir parcouru une dizaine
de kilomètres, parvint à Aullène, dans la piève de Scopamène, gros bourg de
1. D’après le témoignage de Sebastiano Costa, op. cit., p. 681.
2. Comme l’affirme Renée Luciani, in Sebastiano Costa, Mémoires 1732-1736, p. 682, note 19, et comme
vient le confirmer le témoignage d’Everaldo Antonio Bondelli, recueilli par le consul Gavi, A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2687.
3. Costa, op. cit., p. 682.
4. Franco Borlandi, Per la Storia della popolazione della Corsica, op. cit., p. 195 et 200.
5. Costa, op. cit., p. 683.
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520 habitants6, où il fut reçu en grande pompe chez l’un des principaux notables
de la région, le capitaine Susini. C’est là que Théodore mit au point avec le
colonel Zicavo, de son vrai nom Giovan Carlo Lusinchi, les modalités ultimes
de son embarquement sur le bâtiment affrété par celui-ci. Il fut convenu qu’en
contrepartie serait mise à sa disposition une soixantaine de soldats, déserteurs de
l’armée génoise qui faisaient partie de l’escorte royale.
Les difficultés allaient commencer après l’étape d’Aullène d’où la suite royale
partit le 4 novembre en début d’après-midi, pour un long et pénible voyage qui, à
travers la région montagneuse du Cuscione quasiment désertée par les innombrables troupeaux de Zicavo et du Sartenais déjà largement engagés dans la transhumance hivernale, devait la conduire jusqu’à l’embouchure de la Solenzara. Après
une nuit passée dans une cabane de berger et une seconde à Solaro, guère plus
confortable, l’on arriva enfin à destination. Les Martinetti de Casa di Sardo, qui
avaient contribué à améliorer l’ordinaire de Théodore et des siens depuis le départ
de Solaro, continuèrent à les ravitailler régulièrement car il leur fallut camper
durant trois longs jours à Solenzara avant que, le 10 novembre, une voile ne pointât
enfin à l’horizon. Il s’agissait bien de la petite pinque nolisée par le colonel Zicavo.
Ce constat rendit l’espoir à Théodore et aux siens, mais leur joie fut brève. À peine
s’apprêtait-on à lui faire les signaux convenus qu’apparut au loin un bâtiment de
plus fort tonnage qui s’avéra être un corsaire génois. La pinque battait pavillon
français, et son capitaine, le patron Decuges (Decuge ou Decugies)7, originaire
de Saint-Tropez, dut répondre aux sommations du corsaire et s’expliquer sur sa
présence dans ces eaux. Après avoir convaincu le capitaine génois qu’il se rendait
en Sardaigne pour effectuer une cargaison en exécution d’un contrat de nolisement, Decuge prit effectivement la direction de cette île.
À cette vue, la consternation s’empara du camp de Théodore, mais elle fut de
courte durée car la pinque française, après avoir observé de loin les mouvements
du corsaire, vira de bord dès que celui-ci eut disparu à l’horizon et rejoignit la
côte face à la tour de Solenzara d’où Lusinchi, selon le code prévu, fit émettre
par trois fois de la fumée. La pinque s’approcha alors au plus près de la plage
pour permettre à Théodore et à sa suite d’embarquer en fin d’après-midi8.
D’après Costa9, c’est seulement alors que le roi fit connaître sa véritable
destination aux membres de sa suite qui n’étaient pas encore dans le secret.
Leur désarroi fut grand, dit-il, mais il sut les réconforter et les persuader « de
la nécessité et de l’utilité de son départ pour le bien commun ». Après quoi il
6. Borlandi, op. cit.
7. Cette information concernant l’identité du patron du navire est fournie par Bartolomeo Domenico Gavi,
consul de Gênes à Livourne, dans une lettre adressée à ses supérieurs, le 14 avril depuis ce port. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2687.
8. Ces événements, relatés par Costa, op. cit., p. 691, sont corrélés par une deuxième missive de Bartolomeo
Domenico Gavi à son gouvernement en date du 15 novembre. A.S.G. Archivio segreto, filza 2687.
9. Costa, op. cit., p. 691.
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SUR LA ROUTE DE L’EXIL
monta à bord pendant que sur la plage éclatait en son honneur une triple salve
de mousqueterie10.
Ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, le départ de Théodore fut sans
doute plus discret et moins glorieux que ne le prétend son plus fidèle sujet. Par
contre, il est plausible que ce fut bien en ces ultimes instants passés sur la terre
corse qu’il remit au lieutenant général Panzani et à un certain père Alexis, les
copies de son dernier édit annonçant son départ (ce qui expliquerait la date tardive,
apposée au bas de certains de ces documents), ainsi que les diplômes destinés aux
responsables choisis par lui pour veiller aux affaires du royaume en son absence.
Avec Théodore et son grand chancelier embarquèrent le fils et le neveu de
ce dernier, Giuseppe et Giovan Paolo Costa, le comte Michel Durazzo Fozzano,
le comte Poggi, le colonel et le lieutenant-colonel Zicavo et trois franciscains,
les pères Mansuetto de Polveroso d’Orezza, Nicolas d’Ampugnani et Joseph
de Cauro. Ce sont là les seules personnes citées par Sebastiano Costa11, étant
par ailleurs admis que les quelque soixante déserteurs promis par Théodore au
colonel avaient également pris place à bord. Le consul Gavi12 cite aussi, outre
Antonio Bondelli, l’ami et concitoyen de celui-ci, Gregorio Attiman entré à la
même époque au service du roi, un Grec qui habitait dans la maison du consul
anglais de Tunis, deux des jeunes Turcs qui avaient aussi suivi Théodore depuis
cette ville et dont l’un se nommait Machemet et l’autre Sala, trois autres de
leurs congénères qui s’étaient enfuis des galères de la Sérénissime et avaient
trouvé refuge auprès de lui en Corse et enfin le Florentin Francesco Dell’Agata,
le confident et très fidèle secrétaire du roi13.
La pinque du patron Decuges, après avoir été immobilisée un jour et une nuit
à l’île d’Elbe par une violente tempête, conduisit tout ce petit monde exténué à
Livourne où elle jeta l’ancre le 12 novembre 1736 au matin14.
Livourne, première étape d’un exil sans fin
Les premiers pas de Théodore et des siens à Livourne nous sont encore relatés par le consul Gavi sur la base du témoignage d’Antonio Bondelli15.
10. Ibidem.
11. Costa, op. cit., p. 693.
12. Se basant sur les renseignements fournis par le jeune Livournais Antonio Bondelli qui faisait office de
maître d’hôtel auprès du roi depuis le séjour à Tunis.
13. Comme en témoigne la relation adressée par le gouvernement génois le 22 novembre 1736 à Giovan
Battista Gastaldi son représentant à Londres. A.S.G., Archivio segreto, filza 2286.
14. Et non pas le 14, à quatre heures de la nuit, comme l’affirme Costa, op. cit., p. 695, ce qui ne concorde
d’ailleurs pas avec la description qu’il fait de la traversée sauf à faire partir le navire de Solenzara le
12 novembre. Mais nous avons vu que, dès le 14, le consul Gavi annonçait que Théodore était arrivé
à Livourne l’avant-veille.
15. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi à son gouvernement en date du 15 novembre. A.S.G., Archivio
segreto, filza 2687.
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À vingt heures sonnantes, Théodore, l’avocat Costa et ledit Bondelli furent
déposés à terre par une petite barque et ils s’en allèrent dîner à l’hostellerie des
Donzelles. Ils n’avaient amené avec eux que trois valises et un petit bagage
renfermant un certain nombre de documents. Outre les habits et le linge de corps
de Théodore, les valises contenaient les pièces d’argenterie suivantes : six cuillères, sept fourchettes, une soucoupe, une salière, un chandelier et un moucheur.
Un bien piètre trésor de guerre en vérité, qu’Antonio Bondelli sur l’ordre du roi
alla déposer chez son père.
Pendant le repas, Théodore, apparemment parti de Corse sans le sou, décida
de mettre en gage ou de vendre l’argenterie et chargea Antonio Bondelli de cette
mission. Celui-ci la fit monnayer par l’intermédiaire de son père et en obtint
un peu plus de 32 sequins. Il en retint 14 pour les huit mois de salaire qui lui
étaient dus et envoya le reste avec les bagages à Théodore par l’intermédiaire du
beau-fils de Raniero Bigani, le capitaine du bagne. Théodore se rendit ensuite
chez ledit Bigani, son fidèle ami, et de là, la nuit venue, s’en fut dormir chez des
femmes du nom de Varesi. Le lendemain matin après être sorti discrètement de
la ville en calèche, accompagné du seul Dell’Agata, il s’éloigna rapidement de
Livourne vers une destination inconnue16. Vers Venise ou vers Rome en calèche
ou bien vers Marseille à bord du bâtiment français du patron Giulian ? Gavi17
se perd en conjectures et avec lui ses collègues de diverses nations en poste à
Livourne. Désormais toutes les chancelleries vont s’intéresser aux déplacements
effectifs ou supposés du fugitif et le pister à travers l’Europe.
Mais avant que de le suivre dans ses incessantes pérégrinations, demeurons
encore quelques instants dans le port toscan auprès de ses autres compagnons
d’aventure.
Toujours d’après Gavi, Sebastiano Costa est encore à Livourne, mais réfugié
auprès de son épouse, il ne quitte plus sa maison. Son fils Giuseppe, son neveu
Antonio Colonna, le Grec de Tunis et Michele Durazzo ont été aperçus en ville,
par contre le colonel Poggi est resté à bord, de peur d’être inquiété par la justice à
cause de ses dettes. Les Turcs, par prudence, en ont fait autant.
Après avoir transmis ces renseignements à Gênes, le consul Gavi se préoccupe
aussi d’en informer Agostino Viale, l’ambassadeur de Gênes à Florence, Luigi
Molinelli, consul génois à Naples et les différents représentants de la République
en Corse, notamment le commissaire général marquis Rivarola à l’intention duquel
il confie une missive au patron Vincenzo Montepagano de Sestri Levante dont le
lieute doit appareiller pour la Corse le jour même.
À la demande expresse de son gouvernement, Bartolomeo Domenico Gavi est
aussi intervenu auprès de M. de Bertellet, le consul de France à Livourne, pour
exiger des sanctions contre le patron Charles Decuge, lequel, à ses dires, a contre16. Lettre de Gavi au Sénat en date du 15 novembre, ibidem.
17. Gavi. Ibidem.
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SUR LA ROUTE DE L’EXIL
venu de façon si scandaleuse à l’ordonnance royale du 28 juillet 1736. Ce dernier
a beau arguer qu’il a été mystifié dans cette affaire et que Théodore est monté à son
bord déguisé en moine, rien n’y fait, le consul de Gênes obtient qu’il soit débarqué
et emprisonné en attendant son jugement. Par contre, Gavi n’arrive pas à récupérer les déserteurs génois, toujours réfugiés à bord de son navire. Giovan Carlo
Lusinchi soutenu par le consul d’Espagne a exigé que l’on respecte le contrat par
lequel le patron Carlo Decuge s’est engagé à transporter ces recrues à Naples pour
le compte du roi des Deux-Siciles. Après avoir vainement fait appel au marquis
de Gaona, maréchal de camp et gouverneur militaire pour sa Majesté catholique à
Livourne, à Odoardo Da Silva, consul général d’Espagne et à De Bertellet, consul
général de France, Gavi18 a dû s’incliner et le navire est reparti sous les ordres
de Francesco Decuge, fils de Carlo ; mais ce dernier a été maintenu en prison en
attendant les ordres de la cour de France.
La vindicte génoise poursuivra longtemps le patron marin de Saint-Tropez. Le
10 décembre 1736, Giovan Battista Sorba faisait encore le siège du cardinal Fleury,
du garde des Sceaux et ministre des Affaires étrangères, le marquis Germain –
Louis de Chauvelin et du comte Jean Frédéric Phélypeaux de Maurepas, ministre
de la Marine, pour exiger le châtiment de celui-ci et une sévère remontrance contre
le consul de France accusé de n’avoir rien fait pour retenir le navire à Livourne ou
pour le renvoyer avec ses passagers dans un port français. Maurepas lui répondit
en substance que bien qu’étant admis que le patron ait été trompé par le déguisement de Théodore, des ordres avaient été donnés pour qu’il soit reconduit en
France. Il devrait maintenant se trouver dans une geôle d’Antibes ou de Cannes
dans l’attente d’un procès19.
La vindicte génoise
Ces assurances ne mirent pas fin aux récriminations de Sorba. Il signifia aussitôt aux ministres de Louis XV que la République espérait de leur bienveillance
l’arrestation et la remise de Théodore et des siens au cas où ils s’aventureraient
dans un port du Midi de la France. Maurepas, avec patience mais non sans ironie,
lui fit remarquer qu’il était peu vraisemblable que Théodore osât s’aventurer sur le
territoire français, mais que si cela advenait, la police aurait bien des difficultés à
l’arrêter, faute d’un portrait ressemblant du fugitif. De cela, l’ambassadeur voulut
bien convenir ; il s’engagea en conséquence à s’en procurer un à Gênes pour le
reproduire et en disperser les copies dans tous les consulats. Toutefois ce discours
masque mal l’embarras de Sorba qui ignore si les autorités gouvernementales
possèdent un tel portrait ; aussi insiste-t-il pour obtenir l’assurance qu’en toutes
18. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687.
19. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris le 10 décembre 1736.
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circonstances et en tout lieu, les officiers du roi porteront assistance aux agents
génois chargés de la capture de Théodore20.
En fait, tous les efforts de la République tendront désormais à s’emparer de Théodore ou du moins à empêcher qu’il ne trouve aide et assistance
auprès d’une puissance européenne. Une lettre circulaire a été adressée à tous
les ambassadeurs génois, leur intimant l’ordre d’agir en ce sens auprès des
cours suspectes de sympathie à l’égard des fugitifs. Ainsi, dès le 22 novembre,
Giovan Battista Gastaldi, l’ambassadeur de la République auprès de la cour
d’Angleterre, reçoit les informations et les instructions suivantes : « il est connu
de tous que le baron Théodore de Neuhoff est l’auteur des nouveaux tumultes
qui ont agité la Corse pour le plus grand désagrément de notre République,
qu’il a suborné les peuples, perturbé la paix publique et s’est rendu coupable
de haute trahison et que par conséquent il encourt toutes les peines prescrites
par nos lois. De même, il est de notoriété publique que l’avocat Sebastiano
Costa, son fils Giuseppe et Michele Durazzo Fozzano après avoir pris la tête de
la révolte et s’être rendus coupables d’excès scandaleux au préjudice de la paix
publique et privée, se sont ouvertement déclarés partisans de Théodore, l’ont
soutenu par leurs conseils et avec l’appui de leurs partisans contraignant ainsi
les autres à le reconnaître. L’avocat Costa en tant que grand chancelier authentifiait les ordres de Théodore et Michel Fozzano commandait les rebelles sur
le plan militaire, quant au fils Costa il n’écarta jamais ses pas de ceux de son
père, c’est pourquoi ils sont eux aussi coupables de crimes de lèse-majesté et
passibles des mêmes peines.
Nous pensons que des gens de cette nature et d’une telle condition ne
pourront trouver ni refuge ni assistance en aucun point du monde et qu’au
contraire ils seront partout haïs ; c’est pourquoi nous sommes persuadés que
vous ne rencontrerez aucune difficulté, aussi minime soit-elle, pour faire arrêter Théodore, les Costa père et fils et Durazzo, ou bien n’importe lequel d’entre
eux qui s’aventurerait en une partie quelconque de ce royaume, s’agissant de
délits qui interpellent tous les souverains.
Pour parvenir à ce résultat, vous adresserez les plus vives et pressantes
instances aux ministres de sa Majesté pour qu’ils envoient rapidement des
ordres à tous les commandants des provinces, places et lieux de ce royaume
pour procéder le cas échéant à l’arrestation susdite. Si cette arrestation survenait, il faudrait aussitôt demander que les coupables soient remis à notre bras
de justice ; c’est une demande qui devrait obtenir satisfaction s’agissant du
délit de rébellion si scandaleux fomenté par un petit nombre et d’un exemple
si préjudiciable pour tous les princes21. »
20. Ibidem. Lettre de Gavi au Sénat en date du 10 décembre 1736.
21. Lettre du gouvernement génois à son représentant à Londres datée de Gênes le 22 novembre 1736.
A.S.G., Archivio segreto, filza 2286.
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SUR LA ROUTE DE L’EXIL
L’accusation de haute trahison et de crime de lèse-majesté est redoutable
et habile à la fois, car susceptible d’assurer à Gênes la solidarité des princes
régnants. Cependant la République, qui pratique depuis toujours une politique des plus tortueuses, laquelle a d’ailleurs largement contribué à ternir
son image au plan international, sait combien les souverains sont versatiles
et avant tout soucieux de leurs intérêts particuliers. Aussi, comptant surtout
sur ses propres moyens et sur la cupidité des hommes pour parvenir à ses fins
et assouvir sa vengeance, va-t-elle promulguer le 22 décembre 1736 un édit
promettant une prime de 2 000 écus d’argent par tête et le plus parfait anonymat à quiconque livrerait morts ou vifs Théodore, Sebastiano Costa, Giuseppe
Costa et Michele Durazzo Fozzano 22. Elle s’efforce de le faire publier dans
tous les pays où les fugitifs pourraient trouver refuge. Ainsi, dès la mi-janvier,
le consul Bartolomeo Domenico Gavi accuse réception d’une quinzaine
d’exemplaires qu’il s’engage à transmettre à ses correspondants en Toscane
et en différents autres États d’Italie du Centre et du Sud23. Toujours à la même
époque, le Sénat revient à la charge auprès de son ambassadeur à Londres,
Giovan Battista Gastaldi. On attend avec impatience les nouvelles qu’il aurait
pu recueillir concernant Théodore et Costa, et l’on dit faire confiance à son
zèle pour obtenir leur arrestation « qui serait tant profitable aux affaires de
Corse ». Pour aider Gastaldi dans son enquête, on lui adresse, à défaut de
portraits, leurs signalements respectifs en insistant plus particulièrement sur
les indices concernant la dentition de Théodore. Enfin on lui envoie six copies,
récemment imprimées, de l’édit pris contre ce dernier et ses compagnons afin
qu’il le fasse connaître en Angleterre24.
Dans l’île après le départ du roi...
L’oubli ou le pardon des offenses n’ont jamais fait partie des vertus premières
de la République, aussi, après la fuite de Théodore, c’est par la fermeté et non
par une politique de conciliation qu’elle entendit rétablir son autorité dans l’île.
Pourtant, dans un premier temps, les chefs nationaux, désemparés25 par le
départ inattendu de leur roi, vont tenter de négocier une trêve.
Paoli et Giafferi entendaient cependant se prévaloir de l’assentiment du
plus grand nombre et convoquèrent dans ce but une consulte en Casinca. Peu
de gens, à leur grand désappointement, répondirent à leur appel. Néanmoins
les nationaux présents donnèrent leur accord pour négocier avec les Génois,
22. Édit intitulé Il Taglione. Document publié par Renée Luciani in Sebastiano Costa, Memorie, op. cit.,
t. 2, p. 740-741.
23. Lettre de Gavi. Livourne le 23 janvier 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza 2688.
24. Doge, Governatori e procuratori della Republica di Genova. Lettre à Giovan Battista Gastaldi en date
du 24 janvier 1737. A.S.G, Archivio segreto, filza 2286.
25. Quoi qu’en dise Ambrogio Rossi, op. cit., Livre 7, p. 223-224.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
sous la garantie de l’Empereur (qu’il s’agissait d’obtenir), et pour élire à cet
effet les procurateurs des pièves, mais l’on convint, avant d’aller plus avant
dans ce sens, qu’il serait bon de demander leur aval aux pièves non représentées à cette réunion. Après adoption de cette ultime précaution, preuve incontestable du désarroi de chefs que l’on a connus plus directifs par le passé, l’on
décida de dissoudre la consulte et d’en convoquer une autre à Sant’Antonio de
la Casabianca26.
Le commissaire général Rivarola n’ignorait rien de ces tractations et en
tenait informé régulièrement le Magistrato di Corsica dont les membres devaient décider en dernier lieu de l’accueil à réserver aux procurateurs insulaires.
Malgré l’avis divergent de Rivarola qui, connaissant mieux que quiconque la
situation insulaire, était partisan de la recherche d’un accord propre à ménager
la susceptibilité de chacun, les sénateurs obnubilés par le succès que représentait à leurs yeux la fuite de Théodore jugèrent le moment propice pour rétablir
définitivement leur autorité sur l’île et pour faire passer les généraux ou leurs
représentants sous les fourches caudines. Dans cette intention, ils recommandèrent au commissaire général de ne recevoir les procurateurs corses que s’ils
acceptaient de présenter aux autorités génoises une supplique dont la teneur,
inspirée par celles-ci, était attentatoire à la dignité des rebelles27.
Dès lors l’affaire était entendue. À l’énoncé de ces conditions, jugées injurieuses, les délégués à la consulte de la Casabianca s’écrièrent d’une seule voix
que jamais ils n’entérineraient une démarche qui, à leurs yeux, aboutirait inéluctablement à tresser la corde avec laquelle on étranglerait la Patrie28. Aussi, décidèrent-ils, au cas où Gênes refuserait la médiation impériale réclamée par les
Corses, de soumettre la suspension d’armes à une négociation, préliminaire à un
traité de paix, qui prendrait en compte les revendications suivantes :
1) Que désormais les droits de Gênes sur la Corse se limitent à la nomination de provéditeurs chargés de prélever l’impôt, de garantir les privilèges du
peuple et de décider des affaires militaires et criminelles.
2) Que la République renonce à s’ingérer dans les affaires civiles du pays et
accepte que soit créé à Bastia un Sénat composé uniquement de Corses auquel
serait confiée la gestion des affaires insulaires.
3) Que l’on précise le nombre des soldats que Gênes pourra maintenir dans
l’île ainsi que des places qu’ils occuperont.
Sur ces bases, on procéda enfin à la nomination des procurateurs chargés
de défendre ces positions, mais comme la mission semblait à chacun pour le
moins ardue, on décida d’envoyer un négociateur à Bastia en vue de tâter le
terrain, d’obtenir l’assurance que les procurateurs seraient reçus et que Gênes
26. Rossi, ibidem.
27. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Mémoire en date du 7 décembre 1736.
28. A. Rossi, ibidem, p. 223-224.
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SUR LA ROUTE DE L’EXIL
consentirait à accorder le pardon. Le choix se porta sur la personne du pièvan
Ciavaldini de Piedicroce d’Orezza, lequel présentait le double avantage de
pouvoir bénéficier de l’immunité conférée par l’état ecclésiastique et d’être
perçu comme un progénois29.
De telles exigences ne pouvaient que provoquer l’ire des membres du
Magistrato di Corsica et du commissaire général Rivarola qui jusqu’alors
avaient fait montre d’un certain désir d’accommodement. Les uns et les autres
s’étranglèrent d’indignation en constatant que les Corses non seulement ne
faisaient nullement acte de repentance mais bien au contraire osaient émettre
de telles prétentions. Paolo Battista Rivarola, dans une des nombreuses lettres
échangées avec le Magistrato en cette deuxième semaine de décembre 1736,
reconnaît bien là l’arrogance superbe des chefs rebelles qui, tout en négociant
le pardon par l’intermédiaire d’un tiers (Ciavaldini), se refusent à admettre
leur félonie et soumettent tout accord à la satisfaction de revendications impudentes et spécieuses qui ôtent au peuple tout espoir de pardon30.
Rien, en fait, ne pouvait complaire davantage aux généraux que cette réaction à leurs propositions, qu’à vrai dire, ils savaient être inacceptables pour
Gênes. Leur stratégie visant in fine à rejeter sur elle la responsabilité de la
rupture des négociations de paix et à s’assurer par contrecoup de la solidarité
du plus grand nombre des insulaires et sans doute aussi, espérait-on, de la
sympathie des puissances européennes.
C’est ainsi que le 10 décembre 1736, comme en réponse aux divers avis de
recherche lancés par Gênes contre le roi fugitif et ses compagnons, les chefs
émirent un édit par lequel ils assuraient Théodore de leur fidélité :
les Gouverneurs, Podestats et provéditeurs du Royaume de Corse, à tous ceux
qui liront les présentes… : Ayant été informés que nos ennemis, les Génois, non
contents d’avoir imposé à la nation corse leur tyrannique gouvernement, ont recours
aux pires calomnies et non seulement proclament éteinte la fidélité que nous devons
à la majesté de notre roi, mais interprètent aussi son départ de Corse comme une
fuite miséreuse et comme la conséquence de son impuissance à soutenir plus avant
nos intérêts ; nous penserions manquer à notre devoir d’amour et de gratitude envers
lui si nous n’utilisions pas tous les moyens pour récuser ces insinuations si fausses
et si peu fondées. Aussi nous prenons à témoin Dieu tout puissant qui connaît nos
cœurs et notre bon droit et nous déclarons à la face du monde entier que S.M. le roi
Théodore Ier, depuis son arrivée en Corse, n’a pensé qu’à assurer la félicité de cette
illustre nation et n’en est parti que pour en hâter l’heureuse conclusion et assurer
ainsi notre prospérité et la rendre durable, aussi nous continuons à lui être attachés
par les sentiments les plus tendres et par la fidélité la plus inviolable. Et comme
nous voulons que, sur ces points, cette déclaration soit considérée comme un témoignage authentique, nous l’avons signée en qualité de gouverneurs généraux et nous
29. « Plutôt attaché au parti génois » affirme A. Rossi, ibidem, p. 225.
30. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Extrait d’une lettre en date du 8 décembre 1736.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
ordonnons en vertu de l’autorité dont nous avons été investis par le roi Théodore,
qu’elle soit signée par les commandants de toutes, les cités, forteresses, pièves et
communautés soumises à son autorité dans le Deçà et le Delà-des-Monts, avant
d’être publiée dans chaque district31.
Cet édit mettait fin, du moins momentanément, à toute possibilité de négociation. Le jour précédent, le Sénat avait d’ailleurs recommandé au commissaire général de ne plus rien entreprendre pour aller vers un accord négocié
avec les rebelles sans en avoir au préalable référé à Gênes. Bien au contraire
on devra continuer à leur infliger tous les tourments envisageables et empêcher toute possibilité de commerce et d’approvisionnement32. Rivarola en
prend acte et, dès le 17 décembre, annonce que « les procurateurs sont partis
en fumée » tout en laissant entendre que les effets d’un blocus de plus en plus
efficace, auquel il a donné le nom de « stretta serrata » ou interdit universel de
tout commerce, amèneront bientôt les rebelles à composition33.
Dans le cadre général de cette stratégie, la question des soldats corses
au service de la République revient au premier plan des préoccupations de
Rivarola. Par leur intermédiaire, et en dépit du blocus instauré par Gênes, un
trafic plus ou moins soutenu selon les contrées s’est établi entre les villages
et le préside. Les paysans vendent ainsi sur Bastia une partie de leur surplus
agricole, ce qui soulage incontestablement la cité. Mais le revers de la médaille
est que ces soldats « sont à juste titre soupçonnés de fournir des produits interdits à leurs familles, parents et alliés ». Jusqu’à présent, reconnaît le commissaire général, on a dû tolérer ces pratiques car on avait besoin, au moment du
blocus de la cité par les rebelles, des troupes corses stipendiées pour tenir efficacement le cordon défensif extérieur. Maintenant que les rebelles s’en sont
retournés chez eux, le moment semble venu, pour des raisons de service et
de bonne gestion, de licencier ceux d’entre eux que l’on juge inutiles ou peu
fiables. D’autant qu’en cas de besoin on pourrait les remplacer utilement par
les marins et les boutiquiers de la ville, lesquels offriraient le double avantage d’être plus efficaces, car ayant à cœur de défendre leurs biens, et moins
onéreux car on ne les payerait que lorsqu’on les utiliserait. En toute hypothèse,
conclut-il, « il vaut mieux avoir peu de soldats, mais fidèles plutôt qu’un grand
nombre composé d’ennemis ». Par retour du courrier le Sénat approuve cette
analyse et ordonne à Paolo Battista Rivarola de la mettre à exécution34.
Nous sommes à la mi-décembre 1736. Pendant que le blocus s’intensifie,
les rebelles, faute de moyens pour engager des opérations de grande envergure,
31. Édit publié par A. Rossi, op. cit., p. 228-230 – « Fait à Corte, le 10 décembre 1736. Ont signé : le marquis
Luca d’Ornano, le marquis Giacinto Paoli ; le comte Gian Pietro Gaffori, gouverneur de Corte. »
32. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
33. Lettre de Rivarola au Sénat. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
34. Lettre du Sénat à Rivarola. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029.
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SUR LA ROUTE DE L’EXIL
se livrent à la petite guerre et semblent toujours espérer les secours promis
par leur roi. En fait, aucune des deux parties n’est en mesure de l’emporter et,
désormais, l’internationalisation du conflit apparaît inéluctable. En attendant,
toutes les chancelleries des pays concernés de près ou de loin par les affaires
corses s’efforcent de suivre la piste de Théodore à travers l’Europe.
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CHAPITRE
18
À travers l’Europe
Débarqué à Livourne le 12 novembre 1736 au soir, Théodore en repart très
discrètement le lendemain avec pour seule suite son fidèle secrétaire Dell’Agata.
L’annonce de sa disparition, va mettre en ébullition le petit monde des diplomates en poste en Toscane qui se perd en conjectures sur sa destination finale
et consterne, comme nous l’avons vu, les autorités génoises qui somment leur
représentant sur place de retrouver la trace du royal fugitif.
Le consul Bartolomeo Domenico Gavi, qui jusqu’à présent a fait preuve de tant
d’efficacité, en est maintenant réduit à émettre des hypothèses (cf. chapitre précédent) et à alerter les représentants génois dans les principales villes d’Italie.
Le séjour toscan
Les rumeurs font de Venise, Rome ou Marseille, la première étape de la
longue pérégrination entamée par Théodore1, mais, selon le comte de Lorenzi2,
envoyé de France à Florence, d’aucuns l’auraient vu sur la route de Pescia.
Ce dernier, faute de pouvoir fournir des informations plus précises, subodore
« qu’il est vraisemblable que l’on aura bientôt des nouvelles, car une personne si
remuante ne pourra pas se tenir si longtemps cachée3 ». Effectivement, bientôt
tous les regards et tous les soupçons se concentrent sur la capitale de la Toscane
dont le grand-duc a toujours manifesté de la sympathie aux Corses révoltés.
Le 1er décembre 1736, Lorenzi fait part à Chauvelin, avec d’ailleurs beaucoup
de précautions, de l’arrivée plausible de Théodore à Florence. Le bruit court,
laisse-t-il entendre, que le baron de Neuhoff est en cette ville depuis quelques
jours et qu’il change souvent d’habit et de logement pour des raisons évidentes
de sécurité. On lui a assuré qu’il avait obtenu une audience du grand-duc grâce à
l’intervention du valet de chambre de ce dernier. Mais cela n’est pas attesté et, en
1. Rumeurs répercutées par le consul Gavi dès le 15 novembre. Lettre adressée au Sénat. A.S.G., Archivio
segreto, 2687.
2. Lettre du comte de Lorenzi à Versailles en date du 17 novembre. Paris, A.M.A.E., Florence, 87.
3. Ibidem.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
toute hypothèse, Lorenzi pense que Théodore n’a pour l’instant obtenu du prince
aucun secours, mais au mieux des assurances quant à sa sécurité. L’envoyé de
France est plus catégorique quant à l’itinéraire suivi par le roi avant son arrivée
dans la ville des Médicis. À sa sortie de Livourne, il aurait effectivement d’abord
trouvé refuge dans une maison de campagne aux environs de Pescia, puis de
cette maison il se serait rendu dans une autre demeure à deux lieues de Florence
d’où il serait venu en ville4.
Si Théodore est bien à Florence, il est toutefois invisible et cette discrétion
interpelle bien des diplomates accrédités auprès de la cour de Florence. D’après
les renseignements obtenus par le ministre français, Théodore serait parti de
Florence le 2 décembre 1736 pour Rome « d’où l’on croit qu’il serait passé à
Naples5 » ; information erronée, comme nous le verrons plus loin. De Lorenzi
est d’autant plus persuadé de la fiabilité de ses sources que tous les Corses qui
étaient venus à Florence à peu près en même temps que le roi sont maintenant introuvables. Il fait également part à Chauvelin de l’entretien qu’Antonio
Colonna, le neveu de Costa, a eu avec le père Ascanio, le représentant du roi
d’Espagne, lequel a bien voulu, sur ses instances, lui en confier la teneur. Il
aurait dit à Antonio Colonna que les Corses ne devaient pas offrir la souveraineté
de leur île au roi des Deux-Siciles alors qu’ils n’en étaient pas absolument les
maîtres et que par ailleurs, il ne convenait pas présentement à ce prince de succéder au baron de Neuhoff. Paroles rassurantes, dont De Lorenzi apparemment
n’est pas dupe. Il laisse entendre à Chauvelin que le représentant de l’Espagne
lui a certainement caché l’essentiel car, durant ces derniers jours, il a multiplié
les estafettes en direction de Naples et de Livourne.
Cependant les multiples démarches, infructueuses, du diplomate français
ne sont rien à côté de l’activité débordante, mais somme toute guère plus efficace, dont fait preuve l’ambassadeur génois Agostino Viale, aiguillonné par sa
hiérarchie.
En fait, à la mi-décembre, contrairement à ce que pensait Lorenzi, Théodore
est toujours à Florence. Dès le début de ce mois, à Agostino Viale qui en avait
exigé la remise au gouvernement toscan, il avait été demandé s’il accomplissait
cette démarche en son nom propre ou sur ordre de la Sérénissime République.
L’ambassadeur génois fut bien obligé de répondre qu’il n’avait pas encore reçu de
directives en ce sens, mais qu’il en attendait ; on lui répliqua alors que « lorsqu’il
les aurait reçues on verrait ce que l’on pourrait faire6 ». On sent sourdre dans
cette réponse l’hostilité médicéenne à l’égard de la République de Gênes, ce qui,
à vrai dire, est une constante de la politique toscane. Cette mauvaise volonté,
quasiment affichée, va conduire l’infortuné Agostino Viale à accumuler les
déconvenues que De Lorenzi prend un malin plaisir à relater à Choiseul. « On
4. Lettre du comte de Lorenzi à Versailles. Paris, A. M.A.E., Florence, 87.
5. Lettre du comte de Lorenzi à Versailles en date du 8 décembre 1736. Paris, A.M.A.E., Florence, 87.
6. Lettre de Lorenzi à Versailles. Ibidem.
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À TRAVERS L’EUROPE
m’assure de bonne part, lui écrit-il le 15 décembre, que le baron de Neuhoff se
trouve encore dans cette ville. Mr Viale en conséquence des ordres qu’il a reçus
de sa République a prié les Ministres de cette Cour de le faire arrêter aussi bien
que trois chefs rebelles qui sont en cet État. Ces ministres, après en avoir parlé à
Mr le Grand duc lui ont répondu que ce prince lui aurait accordé ce qu’il demandait et l’ont assuré qu’ils avaient donné leurs ordres en conséquence »7. Viale
n’est cependant pas dupe de ces promesses d’autant que les ordres des ministres
tardent à être suivis d’effets. Il s’en est ouvert à Lorenzi qui partage le même
sentiment car il a par ailleurs appris de source fiable « que lorsque le baron
de Neuhoff fut à l’audience de Mr le Grand duc il lui demanda sa protection
et que ce prince la lui accorda à la condition qu’il se tiendrait caché8 ». Aussi
le diplomate génois pour motiver la police florentine a, entre autres initiatives,
promis, sur ordre du Sénat, 400 pistoles au chef des archers pour l’arrestation
de Théodore9. Tout cela en vain, comme le relate une semaine plus tard Lorenzi
à Choiseul : « On assure que le baron de Neuhoff est encore en cet État et il y
a bien des conjectures qui donnent lieu de le croire. Il faut cependant qu’il se
tienne bien caché, car Mr Viale n’a pas pu le découvrir quoiqu’il se donne pour
cela tous les moyens possibles10. »
C’est aussi l’époque, souvenons-nous, où le Sénat a mis à prix les têtes de
Théodore et de ses plus proches partisans (cf. chapitre précédent).
Malgré la menace que font peser sur lui les sbires lancés à sa poursuite par
Agostino Viale, Théodore ne reste pas inactif et, dans le secret de ses cachettes
successives, multiplie les initiatives. Ainsi le propriétaire de la maison où il avait
séjourné huit à dix jours a appris à De Lorenzi que le baron « se flattait de grandes espérances qui étaient tournées du côté du roi de Tunis, du roi de Sardaigne
et d’une compagnie de marchands juifs établie en Hollande. Qu’il avait dépêché
deux hommes après avoir beaucoup écrit, l’un vers Bologne et l’autre dans la
Calabre à un évêque maronite et qu’il se trouvait bien pourvu en argent11 ». De
Lorenzi s’interroge sur l’origine de cette manne. L’Espagne ne semble pas être
en cause, c’est du moins ce que lui a assuré le père Ascanio12. Mais bientôt – trop
tard en fait car alors Théodore aura quitté Florence – les soupçons se portent sur
Jean Gaston de Médicis. D’après Campredon, le grand-duc, lors d’une audience,
lui aurait fait présent de cent sequins « en lui disant assez plaisamment que cette
galanterie pouvait se pratiquer entre princes dépouillés de leurs États13 ».
7. Lettre du comte de Lorenzi à Versailles en date du 15 décembre 1736. Paris, A.M.A.E., Florence, 87.
8. De Lorenzi, ibidem.
9. De Lorenzi, ibidem.
10. Lettre de Lorenzi à Versailles en date du 22 décembre 1736. Paris, A.M.A.E., Florence, 87.
11. De Lorenzi, ibidem.
12. De Lorenzi, ibidem.
13. Campredon à Choiseul, le 17 janvier 1737. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, 99.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Bien que les dangers s’accumulent, Florence semble présenter bien des attraits
aux yeux de Théodore, apparemment bien pourvu en pécunes par Jean Gaston.
Il s’y attarde donc jusqu’à la fin du mois de décembre 1736. Mais le dernier
des Médicis n’est pas à même de lui fournir le soutien politique et militaire
dont il a besoin pour restaurer ses positions en Corse. Aussi, le 2 janvier 1737,
Théodore quitte discrètement la ville ; en direction de Bologne, puis de Parme
et enfin de la France, selon Lorenzi14. Effectivement, le 5 de ce même mois on
le retrouve à Modène d’où il écrit à un correspondant anonyme à Livourne qui
est vraisemblablement Rainero Bigani15. À partir de Modène, on perd momentanément sa trace, mais sa destination finale semble bien être la France. Aussi
Giovan Battista Sorba, alerté, revient-il souvent à la charge auprès du cardinal
Fleury et de ses ministres pour que l’on arrête le fugitif s’il osait s’aventurer sur
le territoire français. Mais en dépit de fortes présomptions, le cardinal ministre
rejette constamment cette éventualité et cela encore le 11 février 173716. Cette
attitude mortifie le représentant génois, même si à cette date Théodore a vraisemblablement quitté Paris où il sait être à peine toléré et où il aurait, dit-on,
échappé à un attentat téléguidé par les Génois17. Théodore est bien passé par
Paris, le lieutenant général de police Herault finit par l’avouer à Sorba avec
maintes circonvolutions verbales :
Celui-ci (Herault) m’a fait comprendre en termes réservés et obscurs que mes soupçons ne sont pas vains, que le Théodore est bien passé par ici fin janvier et qu’il y a
résidé deux jours. Il n’était pas accompagné et aurait dit dans son auberge qu’il allait
s’embarquer18.
C’est tout ce que Sorba put tirer de Herault et lorsqu’il lui demanda si Théodore
avait pris le chemin du Languedoc ou de la Provence, ce dernier se contenta de
répondre que, selon ses informations, il était parti du côté opposé mais que pour
plus d’informations il devrait s’adresser directement au cardinal19.
En réalité Théodore s’était embarqué fort discrètement à Rouen à destination
de la Hollande20.
14. Comte de Lorenzi, lettre à Versailles en date du 12 janvier 1737. Paris, A.M.A.E., Florence, 87.
15. Celui-ci, qui signe « Celui que votre majesté scait », lui accuse en effet réception de deux lettres, l’une
datée de Florence le 1er janvier et l’autre de Modène le 5 janvier. Lettre adressée à Théodore depuis
Livourne le 11 janvier 1737. Paris, A.M.A.E., C.P., suppl. V. 8.
16. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 11 février 1737. A.S.G, Archivio segreto, filza 1221.
17. C’est du moins ce que signale l’auteur de la Storia delle Rivoluzioni di Corsica, La Haye, 1739, p. 236.
Ouvrage bien plus crédible en réalité qu’on a bien voulu le dire et auquel Le Glay et d’autres après lui
ont beaucoup emprunté. Il a, entre autres mérites, celui de donner la date exacte de l’arrivée de Théodore
à Livourne, à savoir le 12 novembre 1736 (p. 217).
18. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 4 mars 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza 1221. En fait, les
autorités génoises ne savent plus où donner de la tête devant les informations contradictoires qui leur
parviennent. Ainsi un informateur anonyme prétend, le 22 mars 1737 depuis Livourne, que « Teodoretto
è in ponto per tornare in Corsica, il quale era vestito da frate di quella regola di S. Gerolamo… ».
A.S.G., Archivio segreto, filza 3010.
19. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 4 mars 1737. Ibidem.
20. Le Glay, op. cit., p. 131.
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À TRAVERS L’EUROPE
La Hollande
Il séjourna une quinzaine de jours à La Haye, logé chez un juif du nom de
Tellano qui habitait dans un cul-de-sac attenant à la Comédie-Française21. De là
il passa en Zélande puis à Amsterdam où nous le retrouvons à la mi-mars installé
dans une auberge tenue par un certain Ham, après avoir vainement essayé de
louer une maison aux environs de la ville par l’intermédiaire d’une ancienne
relation22. Il avait avec lui cinq domestiques, qualifiés de gentilshommes, qui lui
manifestaient un profond respect.
Tour à tour, ils se tenaient en faction devant la porte de l’auberge et examinaient
soigneusement les gens qui entraient ou qui sortaient23.
C’est à cette époque et en ces lieux que ses anciennes grivèleries ou plus
précisément ses créanciers le rattrapèrent24. Les héritiers d’un marchand, qui
jadis lui avait prêté 5 000 florins, apprenant par la rumeur publique que Théodore
était incognito à Amsterdam, essayèrent de découvrir où il se trouvait. Mais en
vain, car le fugitif, méfiant, ne faisait que de courts séjours dans cet établissement et multipliait les refuges, se logeant alternativement aux quatre coins
de la ville sous de faux noms. Aussi les créanciers, exaspérés, s’assurèrent-ils
les services d’un tire-laine dénommé Van Hochum qui, déguisé en seigneur par
leurs soins, se mit à hanter tous les lieux publics de la ville et finit par situer le
baron dans l’auberge à l’enseigne du Cerf rouge, la même où il était descendu le
soir de son arrivée à Amsterdam. Cette étape franchie, il fallait également s’assurer de l’identité du roi fugitif dont la meilleure protection était l’anonymat. Van
Hochum s’y employa et la cupidité de Théodore fit le reste. Le truand fit savoir
au baron qu’il désirait obtenir de lui un brevet de capitaine qu’il se disait prêt à
payer 80 000 florins. À l’énoncé de cette somme, Théodore baissant sa garde, se
présenta et promit de lui donner satisfaction25.
Le lendemain, sûr de son fait, Van Hochum, feignant d’être poursuivi par des
argousins, qu’en fait il guidait, fit irruption tout essoufflé dans la chambre du
roi en criant : « Sauvez-moi, je suis perdu ; cachez-moi, les archers sont à mes
trousses26 ! » et fit semblant de sortir l’épée du fourreau pour se défendre. C’était,
bien entendu, un stratagème pour désigner leur gibier aux policiers qui, sans
plus s’occuper de lui, allèrent directement à Théodore, et leur chef, lui mettant la
21. Storia delle Rivoluzioni di Corsica, op. cit., p. 236.
22. Le Glay, op. cit., p. 132.
23. Le Glay, ibidem. L’auteur fait référence à une correspondance de Hollande.
24. Selon De La Ville, ministre de France par intérim, et le comte Borré de La Chavanne (cités par Le
Glay, op. cit., p. 132), les dettes de Théodore en Hollande s’élevaient à 17 000 florins ; d’autres sources
relatant son arrestation avancent le chiffre de 30 000 florins.
25. Le Glay, op. cit., p. 133. et Relazione del modo con cui viene scopitone nella città d’Amsterdam il
barone Teodoro di Neuhoff, re di Corsica, e dell’arresto fattone eseguire dai vari creditori del medesimo
– A.S.T., Materie politiche, negoziazioni colla Corsica, Mazzo 1 d’addizione.
26. Le Glay, op. cit.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
main sur l’épaule, lui déclara qu’il l’arrêtait pour dettes. On lui épargna cependant la prison :
Le baron de Neuhoff qui était incognito à Amsterdam depuis près de cinq semaines y a
été arrêté samedi dernier à la réquisition de ses créanciers pour vieilles dettes contractées longtemps auparavant qu’il eût paru sur la scène en Corse. L’on fait monter les
sommes dont il est débiteur à 17 000 florins. L’on a pourtant eu l’attention de ne le
point mettre en prison et de le laisser dans son auberge sous la garde d’un bode ou
huissier27.
Le jour suivant, on transféra le prisonnier dans un autre cabaret situé près de
l’Église Neuve dans lequel on logeait ceux qu’on tenait en arrêt civil. Cela se
passait le 17 avril28. Cette arrestation, malgré la discrétion dont elle fut entourée, fit grand bruit dans Amsterdam et assura à Théodore la sympathie et « la
compassion de tous les honnêtes gens ». Il reçut les visiteurs avec dignité, mais
resta discret. Il fit cependant bonne impression29. On le décrit comme étant haut
de cinq pieds et demi, fort, d’une carrure toute germanique, l’air hardi en même
temps que spirituel et parlant couramment sept langues30.
Théodore, à son habitude, fit bonne figure, mais la situation désastreuse dans
laquelle il se trouvait l’inquiéta au point de le conduire, par lettre en date du
19 avril, à proposer au marquis de Saint-Gil, ambassadeur d’Espagne à La Haye,
de céder au roi des Deux-Siciles tous ses droits sur la Corse à deux conditions :
1. Sa Majesté catholique lui donnera quelque commandement dans les troupes espagnoles destinées à l’Afrique.
2. Le marquis de Saint-Gill engagera le consul résident d’Espagne, à
Amsterdam à le cautionner lui, baron de Neuhoff, pour la somme de 3 000
pistoles.
Il demandait enfin asile en l’ambassade d’Espagne à La Haye jusqu’à la
réponse de Madrid. Après réflexion, l’ambassadeur lui fit répondre qu’il ne
pouvait rien pour lui31.
L’incarcération devenait alors inéluctable. Cependant elle fut momentanément évitée, nous dit l’auteur de la Relazione, grâce à l’intervention d’honnêtes
gens qui, s’intéressant à lui, proposèrent d’avancer la somme due aux héritiers
du marchand. Mais dès que la nouvelle de son arrestation se fut répandue, une
nuée de créanciers surgit. Ils portèrent plainte contre lui si bien qu’il fut mis sous
écrou pour dettes s’élevant à près de 20 000 florins. Cela n’aurait point découragé les amis de Théodore, si d’autres encore ne s’étaient présentés, réclamant
27. Lettre de Borré de La Chavanne, ambassadeur de Sardaigne, à son roi en date du 23 avril 1737. A.S.T.,
Lettere ministri, Olanda, mazzo, 33.
28. Le Glay, ibidem.
29. Relazione del modo in cui viene scopitone… il barone Teodoro di Neuhoff… op. cit.
30. Le Glay, op. cit., p. 134.
31. De La Ville à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737. Paris, A.M.A.E., C. P. Hollande, 42. Cité par Le
Glay, op. cit., p. 134.
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qui 500 livres sterling et qui, le lendemain, 600 florins. Réalisant que c’était
comme mer à boire32 et qu’ils ne pourraient pas dédommager tous les créanciers
de Théodore, ils lui retirèrent la caution qui jusqu’alors avait suspendu l’écrou.
Théodore fut donc incarcéré dans la prison de l’Hôtel de ville, dans une cellule
séparée, et il fut traité avec égard.
D’ailleurs, son arrestation embarrassait les autorités hollandaises qui s’efforcèrent de donner le moins de publicité possible à cette affaire, comme en
témoigne, quelques jours après, le comte Borré de La Chavanne dans une lettre
adressée à son ministre de tutelle : Le baron de Neuhoff est toujours arresté à
Amsterdam. Cependant il me revient qu’on lui facilitera les moyens de satisfaire
ses créanciers pour lui donner ensuite la liberté et éviter les engagements ou le
gouvernement pourrait se rencontrer, si la République de Gênes, comme on n’en
doute pas, venait à le réclamer, il est certain que quelque tour que prennent les
choses on ne le livrera pas. Il a été défendu à tous les gazetiers d’en parler dans
les nouvelles publiques33.
Borré de La Chavanne, qui depuis La Haye suit avec attention les mésaventures de Théodore, est par ailleurs persuadé que le gouvernement hollandais ne
s’astreint pas à une stricte neutralité dans cette affaire et que sa sympathie pour
l’ex-roi de Corse est avérée. C’est ce qu’il affirme à son souverain, le 7 mai, tout
en corroborant et précisant les dires de l’auteur de la Relation :
Sire, les affaires du baron de Neuhoff ne sont pas encore en fort bon état, elles ont
esté au point de se terminer par les soins et les efforts généreux de plusieurs personnes
qui s’estoient intéressées pour lui. Mais outre les créanciers avec lesquels on avait
convenu, il s’en est présenté deux autres pour sept à huit mille florins, qui ont tout
rompu et ont esté cause qu’il a esté traduit aux prisons publiques de la ville, attendu
que la dépense trop considérable qu’il faisait à l’auberge le mettait toujours plus hors
d’état de satisfaire ses dettes ; Cet éclat a d’abord un peu ralenti le zèle de ceux qui
voulaient lui faire faveur. Mais la chose s’est pourtant un peu raccommodée et l’on
travaille fortement à le tirer d’embarras ce que le magistrat de la ville favorise aussi.
Par les raisons que j’en ai dit, il est bien certain que quelques efforts que puisse faire
la République de Gênes l’on ne le lui livrera jamais. Les Magistrats n’oseraient l’entreprendre, le peuple d’Amsterdam qui veut que leur ville soit à tout égard un pais de
liberté ne le souffrirait absolument pas.
Borré de La Chavanne ajoute enfin que Théodore est malade et que l’on
craint pour sa vie34.
Effectivement les Génois vont demander la remise de leur pire ennemi qu’ils
avaient contribué à faire arrêter. C’est Giovan Battista Gastaldi, leur ambassadeur à Londres qui semble avoir joué en cette affaire le rôle principal. Il était
32. Relazione, op. cit.
33. Lettre de Borré de La Chavanne, ambassadeur du roi de Sardaigne, La Haye, le 30 avril 1737. A.S.T.,
Lettere ministri, Olanda, Mazzo 33.
34. Lettre de Borré de La Chavanne, ambassadeur du roi de Sardaigne, La Haye, le 7 mai 1737., A.S.T.,
Lettere ministri, Olanda, Mazzo 33.
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intervenu à diverses reprises durant la première quinzaine de mai auprès du
gouvernement hollandais pour exiger l’arrestation de Théodore puis sa remise
entre les mains des agents génois. Faute de l’obtenir, car on lui opposa que l’État
Génois, en application du droit international aurait pu exiger et obtenir des
Provinces-Unies la remise d’un créancier, mais en aucun cas celle d’un homme
politique nullement assujetti à la République, Gastaldi essaya de négocier avec
un créancier du roi déchu l’achat de sa créance afin d’influer légalement sur le
sort du prisonnier35. Tout cela en vain, car Théodore fut libéré le 7 mai36.
Borré de La Chavanne qui, guère plus que les autorités hollandaises, ne porte
les Génois dans son cœur semble fort satisfait de cette conclusion et avec moult
détails relate l’événement à son souverain :
Le baron de Neuhoff a finalement esté mis en liberté il y a aujourd’hui huit jours, ainsi
que je l’avais annoncé, il lui a fallu faire pour cela une cession de biens en présence
des bourgmaistres et de tous ses créanciers à qui il a authentiquement déclaré n’en
posséder aucun et d’être totalement hors d’état de les satisfaire ; s’obligeant pourtant
de les payer aussitôt qu’il en aurait les moyens. L’on a adouci autant qu’il a esté possible la rigueur de cet acte et de cette déclaration qu’il a fait l’épée au côté, debout dans
une contenance décente, et Messieurs les bourgmaistres par égard pour lui ne se sont
pas assis contre l’usage ordinaire37.
Borré de La Chavanne ajoute qu’après la conclusion de cet accord Théodore
a été prié de quitter rapidement le pays. Mais, selon un informateur, il serait
resté un certain temps à Amsterdam, vivant caché car depuis son élargissement
un nouveau créancier, venu de Paris, se serait présenté, lui réclamant 80 000
livres de France. Et, le ministre de Sardaigne de conclure que c’est certainement la crainte de voir la République de Gênes le réclamer officiellement qui
a le plus contribué à le tirer d’embarras. Il estime qu’il bénéficia sans doute
aussi d’une intervention discrète de l’ambassadeur d’Espagne à la Haye. À cette
époque Madrid est toujours soupçonnée par diverses puissances européennes
d’avoir des visées sur la Corse. Le roi de Sardaigne en particulier s’en inquiète
et la France également. Giovan Battista de Mari, l’envoyé de Gênes à Turin, se
fait l’écho de ces craintes et le 15 mai 1737 écrit en substance que de Paris était
revenue avec insistance l’idée que la Sérénissime « avait remis sur le tapis le
projet de vendre la Corse à l’Espagne ». Si c’est vraiment le cas, Turin craint
pour la Sardaigne, la considère comme étant déjà perdue, et estime que si en plus
du royaume de Naples et de la Sicile, l’Espagne s’empare des deux autres îles, la
Toscane et le Milanais vacilleront38.
35. Lettre du gouvernement génois à Gastaldi, Gênes le 23 mai 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza
2286.
36. Extrait d’une lettre d’Amsterdam communiquée par De La Ville à Amelot, le 14 mai et publiée par
Le Glay, op. cit., p. 397-398.
37. Lettre de Borré de La Chavanne, ambassadeur du roi de Sardaigne, La Haye, le 14 mai 1737, A.S.T.,
Lettere ministri, Olanda, Mazzo 33.
38. A.S.G., Archivio segreto, filza 1828. Lettre de Giovan Battista de Mari au Sénat.
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Pour ce qui concerne plus particulièrement Théodore, toutes les hypothèses
peuvent être retenues. En fait, les égards et la mansuétude dont le Magistrat
d’Amsterdam fait preuve à l’égard d’un homme alors déconsidéré et criblé de
dettes sont sans doute aussi à mettre en relation avec une vieille connivence entre
l’ancien roi de Corse et les autorités bataves. Souvenons-nous que Théodore en
1736 (cf. chapitre VI) avait proposé de leur remettre Saint-Florent ou PortoVecchio, à leur convenance, contre leur soutien financier et militaire. Des
marchands et des hommes politiques avaient alors vraisemblablement servi d’intermédiaires, au premier rang desquels le député Lucas Boon, que nous allons
bientôt retrouver. C’est pour contrer ce soutien, relayé par les gazettes hollandaises, que De Mari recommande à nouveau au Sénat de fournir des informations
à la gazette de Berne 39.
Après avoir finalement quitté Amsterdam, Théodore trouva refuge à la campagne, dans le château d’un ami hollandais où il résidait encore le 28 mai 1737.
C’est de là qu’il écrivit, il y a quelques jours, à l’ambassadeur d’Espagne pour avoir
par son canal les paquets qui lui seraient adressés à Amsterdam. Mais ce dernier le lui
a refusé ne voulant en aucune façon se mesler de ses affaires40.
C’est de là aussi que, deux jours plus tard, il se lança dans une nouvelle
aventure avec le soutien de ses anciennes relations et aussi, très vraisemblablement, avec l’accord tacite ou du moins avec la neutralité bienveillante du
gouvernement hollandais.
39. De Mari au Sénat, 15 mai 1737, ibidem.
40. Lettre de Borré de La Chavanne, ambassadeur du roi de Sardaigne, La Haye, le 28 mai 1737. A.S.T.,
Lettere ministri, Olanda, Mazzo 33.
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CHAPITRE
19
Retour en Méditerranée
Vers de nouvelles aventures
Le personnage principal de ces nouvelles péripéties est un vieil ami de
Théodore, Lucas Boon, député aux États de Hollande pour la province de
Gueldre, marchand de son état et dont le frère, à ses moments perdus, était alchimiste comme l’ancien roi. Intrigant et âpre en affaires, il était parfaitement fait
pour s’entendre avec le petit-fils du drapier de Liège comme le dit si bien André
Le Glay1.
Il avait rendu fréquemment visite à Théodore en sa geôle et celui-ci, toujours
beau parleur, lui avait vanté les richesses de son royaume et fait miroiter les bénéfices que ses éventuels alliés pouvaient escompter d’une reconquête, d’après lui
jugée aisée ; car, à ses dires, ses anciens sujets, qui abhorraient toujours autant la
domination génoise attendaient son retour avec impatience.
Appâté par de telles perspectives, Boon prit langue avec d’autres marchands
hollandais, les sieurs César Tronchin, un certain Neufville et Daniel Dedieu,
ancien président des échevins d’Amsterdam, presque tous des israélites, et leur fit
valoir les avantages qu’ils retireraient en aidant Théodore à rétablir son autorité
sur une île dont ce dernier, qui n’en était plus à une tromperie près, avait vanté
l’extrême fertilité2. Les quatre négociants s’associèrent donc pour commanditer
Théodore. Aux termes de l’accord, ils devaient être remboursés des sommes
considérables avancées pour financer l’expédition par des fournitures d’huile
d’olive d’excellente qualité que l’île était censée produire à profusion et qui leur
serait livrée à bas prix, garantissant ainsi un bénéfice très substantiel. Cependant,
affirme André Le Glay, « Boon qui avant tout était un homme d’affaires, loin
d’avoir fourni sa quote-part dans l’association aurait retenu une commission sur
l’argent avancé au roi3. » L’affaire, à bien y réfléchir, s’engageait mal et le même
1. Le Glay, op. cit., p. 138.
2. Ibidem.
3. Ibidem.
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Boon, qui devait en être conscient se débrouilla pour être le seul à pouvoir rendre
compte du déroulement de l’expédition 4.
Direction Lisbonne
Après avoir vraisemblablement désintéressé les créanciers du roi les plus
remontés, Boon et ses acolytes, persuadés qu’une bonne publicité ne pouvait
qu’être favorable aux affaires, sollicitèrent les gazettes hollandaises qui, à leur
instigation, devinrent d’autant plus laudatrices à l’égard de Théodore qu’elles
l’avaient couvert d’opprobre après sa fuite de Corse.
Ayant obtenu satisfaction sur ce point, Lucas Boon se rendit à Flessingue
pour fréter La Demoiselle Agathe, un petit bâtiment de huit canons, quatre pierriers et onze hommes d’équipage, commandé par le capitaine Gustave Barentz5.
Après quoi, le navire se porta à l’île du Texel pour y charger « deux canons de
fer, quelques barils de poudre, de l’acier, du plomb, des barres de fer, une caisse
de papier à écrire, de l’amidon, des fusils, des mousquets, des pistolets, des
trompettes, des étoffes, des souliers et autres bagatelles en petites quantités6 ».
Au mois de mai 1737, depuis sa retraite campagnarde, Théodore s’était assuré
les services d’un secrétaire en la personne d’un jeune Anglais de belle prestance,
natif de Guernesey, nommé Richard. Puis, il avait complété sa Maison en embauchant un certain Giraud, dit Keverberg, fils d’un capitaine de dragons hollandais.
Le 26 de ce mois, les deux jeunes gens reçurent l’ordre de se rendre au Helder,
petite ville située à une lieue environ du Texel, et de descendre à l’auberge Les
Armes d’Amsterdam où un homme devait leur faire parvenir des instructions.
Tronchin leur avait bien recommandé de ne pas se réclamer de Théodore, lequel,
désirant conserver l’incognito, devait se faire passer pour un gentilhomme
nommé Villeneuve. Richard et Giraud-Keverberg arrivèrent donc au Helder le
27 juin, vers midi, précédant de quelques heures le personnage en question qui
s’avéra être Lucas Boon, porteur de l’ordre de Tronchin d’avoir à s’embarquer
immédiatement pour le Texel, où se trouvait en rade un navire prêt à mettre à la
voile au premier vent favorable.
Mais Lucas Boon était revenu du Helder fort « tribulé », car il y avait aperçu
beaucoup de gens étrangers à la mine suspecte. Aussi conseilla-t-il vivement
4. Lettre de Pignon à Amelot, Livourne le 13 janvier 1738, publiée par l’abbé Letteron in Pièces et documents divers pour servir à l’histoire de la Corse pendant les années 1737-1739, in B.S.S.H.N.C., 1893,
Bastia, p. 95-99.
5. Comme l’on fait avant nous André Le Glay et Antoine-Marie Graziani, nous empruntons l’essentiel de
ces informations et celles qui alimentent le présent chapitre au livre de bord dudit capitaine, intitulé :
Journal de voyage du navire La Demoiselle Agathe, Maistre Gustavius Barentz, parti de Texel le 30 juin
et arrivé à la rade de Livourne, le 13 septembre 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza 2121.
6. Lettre de Pignon à Amelot en date du 13 janvier 1738, in abbé Letteron, Pièces et documents, op. cit.,
p. 95-99.
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à Théodore d’éviter le Texel et de se rendre plutôt à Wijk-aan-Zee, à quelque
douze lieues de là, d’où une barque de pêcheur pourrait le conduire en mer sur La
Demoiselle Agathe qui devrait,en signe de reconnaissance, arborer un pavillon
anglais, la barque conduisant le roi devant alors en faire de même.
Finalement, La Demoiselle Agathe fut plus difficile à découvrir qu’on ne
l’avait imaginé, sans doute à cause du « jugement très limité » et de l’inexpérience de son capitaine, maître Gustave Barentz, qui commandait pour la
première fois un navire. Théodore erra en mer toute la nuit avant de retrouver
le bâtiment qui était revenu au Texel. Ainsi le départ qui devait avoir lieu le 29,
s’effectua le 30 juin vers quatre heures de l’après-midi.
Gustave Barentz ne soupçonnait pas la présence à son bord du fameux roi de
Corse, Boon l’ayant présenté avant de débarquer vers neuf heures du soir comme
étant l’associé du sieur Evers, négociant à Livourne, un certain Bookman dont dorénavant, en son absence, il devait suivre scrupuleusement les instructions. Richard
était supposé être le secrétaire général de l’entreprise commerciale et Keverberg
l’inspecteur des magasins. Comme le navire avait été affrété pour Livourne, tout
cela était plausible et le capitaine ne chercha pas à en savoir davantage.
Il apprit la vérité seulement le 13 juillet, au large des îles Berlenga, sur la
côte du Portugal, et la pensée d’avoir un si haut personnage à son bord « lui
causa une grande admiration ». Le roi lui ordonna alors de relâcher à Lisbonne
et le lendemain, 15 juillet à onze heures du matin, la Demoiselle Agathe mouilla
devant Belém. Dans l’après-midi, les autorités sanitaires vinrent inspecter le
navire, passèrent tous les hommes en revue, et s’inquiétèrent de l’absence de
l’un d’entre eux. Il s’agissait de Théodore qui était resté dans sa cabine. L’on eut
beau faire valoir aux officiers de santé que l’homme absent souffrait de la goutte,
rien n’y fit ; ils voulurent absolument le voir, et Théodore dut se résoudre à paraître sur le pont, soutenu, pour plus de vraisemblance, par Richard et Keverberg.
Dans son journal, Barentz nous le décrit enveloppé dans une robe de chambre
de soie indienne laissant apparaître une chemise garnie, avec des pantoufles de
maroquin aux pieds, un bonnet blanc sur la tête, et, par-dessus, un chapeau de
castor. Cette tenue extravagante parut suspecte et tout autant sa mine florissante
qui conduisit le médecin à le déclarer en parfaite santé.
Ces mystères et cette mise en scène aboutirent à un résultat contraire à celui
qu’espérait Théodore. Son identité fut rapidement percée à jour par les agents
étrangers fort nombreux dans le grand port portugais et l’un d’entre eux en donna
le signalement suivant : « Un homme de haute stature, bien fait, âgé d’environ
cinquante ans, d’une prestance superbe, avec le visage blanc et arrondi7 ».
Cela ne manqua pas d’inquiéter le roi qui craignait pour sa personne et à juste
titre d’ailleurs. C’est l’époque où, en Corse, les Génois suscitaient ou encoura7. Lettre écrite de Lisbonne le 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti à Gênes et transmise par celui-ci au
Sénat. A.S.G., Archivio segreto, filza 2121.
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geaient les vendettas et les tentatives d’assassinat dont sera, entre autres, victime
Giovan Battista Cervoni, dit Schizzetto8.
Pour compléter sa cargaison, il prit cependant contact avec les correspondants à Lisbonne de Lucas Boon à qui ce dernier l’avait recommandé sous un
faux nom. Trois jours après, le 19 juillet, il envoya Keverberg chez le résident
de Hollande, Van Thiel (que Le Glay nomme Van Sill), lequel étant très lié avec
le père du jeune homme lui réserva un excellent accueil. Suivant les instructions
de Neuhoff, Keverberg lui raconta qu’il entendait se rendre successivement en
Italie, en France et en Allemagne avec deux amis, venus avec lui de Hollande.
Van Thiel insista alors pour que tous trois viennent passer quelques jours dans sa
maison de campagne de la baie Sainte-Catherine.
Cette invitation répondait en fait aux attentes de Théodore. Il accepta donc
avec joie et se présenta au diplomate sous le nom de Kepre. Ce pseudonyme ne
donna pas le change, mais Van Thiel, bien que l’ayant identifié, se prêta au jeu9.
Plus prudent que son maître, Richard est resté à bord au prétexte que « son
humeur était plus disposée pour le cabinet que pour les agitations incessables ».
À l’inverse, Keverberg est partout. Il assure la navette entre la maison de campagne et le navire et court la ville à cheval pour accomplir diverses missions. Il
va ainsi enrôler quatorze déserteurs de l’armée espagnole sans cependant leur
révéler ni le but du voyage ni le nom de leur employeur. Il s’assure aussi les
services de deux marins et d’un cuisinier provençal, Joseph Paris, pour la plus
grande satisfaction de Théodore, lequel, fin gourmet, n’a guère apprécié durant
la traversée les piètres talents culinaires de Keverberg. Le 25 juillet, tout ce petit
monde est à bord du navire où l’arrivée du cuistot portant une veste écarlate,
l’épée au côté et une perruque à queue fait sensation. L’on a également embarqué, pour compléter la cargaison, de l’épicerie, du café, du chocolat, deux caisses contenant cent trente canons de fusils, une grande bouteille d’eau-forte et
trente-six seringues.
Il était vraiment temps de quitter Lisbonne où bien des gens, diplomates et
espions, s’intéressaient de trop près aux faits et gestes de Théodore. Celui-ci a
appris, non sans inquiétude, que le consul génois Ferdinando Viganego avait
longuement rencontré son collègue anglais et le résident de Vienne, le baron
d’Albert. Il a aussi chargé un certain Pisarello et deux autres sbires de surveiller
La Demoiselle Agathe. Mais, bien que s’étant glissés à bord, les trois hommes ne
purent rapporter aucune information car toutes les ouvertures étaient soigneusement calfeutrées. Viganego n’entendant pas rester sur cet échec, ses hommes de
main approchèrent Richard et Keverberg et entraînèrent les jeunes gens dans un
estaminet du port pour les faire parler, en vain, une fois encore.
8. Ambrogio Rossi, Osservazioni storiche, op. cit., Livre septième, p. 254.
9. Lettre de Ferdinando Viganego, consul de Gênes à Lisbonne, au Sénat, le 30 juillet 1737. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 2121.
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Le soir précédant son départ, Théodore dîna avec Van Thiel. Il lui révéla son
identité et le résident bien que sachant à quoi s’en tenir manifesta un grand étonnement et multiplia les marques de respect. Théodore éprouva alors le besoin de
s’épancher. Il affirma à son hôte qu’il n’avait aucunement sollicité la couronne
de Corse mais, appelé par les insulaires, il s’était donné pour mission de les
secourir dans leur détresse et n’aurait pas su manquer, assura-t-il, à ce devoir de
charité. Il entendait par ailleurs ouvrir l’île au commerce étranger et accorder à
chacun la liberté de conscience10.
Le 27 juillet, à deux heures de l’après-midi, Théodore monta à bord de son
navire, suivi de son escorte et du résident de Hollande auquel il offrit des rafraîchissements11.
Au préalable, il lui avait confié des lettres pour divers correspondants en
Italie et vraisemblablement en Corse12. Après le débarquement de Van Thiel,
à quatre heures, la Demoiselle Agathe leva l’ancre et tira des salves de ses six
canons. Elle avait rejoint la haute mer quand des sbires, requis par le consul
génois, se présentèrent sur le quai pour saisir le navire. Désappointé par cet
échec, Viganego laissera entendre à Gênes que Théodore avait quitté le bord au
dernier moment et prit, par voie de terre, la route de l’Espagne13, ce qui, bien
entendu, était erroné. Le roi était toujours sur son navire, lequel voguait par
temps calme vers la Méditerranée. Théodore profita de la monotonie du voyage
pour révéler son identité aux déserteurs recrutés par Keverberg et leur demander
s’ils acceptaient de passer à son service, ce qu’ils firent de bon cœur. Neuhoff fit
alors distribuer à chacun une chemise, une paire de bas et des souliers.
Le capitaine Barentz fut moins enthousiaste quand le roi lui ordonna de mettre
le cap sur la Corse. Il fit valoir qu’il n’avait aucune pratique de ces eaux, réputées
sous contrôle des corsaires génois ; une seule de leurs barques serait en mesure
de s’emparer du navire, gémit-il. Le pilote partageait ce sentiment et finalement
seules les multiples « promesses et espérances » du roi les convainquirent de
maintenir le cap. Pour occuper son petit monde, ce dernier leur fit confectionner
des cocardes et fit faire aussi deux paires de baguettes qu’il entendait offrir à
Keverberg et à Richard, ce qui mit ce dernier en fureur car, affirma-t-il, bien que
n’ayant peur de personne, il n’avait aucune appétence pour le métier des armes
et se satisfaisait de ses compétences en matière de commerce et de finance ainsi
10. Lettre de Lisbonne à Joseph Buonaroti en date du 30 juillet, op. cit.
11. Richard, dans la relation succincte du voyage qu’il fera à Campredon, donne la date du 26 juillet. Paris,
A.M.A.E., C.P., Gênes, 97. Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 2 octobre 1737.
12. Telle, celle adressée ce même jour à Jean Ludovici, un proche du consul Valemberg qui sert d’intermédiaire entre le roi et sœur Fonseca et auquel Théodore annonce qu’il s’apprête à reprendre la mer.
En fait, ce n’est que le 24 septembre 1737 que Jean Ludovici accuse réception à Théodore de la lettre
expédiée de Lisbonne le 27 juillet et qui lui a été remise par l’abbé Verney. A.S.G., Archivio segreto,
filza 3010. Le courrier de Théodore, qui multipliait les intermédiaires pour des raisons évidentes de
prudence, accumulait aussi les lenteurs.
13. Lettre de Viganego au Sénat, le 30 juillet 1737, op. cit.
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que de sa maîtrise des langues étrangères ; ce dont Théodore, qui avait de l’estime pour lui, voulut bien convenir. On en resta donc là. Théodore fit cependant
tailler dans les toiles du navire un drapeau de la Corse que l’on hissa un court
instant à la poupe du navire. Sa vanité satisfaite, la prudence reprit le dessus, l’on
ramena le pavillon et il rejoignit sa cabine. Mais le danger rôdait.
Escale forcée à Oran
Le 3 août, l’on croisa un bateau suédois qui signala la présence de trois
barques, vraisemblablement montées par des Maures, lui ayant donné la chasse.
Effectivement, le six de ce mois, alors que le navire de Théodore est en vue
d’Oran, les trois barques apparaissent renforcées par une galère et cinglent vers
La Demoiselle Agathe qui, ne pouvant leur échapper, arbore un pavillon anglais.
Les quatre navires inconnus, après avoir tiré un coup de semonce en direction du navire de Théodore, hissent le drapeau espagnol. Le capitaine Barentz
amène alors les voiles et se rend sur la galère pour présenter ses documents,
pendant que Théodore fait remplacer précipitamment le pavillon anglais par
celui de Hollande. La situation s’envenime vraiment quand les soldats espagnols montent sur La Demoiselle Agathe et découvrent les armes que l’on vient
de cacher dans la cale. Ils investissent aussitôt le navire et malmènent l’équipage
et Théodore lui-même, à sa grande indignation, n’est pas épargné. Malgré le
passeport hollandais présenté par son capitaine, La Demoiselle Agathe est aussitôt escortée jusqu’à Oran où l’on accoste le 7 août à six heures du matin. Durant
le trajet, Théodore humilié, ne décolère pas mais, arrivé au port, il reprend ses
esprits et écrit au gouverneur espagnol d’Oran, le marquis de Vallejo, pour se
présenter, lui demander aide et assistance et lui recommander le secret quant à
son identité14.
Le marquis ne semble guère impressionné par l’arrivée d’un si haut personnage et pas davantage gêné par le traitement que lui ont fait subir ses marins.
Le gouvernement espagnol, dans la crainte de voir des puissances étrangères
fournir des armes aux Maures, exerce en effet une surveillance stricte le long des
côtes du Maghreb et fait contrôler systématiquement tous les bâtiments suspects.
Cependant, malgré cette situation tendue, le fait d’ouvrir le feu sur le navire
d’une puissance étrangère sans sommation et sans avoir arboré ses couleurs est
un acte d’hostilité qui contrevient gravement aux usages maritimes. Le gouverneur veut bien l’admettre, mais n’en saisit pas moins le navire qu’il fait garder
militairement après y avoir fait apposer les scellés. Quant à l’équipage et aux
déserteurs qui croupissent depuis la veille à fond de cale, ils sont conduits au
château Saint-Jacques.
14. Lettre de Pignon à Amelot, Livourne le 13 janvier, op. cit.
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En début d’après-midi, des officiers se présentent devant Théodore et le prient
de les suivre. Le roi à cette occasion va se livrer une fois encore à ses habituelles
simagrées dont s’ébaudit fort le capitaine Barentz :
La grandeur d’esprit de Monsieur Théodore étant si grande qu’afin de ne pas se lever
pour saluer ces officiers, il feignit avoir la goute, se faisant mettre un coussin à terre
pour appuyer sa jambe droite. Mais quand il fut habillé, apparemment il s’étoit oublié
de la goute, ou il se figura que ces messieurs étaient tous aveugles, vu qu’il marchait
ferme et cavalièrement15.
Théodore se rend donc auprès du gouverneur, marquis de Vallejo, lequel le
reçoit fort civilement, et lui assure qu’il va écrire à Madrid pour demander des
instructions, ce que d’ailleurs, très courtoisement, il fait en sa présence. Pleinement
rassuré sur son sort, Théodore donne 80 sequins au courrier pour qu’il parte immédiatement et fasse diligence. En attendant la réponse, Vallejo se voit contraint de
loger Théodore et ses gens à une demi-lieue d’Oran, au château Saint-Charles,
dont le gouverneur, Don Andrea de Villalonga, reçoit l’ordre de traiter son hôte
avec toute « la splendeur et civilité » et tous les égards dus à son rang. Pendant ce
temps La Demoiselle Agathe est immobilisée à Marsa (ou Manza) où on lui enlève
son gouvernail et ses voiles.
La détention de Théodore fut douce, Vallejo multipliant les attentions à son
égard et tous deux faisant assaut de civilités. Le gouverneur ayant demandé à son
prisonnier s’il ne possédait pas à bord de son navire quelques bouteilles de vin
du Rhin, le roi lui répond qu’il en possède sept. Il les lui adresse avec quelques
autres flacons, des confitures et des épices. Émerveillé par tant de générosité, le
gouverneur a cependant des scrupules ; il ne lui semble pas correct d’accepter de
tels présents d’un prisonnier. Il conserve seulement une bouteille de vin du Rhin
et renvoie le reste à Théodore avec un mot aimable et douze flacons de Malaga, de
Malvoisie et de Bourgogne.
Malgré toutes ces prévenances, Théodore s’angoisse, Il craint que les Génois
n’interviennent auprès de la cour de Madrid pour le maintenir en prison ou le
ramener en Espagne. Mais ses appréhensions sont vaines car les Génois vont
apprendre trop tard sa présence sur les côtes d’Afrique. C’est seulement le 24 août
que Pietro Merizano, le consul génois à Barcelone se croit autorisé à annoncer,
avec les précautions d’usage, au Sénat à Gênes et à son supérieur hiérarchique à
Madrid, l’ambassadeur Giuseppe Ottavio Bustanzo, cette nouvelle qu’il n’a pas
encore pu vérifier. Véhiculée depuis Carthagène par le patron catalan, Salvatore
Carbonnel, la rumeur veut, dit-il, que Théodore se trouve sur un bateau hollandais
retenu « dans le port de Manza ou bien de Malzaquevil d’Oran ». À Carthagène,
on tient pour sûr que le gouverneur d’Oran a également expédié la frégate qui
assure régulièrement le courrier entre les côtes d’Afrique et celles d’Espagne avec
des plis relatant à la cour de Madrid la manière dont la barque du patron catalan
15. Journal du voyage de la Demoiselle Agathe, op. cit.
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Giovanni Caminada, armée en course, a intercepté dans le canal entre Carthagène
et Oran le susdit navire hollandais chargé de six canons de bronze, de beaucoup
de fusils, de quantité de munitions et sur lequel on prétend que se trouve le baron
Théodore de Neuhoff ainsi que des déserteurs espagnols et des ingénieurs. Pietro
Merizano insiste bien sur le fait qu’il a transmis ces informations aussitôt que
reçues, profitant du départ d’un navire en direction de Gênes, et qu’il va s’efforcer
de les vérifier auprès des navires qui relâcheront prochainement à Barcelone en
provenance d’Oran16.
Heureusement pour Théodore, le 17 août au matin, la réponse du gouvernement espagnol parvient à Oran. Le marquis de Vallejo doit remettre le roi de
Corse en liberté avec ses gens, lui rendre son navire et lui rembourser toutes les
dépenses occasionnées par sa détention. Lorsque le gouverneur lui fait connaître
la nouvelle, Théodore, très heureux, donne un louis d’or au messager et distribue
d’autres gratifications. Vallejo lui avait offert son cheval pour le conduire au fort
au fort Saint-Charles, il en fait de même pour le reconduire à Oran. Il met également à sa disposition d’autres montures et des esclaves pour le transport de ses
gens et de son bagage. Prenant pied sur son navire, Théodore retrouve avec plaisir
tout son petit monde mais, dernière déception, il ne trouve pas de boulets à acheter.
Finalement, le 19 août, la Demoiselle Agathe met à la voile.
Contrarié d’avoir perdu tant de temps à Oran, Neuhoff a toutes les raisons de
craindre que les Génois n’aient déjà éventé ses projets et ne mettent tout en œuvre
pour l’empêcher de débarquer en Corse. Son humeur est d’autant plus massacrante
que l’absence de vent ralentit le navire.
La rencontre d’un bâtiment anglais se rendant à Lisbonne vient à peine distraire
le roi de ses sombres pensées. On demande au commandant s’il a aperçu quelque
navire, il répond par la négative. On lui recommande alors de se méfier des parages d’Oran. Pendant que le capitaine de La Demoiselle Agathe donne ce conseil,
Théodore, cédant à une nouvelle lubie, fait grimper tout l’équipage et les soldats
dans les cordages à la grande admiration des Anglais qui ne s’attendaient pas à voir
tant de monde sur un si petit bâtiment. Malgré son anxiété, le roi se met alors à rire,
fort satisfait de cette facétie.
Théodore vire de bord
Le 2 septembre 1737, vers neuf heures du matin, alors que, selon les estimations du capitaine, La Demoiselle Agathe se trouve à seize lieues environ des
côtes de la Sardaigne, le roi éprouve une grande frayeur en voyant apparaître
une voile à l’horizon. Craignant que ce ne soit un navire génois lancé à sa pour16. A.S.G., Archivio segreto, filza 2031.
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suite, il fait hisser le pavillon hollandais, et panique un instant, car le navire
inconnu tarde à arborer ses couleurs. Enfin le drapeau suédois flotte à son mât et
Théodore, rassuré, entend bien saisir cette opportunité. Sur son navire, il se sent
comme un rat pris dans une souricière, à la merci de chats, en l’occurrence des
corsaires génois, attendant l’occasion propice pour se saisir de lui. Il est donc
primordial, estime-t-il, de sauver la personne du roi. Il montera, c’est décidé, à
bord de ce navire suédois en compagnie de Keverberg, tandis que Richard continuera sa route à bord de La Demoiselle Agathe et conduira la cargaison d’armes
en Corse. Pour rassurer ses gens, il affirme que, lui parti, tout leur deviendra
plus facile. Mais il n’en demeure pas moins vrai qu’ une fois encore, confronté
à l’incertitude et au danger, il abandonne cyniquement les siens et s’en retourne
vers la très hospitalière Hollande17.
On se rapproche donc du navire suédois baptisé Le Grand Christophe
et commandé par le capitaine Jonas Hee Kerhoet. Chargé de sel, il vient de
Sardaigne où le bruit de l’arrivée de Théodore à bord d’un navire hollandais
s’est déjà répandu. Depuis, les bâtiments génois croisent constamment autour
de la Corse pour l’intercepter. À cette nouvelle, d’après Richard, le capitaine
Barentz fait la grimace mais ne pipe mot. Théodore, lui, est conforté dans sa
décision de faire demi-tour. Au capitaine suédois, intrigué, qui demande alors
pourquoi deux des passagers de La Demoiselle Agathe désirent monter à son
bord, l’on répond que le navire ayant été capturé par les Espagnols et l’équipage
molesté, les deux personnages veulent interrompre leur voyage pour aller déposer plainte en Angleterre et obtenir réparation. Kerhoet consent à les convoyer
moyennant vingt sequins et s’engage à les déposer dans un port d’Angleterre
ou de Hollande. Après avoir écrit trois lettres pour des chefs corses, Théodore
fait ses dernières recommandations à Richard, lui prodigue les plus séduisantes
promesses et monte avec Keverberg à bord du navire suédois. Les deux vaisseaux
s’éloignent alors l’un de l’autre. Le Grand Christophe met le cap sur Gibraltar et
La Demoiselle Agathe continue sa route vers la Corse.
La fuite de Théodore plongea Richard dans d’amères réflexions, consignées
à son arrivée à Livourne :
je m’avois depuis longtemps revêtu de patience, mais uniquement je ne faisois que
me repentir d’avoir jamais vu ou connu Monsieur Théodore. Je lui fus recommandé
par des amis en Hollande, qui, en même temps me firent des promesses qu’en peu
de temps je fairais fortune, désignèrent sa personne pour un oracle, ce que je laisse à
décider à ceux dont leur connaissance avec lui est plus vieille que la mienne qui n’est
que de quatre mois. Mais le contenu de ce qui reste dit dans ce journal est assez suffi17. De nouveau, les chancelleries vont s’efforcer de pister Théodore et de percer ses intentions. Le
30 septembre 1737, Maurepas écrit à Campredon : « À l’égard du baron de Neuhoff, il est certain
qu’il n’est pas retourné en Corse. J’ai eu avis d’Amsterdam qu’il y étoit revenu depuis peu de jours
et qu’il s’y tenait caché. Ainsi il n’y a pas d’apparence qu’il retourne en Corse. » Paris, A.M.A.E.,
C.P., Gênes, 100.
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sant pour convaincre à tous jugements impartials que toute sa conduite dans ce voyage
ne porte pas des marques d’un esprit judicieux18.
Bien que le capitaine Barentz partage le désarroi du secrétaire, le voyage
se poursuit ; le 6 septembre à midi on se trouve en vue de l’île et vers le soir
le navire est à quatre lieues des côtes. Le temps est splendide, le clair de lune
rend la navigation aisée et aucune voile ne pointe à l’horizon. Les conditions
sont réunies pour atterrer, mais le capitaine s’agite comme un fou, il va et vient
suivi par le pilote, descend dans sa cabine pour « regarder la carte que Monsieur
Théodore lui avoit fait présent » puis remonte sur le pont toujours aussi agité,
se frappant la poitrine en s’écriant qu’il n’est jamais venu en Corse, qu’il n’a
presque jamais entendu parler de cette île et qu’il n’en connaît ni les ports, ni
les atterrages. Le pilote, « qui était un vieux renard » affirme qu’il avait prévu
cela. D’après lui, il n’y a aucune autre alternative que d’aller en Corse ou bien
de cingler vers Livourne. Barentz, désemparé, demande alors son avis à Richard.
Ce dernier part d’un éclat de rire fort désenchanté « c’est une risée plus pleine
de chagrin que celle de Démocrite », dit-il pour s’excuser auprès du capitaine
qui trouvait la situation fort peu amusante et sa réaction inconvenante. Et le
secrétaire de poursuivre :
Non, non, mon ami, ce n’est pas de présent que le bon esprit est capable de raccommoder les inadvertances que l’on a ci-devant commises ; et je ris parce que de la première
heure depuis notre départ de Lisbonne, j’ai prévu que nous entrerions autant dans l’île
que d’aller à Constantinople.
Il ajouta qu’il était persuadé que Théodore n’avait jamais eu l’intention d’aller en Corse. Le commandant à ces mots se contenta de grommeler « le temps
nous apprendra autrement19 ».
On temporise donc. Le lendemain matin au prétexte que le brouillard enveloppe l’île, le capitaine déclare qu’il est impossible de débarquer. Mais dans
l’après-midi, quand apparaissent deux barques génoises, Barentz est pris de
panique, il voit déjà son navire coulé, son équipage et lui livrés au supplice.
Aussi voulant faire disparaître toute trace du passage de Théodore à son bord,
il fait rassembler tous les objets compromettants : le pavillon de la Corse, les
cocardes, la carte scellée aux armes royales, la bouteille d’eau-forte et les seringues. Le tout est placé dans un sac lesté de boulets de canon que l’on doit jeter
à la mer à la première alerte. Il fait enfin prêter serment à son équipage et aux
soldats de garder le secret et déclare qu’il ne se défendra pas.
Aussi, le 10, lorsque, une troisième barque de Gênes s’inscrit dans le sillage
de son navire, Barentz affolé s’écrie : « Pour Livourne ! Je ne veux pas être dupé
par tous les messieurs Boon et les autres. »
18. Journal de voyage du navire La Demoiselle Agathe, op. cit.
19. Ibidem.
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Toujours suivi par les barques corsaires génoises, il prend la route de l’Italie. Après avoir distancé ses poursuivants, le 12, au large de l’île de la Gorgona,
la Demoiselle Agathe jette l’ancre en rade de Livourne le 13 septembre 1737
au matin.
À Livourne
L’arrivée de la Demoiselle Agathe à Livourne fait d’autant plus de bruit
qu’elle y a été précédée par la Maria Jacoba, le second des trois navires nolisés par Théodore, son comparse Lucas Boos et leurs associés, auquel les autorités génoises accordent une attention toute particulière. Nous y reviendrons,
mais pour l’instant accordons notre attention au bâtiment du capitaine Barentz.
Aussitôt après son arrivée, Gênes en demande la saisie, ce qui lui est refusé par
le baron de Wachtendonck, commandant des troupes impériales en Toscane au
prétexte que Livourne a obtenu du nouveau grand-duc, François de Lorraine,
le maintien de son statut de port franc. Suspect, car venant des côtes d’Afrique,
le navire est toutefois soumis pendant une quinzaine de jours à la quarantaine,
surveillé de près par une barque corsaire génoise et inspecté par les agents de
la Sanità. Ceux-ci s’inquiètent de l’absence de deux des passagers. Le capitaine
explique qu’ils sont descendus à terre à l’escale d’Oran et que depuis on ne les a
pas revus. Réponse dont se contentent les officiers de santé et qui agrée au viceconsul de Hollande, et aux correspondants de Lucas Boon, les sieurs Bookman
et Evers, qui félicitent Barentz.
Cependant, pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les autorités
portuaires acceptent d’interroger les matelots, et c’est ainsi que « la république
eut la douleur d’apprendre que Théodore s’était bien embarqué sur le bâtiment
mais qu’il avait fui en pleine mer20 ».
Après avoir reçu quelques secours des négociants, les gens du roi se dispersent discrètement pour échapper aux espions génois qui pullulent en ville et les
déserteurs embarqués à Lisbonne entrent au service de l’Empereur21.
Joutes diplomatiques
Le gouvernement génois est d’autant plus exaspéré qu’un autre navire hollandais, la Maria Jacoba, affrété par Lucas Boon, le comparse de Théodore, a fait
escale à Livourne au mois d’août. Le 22 de ce mois, son représentant à Londres
Giovan Battista Gastaldi en a été informé On tient pour certain à Gênes que la
20. Lettres de Lorenzi à Amelot en date des 18 septembre et 12 octobre 1737. Paris, A. M. A. E., C. P.,
Florence, vol. 88.
21. Lettre de Pignon à Amelot, Livourne le 13 janvier 1738, in abbé Letteron, Pièces et documents,
p. 95-99, op. cit.
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Maria Jacoba, capitaine Cornelius Boos, a quitté ou est sur le point de quitter
Livourne pour faire voile vers la Corse avec à son bord un chargement d’armes
et de munitions destiné aux rebelles. Le Sénat, en vue de faire obstacle à cette
livraison dont les conséquences pourraient être infiniment graves pour l’équilibre
des forces dans l’île, a aussitôt averti ses deux commissaires généraux à Bastia et
à Ajaccio afin qu’ils prennent toutes les mesures possibles pour faire arraisonner
le navire et le conduire avec son équipage et les Corses qui sont à bord dans un
port sûr. Le Sénat a également été informé qu’un autre navire hollandais, battant
pavillon de cette nation et nolisé par « l’imposteur Théodore » (il s’agit de la
Demoiselle Agathe) croise dans les parages de la Corse avec un chargement
d’armes. Gastaldi a pour mission de transmettre officiellement les protestations
de la Superbe22 au gouvernement des Provinces-Unies directement et par l’intermédiaire de Monsieur Hope, l’envoyé extraordinaire de Hollande à Londres.
Gênes se dit persuadée que leurs Hautes Puissances désapprouveront l’attitude
coupable du capitaine Cornelius Boos ainsi que celle de tous leurs nationaux
qui porteront assistance aux rebelles corses. Son ambassadeur doit donc demander instamment aux Hollandais la publication d’un édit portant interdiction de
commercer avec la Corse semblable à celui pris par l’Empereur, le roi de France
et le roi d’Angleterre et obtenir que cet édit soit transmis à tous les consuls
de Hollande pour application23. Cette mise en demeure n’ayant pas été suivie
d’effet, le gouvernement génois est conduit à revenir à la charge au mois d’octobre 1737, après l’arrivée de la Demoiselle Agathe à Livourne, toujours par
l’intermédiaire de l’ambassadeur Gastaldi.
Entre-temps, le très dynamique Bartolomeo Domenico Gavi, est passé à l’action. Il a su apporter à son collègue le consul de Hollande la preuve des activités
délictueuses du commandant de la Maria Jacoba. Aussi se voyant découvert, le
capitaine Boos s’empresse de se débarrasser d’une bonne partie de son chargement compromettant et renonce à prendre la direction de la Corse. Les récriminations et les démarches de Gavi immobilisent aussi la Demoiselle Agathe. Ce
qui indispose le gouvernement des Provinces-Unies, qui proteste officiellement
contre cette attitude jugée inappropriée, voire hostile24.
Cependant le Sénat génois ne s’en laisse pas conter et, toujours le 12 octobre,
fournit à son représentant à Londres d’autres informations et des instructions
susceptibles de l’aider à réfuter « les doléances du ministre de leurs Hautes puissances les Seigneurs des États généraux de Hollande25 ».
22. Titre attribué à (ou revendiqué par) la République de Gênes ; en usage à l’époque moderne.
23. Gênes, le 22 août, Doge, Governatori e Procuratori della Republica al nostro Magnifico Segretario
Gastaldi. A.S.G., Archivio segreto, filza 2286.
24. Gênes, le 12 octobre, Doge, Governatori e Procuratori della Republica al nostro Magnifico Segretario
Gastaldi. A.S.G., Archivio segreto, filza 2286.
25. Ibidem.
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Malgré les preuves irréfutables produites par les Génois, le gouvernement
hollandais n’entend ni reconnaître une quelconque collusion avec Théodore
et ses associés, ni s’aligner complètement sur les positions de l’Empire, de la
France et de l’Angleterre. Dans sa réponse au gouvernement génois, en date
du 23 novembre, il récuse les accusations de Gastaldi transmises par Hope, son
représentant à Londres, et il déplore « le tort dont souffre Nos sujets dans leurs
navigations et dans leur commerce, par les insinuations accompagnées de menaces des ministres et consuls génois, par lesquels les marchands sont détournés
de charger dans les navires de Nos sujets, et qui mettent un grand obstacle à
leur libre navigation et commerce, comme il est arrivé bien particulièrement à
l’égard de deux vaisseaux nommés La Maria Jacoba et l’Agatha, après qu’ils
sont entrés dans le port de Livourne26 ».
Pour ce qui concerne l’interdiction de commercer avec la Corse, qui, selon
Gênes, devrait s’appliquer aux navires hollandais, les états généraux tergiversent, ironisent, argumentent et même menacent :
[…] Votre Sérénité et Vos Excellences verront par là que c’est à tort qu’on forme des
soupçons contre Nous et contre Nos sujets, comme s’ils se laisseraient induire à donner
de l’assistance aux Corses mécontents. Cette idée erroneuse étant autant moins fondée
que déjà, par Notre résolution du 5 juillet 1736, Nous avons déclaré que de pareilles
entreprises seraient tout a fait contraires à Notre intention et que Nous étions portés
à empêcher, autant qu’il Nous serait possible, qu’on envoyât aucune assistance aux
Corses mécontents d’aucun endroit dépendant de Notre domination, de quoi aussi
nous avons averti Nos amirautés par Nos résolutions du 15 septembre et 22 octobre de
l’an passé, 1736. Nous avons bien pris en considération et délibéré s’il conviendrait de
défendre par placard le transport des marchandises de contrebande en Corse, mais Nous
en avons été détournés par le mauvais usage que les sujets de Votre République font
de Nos Résolutions du 5 juillet, 15 septembre et 22 octobre de l’an 1736, et que Nous
prévoyons qu’un tel placard ne produirait aucun autre effet que de colorer les détentions
de vaisseaux de Nos sujets et de les rendre plus fréquentes ; au moins de l’exemple cité
du vaisseau l’Agatha résulte cette vérité qu’un placard de la nature que celui dont Nous
venons de parler, ne saurait être d’aucun effet tant que les mêmes défenses ne seront pas
faites dans les autres royaumes et États, et tant que les passagers ou marchandises en
d’autres pays auront la faculté de tromper sous divers prétextes les maîtres des vaisseaux
qui sont ignorants. Nous ne pouvons dissimuler que le procédé à l’égard des vaisseaux
de Nos sujets, Nous est d’autant plus sensible qu’il paraît qu’on les prend seuls en butte
et qu’on laisse passer les autres sans prendre garde.
Quand il plaira à Votre Sérénité et à Vos Excellences de faire les réflexions nécessaires
sur ce que Nous venons de leur exposer, Nous espérons qu’Elles voudront bien donner
des ordres précis à Leurs Ministres et à Leurs sujets partout où il appartient, pour
que soigneusement ils prennent garde de ne rien faire qui puisse troubler les sujets
26. A.S.G., Archivio segreto, filza 2121. Les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas au
Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs les Sénateurs de la Sérénissime République de Gênes.
La Haye, 23 novembre 1737. Document présenté par Le Glay, op. cit., p. 400-403.
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de Notre République, ni leurs vaisseaux, dans le libre exercice de leur navigation et
commerce, afin que Nous ne soyons pas obligés de délibérer ultérieurement sur la
manière de prévenir ces troubles si préjudiciables au commerce de Nos sujets. Nous
attendons ce remède de l’amitié et de l’équité de Votre Sérénité et de Vos Excellences,
et en l’attendant, Nous prions Dieu, Sérénissime Duc et Très Excellents Seigneurs, de
Vous avoir en Sa sainte et digne garde.
La Hollande se révèle bien être l’alliée objective de Théodore. Cette lettre
désinvolte et insultante en apporte, s’il était nécessaire, une nouvelle illustration.
L’État génois a d’ailleurs bien d’autres preuves de cette collusion car Richard,
maintenant démuni de tout, multiplie les confidences et les offres de service pour
restaurer ses finances.
La dérive de Denis Richard
Instruit et intelligent, Denis Richard aurait pu réussir dans l’existence ou
du moins vivre honnêtement s’il n’avait eu le malheur de trouver Théodore sur
son chemin. Profitant de sa jeunesse, ce dernier lui avait fait miroiter gloire et
fortune, mais, comme nous l’avons vu, la désillusion fut très tôt à la hauteur des
espoirs suscités. À Livourne, seul et sans soutien, il essaya de négocier auprès
des Génois, toujours friands de renseignements sur l’illustre fugitif et sur ses
activités, les documents qu’il avait conservés. Il alla donc trouver le consul Gavi,
lui relata les aventures de la Demoiselle Agathe et lui proposa de lui remettre,
contre un subside, la relation du voyage qu’il avait rédigée. Le gouvernement
génois, toujours soucieux d’économie, éluda cette offre malgré son désir d’en
savoir plus sur cette expédition et sur les éventuelles complicités locales dont
elle avait pu bénéficier. Finalement, le 27 novembre, Richard, aux abois, va se
résoudre à adresser une requête au Sénat pour implorer aide et assistance. Il
propose également ses services et en particulier se dit tout disposé à surveiller et
à transmettre la correspondance entre Théodore et ses correspondants locaux, les
négociants Bookman et Evers avec qui il est resté en contact27. Par eux, il prend
connaissance d’un courrier de Lucas Boon, daté du 6 décembre 1737. Celui-ci
manifestait le souhait de faire passer la cargaison de la Demoiselle Agathe en
Corse sous la responsabilité de Richard, assurait ce dernier de la reconnaissance
des commanditaires et recommandait de lui prêter assistance.
Richard fit une copie de cette lettre et la transmit le 25 décembre à Gênes en
ajoutant en note qu’on lui donnait quarante-huit heures pour se décider, deux
navires se trouvant ancrés dans le port de Livourne à la disposition des sieurs
Bookman et Evers, prêts à transborder la cargaison. Richard recommandait de
surveiller ces navires ainsi que les barques venues de Corse à cet effet28.
27. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
28. Ibidem. Lettre de Luca Boon aux banquiers Bookman et Evers. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
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Mais rien n’y fit. Le gouvernement ligure fit une fois encore la sourde oreille
et Richard à bout d’expédients dut se résoudre à remettre la relation du voyage
de la Demoiselle Agathe au consul Gavi qui en adressa une copie à Gênes et une
autre au commissaire général Mari à Bastia. Mais le jeune homme ne tira aucun
profit de sa trahison. Le Sénat le fit bien venir à Gênes pour le faire interroger
puis, après avoir obtenu satisfaction, le renvoya pourvu d’une fort modeste obole.
Dupé une seconde fois, le malheureux s’en vint, fin septembre 1738, raconter ses
mésaventures à l’ambassadeur de France à Gênes, lequel vit en lui « un homme
de beaucoup d’esprit, fécond en grandes idées et qui possède des talents pour
leur exécution ». Campredon lui accorda le léger secours quémandé pour passer
en France, « où il se flatte de pouvoir rendre ses services utiles », en échange des
informations qu’il venait de livrer aux Génois et sans tenir autrement compte de
l’allusion faite par Richard – vraisemblablement dans le but de l’appâter et de lui
soutirer une somme plus importante – à « un certain marquis français » venu les
rejoindre au large. Richard n’a jamais pu en découvrir l’identité « c’était, dit-il,
un homme d’environ 30 ans, fort picoté de la petite vérole, borgne, ou du moins
fort louche, qui s’est fait calviniste en Hollande, et qu’il croit avoir des biens
assez considérables en France29 ». Cette lettre permet en fait de corréler les informations livrées par Richard dans sa relation du voyage de la Demoiselle Agathe.
Avant de renvoyer Richard, Campredon, intrigué, lui demanda ce que Théodore
entendait faire des seringues et de l’eau-forte que le chimiste Duvernes lui avait
livrées à Lisbonne. « C’est, répondit-il, pour seringuer l’eau-forte dans les yeux
des génois qu’on pourra surprendre, comme des sentinelles qui ne se retrouveront pas hors de combat, sans que le bruit que feroient les coups de fusils donnent
l’alarme30 ». Richard quitta Gênes le 30 septembre 1738 pour Marseille31 et l’on
n’entendit plus jamais parler de lui.
La mésaventure du Yong-Rombout
Outre la Demoiselle Agathe et la Maria Jacoba, Théodore et ses associés
avaient affrété un troisième navire, le Yong-Rombout. Le contrat de nolisement
avait été établi à Flessingue, sur ordre de Théodore, par Valentino Tadei et le
fidèle Francesco Dell’Agata qui, depuis le début de l’aventure à Tunis, assurait
auprès du roi les fonctions de secrétaire particulier. Le 23 juin 1737, une semaine
avant de quitter la Hollande à bord de La Demoiselle Agathe, Théodore, depuis
Amsterdam, avait donné « en la forme la plus authentique pouvoir à François
Dell’Agata notre secrétaire, de convenir en notre nom avec le sieur Van Pee ou
un autre capitaine d’un bâtiment pour transporter des marchandises et des gens à
nous et à s’engager en notre nom pour lui donner satisfaction en notre royaume
29. Paris, A. M.A.E., C.P., Gênes 101, Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 2 octobre 1738, op. cit.
30. Ibidem.
31. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, vol. 101
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sur tout ce qui sera convenu, ce que j’avaliserai comme si je l’avais conclu
moi-même et pour plus de validité nous l’avons signé de notre propre main32 ».
Finalement ce sera Le Yong-Rombout, capitaine Antoine Bevers, appartenant aux
sieurs Splenter, Van Doorn, et Abraham Louxissen, qui sera choisi. C’était un
navire de dix-huit canons et le contrat, à raison de seize cents florins mensuels,
portait sur au moins quatre mois. Il devait, comme les deux autres navires, faire
voile vers les côtes corses pour échanger sa cargaison d’armes et de munitions
contre de l’huile d’olive33.
La traversée, commencée sous les meilleurs auspices, se termina en catastrophe. Arrivé fin octobre en vue de L’Île-Rousse, le capitaine, persuadé que le lieu
était aux mains des rebelles, mit une chaloupe à la mer et débarqua Dell’Agata
et cinq marins qui furent aussitôt capturés par les Génois. Dès le 2 novembre
le commissaire, Paolo Battista Rivarola, non sans satisfaction, en informe le
Sénat34 et se félicite notamment de s’être emparé de Dell’Agata. Ce dernier,
après avoir tenté de se faire passer pour un Palermitain, finit par dévoiler son
identité. Il reconnaît par ailleurs être venu pour la première fois dans ce royaume
avec Théodore sur le fameux navire anglais du capitaine Dick puis être retourné
à Livourne sur ce même bâtiment. Par la suite, il revint en Corse sur une tartane
française – transportant, des armes, des munitions et des passagers – qui fit
escale entre Saint-Florent et L’Île-Rousse. Il embarqua enfin à Solenzara avec
Théodore et le suivit à Livourne, à Florence, à Paris, à Rouen, à Amsterdam, en
Angleterre, en Zélande et à Lisbonne. Il avoue également que le Yong-Rombout
qui venait de le déposer si malencontreusement à L’Île-Rousse, transportait du
fer, du plomb et de la poudre. Malgré le repentir qu’il semble manifester, le
commissaire général décide de hâter son procès. Il a perdu la trace du YongRombout, mais il a donné ordre à la galère Santa Maria et à la barque corsaire
du capitaine Oderico de se lancer à sa poursuite. Sans grand espoir de succès,
avoue-t-il, car en cette saison les vents sont favorables au voilier et, par ailleurs,
la galère et la barque ne sont pas en mesure d’affronter un navire portant dix-huit
canons, sans compter les pierriers, les espingoles et autres mousquets et pistolets servis par un équipage nombreux « et en grande partie composé de gens
désespérés ». De plus la Santa Maria a besoin de deux ou trois jours pour laisser
reposer la chiourme. Décidément la marine de guerre de la Dominante, qui ne
dispose que de trois à quatre galères, n’est plus à même d’assurer le contrôle de
la mer intérieure.
Paolo Battista Rivarola, pour empêcher les livraisons d’armes et de munitions,
fait cependant surveiller les différents points d’atterrage par de nombreuses peti32. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, vol. 99. « Copie du pouvoir du Roy Théodore et traduit de sa main du
hollandais en italien, donné à François de Agata son secrétaire pour fretter un bâtiment à Amsterdam le
23 juin 1737 ». La signature de Théodore figure bien au bas du document.
33. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, vol. 101.
34. Lettre de Rivarola au Sénat. A.S.G, Archivio segreto, filza 2031.
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RETOUR EN MÉDITERRANÉE
tes embarcations privées nolisées par l’État ; puis, conscient d’avoir fait tout ce
qui est en son pouvoir, il consacre son attention et sa rancœur à l’instruction du
procès de Dell’Agata. Ses sentiments à l’égard du Florentin et de son maître sont
si connus de tous que bientôt plus personne à Bastia ne se fait d’illusions sur le
sort du malheureux secrétaire. Le 13 novembre, D’Angelo annonce à Maurepas
que « les matelots et le passager enlevés sur le canot du navire hollandais près de
L’Île-Rousse sont toujours étroitement gardés jusqu’aux ordres de la République.
On prétend que M. de Rivaroles fera pendre le Toscan35. » Effectivement, il sera
pendu quelques jours après malgré la tentative faite, à la demande de Théodore,
par les chefs rebelles pour l’échanger contre l’un des officiers génois supposés
être tombés entre les mains des Corses.
Le capitaine du Yong-Rombout, désemparé, renonça à débarquer sa cargaison, et fit mettre les voiles en direction de Naples où le navire arriva vers le
10 novembre. Le désarroi des commanditaires était encore plus grand. Lucas
Boon ne comprenait pas comment le navire, dont le capitaine était un marin
expérimenté, avait pu se jeter ainsi dans la gueule du loup. Toutefois, malgré ce
double échec, l’appât du gain le conduisit à persévérer et à encourager Théodore
et ses autres associés à poursuivre l’entreprise. D’après lui, il fallait absolument que le Yong-Rombout retourne vers les côtes de Corse36. C’était également l’avis de Dominique Rivarola, l’ancien vice-consul d’Espagne à Bastia, et
désormais le principal agent des rebelles à Naples. Il invita donc instamment le
capitaine Bevers à repartir vers la Corse, mais celui-ci lui répondit qu’il le ferait
seulement si on lui assurait de pouvoir jeter l’ancre en toute quiétude à PortoVecchio. Rivarola écrivit alors aux chefs rebelles pour leur demander de tenter
de s’emparer de la place et confia ses lettres ainsi qu’une cargaison d’armes et de
munitions au patron d’une felouque de Lipari. Poursuivant son trafic d’hommes,
Rivarola s’était fait avancer l’argent nécessaire par des officiers siciliens contre
la promesse de leur fournir en retour des recrues insulaires. La felouque arriva
en Corse le 13 janvier37.
Malgré cette activité, Pignon, depuis Livourne, transmet des nouvelles rassurantes à Amelot. D’après un capitaine hollandais arrivé de Naples, les affaires
de Théodore « sont dans le plus mauvais état du monde », il n’oserait se montrer
nulle part, attendu les engagements qu’il a pris avec plusieurs négociants de
Hollande et d’ailleurs, « et le navire destiné pour la Corse qui est à Naples ne
suivra pas sa destination, l’équipage ne voulant pas s’exposer à être pris par les
Génois dont ils craignent la cruauté38 ».
35. Paris, A.N., AE-B1-199.2. Traduction de la lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia,
13 novembre 1737.
36. A.S.G., Archivio segreto, filza 3010. Lettre de Lucas Boon à Bookman et Evers, en date du
13 décembre 1737.
37. Lettre de Pignon à Amelot, Livourne, le 30 janvier 1738. In abbé Letteron, Pièces et documents, op.
cit., p. 101-103.
38. Ibidem.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Or si Théodore se cache effectivement en Hollande, ses mandants et associés
semblent ne pas avoir renoncé à livrer la cargaison du Yong-Rombout en contrepartie de l’huile promise.
Le 20 janvier 1738, un nouveau contrat, signé à Naples à bord du navire,
lie le capitaine Bevers commandant du Yong-Rombout aux « ministres de
Théodore Ier » et il est convenu que :
Nous soussignés, capitaine et pilote du bâtiment nommé le Yong-Rombout d’une
part, et les ministres de Théodore Ier roy de Corse de l’autre, promettons moyennant
l’assistance divine d’exécuter ponctuellement le contenu des articles suivants, sans
exception aucune, à moins que la nécessité nous force au contraire.
1° le susdit capitaine Antoine Bevers sera obligé de faire voile avec son vaisseau et les
passagers qui seront dessus à l’isle de Corse et moyennant l’assistance divine devra
jeter l’ancre à Porto-Vecchio ; mais il devra d’abord prendre langue à Aleria avec sa
chaloupe et y faire les signaux convenus. Le d. capitaine s’obligeant en outre de faire
toutes sortes de diligences et ce qui dépendra de lui pour y exécuter le débarquement
ainsi qu’il est d’usage en semblables conjonctures. Cependant si le bâtiment étoit attaqué, et que malgré tous ses efforts il ne put résister et fut battu, ce qu’à Dieu ne plaise,
le patron sera tenu de faire voile vers Malthe (sic) ou autre port plus commode pour y
porter ses passagers, et il laissera les marchandises ou il jugera le plus à propos. Bien
entendu que le capitaine en semblable cas, ne prendra de résolution qu’autant qu’il y
sera contraint par la nécessité.
2° Les seigneurs ministres susdits seront tenus d’embarquer sur le d. vaisseau et d’être
fidèles au capitaine pendant le voyage dans quelques conjonctures que se soit, et aider
le capitaine en lui donnant des marques de leur bienveillance.
3° Les susdits ministres seront tenus de fournir 20 hommes y compris le pilote qui
aurait connaissance des ports de la Corse. Lesquels hommes défendront le bâtiment au
cas qu’il soit attaqué, et serviront à la manœuvre, et ces hommes seront commandés
par le seigneur Dominique Rivarola.
4° Les dits seigneurs ministres fourniront les vivres à ces hommes ; cependant le capitaine aura soin outre cela d’en faire encore pour son voyage.
5° Le seigneur Rivarola et les autres ministres feront leurs diligences pour que ces
vingt hommes soient embarqués au plustost, le bâtiment étant prêt et n’attendant que
cela pour lever l’ancre, et aussitôt qu’ils seront à bord, le d. capitaine sera tenu de
faire voile.
6°Le Bâtiment étant arrivé en Corse, le seigneur Rivarola et les autres ministres seront
tenus de lui fournir son chargement conformément au contrat fait en Zélande.
7° À l’arrivée du bâtiment l’on fera en sorte de débarquer des canons et d’en dresser
une batterie à terre, pour défendre le d. vaisseau contre les bâtiments génois qui pourraient l’attaquer et pour faciliter le déchargement de ses marchandises.
8° Les autres munitions seront aussi débarquées sans aucun retard. L’on devra embarquer en même temps à proportion les marchandises qui seront prises en échange de
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RETOUR EN MÉDITERRANÉE
ces munitions et l’on continuera de cette manière jusqu’à l’entier déchargement des
armes et au total embarquement des autres39.
Une copie de ce contrat est aussitôt remise au marquis de Puysieulx, ambassadeur de France à Naples, qui, depuis l’arrivée du Yong-Rombout, surveille
les allées et venues du capitaine Bevers et s’inquiète de ses conciliabules avec
Dominique Rivarola.
Alors que le Cabinet de Versailles juge le moment venu d’intervenir militairement en Corse et négocie, par l’intermédiaire de Sorba, avec le gouvernement
génois les modalités de cette intervention, il serait pour le moins fâcheux que
Théodore ou ses affidés de l’extérieur viennent troubler le jeu insulaire, déjà
si compliqué, et fournissent des armes aux révoltés. Aussi Puysieulx s’efforcet-il de convaincre Joseph Valembergh, le consul de Hollande à Naples, d’empêcher le navire de prendre la direction de l’île pour y livrer des armes devant
servir à combattre la Sérénissime République contre laquelle les États Généraux
ne sont pas en guerre, et que la France s’apprête à soutenir. Confronté à la
réponse évasive du consul hollandais, Puysieulx sollicite une entrevue auprès du
marquis de Montealegre, le ministre d’État du roi des Deux-Siciles, qui, guère
plus coopératif, lui déclare ne pouvoir s’immiscer dans cette affaire puisque
Sa Majesté Louis XV n’a pas déclaré la guerre aux Corses et que par ailleurs
les armes convoyées ne font que transiter par Naples. Il s’engage néanmoins à
parler au consul de Hollande et à faire pression sur les Corses se trouvant dans
le royaume. Ne se fiant qu’à moitié aux bonnes paroles du ministre, Puysieulx
décide d’agir par ses propres moyens et entreprend habilement de jeter le trouble
dans l’esprit du capitaine Bevers en lui faisant valoir le danger qu’il y aurait pour
lui à retourner en Corse.
Par ailleurs, le marquis Grimaldi, l’envoyé de Gênes à Naples, n’est pas
en reste et parvient à soudoyer le Florentin Valentino Tadei, un des signataires avec le malheureux Dell’Agata du contrat de nolisement du Yong-Rombout
à Flessingue. Celui-ci, en contrepartie d’une promesse de pardon et de quelque argent pour retourner à Pise, lui remet les polices de chargement, le contrat
d’affrètement du Yong-Rombout, le pouvoir authentique de Théodore ainsi que
le nouveau contrat de nolisement signé par Rivarola, dont une copie est déjà,
comme nous l’avons vu, entre les mains du ministre de France. La conjonction
de tous ces efforts fera que le navire ne parviendra jamais à destination. Au début
du mois de mars, il est à Gaète, et les commanditaires hollandais ont donné ordre
39. Paris, A.M.A.E.,C.P., Gênes, 101. Traduction de l’italien du nouveau contrat fait à Naples le
20 janvier 1738 entre le patron du bâtiment zélandais Yong-Rombout et les ministres de Théodore 1er.
Document transmis au ministre, avec une lettre du marquis de Puysieulx, ambassadeur de France à
Naples, le 21 janvier 1738. Au bas de cette copie, il est mentionné : « signé. Fait à bord du dit bâtiment
le 20 janvier 1738 », ce qui, si la transcription est fidèle, infirmerait les dires de Le Glay, lequel se basant
sur un autre document déposé dans le même fonds d’archives avance que le contrat n’a jamais été signé.
Cf. Le Glay, op. cit., p. 162, note 3.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
à Bevers de ramener le navire en Hollande après avoir remis la cargaison à un de
leurs correspondants à Livourne40.
Entre-temps le navire a subi bien des mésaventures dont l’espion génois
Carlo Bernabò, qui à Rome surveille les agissements des Corses et notamment
ceux des sœurs Fonseca, se fait l’écho. Courant février, des marins du YongRombout se sont révoltés à Naples, et, malgré les supplications de leur capitaine
ont pris place à bord d’une embarcation mise à leur disposition par le marquis
Grimaldi pour les conduire à Gênes41. Bevers, avec les six marins demeurés fidèles, quitte alors Naples pour aller essayer de compléter son équipage à Nettuno.
Non seulement il n’y parvient pas, mais le deuxième jour une violente tempête
l’oblige à couper l’ancre du Yong-Rombout et à lever la voile pour éviter que le
navire ne s’écrase sur la plage. Il prend aussitôt la direction du levant et se rend
effectivement à Gaète42. À Nettuno ont mis pied à terre trois Corses, qui depuis
se sont embarqués pour Rome. Il s’agit de Domenico Rivarola, du fils de Pier
Simone Ginestra, provisoirement installés à Rome, et du fils de Carlo Francesco
Alessandrini qui lui est reparti vers Civita Vecchia. Tous, d’après Bernabò,
préparent leur retour en Corse43.
Les rebelles de la diaspora ne baissent donc pas les bras et, pas plus qu’eux,
leur roi, qui, dès son retour en Hollande, a repris ses intrigues depuis son refuge
secret. Dès le 27 janvier 1738, un agent français à Amsterdam informe le ministère que le baron de Neuhoff « a fabriqué encore une prétendue révolution de la
Nation corse, dans laquelle, il est dit que les Corses promettent et jurent de ne
reconnoitre jamais aucune Puissance que celle de leur roi Théodore Ier 44 ». La
note précise que cette information doit être insérée dans la gazette française du
lendemain, puis dans toutes les autres (de Hollande) ainsi que dans celles d’Allemagne. L’auteur assure en avoir vu la traduction, écrite de la main même de
« ce reclus ». On inondera, dit-il, le public de ces sortes d’écrits « qui ne tendent
qu’à engager quelques crédules à fournir encore de quoi équiper un navire pour
le passer dans l’île de Corse ; & il (Théodore) promet pour le coup de vaincre
ou de mourir45 ». Théodore est donc prêt à rebondir. Il est vrai que, pour certains
en Corse, il personnifie encore un recours possible face à Gênes et à la menace
d’intervention française.
40. Le Glay, op. cit., p. 163.
41. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011. Lettre de Carlo Bernabò au Sénat, Rome, le 22 février 1738.
42. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011. Lettre de Carlo Bernabò au Sénat, Rome, le 1er mars 1738.
43. Ibidem.
44. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse 8. À Amsterdam, le 27 janvier 1738.
45. Ibidem.
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CHAPITRE
20
Pendant ce temps,
en Corse
Nous avons abandonné l’île à la mi-décembre 1736, environ un mois après
le départ de Théodore (cf. chapitre XVI). L’événement, nous l’avons vu, avait
interpellé les chancelleries, mobilisé à la poursuite du fugitif les espions de
diverses nationalités, focalisé aussi les regards sur la Corse. Désormais bien des
puissances s’inquiètent de son état de délabrement. La France notamment, qui
ne cache plus sa volonté d’arbitrer toute tentative de règlement international du
conflit. Déjà, le 30 juillet 1736, dans une lettre à Maurepas, Campredon écrivait
à propos d’une éventuelle intervention étrangère :
Cependant le Royaume s’épuise en tout genre chaque jour, et quiconque aura à le
posséder, aura bien besoin de tems pour le remettre si tant est même qu’il y puisse
jamais parvenir1.
Et, au mois de novembre, peu après la fuite de Théodore, M. de Bertellet, le
consul de France à Livourne, de renchérir :
Voilà une royauté fort déconcertée et de courte durée, cette affaire ne finira pourtant
point qu’elle n’entraîne la ruine entière de la Corse et presque celle des Génois, il leur
en coûte déjà horriblement cher et quand la chose n’iroit pas plus loin la république en
resteroit fort épuisée, mais les Corses ne sont pas gens à plier si facilement2.
Effectivement après un moment de flottement et une tentative de conciliation
avortée, la consulte de la Casabianca crée les conditions d’une rupture durable,
sinon définitive, des pourparlers de paix. Elle est suivie, le 10 décembre, de la
promulgation d’un édit proclamant la fidélité des chefs rebelles à Théodore, leur
roi fugitif.
Et Orticoni revient
Dans la nuit du 28 au 29 novembre, Erasmo Orticoni, dont nous avons relevé
les réticences à propos de l’aventure théodorienne (cf. chapitre X), s’est embarqué pour l’île sur la grande felouque armée en guerre du marquis Silva, consul
1. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, 98.Lettre de Campredon à Maurepas, Gênes, le 30 juillet 1736.
2. Paris, A.N., série AE-B1-576. Lettre de De Bertellet à Maurepas, Livourne, le 19 novembre 1736.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
d’Espagne à Livourne, marquant ainsi
qu’une page était tournée ou que du
moins une nouvelle phase de la révolte
s’engageait3.
Sa présence sur un navire espagnol
semble inquiéter l’agent consulaire français, mais il se contente de noter sobrement que cela « donne lieu à bien des
réflexions que le tems éclaircira4 ».
Indépendamment des soutiens dont
elle a pu bénéficier, l’exfiltration d’Orticoni est une véritable gifle pour le
Portrait du chanoine Erasmo Orticoni.
service de renseignement génois qui,
depuis au moins le mois d’août, le surveillait de près et s’efforçait d’empêcher
son retour en Corse. Bartolomeo Domenico Gavi, devinant les projets d’Orticoni, avait même pris personnellement l’affaire en main et fait espionner nuit
et jour le petit groupe de fuorusciti gravitant à Livourne autour d’Orticoni et de
Domenico Rivarola. Au début novembre, le chanoine Orticoni, les révérends
Graziani, Gio Pietrucci de Cateri en Balagne, le père Giovan Maria Malta des
servites de Calenzana, Domenico Rivarola, Giuseppe Paolini, son gendre, et
Nicolò Frediani, son parent, sont toujours dans le port toscan. Nicolò Frediani a
fait venir, comme nous l’avons relaté, sa famille de Bastia et a loué à son intention
un étage dans une maison sise rue San Francesco. Gavi pense que le lieutenantcolonel Rivarola doit également s’installer à Livourne, mais pour l’instant il est
chez les pères Théatins, à Monte Nero, où il est censé prendre l’air pour raison de
santé. La rumeur de dissensions et de suspicions existant entre les partisans d’Orticoni et la famille Rivarola est parvenue aux oreilles du consul, mais elle semble
avoir peu de consistance car on a vu le chanoine discourir et se promener pendant
des heures avec Domenico Rivarola et Nicolò Frediani, tant sur la place principale
que de par la cité. Toutefois, jusqu’à présent, se rassure Gavi, rien dans l’attitude
des Corses ne conduit à penser qu’ils envisagent de rejoindre incessamment leur
terre natale. D’autant que la déconvenue de la Padulella, la reprise des tours de
Porto et de Galeria ainsi que la construction d’un fortin à L’Île-Rousse rendent
désormais difficile l’accès au royaume5. Gavi cependant ne baisse pas la garde et
maintient les exilés corses sous étroite surveillance. Le mardi 27 novembre, sur la
foi d’une information, erronée, l’avertissant de leur départ éminent sur un navire
français, il se précipite chez le consul de France pour lui faire des remontrances
3. Paris, A.N., série AE-B1-726. Lettre de l’agent consulaire français Calvo de Silva au ministère, Livourne,
le 10 décembre 1736.
4. Ibidem, lettre du 10 décembre 1736.
5. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi au Sénat, Livourne, le
7 novembre 1736.
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PENDANT CE TEMPS, EN CORSE
et exiger de lui la présentation des patentes des navires français en partance. En
fait, une barque devait prendre la direction de Cività Vecchia et deux tartanes celle
de la Provence. Rassuré, Gavi s’en retourne chez lui, convaincu d’avoir une fois
encore contrarié les projets des rebelles. Ce en quoi il se leurrait, car le lendemain,
comme nous l’avons vu, Orticoni et une partie de ses amis s’échappaient sur la
barque du consul d’Espagne. Le jeudi 29 novembre, le consul génois, fort marri,
ne peut que constater leur disparition. D’après son enquête, ils auraient embarqué
non pas sur la felouque du consul d’Espagne comme le prétend le consul français Bertellet, mais sur une felouque ou une galéasse espagnole du patron catalan
Raimondo Bonas, nommée la Sainte Anne6. La suite de l’aventure nous est contée
par le commissaire général, marquis Paolo Battista Rivarola. Giacinto Paoli en
personne, suivi d’une faible escorte, se serait déplacé en Balagne pour rencontrer
Erasmo Orticoni, lequel avait mis pied sur la plage de Lozari où l’avait conduit
effectivement la felouque du marquis Silva « bien trop connue pour les multiples
actes de contrebande auxquels elle s’est livrée dans les mouillages de ce royaume
contrôlés par les rebelles7 » et le commissaire général, pessimiste, d’ajouter : « Le
capitaine Bembo d’Algajola me fait part des perfides suggestions dudit Orticoni,
il est vraisemblable qu’elles feront impression sur l’esprit mal disposé de cette
infâme nation8. »
C’est que l’indomptable chanoine est l’un des chefs historiques les plus
respectés et les plus écoutés des rebelles insulaires. Né à Santa Reparata en
Balagne, vers 1680, d’une famille originairement de Monticello, dans les années
1730 c’est un homme dans la force de l’âge, présenté par Mgr de Mari, qui pourtant ne l’aime pas, comme étant « assez grand de taille, avec le maintien grave
d’un homme qui pense plus qu’il ne dit, d’une vive intelligence et d’une grande
obstination9 ». Après des études au petit séminaire de Campoloro, il part à Rome
où il devient en 1717 docteur in utroque jure, ce qui lui permet, de retour en
Corse, d’obtenir un canonicat puis de devenir vicaire général de Mgr Saluzzo
avec lequel il se brouillera en 1720. L’homme est en effet présenté par diverses
sources comme étant acariâtre et vindicatif.
Après un court séjour à Rome, il retourne en Corse dans l’évêché d’Aleria,
réduit à exercer les modestes fonctions de sous-collecteur des dîmes, puis, en
1730, de chanoine pénitentiaire10. Les révoltes de Corse débutent à cette époque.
Orticoni, qui a été dépêché dans l’intérieur de l’île par Mgr de Mari pour tenter
de calmer les esprits, prend conscience de l’ampleur du mécontentement et ne
6. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi au Sénat, Livourne, le
5 décembre 1736.
7. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Lettre de Paolo Battista Rivarola au Sénat, Bastia, le
12 décembre 1736.
8. Ibidem. Lettre de Paolo Battista Rivarola au Sénat, Bastia, le 12 décembre 1736.
9. Cité par Antoine-Marie Graziani, Théodore, op. cit., p. 56.
10 Ange Rovere : « Orticoni Erasmo » in Dictionnaire historique de la Corse (sous la direction d’Antoine
Laurent Serpentini), éditions Albiana, Ajaccio, 2006, p. 712-713.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
tarde pas à rejoindre le camp des rebelles. En mars 1731, il est l’une des principales figures du congrès des théologiens réuni à Orezza pour tenter de trouver
un terrain d’entente entre les diverses parties. Bientôt, Orticoni, très au fait du
contexte international, va franchir le pas et, avec l’assentiment des chefs rebelles, se lancer dans une intense activité diplomatique visant à donner à la Corse un
maître plus juste ou du moins à assurer aux rebelles le soutien d’une puissance
capable d’amener la République à négocier. En juin 1731, il est de retour à Rome
où il s’efforce, en vain, de convaincre le pape Clément XII de faire valoir l’antique suzeraineté du Vatican sur la Corse. Parallèlement, multipliant les initiatives, il se tourne vers l’Espagne et la Toscane. Versailles est aussi approchée,
et nous verrons que le cabinet français fait grand cas de son opinion. Il sollicite
même l’ordre de Malte, ce qui, il faut en convenir, n’était pas une initiative très
réaliste. Après l’intervention impériale, nous le retrouvons à Vienne dénonçant
le non-respect par Gênes du Pardon garanti par l’Empereur. Après quoi, comme
beaucoup de Corses suspects aux yeux de la police génoise, il se repliera sur la
péninsule et résidera épisodiquement à Rome, à Naples et surtout à Livourne,
d’où il organise plusieurs expéditions d’armes et de munitions à destination de
rebelles. Il n’oublie cependant pas sa mission première qui est de plaider la cause
des Corses auprès des cours étrangères et nous le retrouvons en septembre 1734
à Naples s’efforçant de convaincre l’infant Don Carlos. En décembre il est à
Madrid avec Ceccaldi, mais sans plus de résultat ce qui, en désespoir de cause et
sans conviction, le conduit à se rallier à l’option Théodore. Depuis Livourne, tout
en gardant ses distances avec le roi que les Corses se sont donné, il a continué
directement ou par l’intermédiaire d’autres fuorusciti à organiser des transports
d’armes vers l’île, et maintenant que Théodore s’est enfui, le voilà de retour
car il pressent que sa présence auprès des siens est désormais nécessaire pour
raviver les énergies. Il a été incontestablement l’un des principaux artisans de
l’assemblée générale de l’ensemble des pièves qui, au mois de janvier 1737, a
élu Giacinto Paoli et Don Luigi Giafferi généraux et Antonio Buttafoco, Gio
Giacomo Ambrosi dit Castineta et Schizzetto lieutenants généraux11.
Blocus et petite guerre
La « stretta serrata », c’est-à-dire le blocus de l’intérieur de l’île imaginé
par Paolo Battista Rivarola pour réduire les rebelles, va se poursuivre en 1737.
Le principe et les modalités en avaient été fixés par le commissaire général en
décembre de l’année précédente quand se profilait la rupture des négociations
engagées avec les généraux par l’intermédiaire du piévan Ciavaldini. Après avoir
licencié les soldats corses suspectés de tiédeur et même de déloyauté envers la
11. Lettre d’Anton Francesco D’Angelo à Maurepas, Bastia le 27 janvier 1737. D’après le vice-consul,
les délégués ont aussi nommé un commandant pour chaque village et ont juré de mourir plutôt que de
se soumettre. Paris, A.N., série AE-B1-199.2
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PENDANT CE TEMPS, EN CORSE
République et soupçonnés en outre de faire passer des vivres et une partie de leur
solde à leur famille, alimentant ainsi une certaine économie dans l’intérieur des
terres, il s’agissait d’asphyxier totalement les rebelles. Au début décembre 1736,
le commissaire général Rivarola définit les grandes lignes du plan qu’il soumet
à l’assentiment du Sénat. Il s’agit d’empêcher tout échange ou vente de denrées
aux rebelles par certains habitants des présides afin de rendre efficace le blocus
maritime et faire en sorte que « lesdits rebelles ne puissent être d’aucune façon
approvisionnés12 ».
Le Sénat, nous l’avons vu, approuve entièrement cette stratégie et encourage
même à poursuivre et à intensifier la politique de dévastations et de vexations
initiée par Rivarola contre les communautés gagnées à la révolte. Cette politique
semble donner de bons résultats, du moins dans un premier temps, et le commissaire Rivarola en fait part avec satisfaction au gouvernement génois. D’après lui,
les Corses commencent à manquer de tout, le sel se vend dans les campagnes
4 sous la livre et la plupart des paysans vont pieds nus. Cependant, ajoute-t-il,
il ne comprend pas comment, dans ces conditions, les rebelles peuvent encore
recevoir les munitions indispensables à l’exécution de leurs projets13. Le blocus
maritime se révèle apparemment efficace et jamais jusqu’à présent autant de
navires n’ont été interceptés par les corsaires génois ; à moins qu’il ne s’agisse
encore de fausses nouvelles savamment distillées par la propagande génoise.
Ainsi le 4 février 1737, le correspondant anonyme de la cour de Turin à Bastia
signale que l’on a entendu du côté de L’Île-Rousse un échange de tirs de canons
entre les corsaires génois et deux barques catalanes qui voulaient accoster14. Et
de poursuivre :
Bien que les Génois veuillent cacher ces faits, le bruit court ici qu’à Porto-Vecchio les
corsaires génois sont en train de surveiller un petit navire hollandais et cela aussi est
tenu secret. L’on dit encore que du côté de Solenzara une barque catalane a débarqué
beaucoup de marchandises, mais à dire vrai l’on n’en connaît point la nature15.
Le commissaire Rivarola, pour tarir la source livournaise, aurait expédié un
officier dans ce port avec mission de présenter ses compliments au général baron
de Wachtendonck, commandant des troupes impériales en Toscane et de le sensibiliser à ce problème16. Le correspondant bastiais de la cour de Turin juge cepen12. A.S.G., Archivio segreto, filza 2029. Rapport au Sénat en date du 7 décembre 1736.
13. Lettre de Rivarola au Sénat, en date du 17 décembre 1736, transcrite par A. Rossi, in Osservazioni
Storiche, Livre septième, p. 231.
14. A.S.T., Lettere ministri stranieri, Genova, 15-16. Ce qui est confirmé par Anton Francesco D’Angelo
« un de ces corsaires [génois] qui est de garde à l’Isle rouge a tiré plusieurs coups de canons à deux
barques catalanes qui voulaient prendre terre à celte isle », mais il semblerait que ce blocus n’ait pas
que des avantages pour les Génois et surtout pour les Bastiais, et D’Angelo d’ajouter, fort pessimiste :
« Bastia est toujours fermée. Il ne s’y fait plus de commerce, on y manque du nécessaire et la misère
est très grande ». Paris, A.N., série AE-B1-199.2 ; traduction de la lettre de D’Angelo à Maurepas,
Bastia le 10 février 1737.
15. A.S.T., Lettere ministri stranieri, Genova, 15-16. Rapport d’un anonyme de Bastia.
16. Ibidem.
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dant que la situation insulaire est bien plus grave que ne veut le laisser entendre
le commissaire général génois. Le chanoine Orticoni aurait affirmé que les Corses
étaient assurés de ne plus jamais payer la taille génoise et qu’en outre « […] les
rebelles attendent Théodore et par conséquent ceux qui sont avec lui, et, comme je
l’ai dit, ils espèrent des secours à la hauteur de leurs besoins. Cette position unanime
des Corses me cause bien du souci et le discours du chanoine Orticoni ne me plaît
pas davantage. Le seigneur commissaire est désappointé, il partirait volontiers et il
lui semble que le moment de la relève se produira dans mille ans17. »
Effectivement, cette lutte harassante pour le contrôle des côtes se double dans
l’île d’une guerre de harcèlement où les deux parties n’hésitent plus à pratiquer
systématiquement la politique de la terre brûlée.
Ainsi toujours d’après le même témoin, « l’escadron volant génois qui
surveille les plaines a enlevé 300 brebis appartenant à des bergers de Pietralba18 ».
Les rebelles ne sont pas en reste qui, dans la nuit du 9 au 10 février, se sont hasardés en petit nombre jusqu’aux portes de Bastia où ils ont dépouillé une sentinelle de ses armes19. De même, à San Pellegrino, des soldats génois, sortis du
fort pour fourrager, tombèrent dans une embuscade tendue par les rebelles, dont
deux seulement réchappèrent, les autres ayant été « assommés et fusillés20 ». Ces
petits faits d’armes contribuent à remonter le moral des Corses et cela d’autant
plus que la rumeur laisse entendre que Ceccaldi, après avoir quitté l’Espagne,
s’est rendu à Naples d’où il entend passer bientôt en Corse en compagnie de
Théodore. Et D’Angelo de conclure : « Les affaires de la république en Corse
sont dans un état plus désespéré que cy devant. Les Corses, grands et petits,
disent hautement qu’ils aiment mieux mourir que de rentrer jamais sous la domination de la république21. »
Cependant la pression génoise s’accentue dans les campagnes où le nécessaire manque cruellement. Ainsi pour se procurer un peu de sel, cinq à six
femmes s’en sont allées récupérer de l’eau de mer à San Pellegrino et, prises sur
le fait, ont été assommées par les Génois22.
D’Angelo ajoute que les Corses sont tourmentés chaque jour par les soldats
qui incendient les terres, les moissons et les oliviers et enlèvent les troupeaux,
parfois avec la complicité d’insulaires ; ce qui instaure un climat de défiance dans
les campagnes et donne lieu à des répressions sauvages. Ce fut le cas, par exemple,
à l’encontre d’un homme d’Orezza soupçonné par des rebelles d’avoir conduit les
soldats jusqu’au territoire de pâture de leur bétail. Capturé dans le voisinage, il fut
17. Ibidem.
18. A.S.T., Lettere ministri stranieri, Genova 15-16. Rapport de l’anonyme de Bastia du 4 février 1737.
19. Ibidem.
20. Paris, A.N., AE-B1-199.2. Rapport de D’Angelo à Maurepas, Bastia le 29 avril 1737. Traduit de l’italien
par les services du ministère.
21. Ibidem.
22. Paris, A.N. BI. 199.2. Rapport de D’Angelo à Maurepas, Bastia le 24 mai 1737.
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conduit sur le pont enjambant un affluent du Golo, d’où, après lui avoir tiré trois
balles dans le corps, on le jeta dans l’eau avec une pierre au cou23.
En juillet, Paolo Battista Rivarola envoya secrètement un escadron depuis
San Pellegrino pour incendier les blés et les vignes en Tavagna, Moriani,
Campoloro et Verde « et même si les résultats ne furent pas à la hauteur des
attentes de Rivarola, le dommage fut conséquent pour les petites gens » assure
Ambrogio Rossi24. Depuis Ajaccio, le commissaire général Soprani en fit autant
à l’encontre de Casaccone, qu’il fit saccager et brûler et « le feu fut si terrible
qu’il parcourut les terres sur deux lieues sinon davantage25 ».
Comme nombre de ces terres dépendaient de la mense épiscopale, le vicaire
et le chancelier de l’évêque intentèrent un recours en indemnisation devant les
Sérénissimes Collèges. La réponse de cette instance mérite d’être notée, car elle
précise parfaitement l’état d’esprit de la classe dirigeante génoise à l’égard des
Corses ainsi que la politique qu’elle entend mener dans l’île :
Pour ce qui concerne les pays rebelles, la troupe en campagne n’a aucunement à
se soucier des biens d’un quelconque particulier, même de ceux dont la nature est
évoquée par le vicaire et le chancelier, mais au contraire, se livrant selon les circonstances à des déprédations, il est utile de l’autoriser à procéder ainsi contre les biens de
chacun sans distinction26. »
La petite guerre va se poursuivre de la sorte durant tout l’été, multipliant de
part et d’autre les escarmouches, les meurtres et les incendies. Paolo Battista
Rivarola va faire ainsi incendier les blés dans le Cortenais entraînant la destruction de « plus de dix mille mesures de grains27 ». Il a également envoyé un escadron volant en Casinca qui a enlevé 2 000 bestiaux. Les bêtes ont été vendues
à Bastia et le produit de la vente partagé entre les officiers et les soldats28. Les
Corses ont aussitôt pris leur revanche en faisant irruption dans le Nebbio puis en
venant récupérer leur bétail, presque sous le feu des canons de Bastia. Il s’en est
suivi un sérieux accrochage avec les forces génoises et les deux parties ont laissé
plusieurs hommes sur le terrain. Après s’être retirés, les rebelles ont allumé de
grands feux dans les montagnes environnantes ce qui a beaucoup inquiété les
Bastiais. On craint maintenant qu’ils ne passent en Balagne pour s’attaquer à
Calenzana ou bien qu’ils ne saccagent le Nebbio29.
Au début septembre, la situation se détériore encore davantage. Toujours
d’après la même source30, « les rebelles ont bloqué Ajaccio pour se venger de
ce que les habitans qui sont de génie génois ont brûlé plus de trois mille sacs
23. Ibidem.
24. Ambrogio Rossi, Osservazioni Storiche…, op. cit. Livre sept., p. 254, op. cit.
25. Ibidem.
26. Cité par Ambrogio Rossi, op. cit., Livre sept, p. 255.
27. Paris, A.N., série AE-B199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia le 19 juillet 1737.
28. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia le 4 août 1737.
29. Ibidem.
30. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettres de D’Angelo à Maurepas en date des 4 et 6 septembre 1737.
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de grains, ont arraché leurs vignes et enlevé leurs fruits. » Pendant ce temps, à
Bastia, on craint que les paysans ne viennent enlever ou détruire la récolte de
vin pour se venger de ce que Paolo Battista Rivarola ait fait égorger tous les
bestiaux du pays de Moriani, Tavagna et Casinca31. En effet, l’on a appris que
5 000 rebelles armés de fusils et 1 000 autres de serpes se sont mis en marche
pour détruire les vignes des environs de Bastia, du Nebbio ainsi que celles des
deux Balagnes.
En ce début septembre, la Corse bruisse aussi de rumeurs fort inquiétantes
pour les Génois. Théodore, dit-on de partout, serait sur le point de retourner
dans son royaume. Des missives venues de Gênes et de Livourne affirment qu’il
revient avec quatre navires chargés d’armes et de munitions32. C’est effectivement l’époque où Théodore croise au large de la Sardaigne (cf. chapitre précédent) et les craintes qui l’ont conduit à faire demi-tour étaient bien fondées, en
effet plus personne n’ignorait sa tentative de retour en Corse et les Génois moins
que quiconque. Le commissaire général Rivarola a renforcé en conséquence le
blocus maritime « il y a actuellement huit galères et huit barques génoises qui
naviguent autour de la Corse33 » affirme le consul de France à Bastia qui semble
avoir une bien haute idée de la puissance navale de la Superbe du moins en ce
qui concerne le nombre des galères.
Ce qui inquiète les Génois stimule les Corses, dont les chefs sillonnent les
diverses pièves pour inciter le peuple à s’unir contre la République, utilisant
souvent la coercition pour convaincre les récalcitrants ou les tièdes : « Ceux qui
refusent de prendre ce party sont arrêtés et mis à mort, de sorte que dans peu la
Corse, à ce qu’on espère, sera réunie contre les Génois », dramatise le correspondant bastiais de Maurepas34.
Dans l’attente des secours que l’on espère voir arriver incessamment avec le
roi, les rebelles se sont répandus en Tavagna où ils font faire de grandes provisions de pain et de biscuit ce qui, subodore D’Angelo, laisse présager une opération d’envergure. Mais, se rassure-t-il aussitôt, ils n’ont point de canons et ne
pourront donc pas inquiéter San Pellegrino et encore moins Bastia. D’autre part
malgré le blocus qui, il est vrai, gêne leur approvisionnement en armes et les
prive de sel et de produits manufacturés de première nécessité, les insulaires
ne semblent pas souffrir de la faim. Les moissons ont été bonnes et, malgré les
dévastations des Génois, elles ont permis de constituer des réserves importantes
que viendra bientôt conforter la récolte des châtaignes.
En fait, une fois encore la situation militaire s’enlise. Aucune des deux parties
ne semble pouvoir l’emporter et même si l’une et l’autre, du moins officiellement, rejettent encore cette perspective, l’idée fait son chemin et il apparaît de
31. Ibidem.
32. Ibidem.
33. D’Angelo, ibidem.
34. D’Angelo, ibidem.
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plus en plus clairement à chacun que seule l’intervention d’une grande puissance
serait à même de rétablir durablement la paix dans l’île.
Les rumeurs d’intervention étrangère
Durant toute l’année 1736 des rumeurs, concernant une éventuelle intervention étrangère, sont venues compliquer le jeu insulaire et le retour d’Erasmo
Orticoni a ravivé pour la énième fois l’espoir d’une intervention espagnole.
Pendant la deuxième semaine de janvier 1737, dans le cadre d’un règlement
général des opérations militaires en Italie, les troupes espagnoles évacuent le
grand-duché de Toscane. Le mercredi 9 janvier 1737, vers 22 heures, six navires
de guerre sous le commandement de Don Giuseppe Pizzaro, chef d’escadre de
sa majesté catholique, mirent à la voile dans la rade de Livourne en direction
de Barcelone et d’Alicante. Elles étaient suivies de quinze bâtiments de transport, dont huit anglais deux français, trois hollandais et deux génois, ainsi que
par trois tartanes catalanes et une française sur lesquels avaient pris place cinq
bataillons de la Garde espagnole, les régiments de Castille, Guadalajara et Soria
ainsi que divers détachements et compagnies d’artillerie. Quelques jours après,
le 22 janvier, les premières colonnes des troupes impériales, qui au terme de ces
accords, devaient prendre le relais, pénétraient dans Pise.
À la dernière minute étaient également montés sur un navire espagnol, le
lieutenant-colonel Philippe Rivarola, Giuseppe Costa et Antonio Colonna, le
fils et le neveu du grand chancelier de Théodore. Domenico Rivarola, quant
à lui, était demeuré à Livourne, tout comme son frère utérin Nicolò Frediani
et son beau-fils Giuseppe Paolini35. D’après Bartolomeo Domenico Gavi, ces
membres du parti espagnol paraissent désemparés après le retrait des troupes
de Sa Majesté catholique et s’apprêtent à quitter le grand-duché avant l’arrivée
des impériaux. Les abbés Don Gregorio Salvini et Bartolomeo Bernardini en
feraient bientôt autant36. Cependant le retrait espagnol d’Italie ne met pas fin
au trafic maritime de cette nation avec la Corse. La galiote du patron catalan
Raimondo Bonias, si suspecte aux yeux du consul Gavi, a jeté l’ancre à Livourne
et l’on craint qu’elle ne fasse à nouveau voile vers l’île avec à son bord les deux
ecclésiastiques et un chargement d’armes destiné aux rebelles. Les barques espagnoles, essentiellement catalanes, vont en effet être désormais les seules, avec
les navires hollandais affrétés par Théodore, mais avec plus de réussite qu’eux,
à oser se risquer sur les côtes insulaires. Cette attitude, ouvertement hostile à
Gênes, laisse à nouveau planer la menace de visées madrilènes sur l’île.
35. A.S.G., Archivio segreto, filza 2687. Lettre de Bartolomeo Domenico Gavi au Sénat, Livourne, le
17 janvier 1737.
36. Ibidem.
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Depuis Gênes, le comte Balbo Simeone de Rivera est très explicite à ce sujet.
Pour lui, le départ annoncé d’Agostino Grimaldi pour Madrid est on ne peut plus
inquiétant. Ce dernier qui compte parmi les personnages les plus influents de la
République, aurait, dit-on en ville, renoncé à revêtir provisoirement la toge sénatoriale pour pouvoir se rendre en Espagne, officiellement dans le but de relever
l’héritage du chevalier Francesco Grimaldi, son frère défunt. Si ce voyage avait
bien lieu, ce que De Rivera dit ne pas vouloir croire, il faudrait alors envisager
des raisons bien plus sérieuses, et l’affaire la plus importante dont les Génois et
le roi catholique peuvent avoir à traiter est bien celle de la cession ou de la vente
de la Corse qui a déjà fait l’objet d’un projet de traité. L’on craint maintenant
qu’il ne soit sur le point d’être signé37.
La cour de Vienne semble aussi le penser et son envoyé à Gênes s’en inquiète,
car si les Espagnols devenaient maîtres de l’île, tous les princes voisins seraient
fragilisés. Il en irait ainsi des espérances de la Maison de Lorraine de recueillir la
succession des États du grand-duc, car l’Espagne contrôle déjà des places fortes
sur le littoral toscan. Au mois d’avril, Agostino Grimaldi n’a pas encore quitté
Gênes, mais il multiplie les conférences secrètes avec l’ambassadeur d’Espagne
Cornejo, chez les Jésuites, dans l’appartement du père Tancin38, ce qui entretient
la suspicion des chancelleries.
Que les Espagnols fomentent au moins en secret des troubles en Corse, personne
ici n’en doute, affirme l’ambassadeur de Sardaigne. Le chanoine Orticoni, chapelain et pensionné du roi des Deux-Siciles, revenu en Corse sur la felouque du
marquis Silva, ravive la révolte par ses prêches39. D’autre part, conclut de Rivera,
on n’a jamais pu obtenir du roi d’Espagne l’interdiction, faite par les autres puissances à leurs sujets, de livrer des secours aux rebelles corses, c’est pourquoi on
voit toujours rôder autour de l’île quelques bâtiments catalans, prêts à débarquer
toutes sortes de provisions dont pourraient avoir besoin les révoltés40.
Le vice-consul de France à Bastia partage sur ce point les craintes de l’ambassadeur de Sardaigne auxquelles adhèrent aussi bien des Génois. Aussi, penset-il être de son devoir de rappeler à son ministre l’attitude récente de l’Espagne
à propos de la question corse :
Il est certain que les Corses ont dès le commencement de leur révolte conçu de grandes
espérances et compté sur la protection de l’Espagne. Ils y ont esté entretenus par les
promesses des ministres et des officiers qui sont venus en Corse pour faire des recrues,
on scait les bons traitements que l’on a fait au chef Ceccaldi qui a resté à Madrid
depuis la sortie des Allemands de l’isle de Corse et au chanoine Orticoni et à d’autres
auxquels l’Espagne a fourni le nécessaire pendant leur absence de Corse, l’attention
37. A.S.T., Lettere Ministri stranieri, Gênes, 15-16. Lettre de Balbo Simeone de Rivera à son ministère,
Gênes, le 14 février 1737.
38. Paris, A.M.A.E., C.P., Gênes, vol. 99. Lettre de Campredon à Amelot, Gênes, 18 avril 1737.
39. Ibidem.
40. Lettre de Balbo Simeone de Rivera, op. cit.
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que l’on a eu de leur envoyer des munitions par les felouques que le marquis Silva
entretenoit à Livourne. Ces espérances ont été nourries par l’arrivée de l’infant Don
Carlos à Naples et par les assurances qu’on leur a données qu’aussitôt que la guerre
seroit finie on leur en donneroit des preuves. Le chanoine Orticoni depuis son retour
les a entretenus dans cette espérance, et en divers lieux, à la réception de plusieurs
dépêches, a convoqué une assemblée des principaux de la Corse et leur a assuré
qu’avant le mois de septembre ils ne seroient plus sous la domination génoise41.
Virtuose de la désinformation, Erasmo Orticoni doit être effectivement pour
quelque chose dans la diffusion de ces nouvelles où le vrai et le faux s’entremêlent savamment et concourent à divers objectifs : rendre espoir aux rebelles,
décourager la République et ses partisans, et aussi vraisemblablement sensibiliser Versailles au problème corse. En fait, consciemment ou non, il contribue
ainsi à rendre inéluctable l’intervention française que le Cabinet de Versailles
prépare depuis longtemps, que Gênes se résout peu à peu à envisager et que
désormais bien des rebelles, fort légèrement ou en désespoir de cause, appellent
de leurs vœux, comme le confirme D’Angelo : « Les rebelles […] disent hautement qu’ils se donneront plustot à la France qu’à toute autre puissance, pourvu
qu’ils aient des seuretés de l’exécution de ce qui sera réglé, et ils disent qu’on
leur envoie un personnage de crédit et un régiment pour faire observer ce que le
Roy aura décidé42. »
Dans l’île, le terrain paraît maintenant préparé pour la mise en exécution du
plan d’intervention français, véritable marché de dupes pour les insulaires, dont
Sorba négocie pied à pied les modalités avec les ministres de Louis XV après
l’avoir vainement combattu avec l’énergie du désespoir.
41. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas en date du 19 mai 1737.
42. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas en date du 24 août 1737.
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CHAPITRE
21
L’intervention française
Durant toute l’année 1736, le cardinal Fleury et ses ministres ont fait valoir
plus ou moins diplomatiquement à Giovan Battista Sorba que le règlement de
l’affaire corse devait inéluctablement passer par les bons offices d’une grande
puissance amie, en l’occurrence la France, la seule, d’après eux, à être en mesure
de s’entremettre entre les belligérants et même d’intervenir militairement dans
l’île sans compromettre à terme l’autorité de la République. Étant entendu par
ailleurs, assènent les ministres de Louis XV, que jamais Versailles ne tolérera
que les rebelles soient soutenus par une autre puissance, et que l’île passe sous
une domination qui ne lui conviendrait pas.
Ainsi au fil des conférences, malgré les réticences de Gênes et de son représentant à Versailles, l’idée d’une intervention française fait son chemin et, en ce début
d’année 1737, elle s’impose quasiment à tous, d’autant que le règlement de la
succession de Pologne rapproche sur ce point les positions de la France et de l’Empire. Ce qui d’ailleurs ajoute encore aux affres des Génois et fait dire à Giovan
Battista Sorba : « La concordance de vue affichée entre cette cour (Versailles) et
celle de l’Empereur pour porter assistance à la République dans la révolte de Corse
est un phénomène qui m’inspire plus d’épouvante que de surprise1. »
La convention de Versailles
Le premier mardi de mars 1737 – le mardi étant le jour de réception des
ambassadeurs et autres agents diplomatiques en poste à Paris – alors que Sorba
désirait lui parler du problème de la darse de Savone, le cardinal ministre revint
à la charge et lui coupant la parole se mit, selon les termes mêmes de Sorba, à
lui jouer une nouvelle fois la comédie. Lui réitérant ses craintes concernant la
Corse, il affirma que la poursuite de la révolte de l’île donnerait fatalement à
quelque puissance l’idée de s’en emparer et que pour l’en empêcher il faudrait
prévoir une aide substantielle. Cette fois-ci Sorba, qui avait eu au préalable une
conversation éclairante avec Chauvelin, est en mesure de lui répondre que cette
1. A.S.G., Archivio segreto, filza 1221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 11 février 1737.
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assistance ne pourrait se concevoir que dans le cadre d’un accord entre la cour
de Versailles et celle de Vienne. Ce à quoi le Cardinal rétorqua que les soucis que
les Turcs causaient à l’Autriche empêcheraient l’Empereur d’intervenir, faute
d’avoir suffisamment de troupes en Italie et que Gênes devrait donc compter
uniquement sur Versailles pour peu qu’elle acceptât d’assurer les frais d’une
expédition militaire française. Sorba s’attendait apparemment à cette réponse et
fit valoir que celle solution était peu compatible avec le souci fréquemment manifesté par Son éminence de vouloir empêcher que la Corse changeât de maître.
Chacun savait, et il s’en était lui-même souvent ouvert auprès du cardinal, que
les finances génoises avaient été mises à mal par six années de révoltes et qu’en
aucun cas elles ne pourraient supporter cette nouvelle dépense2.
En fait, les véritables tractations, prélude à une intervention française, débutaient vraiment.
Deux jours après, Sorba revint sur l’état désastreux des finances génoises
mises à mal par la guerre et par l’incessante activité des contrebandiers étrangers
et donc sur l’incapacité de la Dominante à financer une éventuelle expédition
militaire française. Imperturbable, le cardinal fit observer que la proposition de
son Cabinet découlait du simple principe de justice et que pour empêcher la
Corse de passer sous le joug d’une autre puissance, la France, si cela s’avérait
nécessaire saurait agir par ses propres moyens. Il ajouta enfin que d’après des
informations, non encore attestées, les cours de Madrid, de Naples et de Turin
étaient en train de négocier une ligue3…
Or Gênes n’a pas les moyens de réduire la révolte insulaire et encore moins
de s’opposer à une éventuelle intervention étrangère en Corse, elle en est donc
désormais réduite à accepter l’aide de la France et cela d’autant plus que l’Empereur s’est rallié à cette solution.
En effet, après de longs pourparlers, dont Giovan Battista Sorba et les
autres diplomates de la République ont été tenus à l’écart, le 12 juillet 1737
une convention est signée à Versailles, entre le représentant de l’empereur, De
Schmerling, et Amelot de Chaillou, secrétaire d’État aux Affaires étrangères de
Louis XV. L’accord a été conclu sans tenir aucun compte des dernières suggestions ou réserves de l’envoyé génois qui la veille encore faisait part de ce risque
à ses mandants. « Je m’aperçois, écrivait-il, que l’on compte la faire (la convention) selon l’idée première, c’est-à-dire seulement entre l’Empereur et le roi Très
Chrétien, et vraisemblablement, jusqu’à présent, indépendamment de la résolution que Vos Seigneuries Sérénissimes peuvent avoir prise ou prendront de
demander ou non le secours de ces troupes4. »
2. A.S.G., Archivio segreto, filza1221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 2 mars 1737.
3. A.S.G., Archivio segreto, filza 1221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 4 mars 1737.
4. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 11 juillet 1737.
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L’INTERVENTION FRANÇAISE
Bien que Sorba, à qui Amelot avait fait lire rapidement le projet de rédaction, ait jugé que la République y était réduite à un rôle bien passif et ait en
conséquence demandé la suspension de la signature officielle jusqu’à ce que la
Sérénissime se fût prononcée sur le texte, rien n’y fit et la convention fut contresignée, comme prévu, le lendemain par les représentants des deux monarques5.
Elle proclamait que :
Sa majesté Impériale et Sa majesté Très Chrétienne déclarent et se promettent réciproquement qu’elles ne souffriront pas que l’Isle de Corse sorte de la domination génoise,
sous quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être ; qu’elles concerteront
et prendront les mesures qu’elles jugeront les plus convenables et les plus efficaces
pour empêcher que cette isle ne passe sous la domination de quelque autre puissance
que ce soit, ou par un effet du désespoir des rebelles ou de quelque autre manière que
ce puisse être ; qu’elles offriront leur secours à la République avec la garantie contre
toute voye de fait par rapport à ces États de Terre ferme pendant le temps que durera
la rébellion des Corses et ce jusqu’à ce que cette isle soit réduite ; et que mesme faute
par elle d’accepter ces offres, on ne laissera pas, soit conjointement soit séparément,
d’employer les moyens qui seront nécessaires pour dompter au plus tôt cette rébellion suivant les principes fixés entre les deux cours et énoncés ci-dessus, dans la vue
comme il a été dit, d’assurer à perpétuité la Corse à la République de Gênes6.
Cette déclaration pour le moins ne ménageait pas la susceptibilité de la
Dominante, mais elle présentait l’avantage de rassurer les autres puissances
européennes quant aux intentions prêtées jusqu’alors à la France de se rendre
maîtresse de l’île. C’était le cas de l’Angleterre et de l’Espagne. Cependant
la cour de Turin, qui craignait aussi cette éventualité, n’apprécia guère que
Versailles ait accordé sa garantie à Gênes pour ce qui concernait ses territoires
de Terre ferme7.
Donc, la France interviendra seule, avec l’aval de l’Empire et il s’agissait
désormais pour Versailles de définir avec Gênes les modalités militaires et financières de l’expédition.
La convention de Fontainebleau
Les pourparlers devant aboutir à la signature de cette nouvelle convention se
poursuivront jusqu’au mois de novembre et porteront essentiellement sur l’importance du corps expéditionnaire français et sur le montant de la contribution financière génoise. Ce dernier point en particulier donnera lieu à d’âpres discussions
entre Fleury et ses principaux ministres, Amelot, Maurepas, D’Angervilliers,
ministre de la Guerre, et Du Theil, ministre des Finances, d’une part et Giovan
5. Ibidem.
6. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1.
7. A.S.T., Negoziazioni Corsica, 1. Rappresentenze di SM alla corte di Francia, cité par A.-M. Graziani,
op. cit., p. 189.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Battista Sorba d’autre part, lequel avait été
investi par le Sénat, dès le 11 juillet 1737,
des pouvoirs nécessaires pour négocier en
son nom8.
Finalement on parvint à un accord et une
convention fut signée à Fontainebleau le
10 novembre 1737, paraphée une fois encore
par Amelot et Sorba. En un préambule et
douze articles, elle définissait les conditions
de l’intervention française en Corse. Dans
un premier temps, dans le courant de l’hiver,
on ferait passer en Corse un corps d’infanterie de 3 000 hommes (article 1er) ; dans le cas
où ce premier secours ne serait pas suffisant,
un renfort de 5 000 hommes, tant d’infanterie que de cavalerie et de dragons, serait
Portrait du cardinal Fleury.
envoyé au printemps 1738 (article 2).
En contrepartie, la République verserait 700 000 livres monnaie de France
pour l’entretien du premier corps expéditionnaire (article 3) et 1 300 000 livres
de plus si l’envoi du renfort de 5 000 hommes s’avérait nécessaire (article 4). Les
autres articles visaient essentiellement à préciser les droits et devoirs réciproques des Français et des Génois dans l’île. Ces derniers étaient tenus d’entretenir
un corps de 3 000 hommes pour toute la durée des opérations (article 8). En cas
d’action commune, leurs troupes seraient sous l’autorité du commandant en chef
français et le commissaire général génois conserverait tous ses pouvoirs politiques et administratifs ainsi que le contrôle des présides (article 6). L’article 10
confirmait la garantie du roi de France et de l’Empereur pour ce qui concernait
l’intégrité des territoires de Terre ferme de la République et l’article 12 autorisait
celle-ci à rechercher la même garantie auprès de toute autre puissance9.
Enfin, par un article séparé et secret, la République obtenait de la France et
de l’Empire l’assurance que son autorité sur l’île serait en toutes circonstances
respectée : « La République de Gennes se remettra absolument à l’affection que
le Roy a pour Elle et à l’équité de Sa Majesté et de l’Empereur, des conditions
qui seront à stipuler pour la réduction des rebelles, et les faire rentrer d’une
façon stable, et permanente sous sa domination. La dite République devant se
tenir asseurée quand mesme le Roy le lui promettroit pas, comme Sa Majesté le
fait par cet Article séparé et secret, qui aura la mesme force et vigueur que s’il
estoit inséré dans la Convention de ce jour, que le Roy ne souffrira point, que la
dignité de la République soit compromise, ny sa souveraineté blessée en quelque
8. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 7 août 1737.
9. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 2.
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manière que ce soit. Le Roy promettant encore, que tout ce qui sera fait et attesté,
le sera au nom de la République ; Sa Majesté se rendant, et demeurant seulement
garante de concert avec l’Empereur des conditions pour la réduction des rebelles, sans que pour ce elle prétende se mesler par la suite, de ce qui pourra regarder le Règlement, le Système de Gouvernement, l’économie et l’administration
de la Justice dans l’Isle de Corse. Fait à Fontainebleau le dix novembre de mil
sept cent trente sept. » Signé : Amelot et Sorba10.
Dès le 30 juin 1737, De Schmerling avait informé Fleury de ce que son
maître, l’empereur, l’autorisait à prêter son concours à tout ce que l’on jugerait
utile d’entreprendre pour réduire la rébellion des Corses11. Le cardinal s’était
aussi assuré de la neutralité bienveillante du roi d’Angleterre qui comprenait « la
nécessité de conserver, pour la paix de l’Italie, la Corse à la République12 ». Par
contre, l’ambassadeur d’Espagne, le marquis de La Mina, croisé dans la cour du
château de Versailles le 30 juillet, avait dit à Sorba « qu’ étant fils d’une Spinola
et par conséquent un bon Génois, il souhaitait que la République ne s’embarque
pas avec les Français qui la laisseront dans des embarras bien plus grands que
ceux dont ils prétendent la sortir13 ».
Si l’on fait abstraction de cette fausse note, l’opinion internationale avait
été bien préparée à cette intervention par une action concertée de Fleury et de
Sorba14. Ce dernier avait en particulier préconisé que l’on respecta un certain
délai entre l’annonce de la convention, « pour autant que Vos Excellences y
adhèrent » et l’expédition des secours. Ceci non seulement pour avoir le temps
de faire passer les messages opportuns auprès des diverses cours européennes
mais aussi pour voir si les Corses, devançant le débarquement des troupes, ne se
soumettraient pas pour ne point avoir à affronter ce nouveau péril15.
La réaction des Corses
Cet espoir était vain. D’après Anton Francesco d’Angelo, durant le mois
d’août, 1737, « les chefs des rebelles se sont répandus dans les pièves pour exciter les Corses à s’unir contre les Génois, ceux qui refusent de prendre ce parti
sont arrêtés, et mis à mort, de sorte que dans peu toute la Corse, à ce qu’on
espère sera réunie contre les Génois »16. Cependant, ajoute le vice-consul de
10. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Après avoir été traduit, cet article séparé et secret sera approuvé
le 26 novembre par le doge et les Collèges des gouverneurs et des procurateurs.
11. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 1er juillet 1737.
12. Ibidem.
13. A.S.G., Archivio segreto, filza 2112. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 7 août 1737.
14. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 1er juillet 1737.
15. Ibidem. Lettre de Sorba au Sénat, Paris, le 1er juillet 1737.
16. Paris, A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo au ministère, Bastia, le 24 août 1737.
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France, « Les rebelles attendent de jour en jour de grands secours, et disent
hautement qu’ils se donneront plustot à la France qu’à toute autre nation pourvu
qu’ils ayent de seuretés de l’exécution de ce qui sera réglé, et ils désirent qu’on
leur envoye un Personnage de crédit et un régiment pour faire observer ce que
le Roy aura décidé. »
Lesdits rebelles, dès l’annonce du projet d’intervention française, vont bien
multiplier les initiatives pour proclamer leur attachement ancestral à la France et
le souhait d’être associés – sous une forme juridique à négocier – à cette grande
nation, dénoncer la tyrannie que Gênes exerce sur les insulaires et faire valoir
leur bon droit et leur bonne foi dont le monarque, espèrent-ils, voudra bien tenir
compte. C’est le sens de la supplique adressée au roi, le 28 septembre 1737 par
« les Chefs et Peuples de Corse17 ». Ils mettent cependant en garde Louis XV
contre la déloyauté de la République : « Elle vous promettra peut être l’observation de tout ce que vous établirez et garantirez, mais elle vous manquera infailliblement de parole. Ce ne sera pas la première fois. L’empereur régnant le scait
bien dont le traité de paix et de garantie est méprisé18… » Ils se disent donc
prêts à envoyer deux députés à Versailles pour expliquer leur position, mais il
faudrait pour cela que la France mette à leur disposition un navire de guerre
afin de pouvoir forcer le blocus génois ou bien que des pourparlers s’engagent
à Livourne par l’intermédiaire de Don Gregorio Salvini lequel, résidant en ce
lieu, a reçu, dès le 6 août 1736, pouvoir d’agir au nom des principaux chefs
des révoltés Giacinto Paoli, Luigi Giafferi, Giovan Giacomo Ambrosi et Giovan
Tomaso Giuliani19. » Notons au passage que ce document témoigne aussi de la
distance que les chefs du Deçà-des-Monts ont déjà prise, à cette date, vis-à-vis
de Théodore. Ce dernier ne figure pas parmi les signataires, alors même qu’il n’a
pas encore eu le tort d’avoir franchi les Monts sans leur assentiment.
Don Gregorio Salvini, le futur auteur de la Giustificazione, prendra donc sa
plume pour éclairer le roi et le cardinal Fleury sur les affaires de Corse et les
adjurer de suspendre toute décision en attendant d’avoir entendu les deux députés que l’on doit envoyer en ambassade à Versailles20.
Mais Fleury, pour ne point trop s’engager avec les Corses, qu’il sait devoir
un jour décevoir et pour préserver la confidentialité d’éventuelles discussions
avec le représentant des rebelles, préféra ne pas donner suite à ce projet d’ambassade et envoya finalement à Livourne le sieur Pignon, ancien consul de
France à Tunis, muni d’instructions très précises. Un premier ordre de mission,
qui était un leurre à l’intention des autorités toscanes et autrichiennes, va inviter Pignon à surveiller les intrigues des Corses à Livourne et à identifier les
17. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, 1.
18. Ibidem. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol.1.
19. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1.
20. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1. Lettres de Salvini au roi de France et au cardinal de Fleury, toutes
deux datées de Livourne le 3 novembre 1737.
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relais qui les aident à fournir des secours aux
rebelles au moment où les troupes françaises
s’apprêtent à débarquer en Corse21. Les véritables instructions de Versailles, définies par un
deuxième ordre de mission de Pignon, visent à
s’assurer dans le plus grand secret que Salvini
est « autorisé à faire des propositions et jusqu’à
quel point, s’il l’est par tous les chefs corses
ou par quelqu’un d’eux seulement, en un mot
quelles sont les preuves de sa commission22 ».
Une fois ce point vérifié et le dialogue établi,
Pignon fera valoir à Salvini « que l’intention du
roi n’est pas de détruire ni d’asservir les Corses
mais uniquement de les remettre dans l’obéisPortrait de Don Gregorio Salvini.
sance à Gênes, qu’il n’a (le roi) d’autre intérêt
en ceci que l’intérêt du repos public et leur bien
propre […], que Sa majesté sera disposée à préférer un accord fait à l’amiable à
celui qui sera dicté par la force23 ».
Les Corses doivent se persuader que la plus grande preuve que le roi peut
donner de ses bonnes intentions à leur égard, est la commission secrète qu’il
donne à Pignon de les écouter et qu’en même temps qu’il envoie des troupes en
Corse pour mettre fin à la rébellion, il veut préparer secrètement à Livourne les
voies de la conciliation sur la base de conditions raisonnables dont il assurera la
garantie dans la durée. Voici en substance ce que le sieur Pignon était autorisé à
dire à Salvini et il devait lui dispenser « l’espérance et la crainte selon les dispositions qu’il apercevra à la conciliation ou à l’opiniâtreté24 ».
Les tractations ainsi engagées n’eurent guère d’incidence sur la suite des
événements, si ce ne fut, peut-être, comme le suggère Le Glay, « de déjouer
les négociations que les Corses entamaient à Livourne avec les autres puissances25 » et sans doute aussi, plus vraisemblablement, de retarder les préparatifs
de défense des rebelles. La décision de la France était définitivement arrêtée
depuis le 10 octobre et les dernières tentatives menées par Domenico Rivarola
21. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1. Instructions au Sieur Pignon, Fontainebleau, le 13 novembre 1737.
Document présenté par l’abbé Letteron, in Pièces et documents, op. cit., p. 65-67.
22. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1. Autres instructions pour le Sieur Pignon, Fontainebleau, le
13 novembre 1737. Document présenté par l’abbé Letteron, in Pièces et documents, op. cit., p. 66-69.
Une deuxième version de cet ordre de mission, intitulé Instruction pour le Sr Pignon allant de la part
du Roi à Livourne pour écouter les propositions du prêtre Salviati, est également déposée aux archives
du ministère des Affaires étrangères sous la cote C.P. Corse, vol. 6-7.
23. Ibidem.
24. Ibidem. Autres instructions pour le Sieur Pignon, Fontainebleau, le 13 novembre 1737.
25. Le Glay, op. cit., p. 171
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depuis Naples26 et par Giovan Tomaso Boerio, depuis Venise27 pour prévenir le
cardinal Fleury contre la perfidie des Génois et pour plaider la cause des Corses
n’y pouvaient plus rien changer. À ceci près cependant que les chefs rebelles,
désormais livrés à eux-mêmes, vont se trouver dans l’obligation de réintroduire
Théodore dans le jeu insulaire.
La réaction de Théodore
Théodore, qui jusqu’au début de l’été 1737 s’était caché en Hollande où il était
recherché par les agents de Gênes et d’autres nations, estima que le moment était
enfin venu d’organiser son retour sur la scène insulaire. Déjà, le 30 juillet, Fleury
s’inquiétait assez malicieusement de ses agissements auprès de Sorba. Ayant
demandé à ce dernier s’il avait connaissance d’un éventuel départ de Théodore
de Hollande, il s’entendit répondre assez sèchement que depuis plusieurs jours
Maurepas lui avait transmis des informations selon lesquelles « l’aventurier »
semblait être prêt à mettre à la voile depuis le Texel vers la Corse. L’envoyé
de Gênes ajouta, avec une indignation dont on ne sait trop si elle était réelle ou
purement diplomatique, qu’il ne comprenait pas pourquoi, en application de la
convention entre l’Empire et la France, celle-ci n’ordonnait pas à ses navires de
guerre de s’efforcer de saisir ou d’empêcher le débarquement de tout secours
destiné aux rebelles28.
Dès cette époque, Théodore semble avoir réactivé ses réseaux et les rumeurs
les plus incontrôlables recommencent à circuler à Bastia comme à Gênes ou
encore à Livourne concernant ses manœuvres.
À Maurepas qui s’en inquiète auprès de Campredon29, celui-ci répond que
les bruits qui se sont répandus de l’arrivée du baron de Neuhoff en Corse avec
quatre frégates hollandaises ne se confirment point. En outre, il a appris, depuis
Florence, que le capitaine d’un bâtiment de la même nation, soupçonné de transporter des munitions de guerre pour les révoltés de Corse et menacé d’être attaqué et pris par les galères et les barques génoises armées en course, avait trouvé
refuge à Livourne où il avait déchargé sa cargaison. Ainsi, conclut-il, « les insulaires seront privés de ce secours ; ils n’en auroient pas besoin si les démonstrations de confiance qu’ils font paroistre pour la France étoient bien sincères ;
mais il faut compter que c’est un peuple encore plus fourbe que féroce et qu’on
26. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 1. Lettre en date du15 novembre. Domenico Rivarola se présente
d’ailleurs assez imprudemment comme l’un des Corses les plus importants qui, installés hors de l’île,
s’efforcent de fournir aux rebelles les secours dont ils ont besoin.
27. Lettre à Fleury, présentée par Ambrogio Rossi, op. cit., p. 270-271 et par l’abbé Letteron, op. cit.,
p. 60.
28. A.S.G., Archivio segreto, filza 2221. Rapport de Sorba au Sénat, Paris, le 7 août 1737.
29. Lettre de Maurepas à Campredon en date du 17 août, évoquée par ce dernier dans sa réponse en date
du 5 septembre1737. Paris, A.M.A.E., C.P., supplément, Gênes, vol. 8.
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ne les réduira à leur devoir que par la crainte ou le châtiment qu’on sera à portée
de leur infliger30 ».
Depuis Bastia, D’Angelo signale à Maurepas qu’en ce début du mois d’octobre une felouque napolitaine a débarqué à Aleria trois agents de Théodore31.
Enfin le 22 octobre 1737, réagissant personnellement à la perspective de l’intervention française, Théodore, depuis Amsterdam, s’adresse à « nos chers ministres et très aimés sujets32 » et en substance leur déclare qu’il a appris avec une
peine indicible que le roi de France s’apprêtait à envoyer des secours à Gênes
pour soumettre à son joug le royaume de Corse. Seule l’en console pour l’instant
l’espérance que la rumeur soit mensongère car, à y bien réfléchir, il n’arrive pas à
comprendre pourquoi le roi de France prendrait position en faveur de Gênes tant
tout le monde sait ce qu’a été sa domination tyrannique. Mais si cela s’avérait
exact, ce qu’à Dieu ne plaise, dit-il, il reviendrait à ses chers ministres et bienaimés sujets de décider ce qu’il conviendrait de faire si effectivement la France
envoyait des troupes. S’ils voulaient retourner sous la domination génoise, il
ne pourrait que compatir à leur sort, mais si au contraire, comme il l’espère, ils
persistaient dans la volonté de défendre leur liberté, il les soutiendrait, comme
il le fait, de toutes ses forces, et il leur certifie qu’il arrivera bientôt avec des
secours susceptibles d’épouvanter qui que ce soit.
La grandiloquence du propos n’échappera à personne et vraisemblablement
elle ne rassura guère les chefs corses désormais habitués aux rodomontades de
Théodore et depuis longtemps revenus de toutes ses promesses non tenues. Il
n’en demeure pas moins que Neuhoff, désormais conscient de la nécessité de
réagir, sauf à voir ses espérances sombrer définitivement en cas de pacification
de l’île par les Français, est pris d’une véritable fièvre épistolaire, comme en
témoignent trois lettres adressées coup sur coup à une ancienne relation parisienne, Madame de Champigny, d’ailleurs demeurées sans réponse33. Évoquant
l’intervention française, il « prévoit bien du sang répandu car (ses) peuples sont
constans et fidèles34 » et il dit lui adresser par le courrier de Metz la liste des 400
chevaliers de l’ordre de la Délivrance « tous gens de courage et d’élite ; si je puis
réussir à les faire passer en Corse je regarde la partie comme gagnée35 ».
Il n’est pas à exclure, à ce stade, que Théodore, sachant son courrier surveillé,
ne se livre à une tentative de désinformation36 visant à inquiéter le Cabinet
30. Paris, A.M.A.E., C.P., supplément, Gênes, vol. 8. Lettre de Campredon à Maurepas en date du
5 septembre 1737
31. Paris. A.N., série AE-B1-199.2. Lettre de D’Angelo à Maurepas, Bastia, le 1er octobre 1737.
32. Lettre présentée par Ambrogio Rossi, op. cit., p. 272-273.
33. Paris, A.M.A.E., C.P., Corse, vol. 6-7. Copie de trois lettres écrites par Théodore à Madame de… à
Paris. L’adresse des deux premières est à Mme. De Champigny chez Mr. Bernard, marchand épicier,
rue de la poterie, Paris. La troisième est adressée à « Amie », simplement.
34. Ibidem. Lettre du 2 novembre
35. Ibidem. Lettre du 9 décembre.
36. Participe vraisemblablement de cette stratégie une relation anonyme intitulée « Lettre écrite de Rome
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versaillais, lequel bien entendu ne sera pas davantage dupe que ne le furent les
chefs corses.
Cependant ceux-ci, dont les avances sont ignorées par Versailles et qui sont
désormais confrontés au dilemme d’avoir à se soumettre à nouveau à l’ancien
maître honni ou à poursuivre désespérément la lutte contre un adversaire bien
plus redoutable que les Génois, vont trouver expédient, en désespoir de cause, de
jouer à nouveau la carte Neuhoff pour remobiliser les énergies défaillantes.
Ainsi, à la consulte de Corte de décembre 1737, où fut notamment réitérée
l’interdiction faite à tout particulier de rechercher un arrangement sous peine
d’être déclaré ennemi public et traître à la patrie, les généraux en réponse à
l’appel de Théodore firent publier la déclaration suivante : « Nous marquis Luigi
Giafferi, marquis Giacinto Paoli, marquis Luca Ornano ; Premiers ministres et
Généraux de S.M. le roi Théodore, notre souverain : Dès que nous avons reçu
les lettres de Théodore 1er, notre Roi et seigneur, en exécution de ses ordres nous
avons fait convoquer dans la ville de Corte tous les peuples des provinces, villes,
bourgs et châteaux du royaume pour tenir un conseil général à propos des ordres
et commandements du susdit notre souverain. Le concours de l’une comme de
l’autre partie des Monts fut général. Tous ont pris connaissance avec plaisir et
déférence des ordres de S.M. envers laquelle ils ont de bon cœur renouvelé le
serment de fidélité et obéissance, en tant que leur légitime souverain. Ils ont de
même confirmé son élection comme roi de Corse, tant en ce qui le concerne
comme pour ses descendants, comme cela a déjà été établi de manière inaltérable dans la convention d’Alesani. Dans ce but, nous faisons savoir à tous
ceux qui sont concernés et également à l’univers entier que nous manifesterons
toujours une indéfectible fidélité à la royale personne de Théodore 1er, et que
nous sommes résolus à vivre et à mourir sous sa sujétion et à ne jamais reconnaître d’autre souverain que lui et ses légitimes descendants.
à un ministre étranger au sujet de l’Isle de Corse, le 30 décembre 1737 ». Paris, A.M.A.E., C.P., Corse
8-9. L’auteur y expose en 16 points de manière hyperbolique les bienfaits que Théodore a soi-disant
apporté à l’île, souligne l’attachement indéfectible des Corses à leur roi et de conclure : « Je croirois
donc qu’il seroit plus naturel et plus expédient de laisser Théodore jouir paisiblement du fruit de ses
travaux et de la bienveillance des Corses que de l’obliger à demander du secours en Barbarie. Et qu’il
puisse en avoir facilement, c’est ce qui paroit avec évidence par une lettre interceptée à Livourne et
consignée au Sénat de Gênes et depuis à la Cour de Rome. […] Toute la nation corse se trouve donc
engagée à maintenir son élection, et elle donne a connoitre assez clairement dans son dernier manifeste
du 12 courant et qui a été envoyé à notre Cour, y déclarant qu’ils veulent sacrifier leur vie et tout ce
qu’ils possèdent pour maintenir l’élection qu’ils ont faite de leur Roi Théodore et on peut croire qu’ils
tiendront parole. […] au surplus je puis vous assurer que les Génois, dans les quatre villes qu’ils possèdent
encore en Corse, y sont dans de continuelles et mortelles inquiétudes et craignent de se voir entièrement
extirpés de l’île, n’ignorant pas la haine que les Corses ont pour eux, non plus que les mesures qu’ils
prennent pour en venir à bout.
Il conviendroit donc mieux à la France de profiter du commerce avantageux qu’elle pourroit établir en
droiture à présent avec les Corses, pour en tirer plusieurs choses, surtout les bois servant à la construction des galères et qu’elle va acheter bien loin à un prix beaucoup plus considérable que ne le seroient
ceux de Corse. »
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L’INTERVENTION FRANÇAISE
Nous jurons à nouveau sur les Saints Évangiles de respecter en toute chose le
serment de fidélité prêté au nom du peuple ici rassemblé.
Et afin que le présent acte ait toute la force et l’authenticité nécessaires, nous
l’avons fait enregistrer dans la chancellerie royale, l’avons signé de nos propres
mains et authentifié du sceau du Royaume. – Corte le 27 décembre 1737. Marquis
Luigi Giafferi ; Marquis Giacinto Paoli et Marquis Luca Ornano37. »
À bien y réfléchir, l’allégeance sans équivoque et apparemment enthousiaste au baron de Neuhoff de généraux jusqu’alors si dédaigneux à son égard et
maintenant si enclins à se parer de leurs titres théodoriens, a quelque chose de
poignant. Elle témoigne incontestablement de leur désarroi et de leur désespérance au moment où les troupes du roi le plus puissant de la chrétienté s’apprêtent à déferler sur l’île.
37. Proclamation présentée par Ambrogio Rossi, op. cit., Livre sept, p. 279-280
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CHAPITRE
22
Rome, nid d’espions
Au moment où il s’apprête à revenir en son royaume, Neuhoff réactive aussi
ses soutiens continentaux et plus particulièrement ceux qui, à Rome, gravitent
autour des religieuses Fonseca.
Les sœurs Fonseca
Nous avons relaté à la fin du chapitre V, comment Neuhoff avait réussi avec
plus ou moins de bonheur à maintenir des relations épistolaires avec ses différents correspondants européens, essentiellement par l’intermédiaire de Rainero
Bigani à Livourne et surtout par le biais du réseau romain qui gravitait autour
des sœurs Fonseca. Il est temps, en attendant de retrouver Théodore voguant
sur les flots de la mer intérieure, de revenir sur certains de ces personnages et
d’abord sur les sœurs Fonseca, Angelica Cassandra et Francesca Constanza.
Leur famille serait originaire d’Avignon et leur frère est évêque d’Iesi, dans les
États de l’Église1.
Angelica Cassandra quant à elle est sous-prieure du couvent des SaintsDominique-et-Sixte sur le Quirinal et elle a fait de cet établissement la plaque
tournante d’un réseau de soutien à Théodore qui étend ses ramifications de
Naples à Amsterdam en passant par Cologne et Livourne.
Il semble qu’elle ait fait sa connaissance à Rome avant son départ pour la
Corse et depuis elle lui voue une admiration éperdue, un dévouement à toute
épreuve et témoigne à son égard d’un enthousiasme qui s’apparente quelque peu
à de l’exaltation, sentiments qu’elle s’efforce de communiquer à tout un chacun2.
1. Ceci est attesté aussi bien par Carlo Bernabò, dans une note jointe à la copie d’une lettre de Pietro Paolo
Poggi destinée à Bigani le 14 juin 1738 (A.S.G. Archivio segreto, filza 3011), que par Maillebois qui,
dans une lettre adressée à Versailles, le 10 février 1740, regrette que le cardinal de Tencin (qui avait
été chargé d’affaires de France à Rome) ait cru bon de proposer Mgr Fonseca, évêque d’Iesy, le frère
d’Angelica Cassandra Fonseca, l’un des principaux soutiens de Théodore à Rome, comme visiteur
apostolique des monastères corses, après que le pape ait récusé Mgr Camillo de Mari, évêque d’Aleria.
Lettre citée par Le Glay, op. cit., p. 233.
2. Attitude qui conduit Carlo Bernabò à parler de « la pazza et frenetica monaca Fonseca ». Rome, le 11
octobre 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
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THÉODORE DE NEUHOFF ROI DE CORSE
Ainsi le 9 novembre 1737, jour de la Saint-Théodore, « martyre et grand soldat
du Christ », elle annonce à Bigani que l’on a bu au parloir à la santé et à l’heureux et prompt retour du roi Théodore qu’elle entend servir de tout son cœur3.
Cet attachement au souverain, elle le reporte sur ses sujets, ces pauvres
Corses brimés par la tyrannie génoise. Mais elle ne se montre pas aussi tolérante
à leur égard et les juge tous jaloux les uns des autres4. Elle se défend aussi d’être
crédule ou imprudente, comme on a dû probablement lui en faire le reproche.
« Je me défie de tous et ne me fie à personne, bien qu’ils affirment, pour donner
plus de poids à leurs assertions, qu’ils l’ont appris de Madama et ils me citent
toujours bien que je n’en sache rien et ne leur confie que ce que tout le monde
sait, parce que je les vois trop envieux les uns des autres alors qu’ils ne devraient
viser qu’à l’union pour le bien de la patrie », écrit-elle, désabusée, à Valemberg,
le consul de Hollande à Naples, le 14 octobre 17385.
Aussi, parfois sans trop y croire mais sans jamais se décourager, continuet-elle à entretenir une correspondance assidue en français ou en italien, langues
qu’elle maîtrise parfaitement, avec tous ceux dont elle pense qu’ils pourraient
être d’une quelconque utilité à son roi. En particulier avec Rainero Bigani, qui
joue toujours à Livourne le rôle qu’elle-même assume à Rome. C’est par son
intermédiaire que passe une bonne partie du courrier destiné aux partisans de
Théodore en Toscane. Mais depuis quelque temps, celui-ci est devenu suspect
aux yeux de la bonne sœur pour avoir détourné et vendu aux Génois une cargaison
d’orge venue de Sicile qu’elle destinait aux Corses6. Elle le lui reproche amèrement « Ah ! Monsieur le capitaine, qui vous eût jamais cru capable de tromper et
de trahir le Roi ! Est-il possible qu’un homme bien né se laisse gagner par l’argent des Génois7 ! » Elle a par ailleurs été prévenue contre le capitaine Bigani,
Domenico Rivarola et Nicolò Frediani par le frère Nicolao Muro qui affirme
que ces derniers sont à la solde de Gênes. « Or comment voulez-vous que les
choses aillent bien si ceux-ci feignent de se dévouer au service du roi puis vont
dévoiler le tout à la République et comment excuser le Bigani qui, comme ces
deux perfides, n’a jamais désiré ni cru que le roi reviendrait ici comme ils l’ont
proclamé partout8. » Malgré les vilenies qu’on lui impute, Angelica Cassandra
Fonseca consent à poursuivre sa relation épistolaire avec Bigani à la demande
expresse de Théodore qui lui assure que ce dernier l’a toujours servi fidèlement.
Ce qui lui fait grandement plaisir, assure-t-elle9, bien qu’elle ne puisse s’empê3. A.S.G. Archivio segreto, filza 3011.
4. Ibidem, lettre à Bigani du 7 décembre 1737.
5. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
6. Relaté par Le Glay, op. cit., p. 235.
7. Ibidem. D’après une lettre de la Fonseca à Bigani datée du 14 septembre 1737.
8. Copia della lettera scritta dal fr. Nicolao Muro à suor Angelica Cassandra Fonseca in S. Domenico e
Sisto in data di Pisa S. Croce 19 agosto 1737. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
9. Copie de la lettre adressée par sœur Angelica Cassandra Fonseca au capitaine Bigani à Livourne, le
7 décembre 1737.
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cher d’ajouter, « ici beaucoup disent que l’on a perdu tous les navires à cause de
la mauvaise conduite de Bigani et que l’on perdra de même tous ceux qui iront à
Livourne, ils affirment aussi que le pauvre Costa et d’autres frères étant montés
à bord du premier navire, son capitaine sur son ordre les en chassa ce qui fit que
Costa, le cœur déjà malade, en mourut10. »
En fait, Rainero Bigani, qui comme on le verra est bien moins coupable qu’on
ne l’a laissé entendre à Angelica Cassandra Fonseca, continuera à recevoir et à
redistribuer les missives de Théodore et à servir de relais entre les fuorusciti
de Livourne et ceux qui étaient repliés à Rome et à Naples. Entre Domenico
Rivarola et Nicolò Frediani, par exemple, ou encore entre Antonio Colonna et
Pier Paolo Poggi réfugiés respectivement à Naples et à Rome, et l’oncle de ce
dernier, le capitaine Agostino Poggi, résidant, lui, à Livourne. Les deux jeunes
gens, en cette fin d’année 1737, aspirent à retourner en Corse et Pier Paolo Poggi,
qui étouffe dans Rome, où il est étroitement surveillé par la police pontificale, dit
prier tous les jours pour que cela advienne et « qu’il puisse venger dans le sang
les affronts qu’il a subi hors de sa patrie et jusque dans Rome, ville qui accueille
les hommes les plus infâmes du monde11 ! »
Nombre de ces missives passent à Rome entre les mains de la religieuse qui
les réexpédie à leurs destinataires en utilisant souvent des pseudonymes. Elle
entretient aussi une correspondance suivie avec une multitude d’individus plus
ou moins proches du souverain en fuite et dont certains sont fort louches.
En fait toute une faune cosmopolite s’agite dans l’entourage de la religieuse.
Les faits et gestes de ses membres les plus actifs nous sont connus grâce, si je
puis dire, à Carlo Bernabò, l’agent consulaire qui dans la capitale de la chrétienté
semble jouer le même rôle que celui tenu dans le port médicéen par le consul
Bartolomeo Domenico Gavi.
Carlo Bernabò
Carlo Bernabò appartient à une bonne famille génoise qui a fourni à la
République des serviteurs de qualité, tel son frère qu’il évoque toujours avec
respect et fierté, « il Magnifico segretario Bernabò, mio fratello » écrit-il à
diverses reprises.
En ce début d’année 1737, il a très vite repéré les agissements des sœurs
Fonseca et il s’est assuré la collaboration du directeur des postes romaines,
Angelo Maria Isola, qui lui permet de prendre connaissance de tous les courriers
transitant par ses services adressés aux religieuses ou à des Corses suspects. Le
courrier de la Fonseca étant très facilement repérable, son cachet représentant un
10. Ibidem.
11. Lettre de Pier Paolo Poggi au capitaine Bigani, Rome, le 29 novembre 1737. A.S.G., Archivio segreto,
filza 3011.
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petit chien. C’est un filon que Bernabò va exploiter avec intelligence et profit. En
fait, si nous pouvons suivre les agissements de tout ce petit monde qui, depuis
Rome, Naples ou Livourne s’agite dans la mouvance de Théodore, c’est bien
grâce aux copies des correspondances que Bernabò a fait réaliser par ses services
ou aux missives qu’il a tout simplement subtilisées.
Au vrai, contrairement aux directives des membres de son gouvernement, il
privilégie la première procédure pour ne pas donner l’éveil à ceux qu’il espionne
et il s’en explique auprès d’eux :
Dans votre dépêche du 31 passé (il s’agit du mois d’août), Votre Excellence et Vos
Seigneuries Illustrissimes me commandent de devoir les remettre (les lettres suspectes) scellées et d’opérer dans le plus grand secret, ce que je fais avec la plus grande
vigilance, et bien que tenu d’obéir aveuglément à vos ordres, je me dois néanmoins
par zèle et attachement au service public de représenter et d’exposer à vos très hauts
entendements et réflexions que la transmission des lettres scellées pourra réussir au
mieux, une ou deux fois, car en cas de non-réception de ces lettres aussi bien ceux
qui en sont destinataires que ceux qui attendent une réponse comprendront aisément
qu’elles ont été interceptées et ainsi on en viendrait à perdre leur trace, car tant ceux
qui écrivent que ceux qui répondent le feront désormais sous d’autres noms qu’il nous
sera difficile de découvrir12.
Aussi, Bernabò qui a obtenu satisfaction sur ce point, pourra-t-il continuer en
toute quiétude à faire recopier à Rome ou à Gênes tous les courriers tombés entre
ses mains avant de les réexpédier dûment recachetés à leurs destinataires. Il pourra
ainsi suivre quasiment au quotidien les agissements et les projets de Théodore et
surtout ceux de ses affidés qui, au moment où leur roi est annoncé en Méditerranée,
reprennent espoir, rêvent d’en découdre et multiplient les initiatives.
Il pourra le faire d’autant mieux qu’il peut compter sur les services d’aventuriers qui, toujours à l’affût d’une bonne affaire, se sont introduits dans le premier
cercle des fidèles de Théodore. Il en va ainsi d’un certain Monsieur Saint Martin.
Le sieur Saint Martin
Le chevalier de Saint Martin en réalité s’appelait Bigou. Il était né de parents
protestants. Il avait séjourné en Angleterre pour y professer sa religion, et s’était
fait naturaliser anglais. Puis voulant se convertir, il avait fait le voyage de Rome
où il désirait s’établir. Il se disait piémontais et portait des décorations. Il sollicitait du pape un emploi quelconque… C’est ainsi qu’André Le Glay présente
Saint Martin en se référant à une relation du duc de Saint-Aignan13. En vérité
le titre de chevalier et la particule dont il le gratifie sont pour le moins usur12. Lettre de Carlo Bernabò à son gouvernement, Rome le 7 septembre 1737. A.S.G., Archivio segreto,
filza 3011.
13. Lettre du duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome, à Amelot, le 27 septembre 1738. Paris,
A.M.A.E., C.P., Rome 770.
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pés et Carlo Bernabò, qui aura souvent à faire à lui, tout comme la religieuse
Fonseca et ses divers correspondants, ne parlent jamais que de Saint Martin ou
de Monsieur Saint Martin14.
Saint Martin arrive donc à Rome au début avril 173815, venant de Livourne
où, durant son court séjour, il a fréquenté Rainero Bigani auquel il a demandé
des lettres de recommandation auprès d’Antonio Colonna et de Théodore. Bigani
s’était exécuté et Théodore avait bien reçu sa missive mais l’aventurier n’eut pas
l’heur de s’en réjouir longtemps, et de se répandre en reproches : « J’ai su que le
roi avait bien été informé de mon arrivée mais quelle ne fut pas ma stupeur d’apprendre que vous, que je considérais comme un homme d’honneur et dont j’ai
reçu de vraies preuves d’amitié et de gentillesse, après m’avoir promis d’écrire
en ma faveur et de rendre justice à mon zèle et à mon amour pour lui, m’aviez
calomnié auprès du roi et rendu ma conduite suspecte », s’indigne-t-il, et dans la
foulée d’exiger des explications sous peine de rétorsions. Puis, se faisant menaçant, il conseille à Bigani de se méfier de tous, car, susurre-t-il, il ne manque pas
d’ennemis, de la haine et de la vendetta desquels il doit songer à se protéger et
cela d’autant plus qu’il est loin de les connaître tous16… Tout le personnage est
là et il n’y a pas grand-chose à ajouter sur sa psychologie.
Saint Martin précise qu’il a trouvé un logement dans la maison de Giuseppe
Perucchiere, strada delle Croce, où désormais on devra lui adresser son courrier.
Le hasard faisant bien les choses, il se trouve que c’est la rue dans laquelle habite
aussi Carlo Bernabò, qui, sans l’avoir encore rencontré, a déjà entendu parler
de lui. En effet il a intercepté une lettre adressée par Nicolò Frediani à Angelica
Cassandra Fonseca sous couvert de Monsieur Saint Martin, où il était justement
question du personnage.
Nicolò Frediani indique à la religieuse que, pour autant qu’il ait bien compris,
ce dernier aspire à se distinguer au service de Sa Majesté et qu’elle pourra se
faire une opinion par elle-même en le recevant17. L’agent de Gênes à Rome a déjà
commencé son enquête et pense qu’il s’agit d’un de ces hommes sans ressources qui cherche désespérément à assurer son quotidien18. Angelo Maria Isola, le
directeur des Postes, lui a d’ailleurs signalé que ledit Saint Martin a voulu lui
remettre du courrier en mains propres, ce à quoi, dans un premier temps, il n’a
pas consenti, lui conseillant de passer par la voie ordinaire, mais qu’après avoir
14. Par contre, le bonhomme signe ses correspondances d’un pompeux « De Saint Martin ».
15. Copie de la lettre de Saint Martin à Bigani en date du 26 avril 1738, depuis Rome, traduite du français
« Se fin d’ora non mi sono dato l’onore di scrivervi doppo il mio arrivo in questa città… ». A.S.G.,
Archivio segreto, filza 3011.
16. Ibidem.
17. Copie de la lettre écrite par Nicolò Frediani à sœur Angelica Cassandra Fonseca, Livourne le
30 mars 1738, jointe à la lettre de Bernabò du 12 avril. A.S.G., Archivio segreto, filza 3012.
18. Lettre de Carlo Bernabò à son gouvernement, Rome le 12 avril 1738. A.S.G., Archivio segreto, filza
3011.
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jeté un coup d’œil sur les adresses, il détourna les lettres et les confia à Bernabò
qui les adressa à Gênes sans les ouvrir19.
Saint Martin ne rentre en contact avec Bernabò qu’à la mi-mai et l’on a tant
glosé sur la nature des relations entre les deux hommes qu’il nous semble intéressant de publier intégralement son billet.
Monsieur, n’ayant pas l’honneur de vous connaître ni n’être connu de vous, vous
voudrez bien me pardonner la liberté que je prend. Je désire grandement avoir un
petit entretien avec vous et bien que je sois votre voisin, logeant dans la maison de
Monsieur Joseph Perucchiere en face de votre porte, il est de la plus haute importance
que nul ne soit mis au courant de notre entretien et encore moins de cette lettre. C’est
pourquoi je vous supplie de bien vouloir m’accorder un rendez-vous secret, si vous
voulez bien la nuit venue, à une heure où tous ceux de ma maison dorment… Vous
pourriez me faire parvenir une réponse, non signée et qui ne soit pas écrite de votre
main, en la maison de Monsieur Chevalier près des Trois Rois, où je prend mes repas,
afin d’éviter tout soupçon chez moi20.
Bernabò, en réponse à une lettre de ses supérieurs qui lui recommandent de ne
pas prendre contact avec Saint Martin sans autorisation expresse et avant d’avoir
percé à jour ses intentions, déclare que depuis qu’il a reçu le billet en date du
13 mai, il s’est bien gardé de rencontrer ce personnage qu’il trouve bien hardi
de lui donner rendez-vous chez lui, en pleine nuit, alors qu’ils ne se connaissent
pas et que, sans spéculer sur ce qu’il pourrait lui apprendre, il le soupçonne de
manquer d’argent et d’essayer de s’en procurer en monnayant des informations
vraies ou fausses sur les affaires de Corse. Il ajoute que comme il habite en face
de chez lui, il évite depuis de se mettre aux fenêtres pour éviter toute occasion
de le voir et de rentrer en contact avec lui.
Nous sommes donc loin des relations d’amitié entre les deux hommes qu’évoque Le Glay, et toujours, bien qu’insistant sur l’opportunité d’utiliser ses services, car, dit-il, il cultive l’amitié de la religieuse Fonseca et de Pier Paolo Poggi,
Bernabò restera méfiant et distant envers l’individu et cela d’autant plus qu’il a
mis la main sur une lettre du « téméraire Saint Martin » au capitaine Bigani dans
laquelle transparaissent son intérêt pour les affaires de Corse et « son affection »
pour Théodore21.
Aussi, ce ne sera qu’après moult tâtonnements et hésitations qu’il acceptera de prendre langue avec Saint Martin et il ne le fera finalement que parce
que ce dernier se prévaut de l’aval du sénateur Francesco Maria Grimaldi22.
Au mois de juillet 1738, Saint Martin est donc déjà en affaires avec Bernabò,
19. Ibidem, lettre du 19 avril 1738.
20. Copie du billet de Monsieur Saint Martin écrit à l’agent Carlo Bernabò en date du 13 mai 1738. Traduit
du français en italien et donc reproduit en français par nos soins. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
21. Lettre de Bernabò à son gouvernement, Rome, le 24 mai 1739. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
22. Lettre de Saint Martin « à Monsieur Bernabeau agent de la République de Gênes », avril 1738.
Ibidem.
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mais, selon ce dernier, ses demandes de secours sont au moins aussi nombreuses
que les renseignements fournis. Le 26 juillet, Saint Martin informe « Monsieur
Bernabeau » que « depuis que j’ay eu l’honneur de vous voir ce matin, j’ai avis
que TH. (Il faut lire Théodore) est arrivé en Corse, jugés par là de la terreur de la
République… » et dramatisant à plaisir la situation, d’ajouter dans une sorte de
post-scriptum en un français toujours aussi approximatif : « Je coucheray chez
moi ala venir e nen sortiray le moins possible a cause de tout cecy23. »
Bernabò va rapidement s’habituer aux outrances de Saint Martin, mais si
apparemment il ne néglige pas les renseignements qu’il lui fournit, il le fait
cependant surveiller au même titre que tous ceux qui gravitent autour des religieuses Fonseca et fait aussi recopier son courrier. Ainsi par une de ses lettres
adressée, ce même jour 26 juillet 1738, à Nicolò Frediani sous le nom d’emprunt
de Domenico Gregogna, Saint Martin s’excuse auprès de son correspondant de
ne pas lui avoir donné de ses nouvelles avant ce jour ; c’est parce que, dit-il, il
était en villégiature avec Sa Majesté le roi d’Angleterre24 ! Il se réjouit de l’arrivée de « l’ami commun » en son royaume et d’ajouter que Poggi et d’autres
partisans de Théodore sont sur le point de le rejoindre en Corse. Mais, en bon
espion, il a livré ce jour même cette information à Bernabò. Comble de la perfidie ou de la sottise, en tout cas détail fort révélateur quant à la qualité des relations que tous ces gens entretiennent, il recommande in fine de ne rien dire de
tout cela à la dame Fonseca et au capitaine Bigani car ils se méfient de lui et
tout autant de Frediani. À tel point, dit-il, qu’Angelica Cassandra Fonseca, qu’il
a vue ce soir même, feint d’ignorer l’arrivée de Théodore dans l’île et prétend
qu’il se trouve toujours en Italie, peut-être même à Rome et en tout cas dans les
environs de la ville éternelle25. Effectivement, la méfiance de la religieuse à son
égard est réelle et fondée, car Théodore en personne lui a recommandé de se
méfier de Saint Martin en qui maintenant il voit un traître26.
Bien qu’ayant conscience que sa situation est des plus inconfortables, Saint
Martin semble vouloir jouer son va-tout à Rome où son épouse, venant de Paris
via Avignon, ne va pas tarder à le rejoindre. Le 16 août, il fait demander à Nicolò
Frediani27 par l’intermédiaire de l’abbé Salicetti, son parent, de bien vouloir
accueillir celle-ci à Livourne « sans que cela lui occasionne de frais, le rassure23. Billet joint à la lettre de Bernabò au gouvernement génois en date du 26 juillet 1738. Ibidem.
24. Ce qui est pour le moins prétentieux, même si, à l’évidence, il s’agit du prétendant.
25. Copie de la lettre écrite par Monsieur Saint Martin à Domenico Gregogna à Livourne en date du
26 juillet 1738. Ibidem.
26. Lettre de Bernabò à son gouvernement, Rome le 16 août 1738. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011. La
lecture de la missive de Théodore amène d’ailleurs Bernabò à se poser des questions sur l’opportunité
d’utiliser les services de Saint Martin et sur la valeur de ses informations.
27. Avec qui il entretient des relations épistolaires suivies sous le pseudonyme de Margarita Sari. Cette
correspondance, malgré le subterfuge utilisé, a été très vite percée à jour par les Génois et ce d’autant que
Saint Martin, qui ne sait pas écrire l’italien, est obligé d’utiliser les services de Pier Paolo Poggi, parfois
désigné aussi sous le nom de Margarita Soleri. Lettre de Bernabò, Rome, le 23 août 1738. Ibidem.
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t-il, car elle est bien pourvue en argent » et de hâter, autant que faire se peut, son
embarquement à Civita Vecchia28.
À ce stade, il est bon de préciser qu’il semble être venu en Italie pour accomplir
« un grand dessein », à la demande même de la Sérénissime République et plus
précisément d’un de ses serviteurs les plus marquants, Francesco Maria Grimaldi,
lequel l’aurait assuré d’un soutien sans faille. Or, en cet été 1738, Saint Martin
se plaint amèrement d’être laissé sans ressources et de ne plus être en mesure
de fournir des nouvelles importantes en l’absence de secours29. Il en a appelé à
Francesco Maria Grimaldi par le truchement de Bernabò30. Dans sa réponse à ce
dernier, Grimaldi qui est sorti de charge, se dit désormais « Hors d’état de faire
usage par moi même de tout ce que vous me mandez au nom de votre ami auprès
de ceux avec qui il a à faire », et d’ajouter : « Je puis vous dire cependant que l’on
est persuadé qu’il n’a pas lieu de se plaindre car il n’a qu’a remplir ce à quoi il
s’est obligé et tenir sa parole qu’on la lui tiendra réciproquement […] il doit être
persuadé qu’on a aucun sujet de se plaindre de lui et qu’on a rien à lui reprocher, et
qu’au contraire on a toujours la même confiance dans une personne que l’on a cru
et que l’on croit plaine (sic) d’honneur et de probité… »
Il s’avère donc que Saint Martin est au service de Gênes depuis longtemps.
Depuis janvier 1738 exactement31. À cette époque, il a pris langue avec Francesco
Maria Grimaldi en vue d’accomplir une mission qui devait être de la plus haute
importance, car il avait obtenu pour la mener à bien une bourse de cent sequins.
Depuis, il a utilisé ce pactole pour paraître à Rome et s’introduire dans l’entourage des sœurs Fonseca et maintenant qu’il doit passer à l’action, l’argent fait
cruellement défaut, ce dont il se plaint amèrement : « Il etoit fort inutile de me
faire venir de si loing, de me donner cent sequins et cinquante à Jansens pour
demeurer en si beau chemin, je n’entans pas cette politique qui aboutit à me
mettre dans l’embarras en pay étranger, loing de ma patrie avec ma femme que
le désespoir a fait venir de Paris icy32. »
Il prie donc instamment Bernabò de plaider en sa faveur à Gênes afin qu’on
lui accorde « généreusement de quoi mettre a exécution mes dessein sens
perdre un seul momant car vous sentés que moins lenemy prend de force plus
il est aisé de s’en deffaire outre que ce qu’il me faut est une bagatelle pour la
République dans une occasion de cette importance ou elle a tant sacrifié et ou
je risque le tout33. »
28. Copie de la lettre signée Andrea G. Cette lettre étant cependant de la main de l’abbé Salicetti, écrite
à Frediani à Livourne, sous le pseudonyme de Margarita Solari, en date du 16 août 1738. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 3011.
29. Lettre de Bernabò, Rome le 6 Septembre 1738. Ibidem.
30. Carlo Bernabò fait référence à cette intervention dans cette même lettre datée de Rome, le 6 septembre 1738.
Ibidem.
31. Lettre de Saint Martin à Bernabò, Rome, le 15 septembre 1738.
32. Ibidem.
33. Ibidem.
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ROME, NID D’ESPIONS
On ne peut pas être plus clair, Saint Martin s’est engagé auprès de Francesco
Maria Grimaldi et de la Sérénissime à assassiner Théodore dès que celui-ci mettra
les pieds en Corse. Il s’est assuré dans ce dessein de la complicité d’un certain
capitaine Jansen qui attend ses ordres en Sardaigne et d’un dénommé M. de Crinon
qui depuis lui a fait faux bond. Et en ce mois de septembre 1738, où tout Rome
bruisse de la rumeur du retour de Neuhoff, Saint Martin se dit prêt à tenir ses
engagements et il envisage de se rendre en Corse, via la Sardaigne, au prétexte de
remettre à leurs destinataires une trentaine de plis que la Fonseca a réceptionnés
depuis un mois. Cette dernière, comble de l’ironie, accepterait même de financer
le voyage. Saint Martin passerait par Livourne, et Bernabò pourrait recopier toutes
ces missives avant de les recacheter soigneusement, et de conclure :
Lorsque je seray en Corse je trouveray suremant les moyens d’executer ce que j’ay
promis de faire dans le mémoire que j’ay donné à M. Grimaldi à Gênes, ainsi il n’y
aura simplemant qu’à informer M. Mary (Le commissaire général génois à Bastia)
de mon départ et de ma route comme je le feray moi mesme, vous assurant Monsieur
qu’a quelque prix que ce puisse estre je suis resollu de réussir, ou périr pour mériter la
bienveillance et la protection de la République ainsi que je m’y suis engagé au mois
de janvier dernier34.
Malgré son désir de se débarrasser de Théodore, la République va une fois
encore temporiser par soucis d’économie, sans doute, mais plus encore parce
qu’elle n’a qu’une confiance limitée dans les talents de Saint Martin. N’a-t-il pas
été percé à jour par Théodore et les religieuses Fonseca comme en témoignent
bien des correspondances qu’il transmet cachetées à Bernabò ? Aussi dans les
mois qui suivent, l’action de l’espion français se résumera à continuer à détourner la correspondance des amis de Théodore, allant jusqu’à utiliser sa femme à
cette fin. Il est vrai qu’au moment où l’annonce de l’arrivée du roi dans les eaux
insulaires met tout ce petit monde en ébullition, le travail ne manque pas, et Saint
Martin de transmettre pêle-mêle à Bernabò les lettres du capitaine Bigani et du
baron Drost adressées à Angelica Cassandra Fonseca35, les réponses de cette
dernière ainsi que sa missive à Lucas Boon 36, une lettre du consul de Hollande à
Naples « qu’il faut faire mettre à la poste le soir même après l’avoir lue et recachetée37 », une autre de Bigani destinée au comte Fede, etc. Mais il se dit fort
déçu du peu de considération que Gênes accorde à ses projets et Bernabò, qui n’a
plus reçu aucune instruction à son sujet mais qui apprécie ses services, s’efforce
de lui remonter le moral et recommande à ses supérieurs de ne pas l’abandonner
car, un jour, on pourrait avoir besoin de ses services.
34. Ibidem.
35. Lettre de Bernabò à son gouvernement, Rome, le 27 septembre 1738. A.S.G., Archivio segreto, filza
3001.
36. Ibidem.
37. Lettre de Saint Martin adressée « à Monsieur Bernabeau agent de la Sérénissime République de Gênes ».
Sans date mais vraisemblablement du mois d’octobre 1738. Ibidem.
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Saint Martin va d’ailleurs bientôt revenir à la charge. À la mi-octobre, ayant
appris par le comte Fedi que Théodore se trouve à Naples sur un navire hollandais, il insiste vivement pour avoir une réponse résolutoire concernant la mission
dont il avait été chargé. En attendant, il se vante d’avoir réussi à convaincre
Monsieur de Saint-Aignan, l’ambassadeur de France à Rome, de sa fidélité à
la République38. Les autorités génoises, qui apparemment en sont moins sûres,
semblent décidées à couper tout lien avec un homme si peu fiable et, en l’absence d’instructions, Bernabò ne sait plus comment se comporter envers son
correspondant, ce qui ne l’empêche pas, le voyant dans le besoin, de lui « administrer quelque secours pour entretenir son zèle envers le service public39 ».
Mais Saint Martin ne saurait se contenter de si peu et, dans un mémoire40, il
revient à la charge, proposant de se rendre à Naples auprès de Théodore dont,
prétend-il, il bénéficie de toute la confiance et où il sera à même de mettre à
exécution ce qui avait été convenu à Gênes. Le bénéfice sera double, si la république se décide enfin à assurer les frais de l’expédition, car la religieuse Fonseca
envisage de lui confier un gros paquet de lettres destinées au roi, lettres qu’il
sera aisé de décacheter et de recopier avant son départ. Dans le cas contraire,
les missives seront confiées à un tiers et échapperont donc aux services secrets
génois. Il renouvellera une dernière fois sa proposition à la fin du mois de novembre quand parviendra à Rome l’annonce de l’élargissement de Théodore de la
forteresse de Gaète41. Mais pas plus qu’auparavant, Gênes ne répondra aux sollicitations de Saint Martin qui continuera à jouer les utilités auprès de Bernabò,
lui permettant en particulier de recopier les lettres que Théodore a adressées,
comme nous l’avons vu, à Luca Ornano, à Colonna et à Balisone Teodorini42. Il
essaye aussi de réintroduire auprès de Neuhoff un officier français, en disgrâce
auprès du roi de France, le colonel de Coligny43, que le roi avait rencontré quelques mois auparavant à Cologne en même temps qu’un certain Monsieur de
Champigny, autre chevalier d’aventure comme il y en eut tant dans la mouvance
de Théodore. Mais désormais le bonhomme est grillé et il en a conscience, aussi
essaye-t-il désespérément de se justifier aux yeux de Théodore et de le convaincre de son dévouement à sa cause :
Bien que la calomnie ait su imprimer dans votre esprit une impression désavantageuse
à mon égard, je ne peux vous sceller les sentiments de respect et de fidélité que, ma vie
durant, j’ai éprouvé pour votre personne44…
38. Lettre de Bernabò à ses supérieurs, Rome, le 18 octobre 1739. Ibidem.
39. Lettre de Bernabò à ses supérieurs. Rome, le 1er novembre 1738. Ibidem.
40. Non daté mais joint à la lettre de Bernabò du 1er novembre 1738.
41. Lettre de Saint Martin aux autorités génoises, 27 novembre 1738. Ibidem.
42. Lettre de Bernabò, Rome, le 15 novembre 1738. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
43. Ibidem.
44. Copie de la lettre de M. Saint Martin à Théodore en date du 7 novembre 1738. Traduite du français en
italien et reproduite dans la langue originelle par nos soins. Ibidem.
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Il précise enfin, pour lever tout soupçon sur l’origine de ses revenus, qu’il
vit d’une petite pension accordée par Sa Sainteté après sa conversion à la foi
catholique.
Tout ceci en vain, car nous avons vu que depuis longtemps l’opinion du roi
à son égard était faite et la lettre de soutien de la naïve Angelica Cassandra n’y
changera rien. Par le même courrier, cette dernière vient en effet, vraisemblablement à sa demande, témoigner de sa confiance en Saint Martin.
Bien que Votre Majesté m’ait toujours écrit de ne pas me fier à Monsieur Saint Martin
je l’ai toujours trouvé très fidèle et fort affectionné à Votre Majesté et je ne trouve
aucun de vos sujets Corses dont je puisse me fier comme je le fais de lui à qui je confie
toutes mes lettres pour Naples Livourne et ailleurs…
Profitant de son emprise sur la Fonseca, Saint Martin pourra donc continuer
à espionner impunément les soutiens de Théodore, à Rome et ailleurs, et cela au
moins jusqu’à la mort de la religieuse, fin mai 174045, après quoi nous perdons
définitivement sa trace.
Le baron Mathieu de Drost et autres chevaliers
d’aventure
Saint Martin ne fut que l’un des plus audacieux et des plus persévérants aventuriers qui à l’époque cherchèrent à faire fortune ou à glaner quelques pécunes
dans le sillage de Théodore de Neuhoff et donc d’Angelica Cassandra Fonseca.
Au mois de septembre 1737, Carlo Bernabò46 signale aux autorités génoises
l’existence d’un certain baron Torett, un sujet de l’Électeur de Hanovre qui se
dit parent de Neuhoff. Dans les premières années de la révolte de la Corse, Il se
trouvait à Rome, mais il en fut chassé pour mauvaise conduite après que l’ambassadeur du Portugal eut fait annuler une patente royale obtenue auparavant à
Lisbonne qui lui assurait l’immunité. Il erra depuis en divers points d’Italie et
particulièrement à Venise et à Livourne où, étant bon joueur, il réussit à gagner
plus de 4 000 Pezze (sans autre précision) mais sans doute de façon pas très régulière car il fut chassé de cette dernière ville et depuis se trouve à Gênes. Dans une
lettre adressée à Rome à une femme de ses relations, il se vante de s’occuper de
diverses affaires dont certaines concernent la Corse et il affirme vouloir agir de
manière à ce que le monde entende parler de lui. Mettant ses projets à exécution,
Torett se rendit à Naples au mois de décembre47, dans le but de s’aboucher avec
45. « Mentre scrivo mi giunge avviso d’esser morta la tanto rinomata, e notissima Monaca Fonseca corrispondente del Teodoro e suoi aderenti particolarmente del Capitano Bigani di Livorno di cui in varii
tempi ô tenuto ragguagliato l’E.V. e V.V. S.S. Ill.me. » Lettre de Carlo Bernabò, à son gouvernement,
Rome, le 28 mai 1740. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
46. Lettre de Carlo Bernabò, Rome le 14 septembre 1737. A.S.G. Archivio segreto, filza 3011.
47. Lettre de Bernabò, Rome le 28 décembre 1737. Ibidem.
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Théodore, mais n’ayant sans doute pas reçu un accueil conforme à ses attentes,
il s’en revint à Gênes et l’on n’entendit plus jamais parler de lui.
Apparition tout aussi éphémère que celle du baron Hoesthausen. Il arrive à
Rome au printemps 1738 et se prétend lui aussi parent de Théodore. « Après avoir
perdu ce qu’il possédait et s’être perdu lui-même48 » et se trouvant dans le plus
grand besoin, il pria Monsieur Saint Martin de lui prêter quelque argent, ce à quoi
ce dernier ne voulut consentir qu’avec la garantie de Madame Fonseca. Cette
dernière l’accorda, ne sachant rien refuser aux amis et aux parents de Sa Majesté.
Mal lui en prit, car une fois l’argent encaissé, le bonhomme disparut sans prendre congé et la religieuse se trouva dans l’obligation de rembourser Saint Martin.
« Aujourd’hui on ne peut plus se fier à personne », conclut-elle, désabusée49.
En fait, l’étalage de cette amertume est pour la Fonseca un moyen élégant de
signifier au baron Drost la méfiance que son attitude présente lui inspire. Il s’est
engagé à se rendre en Corse pour raviver les fidélités chancelantes des partisans
du roi au moment où celui-ci reparaît en Méditerranée, mais depuis il temporise
au prétexte de manquer d’argent pour organiser l’expédition et il cherche à en
soutirer à la religieuse. Elle n’a pas pu lui donner satisfaction et elle a essayé, en
vain, de faire appel à la générosité des banquiers Bookman & Evers, comme elle
le confie à Bigani50. C’est à cause de cette contrariété et d’une indisposition qui
l’a clouée au lit qu’elle n’a pas pu répondre à Mathieu de Drost. Elle demande à
Bigani de bien vouloir le lui faire savoir, tout en ajoutant :
J’aurais souhaité qu’il fût parti immédiatement pour le Royaume, n’ayant jamais pu
trouver moi-même l’argent pour financer une expédition qui serait d’une telle importance parce que les belles manières et la douceur avec lesquelles les Français traitent
les Corses, col miele sopra le labra, les entraînent tous vers eux.
Elle lui reproche de temporiser car cette attitude est d’autant plus regrettable
qu’il a entre les mains des lettres de Théodore destinées aux chefs corses qui lui
ont été confiées par Nicolò Frediani, lequel, furieux de ce retard, en exige maintenant la restitution51. La bonne sœur s’inquiète de cette tension et craint que cela
ne se termine par une rixe des plus regrettables52.
Cependant Mathieu de Drost est un homme d’une tout autre dimension que
les deux aventuriers que nous avons évoqués précédemment. D’abord, il est
vraiment un cousin de Théodore et comme lui apparenté au baron de Drost,
grand commandeur de l’ordre teutonique avec qui Angelica Cassandra Fonseca
48. Copie d’un billet de sœur Angelica Cassandra Fonseca adressé au baron de Drost à Livourne, le
3 mai 1738. Traduit du français. A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
49. Ibidem.
50. Copie de la lettre écrite par la sœur Angelica Cassandra Fonseca en français, sous couvert de M. Saint
Martin, au capitaine Bigani de Livourne, expédiée le 26 avril 1738. Fidèlement traduite (il faut lire du
français en italien). A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
51. Ibidem.
52. Ibidem.
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est également en relation et qu’elle nomme le grand prieur Drost53. « Il m’a écrit
le samedi saint, dit-elle à Mathieu de Drost, et je ne lui ai pas encore répondu
ne sachant quoi lui dire concernant votre personne, si ce n’est que vous êtes
toujours à Livourne ! »
En ce début du mois de mai 1738, Mathieu de Drost se décida finalement à
faire le voyage en compagnie de l’ingénieur Dufour, autre ami fidèle de Théodore
qui comme lui végétait à Livourne, mais, comme nous le verrons, l’accueil des
chefs corses fut si hostile qu’ils ne tardèrent pas à se rembarquer. Bientôt la bonne
sœur va s’inquiéter de son sort car aucune nouvelle de l’île ne filtre à Rome54. Fin
juin on n’en sait guère plus. Drost, qui avait été un moment signalé à Piombino, a à
nouveau disparu. A-t-il été rejoindre Théodore55 ? La religieuse se perd en conjectures et reproche à Bigani de ne plus répondre à ses lettres56. Elle est d’autant plus
fébrile que maintenant le retour de Théodore se confirme. Lucas Boon a alerté le
réseau livournais de Théodore et a également prévenu la Fonseca.
Aussi, au début du mois de juillet, tout ce petit monde est en ébullition.
Angelica Cassandra presse Bigani de faire immédiatement partir pour la Corse,
sur un navire qu’ils ont affrété, Cristoforo Buongiorno, le sieur Brandone et
Mathieu de Drost, reparu depuis peu à Livourne57. Ils connaissent bien le pays,
dit-elle, et il serait bon qu’ils soient dans l’île au moment du retour du roi pour
galvaniser les populations et sécuriser les endroits où il pourrait débarquer, tels
Porto-Vecchio, Aleria et L’Île-Rousse. Bigani est également sollicité depuis
Rome par Pietro Paolo Poggi qui lui reproche de trop perdre de temps à essayer
de placer les gens ramenés de Corse par Mathieu de Drost, alors qu’il est urgent
d’aider Giuseppe Costa, dont on sait les angoisses dans lesquelles vit sa famille,
et le fils de Brandimarte Mari, l’un des vrais partisans de « l’Ami » qu’il connaît
bien ainsi que son père58. Toujours depuis Rome, Pier Paolo se désole auprès de
son oncle, le capitaine Agostino Poggi, de ne pouvoir se rendre immédiatement
en Corse à cause d’une maladie si pernicieuse qu’il a cru une nuit passer de vie
à trépas et dont il se remet mal. Il espère cependant pouvoir s’embarquer entre le
15 et le 20 juillet et arriver dans l’île avant le roi pour exécuter les ordres qu’il
lui a fait parvenir avant son départ « d’Amsterdam pour l’Angleterre où il doit
faire escale trois ou quatre jours avant de repartir pour aller où je suis né. Ainsi
c’est une grande erreur de penser qu’il puisse être à Capoue et qu’il se rende
53. Billet en date du 3 mai, adressé à Mathieu de Drost, ibidem.
54. Copie de la lettre de sœur Angelica Cassandra Fonseca au capitaine Bigani de Livourne en date
du 24 mai 1738. Ibidem. Cf., de même, la copie de la lettre de Saint Martin au dit Bigani en date du
17 mai.
55. Lettre de la Fonseca à Bigani interceptée par Carlo Bernabò qui en rend compte à ses supérieurs.
Rome, le 5 juillet 1738. Ibidem.
56. Copie de la lettre de sœur Angelica Fonseca au capitaine Bigani de Livourne en date du 28 juin 1738.
Ibidem.
57. Copie de la lettre de sœur Angelica Cassandra Fonseca au capitaine Bigani en date du 5 juillet 1738.
A.S.G., Archivio segreto, filza 3011.
58. Copie de la lettre de Pietro Paolo Poggi à Bigani de Livourne, en date du 5 juillet 1738.
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à Naples, à la Cour59. » Effectivement les bruits les plus fous circulent alors à
Rome et à Naples concernant les intentions de Théodore, fruits de l’imagination
de ses partisans et de la désinformation des Génois.
Pour l’encourager à suivre l’exemple de Poggi, Angelica Cassandra Fonseca
fait parvenir à la fin juillet une dizaine d’écus à Drost en s’excusant de ne
pouvoir en faire davantage, car « bien que le roi ait envoyé l’argent nécessaire,
les malheureux Corses manquent de tout et l’essentiel doit leur être consacré60 ».
Mais à cette date Mathieu de Drost et l’ingénieur Dufour sont sans doute déjà
en prison61 où les a fait jeter le général baron de Wachtendonck à la demande du
marquis Paolo Maria Rivarola, le gouverneur de Corse, qui apparemment n’a
guère apprécié leur récente intrusion dans l’île62.
Depuis qu’il est en prison, une autre accusation, bien plus grave, pèse sur Drost.
Ancien officier des armées impériales, il est maintenant suspecté de désertion et
Wachtendonck a demandé un complément d’information à ce sujet à Vienne.
Dans une supplique adressée à la dame Fonseca63 par l’intermédiaire de
Madame Saint Martin, Drost s’en défend et, pour se justifier auprès d’elle, il
joint à sa lettre une copie du congé qu’on lui accorda avant son départ, après
avoir obtenu ses passeports avec l’aval de son souverain ainsi qu’une licence
délivrée par son général ; tous ces documents, dit-il, étant maintenant entre les
mains du général Wachtendonck. Il ne s’est donc pas échappé et a encore moins
déserté, aussi adjure-t-il la religieuse de lui consentir une avance de 100 ruspi64
en attendant que parvienne de Vienne la preuve de son intégrité, car tous ses
avoirs ont été saisis et sont entre les mains de l’auditeur général et il se retrouve
sans un sou65. Une fois libéré, il envisage de quitter définitivement Livourne et
d’aller s’installer à Rome pour se mettre à l’abri des Génois. La réponse ne se
fait pas attendre, c’est une fin de non-recevoir ferme et définitive :
Mon cher Baron, écrit la religieuse, vous me demandez 100 ruspi, encore faudrait-il
que je les ai et je n’en dispose pas, et pour vous être plus rapidement utile, j’ai joué
59.Copie de la lettre de Pietro Paolo Poggi au Capitano Agostino Poggi in Livorno, en date du 5 juillet 1738.
Ibidem.
60. Copie de l a lettre écrite par sœur Angelica Cassandra Fonseca au baron de Drost sous couvert du
capitaine Bigani, en date du 26 juillet 1738.
61. Copie de la lettre de sœur Angelica Cassandra Fonseca adressée au capitaine Bigani sous couvert des
sieurs Bookman et Evers, négociants à Livourne, en date du 13 septembre 1738. « Mi dispiasce assai
del Baron de Drost che continua a stare in Fortezza sin tanto che vengano lettere di Vienna. »
62. Au mois de novembre 1737, Paolo Maria Rivarola avait déjà obtenu de Wachtendonck, que Poggi,
Colonna et Dufour soient chassés de Livourne. Il semblerait donc que les autorités autrichiennes soient
plus complaisantes à l’égard de Gênes que ne le fut le dernier des Médicis. Lettre du général commandant de Wachtendonck à M. le marquis de Rivarola, Livourne, le 17 septembre 1737. A.S.G., Archivio
segreto, filza 2030.
63. Copie de la lettre du baron Mathieu de Drost à la religieuse Fonseca, le 16 septembre 1738. A.S.G.,
Archivio segreto, filza 3011.
64. Le ruspo était une monnaie de compte toscane qui équivalait au tiers du ruspone, lequel pouvait être
d’or ou d’argent. Le ruspone d’argent valait un demi écu soit 2 lires.
65. Ibidem.
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beaucoup d’argent au tirage de la loterie (Terno) de ce matin, mais en vain, patience !
Vous m’écrivez que lorsque vous sortirez de la forteresse, vous pensez venir à Rome,
réfléchissez-y bien car ici autant que là-bas il y a beaucoup de Génois qui se dépensent
sans compter pour espionner tous ceux du parti de Théodore qui arrivent de Livourne
et ceux qui viennent me voir sont plus particulièrement surveillés66.
Drost n’ira donc pas à Rome. À sa libération au début du mois de novembre, sans le sou, il trouvera refuge sur un navire hollandais mouillé en rade de
Livourne. Bigani lui fera dire à diverses reprises de se rendre à Naples et il
répondra toujours qu’il ne peut le faire sans argent. « J’en dirai seulement que ce
n’est point un homme à qui l’on peut faire confiance parce qu’il parle trop facilement de ce qu’il devrait taire, tous mes maux viennent de lui », conclut Bigani
qui lui en veut67. En réalité, si Mathieu de Drost est sans doute un homme léger,
à la moralité douteuse, il ne manque ni de courage ni de panache et il le prouvera
bientôt dans les montagnes corses aux côtés de son cousin Frédéric de Neuhoff.
La fin de d’été 1738 ne sera guère plus clémente pour Rainero Bigani. Le 7
septembre, il a vu débarquer chez lui, en pleine nuit, le greffier du tribunal, le
barigel et un lieutenant escorté de quatre soldats qui ont procédé à une perquisition et à la saisie de tous ses papiers. Selon ses dires, ils n’ont rien trouvé
d’important, mais cet arrêt et ce déplacement de justice ont épouvanté sa femme
qui depuis est tombée malade, lui-même souffre de vertiges fréquents et s’attend
au pire car Wachtendonck lui a adressé de très sévères remontrances. D’après
lui, tous ces désagréments sont dus au retour à Livourne de Mathieu de Drost
à qui l’on reproche d’être allé en Corse. Se sentant plus étroitement surveillé
que jamais, il demande à la Fonseca de ne plus lui écrir