Untitled - Iferhounene

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Untitled - Iferhounene
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Zahra, la légende du Djurdjura
Kabylie (1956 - 1968) : Guerre - Amour - Trahison
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Auteur: Abdenour Si Hadj Mohand
Titre : Zahra, la légende du Djurdjura
Kabylie(1954 - 1968) : Guerre – Amour – Trahison
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Auteur: Abdenour Si Hadj Mohand
Titre : Zahra, la légende du Djurdjura
Kabylie(1954 - 1968) : Guerre – Amour – Trahison
Imprimerie : Marquis, 350, Rue des Entrepreneurs, Montmagny,
Québec, Canada G5V 4T1
(418) 246-5666 Télécopieur (418) 241 - 1768.
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Du même auteur : Abdenour Si Hadj Mohand :
Fils de Fellagha (1954-1962) : éditions Publibook - 2007.
La guerre franco - algérienne dans la poésie épique Kabylie (1956 1962) : éditions Publibook - 2007.
La guerre vécue par un chasseur alpin en Kabylie (1958 - 1959):
éditions Publibook - 2008.
Mémoires d’un enfant de la guerre (1956 - 1962) : éditions
l’Harmattan - 2011.
Co - auteur Nathalie Massou – Fontenel : Tinfouchy, un français
torturé par les français (1958 - 1960) : aux éditions l’Harmattan 2011.
Auteur éditeur Abdenour Si Hadj Mohand.
ISBN : 978-9947 - 0 - 3776-8.
Dépôt légal : 3279 - 2013.
Imprimerie : Marquis, 350, Rue des Entrepreneurs
Montmagny, Québec, Canada G5V 4T1
(418) 246-5666 Télécopieur (418) 241- 1768.
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Dédicace :
A mes enfants
A mes amis en particulier :
Jean Boulanger de la 2° compagnie du 6° BCA-iferhounene
Roger Conroux de la 3° Compagnie du 6° BCA Ait Hichem
Guy Fumey de la 2° compagnie du 6° BCA iferhounene
Raymond Luttringer de la 5° compagnie du 6° BCA de Tizi N’
Djemaa,
Qui ont contribué, par leurs témoignages, leurs archives personnelles,
leurs crédits photos à la réalisation de cette œuvre de mémoires. Tous
ont condamné cette guerre inutile.
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Chapitre 1 : Les chasseurs alpins du camp de Tizi N’ Djemaa.
Un œil sur col de Tirourda.
Témoignage d’un officier du contingent du 6° BCA en Kabylie-5°
compagnie - 1957/1958 à Tizi-N-Djemaa.
Cette 5° compagnie était stationnée à Tizi-N-Djemaa tout près
d’iferhounène en contrebas de la RN15 en provenance de Michelet et
en direction du col de Tirourda, aux environs de Tizi-N-Djemaa.
Nous occupions trois bâtiments qui logeaient les 2 sections, plus
l'intendance (cuissots, comptable, Radio, chauffeurs de GMC, jeep et
half-track etc.…).
Nous avions aussi un groupe de muletiers avec 2 mules pour le
transport de matériel, lorsque nos partions vers la zone de captage.
La 1° section était logée dans les 2 bâtiments en contrebas de la
RN15 et qui étaient d'anciens chalets de skieurs. La 2° section
occupait sur la partie haute, l’ancienne maison cantonnière (ou
forestière) située sur la route RN15 en direction du col de Tirourda.
Non loin de là (300 MTS) se trouvait "la tour" (château d'eau ?), autre
lieu stratégique et qui était occupée de jour comme de nuit par 3 de
nos chasseurs pour faire le guet de la zone de captage et avertir notre
PC, des mouvements suspects. Nous étions aussi équipés d'un mortier
de 120 pour faire des tirs d'intimidation vers le col de Tirourda.
Le commandement était assuré par le lieutenant Galmiche un StCyrien. Moi - même je commandais la 1° section et les officiers de la
2° section étaient successivement le S/Lieutenant Bourdon (un
ch’timi) et l'aspirant Larras (un oranais "pied-noir"). De ces 4
officiers, je suis le seul encore en vie à ce jour, les autres étant décédés
de mort naturelle.
Notre activité principale était la surveillance et la réparation de la
conduite d'eau qui se trouvait dans la zone de captage et qui alimentait
le secteur de Michelet (Ain El Hammam) quand la radio ANGR 9,
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recevait le message "l'eau ne coule plus à Michelet" une section se
mettait en route avec le groupe de mules, chargées des bouteilles
d'oxygène et d'acétylène pour reboucher les trous que les "fells"
avaient percés la nuit. Nous accédions à la zone par les "gorges"
endroit escarpé, sinistre et dangereux. La seconde activité de ma
Compagnie était la participation aux opérations de ratissage
programmées par le PC du 6° BCA et auxquelles je participais
souvent. Nous partions la veille pour assister au "briefing" et passions
une partie de la nuit à l'hôtel transatlantique de Michelet, réquisitionné
par l'armée. Nous partions donc dans la nuit pour nous mettre en place
et débuter l'opération.
J'ai gardé quelques souvenirs tragiques de ces opérations,
auxquelles j'ai participé ; voici les faits principaux de cette période de
1957/1958 :
- Opération du 27/05/1957 à Igoulfène au Douar Ighalène (iralene)
avec la mort au combat du S/lieutenant appelé Xavier Bonnefoy de la
4° Cie. Cela m'a marqué profondément ; car je le vois encore blessé et
hissé à bord de l'hélicoptère pour le ramener à l'hôpital de Tizi-Ouzou
où il est décédé. C'était le neveu du maréchal Juin.
- Opération du 3/06/1957 au Douar Ittourrar près du village
d’Amnaï. Cette journée fut la plus meurtrière du 6°BCA durant
l'année 1957. En effet à 300 MTS de ma section une embuscade, dans
un oued asséché, sur les éléments de tête de la 2° et 4° compagnie, se
soldant par 6 tués. A savoir : 2 chasseurs, 1 sergent, 1 aspirant et 1
lieutenant de la 2° Compagnie + 1 aspirant de la 4° Cie.
- Opération du 14/05/1957 au Douar Béni-Menguellet près du
village d’Ait-Sidi-Ahmed, embuscade meurtrière également, se
soldant par la mort d'un chasseur et d'un capitaine de la 4°Cie.
- Juin 1957-convoi de ravitaillement de la 5°Cie entre Michelet et
Tizi-N-Djemaa : nous avons sauté sur une mine avec le half-track qui
était en tête de convoi et dans lequel je me trouvais. Au moment de
l'explosion, un petit groupe de fells posté au col nous arrosait de coups
de fusils de chasse. A part la chaine cassée du half-track, cela s'est
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terminé sans morts et sans blessés. Pour une fois la chance était de
notre coté.
- Août 1957-opération "la grotte «j’ai fait partie de cette opération
que relate le sergent Roger Conroux dans son livre : (La Kabylie des
chasseurs Alpins-Terre de nos souffrances) :
Nous étions 3 sections du 6° BCA rassemblées pour une opération
classique de fouilles et de ratissage qui devait durer 1 jour, mais un
évènement imprévu nous a fait prolonger notre sortie sur 3 jours en
plus. Dans la région dont je ne me rappelle plus le nom, nous étions en
fin de journée et marchions dans un thalweg, colonne par un pour
rejoindre les véhicules qui devaient nous ramener à notre campement.
A droite de la queue de colonne et sur le flanc d'une falaise partit un
coup de feu qui blessa légèrement un de nos chasseurs ; c'était la
sentinelle de la grotte qui par un excès de zèle avait tiré sur le groupe
qui fermait la marche. Aussitôt nous avons procédé à l'encerclement
de la zone, moi-même avec ma section occupant la crête. Ce fut alors
une longue attente qui commença et qui ne se termina qu'après 3 jours
et 2 nuits. Tout au long de cette période les sections placées en
contrebas harcelaient nuit et jour l'entrée de la grotte par des tirs de
F.M, de bazookas et lance grenade. A l'aube du 3° jour toujours pas de
reddition. Ce n'est qu’en fin de matinée, lorsque l'équipe spéciale
d'intervention venue d'Alger avec des fusées téléguidées SS10, prit
possession des lieux et réussit à enfumer l'intérieur de la caverne et
provoquer la reddition des 17 fells et leur adjudant du nom de Si
Arezki.
L'armement récupéré était relativement important : des fusils
militaires et de chasse, des P.M Sten ainsi qu'une quantité importante
de munitions.
L'issue de cette opération nous a tous soulagés surtout au point de
vue bilan humain. Pas de morts, pas de blessés de part et d'autre. Au
terme de cette opération nous étions harassés, contents de rejoindre
nos campements car pendant ces 3 jours nous avions peu dormi et peu
mangé. En effet ce n'est que le 2° jour que nous avons été ravitaillés
par hélico. D'ailleurs un vent a failli faire crasher le Sikorski contre la
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paroi rocheuse de la falaise et ce n'est que l'habileté du pilote qui a
évité le drame. Endommagé au train d'atterrissage, il a du se poser à
Michelet sur un matelas de pneus, improvisé pour la circonstance.
Note : Le déplacement de l’auteur en date du 2 juin 2013, en
compagnie de Raymond Luttringer, ex-officier de la 5°Cie du
6°BCA de Tizi N’Djemaa (1957 - 1958) sur les lieux de la grotte a
permis de recueillir des informations auprès des éléments du
village Ait Alissa Ouyahia qui concordent avec les affirmations
contenues dans le livre de Roger Conroux, intitulé : la Kabylie des
chasseurs alpins - Terre de nos souffrances. Toutefois,
contrairement aux affirmations de cet officier qui semble ne pas
être mis au courant de la tuerie ordonnée par un des supérieurs ;
maquillée dans l’expression anodine « corvée de bois» ; le bilan de
cette opération s’établit comme suit :
21 mousselines dont un (Si Hadj Mohand Ouahcène) envoyé en
parlementaire mais qui n’en ressort pas ; sont sortis de la grotte
après avoir été neutralisés au moyen de fusées SS10 et d’essence
enflammée ; ont été tous fusillés. Ces victimes ont été lâchement
exécutées selon le procédé barbare et cyniquement désigné
par les criminels de guerre français « corvée de bois ».
2 moussebilines capturés à l’extérieur de la grotte, torturés
puis fusillés.
6 prisonniers dont Si Arezki dit Arezki Bazooka, chef de la
section ALN en charge de ce stock d’armes et de munitions
ramené de Tunisie.
A noter que parmi les victimes figure un jeune de 16 ans du
nom de Ait Aoudia Latamen, du village Ait Aissa Ouyahia.
Ces chiffres contredisent ceux de l’armée française, pour une
raison évidente de la volonté délibérée de cacher le non respect
par les chefs militaires français des lois internationales régissant
les conflits armés, puisque certaines victimes soumises à la torture,
puis lâchement exécutées, n’avaient pas encore atteint l’âge de
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majorité, étant de simples civils soupçonnés de collaboration sans
aucune preuve, puisque celles-ci n’avaient aucune information sur
l’existence de cette grotte. Ces victimes avaient été passées sous
silence dans les bilans statistiques des chefs militaires français et
comptabilisées comme « fells ».
Voici le compte rendu fait à ce propos par une revue parue
après la fin de la guerre. Cette Revue s’intitule : « le 6° Bataillon
de chasseurs alpins ». En page 114, on peut lire : Opération
« Illilten » du 9 au 14 Aout 1957 :
Le chef de Bataillon Lecoanet, commandant le 6° BCA, reçoit
le commandement d’un groupement formé de trois bataillons
(7°BCA, II-13°RTS, 6° BCA). Sa mission de ratissage consiste à
s'étaler sur la ligne Iguer-Aouene-Ait Aziz et à refouler
l'adversaire sur Azib Amzegue. Après trois heures de marche de
nuit, le Bataillon passant par Ait El Mansour et Amnai Bou Aidel est accroché par des hors-la-loi retranchés dans une grotte.
Le Bataillon perd six tués et trois blessés pour les réduire en deux
heures de combat acharné. Au lever du jour, une Katiba d’une
centaine d’hommes est décelée et prise en chasse en direction de
l’oued Acif El Khamis et des villages de Lamsella et Béni Assène.
L’élément de droite du Bataillon en liaison avec le 7° BCA finit
par intercepter une partie des hors-la-loi dans les thalwegs à l’est
de l’Acif : 30 fellaghas sont abattus et 13 sont faits prisonniers.
L’opération « Illilten » qui vise à détruire les cellules politiques
du F.L.N fortement implantées dans ce Douar, et à fouiller la
Forêt d’Azerou, ainsi que les grottes d’Ait Aissa Ouyahia,
soupçonnées d’être des caches pour les armes amenées de Tunisie,
va déboucher sur des résultats … Elle se déroule du 9 au 14 Aout
1957 et met en œuvre, outre le Bataillon, le 7° BCA, le I-121° RI,
une compagnie du 13°RTS, une batterie du 93° RAM et une
équipe du 77° Bataillon du Génie. Le 9 dans l’après-midi,
l’artillerie ouvre le feu sur les points de passage rebelles. Le
lendemain, le 6° BCA atteint les villages Tarzoug, Ait Atella,
Tifilkout, Ait-Sider et Takhlicht Ihaddadene, tandis que le 7°
BCA occupe Ait Aziz, Tizit, Taourirt-Amrous. Le Bataillon du
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121° RI contrôle quant à lui Zoubga, Tarzoug(Thaghzoult), Ait
Atella et Ait Aissa Ouyahia. La fouille des villages est minutieuse,
les accrochages espérés se produisent enfin. Les hors-la-loi
comptent 5 tués, un sous-officier du 6°BCA est blessé lors de la
fouille d’une cache dans le village d’Azerou. Le 12 Aout,
L’opération se poursuit avec l’inspection des grottes. Suite à
l’interrogatoire d’un prisonnier, les chasseurs apprennent
l’existence d’une grotte prés d’Azerou Aikane. Deux Kabyles
prisonniers sont envoyés en parlementaires mais n’en ressortent
pas. (Il devrait s’agir de Yalali Ouali et de Si Hadj Mohand
Ouahcene, ramenés par les militaires français du village
iferhounene et utilisés pour le transport de matériel et de
munitions pour la circonstance, selon le témoignage d’un membre
O.C.F.L.N du même village). L’investissement de la grotte
continue durant deux longs jours durant lesquels il faut
ravitailler les compagnies par hélicoptère. Une des rations ayant
disparu dans un ravin, les chasseurs devront se ravitailler chez
l’habitant. Après l’utilisation d’essence enflammée pour les
débusquer, le 14 Aout à l’aube, trois rebelles survivants se
rendent. Illilten a permis de tuer 27 maquisards, de faire 6
prisonniers et de récupérer deux mortiers. 13 pistoletsmitrailleurs, 70 armes et plus de 20 000 cartouches de guerre. La
grotte est détruite à l’explosif. C’est un coup dur pour le F.L.N
dans ce Douar.
Cette version des faits est confirmée par Roger Conroux, un appelé
de la 3° Cie du 6°BCA, stationnée à Ait Hichem, dans son livre
intitulé: « la Kabylie des chasseurs alpins-Terre de nos souffrances
(1957 – 1958 », page 151 à 156. Selon lui, trente deux kabyles
seraient descendus de cette grotte au total.
Voila pour ce qui est de cette grotte à laquelle nous avons rendu
visite le 2 juin 2013, où nous avons constaté, à contrebas, un
monument érigé par la population du village d’Ait Aissa Ouyahia, en
l’honneur de ces martyrs de la Révolution.
La suite du témoignage de l’officier Luttringer de la 5°Cie du
6°BCA continue ainsi : Au début de l'hiver 1957 la 5° Cie fut dissoute
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suite au plan de restriction des effectifs de l'armée. C’est ainsi que je
me suis retrouvé au PC bataillon à Michelet (Ain El Hammam) pour
achever mon service militaire. Je fus nommé chef de "l'éperon», la
section de protection du colonel. Cette section avait aussi pour
mission de faire les 2 convois hebdomadaires de ravitaillement vers
Tizi-Ouzou. Encore une fois la chance était de mon coté, car pendant
les 3 mois qu'a duré ma mission, je n'ai jamais subi d'attaque de
convoi, alors qu'auparavant il y a eu de nombreux morts suite aux
embuscades du coté de fort-national. Je n'ai jamais aimé cette mission,
car elle était semée d'embuches et d'imprévus. Si on connaissait
l'heure de départ du convoi, on ne pouvait jamais prévoir l'heure de
retour ; l’approvisionnement (en vivres, matériel et munitions) ne se
faisait jamais dans les délais prévus ; les permissionnaires de retour de
France étaient toujours en retard et parfois certains chasseurs devaient
être récupérés au BMC de la ville. Souvent tard le soir, à la nuit
tombante et sans protection aérienne, car les deux T6, qui devaient
nous escorter rentraient à Alger à cause de leur autonomie limitée. La
peur au ventre, nous prenions le chemin du retour par cette route de
montagne via Michelet. Ce convoi, c’était "le bordel" comme le disait
si bien mon adjoint, le sergent-chef Taillade. Aujourd'hui encore, rien
que d'y penser, cela me donne des frissons.
Considérations :
Libéré de mes obligations militaires début février 1958 et après 26
mois de service j'ai quitté avec soulagement cette guerre injuste et
inutile. Je me rappellerai toujours la remarque du responsable de cette
équipe de l'ORTF à Tizi-N-Djemaa, venu faire un reportage sur les
chasseurs en Kabylie. Constatant mon accent alsacien il me traita de
"renégat" ce qui en bon français signifiait traitre faisant allusion à la
période de1940/1945 où ma terre natale était occupée et annexée par
l'armée allemande et qu'à son avis les alsaciens étaient donc des
collaborateurs! J’ai du rassembler tout mon courage pour ne pas lui
rentrer dans le «lard» ! Le mot juste que ce patriote aurait du employer
était " - malgré nous"!
En effet les alsaciens ont de tout temps été des oppressés. En 1871
après la guerre franco-prussienne la France, par le traité de francfort, a
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accepté l'annexion de l'alsace par l'Allemagne à la fin de la guerre 14 18. Nous sommes redevenus français, et en 1939, début de la 2°
guerre mondiale, nous voilà redevenus allemands jusqu'en 1945 pour
changer encore une fois de nationalité. Il faut noter qu’à chaque
changement, ni les français, ni les allemands ne nous ont demandé
notre avis.
Pour cette guerre d'Algérie nous n'étions pas volontaires et encore
une fois de plus nous étions des "malgré-nous", pour servir quelle
cause ? Tout simplement, pour protéger les "colons" et garder le
pétrole du Sahara. La France aurait du en 1954 faire avec l'Algérie la
même démarche qu'elle a faite avec le Maroc et la Tunisie. Cela aurait
évité les morts, et le gaspillage de dizaines de milliards de francs qu'a
couté ce conflit et qui a duré 7 ans !
Dans toute nation c'est le peuple qui devrait gouverner et non une
pléiade de corrompus qui ne cherchent qu'à s'enrichir ; on devrait
prendre modèle sur la suisse et faire participer par des référendums le
peuple aux décisions importantes, surtout quand il s'agit de dépenser
les deniers versés par le peuple.
Je suis convaincu que si l’on avait en 1956 demandé aux français
par référendum de faire ou ne pas faire la guerre d’Algérie, ce conflit
n'aurait jamais eu lieu!
Résultat, selon l’Officier Luttringer, des premières années de son
séjour en Kabylie, le bilan des pertes humaines au sein de ce bataillon
s’établit comme suit :
Isli Brahim : 2° classe 3° Cie. Tué le 17 décembre 1955 au
combat à Bou M’Charof- Douar Haizer.
Dall’Antonia André.
Caporal, 4° Cie. Tué le 14 avril 1956 au poste de Bezzit le hautDouar Erich.
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Fumat Henri.
Adjudant. 4° Cie. Blessé mortellement le 20
Michelet (Ain-El Hammam).
juin 1956 à
Grandhomme Gabriel.
2° classe, 1° Cie. Blessé mortellement le 27 juin par une mine
au cours d’une embuscade, à Tizi Bouirene – Douar Ittourrar
(Notons que la pose de ces mines etaient l’œuvre de Habchi
Ouali, Meziane Ath Ahmed, Si Ouamar Ath Amrane et Si Hadj
Mohand Ouidir. Ce dernier sera donné par un collabo. Il sera
arrêté et emprisonné, torturé. D’autres prendront le relais, Dans
cette région. Il s’agit de Si Hadj Mohand Ouamar, Si Hadj
Mohand Ouahmed, et tomberont au champ d’honneur,
respectivement en 1959 et 1960.
Monteil Pierre.
2° classe, 1° Cie. Tué le 12 septembre 1956 à la cote 705Douar Ittourrar.
Chambon Albert.
2° classe, 2° Cie. Tué le 28 décembre 1956 à iferhounene –
Douar Ittourrar.
Sagnard Maurice.
Caporal-chef, 3° Cie. Tué le 12 février 1957 au combat, à
Arrous-Douar Oumalou.
Decaux Gaston.
Caporal-chef, 1° Cie. Tué le 17 février 1957 au combat à Ahrik
N’Djebara-Douar Ittourrar.
Attia Alain.
Sergent C.C.A.S.1°Cie. Tué le 14 avril 1957 au combat à AitSidi-Amara-Douar Ait-Yahia.
Wuyam Jean-Pierre.
Capitaine, 4° Cie. Tué le 14 mai 1957 au combat d’Ait-SidiAhmed-Douar Béni-Menguellet.
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Kopelowicz Jacques.
Chasseur, 4° Cie. Tué le 14 Mai 1957 au combat d’Ait-SidiAhmed-Douar Béni-Menguellet.
Bonnefoy Xavier. (Neveu du Maréchal Juin)
Sous-lieutenant, 4° Cie. Tué le 27 Mai 1957 au combat
d’Igoulfane-Douar Iralene.
Uytterhoeven Jean.
Lieutenant, 2° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs
du village Amnai-Dour Ittourrar.
Weil Jean.
Aspirant, 4° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs du
village Amnai-Douar Ittourrar.
Deconinck Luc.
Aspirant, 2° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs du
village Amnai-Douar Ittourrar.
Forissier Vincent.
Sergent, 2° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs du
village Amnai-Douar Ittourrar.
Maréchal Henri.
2° classe, 2° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs
du village Amnai-Douar Ittourrar.
Sagnol Pierre.
2° classe, 2° Cie. Tué le 3 juin 1957 au combat aux environs
du village Amnai.
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Chapitre 2 : les chasseurs alpins à Iferhounene.
Ils passent au peigne fin notre demeure familiale.
Iferhounene 1957 : les chasseurs alpins fouillent les maisons
des Ait l’Imam (Si Hadj Mohand, nom de famille d’origine de
l’auteur).
Les premiers soldats passèrent au peigne fin les maisons une à
une de cet ensemble de mechtas, cerné d’un haut mur de
clôture, flanqué d’un portail à double battant lourd, en bois
grossièrement sculptés.
Ils commencèrent à fouiller minutieusement ; utilisant la «poêle
à frire», engin ayant la forme d’une pelle circulaire capable de
détecter la ferraille ; dans l’espoir de découvrir des armes et des
munitions cachées. Peut - être espéraient-ils les dénicher sous
ce gros tas de fumier adossé au mur d’une des maisons qui
forment cette espèce de ranch kabyle, construites en pierres
sèches. Un monumental tas de fumier qui, comme pour mieux
attester de la véracité de ce proverbe kabyle, grandit à vue
d’œil, jour après jour, trônant majestueusement au milieu de la
cour, Ou alors, que ces larges et hautes jarres, les akoufis,
construites avec ce matériau mélange d’argile et de paille,
percées de deux trous circulaires, alignés sur son flanc, à la
verticale, le premier à 20 cm de la base, le deuxième à peine à
50 cm du large goulot, au dessus desquels repose un couvercle
débordant. Ces trous circulaires obstrués par des couvercles
construits avec la même matière argileuse, fermant avec un
morceau de tissus propre en guise de joint. C’est à travers ces
orifices que l’akoufi est transvidé. Orge, blé, figues sèches,
farine, selon l’usage qu’on en fait, en fonction des besoins,
mais aussi du standing de chaque famille. A l’injonction d’un
militaire français, ma mère commença d’abord par vider le
contenu de l’Akoufi à travers l’orifice supérieur, jusqu’à ce que
le niveau de remplissage fût aligné sur le premier orifice de
sortie des matières. Cette opération pouvait durer largement
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quelques minutes, compte tenu du volume important de la jarre,
avant de passer au travers de la deuxième fente. Mais, que
pouvait-on cacher encore dans ces énormes réservoirs en terre,
en ces temps de famine, de guerre et d’interdictions ? Ces
temps de révoltes! De maladies, de morts! Des armes! bien sur
Les chasseurs alpins avaient quelques soupçons. Mais, l’idée
qu’ils se faisaient des indigènes les confortaient dans leur
jugement presque naïf : pour eux, il ne viendrait jamais à
l’esprit de ces indigènes de mélanger des armes et des
munitions avec leur nourriture quotidienne, si rare et si
précieuse. le fait est que, au contraire de ces idées reçues ou
acquises dans le combat à sens unique que menait le
colonisateur contre un "petit" qui résiste à mains nus, ces jarres
contenaient effectivement des armes,. Mais, elles sont
inoffensives, inutilisées et inutilisables par manque de
munitions. Ma mère qui avait auparavant réceptionné deux
fusils de chasse et un pistolet des mains de son fils Chérif, mon
frère en l’occurrence ; n’a pas hésité un moment à exploiter
l’excès de confiance et d’assurance des soldats Roumis pour
détourner leurs soupçons de la cachette. C’est dans cette jarre,
akoufi, que les trois armes ont trouvé refuge pour y être
enfouies, enterrées au fond d’une masse de blé. La ruse de ma
mère, cette ruse que l'on retrouve du reste chez tous les
montagnards kabyles, même illettrés, consistait à faire mine de
vider par le haut l’akoufi, de telle manière à ne pas laisser
s’échapper par le trou inferieur les trois armes noyées dans la
réserve de grains. Un soldat pris d’une forte curiosité,
subitement intima l’ordre à ma mère de laisser s’échapper
longtemps les grains, dans le but de vider comme on dit le "
fond de la marmite ". De telle manière qu’on risquât d’assister à
une découverte insolite : le blé pouvait bien se transformer sous
les yeux ébahis de l'assistance en «pistolet et fusils de chasse»
comme dans un tour de prestidigitation. Ce changement de
décor, s’il venait par malheur à se produire, changera
assurément les humeurs des uns et des autres et mettra fin à
cette trêve de plaisanterie à laquelle se livrait courageusement,
le cœur palpitant, avec force gestes, Nana Aini Ait l’Imam,
sous le regard impassible des soldats. Pour mieux convaincre
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les curieux qui s’attendaient d’un moment à l’autre à une
trouvaille miraculeuse, d’un geste magistral ; notre mère
courage fit semblant de s’apprêter à ouvrir l’orifice inférieur de
l’akoufi, esquissant le geste mais sans passer à l'acte.
A cet instant précis, le soldat ordonna à ma mère de cesser de
vider le contenu de la jarre. Mais, déjà, la cascade de blé
commençait à dégager une poussière suffocante qui envahissait
l'atmosphère devenue irrespirable à l'intérieur de la maison.
Après cette perquisition de la soldatesque française, le calme
est revenu au "ranch" kabyle des Ait l’Imam. Les soldats
quittèrent, un après l’autre, la demeure kabyle pour s'évanouir
dans les autres mechtas du village.
C’est alors que vint aux nouvelles Si Chérif, une fois que la
voie était totalement libre : - où sont les armes ? » Dit-il d’un
air effrayé et agacé, en s’adressant à ma mère.
-«là ! Dans l’akoufi» répondit-elle. Dieu merci que celles-ciaient refusé de traverser les fentes de vidage. Elles se seraient
mises à danser dans Thighargharth, allusion à la plate forme de
la maison. On aurait été tous exterminés», ajouta-t-elle.
- Ouf ! Soupira violemment Si Chérif en ajoutant d’un air
certain:
- ils ont du être dirigés par des « abayou3 », les mouchards,
pour venir droit dans cette maison « oufella » d’en haut.
-En effet, nous sommes visés, c’est certain que nous sommes
vendus par des collabos. Ajouta ma mère
- Donne-moi ces armes, et tiens-le- toi pour dit! Surtout tu n’as
rien vu et rien entendu!
- Enfouis-les dans un linge, sous ton burnous. Et vas de ce pas
leur changer de cachette.
21
- Ne t’inquiètes pas, tu as fait ton devoir, courageuse Nana
Aini, le reste c’est à moi de le faire.
Paradoxalement, Si Chérif a de tout temps appelé sa mère par
l'expression "Na Aini" qui signifie, "ma grande sœur Aini" en kabyle.
22
Chapitre 3 : Un chasseur alpin me raconte la guerre en Kabylie :
Jean Boulanger, un chasseur alpin qui a séjourné entre 1958 et 1959
à iferhounene au sein de la 2° compagnie du 6°BCA, a participé à des
crapahutes, des ratissages, des embuscades et accrochages contre ce
qu’il appelle lui aussi, les «fellaghas». Il raconte dans son livre intitulé
«cette guerre n’était pas la mienne», les rencontres meurtrières avec
ceux d’en face, les arrières du colonel Amirouche :
Le 14 Mai 1958, son chef, le lieutenant Bernard Capelle né le 9
décembre 1933, sera tué d’une balle dans la tête, à Tifilkout, non loin
d’iferhounene :
« Après une demi-heure de progression, les épineux disparurent,
nous étions sur l'éperon rocheux; il formait un petit plateau calcaire,
encore un petit effort, les premières maisons apparaissaient à une
cinquantaine de mètres, se détachant sous un ciel bleu azur. Pour les
atteindre, il nous faudrait escalader une espèce de chaos formé depuis
des siècles, sans doute du fait de l'érosion. Cet amoncellement de rocs
ne me disait rien qui vaille, d'autant plus que de l'autre côté du village
des rafales d'armes automatiques indiquaient que la première section
avait accroché ; par l'intermédiaire du poste, j'avais appris que le
lieutenant Pelardy demandait le renfort de la troisième section ; dans
quel merdier allait-il nous mettre le spécialiste de la guérilla?
Nous avions reçu un nouveau poste radio plus puissant que le poste
300 et bien moins lourd. Le porteur du poste était avec moi depuis le
village de Tikilsa ; tant que le lieutenant ne le réclamerait pas je serai
au courant de l'évolution de la situation. Nous reçûmes l'ordre de
mettre nos foulards d'opérations pour nous identifier. Nous avions
quatre couleurs à notre disposition : bleu, vert, rouge et jaune. Pour
l'heure, la couleur choisie était le jaune. Le lieutenant Capelle nous
laissa souffler cinq minutes, je remarquai beaucoup de visages griffés
par les épineux qui avaient rendu notre progression si difficile. La
section, forte d'une trentaine d'hommes, fut déployée sur presque toute
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la longueur de l'éperon rocheux qui allait en s'élargissant. Nos
intervalles étaient de dix mètres, notre progression était encore plus
lente que dans les épineux, la tension était palpable. Le lieutenant
Capelle levait le bras et nous nous arrêtions le temps d'une observation
détaillée à la jumelle. La configuration du terrain ne me disait rien,
mes jumelles avaient révélé des cavités dans les rochers, qui pouvaient
être autant d’entrées de grottes servant à abriter des hommes ou du
matériel. Combien de fois, dans cette chaîne du Djurdjura, nous
avions découvert des anfractuosités de la largeur d'un homme mais
qui, à l'intérieur, s'ouvraient sur de vastes salles pouvant contenir trois
ou quatre camions.
Pour la dixième fois le lieutenant leva le bras pour nous intimer
l'ordre de reprendre notre progression. J'étais à l'extrême droite du
déploiement, très prudent, attentif, n'ayant aucune protection sur ma
droite. Les coups de feu claquèrent au moment où le lieutenant levait
le bras pour nous arrêter. Les tirs étaient partis d'une cache que j'avais
repérée avec mes jumelles, nous ripostâmes d'un feu nourri.
-«Jean, le lieutenant hurla Prunier, le lieutenant!»
-«Quoi, le lieutenant?»
-«Viens vite, il ne bouge plus, il est touché. J'accourus et je vis le
lieutenant qui respirait très fort, il haletait; nous lui débouclâmes sa
ceinture, je m'apprêtais à lui enlever sa veste pour chercher et panser
sa blessure; sa tête bascula sur le côté et sa respiration cessa. Je posai
ma tête sur sa poitrine et les yeux embués je regardai Prunier : le
lieutenant venait de décéder».
Je respirai plusieurs fois à fond et chassai mon émotion; il fallait me
ressaisir; mon ami Henri se dessina dans ma tête, il me disait souvent
"quoi qu'il arrive, restons calmes et buvons frais", Pourquoi sa devise
me revint- elle à l'esprit à ce moment tragique? Les méandres du
cerveau sont bien mystérieux. Prunier me regarda et tristement il me
dit" Jean, te voila chef de section! Qu’est-ce qu'on va faire?" Chef de
section, ce n'était pas le moment de paniquer, il fallait assumer. Je me
faisais violence, la section attendait des consignes.
24
Chapitre 4 : Un viol empêché de justesse.
Un témoignage de B. Jean, chasseur alpin :
«Ce jour d'Août promettait d'être chaud ; toute la compagnie apportait
l'assistance médicale puisque c'était la mode du moment. Viendra
ensuite celle du recensement, puis celle de la nomadisation. Nous
étions au village de Barber, entre Aït-el Mansour et Taourirt-Ali-ouNasser; la section suivait la piste principale qui partait du col de TiziBouiren, les autres sections passaient par le fond de l'oued, elles
remonteraient par le sentier menant au village de Barber.
Le lieutenant Pelardy, grand chasseur de médaille, avait décidé que
nous laisserions huit hommes toute la nuit en embuscade, tandis que le
reste de la troupe rentrerait au camp. C'était ingénieux mais pas sans
risque pour la poignée de copains qui resterait toute la nuit dans cet
endroit hostile. Avant de descendre en direction du village, je poussai
une pointe jusqu'à l'épicerie brûlée, planque idéale pour des
maquisards armés d'un fusil-mitrailleur ; nous en ferons la cruelle
expérience un peu plus tard. Un sentier partait de l'épicerie jusqu'à
Barber, nous dominions le village. Le sergent Ponce proposa
d'installer son FM ; je restai avec trois chasseurs et un caporal pour
surveiller attentivement le hameau Kabyle. Avec Pagani, Claude
prendrait son équipe de voltigeurs pour investir le village. A la jumelle
j'observai la manœuvre de mon copain ; je voyais quelques types
s'enfuir ; ils tomberaient inévitablement sur la première et troisième
section qui devaient normalement être en place sous le village. Tout se
passa comme prévu, l'adjudant et Claude avaient rassemblé les
habitants. J'allais arrêter mon observation quand je vis trois chasseurs
qui tiraient une femme par le bras, ils s'éloignaient par le sentier en
direction d'une sorte de grange isolée à une soixantaine de mètres du
village. Claude ou Pagani n'avaient certainement pas donné d'ordre
dans ce sens. Je me renseignai quand même auprès de Claude :
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-«Rouge, ici rouge vif. Avez-vous donné un ordre de cette nature, je
vois trois gus qui s'éloignent du village avec une femme qui me
semble jeune»
-«Négatif; que se passe t-il?»
-«Tu fais monter un sergent et un chasseur à l'emplacement de la
pièce, tout de suite, tu les préviens qu'ils vont me croiser, je vais faire
vite, qu'ils ne me tirent pas dessus. Je t'expliquerai, terminé.»
J'avertis le chef de pièce et les deux servants du FM et je dévalai la
pente aussi vite que mes jambes voulaient bien me porter. Le village
se trouvait à une petite centaine de mètres en aval de la position du
FM, je croisai le chasseur et le sergent qui me regardèrent avec
étonnement; ils devaient se demander quelle pouvait être la raison de
ce sprint. En quelques minutes j'atteignis le village:
-«Claude, je vais sur la piste sous la route, celle qui mène au camp, je
te prends Chalumeau et Gaillard, ne t'inquiètes pas, préviens
l'adjudant. Nous arrivâmes rapidement devant la porte de la grange, je
repris mon souffle et j'exposai mes craintes à mes deux copains. Je
donnai un grand coup de pied dans la porte. Le spectacle était
consternant, il me confirma l'hypothèse qui m'avait traversé l'esprit
pendant mon observation. La jeune femme était allongée nue sur le
dos, deux chasseurs lui maintenaient les bras tandis que le caporal
Duchemin, le pantalon en bas des pieds, s'apprêtait à s'allonger sur
elle. Les armes des soldats étaient posées à deux mètres de la scène de
ce crime.»
Contrairement à la colère que m'avait inspirée‚ le geste de l'adjudant
vérolé, je me sentais profondément écœuré mais calme. J’allais leur
donner une leçon, une belle trouille. Je vidais tout un chargeur à leurs
pieds, Chalumeau et Gaillard ne se firent pas prier pour en faire
autant. La surprise fut totale, notre tir s'était révélé plus efficace que
n'importe quel bromure : effet immédiat garanti.
-«Sergent, ce n'est pas ce que vous pensez, bafouilla Duchemin.»
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-«Tais-toi, taisez-vous tous les trois, vous êtes morts. Hormis le fait
que vous êtes des salauds et des lâches, vous êtes aussi des imbéciles.
Si nous étions des rebelles nous vous descendions tous les trois et
nous récupérions deux fusils de guerre et un PM. Bandes de salauds,
les nazis qui violaient nos compatriotes pendant la guerre devaient être
des mecs comme vous; Il s'en est fallu d'un cheveu pour qu'on vous
allume pour de bon. Rejoignez le village tout de suite, sans armes car
vous n'en avez pas besoin, puisque vous les aviez abandonnées pour
mettre en œuvre votre basse besogne. Nous en avions oublié la jeune
fille; elle était allongée sur le côté, ses mains entre les jambes étaient
une illusoire protection. Je pris conscience de sa présence et je me
penchai pour la relever avec toute la douceur dont j'étais capable. Elle
avait 17 ou 18 ans, ses mains ne pouvaient tout cacher et je remarquai
une poitrine bien ferme, haut placée, mes deux copains n'en perdaient
pas une miette, nous étions tous troublés par cette nudité qui, dans un
autre contexte, serait un appel aux caresses».
Malgré une température aux alentours de 35° elle tremblait de tous
ses membres, elle était à nouveau en présence de trois soldats, elle
avait eu très peur et les rafales de mitraillettes n'avaient rien arrangé.
Au-delà de sa peur, elle avait du remarquer que nous étions troublés;
peut-être croyait-elle que son calvaire allait recommencer. Je fis signe
à Chalumeau de sortir et fis comprendre à la jeune que Gaillard était
infirmier et qu’il allait l’aider, je n'avais trouvé que ce mensonge pour
tenter de la rassurer; je sortis à mon tour.
Les trois chasseurs coupables n'étaient pas retournés au village; ils
nous attendaient penauds sur le sentier. J'ordonnai à Duchemin de se
rendre au village et de revenir avec un seau plein d'eau et une
serviette.
Je n’étais pas un spécialiste mais j’avais lu que les femmes dans cet
état éprouvaient une indicible envie de se laver, sans doute pour
enlever la souillure. La toilette durait depuis un moment; au bout de
vingt minutes je poussai la porte, la jeune fille était encore en pleines
ablutions sous les yeux intéressés par ’infirmier Gaillard". Je ne pus
résister au spectacle de cette belle fille qui se lavait avec des gestes
d'une grâce naturelle. Elle avait retrouvé son calme, elle avait compris
que nous étions venus à son secours. Mais elle ne savait sûrement pas
27
à quel combat intérieur nous nous livrions pour rester civilisés. Nous
n’avions pas touché une femme depuis huit mois ! Gaillard l'aida à
ajuster ses vêtements; le visage de mon copain était légèrement
empourpré, il avait eu chaud, le diable.
Nous prîmes le chemin du retour, j'ouvrai la marche avec deux PM,
mes deux copains étaient armés chacun d'un PM et d'un fusil. Les trois
coupables désarmés faisaient grise mine, la jeune fille fermait la
marche; notre arrivée ne passa pas inaperçue.
-«Jean, j'ai entendu des tirs de pistolets-mitrailleurs! Deux ou trois
armes, que s'est-il passé? Et la jeunette, que fait-elle avec vous?
Questionna l'adjudant Pagani. En quelques mots j'expliquai au chef de
section ce que j'avais observé à la jumelle et la suite des évènements».
-«Voici les coupables, la punition n'est pas de mon ressort, c'est trop
grave».
-«Jean, je sais par expérience que ce qui s'est passé est grave,
cependant au risque de te choquer, je ne veux pas que cela sorte de la
section, déjà cela se saura au niveau de la compagnie et se terminera
en rumeur au niveau du bataillon, c'est largement suffisant. Ce genre
de truc éclabousse toute l’armée et fait trop de dégâts, crois-moi.
Rend-leur leurs armes et tu choisis la punition, tu as mon accord, mais
il faut que cela reste entre nous; j'y tiens».
J'étais au pied du mur et sur le moment j'en voulais un peu à
l’adjudant Pagani de ne pas punir lui-même. J'étais à deux doigts de
donner le bébé à un de mes sergents. Je ne pouvais me résigner à leur
donner des tours de garde. Punition que je réprouvais totalement, je
l'avais assez claironné. Il fallait pourtant trouver quelque chose
d'original pour leur ôter l'envie de recommencer.
Tout le village était réuni, mes camarades donnaient les soins
habituels aux enfants et aux adultes qui voulaient bien s'y soumettre.
Dans ce village il y avait un vieux, ancien caporal-chef de l'armée
française, il s'était battu sur le plateau de Craonne pendant la guerre de
1914-1918; comme mon père le gaz ypérite n'avait pas eu raison de sa
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robuste constitution. Souvent, à notre arrivée, il se bardait de ses
décorations avec fierté, nous pouvions remarquer la médaille militaire
et la croix de guerre; Cela lui valait le respect de la part des soldats; sa
maison était fouillée mais pas saccagée comme les autres. De temps
en temps des chasseurs fouillaient méticuleusement sa demeure à son
insu sans rien déranger, le lieutenant Pelardy le soupçonnant de
profiter de notre mansuétude pour cacher des documents voire des
armes. Il nous servait d'interprète auprès de la population des villages
voisins.
J'avais réfléchi à la punition qu'il fallait infliger à ces trois salauds,
je voulais les humilier pour les marquer psychologiquement. Je devais
avoir l'approbation des sergents Richout, Ponce, et Bertrand.
Duchemin était sous les ordres de Claude, mais les deux autres
dépendaient de Richout et Barbat. C'est Claude qui me donna l'idée
quand il me dit :
-«Le chef ne veut pas de vagues, tu me les donnes un par un, je vais
les arranger à ma façon. Je craignais la méthode employée par Claude.
Le but n'était pas de leur casser un membre».
-«Non pas question, mais tu viens de me donner une idée. Claude
m'avait démontré son savoir-faire quand il avait administré une gifle à
tuer un bœuf sur le visage de Duchemin, celui-ci s'était affalé de tout
son long sur la place du village sous le regard médusé des habitants.».
Avec l'accord des sergents j'appelai le vieux Kabyle et lui expliquai la
situation en lui demandant de traduire mes paroles à la jeune fille
sagement assise à côté de l'adjudant. Les villageois rentrés chez eux
furent invités à revenir sur la petite place et le vieux racontant la
mésaventure arrivée à la jeune Kabyle.
Les trois chasseurs sur l'ordre de Claude se présentèrent au centre du
cercle formé par la population. Le vieux Kabyle expliqua ce que nous
avions décidé à la jeune Aïcha ; Claude la prit doucement par le bras,
la conduisant devant ses trois agresseurs qui avaient bien perdu de leur
superbe.
-«Vous allez chacun votre tour, vous excuser et lui demander pardon.
Les trois chasseurs s'exécutèrent, leurs excuses furent traduites par le
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vieil ancien combattant. A nouveau il traduisit les paroles de Claude à
la jeune fille, sans se faire prier, elle asséna trois gifles magistrales aux
chasseurs qui avaient tenté de la souiller. Ce n'était pas prévu dans
mon programme mais finalement ce n'était pas cher payé».Ainsi se
termine ce témoignage du chasseur alpin dont le récit est inséré dans
le livre de l’auteur de : «Cette guerre n’était pas la mienne».
Et…
En 1958, la mort à quelques jours de la quille, de Jean Claude
Georges Cuvillier, à l'entrée du village Ait El Mansour :
Pourquoi certains se conduisaient-ils avec courage et sans peur
apparente, alors que d'autres étaient paniqués, voire paralysés,
incapables de réagir, de se servir de leur arme? Mystère! Pourquoi
m'arrivait-il de passer en tête, tranquille, sans peur, sans aucune
appréhension, et d'autres fois j'étais pris d'une peur incompréhensible,
que seule la «méthode Henri» parvenait à calmer. Je me souviens d'un
sursitaire intelligent, à la conversation brillante, capable de
raisonnements logiques qui pleurait au fond de l'oued lors d'une
marche de nuit alors que la situation ne présentait pas de danger
particulier compte tenu du contexte. Il nous suppliait de le laisser là,
qu'il était une gène, il se serait fait tuer sans même toucher à son arme,
ce qui manquait singulièrement de logique à mes yeux. Nous l'avions
raisonné, aidé à se mettre debout et nous étions retournés au camp ; on
ne pouvait quand même pas le porter. J'avais fait un rapport au chef de
section qui était intervenu auprès du commandant du camp. Les
chasseurs ne s'étaient pas moqués du soldat effrayé ; au contraire, ils
l'avaient encouragé à se ressaisir, mais c’était peine perdue. Il s'était
retrouvé fourrier-armurier et n'avait jamais oublié l'attitude de ses
copains à son égard. Quand un chasseur de la section avait besoin de
changer un treillis ou une paire de pataugas, il était toujours bien
accueilli par cet "intello" qui restait reconnaissant de l'attitude qu'il
avait rencontrée dans un moment difficile pour lui.
Le chasseur Baudry parfaitement intégré s'était révélé un joyeux
compagnon dans les réunions de la section ; avec le sergent Ponce les
gags allaient bon train ; il s'était aussi affirmé un précieux combattant,
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parfois un peu inconscient, l'antithèse du soldat apeuré ; il semblait me
porter une sincère affection pour lui avoir ouvert les yeux.
18 juin 1958. Elle restera une date dont je me souviendrai toute ma
vie, mais cependant pas comme un appel célèbre. Une journée funeste
vécue sous un soleil de plomb; qui, en d'autres circonstances, aurait pu
être le décor d'une après-midi agréable. La première section avait, la
veille, participé à une patrouille de nuit. Sans raison apparente le
capitaine avait décidé de faire une patrouille jusqu'à Barber; pourquoi
Barber? Pourquoi ce jour? Sans doute poussé par le lieutenant Pelardy
qui ne supportait pas que nous soyons au repos. En plein jour il restait
tout à fait improbable de surprendre qui que ce soit. Cela allait se
traduire par une marche inutile, en plein soleil; de la fatigue pour rien,
comme si on n'en faisait pas assez. Au pire, on risquait de se faire tirer
dessus : le lieutenant Pelardy, je l'avais surnommé "Toujours plus"
bien avant le livre innommable d'un journaliste en vogue qui trouvait
que certains ouvriers avaient bien des avantages, sans jamais avoir eu
lui-même la franchise de montrer sa feuille de paie.
La garde du camp fut laissée à la section de commandement. A 14 h
30 la compagnie franchit les barbelés sous un soleil de plomb. La piste
carrossable menait jusqu'à l'épicerie brûlée après Aït-El-Mansour; de
là partait un sentier qui menait à Barber. Le sergent Cuvillier se
sentant des fourmis dans les jambes à un mois de la quille, n'était
jamais sorti en opération à cause d'un souffle au cœur. Il était
responsable de l'intendance ; il avait demandé au capitaine
l'autorisation de sortir. La permission lui avait été accordée compte
tenu du peu de risques présentés a priori par cette patrouille. Malgré
son grade, il n'aurait personne à commander étant donné son manque
d'expérience, ce n'était quand même pas une bonne idée.
La section ouvrait la marche, Chalumeau était en tête; suivaient
Morel, Perrier, Hardy, Gaillard, Ponce Cluzel, Baudry; j'étais derrière
eux, en compagnie du sergent Cuvillier qui était tout heureux de
s'offrir cette balade. Nous avions passé le col de Tizi-Bouiren, nous
étions assez décontractés, l'épicier d'Aït-Hamou nous gratifia d'un
grand sourire au passage. Claude qui se révéla être l'homme du jour se
laissa glisser à ma hauteur. Tous les deux, on ne se cachait rien, états
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d'âme compris; ça fait du bien les confidences à un ami, le fait de ne
pas avoir peur d'être ridicule.
-«Jean, je ne sais pourquoi, mais je me sens pas bien, j'ai l'impression
qu'on va se faire flinguer».
-«Ecoute Claude si tu ne te sens pas bien, laisse-toi glisser en queue
du groupe».
-«Non tu n'as pas compris» dit-il en me serrant le bras. «Je vais
parfaitement bien, mais je sens que l'on va accrocher, c'est trop
calme». Un silence pesant, aucun chant d'oiseau, anormalement calme.
Claude avait plusieurs fois montré sa vaillance, son expérience me
poussa à observer la plus grande prudence et à prendre en
considération ses observations. Je crois à ce fameux sixième sens, je
n’avais pas perçu quelque chose d’anormal mais lui, semblait
persuadé que quelque chose allait se passer.
-«Faites passer : cessez les bavardages, prêtez l'oreille et prenez dix
mètres de distance.». Claude me remercia. Une cinquantaine de mètres
plus loin, je fis stopper la compagnie; j'observai à la jumelle en
direction de l'oued, vers le village de Aït-Ali Ouyahia; je ne rêvai pas,
c'était bien des uniformes que j'avais entraperçus. Je me laissai glisser
à la hauteur du capitaine.
-«Mon capitaine, a-t-on des hommes sous la piste?»
-«Négatif sergent, pourquoi?»
-«Parce que j'ai aperçu des hommes en uniformes sous la piste.
Comme ils ne semblaient pas se dissimuler, je pose la question».
-«Continuez avec prudence».
-«Prudents, nous le sommes toujours mon capitaine. Je propose une
petite patrouille de huit hommes avec moi pour vérifier de plus près si
j'ai bien vu; de plus nous pourrions mettre nos foulards. Capitaine, le
sergent Ponce et moi nous avons l'habitude, je vous le dis
32
tranquillement nous allons nous faire flinguer». Devant ma
détermination il céda quelque peu.
-«D'accord pour les foulards, mais non pour la patrouille», je n'étais
qu'à moitié satisfait, la patrouille aurait changé les choses. Quelques
instants plus tard les hommes étaient identifiables grâce à leurs
foulards jaunes. La compagnie venait de passer à la verticale de Aït-El
Mansour, c'est à ce moment que l'inquiétude me gagna; à mon tour je
sentis qu'il y avait quelque chose d'anormal. Je remarquai que Claude
avait échangé son PM avec le porteur du fusil-mitrailleur; il était
résolument passé derrière l'éclaireur de pointe, accompagné des deux
servants qui portaient les musettes pleines de chargeurs, il est vrai que
pour un costaud comme Claude le poids du FM ne faisait pas de
différence avec celui de son PM.
-«Claude, si tu vois quelque chose n'hésite pas à tirer, fais comme tu le
sens. Maintenant je suis entièrement de ton avis on va se faire allumer,
je le sens aussi».
La tête de la compagnie avait franchi les coupures de routes faites la
nuit par la population sous la contrainte du FLN, ces coupures qui
gênaient les convois sauveront la vie à plusieurs d'entre-nous. Claude,
toujours en tête avec ses deux pourvoyeurs, avait passé le virage, ce
qui nous laissait voir l'épicerie brûlée à une cinquantaine de mètres; je
passai également le virage suivi de trois chasseurs dont le sergent
Cuvillier. Je sautai dans une coupure de route et observai
attentivement l'épicerie brûlée. Sa masse sombre se détachait sous le
soleil, elle avait quelque chose d'inquiétant. La jumelle me montrait
deux types affairés autour d'une mitrailleuse; un coup d’œil sous la
route m'apprit que des soldats attendaient assez mal cachés. Y avait-il
des fellagas au-dessus de nous? Si oui, nous étions mal partis. D'un
signe Claude avait fait stopper la compagnie. Nous avions tous les
deux compris : les rebelles attendaient que les leurs soient en place en
amont, ensuite, ils attendraient qu'un maximum de chasseurs ait
franchi le virage; la ligne droite qui menait à l'ancien magasin
d'alimentation était l'endroit idéal pour une embuscade.
-«Que se passe t-il demanda le capitaine, pourquoi stoppe-t-on?»
33
-«Mon capitaine, il y a des militaires sous la piste; de plus j'ai vu deux
hommes à l'épicerie qui s'affairaient autour d'une arme collective FM
ou mitrailleuse».
Après un bref conciliabule, Claude et moi décidâmes d'envoyer un
seul chasseur pour voir ce qui se passait sur la piste et notamment
l'état de la route jusqu'à l'épicerie, j'espérai de nombreuses coupures
de route pour nous servir d'abris au cas où nos craintes s'avèreraient
fondées. Nous étions arrivés à la conclusion qu'un chasseur seul
risquait peu ; dans le cas où nous nous serions trompés, il reviendrait
sain et sauf, dans le deuxième cas les fellagas n'ouvriraient pas le feu
sur un seul chasseur, il était impératif pour eux qu'un maximum de
soldats soit engagé dans la ligne droite, à découvert. Pagani avait du
convaincre le capitaine de nous ... laisser manœuvrer, il nous
connaissait suffisamment pour savoir que si nous prenions un luxe de
précautions, il y avait une raison valable. La décision d'envoyer un
chasseur en éclaireur était facile à prendre, la difficulté était de trouver
un volontaire, ils n'allaient pas se bousculer les copains, il faudrait
faire preuve d'autorité, ne pas y aller moi-même, comme j'avais fait
quand il s'était agi de rentrer dans une grotte. Il me fallait quelqu'un de
sûr, un chasseur qui ne tirerait pas pour se rassurer, car dans ce cas, si
rebelles il y avait, il signerait son arrêt de mort.
-«Chalumeau.»
-«Oui jean».
-«Voila, ce que tu dois faire, surtout n'oublie pas, même si tu vois
quelque chose, ne tires pas le premier. Allez, reviens-nous vite».
Henri Chalumeau qui avait tout compris de la situation me répondit
«De toute façon, je ne pourrai sans doute pas tirer le deuxième». Il
respira deux où trois fois profondément, le sang avait déserté son
visage, il avait peur, mais il se contrôlait. Nous le vîmes disparaître
dans le virage. Deux minutes interminables s'écoulèrent, le grand
Henri fit son apparition dans le virage; la sueur avait trempé sa veste
de treillis, son visage par réaction, était maintenant tout rouge; le sang
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recommençait à circuler dans ses veines. C’est sûr qu’il avait eu peur,
je comprenais cela.
-«Je suis revenu, je n'aime pas visiter seul; puis plus sérieusement : j'ai
vu deux coupures de route, peut-être une troisième tout près de
l'épicerie. En aval, je n'ai rien vu, en amont ce n'est pas possible; quant
à l'épicerie, il y a des branchages qui remuent et il n'y a pas de vent, à
mon avis, on va bientôt se faire allumer».
-«Merci, tu es un lion, ma décision est prise : Claude, tu vas prendre
tes pourvoyeurs FM et te rendre à la deuxième coupure de piste, tous
ensemble presque pas de distance, vous y aller en courant et vous jeter
dedans elle est à 15 m, tu t'installes au mieux et ouvres le feu».
-«Jean, merci d'avoir tenu compte de mes doutes».
-«Laisse tomber, aller magnez-vous». Claude et ses hommes se
jetèrent littéralement dans la coupure. Pendant trente secondes, seul le
crépitement du FM troubla le silence. Nous serions-nous trompés?
La réponse arriva sous la forme d'un déluge de feu. Les fellagas
avaient, un court instant, été surpris par notre initiative. La tenaille
qu'ils mettaient en place ne se refermerait jamais totalement sur nous,
en premier lieu grâce à Claude, les fellagas ne réussiront pas
complètement à se placer en amont, au-dessus de la route. Mais il ne
fallait pas perdre de temps. Les balles claquaient à nos oreilles et
contre la paroi rocheuse. Pendant quelques secondes nous fûmes
pétrifiés par l’intensité de la fusillade qui avait répondu au tir du fusilmitrailleur de Claude. En étant contre la paroi rocheuse, nous étions
dans un angle mort, les chasseurs tous aguerris l'avaient rapidement
compris et quand je leur avais crié "couchez-vous" ils s'étaient tous
jetés contre la paroi rocheuse, dans l'angle mort qui, pour l'instant
nous protégeait. Deux chasseurs avaient couru jusqu'à la première
coupure avec Claude. Gaillard et quatre autres chasseurs étaient dans
la seconde, restaient cinq chasseurs et moi-même dans l'angle mort,
mais face à l'arme automatique placée dans la ruine de l'épicerie.
Claude nous protégeait, mais il fallait s'abriter sans tarder. Je criai le
plus fort possible pour tenter de remettre un peu d'ordre, il était
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indispensable de ne pas céder à la panique, il fallait revenir derrière le
virage, des chasseurs pétrifiés obligèrent les plus aguerris à leur
donner des coups de pied pour qu’ils se bougent. Nous atteignîmes le
virage qui nous protégeait complètement, mais il n'était pas question
d'en rester là.
-«Les gars, ressaisissez-vous, il faut passer sur la ligne de crête, sinon
c'est eux qui vont venir par-dessus et nous tirer comme des lapins;
Merde, bougez votre cul bon Dieu, on va s'en sortir».
-«Et Cuvillier?».
-«Je crois qu'il est mort dit Cluzel».
-«Tu crois ou t'es sûr, ce n'est pas pareil, s'il est mort nous le laissons,
pour l'instant, s'il est blessé nous allons le chercher».
-«Je ne suis sûr de rien, me répondit sèchement Cluzel», il était au
bord des larmes, de la crise de nerfs».
-«Respire fort tranquillement, on va s'en sortir l'ami» Je lui arrachais
un pauvre sourire.
Morel et Perrier étaient déjà partis, les dix mètres qui séparaient
Cuvillier du virage furent franchis en trois bonds malgré les tirs
meurtriers qui frappaient la paroi en passant au-dessus de leurs têtes.
Les deux hommes reprirent leur respiration, la veste de leur treillis
était devenue blanche de poussière.
Malheureusement, la respiration de Cuvillier s'était arrêtée pour
toujours. Son poignet et sa main rougis de son sang m'avaient donné à
penser qu'il s'agissait d'une blessure légère, mais en fait, avant de
mourir il avait passé sa main dans ses cheveux; la balle était entrée
dans la tempe droite et ressortie derrière la tête, la mort avait été
instantanée. C'était le moins aguerri de tous, quand j'avais crié‚
"couchez-vous", il avait, par manque d'habitude, été trop lent à réagir.
Délicatement, nous allongeâmes notre camarade après lui avoir fait un
pansement sommaire autour de la tête. Je pris mon mouchoir que
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j'imbibai d'eau et lui lavai le visage. Après cette petite toilette, il avait
l'air reposé, ses traits étaient détendus, comme ceux de quelqu'un qui
dormait paisiblement. On aurait dit un adolescent.
La peur était partie, une rage folle l’avait chassée, il fallait venger ce
copain de combat d'un jour qui s'était trouvé au mauvais moment à un
endroit où il n'aurait jamais du être, à un mois de la quille. Je pensai
"putain de guerre, putain de politique pratiquée par des putains de
bonhommes qui déclaraient des guerres sans jamais les faire".
L'autorité avait prévenu l'aviation, la ronde des deux T6 était
impressionnante, la configuration du terrain obligeait les aviateurs à
tirer face à nous. On voyait distinctement les flammes qui sortaient du
canon des mitrailleuses. La première et la cinquième compagnie
avaient été appelées en renfort ; nous attendions beaucoup de la
première compagnie car elle devait arriver au-dessus de nous par la
crête. Mais en attendant, il fallait se bouger : je laissai les chasseurs à
l'abri dans les coupures de route, ils ne risquaient pas grand chose tant
que les rebelles n'arriveraient pas au-dessus d'eux. Je leur fis parvenir
une caisse de grenades arrivée de l'arrière par le camion des renforts.
Leur mission serait la surveillance de l'oued. Barbat me fit parvenir
quatre musettes chargeurs de l'arrière. Sans lui en avoir donné l'ordre
Beaudry se porta volontaire pour amener les munitions jusqu'à Claude,
je lui donnai quand même l'ordre de rester dans la coupure de route,
pour ne pas prendre de risques supplémentaires. Dans le virage j'avais
remarqué le tracé d'un ru asséché, le talweg ainsi formé par le lit du
ruisseau serait un précieux allié. Le reste de la deuxième section allait
monter sur la crête.
-«Conservez une dizaine de mètres de distance recommanda le chef
Pagani, je veux un sergent de chaque côté, Jean tu nous montres le
chemin, il faut faire le plus vite possible pour arriver en premier sur la
crête; allez, on y va».
Après dix minutes de progression je distinguai des militaires au
sommet de la montagne, ils portaient des foulards de couleur jaune,
c'était rassurant. Le contact avec les rebelles se fit à l'instant même où
nous franchîmes la ligne crête ; les avions T6 avaient disparu,
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remplacés par des avions à réaction qui piquaient toujours face à nous.
Des pointes de feu sortaient des ailes et c'est au moment où ils
remontaient que l'on entendait le staccato bruyant des mitrailleuses et
le sifflement annonçant le départ des rockets. C'était encore plus
impressionnant que le vrombissement des T6. Les rebelles, grâce à
l'ami Claude, n'avaient pas eu la possibilité d'achever la mise en place
de leur embuscade ; ils avaient sûrement été surpris de nous trouver
aussi rapidement sur la crête. Ils s'abritaient tant bien que mal derrière
les quelques rochers mais le terrain n'offrait guère de caches et la
plupart tentaient de rebrousser chemin. Heureusement pour eux nous
n'avions pas de FM, l’ami Claude avait hérité des munitions et d’un
second FM. Notre entraînement au tir avait fait la différence. Quand la
première compagnie fut en place en haut de la crête les rebelles
s'enfuirent sous le feu très nourri des six fusils-mitrailleurs des trois
sections. Quelques-uns d'entre eux ne goûteront jamais à
l’indépendance. La mitraille cessa d'un coup, aussi soudainement
qu'elle avait commencé, le combat avait duré deux heures, une
éternité. Ces deux heures me marqueront pour la vie, comme
beaucoup d'entre-nous. Mon ami Claude avait fumé près de deux
paquets de cigarettes pendant ces cent vingt minutes d'enfer. Il avait,
avec ses chasseurs, réussi à neutraliser l'arme automatique qui tirait
depuis la ruine de l'épicerie brûlée. Je l'admirais pour le sang-froid
dont il avait fait preuve, il avait rendu impossible la mise en place du
mortier des rebelles; les quelques tirs essuyés avaient blessé un
sergent de la première compagnie, sa jambe n'était pas très belle à voir
mais il ne s'en tirait pas trop mal. L’Algérie en opération, c'était
terminé pour lui.
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Chapitre 5 : au cœur des combats.
Le colonel Amirouche et la bleuîte : Complot contrerévolutionnaire.
C'est en 1958 -1959 que sera découvert le complot qui a pris le
nom de bleuîte. Des soupçons de trahisons utilisés par les
services de renseignements français pour intoxiquer le maquis
du FLN.
Amirouche et ses collaborateurs désignèrent cette infiltration dont ils
se croyaient victimes par le terme «bleuîte» en allusion au bleu de
chauffe, des auxiliaires algériens retournés et recrutés par les Français
dans la Casbah d'Alger durant la Bataille d’Alger. En lui donnant ce
nom qui a la consonance d'une maladie, ils ne croyaient pas si bien
dire : ils étaient, en effet, les victimes d'une gigantesque intoxication
née d'une ruse de guerre «contre-révolutionnaire», planifiée par le
GRE (Groupe de renseignement et d’exploitation) du capitaine
parachutiste Paul-Alain Leger aux ordres de Godard, commandant du
secteur Alger-Sahel.
Ils mettent en œuvre un système de rumeurs et de faux indices, en
libérant des membres du FLN après leur avoir laissé entendre que
certains de leurs chefs collaboraient avec l'armée française. Une fois
remis en liberté ils reprennent le chemin de leur wilaya pour dénoncer
les prétendus traitres. Cette machination va développer le doute et la
suspicion dans l'entourage du colonel Amirouche, amplifiées par des
animosités et l'instauration d'un processus d’interrogatoires musclés :
arrestations, interrogations, aveux forcées, dénonciations, liquidations,
nouvelles arrestations.
Cette opération d'intoxication va conduire à une campagne de purges
dans la wilaya, qui va causer des pertes à l’ALN.
Suite à cette découverte Amirouche informe sa hiérarchie en ces
termes :
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«J'ai découvert des complots dans ma zone, mais il y a des
ramifications dans toutes les wilayas. Il faut prendre des mesures et
vous amputer de tous ces membres gangrenés, sans quoi, nous
crèverons!
J'ai le devoir de vous informer en priant Dieu pour que ce message
vous parvienne à temps, de la découverte en notre wilaya d'un vaste
complot ourdi depuis des longs mois par les services français (Godard
et Léger) contre la révolution algérienne. Grâce à Dieu, tout danger
est maintenant écarté, car nous avons agi très rapidement et
énergiquement. Des les premiers indices, des mesures draconiennes
étaient prises en même temps : arrêt du recrutement et contrôle des
personnes déjà recrutées, arrestation des goumiers et soldats « ayant
déserté », arrestation de tous les djounoud (soldats) originaires
d'Alger, arrestation de tous les suspects, de toutes les personnes
dénoncées de quelque grade qu'elles soient et interrogatoire
énergique de ceux dont la situation ne paraissait pas très régulière, le
réseau tissé dans notre wilaya vient d'être mis pratiquement hors
d'état de nuire après une enquête d'autant plus ardue que ses chefs
étaient en apparence au-dessus de tout soupçon».
Cet épisode de la guerre, appelé, «bleuîte» ne peut être occulté dans
l’histoire franco-algérienne. Il aura toute sa signification dans les
événements qui suivront, sans doute même après l’indépendance de
l’Algérie…
En effet, on ne peut parler d’Amirouche en occultant
volontairement ou involontairement le « complot des bleus » qui porte
désormais le nom de «bleuîte».
Mais de là à assimiler purement et simplement cet homme dont la
valeur est reconnue incontestablement tant au plan de l’art de la
guérilla que du comportement humain, du style de commandement,
aussi bien par les hommes qui constituent ses troupes que par ses
ennemis jurés : les chasseurs alpins, les régiments d’infanterie, les
parachutistes des généraux Bigeard et Massu qui ont eu à l’affronter
sur le terrain.
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Nous essayerons d’analyser de façon impartiale ces quelques
extraits de témoignages de militaires français du 6° BCA des 1°
première et 2° compagnies stationnées à Ait Hichem et à iferhounene,
dans la haute Kabylie. Mais de là à juger cet homme de la classe
supérieure en intelligence et en courage et bravoure comme un
vulgaire criminel, c’est faire preuve de façon d’ignorance totale ou à
tout le moins, se laisser entrainer sur le chemin de la contrevérité, du
mensonge et donc de la calomnie.
Albert Grill dans son ouvrage intitulé «Amirouche ou le loup de
l’Akfadou» livre, spontanément dans une dédicace, le fond de sa
pensée sur cet homme hors du commun. Voici les termes de cette
dédicace écrite de sa propre plume : «Amirouche est celui qui a tracé
un sillon profond dans la terre kabyle (allusion ici à la Wilaya 3
historique). Il est incontestablement le libérateur de son peuple.
Dans son commentaire, la maison d’édition Bieler apportera son
point de vue sur ce héros de la guerre d’Algérie : «Amirouche ou le
loup de l’Akfadou» est un témoignage hallucinant des événements de
la guerre d’Algérie en Grande-Kabylie.
«L’ouvrage est rédigé dans un style enlevé. L’écriture donne au
livre un réalisme et le lecteur est séduit par une action tourbillonnante.
L’auteur raconte comment une chouannerie du XX° siècle, une
jacquerie de la faim et de la misère a mené la paysannerie au bord de
la clochardisation à la lutte révolutionnaire, puis à l’anticolonialisme,
enfin à la guerre civile. (On relève ici la propension quasi - constante
de certains intellectuels de la puissance coloniale à minimiser
l’importance de la Révolution algérienne).
«Amirouche, un kabyle, un homme hors du commun, militant
farouche et sans pitié, aussi brave que sanguinaire et fin tacticien,
mettra son énergie et toute sa passion au service de cette lutte. Dans
cette guerre, la Kabylie, cadre de cet ouvrage, supportera le poids des
combats les plus acharnés, les purges les plus meurtrières, les
exécutions et les méfaits les plus nombreux et les expéditions
punitives les plus sanglantes».
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«Dans de telles luttes, les lois ont vite perdu leurs droits. Dans un
monde sans garde-fou, l’homme retourne rapidement dans la violence
et la barbarie. La vie sans valeur. La clandestinité justifie tout».
«Enfin, ce texte, par ses aspects psychologiques et sociologiques,
aidera les lecteurs dans la compréhension de l’actuel conflit entre le
gouvernement algérien et le peuple kabyle».
Ce commentaire, en dehors, bien entendu de son aspect en partie
partial, n’en demeure pas moins raciste et tendant à vouloir diviser
entre Algériens et Kabyles, mais n’en apprécie pas moins la véritable
personnalité de ce révolutionnaire nationaliste et donc antiséparatiste.
Voila pourquoi, si nous devions nous représenter l’œuvre et la vie
de cet illustre personnage, à la fois mystique et populaire, discret et
miraculeux, dans cette histoire de la bleuîte, même s’il y a beaucoup à
dire ; il demeure incontestable que sur plan de la direction des
opérations de guerre et de la prise de décision ; celle-ci ne représente
que la partie visible de cet énorme iceberg que constitue la
monumentale et grandiose œuvre de cet illustre personnage qui force
l’admiration ; aussi bien de ses compagnons de lutte ; que de ses
ennemis jurés.
Amirouche ira jusqu’ à susciter des jalousies au sein de son propre
camp ; de personnes de même rang que lui ; mais pour des raisons de
respect de la mémoire, je n’irai pas plus loin ; d’autant que cela
n’influera pas de façon fondamentale sur le résultat de la réflexion que
nous souhaiterions développer ici. La carrure de ce géant de la guérilla
qu’est Amirouche Ait Hamouda, fait que d’un point de vue des faits
de guerre, cette purge que l’on a cherché sciemment, insidieusement, à
amplifier, allant jusqu'à en évaluer le décompte macabre à plus de
4000 exécutions et plusieurs milliers d’emprisonnés, n’était en fait,
même s’elle était réellement prouvée, qu’une quantité infiniment
petite, voire insignifiante, devant l’ampleur des dégâts et des
massacres commis sur l’armée française et ses supplétifs. Ceci étant,
une bavure est une bavure, une erreur est une erreur, et pour clore le
dossier on en exprime des regrets en reconnaissant ses erreurs le cas
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échéant. Mais il est du devoir de l’historien et surtout des témoins qui
en constituent et en alimentent les sources fiables et rares, de s’en
tenir à la stricte vérité. Il ressort en fait des éléments contradictoires
recueillis tant du coté des compagnons survivants du colonel, que de
celui des services spéciaux et archives françaises, que ce nombre ne
dépasserait guère 300 entre ceux exécutés effectivement, il est vrai de
façon atroce et après des tortures qui n’ont rien a envier aux méthodes
des tristement célèbres parachutistes du général Massu et harkis zélés,
ceux rares, qui étaient libérés, soit après avoir purgé des peines, soit
encore après que le complot ait été découvert, et d’autres emprisonnés
puis libérés soit après que le complot ait été maitrisé ou après avoir
prouvé leur innocence. Comparés en tous les cas à ces foudroyages de
villages par le napalm, les roquettes, et l’artillerie, parfois suivis
d’incendies, cette action que les services français voulaient amplifier à
des fins de propagande ne représentait en fait, rien devant ses propres
massacres collectifs.
C’est dire que le colonisateur affichait hypocritement une attitude
compatissante envers les victimes de la lutte que menaient de façon
générale le FLN et en particulier le colonel Amirouche contre les
collaborateurs et les traitres à la révolution algérienne. Tout cela pour
bien entendu faire admettre aux «indigènes», qu’en matière de torture
et de massacres collectifs, il n’en avait pas le monopole, comme si
mourir par les mains de Bigeard, d’Aussaresse, de Massu , de Leger,
ou d’autres tortionnaires, n’était pas haïssable, punissable. Pour les
criminels de guerre ne mourraient que ceux qui le méritaient même
s’ils étaient des femmes et des enfants, qu’au pire des cas la
propagande coloniale classait sans aucun remord, dans la rubrique des
dégâts collatéraux ; et qu’à cette époque, ne nécessitaient point de
commentaires ou de débats parlementaires, encore moins d’excuses
officielles, car les victimes sont issues d’un sous-peuplé. Mais que par
contre, ces actes commis par l’armée « du criminel colonel» étaient à
condamner, à diaboliser et qu’en termes propagandistes, seule la
machine pacificatrice du colonisateur «civilisé» avait le droit et le
privilège de s’autoriser des «dégâts collatéraux» alors que, en fait de
dégâts, il s’agissait bel et bien de massacres collectifs d’enfants, de
femmes et de vieillards.
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Une réaction qui s’inscrit dans le cadre de la lutte de libération,
contre une intoxication des services secrets français dont le dessein
n’est autre que la soumission d’un peuple au joug de l’asservissement,
et l’objectif incontournable de l'élimination physique ou la capture du
chef prestigieux, insaisissable et nuisible à l'ordre tyrannique établi.
Contre attaque radicale certes, excessive au pire des cas, mais pensée
et exécutée dans le seul but de sauver la révolution d’une capitulation
générale qui déboucherait inéluctablement sur la pacification,
l’asservissement, enfin l’Algérie française. Oui ! L’ultime résultat
recherché par la métropole dans ce qu’elle nomme « une opération de
maintien de l’ordre», car l’Algérie était déjà pour certains à la
France…D’où sont exclus les indigènes.
Mais, peut-on ignorer que ce sacrifice suprême de mourir pour
l’Algérie était admis, endossé par tout le peuple algérien. Des hommes
et des femmes se sont sacrifiés pour sauver leurs frères ; qu’importe,
Puisque la mort est omniprésente en ces temps de guerre ; de mourir
par une balle ou le glaive de son frère ou de son ennemi. La mort
collective étant programmée par le colonialisme dés l’instant où des
bombardements massifs et aveugles étaient devenus monnaie
courante, une pratique systématique.
L’occupation de l’Algérie par la force militaire a signé le glas pour
tout le peuple algérien, et, mourir était pour tous une délivrance, car la
faim, la torture, l’humiliation imposée par la France coloniale ne
laissaient aucun droit à la vie «vous ne pouvez pas nous tuer car nous
sommes déjà morts» disait un poète révolutionnaire.
Il y a eu noyautage, cela est certain. Mais il y avait de la part des
chefs militaires, pour des raisons de prestige personnel, cette volonté
folle de vouloir par tous les moyens éliminer ce héros qui a rendu la
vie dure, très dure, non seulement aux stratèges français, mais aux
simples soldats appelés sous les drapeaux pour aller «rétablir l’ordre»
en Algérie, et dont certains ne reverront plus jamais leur douce patrie,
la France, pourtant berceau des droits de l’homme.
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Mais quel est cet homme dont on voulait à tout prix et la peau et
l’esprit ? C’est la question fondamentale qui peut expliquer les
méthodes utilisées par l’entreprise de pacification coloniale.
Les témoignages des hommes qui avaient eu l’occasion ou le
malheur pour certains de tomber nez à nez face aux troupes du colonel
Amirouche ne sont plus en vie pour dire qui était ce rebelle, «ce
sanguinaire» qui défendait son peuple contre le colonialisme inique
violent, inhumain, génocidaire.
la question qui reste posée pour les générations à venir et qui
interpelle les peuples ne trouvera jamais de réponse : peut-on défendre
son peuple contre la domination d’une armée de pillards, de criminels,
de violeurs ; en se gardant de blasphémer ; de commettre des erreurs,
ou tout simplement de se tromper dans le feu l’action, de cible ; par
excès de méfiance imposée par le mensonge que distille celui qui
vient en brigand priver tout un peuple de sa dignité, de sa vie ?
Existerait-t-il une manière saine, civilisée, qui ne s’apparente « au
terrorisme » pour libérer les femmes et les enfants de ces peuples
indigènes de l’emprise impérialiste ? Si Amirouche a vécu «sa
bleuîte», il faut dire qu’il y avait été contraint. Le contexte historique
qu’a traversé la révolution ne pouvait épargner le meilleur stratège du
monde à voir même au sein de ses propres rangs des ennemis; tant la
France avait exercé une pression sans commune mesure, sur de
simples civils livrés pieds et poings liés dans des centres de
concentrations à la faim, à la torture et aux viols, aux exécutions
sommaires pour les transformer, par le besoin biologique de survie en
indicateurs ou harkis. C'est une grande puissance industrielle et
militaire, elle en avait donc tous les moyens. Personne ne lui
demandera des comptes, pas même les instances internationales.
Amirouche, lui, a fait face pas seulement à un ou deux, mais à une
myriade de complots, dont l’unique objectif était d’attenter à sa vie.
Le complot des bleus n’étaient en fait qu’une suite d’enchainements
d’autres complots. Mais le fait est que le noyautage existait; et s’il
avait été amplifié ; cela revenait au fait que l’armée coloniale ; dans
l’impossibilité de vaincre cet irréductible guerrier ; est contrainte de
recourir à des pratiques pour le moins peu héroïques et qui font appel
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à une forte dose de ruse, de lâcheté, en tous cas pas à l’héroïsme et le
courage.
Le message du colonel Amirouche au colonel Godard, est on ne
peut plus juste, clair et sincère. Voici ce que l’insaisissable maquisard
dit dans une lettre ouverte adressée à ce «pacificateur» en chef de
l’armée coloniale :
«Au lieu d'aller combattre loyalement les vrais Moudjahidines, vous,
Godard, qui prétendez être officier ... vous avez préféré travailler
dans l'ombre ... vous avez renié votre métier de combattant pour
embrasser la profession de flic ... oui, colonel Godard, vous étiez né,
élevé et grandi dans l'amour patriotique d'une nation civilisée et
même civilisatrice, vous étiez destiné à jouer un rôle toujours
grandissant dans l'armée en exposant votre vie, vos poitrines aux
balles des Allemands, ou de toute autre nation, égale tout au moins à
la vôtre, qui vous déclarerait là guerre. Jusqu'au jour où vous avez
rejoint l'armée colonialiste, je n'ai rien à vous reprocher étant donné
votre zèle et votre amour pour votre pays en le servant dans l'honneur
et la gloire, et par tous les moyens appropriés ... Vous venez de
ravaler votre honneur à celui d'un simple mouchard au service d'une
poignée de colonialistes. Ce travail serait à l'honneur si c'était en
France. C’est dans votre propre pays que vous ayez accepté de
nettoyer votre nation d'éléments tels que la 5° colonne, avant la
guerre de 1940. Les dirigeants de la D.S.P. et de ses subdivisions en
France peuvent être demain des grands chefs respectés, honorés et
glorifiés, car ils collaborent à la grandeur de leur nation. Mais vous,
colonel Godard, que venez-vous faire dans cette galerie «d'ultras
rebelles» à votre patrie même, vous qui êtes né et élevé dans les
principes de la révolution de 1789, vous souillez l'honneur d'une
carrière déjà belle».
Ceux sont des plans qui se concoctaient derrière un bureau en
sirotant un verre de whisky, et en livrant les jeunes appelés chasseurs
alpins à la vindicte du « sanguinaire » « emasculateur » ; pour
reprendre l’expression chère aux tortionnaires professionnels qui
excellaient dans l’art et la manière de donner la mort.
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En tous cas ; pour ceux qui ont eu à subir ce «félin» ou ce «fauve»
ou encore ce «loup d’Akfadou» et qui n’ont pas fini le sexe coupé et
placé dans la bouche ; ou une balle en pleine tempe ; ces chasseurs
alpins dont la plupart sont des appelés dépassant à peine vingt ans
d’âge ; ont été marqués à vie et continueront d’admettre ; cinquante
ans après les tristes événements; la valeur de cet homme; malgré une
pointe d’animosité qu’ils ont gardé envers celui qui leur avait happé
leurs amis ; leurs chefs ; ou les a traumatisés jusqu’à la fin de leur vie .
Ils développeront certainement envers lui un sentiment tout de même
de rancune ; car conditionnés à leur époque dans l’idée de participer à
une grande entreprise humanitaire « de civilisation d’un peuple
indigène, barbare».
Écoutons quelques uns de ces jeunes militaires ; pour qui, disentils, cette guerre n’était la leur.
«Ils, (les harkis) savaient pertinemment que leur attitude
entrainerait systématiquement de terribles représailles de la part
d’Amirouche ( le colonel) qui avait prévu l’extermination pure et
simple de tous ceux qui entouraient de prés ou de loin le déserteur,
harki ou rallié. Il n’avait pas hésité à faire exécuter des dizaines de
femmes et d’enfants. Ces punitions exemplaires organisées par ce
féroce et diabolique chef des maquis de la wilaya- 3, avaient pris le
doux nom de «sourire kabyle» et ; lorsque nous découvrions ces
charniers au hasard d’une de nos sorties ; nous devions faire face à
l’horreur, à l’insoutenable vision qui se gravait à tout jamais dans nos
mémoires ». Amirouche, «le loup d’Akfadou» ainsi nommé ; car il se
repaissait de cette cruauté sanglante ; nourrissait sa réputation de ces
purges. Comment était-il pensable d’en arriver à cette extrémité ? La
devise d’Amirouche : «tu dois mourir au combat ! ».
«Les soldats d’Amirouche, en tenue de combat nous tenaient
souvent en échec. Ils étaient coriaces, ils faisaient front avec vaillance
lors des accrochages et nous cédaient le moins de terrain possible.
Dans la montagne leur nombre augmentait sans cesse et leurs chefs
étaient plus haineux, encore, après chaque coup porté à nos troupes
alpines … »
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«Dans le cœur d’Amirouche couvait une flamme dévorante de
haine et de vengeance. Il devenait chaque jour cruel….En dépit des
moyens dont nous disposons ; nous devions tenir compte de leur état
d’esprit (fellaghas). Ces hommes de la montagne se soumettraient
peut-être physiquement, parce qu’affaiblis. Mais leur cœur, leur âme
en sortiraient grandis et leur foi indestructible. Nous n’avons pas la
moindre idée du nombre de rebelles qui nous faisaient face.
Amirouche, ce grand chef de la rébellion se trouvait-il de l’autre coté?
Si tel était le cas, nous devions nous attendre à une résistance
féroce…avec Amirouche nous connaissions la tactique. Il se pointait
accompagné de 150 hommes, il laissait une centaine de ses
combattants se battre et se sacrifier et lui, avec le reste de la troupe,
prenait la poudre d’escampette pour mieux nous surprendre ailleurs,
juste à l’endroit ou personne ne les attendait» (Roger Conroux, dans la
Kabylie des chasseurs alpins).
«J’ai vécu deux longues années de crapahute dans le djebel, à
travers les massifs de la grande Kabylie, la peur au ventre. Les
hommes d’Amirouche nous tombaient dessus en embuscade,
assaillaient nos bahuts et c’était à l’échelle de la compagnie, voire de
la section, voire de l’équipe et même du bonhomme, qu’il fallait
sauver sa peau». (Conroux).
Pour Alain léger capitaine du 1° régiment de parachutistes
étrangers, vétéran de la guerre d’Indochine : « les renseignements sont
rares. Les indications que peuvent recueillir les services spécialisés
français sont le plus souvent périmées. Quant à celles que rapportent
les avions d’observation elles sont peu nombreuses. Les rebelles qui
connaissaient le pays savent choisir le cheminement et utiliser les
accidents du relief tourmenté à l’extrémité (le colonel Amirouche de
Djoudi Attoumi).
Le général gracier-9°division d’infanterie-à la recherche
d’Amirouche (Claude paillât dans dossier secret de l’Algérie) : -le
général Challe pensait utiliser à fond l’opportunité qui lui offrait la
libération par Amirouche de madame Angelis (prisonnière du FLN)
pour se lancer à la recherche de la moindre trace du colonel
Amirouche. Il avouera que le colonel était devenu insaisissable
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(Claude paillât dans dossier secret de l’Algérie repris par Attoumi
Djoudi dans son ouvrage « le colonel Amirouche).
Le général Gracier qui croyait détenir des informations précises sur
la position de colonel Amirouche n’avait en fait aucune idée de la
haute stratégie du combattant : «il était là, mais, il y a deux ou trois
heures, hors de portée, pour préparer une autre embuscade plus
meurtrière encore».
L’histoire de la pile piégée (Attoumi Djoudi le colonel Amirouche)
pour les besoins de fonctionnement du poste émetteur ANGR 42 du
quartier général du colonel Amirouche, l’armée française devait
recourir au système de colis piégé : une pille électrique du modèle
utilisé par les postes émetteurs avait été sciemment et savamment
minée pour être larguée sur le maquis et a du atterrir enfin de compte
entre les mains des proches collaborateurs du colonel. Cette pile ayant
explosé, mais sans atteindre le colonel (Attoumi Djoudi dans son
ouvrage le colonel Amirouche).
- Un rallié adjudant, du nom de Ramdane, simulant l’évasion du
célèbre camp de Hora prés d’Azazga (p 155 le colonel Amirouche de
Attoumi Djoudi) sera chargé probablement de tuer le colonel
Amirouche, sans résultat.
La recherche de la vérité.
Ils sont donc nombreux à écrire sur le colonel Amirouche. Des
ennemis intraitables, des compagnons et même des chercheurs pour
retrouver la vérité enfouie avec son corps dans une caserne militaire
française, après sa mort le 28 mars1959.
Hamou Amirouche, Djoudi Attoumi, Rachid Adjaoud, Salah
Mekacher, Amar Azouaoui, Si Mokrane Ait Mehdi, mais aussi René
Rouby, Albert Grill, Paul-Alain Léger lui ont consacré, chacun un
ouvrage. L’Histoire de ce personnage hors pair est intimement liée à
celle de l’Algérie et de son avenir. La vérité sur la mort du colonel
sera-t-elle connue un jour de la génération montante. Oui, assurément.
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D’autres témoins et d’autres chercheurs s’y attèlent pour stimuler la
résurgence des secrets des mémoires des acteurs de cette guerre mais
aussi des archives jalousement gardées de peur de réveiller le fantôme
du guerrier capable à lui seul, de provoquer une deuxième épuration
dans les esprits, sciemment obscurcis depuis sa mort, par une
propagande traitresse, amnésiante.
Nous reproduisons ici l'article de Brahim Takheroubt sur
l’ouvrage consacré par Si Mokrane Ait Mehdi à «la bleuîte et le
complot des officiers libres» Paru aux éditions Rafar
«Il y a eu des dérives, il ne faut pas avoir honte de les dire, les faits ne
seront jamais travestis car pour moi et je me répète: écrire c'est dire
vrai et préserver de l'oubli», atteste M. Aït Mehdi.
Portant le titre révélateur, «Le dur et invraisemblable parcours d'un
combattant», cet ouvrage paru aux éditions Rafar n'est pas un simple
livre écrit pour enjoliver l'Histoire. C’est un témoignage cru sur la
guerre de Libération nationale. Il tombe à pic avec les festivités du
Cinquantenaire auxquelles n'assistera pas hélas! Son auteur Aït-Mehdi
Mohand Amokrane, dit Si Mokrane, qui nous a quittés en juin 2011.
D'une rigueur morale irréprochable déjà de son vivant, Si Mokrane a
planté le décor dès les premières lignes de l'introduction de ses 255
pages. «La vérité sera le principe directeur de cette narration d'un
événement dont la portée aura été considérable dans le monde et dont
l'issue aura été à la mesure du sacrifice des enfants de ce peuple». Ce
principe étant entendu, Si Mokrane va plus loin. Il éclaire de son
témoignage les moments les plus sombres de cette guerre
d'indépendance et les relate sans concession. «C'est donc avec un
esprit sain que je rapporte les moments vécus (...) Il y a eu des dérives,
il ne faut pas avoir honte de les dire, les faits ne seront jamais
travestis, car pour moi et je me répète: écrire c'est dire vrai et
préserver de l'oubli.» L'auteur entame ce livre par un rappel de son
enfance au début des années 1930 dans son village natal Draa El
Mizan et toutes les douces «péripéties» du montagnard, qui l'avaient
mené de son village natal à Larbaâ Nath Irathen, Béni Douala, Béni
Mahmoud, Tigzirt, puis ses études primaires au collège de Béni Yenni
ensuite au lycée de Maison Carrée (El Harrach) où il obtint son
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baccalauréat. Narrés dans un style très fluide, les faits tombent en
cascade et se succèdent à un rythme torrentiel à partir de 1958. Ils
vous saisissent et ne vous lâchent plus. On y trouve notamment le
chapitre dédié à la traversée de la ligne Morrice dans la nuit du 28 au
29 avril 1958 et la terrible bataille de Souk Ahras au cours de laquelle
650 moudjahidine ont été tués dont 120 sur les 150 affectés à la
Wilaya III. Miraculé, le lieutenant Si Mokrane échappé de cette
boucherie menée par une armée coloniale nettement supérieure à
l'ALN, regagne la Wilaya III, rencontre le colonel Amirouche, le
charge d'une mission bien spéciale : celle de former une compagnie. Il
s'acquittera avec dextérité de cette tâche. Parallèlement, il découvre
«l'horreur de la bleuîte». Cet événement est différemment apprécié et
Si Mokrane nous livre sa version des faits. «Dans ce chapitre aussi, Si
Mokrane, refusant de se hasarder dans une quelconque entreprise,
préfère plutôt exposer les faits historiques (...) Il ne relate que ce qu'il
avait constaté de visu, préférant ainsi la vérité historique aux
hypothèses les plus biscornues relatées ici et là» note le confrère Aït
Mouhoub Mustapha dans le prologue de l'ouvrage en question. De
1958 à 1959, un déluge de feu s'abat sur la Wilaya III. Cette dernière a
été pratiquement décimée par l'opération Jumelles, et subit la bleuîte
et la disparition du colonel Amirouche. Ces faits ont amené le
lieutenant Si Mokrane à établir un constat. Il a été alors l'un des
artisans du «Congrès des officiers libres» dans la Wilaya III. Un
événement très peu connu dans notre histoire. A l'évidence, le défunt.
Si Mokrane ne prétend pas régler le lourd contentieux de l'Histoire,
mais il offre les clés pour une meilleure compréhension. Etoffé de
documents authentiques et inédits, ce livre d'une valeur inestimable
fera certainement date. Il dérangera, comme toute vérité pure, il fera
polémique, qui peut-être féroce, mais il enseignera aux futures
générations que la liberté a été arrachée durement et que la guerre a
été faite par des hommes, tout simplement des hommes avec leurs
qualités et défauts mais convaincus. Voilà une belle façon de
s'affranchir du carcan mystificateur de la guerre de Libération
nationale. L'histoire est un pack complet, elle se raconte et s'assume
dans sa globalité. «Le dur et invraisemblable parcours d'un combattant
Mémoires et témoignages».
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Le colonel Amirouche, un fin stratège : les secrets d’un discours
Août 1958
Akfadou (grande Kabylie).
«Mes frères, si je vous réunis aujourd’hui, c’est parce que la
situation est grave. Un complot organisé par l’ennemi et qui vise à
noyauter la révolution vient d’être découvert. Des traîtres sont parmi
nous. Notre révolution est en danger. Vous savez que nous n’avons
pas les moyens de garder longtemps les détenus, étant donné la
situation de guerre dans laquelle nous nous trouvons. Il importe de
traiter donc le problème avec la rigueur et la fermeté qui s’imposent,
en prenant soins de juger chaque cas avec équité. Il y va du salut de
notre révolution. Nous n’avons pas le droit de trahir les martyrs qui
ont versé leur sang pour ce pays, ni de décevoir ce peuple qui a misé
tous ses espoirs sur nous pour retrouver sa liberté et sa dignité. Prenez
vos responsabilités ! Je ne veux être accusé demain devant l’histoire,
d’être un criminel. Nous sommes la génération sacrifiée. Nous
sommes condamnés à triompher ou à mourir. Mais si nous mourons,
d’autres viendront à notre place pour continuer notre combat sacré.
Une chose est sure, cependant, c’est que l’Algérie sera indépendante,
tôt ou tard. La lutte sera encore plus difficile, mais l’issue sera
inéluctable. Il faut que vous sachiez que la situation ne restera pas,
comme elle est, actuellement. L’ennemi est en train de se préparer
pour une offensive de grande envergure avec une nouvelle stratégie.
De gaulle fera tout son possible pour détruire notre potentiel militaire
afin de nous rendre vulnérable pour nous imposer « ses offres de paix
».il voudra créer une troisième force avec laquelle il envisagera de
négocier la paix et nous reléguer au même titre que les messalistes, les
pieds noirs et ceux qu’il appellent les « amis de la France », tel que
bachagha Boualem, Mlle Sid Cara et autres. Ainsi, le rôle du FLN sera
dilué à travers ces autres représentations fantoches pour le déposséder
de la place d’interlocuteur valable et incontournable » « jusqu’ à
présent, les grandes opérations de ratissage avec des milliers
d’hommes, n’ont fait que décevoir les états majors français pour les
faibles résultats obtenus. D’ailleurs, il ne faut jamais négliger mes
instructions à ce sujet. Pas d’affrontements avec l’ennemi durant les
ratissages, mais au retour lorsque les soldats ont perdu leur vigilance,
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qu’ils sont fatigués, il faut les attaquer à l’entrée des camps, aux portes
des casernes, sur les routes. L’ennemi doit subir nos coups ; au
moment où il s y attend le moins. Cette stratégie permet non
seulement de lui porter des coups durs, mais aussi de détruire le moral
des soldats. En effet, ces derniers ne rencontrant pas de résistance tout
au long de leur progression en force avec couverture aérienne, finiront
par baisser de vigilance ; c’est au moment où ils s’attendent le moins
qu’il faut attaquer» «l’ennemi est en train de préparer des forces
militaires considérables et prépare d’autres plans d’attaque. Devant
d’éventualité de cette nouvelle stratégie il faut dores et déjà vous
préparer à stocker les denrées alimentaires, les médicaments et
l’habillement dans le plus grand secret».
Ce discours d’une grande signification nous impose de nous
remettre en mémoire ce passage d’un livre du chasseur alpin Roger
Conroux, appartenant au 6°BCA. Compagnie stationné à Ait Hichem,
ouvrage paru aux éditions des écrivains sous le titre «la Kabylie des
chasseurs alpins - terre de nos souffrances». Et ce que Roger Conroux
n’a pas signalé dans son texte, je l’apporte moi-même. Ce sont ces
indigènes kabyles qui faisaient parti ce jour de ce convoi. Ces
prisonniers kabyles qui étaient utilisés pour les corvées de transport de
matériel et de provisions : Mon oncle Si Hadj Mohand M. Était en
effet présent ce jour qui me confirme ce carnage du à l’explosion
accidentelle de plusieurs grenades. Les hélicoptères ont eu ce jour à
opérer pendant toute la durée du jour. Mais le nombre important de
prisonniers avait facilité la tâche aux compagnies de chasseurs alpins
qui étaient occupées à se protéger contre les risques de voir surgir
l’ennemi invisible, et surtout à crapahuter sur un relief des plus
escarpés. Ces prisonniers, qui n’étaient en fait que des civils, il y en
avait plus de 10 tous originaires de la commune mixte de Djurdjura
incluant ce Douar Ittourrar sous contrôle de la compagnie des
chasseurs alpins commandée par les capitaines Wolf et Favier, les
lieutenants Pelardy, Heintz etc. … Mais le récit de l’auteur de «la
Kabylie des chasseurs alpins» a le mérite de porter à la connaissance
des lecteurs et des historiens ces faits, pour dire qu’en Algérie,
effectivement, nous étions très loin de «l’opération de police» tant
claironnée par ses supérieurs, que malgré la longue période de
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souffrance du peuple algérien, l’indépendance était devenue
inéluctable.
Écoutons le récit de Roger Conroux, il y’a matière à méditer, pour
tous et surtout pour les historiens et les politiques, «sa dernière
grenade», dans la Kabylie des chasseurs alpins, terre de nos
souffrances paru aux éditions des écrivains page 217/218 en hiver
58/59 :
«L’atmosphère était glaciale. Au brouillard et au vent se mêlaient
quelques flocons de neiges qui ne faciliteraient pas la progression de
mes anciens camarades. Les mauvais jours se prolongeaient et
venaient s’ajouter aux souffrances de ces hommes. Même les armes
n’appréciaient pas et leur bon fonctionnement était entravé par la
météo. Tous mes copains, tous ces anciens que je venais de quitter,
continuaient à subir les caprices du temps et des hommes. Ils me
confiaient leur lassitude, leur découragement après toutes ces journées
et ces nuits sans repos. De telles épreuves épuisaient leur corps et leur
âme. Il y avait bien quelque fois des raisons d’espérer, mais les belles
paroles retombaient bien vite dans l’oubli et les laissaient sans
réponse. Il s’appelait Henri Gérard et au sein de la section, il répondait
au surnom de Gégé qui lui convenait et qu’il se plaisait à entendre.
C’est aux abords d’un village, en mission sur ce piton que mon ex
camarade de combat allait trouver la mort au milieu du groupe. Nous
avions participé ensemble à des dizaines d’opérations, à des
accrochages chaque jour plus difficile. De retour dans la famille,
j’avais repris la vie civile depuis deux mois environ. Lorsque la triste
nouvelle m’était parvenue. Je continuais à correspondre avec mon
chef de section resté sur le terrain et qui ne m’avait laissé que de bons
souvenirs. Il m’avait mis au courant des circonstances alors que j’étais
tout juste en train de refaire surface après ces deux années passées. Il
m’expliquait le déroulement de cette tragédie. Ils venaient d’arriver à
proximité de ce foutu bled qu’ils devaient boucler et il faisait un temps
de chien. Le froid était accentué par un grésil qui meurtrissait les
visages et là-haut sur la crête, comme de coutume, la deuxième
section se devait de jouer les éclaireurs de pointe pendant que le reste
de la compagnie se trouvait à contre- bas, assez loin. Il me racontait
qu’une importante explosion s’était produite dans le groupe de tête.
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Aussitôt il avait pensé avoir été repéré par les fellouzes. Il n’en était
rien. C’était plutôt l’horreur ! Les grenades que portait Girard venaient
d’éclater et il était dans un état indescriptible, agonisant dans le sang.
L’éclatement des m.k2 avait touché plusieurs gars du groupe. Les
suites de cette affreuse journée avaient fait l’objet d’une
correspondance. Au sein de ce groupe c’était plutôt la panique, seul
mon copain Bernard, un sergent responsable de ce détachement
d’avant-garde était valide. La banalité des faits rendait l’accident
encore plus tragique. Ils avaient crapahuté un bon moment pour
pouvoir venir se mettre en place, les hommes étaient déjà bien
éprouvés et c’était sans doute en voulant s’asseoir ou peut être en se
relevant que les munitions, placées à sa ceinture ou dans le sac,
avaient explosé et Gégé n’avait alors aucune chance de s’en sortir.
Combien de soldats, comme lui, avaient rencontré les blessures ou la
mort au cours de circonstances aussi tragiques ? Beaucoup trop…des
bruits couraient, là-haut. Le gouvernement semblait préparer des jours
meilleurs, mais en attendant sur le terrain, les chasseurs alpins
souffraient toujours autant … ce n’était en réalité que des mots, des
paroles qui n’apportaient rien de plus, puisque chaque jour qui passait,
ne faisait que renforcer les désillusions de ceux qui vivaient sur le
terrain…j’avais vécu deux longues années de crapahute dans le djebel,
à travers les massifs de la grande Kabylie. La peur au ventre, sans le
moindre répit. Les hommes d’Amirouche nous tombaient dessus en
embuscade ; assaillaient nos bahuts et c’était à l’échelle de la
compagnie, voire de la section, voire de l’équipe et même du
bonhomme, qu’il fallait sauver sa peau…».
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Chapitre 6 :l’opération "jumelles" pour briser le noyau de la
résistance.
Opération "jumelles" en Kabylie
L’opération jumelles a été une véritable expédition militaire contre
le peuple algérien de la Kabylie. Cette opération avait un objectif
précis avant que de Gaulle ne déclare officiellement la défaite de la
France contre le FLN. Pressé de tout part, de Gaulle s'est vu acculé à
son dernier crime " l'opération jumelles avant de quitter les lieux.
Cette opération avait pour objectif de réduire le peuple algérien à la
léthargie. Ainsi sans soupçons, ni preuves, les militaires s'acharnaient
sur des civils, des enfants et des femmes ; pour leur extirper des
renseignements qu'ils n’en possédaient même pas" souvent ils
n'avaient rien à déclarer car parqués dans des centres de
regroupements forcés, coupés du reste du monde et livrés à la faim, les
maladies et la terreur. Beaucoup d'enfants, de femmes ont péri durant
cette opération ; beaucoup de prisonniers civils ont été passés sous les
armes parce qu'ils ne voulaient rien dire ; ou ne savaient rien De
Gaulle est responsable du crime organisé contre la Kabylie car disait il
" la guerre se joue en Kabylie" après sa tournée des popotes.
Amirouche l'avait déjà pressenti, et l'a annoncé d'emblée dans son
discours d'Aout 1958 dont je reproduis ici un extrait pour les besoins
de compréhension et d’analyse de la situation qui prévalait :
Une chose est sûre, cependant, c’est que l’Algérie sera
indépendante, tôt ou tard. La lutte sera encore plus difficile, mais
l’issue sera inéluctable. Il faut que vous sachiez que la situation ne
restera pas, comme elle est, actuellement. L’ennemi est en train de
se préparer pour une offensive de grande envergure avec une
nouvelle stratégie. De Gaulle fera tout son possible pour détruire
notre potentiel militaire afin de nous rendre vulnérable pour nous
imposer "ses offres de paix". Il voudra créer une troisième force
avec laquelle il envisagera de négocier la paix et nous reléguer au
même titre que les Messalistes, les pieds noirs et ceux qu’ils
appellent les "amis de la France", tels que bachagha Boualem,
Mlle Sid Cara et autres... Jusqu’à présent, les grandes opérations
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de ratissage avec des milliers d’hommes, n’ont fait que décevoir
les états-majors français pour les faibles résultats obtenus...
Devant l’éventualité de cette nouvelle stratégie il faut dorés et déjà
vous préparer à stocker les denrées alimentaires, les médicaments
et l’habillement dans le plus grand secret”.
Cette opération qui s'est déroulée entre juillet et Aout 1959, mais
qui en réalité a continué jusque début 1960 en raison de son impact
moral peu satisfaisant pour les dirigeants français ; s’est matérialisée,
pour le bonheur insensé du colonisateur, un bonheur factice par les
résultats suivants :
26 000 tués dont la plupart sont des civils qui ne faisaient même
pas partie des OPA. Parmi eux beaucoup de femme.
108 000 prisonniers dont beaucoup de civils dont on prétend qu’ils
faisaient partie des OPA.
20 800 armes récupérées.
Un autre résultat non moins farfelu, ou du moins purement imaginaire,
c’est la pacification totale de la Kabylie dont faisaient état de hauts
responsables militaires de l’armée coloniale française. Comment alors
pourrait-on expliquer que de redoutables chefs de cette armée
coloniale aient été tués après cette vaste opération d’extermination
appelée «opération Jumelles» ? Je cite l’adjudant Arpin, dont on dit
qu’il avait sauté sur Dien Bien Phu, un rescapé ou miraculé du terrible
et meurtrier piège tendu par le général Giap aux troupes parachutistes
françaises. Du Sous-lieutenant François d’Orléans, et de l’Adjudant
Schweitzer, et d'autres blessés tels que Raymond Murzilli …un dur de
la Cie du 6° BCA de Ait Hichem.
Et beaucoup d’autres…
A ce titre, je me rappelai toujours la remarque d’un ami Chasseur
alpin qui me disait que : «que Bigeard et Massu avaient claironné
qu’après l’opération jumelles, la rébellion était totalement vaincue.
C’était faux ! Puisque la violence avait redoublé d’intensité».
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Chapitre 7 : la Guerre d’Algérie et les Etats Unis d’Amérique :
L’Amérique a-t-elle participé aux efforts de guerre de la France
contre le FLN. Indirectement, nous pouvons répondre oui ! De quelle
manière. La France partie intégrante du pacte Atlantique puisait dans
les moyens de l'OTAN du matériel sophistiqué et des hommes. Ainsi
on comprendra pourquoi des camions de transports de troupes et
engins blindés, mais aussi des avions et des armes avec munitions
d'origine américaine ont été utilisés contre les maquis mais aussi
contre des populations civiles par les forces coloniales françaises en
Algérie. Ce qui agaçait au plus haut point les dirigeants américains.
Pour mieux comprendre l'attitude de l'Amérique officielle quant à
l'engagement de la France en Algérie, je vous propose un extrait du
livre de l'historien américain Irwin M. Wall, Les États-Unis et la
guerre d'Algérie (éditions Soleb, septembre 2006 en traduction
française avec un ajout exclusif de l'auteur, version originale publiée
en 2000)
Une intervention américaniste marquée par une seule attitude: le
refus de considérer l'existence de la souveraineté française
Répartissons bien les critiques. Le procès de la “France colonialiste”
a été fait, fait et refait ad nauseam. Les vilenies françaises sont
exposées en place publique, amplifiées extraordinairement,
démonisées dans une orgie de repentance bien dans l'air du temps, au
vu et au su de tout le monde, d'ailleurs à l'initiative des intellectuels
français, sans la moindre restriction. Ce n'est certainement pas sur ce
point que porte l'intérêt du livre, bien que les Américains ne manquent
pas de froncer les sourcils devant les comportements des Français. Il
s'agit ici de découvrir le fondement de l'attitude américaniste, du
procès américaniste fait contre la France dans cette affaire. Ce
procès est permanent dans le récit historique de Wall, implicite et
explicite à la fois. Il est fondé moins sur les faits, quels que soient ces
faits, que sur une conviction fondamentale du juge, — et c'est le point
capital pour nous. Il s'agit, comme on dit, d'une “question de
principe”, — et ce livre prétendument de “science historique” est fait
pour juger et condamner, et certainement pas pour instruire et
comprendre. (Et le juge qui incarne ces principes au nom desquels on
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condamne au bout du compte, ce sont les USA, sans le moindre
doute).
Wall mentionne souvent la chose (la “question des principes”), en
passant et comme allant de soi, sous différentes formes. On comprend
rapidement qu'il accepte cette thèse implicite qu'on décrit ici comme
évidente, plus encore, qu'il l'accepte presque inconsciemment comme
la description d'une vérité indiscutable. Un passage sur la fin du livre,
très marquant parce qu'il ne met pas de Français en scène, éclairera
notre argument et les effets immenses de cette situation psychologique
par le biais d'une description précise du rôle des Américains dans
cette affaire. Wall rapporte une visite du chancelier Konrad Adenauer
(très proche de De Gaulle, contre les USA, dans l'affaire algérienne),
à Washington le 12 avril 1961.
«Quant à l'Algérie, c'était l'attitude des États-Unis à l'ONU qui, pour
lui, était responsable de l'échec de la France dans ses relations avec
ce pays [l'Algérie] et, [fit observer Adenauer], il [Adenauer] ne
pouvait pas le leur pardonner. Deux ans plus tôt, les rebelles étaient
prêts à signer un accord de paix et ils l'auraient fait s'ils n'avaient pas
eu le soutien de Washington. A l'époque, il avait abordé le sujet avec
Eisenhower qui lui avait répondu qu'autrefois les Américains avaient
été aussi un peuple colonisé et qu'ils ne pouvaient pas se désintéresser
de l'Algérie. Le chancelier ne pouvait comprendre cela ni suivre les
Américains là-dessus».
Nous voyons aussitôt que le procès permanent est si tranché d'avance
qu'on ne devrait même pas parler de procès. Le juge a fait sa
conviction, il est conviction lui-même. Le cas politique n'a aucun
intérêt à être débattu, il s'efface devant la nature de la chose. La
conviction américaniste, relayée par la puissance de ce pays si habile
à transmuter la force en droit, est par avance que l'Algérie existe
souverainement dès l'origine, que cette existence est usurpée par la
France avec le crime atroce du colonialisme. La seule chose que
peuvent faire les USA pour leur allié français qu'ils aiment bien, qui
est une bonne chose par essence puisqu'il s'agit des USA, est
d'aménager d'une façon acceptable la marche inéluctable vers
l'indépendance de l'Algérie. La souveraineté française sur le territoire
60
algérien est absolument niée. C'est un artefact d'une psychologie
malade, la psychologie française qui est ici la principale cible (cible
des américanistes et des intellectuels français). Cette approche est
intéressante parce qu'en menant le débat sur ce point (l'Algérie avant
1954 et même jusqu'en 1962, souveraineté française ou pas?), elle met
en évidence que la question principale de la crise algérienne est
moins le colonialisme considéré comme problème historique central
que la question historique centrale de la souveraineté confrontée à
l'épisode historique circonstanciel du colonialisme.
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Chapitre 8 : le colonel Amirouche diabolisé
Le colonel Amirouche, victime du colonialisme et du système de
gouvernance postindépendance
Bleuîte, intégrisme, kabyle, fauve sanguinaire, anti-intellectuel, la
liste est trop longue pour la coucher sur ce petit livre qui veut rendre
hommage à sa mémoire. Une œuvre d’un fils et frère de fellagha
venue de ses entrailles d’enfant de la guerre, aujourd’hui adulte,
néanmoins traumatisé par la violence de la guerre. Une œuvre nourrie
par le désir de dire la vérité, rien que la vérité sur celui qui était notre
coté, jadis enfants expulsés de leur demeure paternelle, livrés à la
faim, les maladies et l’angoisse de finir en mille morceaux sous l’éclat
d’un obus.
Amirouche, autant que ma mémoire traumatisée par l’injustice
flagrante du colonialisme français, était ce mot ou ce nom, qui pour
les rêveurs ressemblent au sésame ouvre-toi et pour les psys, la clef
d’une résistance psychologique, ou simplement d’une pathologie
psychiatrique tant le mal colonial était si profond qu’un simple diseur
de bons mots, un psychologue ne peuvent ni décrire ni traduire ;
encore moins guérir.
Amirouche, était, pour moi enfant de 9 ans, ce stimulus qui
déclenchait en moi, le processus bien connu des biologistes et
chimistes
et
mis
en
évidence
par
H.
Laborit
;
physiologique:hypothalamo-hypophyso-surrénalien, dont l’effet est de
neutraliser cette réaction stressante de sécrétion d’une dose énorme
d’adrénaline.
Quand j’entends le mot «Amirouche» tout mon corps se met à
vibrer de joie, mon cœur palpite et mon corps est subitement
galvanisé, ne sentant plus le danger.
C’est vous dire messieurs, moi enfant de 9 ans, que l’opération
jumelles, par la grâce du capitane Wolff, de son sbire alsacien le
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lieutenant Pelardy ont rendu orphelin, je vibre au rythme des paroles
angéliques du lévrier kabyle insaisissable, au rythme de ses
apparitions et disparitions subites intemporelles, comme dans un rêve.
Amirouche, pour moi enfant de 9 ans orphelin de guerre ne
s’appelait pas Ait Hamouda. Son nom ne pouvait être lié à une
quelconque famille, un peu comme Jésus, Il a ce coté sublime qui me
fascine : il est doublement victime de l’homme déchu du salut de
Dieu, le colonialiste. Voila que Français, arabe, kabyle, ils se sont
alliés pour détruire en lui l’espoir des peuples opprimés. Il sera
pourchassé par le sort maudit des hommes pécheurs, injustes, égoïstes,
incrédules, mécréants, voyous ; machiavéliques dans son propre pays
par l’envahisseur et par ses propres frères de combat … dans sa
tombe.
Amirouche a attiré toute la jalousie de la terre sur ses épaules.
Pourquoi mon Dieu ? La vie est ainsi faite et l’humanité entière est
chargée de péchés. Caïn se fut enfui de devant Jéhovah ? Mais l’œil
était toujours là, dans le ciel noir sans étoile, à regarder Caïn. A l’idée
que le jugement dernier est inéluctable et imparable, je retrouve toute
ma sérénité. Amirouche sera alors plus fort que jamais.
Amirouche pourchassé par Massu, jalousé par Boumediene,
Boussouf, ou krim ?
Pour quoi mon Dieu, après l’avoir tué, a-t-on caché son cadavre ?
Pourquoi Bon Dieu le pays pour lequel il a combattu, il a sacrifié sa
vie, a-t-il emprisonné son corps? Pour la seule faute d’en vouloir à
l’ennemi de son pays?
Pourquoi mon Dieu, des algériens, tout aussi victimes de la
machine macabre du colonialisme se trouvent aujourd’hui forcés de
condamner celui qui a livré bataille, sans peur et sans hypocrisie ;
pour en finir une fois pour toutes avec ce semeur de morts, de viols, de
tortures et privations ?
Pourquoi, frère Benachenhou s’ingénie-t-il à démontrer comme
dans un théorème mathématique que celui qui m’avait fasciné toute
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ma jeunesse durant, et quelle jeunesse ! Quels bons vieux temps de
colonisé ! Que les qualités surnaturelles du combattant infatigable,
n’en sont que banales somme toute, que l’on trouve chez le commun
des mortels.
Amirouche a éteint son poste émetteur : pour permettre a l’idée
vieille comme le monde de faire son petit bonhomme de chemin :
«silence on tue ! Ou bien encore c’est un combat sans témoins».
Pourquoi mon Dieu, Benachenhou s’est-il subitement trouvé une
forte motivation, par chauvinisme, ou par masochisme, ou encore par
sadisme à prendre le partie de l’adversaire mortel, en s’étripant à
démontrer que Amirouche était un homme issu d’un pays sousdéveloppé, indigène et ; qu’Alain léger était un stratège d’une
puissance civilisée. Le capitaine était trop fort pour un « vulgaire
fellagha », d’origine paysanne ? Sadi, laissez-moi vous faire la
confidence, me déçoit, son métier m’a trompé. Car au lieu de livrer
bataille à des moulins à vents, ne serait-il pas plus rationnel et plus
profitable pour nous tous ; de nous livrer ses secrets sur cette nouvelle
pathologie dont sont atteints ces politiciens qui veulent livrer, 52 ans
après cette date historique du 28 mars 1959, ces deux chefs «rebelles»
au tribunal des profonds refoulés et insatiables envieux.
Pourquoi Bon Dieu, Ali Kaffi se réveille-t-il, comme un volcan en
sommeil, après une longue hibernation de plusieurs décennies ?
Pourquoi se réveille-t–il pour riposter au «crime» commis par Saïd
Sadi d’écrire ? Pendant que moi-même, pourtant, j’ai eu l’audace, la
lubie, la folie de disserter sur Carla Bruni, Sarkozy, GW Bush junior
sans pour autant avoir été inquiété ni par le SDECE, ni la CIA.
Pourquoi Bon Dieu, que d’autres «frères du FLN», le vrai FLN celuilà, et non plus celui taïwanais ; présidé par B… et auquel pourtant ; je
voue un respect et une estime fraternelle en dehors de sa philosophie
politique ; se liguent-ils pour défendre l’indéfendable? N’est ce pas
vrai alors que le MALG, dans sa protubérance, son excroissance,
réagit comme une agence de désinformation pour cacher la vérité sur
l’histoire de nos héros ?
65
Pourquoi Bon Dieu celui que mon papa «fellagha», fusillé vers le
28 juillet par les parachutistes du général Massu, s’était-il «suicidé»
en refusant de parler sous la torture ; pour ce mystique personnage, ce
colonel «fellagha»? : «Maintenant que Amirouche est mort, qu’il ne
survive aucun d’entre nous ! C’est à ce prix que nos enfants pourront
aspirer à retrouver leur liberté, leur vie d’hommes honorables».
Pourquoi Bon Dieu, monsieur le prof d’université, scolastique,
théoricien, et non moins ex- ministre s’ingénie –t-il à détruire ce qui
reste de mon passé d’enfant de fellagha ? Mes souvenirs d’enfant
martyrisé, apeuré, affamé ?
Pourquoi mon Dieu se ligue-t-on postindépendance, contre un
mort, qui, pourtant a lutté contre l’injustice du colonialisme inique ?
Pourquoi mon Dieu a-t-on décidé 50 ans après sa mort,
qu’Amirouche n’a pas été un héros, il a été simplement un tueur, un
égorgeur, un assoiffé de pouvoir?
Pourquoi ? Quel est le mobile de ce crime historique ?
Le professeur Benachenhou et non mois ex membre du MALG et
ex Ministre renvoyé ou démissionnaire d’un gouvernement algérien
postindépendance lance cette offensive post mortem contre notre
libérateur.
Ecoutons-le et méditons sur les mobiles qui ont poussé cet
intellectuel exilé ; à tuer une troisième fois notre père à nous tous :
Amirouche Ait Hamouda, l’intrépide révolutionnaire de l’Algérie en
guerre pour sa libération totale.
Amirouche, il est vrai a déjà été tué deux fois. Sans doute donné
par ses frères de combat, puis jeté aux oubliettes par l’homme qui
n’avait peut être jamais maille à partir avec les défenseurs acharnés de
l’Algérie française, enfin diabolisé par les révolutionnaires de la vingtcinquième heure et les déserteurs de l’armée française :
66
Extrait d’une contribution de Mourad Benachenou, parue dans le
Quotidien d’Oran.
1) En période de guerre, tous les coups sont permis ; l’ennemi a
effectivement monté une opération d’intonations, à partir de 1957, et
en direction de la Wilaya 4, visant à prouver que tous les intellectuels
de cette wilaya, et en particulier les lycéens qui avaient rejoint en
masse l’ALN à partir de juin 1956, étaient en fait des agents de
l’ennemi ; il est à souligner que dans les listes diffusées par l’ennemi,
il n’était donné que le noms d’intellectuels ; donc, l’opération visait
délibérément à faire éliminer par l’ALN tous ceux qui étaient capables
de réfléchir et donc de rendre l’ALN encore plus forte.
2) Cette opération a été immédiatement éventée par les responsables
de la zone autonome d’Alger, qui ont tenu informés, preuves à l’appui,
les responsables politiques et militaires de l’époque.
3) Il se trouve que le seul qui ait ajouté foi aux fausses informations
des services secrets ennemis ait été le colonel Amirouche, et il a agi en
conséquence, faisant arrêter et torturer, puis exécuter près de 2.000
intellectuels de sa wilaya.
4) Malgré les interventions insistantes de Krim Belkacem, devenu en
septembre 1958 ministre de la Défense du GPRA, et le colonel Si
Nacer, chef d’état-major de l’ALN, tous deux anciens commandants
de la wilaya 3, Amirouche a continué sa politique de liquidation qui, il
faut le souligner, ne touchait que les intellectuels de la wilaya, et il a
même réussi à convaincre le colonel Bouguerra, commandant de la
Wilaya 4, de lancer une opération similaire dans les rangs de ses
troupes.
5) Finalement, fin 1958, en consultation avec Boussouf, alors ministre
des Liaisons générales, et Abdallah Bentobbal, ministre de l’Intérieur,
Krim Belkacem a ordonné à Amirouche de cesser les exécutions,
d’envoyer sur Tunis les personnes soupçonnées d’intelligence avec
l’ennemi, ainsi que tous les lycéens et autres intellectuels qu’il jugeait
aptes à poursuivre des études supérieures en vue de leur préparation
aux tâches futures d’administration de l’Etat algérien indépendant.
67
6) Amirouche n’avait pas d’autre choix que d’obéir aux ordres qui lui
avaient été donnés ; il a cependant continué à harceler Krim Belkacem
de correspondances où il insistait sur l’exigence de liquidation
physique des personnes évacuées sur Tunis.
7) Finalement, début janvier 1959, Amirouche a envoyé à ses deux
responsables hiérarchiques officiels, à savoir Krim Belkacem et le
colonel Nacer, un message violent où il faisait état de la mauvaise
situation militaire dans la wilaya, mais où également il lançait des
accusations de trahison contre certains hauts responsables de l’ALN
en position sur le territoire tunisien; dans ce message, il a exigé d’être
autorisé à se déplacer sur Tunis pour apporter ses preuves et faire
lancer une opération d’épuration; il a également annoncé qu’il serait
accompagné du colonel Haouès.
La réponse à ce message a été rédigée conjointement par
Boussouf, Belkacem et Ben Tobbal, mais signée par Belkacem
seulement en sa qualité de ministre de la Défense; dans ce message,
l’ordre d’arrêter toutes les exécutions et de continuer l’évacuation sur
Tunis des intellectuels, soupçonnés ou nom de connivence avec
l’ennemi, était réitéré à Amirouche; il lui avait également été
demander de venir seul et de passer par le Nord Constantinois, qui
était, de l’avis des trois responsables, plus sûr que le Sud, car dans la
wilaya 6 sévissait une situation que le GPRA ne contrôlait pas.
9) Amirouche a accusé réception de ce message, tout en précisant
qu’il prenait la route sur Tunis et qu’il arrêtait toute communication
avec l’extérieur, demandant qu’on ne tente plus de prendre contact
avec lui car il avait ordonné à l’opérateur radio d’éteindre son
émetteur-récepteur.
10) Quelques jours avant la bataille qui a coûté la vie au colonel
Amirouche comme à Haouès, l’échange de messages entre différentes
unités ennemies, messages interceptés et déchiffrés par les services
d’écoute de l’ALN, faisait état de rumeurs parmi les populations
locales, du déplacement de Amirouche en compagnie de Haouès; les
Bulletins de renseignements généraux de la Gendarmerie nationale
68
ennemie, diffusés en clair tous les jours à 17 heures, ont à la même
époque mentionné ce déplacement.
11) Krim Belkacem, Boussouf, Bentobbal et Nacer ont été informés
de cela ; en même temps, les services de transmissions de l’ALN ont
tenté de contacter en vain Amirouche pour l’informer qu’il avait été
repéré et qu’il devait changer d’itinéraire ; comme il avait de son
propre chef décidé de ne plus recevoir de messages de Tunis, les
wilayas 4 et 2 ont été contactées pour lui transmettre l’information ;
mais elles aussi n’avaient pas le moyen d’informer à temps
Amirouche.
12) Quand à la bataille et aux unités ennemies qui y étaient engagées,
il n’est pas nécessaire d’y revenir, car ses détails sont connus, comme
est reconnu l’héroïsme manifesté par Amirouche, Haouès et leurs
compagnons dans ce combat inégal.
13) Boumédiène était alors chef d’état-major de l’Ouest, et de ce fait,
n’avait aucune responsabilité dans la gestion des affaires de la Wilaya
3 et n’avait aucune information sur les communications entre le
GPRA et Amirouche, ou sur les conditions de son voyage vers Tunis
ou son itinéraire. Boumediène ne pouvait donc avoir aucune influence
sur le déroulement du drame qui devait coûter la vie à Amirouche.
14) Quant à Boussouf, sa marge de manœuvre vis-à-vis de la wilaya 3
en général et de Amirouche en particulier, était restreinte par le fait de
son alliance politique avec Krim Belkacem, qui avait maintenu son
influence sur cette wilaya, non seulement parce qu’il en avait assuré le
commandement, mais également parce ce dernier était le ministre de
la Défense en charge des affaires militaires, secondé en cela par un
autre ancien de la Wilaya 3, le colonel Si Nacer, le chef d’état-major
de l’époque.
15) Par conséquent, toute intelligence avec l’ennemi ne pouvait se
faire que par complicité entre Boussouf, Belkacem, Ben Tobbal et Si
Nacer, – Boumediène étant éliminé du complot du fait de sa position
hiérarchique de l’époque.
69
70
Chapitre 9: la guerre n’a pas épargné les enfants.
Iferhounene 1959 : des harkis kabyles torturaient des enfants en
cachette dans les villages.
1959, quelques mois seulement se sont écoulés après la meurtrière
opération jumelles ; le village d’iferhounene occupé par les soldats
français vers la fin de l’année 1956 ou ils s y installeront à proximité,
à peine 100 mètres. Depuis, les jeunes ayant atteint l’âge mur se sont
engagés dans les rangs de l’ALN. Si Hadj Mohand M’barek, Si Hadj
Mohand Cherif, Si Hadj Mohand Ouahmed, Si Hadj Mohand Youcef,
Aroua Mohand Oussalem, Yaha Abdelhafid, Habchi Ouali, Meziane
Ath Ahmed, Si Ouamer ATH Amrane, pour ne citer que ceux-là mais
beaucoup d’autres, tous âgés entre 20 et 25 ans ont rejoint le maquis,
qui avec son mousqueton, qui avec son colt, et qui, avec plus de
chance, sa mitraillette, car ici en Kabylie et dans beaucoup de régions
isolées, les armes sont gérées avec parcimonie compte tenu des
sources d’approvisionnements rares en raison du danger que
représentaient les lignes électrifiées Morrice et Challe, des
bombardements des T6 et des interminables ratissages. Dans les
villages de Kabylie, maintenant, en 1959, il ne restait plus que les
vieux, les vieilles et les enfants livrés à eux-mêmes, abandonnés, dans
ce village fantôme déserté depuis par les familles de fellaghas les plus
récalcitrantes, impossibles à pacifier.
A iferhounene, les familles Si Hadj Mohand, Aroua, Habchi
payeront un lourd tribut pour s’être rangés du coté des combattants de
l’ALN. Autant dire qu’elles ont été les pourvoyeurs de fellaghas.
L’école coloniale installée dans les baraquements de la S.A.S,
section administrative spécialisée, accueille quelques garçonnets et
fillettes malingres, sous-alimentés et se déplaçant pieds nus, hiver
comme été ou tout au plus, avec des espadrilles parfois déchirées ; des
morceaux de tissus décolorés qui leur servent d’habits. Mais les filles
n’avaient pas pour autant acquis le droit de circuler librement. Et pour
cause, le danger qui guette chacun ne cible pas seulement les garçons
dans ce village ressemblant à ces hameaux que l’on peut rencontrer
dans le sud de la méditerranée il y a un siècle ; la faim et les maladies
71
ne sont pas loin. Ainsi disaient nos grands parents pleins de sagesse,
parlant du colonialisme «c’est le même bâton qui a frappé sans
discernement tout le monde» en kabyle « yiwen ou aakouaz iguawthen
thamourth».
La petite maison commune aux villageois qui porte le nom de
thakhamt thamouqrat-la grande maisonnette, comme il en existe dans
les villages kabyles, sert souvent de lieu de rencontres pour les
garçons, abrités en hiver des pluies et neiges du froid, mais aussi des
chaleurs torrides en été. Quand, bien sur, cette maisonnette est libérée
par les adultes après les réunions des sages, devenues très rares en ces
temps de guerre. Spacieuse, malgré le qualificatif qui donne à croire
que sa surface est très réduite, cette maisonnette autorise des jeux
comme ‘thiqqar bouaaraven- les ruades arabes, la marelle, le sautemouton ou encore quelques improvisations d’un jeune esprit espiègle
kabyle. Oui, pour les garçons, le jeu de billes, mais aussi souvent
quand la température descend à moins de 10 degrés, on y blaguait
autour d’un feu de bois. Thakhamt thamoqrat est aussi l’endroit idéal
de pause pour ceux qui viennent de loin s y reposer un moment et. se
réchauffer un peu avant de repartir loin pour un long périple. Pour les
imsowqens, les hommes du marché, venant d’autres villages, comme
Tikilsa, Taourirt Ali Ounacer, le marché du lundi, de«Michelet», AinEl Hammam, est à pas moins de 10 kilomètres. Aujourd’hui il neige
dehors. A l’intérieur de la maisonnette, pourtant point de feu. Le
village est si appauvri par l’interdiction de s’éloigner trop de la portée
de canon depuis que les soldats du capitaine Favier, remplacé
récemment par le capitaine Wolff, qui signifie loup en allemand, y
bivouaquent en permanence. Depuis, ils s y installeront pour un temps
indéfini.
Nous étions plus de dix garçons tous en bas âge, venant juste de
commencer à fréquenter, tardivement, l’école primaire coloniale.
L’école de la S.A.S ce jour, rassemblés en ce lieu commun du village,
cette propriété communautaire, quand soudain, les deux harkis
notoirement connus pour leurs sinistres agissements ; pourtant jadis
nos conviviaux, firent irruption dans la petite pièce. Ils bouclèrent la
sortie et empêchèrent tout gamin de s’enfuir. Tenues militaires,
carabines aux poings, ils poussaient des cris effrayants en direction
72
des créatures frêles que nous étions, déjà taraudées par la faim, le froid
et la peur. Ils se mirent alors devant la porte et ordonnaient en
dévisageant la physionomie de chacun, de sortir un par un : «toi, sors
… toi sors !….toi tu n’es pas concerné !» la pièce se vidait
progressivement et bientôt il ne restera que mon frère et moi face aux
deux harkis dans cette atmosphère glaciale et lugubre à l’intérieur de
ces quatre murs de pierres. Puis, les yeux débordants d’envie et de
haine, s’approchant de moi, le premier harki, Y.M, se mit à m’écraser
les pieds déjà transis, à peine couverts d’espadrilles en toiles. Il
m’enfonça son ongle tranchant dans les extrémités de mes doigts,
entre la chair et les ongles de mes doigts tendres et fragiles en me
menaçant de me tuer. Pendant qu’il me suppliciait, m’écrasant
fortement les phalanges de ses grosses chaussures de soldats, ses
ongles acérés s’enfonçaient dans le bout de mes membres supérieurs,
il me demanda d’une voix autoritaire mais qui cachait mal sa fébrilité,
sa couardise ; où se cachaient mes cousins M'barek et Youcef ?!».- «je
n’en sais rien», leur ai-je répondu. Ma réponse était sincère et
spontanée et n’était empreinte d’aucune ruse ; d’autant plus qu’à cet
âge, je ne pouvais tenir un alibi ni même opposer une résistance à un
adulte me menaçant de son arme de guerre. J’avais 9 ans et pour cause
je ne pouvais savoir où pouvaient se terrer les maquisards? Il
continuait à me torturer, mais le froid était tellement transissant que je
sentais à peine mes doigts et mes phalanges. Les deux harkis finirent
par abandonner la séance de torture non sans nous avoir traumatisés
moi et mon frère.
Nous quittâmes la grande maisonnette, effrayés comme des lièvres
pris en chasse. Nous nous sommes précipités comme des voleurs
pourchassés, vers notre classe de cours. La, nous nous dirigeâmes
directement vers le poêle à charbon pour nous réchauffer ; car trop
longtemps retenus sous le froid et de surcroit torturés comme des
grandes personnes par ces deux comparses sans pitié. La chaleur du
poêle à charbon nous soulagea bientôt du froid ; mais un autre ennui,
inattendu, surgit subitement : mes pieds et mes doigts ensanglantés,
commencèrent visiblement à enfler. Au bout de quelques secondes les
extrémités de mes membres supérieurs et inferieurs se sont carrément
métamorphosées et le sang coulait à flot. Me voyant dans cet état,
Marcel, un soldat français qui n’était autre mon instituteur vint à moi,
73
surpris et alarmé, il s’empressa de connaitre les causes de cette
blessure. Croyant qu’il s’agissait effectivement d’un accident ; il me
posa cette question :
« Ouzine ! D’ où est ce que tu as eu tout ça ?!! Puis ajouta : « és-tu
tombé ou bien t’es-tu battu ?! »
Comme réponse, Marcel, notre petit instituteur, n’a rencontré que
le silence de mon intérieur effrayé et transis.
Je n’avais pas le courage de m’extérioriser, encore moins la force
de décrire ce qui s’était réellement passé ... Pendant que lui, insistait
autoritairement, pour me faire parler :
« Qui t’a fait ça ?! Tu vas finir par parler!?».
D’un geste énergique, il m’éloigna du reste des élèves, comme pour
les prendre à témoin. Les larmes aux yeux, je finis par avouer à mon
maitre d’école l’agression dont j’ai été victime. Sans m’attarder sur le
récit, encouragé par la présence rassurante de mon maitre, un adulte
en somme raisonnable et affectueux envers les enfants, je retrouvai ma
sécurité, mon extraversion. Un peu intimidé tout de même, je finis par
lâcher brutalement les noms de ces impitoyables harkis qui nous
avaient moi et mon frère, séquestrés, torturés et menacés de mort :
«c’est Y.M et B.M!» il n’eut fallu pas beaucoup d’explications à mon
maitre d’école pour comprendre tout ce qui s’était passé. Je venais de
tomber, moi enfant innocent, dans un guet apens de collabos qui
pensaient me soutirer de précieuses informations au sujet des
fellaghas. Mais je n’imaginais pas combien on pouvait être si méchant
surtout de la part d’adultes et de surcroit natifs de notre région. Des
harkis qui avaient l’âge précisément de mes cousins montés tôt au
djebel. Oui, M'barek et Youcef sont de ma famille, ils ont rejoint le
maquis, alors qu’ils auraient pu continuer, en temps normal, à être les
camarades de jeu, comme jadis, de ces harkis qui, ont par contre
choisi l’autre camp, celui de la France coloniale. Mon maitre d’école
avait tout compris, il n’avait pas besoin de plus amples explications.
74
Sur le champ, il fit venir le chef des harkis, non moins violent que
ses deux autres comparses et subalternes qui m’avaient réduit dans
une situation de poussin paralysé :
« Mouss ! Viens immédiatement ! ». De loin on pouvait entendre la
voix vibrante de colère, enragée serait le terme idoine, de mon maitre
d’école, car le quartier de maisons dans lequel étaient isolés et
entassés les harkis – puisque FSNA - du reste des soldats de l’armée
française - puisque FSE - n’étaient situés qu’à quelques mètres de
notre école. Mous accourut, l’air effrayé, la mine grise et défaite, prêt
à servir, comme à ses habitudes, tel un esclave mais hypocritement,
son maitre :
- «Ramène-moi Y.M et B.M immediatement !», intima le petit
soldat instituteur français au harki en chef kabyle. A peine une minute
s’était écoulée que les deux comparses se présentèrent devant notre
enseignant. Ils donnaient l’impression, ces deux collabos et leur chef,
devant les élèves de notre classe ; de prévenus comparaissant en
audience pour délits graves devant un tribunal. Ils passèrent
immédiatement à l’interrogatoire de notre maitre d’école non moins
sergent de l’armée française, un appelé enrôlé dans le 6°BCA, connu
et estimé de la population des villages de la région. S’adressant aux
deux harkis d’une voix ferme et porteuse, avec l’autorité qui lui sied,
malgré sa petite taille, le doigt accusateur :
– «c’est vous qui avez fait cette saloperie au petit Ouzine ?».
Sans attendre la réponse, Marcel, donnant l’impression de grandir
de quelques centimètres dans cette scène pathétique, se mit à écraser
de ses rangers les tibias du harki. Sachant qu’il ne pouvait trop lui
faire mal s’il appliquait son talon sur la chaussure dure de l’interloqué:
«ça fait mal ?!» lui dit-il en ne dissimulant pas son irritation, et en y
mettant une pointe d’ironie.
Ce n’était en fait qu’une introduction, un prélude. Et moi qui
pensais au fond de moi déjà ; que je venais d’être suffisamment vengé.
Pour mon maitre d’école, cette humiliation infligée aux harkis, n’était
en réalité, pas à la juste valeur du prix à payer par mes bourreaux.
75
Mais ce n’était pas tout, et c’était méconnaitre mon maitre d’école
pour le juger sur la douceur avec laquelle il traitait les enfants, ses
écoliers. Brusquement, il se saisit d’une buche de bois dur de
chauffage qu’il balança violemment sur la tète du harki qui la reçut en
plein front. Le sang gicla illico de ce visage brun, sans expression,
bête. Il eut l’arcade de l’œil ouverte et s’en est sorti, tout de même à
bon compte, car il venait sans doute d’éviter le pire : la sanction
militaire de l’armée française qui, du reste, nous le savions tous, ne
s’est pas trop lamentée sur le sort de ces individus dénués de tout
honneur et ayant troqué leur nationalisme contre la vie facile. Pour ne
pas dire la survie végétative tout court.
Sur ce, ils déguerpirent, tous trois, harkis individus étranges et sans
nation, avec à leur tête le harki en chef, de crainte d’attirer l’attention
de tous les soldats humains et justes, sans doute pour s’éviter des
sanctions plus sévères … Ils ont préféré subir et se taire.
Depuis, ces «pauvres» harkis, cachottiers et enfantins dans leurs
gestes et démarches, mais néanmoins d’une méchanceté qui n’a d’égal
que leur misère morale ; n’oseront plus jamais, désormais, approcher
même de loin des enfants, fussent-ils fils, frères ou cousins de
fellaghas.
76
Chapitre 10: Guy Fumey, un instituteur affectueux
Guy Fumey, né le 03-07-34, incorporé en tant qu’appelé du service
militaire en 1960, parce que sursitaire (étudiant). Il effectuera son
service au sein de la 3° sélection de la 2°compagnie du 6°BCA à
iferhounene et à Haadouche.
Apprécié de tous ses élèves algériens.
Il participait aux opérations de l’armée française, pour cette raison
il constitue un témoin crédible des évènements de la guerre.
Il évoque pour les mémoires, l'embuscade dans laquelle il est
tombé à Iril-Arbi, non loin du campement du 6°BCA à iferhounene.
Il dira : «nous savions qui ... se cachait dans la forêt d'Akfadou», Il
sous-entend, le PC du colonel Amirouche dans l’Akfadou qui fait face
au campement militaire colonial, sur le flanc du massif du Djurdjura, à
5 kilomètres à vol d’oiseau.
Je lui dois en plus de ces précieux témoignages, des photos inédites
témoins du conflit, mais aussi de ses relations amicales avec ses élèves
kabyles»
Il raconte aussi les opérations de cueillette de cerises: «les cerises
remontées à Haadouche des villages d’en bas, de la vallée du Sébaou,
et vendues au profit de la population.
-l'armée a fourni le ciment, le matériel et les tuyaux pour amener
l'eau courante au village, les hommes creusent la tranchée.
En 60 et 61, m’écrira t il, j'ai fait l'école à iferhounene. Dans mes
vieux dossiers ramenés de Kabylie je retrouve un classement de fin
d'année scolaire!! Voici les résultats scolaires qui figurent sur les
registres du maitre d’école Guy:
1°-Si Hadj Mohand Ouldacene
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2°- Si Hadj Mohand Abdenour???????? (Ces points d’interrogation
sont de la propre main du maitre d’école pour montrer sa surprise
agréable de retrouver son élève après plus de 50 ans)
3°-Ieken Mekiousa
4° Belkadi Amid (Hamid)
5°-Amrani Alloua
J’ai aussi une lettre d’un ancien élève : Si Hadj Mohand Ameziane
(qui avait un jeune frère : Oussine (Ouzine).
Je serais heureux d'avoir des nouvelles.
Quand je faisais l'école à iferhounene, j'avais une barbe et les
élèves m'appelaient le cheir ''boutchemar azguart'' barbe rouge.
Peut-être te retrouveras-tu dans les photos que je t’adresse.
Oui, j'ai des photos du village d'iferhounene (aussi Haadouche) de
la Kabylie, du Djurdjura, (Tikdja.Azro N'Thor....
Il termine sa lettre ainsi : «à plus tard ''le cheir» comme pour faire
revivre ses années de jeune soldat, instituteur barbu.
Il assistera à un mariage au village Haadouche. Il dira «j'étais le
«responsable» de l'état-civil et on m'invitait parfois même au repas !!»
En recevant la photo récente du village iferhounene (jadis à 100
mètres de l’ex camp du 6°BCA), Il sera ébloui par le niveau de
développement de ce village qui est devenu un chef-lieu de daïra de
nos jours.
«Merci de tes messages et surtout des photos; je ne réponds pas
toujours rapidement car je m'absente souvent pour des activités au sein
d’associations. Je suis impressionné par la formidable croissance
d'iferhounene.
78
J'ai apprécié ton texte sur le ''marché à Michelet et les péripéties
que tu relates dans un style qui fait honneur a ceux qui t'ont enseigné
notre langue.
Mes amitiés aux 2 frères et Oussine et Ameziane. C'est ce dernier
qui m'a écrit, alors qu'il était en France dans une colonie de vacances,
en Savoie, à la motte servollex.
Pourrais-tu (rien ne presse !) Me donner des infos sur le frère
aspirant politique Si Mohand Oubelkacem, officier de permanence du
secteur n°1, qui était aux ordres d'Ali Icheriddane, de l'état-major de la
wilaya 3, Mentaka n° 3, Nahia n°1.
Tu vois que, moi aussi, j'avais mes informations sur celui qui se
disait «le fou détraqué» mais semblait très instruit et lisait des poèmes
au fond de l'oued.
Je classe à temps perdu mes photos et doc divers sur ma
«Kabylie». Je t'en ferai part le moment venu; je vais aussi me procurer
tes livres.
A-) Merci pour la photo d'Iril El Arbi. S'agit-il d'un village, sur la
piste qui allait d'iferhounene vers la «passerelle» de Tirourda ?
B-) le 11 octobre 60, j'ai suivi en liaison radio l'opération. Une
équipe de ma section d'Haadouche, était en ratissage (opération qui
consiste à contrôler chaque centimètre de terrain), sous la direction du
Sgt Paterni. Le groupe a découvert une cache, dans le secteur de
Taourirt, cache dans laquelle se trouvaient 2 moudjahidines qui, se
voyant cernés, ont ouvert le feu. A cette opération, participait aussi
une section d'un autre bataillon de chasseurs alpins commandés par le
lieutenant d'Orléans, lequel a décidé de donner l'assaut, avec le
résultat que tu connais; 3 morts au total ! D’Orléans, touché au basventre est mort durant son transport en hélico vers Tizi-Ouzou.
C-) pourrais-tu me donner les noms des 2 villages au bas de l'oued,
que nous avons démontés pour ramener la population à Haadouche ?
Des noms me trottent dans la tête : Icheridenne ? Oued Sebaou ? Acif
79
Aouanna ? Dans quels villages sommes-nous descendus avec 60
femmes pour remonter avec des tonnes de cerises ?
Aux questions que je lui ai posées, il répondra :
1) - d'Orléans: je ne suis pas surpris que le capitaine Wolff, l'ait
déclaré décédé à iferhounene, car les copains qui l'ont chargé dans
l'hélico savaient qu'il était perdu, car vidé de son sang. Pour les 2
moudjahidines, je n'ai aucune certitude. Je retrouve des noms notés sur
mes paperasses, sans trop savoir, 50 ans après, ce dont il s'agit : Si
Mohand Arezki, Sergent-chef militaire ????
Aït Mohand Akli, sa femme Zahoua, à Haadouche le disait tantôt
décédé, tantôt en France????
2) cerises : nous descendions ''a l'oued'', c’était l'expression, coté
Haadouche-nord, en plongeant de 1254 a 250 mètres d'altitude; avec
au dessus, sur notre droite, la piste des Ittourrar, vers Tizi-Bouifed.
3) livres : peux-tu mes donner les références (maison d'édition en
France) pour que je puisse les commander; c’était illisible sur les
photos de couvertures ?
4)-Iril El Arbi: j'avais bien situé ce village, de triste mémoire, ou
plutôt de ''baraka’ pour moi. Nous partions d'iferhounene, a la tombée
de la nuit, pour aller récupérer un des nôtres, blessé dans un
accrochage a la passerelle de Tirourda. Les ‘‘fells’’ (excuse le terme!)
Qui se doutaient de notre intervention, nous attendaient à Iril el Arbi.
Embuscade ! Au milieu du village avec sa rue étroite, notre blindé est
arrosé par 2 ou 3 rafales. Dans la lueur des phares, j'aperçois, couché
sur un toit, et à moins de 5 mètres de moi, un fell qui me vise avec son
arme : la balle vient s’écraser à 3 centimètres de ma tempe gauche, sur
le support de la mitrailleuse que je tenais à 2 mains. 3 secondes pour
réagir, sauter au bas du véhicule, et riposter dans la nuit noire. Bilan :
aucun blessé dans les 2 camps, un phare pulvérisé et pour moi, une
belle frousse. Incha Allah!!! Sur une photo que tu m'as
80
envoyée:(archives 6° BCA) c'est bien moi, au milieu d'un groupe
d’enfants d'iferhounene5) Aucune objection à ce que tu utilises tout ce
que je te transmets.
6) tu me prends un peu de vitesse, car comme je te l'ai déjà indiqué, je
prépare un album et je suis en plein travail de récupération, tri et mise
en ordre des photos et documents. Mais je suis, actuellement, pris par
d'autres activités. Laisse-moi un peu de temps, je ''scannerai des
photos de l'école (noir et blanc!) Que je t'enverrai.
7) en route pour ''Michelet'' Ain El Hammam, avec l'adjt. Rhibaut
Tu as du recevoir la photo d'un groupe de femmes remontant d'un
village du fond de l'oued dont nous démontions les mechtas, pour les
reconstruire sur les hauteurs (Haadouche).
Salam alikoum-aucune objection à exploiter les photos que je
t'adresse.
- concernant mon âge, je suis né le 03-07-34; j'étais ''sursitaire''
parce qu'étudiant.
- As- tu reçu mon mail avec la liste des élèves ?
-.Oui j'évoque l'embuscade dans laquelle je suis tombé à Irbil-ElArbi.
- nous savions qui... se cachait dans la forêt d'Akfadou.
Photos jointes:
- les cerises remontées à Hamouche et vendues au profit de la
population;
- l'armée a fourni le ciment, le matériel et les tuyaux pour amener
l'eau courante au village, les hommes creusent la tranchée.
81
82
Chapitre 11 : Noël 1961.
Mon oncle Mohand Ouali est un rescapé de la guerre d’Algérie.
Son fils M’barek a été tué en embuscade au maquis, sur la route qui
relie Michelet, aujourd’hui Ain El Hammam, à Larba Nath Irathen ex
Fort National. Je me souviens du jour ou mon oncle a été arrêté par la
gendarmerie de cette localité pour un motif auquel il y était pour rien.
Après avoir contrôlé son identité, il tira une fiche de son cassier
encastré au fond de la malle de sa jeep, le gendarme lui avait posé
cette question qui me paraissait tout à fait bête «Si Hadj Mohand
M’barek, c’est bien ton fils ?
-Non !lui répondit, mon oncle Mohand Ouali
-C’est pas votre fils ?! Où est-il alors, puisque il porte le même
nom de famille ?
-Je ne sais pas.
-Tu ne sais pas ?!
En guise de punition gratuite le gendarme cracha sur le visage de
mon oncle Mohand Ouali, en lui ordonnant de faire demi-tour,
l’empêchant ainsi de faire son marché à Michelet (Ain El Hammam).
Il ajouta avant de lui remettre sa carte d’identité :
-Un terroriste qui tend des embuscades et qui vient d’être puni. Il est
abattu au Djebel !
Quant à moi, enfant de 10 ans, je venais à cet instant même, d’être
abandonné seul sur place, après que mon oncle s’était exécuté illico
presto, par crainte de représailles plus sévères.
L’insupportable, l’imparable corvée de bois, cette invention
criminelle du colonialisme français, une pratique nazie vint hanter à ce
même instant, mon esprit. Je compris que cette secte, soldats ou
gendarme est impitoyable, inhumaine envers les adultes mais qu’elle
pouvait tout aussi bien l’être envers les enfants et meme les femmes.
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Quelques minutes plus tard, fort heureusement, la «Prairie»,
véhicule de marque Renault, conduite par mon deuxième oncle Sadek,
qui avait à son bord mon grand-père Hadj Ali, stoppa net devant moi.
Mon grand-père s’est empressé de s’enquérir de la situation :
-Où est passé Mohand Ouali» ? me dit-il
-Il a été renvoyé par le gendarme qui faisait le contrôle des
«fellaghas» tués.
Il lui a reproché que son fils M’barek soit tué au maquis. Dans mon
esprit d’enfant juste et innocent, cela paraissait impensable, grotesque
même. En effet comment peut-on rendre responsable quelqu’un, des
actes commis par son fils de surcroit quand celui-ci a atteint l’âge
adulte ? Connaissant mon cousin M’barek, un homme de 25 ans,
autoritaire, d’une stature sportive, intransigeant, il ne pouvait se laisser
guider par un père à une sensibilité maladive et d’une santé très
précaire.
Mais ce n’est pas pour cela que mon oncle Mohand Ouali n’en fut
pas moins anticolonialiste.
Et pour cause, je me souviens comme si cela datait d’hier, qu’à la
veille de la fête de Noel 1961 qui, selon les rumeurs qui ont été
répandues déjà par nos instituteurs soldats français, devait être fêtée
avec les élèves qui seraient amenés tous au camp de la Cie.
C’est en ces termes que mon oncle est venu nous dissuader d’y
assister :
-Il ne faut pas participer à cette fête organisée au camp par les
soldats français. Ce sont eux qui ont tué vos pères et vos frères.
Pas plus pas moins. Du reste, cette idée était, auparavant déjà, bien
ancrée dans ma petite cervelle d’indigène kabyle.
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J’avais du reste, pour ma part, décidé de prendre le chemin d’un de
nos champs situés à contre bas du village, prétextant la recherche
d’aliment pour notre bétail, une chèvre maltaise, une vache Colonaise,
et un âne «égyptien» qui constituait notre seule fortune. Nos biens, un
moulin grains et une épicerie avaient été totalement détruits par les
soldats coloniaux du capitaine Favier dés leur arrivée aux «garages»,
lieux de commerces du village iferhounene.
La fête organisée par le 6°BCA devait en tous les cas se dérouler
sans nous, enfants de fellaghas. Nous étions avec mes frères et mes
cousins au nombre de 12.
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Chapitre 12 : la guerre des enfants
Le colonel Amirouche, moi, mes frères et les chasseurs alpins.
Un Instantané de la guerre de libération
Je me souviens très bien de ce jour, vers les années 1961. Alors que
nous campions tous ensemble, mes frères et mes cousins, au champ dit
Tamazirt – sur le versant sud du village iferhounene – à 100 mètres
seulement, face au camp du même nom. Nous étions en train de garder
notre bétail, ce qui restait de notre fortune léguée par nos parents, tous
happés par le colonialisme, lorsqu’une compagnie complète composée
de soldats français d’origine européenne et de quelques harkis
notoirement connus passait juste devant nous, en colonne, se dirigeant
en direction de leur bivouac. Le hasard n’a pas pu éviter l’événement
sempiternel de se produire à ce moment précis, cette chamaillerie qui
mettait souvent aux prises, de façon presque cyclique tel un syndrome
pathologique, mon cousin Yazid, 10 ans à peine et, son frère
Messaoud, 8 ans. – la bataille faisait déjà rage entre les deux frères
ennemis quand les premiers soldats venaient de franchir l’endroit où
nous étions, surpris par cette file indienne de roumis égrenée de
harkis. Messaoud, mon cousin l’intrépide, l’hypernerveux aux
réactions épidermiques, à la mémoire prodigieuse – il avait tout de
même et surtout une facilité déconcertante à retenir les noms des
personnages célèbres ou de ceux de larrons que des événements ont
rendus tels, à des occasions exceptionnelles. C’est ainsi qu’il pouvait
retenir dans sa petite mémoire d’enfant indigène non seulement tous
les noms des harkis de la région ; mais aussi, et particulièrement, des
hauts gradés du FLN et de l’armée française de l’époque – nous étions
déjà en 1961 – et notre enfant terrible n’avait que 8 ans – soit deux ans
de moins que moi. Des noms comme celui de Gaulle par exemple, de
Robert Lacoste, ou encore d’Eisenhower (américain) n’avaient aucun
secret pour lui. Messali Hadj, Abane Ramdane ou autres, non
seulement il les connaissait très bien ; de réputation, mais il pouvait
leur adjoindre les caractères saillants de leur personnalité, de leur
physionomie. Ainsi, de Gaulle, pour lui, était très long et avait un nez
qui était hors du commun. Il disait souvent pour ironiser à quelqu’un
qui le contrariait qu’il avait le nez de Gaulle. Ou bien encore les yeux
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de tel autre personnage. Mais celui dont il finit par adopter
définitivement le nom pour en faire une idole, au point de ne jurer que
par sa tête, était le redoutable Amirouche, connu sous le surnom de
lion du Djurdjura – pour lui les héros ne meurent jamais, quelle que
soit la puissance de leurs ennemis. Cet enfant intrépide, qui ne se
souciait de rien, n’a pas raté l’occasion inespérée, à ce moment précis,
à l’endroit même où la compagnie venait de passer devant nous, à
quelques mètres seulement, pour se mettre à «gueuler» en vidant sa
colère incontenable sur son frère qui le taquinait, en ces termes, à très
haute voix et de façon bien intelligible : «je jure sur la tête de
Amirouche que je vais te tuer, oh Yazid de m … ! Je vais
d’écrabouiller ton portait de Mohand Ath M., harki ! Vas !, tu n’es pas
mon frère, tu es le frère à Ouali Ath O !». Cette avalanche de mots,
débités sans interruption à voix porteuse, n’a pas manqué d’attirer le
regard de tous les soldats qui étaient à proximité du lieu où se
déroulait la bagarre entre les deux ennemis et non moins frères de père
et de mère. A cet instant précis – et comme à la parade, tels des
joueurs de baby-foot guidés par le même mouvement – tous les
regards se tournèrent brusquement vers l’endroit d’ où fusait ce
terrible nom d’«Amirouche», d’une voix aigue et vibrante en même
temps. Une sorte de reflexe conditionné avait alors saisi subitement la
file de soldats ; qui s’étaient retournés comme s’ils s’apprêtaient à
découvrir soudain ce redoutable guerrier en face d’eux, surgir de
derrière un arbre, ou à travers un mur de ces mechtas alignées face au
camp. J’avais deviné que tous les soldats F.S.E et F.S.N.A, tous
grades confondus ou simples hommes de troupe, connaissaient
parfaitement le terrifiant nom de Amirouche. Enfant indigène de
surcroit inculte que j’étais à cet âge car, privé de tout, j’avais vite
compris l’ampleur du combat que livrait ce redoutable guerrier à une
puissance pourtant surarmée. J’avais surtout compris que la
suprématie, dans un conflit armé, ne résidait pas seulement dans la
puissance de feu mais qu’aussi dépendait de l’audace et de
l’intelligence des chefs militaires. En un mot, de la stratégie dans la
manière de livrer bataille à son ennemi. C’est cela la guérilla. L’onde
de choc qui s’était répandue au sein de cette compagnie était telle que,
nous, enfants insouciants, étions d’un coup saisis de perplexité – une
atmosphère de méfiance, inexplicable, contagieuse s’était
soudainement répandue autour de nous, suivie d’un silence effrayant
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tant du coté de tous ces éléments de l’armée d’occupation, que du coté
de ces enfants indigènes que nous étions – tous âgés entre 7 et 10 ans.
Nous avions tous compris à ce moment-là, soldats français et enfants
de fellaghas que nous étions, qu’un monde séparait nos deux cultures,
et surtout nos deux philosophies, nos deux religions. Ils sont les
envahisseurs, nous sommes les autochtones, les propriétaires des
lieux. Ils sont là pour nous asservir, nous exploiter, nous voler, nous
martyriser. La terreur du colonel était le remède au système inique,
violent, criminel, qui s’installait progressivement dans notre pays.
Cela fait 4 ans déjà que le camp d’iferhounene a été installé chez nous,
la situation allait pour nous de mal en pis : frères et pères tués, oncles
emprisonnés, biens saccagés, il ne subsistait pour nous que les
chamailleries de frères et sœurs livrés à eux-mêmes et sans ce
précieux intermédiaire conciliateur, nos pères. Il ne restait pour nous
que la guerre, sans autre issue que la mort. Mon père avant de mourir
nous a légué cette phrase lapidaire : « maintenant que Amirouche est
mort, qu’il ne subsiste aucun d’entre nous !!». Mourrons donc tous !
car c’est l’unique alternative qui nous est laissée. Le colonialisme vit
au détriment du colonisé. Il l’avilisse, il le martyrise, il l’appauvrit, en
un mot le détruit progressivement. Nous, enfants indigènes et aussi
enfants de fellagas, étions prédestinés à une autre vie, pas celle de
pacifiés, assimilés aux européens. Nous sommes mis dans un état de
rébellion pathologique par les conditions de dénuement total qui nous
sont imposées par l’envahisseur. L’école française que nous avions
commencé à fréquenter n’a fait que réveiller en nous les braises d’un
feu mal éteint : la haine de celui qui nous a privés de tout : d’abord de
l’affection de nos pères, ensuite des moyens de survie. Nos biens ont
été dilapidés et nos maisons confisquées. La puissance coloniale aura
réussi à reproduire en nous, enfants innocents, ce que, eux, appellent
par confusion délibérée, préméditée, des futurs terroristes que par
conséquent, il faudra, tôt ou tard, penser à éliminer. Des rebelles à
vouer à la corvée de bois. La corvée de bois ! Quelle subtilité barbare!
Comment l’esprit d’enfants d’indigènes insouciants peut-il admettre
que l’on puisse montrer sa force, sa puissance devant un homme sans
arme et, par-dessus tout, faire croire à l’humanité toute entière, à
l’histoire de l’homme, que le condamné, victime d’une exécution
préméditée, sans aucun jugement, qu’il a tenté de fuir. Pis encore,
l’infortuné est tué avec cet espoir d’être libéré pour retourner à ces
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enfants chéris qui l’attendent pour continuer à vivre. Comment des
dirigeants d’une puissance militaire, d’une nation qui a vu naitre et
grandir les droits de l’homme, puissent-ils admettre que de tels crimes
aient lieu sous leur commandement ? Peut-être avaient-ils été les
commanditaires ? Quelle grandeur pourrait-on reconnaitre à ces
stratèges politiques et militaires qui ont été formés dans les écoles de
Victor Hugo, Ronsard, Montaigne, Voltaire et Pascal ? Mon Dieu,
quelle sauvagerie est cette culture occidentale ?! Et ces soldats
français, dont la plupart avaient moins de 30 ans, peut-être à peine 20
ans, malgré proches de nous, en tant qu’êtres humains pensants,
n’avaient-ils pas d’autres alternatives que celle de nous réduire à
néant. Ils étaient en fait conditionnés pour cette mission. Il ne faut pas
leur en vouloir, car moi-même j’ai été jeune, et de surcroit orphelin et
fils de fellagha, je ne suis pas un saint, et pourtant, je me souviens que
mon seul péché était de dévaliser l’école primaire de ses plus jolis
livres pour en arracher les images. Rien que cela. Je n’ai pas tué et
préféré pour cela mourir que de mettre fin à la vie d’un être humain.
Ces jeunes français appelés sont, pour la plupart, comme moi, j’en
suis sur. Pour preuve, des soldats dont je n’ai retenu que le prénom ont
pris notre partie. Guy, Marcel, Robert, Madame Bouchet, femme d’un
non moins lieutenant de la S.A.S étaient des soldats français FSE. Ils
nous ont protégés et protégé nos mères et nos sœurs. Cette compassion
des appelés français, enseignants, m’a évité de faire la confusion plus
tard entre les crimes, les nazis et les soldats français et réussis à faire
la part des choses. De ce coté-là, paradoxalement, tout en étant
musulman entier, j’applique le commandement qui est pourtant
adressé aux chrétiens : «tu ne tueras point !». Ces soldats FSE
prendront assurément conscience de leur erreur plus tard … quand le
moment de la remise en cause inéluctable viendra. L’heure de vérité
sonnera pour eux quand ils seront proches du tombeau et feront leurs
adieux aux vivants ici bas. Mais que dire alors des harkis qui ont
choisi, volontairement, ou sans se rendre compte, de se positionner
contre leur propre peuple, leurs propres frères, pour défendre une
cause perdue d’avance, une cause injuste, des intérêts d’une nation en
proie aux difficultés socio-économiques. Et même les citoyens
français, engagés occasionnellement, n’arrivaient pas à justifier vis-àvis de leur conscience leur engagement, leur prise de position en
faveur de l’Algérie française. Ils étaient et continueraient à mourir
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pour certains pour des idéaux, des enjeux qui ne les touchaient ni de
loin ni de prés. Ils servaient un système qui perpétuait la domination et
la servitude des hommes favorisés et bien servis par le système non
moins exploiteur, non moins injuste et non moins ingrat déjà à l’égard
de ses propres membres qui s’efforcent en vain de croire, malgré eux,
en l’honneur de la France dans cette affaire d’extermination d’autres
hommes, d’asservissement d’autres femmes et d’enfants d’un pays
soumis par la force et la tyrannie, le leur qui leur a volé leur jeunesse,
pour un résultat inutile. Pis encore déshonorant ! Pour ces français,
harkis ou fellaghas, ce sont les mêmes doigts d’une seule main qu’il
faut, à défaut d’exploiter, éliminer. Le colonialisme porte en lui les
germes de sa propre négation. Amirouche était devenu un Dieu dans
l’esprit de ces enfants indigènes, orphelins, ou privés de l’affection de
leurs pères croupissant dans les geôles depuis déjà plusieurs années.
Ils seront les futurs fellaghas, si la guerre venait à perdurer. Le cas de
8 enfants alignés là devant cette puissante compagnie de chasseurs
alpins, avec à leur tête un lieutenant foudre de guerre, livrés à euxmêmes, se chamaillant pour briser la domination de leurs ainés, sous
l’œil indifférent de ces chefs de guerre, roumis, mais ébranlés par
cette culture terroriste qui classe l’enfant indigène kabyle déjà dans sa
destinée de futur fellagha, l’opposant du coup à celui des harkis. C’est
cela que la propagande coloniale appelle l’opposition ou le conflit
fratricide. Les noms de harkis tels que Doumra, Ouali Ath O., Mohand
T., Mohand Ath M, étaient déjà entrés dans le langage populaire, mais
comme des surnoms chargés de tout leur poids péjoratif. Du coup, il
n’était pas surprenant de vous entendre, en ces temps de guerre, être
surnommer par des noms authentiques mais usés comme simples
sobriquets. Amirouche, même mort par contre comme, disait stratège
militaire français, continuait de faire peur. C’est le symbole de la
justice forte, efficace, opposée à la force tyrannique du colonisateur.
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Chapitre 13 : Iferhounene : Un harki dans les secrets de Dieu.
92
La répression qui s’est abattue sur ma mère, après que son mari
eut été fusillé publiquement en 1959 ; n’a pas de visage en tout cas
s’elle émanait d’une puissance qui avait pour mission de civiliser un
peuple indigène barbare de surcroît , elle n’en demeurait pas moins
sauvage elle-même; inhumaine misogyne , œuvre de déséquilibrés, de
déchets de la nature qui érigeaient le mal en un idéal spirituel qui ne
peut trouver ses origines que dans une éducation abandonnée aux
instincts primaires d’une société athée, désaxée. Les stratèges
militaires du camp d’iferhounene n’ont pas trouvé mieux que de
rendre la vie encore plus infernale à une femme, à qui on venait de
happer son fils en 1958, puis son mari en 1959, tous deux tombés sous
balles de l’envahisseur.
Jugez-en vous mêmes, par la préméditation qu’ils y ont mis.
Depuis l’automne 1959, date de notre retour au village, après notre
exil forcé de 16 mois, ma mère forcée de travailler dur aux champs
pour subvenir aux besoins de ses 8 enfants, tous en bas âge ; venait
juste de rentrer ce jour du champ «Ighil Oumagramane» à 1 km
environ du village, en contrebas du camp d’iferhounene, situé sur une
configuration de terrain très escarpée. Elle avait sur son dos une
charge de plus de 50 kg de frênes et herbes qu’elle avait coupée ellemême, mis sous forme de fardeau et chargée seule, sur son dos. Peutêtre que du camp, le trajet emprunté par ma mère à travers un sentier
sinueux et découvert, avait-il été observé minutieusement par le
lieutenant Pelardy?
Il savait, sans aucun doute, que transporter un tel fardeau sur un
plan incliné et bosselé ; pouvait essouffler au mieux un homme de
bonne constitution physique et ; au pire éreinter une femme qui n’était
pas initiée aux travaux des champs. Il avait sans doute tout observé du
camp qui dominait toute la région, pour avoir ordonné à son valet et
non moins harki en la personne de Mouss, dit «Mohand Tizi», un
personnage serviable, maniable, très manipulable et doté ; plus de
réflexes conditionnés que d’une personnalité autonome, de punir de la
manière la plus humiliante, méchante, ma pauvre mère. C'est dire que
le colonialisme fait constamment des progrès chaque jour que Dieu
93
fait, dans l’art de faire souffrir les pauvres humains conquis, dominés,
asservis !
Ce sinistre individu s’est fait un plaisir sadique d’intercepter ma
mère à son apparition devant du village ; lorsqu’elle franchit la
barrière de barbelés qui l’entourait. Sans attendre, arrogant, il
s’adresse à ma mère en ce termes «tu vas de ce pas décharger ton
fardeau d’herbes et revenir immédiatement, Je dois de te charger d’un
travail : déboucher la canalisation des eaux d’égouts que tu vois là.
Elle déborde. Voila ! Je t’ai préparé une pelle et une pioche»
Choquée, ma mère eut instinctivement ses phrases, qu’elle arrivait
à peine prononcer, à cause de l’essoufflement qu’elle ressentait à ce
moment, causé Par la fatigue et le poids de la charge qu’elle portait
sur son dos :
«Mais, si Mohand, (SI : est la formule de respect usitée chez les
kabyles pour donner plus de considération) tu vois bien que je viens
de terminer un travail pénible, je n’en peux plus. Je ne suis pas
habituée aux travaux, réservés chez nous kabyles aux hommes. Je suis
une femme de la maison (au foyer). Ce que je fais actuellement,
permet d’empêcher tout juste mes enfants de mourir !»
Mohand Tizi : «tu vas déboucher cet égout crevé. Le lieutenant va
passer voir tout à l’heure».
-Mais ! Tu vois bien que je suis fatiguée ; je reviens de loin avec
une charge, tout ça pour que mes enfant ne meurent pas de faim. Et
puis, ne voyez-vous pas que je suis une femme !?
- Tu dois déboucher cet égout !c’est un ordre qu’on m’a donné pour
te le faire exécuter.
Alors ma pauvre mère s’en est allée se débarrasser de son
fardeau, résignée.
A son retour sur les lieux ; ma mère retrouva Mohand Tizi qui lui
tendit la pioche et la pelle en lui ordonnant de commencer à découvrir
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l’endroit de la canalisation cassée et qui dégageait une odeur
pestilentielle.
Mon oncle Mohand Ouali qui n’est autre que le frère à ma mère,
voyant ce manège s’est précipité sur l’endroit où les travaux forcés
étaient en train de se dérouler ; pour se proposer de les effectuer luimême en lieu et place de ma mère.
Rien n’y fait. Mohand Tizi, fidèle à son maître, et plus arrogant
encore, reprendra : «non ! Ce sont les ordres, c’est à elle d’exécuter ce
travail!».
Pendant ce temps, ma mère avait commencé à creuser péniblement.
En face, assis sur une banquette en béton, un autre supplétif du
nom de Ait Messaoud Mohand Ouidir, observait la scène qui se
déroulait devant ses yeux, sans rien dire, mais visiblement contrarié.
A ce moment, comme pris par une sorte, de compression interne,
mon oncle, tournant la tête vers lui, comme pour le tenir à témoin, et
solliciter son intervention pour mettre fin à ce calvaire :
- «Dites moi Mohand Ouidir, est ce là une façon humaine de faire ?
Obliger une femme seule, rien que pour lui faire du mal, à effectuer ce
genre de travaux réservés chez nous kabyles en particulier, aux
hommes de bonne condition physique».
Le supplétif compatissant qui observait cette scène a fini par
lâcher toute sa rancœur contre ce qu’il considérait visiblement une
exaction gratuite ; finit pas rompre le silence dans lequel il s’était
muré jusque la, en s’adressant visiblement à lui de façon à peine
voilée :
-«T’en fais pas, Si Mohand Ouali, la main de Dieu nous
attrapera et nous punira un jour ou l’autre. Ce sera une simple
question de temps. La justice divine existe bel et bien et nul ne
peut y échapper !
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Peut-être était cette sa manière d’exprimer son ras le bol de sa
situation, de son désaccord avec ces pratiques moyenâgeuses. Mais,
comme on dit ici chez le Roumi, que veux- tu que la bonne y fasse !
Pour en revenir à la punition de Dieu, autant dire que c’est
chose faite puisque une année plus tard, nos deux harkis seront livrés
poings et pieds liés à la vindicte populaire en même temps qu’une
dizaine de leurs collègues ayant choisi de s’engager dans une cause
injuste et de surcroît, on savait perdue d’avance.
Inutile de s’attarder sur la description des sévices subis par ces
deux supplétifs, d’un genre il est vrai, tout a fait différent, très opposés
dans leur système de valeur, meme si ces deux individus, à l’instar des
autres collabos, avaient choisi de se mettre au service de l’armée
coloniale. Aujourd’hui, Il n’est un secret pour personne, certains
d’entre eux ont été tués de façon atroce.
Mais il y a un fait sur lequel je suis comme forcé de revenir ;
tellement il avait retenu mon attention. Etant moi même marabout, et
mon idée, quoique pouvaient en penser Dussouhet, Bertherand ou
jacquot, Carette et autres laïcs, mais non porté sur une vue
superstitieuse des événements, cependant certains faits m’invitent de
façon permanente et soutenue à reconsidérer mes convictions
personnelles dans ce domaine bien précis du mal dont on pourrait par
malheur en être l’auteur, ici bas, vis à vis de nos semblables.
Ait Messaoud Ouidir, comme je l’ai dit plus haut dans ma
narration, est un harki à part entière. Cependant, est il nécessaire de
préciser, qu’il n’avait jamais porté un quelconque préjudice à
quiconque du camp dit «rebelle» de ce conflit algero-français. Il
semblerait selon les informations que je détiens à ce sujet et
corroborées par des témoignages ça et là, que l’intéressé avait été
l’objet de tortures atroces de la part de l’armée française et retenu au
camp d’iferhounene contre son propre gré.
J’ai eu à maintes occasions à le croiser au village puisqu’il occupait
avec d’autres supplétifs la maison de notre oncle Hadj Mohamed
expulsé comme nous, en 1958 du village. Nous, avions été autorisés à
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réintégrer notre village, après la mort de nos hommes, en automne
1959. Par contre Hadj Mohamed, lui, et sa famille, avaient trouvé
refuge à Sétif et n’avait depuis ; plus éprouvé le besoin ni l’envie de
retourner au village.
Pour en revenir à Ait Messaoud, ce petit homme rouquin, m’avait
paru sympathique à juste titre d’ailleurs. Mon intuition ne me trompait
que très rarement en ces temps de vérités. Je dis bien, aujourd’hui en
1959, cet homme m’avait inspiré beaucoup de confiance, enfant de 9
ans que j’étais, et je mesure bien mes mots.
Ce qui n’était pas le cas de Mohand Tizi qui transpirait la
méchanceté et ruminait ses problèmes de conscience malade. Il avait,
me semblait-il ; une aversion envers notre famille, et en particulier
tout ce qui pouvait nous faire oublier nos malheurs d’enfants
orphelins, comme jouer et rire par exemple ; le dérangeait au plus haut
point. Il avait à mon avis un psy d’un don quichotte qui devait œuvrer
sans cesse à la satisfaction maximale de son insatiable maître, le
lieutenant Pelardy, un sinistre et effronté chasseur alpin de l’active.
Mais revenons encore une fois à Ait Messaoud, car ce personnage
est à mes yeux un être exceptionnel qui mérite bien d’être mis, en
pareilles circonstances, sous les feux de la rampe. Il était très
conscient de ses actes, mais, surtout, avait-il bien compris sa situation,
les conditions dans lesquelles il vivait. En un mot il était conscient de
sa position dans le contexte de la guerre franco-algérienne et n’en était
pas moins nationaliste que les autres villageois soumis à la terreur de
l’ordre colonial.
Sa phrase «t’en fais pas, oh Si Mohand Ouali ! La main de Dieu
nous rattrapera et nous punira un jour ou l’autre» disait très long, trop!
Même, pour celui qui veut gérer son futur et celui de ses enfants. Cette
phrase avait fait l’effet d’une bombe assourdissante dans mes oreilles.
Elle revenait comme pour me rappeler qu’un événement fatidique
allait se produire et qu’il était imparable.
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Serait-ce le prélude à l’indépendance ? Ou bien une embuscade
meurtrière qui mettrait fin à la vie des uns et des autres engagés dans
le conflit armé ?
Tiens !parlons en, puisque, nous sommes depuis quelques jours
entièrement libres. Plus de soldats français !plus de GMC ! Plus de
jeep et surtout plus de tirs, ni de cris de suppliciés qu’on entendait
fuser du sinistre camp, d’en face, déchirer le silence des ravins
escarpés, sombres et lugubres.
Mais certains harkis sont toujours là, inoffensifs, en tenu civile, car
abandonnés par l’armée française sur les lieux du crime. Ces harkis
allaient être livrés à la colère comprimée des années durant, des
algériens, torturés, volés, violés, assassinés.
J’ai personnellement, enfant de 12 ans que j’étais à cette
époque de l’indépendance recouvrée, assisté à une punition collective,
non pas œuvre des généraux Bugeaud, Cavaignac, Mac Mahon ou
Yusuf ou encore d’un maréchal de France contre des prisonniers
enfants et femmes de mechtas ou de ces beaux villages kabyles, mais
d’éléments FLN contre un groupe de harkis. Ramassé aux quatre coins
de la commune mixe du Djurdjura ou, pour rappeler une autre époque
coloniale, lointaine emprunter leur langage ; ici au Mons Ferratus. Ce
jour là la population ; parmi laquelle les écoliers avait été autorisée à
a assister à cette séance répugnante ; car rappelant la tristement
célèbre torture des tortionnaires français et des supplétifs zélés. Pour
les faits reprochés et par suite la sanction infligée dans pareil cas, je
suis très loin de pouvoir résoudre la question pour moi moi-même, en
tant que problème casse tête de morale intellectuelle. Mais, dans tous
les cas de figure, nous nous trouvons renvoyés de façon récurrente au
premier responsable, l’envahisseur à l’origine de ce désordre de la
nature des choses.
Là j’ai vu devant moi à quelques mètres seulement où j’étais posté
sur un mur d’un mètre de hauteur, sur une plate forme, des harkis se
livrer bataille sous une pluie de coups de crosses sur le dos ou, parfois
sur la tête, pour les plus récalcitrants qui se hasardaient à refuser le
combat ; ou ménager leurs frères ennemis de circonstance.
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J’ai vu de mes propres yeux un petit vieux cracher dans la bouche
d’un des nouveaux détenus.
J’ai appris que pas moins de 12 harkis avaient été empilés dans une
pièce dépourvue de fenêtre, une nuit durant, ces corps tassés comme
des sardines en station debout (!) … je savais que le manque
d’oxygène, élève indigène que j’étais (car je n’avais encore accédé à
cette leçon à l’école française) ; conduisait inéluctablement à la mort
par asphyxie.
Cqfd, c’était l’objectif recherché et atteint puisque le lendemain,
tous étaient passés de vie à trépas. Une exception cependant qui va
conforter la règle. Ce qui n’était pas un non sens pour moi d’autant
plus qu’il s’agissait de notre célèbre personnage Ait Messaoud qui
comptait parmi les infortunés.
Ecoutons plutôt mon oncle Sadek qui conduisait à cette époque
le camion qui devait les livrer à la fosse commune non loin de
Tacherit ; où jadis, la Velléda FTMA N’SOUMER avait livré en
1854-1856 une bataille sanglante aux troupes du Maréchal Randon,
sur le bas coté de la route traversant le mamelon de Guerdja, au lieu
de dit Thahammalt Nemha Athouefdhis littéralement – le ravin de
M’HA l’homme à la massue ! »
«Nous avions trouvé, ce jour-La, la fosse déjà préparée, un trou
géant et béant qu’on dirait creusé par une bombe de grande puissance,
espèce de cratère de 5 mètres environ de diamètre, et de 3 à 4 mètres
de profondeur. L’opération pour nous deux qui étions chargés de la
besogne, consistait à déverser le contenu de notre benne d’un Berliet
ancien modèle, avec direction non assistée, dans ce trou et, recouvrir
le tout d’une couche de terre fraiche à la manière de planter des
pommes de terre.
Tous les corps étaient sans vie. Du moins c’est ce qui avait été
déterminé par empirisme. Point de constat de décès encore moins
d’autopsie (?) cela ne servirait de toute façon à rien, étant donné le but
que l’on s’était fixé : exécuter ceux qui, des années durant étaient
responsables de bien des crimes, de viols et trahisons.
99
Le corps d’Ait Messaoud lui était toujours en vie. Il bougeait. Pour
m’en assurer, en me concentrant, je retins ma respiration et tendait une
oreille pointue vers le nez de l’infortuné : un léger râle me confirmait
ce que, un moment je pensais être une simple illusion, ou un délire qui
pourrait me saisir en ces moments tragiques, intenables.
A ce moment je n ai pu m’empêcher de crier «arrêtez ! Il vit
encore ! Celui là !»
Celui qui accompagnait mon oncle ajouta à son tour :
- de toute façon ils doivent tous mourir, c’est la sentence qui leur
est réservée. Et puis nous ne pouvons déroger, sinon ils nous
prendraient, à notre tour pour des traîtres à la révolution.
C’était l’état d’esprit qui prévalait pendant ces premiers jours
d’indépendance. Les traumatismes de guerre ne permettaient pas dans
ces premiers pas d’indépendance des raisonnements logiques, encore
moins libres ou audacieux. Le rescapé était un instant soumis au
jugement de deux personnes dont la personnalité est encore celle de
colonisés. Cela me rappelle le fameux jeune homme parricide dont le
verdict de vie ou de mort était suspendu aux lèvres de 12 hommes en
colère. Lequel d’entre eux, mon oncle, qui penche pour
l’acquittement, et son compagnon, partisan de la peine capitale, allait
triompher ? Cela dépendait bien entendu de la force de conviction de
chacun.
Pour l’instant, le débat engagé entre mon oncle et son compagnon
continue, soulevant une leçon de morale d’un niveau très élevé. Trop
élevé pour des indigènes longtemps enfermés dans la peur de mourir
au mieux d’une balle, au pire de torture, qui aura duré le temps
d’endurance de leur corps.
Au bout d’un instant de méditation, mon oncle ajouta :
- Non ! Celui là ne doit pas mourir ! C’est Dieu qui l’a voulu ainsi !
En attendant, je dois le ramener au village.
100
Son binôme lui répondit :
- je te suis, Sadek, je suis de ton avis. De toute façon il ne
m’appartient pas de décider de son sort. Cela me dépasse. A moi seul,
je ne me vois pas en mesure d’endosser cette lourde responsabilité.
On voit qu’il s‘était facilement rallié à la cause défendue par mon
oncle et, l’idée de faire tout ce qui était possible pour lui sauver la vie
était maintenant bien ancrée dans leurs. Ce qui a rendu la tache plus
aisee, du moins le un moment. La suite, nous ne pouvions l’imaginer
… On commença à le traiter déjà comme un malade qui a besoin
d’être assisté dans sa lutte contre la mort. On lui donna de l’eau
fraîche à boire dans une bouteille qu’on avait auparavant remplie
d’une source qui continuait de sourdre à quelques mètres de là,
comme si la vie continuait depuis la nuit des temps. Soit dit en
passant, les Ittourrar regorgent de source d’eau fraîche dont la plupart
sont minérales. Un décor paradisiaque qui contraste avec la mort
banalisée dans ce coin du Djurdjura.
Notre rescapé, qui venait de revenir de très loin, a repris,
maintenant connaissance sans savoir ce qui lui était arrivé. Mais en
écoutant la discussion qui se déroulait autour de lui ; il finit par
comprendre qu’il avait à faire à des sauveteurs, non plus à des
bourreaux. Ce qui était déjà un grand pas positif dans sa situation de
condamné. Il n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles, malgré toute
l’assurance qui lui avait été donnée qu’ils feraient tout pour que la
volonté de Dieu soit faite : savoir, le maintenir en vie.
Quelques instants apres mon oncle risqua quelques idées
philosophiques en rapport avec son origine et éducation
maraboutiques :
-je vous dis que celui là ne doit en aucun cas mourir. De plus, tel
que je le connaissais ; il n’avait jamais fait du mal à une mouche. Et
puis, s’il était arrivé à survivre à cette épreuve dans laquelle tous ont
péri sauf lui, cela devrait être pris comme un signe que Dieu a voulu le
laisser encore en vie. Si non, chétif qu’il est, il aurait logiquement péri
avec ses compagnons qui sont déjà sous terre.
101
La réponse de son binôme a été un acquiescement sans réserve :
-D’accord ! D’accord ! Je suis entièrement de ton avis. Nous
devons leur dire (aux responsables) de l’épargner. J’espère seulement
qu’ils vont nous écouter et faire que notre souhait devienne réalité.
-S’ils doivent le tuer, il faudra qu’ils commencent par moi ! Car
voyez vous, je suis convaincu que c’est un message que Dieu a voulu
nous envoyer. Nous devons le respecter. Il ne faut jamais aller à
l’encontre de sa volonté, ajouta mon oncle.
C’est ainsi que Ait Messaoud avait repris le cours normal d’une vie
de citoyen, dans son village. Je le revis dans sa tenue de kabyle, en
essayant d’imaginer ce qu’il était il y’ avait deux ans dans son
uniforme militaire de l’armée française. Rien de changé, il était et est
demeuré toujours réservé, respectueux. Il vécut les deux périodes,
impassibles, soumis à ses deux destins antagonistes mais non
contradictoires. J’ai appris, au moment où j’écrivais ces lignes qu’il
était décédé de sa mort naturelle. Il avait tout simplement vécu sans
que je ne lui connaisse un fait saillant, à part la phrase lapidaire qui
me revenait sans cesse à l’esprit ; comme pour me soulager quelque
peu dans mes moments de colère des séquelles de la guerre meurtrière,
traîtresse et impitoyable. «La main de Dieu finira par nous attraper
pour mous punir» (du péché que nous aurions commis).
Pour revenir à Mohand Tizi-les échos qui me sont parvenus au
Moment où j’écrivais ces phrases, même s’il avait survécu à la
vague de punitions, car livré lui aussi poings et pieds liés, a la vindicte
populaire, je ne souhaiterais pas m’attarder sur le sort qui lui a été
réservé, car je ne suis pas de nature à faire l’éloge de la torture d’où
quelle vienne, je suis de nature pacifiste.
102
Chapitre 14: sur les ruines de la guerre : naissance d’une vie
Aujourd’hui le village ne ressemble plus à ce qu’il était il y a 50
ans. Cela, vous diriez, est tout à fait normal puisque les choses ont
depuis, beaucoup évolué. Moi j’ajouterai, si vous le permettez, dans
quel sens ? En plus de ses propres habitants d’origine, il y a ceux des
villages avoisinants qui sont venus s’y installer. Les raisons sont
multiples. Nous ne citerons que la recherche d’un emploi qui semble
pourtant aussi pénible à trouver que dans les fonds fins des ravins
escarpés où se dissimulent depuis la nuit des temps ces villages
éparpillés ….Tikilsa , Taourirt , Ait Ali Ouyahia,Mnea , Ait Ouatas,
Tifilkout, Zoubga, Soumer,Tirourda. A cet égard, iferhounene,
géographiquement, semble jouer le chef d’orchestre dans cette
symphonie de villages. Les activités socioéconomiques de
l’administration étatique : mairie, daïra, hôpitaux, lycées et dans un
passé éloigné, le souk el fellah, la C.A.P.C.S (coopérative agricole), la
SN.SEMPAC (Entreprise publique alimentaire), ne pouvaient venir à
bout d’une population qui augmente vite et qui est livrée à elle-même,
et, à ce titre, trop maigres pour l’occuper et lui assurer la nourriture
quotidienne. Il y a aussi quelques artisans, essentiellement des
ferronniers, des menuisiers. Mais le plus gros reste les alimentations
générales, les boucheries et les marchands de linge de toutes sortes.
Qu’à cela ne tienne, le chômage, dans cette région donne des signes
criards, et nous livre cette triste impression de régner en maître absolu.
103
Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer les déplacements presque
au hasard des citoyens de ce douar, autrefois vénéré, les Ath Yetsoura,
et les longues files de stationnement des fourgons qui nous suggèrent
ironiquement qu’ils sont alignés là comme pour inviter l’esprit des
jeunes montagnards candidats au mieux à l’exil , au pire au suicide,
pour quitter définitivement cet horizon fermé. La visite du chef du
gouvernement dans cette localité enclavée, remonte à une époque
lointaine, et le rythme de développement n’a, depuis, pas changé.
Hormis l’artisanat traditionnel, en phase de balbutiement, aucune autre
activité n’est à signaler. Au contraire, certaines professions libérales
tentées de s’y accrocher, comme les avocats, les bureaux d’études et
d’engineering, les dentistes, les entreprises, les librairies, ayant vite
compris que le marché n’était pas porteur, se sont empressés de fermer
boutique. A iferhounene, l’´État à beaucoup à faire, pour ne pas dire
que tout reste à faire, Pour lui, tant la région est déjà naturellement
loin d’être gâtée par dame nature. L’agriculture limitée aux arbres
fruitiers, obéit aux caprices de la météo, et est mise à rude épreuve par
le décalage des saisons. Nous sommes à plus de 1000 mètres
d’altitude, l’hiver s’installe furtivement et la neige guette, pour
étouffer de son épais tapis blanc les embryons de fruits qui aident le
rustique kabyle à vaincre la faim. Passons sur les énergies dépensées
pour se procurer vivres et moyens de chauffage pendant le temps que
dure cette saison glaciale, brumeuse et stressante. Les malades quant à
eux, peuvent attendre que le sol se déshabille de son manteau blanc
pour permettre aux véhicules à quatre roues de pouvoir enfin
reprendre leur piste sans faire du surplace ou du patinage sur glace.
L’hiver passé, le printemps habille le relief de son habit verdoyant,
mais cette mine grise va-t-elle enfin quitter ces visages des
Quinquégentianes ? On attend l’été, quand le soleil brûlant vous
réchauffe les os pour sortir de cette léthargie, et tenter de l’atteindre en
escaladant le pic du zénith. C’est l’inespérée, unique, mémorable,
lénifiante occasion qu’offre Azro N`T' Hor, le pic du zénith, aux
jeunes filles pour rêver de leur nuit nuptiale. Quant aux jeunes males,
ils continueront à voyager dans leur rêve, aveugles devant la beauté de
nos femelles.
104
Chapitre 15 : La France responsable de la situation actuelle qui
prévaut en Algérie.
Algérie : Le général de Gaulle a favorisé la montée en puissance du
colonel Boumediene dès 1958, en proposant ''l’autodétermination".
Ces tergiversations qui prirent quatre années (1958-1962) ont ouvert la voie à
la constitution et au déploiement de l'organisation de l'arme secrète (OAS),
composée de colons fascisants, qui sema la terreur tant en Algérie qu'en France
: en avril 1962, les attentats imputables à l'OAS sont en moyenne de dix par jour
pour la seule ville d'Alger". Son objectif consistait notamment à laisser l'Algérie
" comme en 1830" Nombre de ses membres ont fini par se reconvertir dans
l'actuel Front National. Les exactions de l'OAS ont abouti à ce que le maintien
massif de "pieds noirs" en Algérie après l'indépendance s'avère impossible. Une
solution telle que celle qui a prévalu en Afrique du Sud était alors impensable et
ce fut l'exode des européens en juin et juillet 1962. Ce qui a eu pour effet de
démembrer le fonctionnement des structures économiques et administratives
en place et d'effacer la possibilité de construire un pluralisme religieux.
Mais qu'il ait fallu quatre années pour en arriver là, quatre années
marquées par une intensification de la guerre, a eu pour effet, plus
lourd de conséquences encore, de spolier le peuple de sa victoire et de
la concéder à "l'armée des frontières" basée en Tunisie et au Maroc.
On pourrait dire qu'il s'est agi d'un passage de témoin d'un général (de
Gaulle) à un colonel (Boumediene). Le tout se passant entre militaires.
Que de Gaulle ait le mérite d'en avoir appelé à la résistance française
au nazisme et d'avoir prononcé " vive le Québec libre" n'oblitère pas
qu'il puisse être tenu partiellement responsable de ce que l'armée
algérienne ait pesé et continue de peser sur les destinées de ce pays.
Poids contre la mise en place d'un régime démocratique. Alors
105
106
Chapitre 16: le pardon et la repentance
Je suis contre le pardon et contre sa revendication, comme je suis
contre la repentance, pour les crimes commis par le colonialisme
français ou qu'ils soient.
Des razzias, des viols, des incendies et destructions de villages et
de champs d'oliviers, ne peuvent être pardonnes par un homme dote de
facultés mentales normales. Au contraire, ce qui est demande des
citoyens français et algériens, c'est de condamner, ensemble, le
colonialisme français. Le peuple français n'a pas à s'excuser de ce que
les tortionnaires de la guerre : Massu, Aussaresse, Bigeard, Challe,
Mac Mahon, Jusuf, Randon, bosquet, Pélissier, Randon, Cavaignac et
même de gaulle, ont détruit. Le peuple algérien n'a pas à exiger des
excuses du peuple français, en ce sens que les deux peuples ont été
victimes des agissements inhumains, criminels, génocidaires des
dirigeants français de l'époque. Une bande de sadiques, racistes et
pervers, les dirigeants politiques et militaires de l'époque qui ont
massacre des enfants et des femmes et qui ont expose aussi les jeunes
militaires français appelés à la mort, à la faim, et aux maladies. Ils ont
expose les jeunes français aux remords de conscience, aux
traumatismes de guerre, une guerre qui n'était pas la leur. Une guerre
qui était pour servir les intérêts de la classe dirigeant, la classe au
pouvoir, la famille royale d'abord, puis relayée par les possédants.
Le peuple français et le peuple algérien condamnent avec la plus
grande vigueur les actes ignobles des colonisateurs français qui ont
mené la France dans l'impasse économique, politique et à l'opprobre,
la condamnation de l'opinion internationale et pousse le peuple
algérien à la misère, provoque l'exode des pieds noirs, et mis dans une
hécatombe les harkis et les enfants.
Les dirigeants français responsables de leurs actes, n'ont plus à être
défendus, par le peuple français, mais aussi le peuple français n’a pas
à assumer la responsabilité des actes de criminels. L’assemblée
nationale française, en votant la loi glorifiant les effets bénéfiques du
colonialisme, se rend coupable, au même titre que Bigeard, Massu,
Challe, Cavaignac, Pélissier ou Randon, Mac Mahon, des enfumades,
107
des bombardements massifs au napalm, des exécutions sommaires,
des viols, des corvées de bois, des tortures, des simulations de
noyades. Au même titre, mais à des époques éloignées, le français
lambda est trompe par la propagande colonialiste, en votant les
bienfaits du colonialisme. Sarkozy devra répondre de sa position
opportuniste néo colonialiste vis à vis des enfants de l'Algérie victimes
du colonialisme.
Dieu est grand, omniscient et omnipotent!
Je ne suis pas intégriste, mais je crois en la punition de Dieu pour
les actes répréhensibles
Ce que pense un ami français bienpensant et non moins
chasseur alpin de la 2° compagnie du 6° BCA (iferhounene 19581959), 50 ans après la guerre d’Algérie :
Il nous écrit, suite à la publication de l’ouvrage de Yaha
Abdelhafid «Au cœur des maquis en Kabylie» :
Monsieur,
Je viens de finir la lecture de votre livre qui, bien qu’il soit
surtout à usage des générations algériennes jeunes et vieux,
m’a passionné et appris beaucoup de choses. A travers vos
écrits j’ai revu tous les villages kabyles que j’avais eu l’occasion
de traverser pendant mon service militaire.
Il convient que je me présente. Je m’appelle Jean
Boulanger j’ai fait 24 mois de cette sale guerre, j’étais
cantonné à 100 m à peine du village d’Iferhounène, j’avais le
grade de sergent, pendant ces deux ans j’ai fait toutes les
opérations de cette période. Je veux vous dire Monsieur que
personnellement je me suis toujours conduit comme
quelqu’un de civilisé, mais je reconnais volontiers que ce ne fut
108
pas le cas de tout le monde ! Vous savez quand les
irresponsables qui nous gouvernaient ont décidé de donner
carte blanche à l’armée, ce fut la porte ouverte à tous les excès,
nous étions face à notre éducation et certain en avait reçu une
très mauvaise. Vous faites allusion aux femmes, il est sur que
celles-ci ont joué un rôle important dans cette guerre, elles en
ont payé le prix fort. Rien ne justifie le viol et personnellement
comme gradé j’y prenais garde mais cela n’empêchât pas
quelques exactions qui trouvaient sa justification parce que les
dames cachaient les cartouchières, voire les fusils sous leurs
amples robes. Nous savons tous les deux que la guerre n’est
pas un long fleuve tranquille mais les viols par l’armée
d’occupation, les émasculations que certains soldats de l’ALN
ont pratiquées ne trouvent pas plus de justifications, c’est
l’œuvre des lâches.
En lisant votre livre vous me donnez la confirmation que
beaucoup de soldats de l’ALN sont tombés et que quelques
opportunistes ont tiré les marrons du feu. C’est bien souvent
le cas il suffit de regarder les révolutions tunisiennes et
égyptiennes pour s’en rendre compte, même si cela n’a rien à
voir avec votre lutte armée. Vous êtes un vrai résistant, un pur
dès la première heure j’ai apprécié les hommages et les éloges
dispensés à l’égard des moudjahidines tombés sous les balles
ennemis, ils étaient eux les vrais hommes, j’ai sans doute eu à
en découdre avec un ou plusieurs de ses héros de votre
résistance. Même si cela était mon boulot pendant toute ma
période de guerre je n’étais pas sans savoir que le bon droit
était de votre côté. Je vais vous dire Monsieur ces soldats de
l’ALN dont vous publiez les photos et dont certains sont
encore vivants, je les ai regardées avec tendresse, en me disant
tant mieux s’ils sont passés à travers. Nous avons fait une
109
guerre évitable avec un peu plus de bon sens et un peu moins
de complexe de supériorité.
Je suis admiratif quand je vois votre point de départ,
l’inorganisation est devenue très organisée à force de volonté,
de courage voire d’abnégation. La plupart de vos soldats
connaissaient le terrain comme leurs poches et de plus vous
étiez des infatigables marcheurs, nous aussi par la force des
choses. Je me souviens lors de l’opération «jumelles» vous
étiez cernés de toutes parts et nous avions passé la nuit sur le
terrain dans l’oued sous Fort National, après avoir fait évacuer
quelques blessés. Le lendemain matin vous étiez volatilisés,
vous étiez passés entre les mailles d’un filet que nous pensions
infranchissable.
Je suis plus réservé sur le passage sur Amirouche, il est
vrai que c’était un fin stratège un soldat d’une grande valeur,
mais c’était aussi un homme qui massacrait ses frères sans
états d’âme, des gens qui comme lui avaient voué leur vie à la
révolution. J’ai personnellement vu le charnier qu’il a laissé
dans la forêt de l’Akfadou, près de Azazga si ma mémoire est
exacte, au moment ou l’on parlait de «bleuîte». Peut-on appeler
cela des dommages collatéraux ?
Votre livre est digne d’intérêt, si j’avais un mince
reproche à faire c’est la stigmatisation de toute l’armée
française, bien que de votre point de vue je la comprenne,
mais admettez que tous ces soldats français n’était pas des
lâches violeurs, des tortionnaires ou des assassins. Tout le
monde ne vous tairait pas dans le dos ou tuait des femmes et
des enfants, pendant mes 24 mois dans cette zone ô combien
opérationnelle j’ai vu très peu d’exactions pratiqués par des
soldats Français, je ne parle que des appelés du contingent qui,
pour la plupart ne pensaient qu’à une chose : rentrer chez eux
110
avec toute leur intégrité physique. Nous n’avons pas été traités
autrement que vos moudjahidines en rentrant dans nos foyers
ce fut pour reprendre le boulot, sans tenir compte de la
destruction psychologique que nous venions de subir, il a fallu
des années avant que notre gouvernement reconnaisse qu’il
s’agissait bien d’une guerre.
Vous parlez souvent de Tikilsa qui était en dessous du
camp avec un sérieux dénivelé j’ai eu quelques sueurs près de
ce village ou nous avions découvert des caches d’armes, des
noms qui ne nous disaient rien de bons : Tikilsa, Tifilkout, Aït
el Mansour, Barber, le col de Tirourda, celui de Chellata,
Amezguene et j’en oublie. Nous avons eu un sérieux
accrochage sous Tifilkout mon chef de section fut tué et un
soldat blessé sans gravité pendant un temps moi, le sergent
appelé je me suis retrouvé dans une situation difficile restant le
plus gradé. Je n’ai sans doute grâce à ma jeunesse pas eu peur
très souvent, sauf lors de l’embuscade que aviez tendue sur la
piste au-dessus de Aït el Mansour les balles claquaient à nos
oreilles ce qui confirmaient qu’elles passaient très près,
l’aviation nous a tiré d’un mauvais pas ainsi que le servant du
fusil mitrailleur de ma section qui «jouait» avec votre soldat
armé d’un FM également, embusqué à l’épicerie dite brûlée.
Un bon copain a été tué au premier coup de feu, une peine et
une rage énorme m’ont envahit, c’est la première et dernière
fois que je giflais un type en costume venu de France et qui a
sourit lors du passage de l’unique soldat tué lors de cette
embuscade qui aurait du être plus meurtrière sans notre
vigilance ; au mépris des ordres j’ai moi-même tiré sur des
silhouettes entraperçues entre la piste et le village de Aït el
Mansour bien m’en a pris, cela a empêché mes copains de
rentrer dans la nasse de votre stratégie encore mal installée.
111
Dans ce village d’Aït el Mansour j’y resterais 1 mois avec
toute une section, dans le cadre de l’occupation des villages
dont vous parlez dans votre livre, les autorités Françaises
appelant cela la «nomadisation».
Monsieur je vais conclure en vous disant tous le respect
que je vous porte et tout en étant persuadé que cette guerre
était évitable, elle aurait évité bien des peines des déchirements
dans les deux camps. Quand un soldat français tombent en
Afghanistan il reçoit les honneurs dans la cour des invalides, je
trouve cela très bien, même si cette guerre n’aurait jamais du
nous concernée, pendant notre guerre la pauvre famille était
avertit sèchement par les gendarmes ou le maire du village
sans autre forme d’honneur, sans doute que la honte d’un
conflit injuste.
Voilà Monsieur les réflexions que m’ont inspiré votre
livre, je vous souhaite une longue vie dans votre beau pays.
Un ancien Chasseur Alpin
Du
6e BCA, cantonné à Iferhounene.
112
Chapitre 17: 1962 : l’indépendance de l’Algérie, telle que vécue à
iferhounene, un village de la haute Kabylie
Finie la guerre. Mais la souffrance n'allait pas pour autant
abandonner cette contrée. Certes, ce n'était pas encore, dans cette
« société primitive», l’époque des souffrances des grandes amours,
cette douce souffrance qui vous rend la vie tantôt agréable tantôt
invivable, mais vous assure l’équilibre et vous comble d'espoir en
l'avenir, cette souffrance qui ne finit pas dans la corvée de bois ou
dans le peloton d’exécution du lieutenant Pelardy.
Ces chagrins d’amour allaient aussi venir inévitablement. Pourquoi
pas ? Apres tout, on venait de naitre avec l’indépendance, et tout
s’apprend dans ce monde en pleine évolution. Regardez ! Hier
seulement nous étions sous la botte des chasseurs alpins et de leurs
supplétifs. Nous voilà libres comme par enchantement !
Mais la société archaïque qui venait de sortir d'une longue nuit
coloniale ; devait apprendre à aimer ; à se tenir a table, pour ceux qui
pouvaient avoir une table, à s’habiller, à se nourrir correctement, pour
avoir sa dose de vitamines et d’oligo-éléments. Hélas, je dois à la
vérité de dire pour ce qui me concerne personnellement, que malgré
mon jeune âge, j’avais été gavé d’images insoutenables et des cris
désespérés des supplicies du camp d’iferhounene. Plus tard, pourtant,
un ami chasseur alpin, dont j'ai fait connaissance en 2007, me dira :
«Mohand, iferhounene n'a jamais été un centre de torture. Ne croyez
pas tout que l'on vous dit ».
«Mais, même si ma mémoire pouvait défaillir, les victimes
survivantes s’en souviennent encore aujourd'hui, et s’en souviendront
jusqu’à leur dernier soupir», lui ai-je répondu, mais sans aucune esprit
revanchard.
Les harkis et l’indépendance de l’Algérie
Comme pour clore cet épisode macabre, par le sang et la
souffrance, les harkis avaient été rassemblés, ramenés d’abord par
camion à bennes, puis déchargés devant une foule en furie, au grand
113
virage d’iferhounene. Tous, même les enfants et les vieillards,
attendaient ce moment fatidique : s’extasier sur l’ultime peine que
Dieu avait réservée, par la vindicte populaire, à ces traitres de la
nation. C’était le moment de se remettre en mémoire cette phrase
lapidaire d'un harki pas comme les autres, Mohand O., celui qu'on
disait n'avoir pas fait de mal a une mouche depuis son ralliement au
camp "A Si Mohand Ouali ! La main de Dieu nous rattrapera et nous
punira de nos méfaits!"
Ce n’était pas la torture cette fois, à laquelle nous devions assister,
car cela n’aurait servi à rien. La torture était pratiquée par les
colonialistes français, comme avait tenté de l'expliquer sans sourcilier
le général Mass … pour soutirer des informations. La justification de
cette pratique a trouvé encore d’autres intellectuels français, non
moins acteurs principaux des tristement célèbres groupes de l’OAS,
pour s'étaler davantage sur les bienfaits de ces supplices. La douce
France, la mère patrie exigeait que l'on martyrisât ces indigènes
désarmés, incultes, sales, qui devaient au mieux, être asservis, au pire
voués à la corvée de bois. Tous ces mutilés, tous ces affamés, tous ces
corps lézardés, carbonisés, noircis, décharnés par le napalm, un
sacrifice pour la France civilisée nous dira-t-on, en attendant chacun
son tour pour être sacrifié, pour une cause pourtant, injuste et perdue
d'avance.
On ne trouvera pas d’ailleurs «meilleur développement théorique
sur la nécessité de faire souffrir l’ennemi pour obtenir des
renseignements», que le livre de Garnier intitulé «en Algérie avec les
harkis». Occultant volontairement le fait capital: l’invasion illégale
d’un territoire appartenant à son peuple légitime. Or, dans le cas des
harkis, pour le FLN et tout le peuple algérien en fait qui lui était
totalement acquis sur cette question, la problématique était
notoirement connue de tous. Ils étaient les traitres à la nation, les
exécuteurs de nos parents, les violeurs de nos sœurs, de nos mères, les
éventreurs de femmes enceintes. De ce point de vue donc, personne
n’attendait rien de ces harkis, comme explication ou renseignements.
La question dés lors ne se posait pas et devenait même saugrenue.
114
Un nouvel avenir pour les algériens
Fini aussi la dernière image de ce «théâtre» macabre auquel j’ai
assisté en direct : après cette vague d’exécutions postindépendance,
les harkis étaient soit tués, soit chassés vers la France, malgré
l’interdiction faite par les hauts responsables français de les rapatrier;
soit libérés, mais non sans les avoir souvent handicapés à vie. Certains
d’entre eux espéraient que tout allait rentrer dans l'ordre; comme cet
«écervelé » de M .T qui pensait se racheter en venant tendre la main à
mon grand-père El Hadj Ali, mine de rien, s’adressant à lui:
- Bonjour Si El Hadj Ali!
La réponse franche et spontanée de mon grand père, aussi sèche
qu’amère ne se fit pas attendre :
-Retire ta main de là ; elle est sale et ôte-toi de mes yeux !
En fait, la main de ce harki notoirement connu, était, selon le
langage kabyle, souillée du sang des martyrs, de la sueur des
supplicies torturés jusqu'à la mort.
Finie enfin la guerre d’Algérie, il ne restera que les traumatismes
ineffaçables. La question des harkis et des pieds-noirs sera
abandonnée aux exigences de l’heure et à la vitesse du temps. Entre la
France et l’Algérie, il y a bien plus que la destinée de ces êtres
étranges, marginalises des deux cotés de la bataille. Ils ont attendu et
continueront d’attendre sans aucun doute. Je crains qu’ils ne soient
encore obligés d’attendre encore plus longtemps ; peut-être même
passeront-ils le flambeau à leurs enfants et arrière-petits-enfants avant
que la question ne soit réglée. En fait, de quelle question s’agit-il et
quel est le problème qui reste à régler dans une affaire d’occupation
illégale et illicite d’un territoire étranger ? Il y a, bien trop d’intérêts
commerciaux qui lient la métropole à son ancienne colonie. Il y a bien
trop de préoccupations partisanes d’un coté comme de l’autre, pour
s’atteler à régler des problèmes sentimentaux ; l’économie utilitariste
nous y conditionne en ce siècle d’enjeux matériels.
115
Quelle place pour l’amour pour le colonialisme «civilisateur»?
Dans le village que j’ai décrit, le temps est maintenant aux
balbutiements de l’amour. La guerre n'a pas épargné ce village
qualifié de village de France déjà en 1959 ; bien qu’il soit très éloigné
de la Métropole. Ses habitants seraient aujourd’hui des étrangers à ce
village ou bien simplement des citoyens français à part entière. En
effet, pourrions-nous nous être des villageois kabyles dans un village
de France sous occupation ; et ne pas revendiquer cette appartenance à
cette nation civilisée ; aujourd’hui que le lien qui préside entre les
deux peuples n’est plus l’affrontement, mais la coopération, le travail,
le logement, l’émigration ? Quelle ingrate que cette France, en temps
de paix, qui rejette les revendications sociales de ceux qui l’ont servie
dans les moments difficiles au prix de leur vie ! Mais passons sur cette
digression, non sans avoir gravé, dans les mémoires, en grosses lettres,
que pour ce qui concerne les victimes réelles de la guerre, elles ne
revendiquent rien, sinon que la France reconnaisse ses crimes.
Pour l’heure, l’amour ne va pas passer inaperçu dans ce village,
comme il en existait il y a peut être plus d'un siècle dans le sud de la
Méditerranée.
Une histoire d’amour commença à naitre. Va-t-elle survivre, non
plus aux obus, au crépitement des armes, à ce feu croisé auquel nous
étions soumis tous les soirs, entre troupes du colonel Amirouche et
chasseurs alpins des commandants Favier et Wolff, de la 1° et
terrifiante section parsemée de harkis commandée par le lieutenant
Pelardy, un natif d’Alsace, un nazi et non moins français de
nationalité, de langue et de conviction ? C’est ici, à iferhounene, que
les faits contredisent le général Massu qui se plaisait à mentir à un
journaliste qui l’interviewait pour répondre laconiquement : «qu’il
n’avait jamais assisté personnellement à des séances de torture, qu’il
s’était lui-même appliqué la gégène mais en prenant soin de ne pas
faire tourner la manivelle à grande vitesse, et que de surcroit la
situation qui prévalait en Algérie était loin de ce que vivaient les Viets
ou les juifs victimes de l’holocauste». Quel cynisme ! Et quel trouble
du raisonnement ! En fait, comment peut-on juger clémente une
torture sans en être ni l’auteur ni le spectateur encore moins la
116
véritable victime? Il faut être « une » Massu pour réussir cette
prouesse…effrontée et éhontée !
Aujourd’hui, L’Algérie ressemble à bien des égards à cette
charmante fille qu’on imagine mais que l’on n’épousera jamais, car le
destin en a décidé autrement !
L’amour, nous le verrons, peut attendre encore longtemps pour
s'installer à iferhounene, comme pour nous dire que la paix n'est
toujours pas la condition suffisante pour venir y bivouaquer. Les
traditions, les caractères, les préjugés vont mener la vie dure à cet
amour naissant, en Kabylie, à tel point que l'amour est devenu un
ennemi à abattre, ignorant que cela équivaudrait à abattre, dans cette
histoire d'union sacrée, son propre fils, sa propre fille, son cousin ou
son neveu qui, s’il venait par malheur à demander sa part de cette vie
douce, libre et joyeuse. Cette indépendance chèrement acquise doit
être goutée par tous.
Quand un kabyle «jure» qu’il ne donnera jamais sa fille à ce fils de
veuve, entendez par là : «qu’il préférerait encore enterrer sa fille
vivante que de céder», car, dans ces coins recules du monde, la fille
est la propriété matérielle de son père. C’est aussi l'amour à qui l'on
fait subir le même sort que ces harkis. On le torture, puis on l'exécute.
Il faut dire que l'amour dans ce petit village en cette année 1962
pouvait encore attendre des générations avant de s'y installer.
Iferhounene demeurera-t-il toujours ce village traditionnel ?
Pourra-t-il un jour, dans dix ans ou vingt ans (il faut prononcer
vingue’te, comme dirait mon cousin Tayeb qui trouve qu’il est
anormal d’écrire ainsi en lettres le chiffre 20) accéder au rang de ville
moderne ? Ce jour-la, peut-être, nous ne serons plus là pour écrire
encore quelques lignes sur sa beauté.
117
118
Paragraphe 18 : la guerre est finie, la violence continue…
La guerre est finie. Les derniers convois de bahuts des chasseurs
alpins de la 2° compagnie du 6°BCA viennent tout juste de franchir le
col de Tizi Bouirene à 3 kilomètres du camp d’iferhounene. Non loin
de là, à droite, cerné par la ceinture des Ittourrar, le mamelon de
Timezguida, jadis, en 1957, ont bivouaqué les troupes du maréchal
Randon, du général Jusuf et du général Mac Mahon, des colonels
Bataille et Renault, après avoir livré une rude bataille aux tribus des
Illilten puis des Ittourrar, des Ath Bou-Youcef, parmi celles que les
romains avaient désigné par le terme «les quinquégentiens ( les cinq
peuples, ou cinq tribus). Et nous relèverons plus tard grâce aux notes
personnelles du maréchal qu’un soldat de l’armée d’occupation avait
été mortellement atteint et que plusieurs avaient été blessés avant que
le feu ne soit mis aux mechtas des pauvres villageois, après que ses
habitants se soient refugiés au fond des ravins. Voila pour l’histoire de
la conquête coloniale de la haute Kabylie, iferhounene sera totalement
occupée le 9 juillet 1957.
Voici les notes personnelles du journal du général :
«Le 9 juillet 1857, les trois divisions prirent les positions
Suivantes :
La division Yusuf à iferahounen, chez les Béni Thourag
La division Mac Mahon, à Timezguida, dans la même tribu
La division bataille chez les Béni Bou Youcef
Pour asseoir son bivouac, le général Yusuf fut obligé d’enlever le
village iferahounen ou l’ennemi s’est retranché et d’ou il pouvait
porter ces feux sur son camp. Un bataillon du 4°, appuyé par le 13°
bataillon fut chargé sur les ordres du colonel Bataille de cette attaque.
Malgré un feu meurtrier et de fortes barricades, le village tomba
promptement en notre pouvoir et l’ennemi fut poursuivi jusqu’au fond
119
du ravin. Nous avons eu à regretter un homme tué et 13 blessés dont
plusieurs grièvement.
La division Mac Mahon s’est établie à Timezguida sans résistance
sérieuse. Nos contingents kabyles commencèrent sous la protection de
la division Mac Mahon à incendier les villages Béni Thourag».
Mais les batailles de Tachekirt et de Thaklidjth Ait Atsou, livrés
par notre Velléda Lalla Fatma N' Soumer, en 1854, 1855, qui ont
obligé les envahisseurs à abandonner le terrain, celles-là, nous ont été
déjà livrées par d’autres miliaires français dans leurs mémoires et
parmi eux le non moins général et chirurgien de la campagne de
Kabylie, le Docteur Bertherand.
120
Paragraphe 19 : Zahra, la fille de Nedjma
A l'extrême sud-est du village est née cette charmante enfant.
Beauté et intelligence se sont rencontrées en elle, pour s y installer
confortablement. Ils se sont dirais-je, unies, mariées en elle. Dans son
corps et dans son esprit. Visage ovale, parsemé d’œufs de perdrix, des
yeux noisettes, une petite bouche aux lèvres légèrement charnues nous
donnent cette image d’un bébé que l’on ne peut s’empêcher d’adorer,
choyer, embrasser.
Elle était toujours «premier» de la classe et objet d’admiration,
voire de convoitises des garçons de son village. Remarquée de tous,
hommes, femmes et enfants, mais surtout elle est la convoitise des
jeunes adolescents qui ont tous tenté de se «l’approprier» tant qu’ils
pouvaient faire valoir leur jeunesse, leur vigueur, leur espoir en
l’avenir. Demande en mariage ... refus de «Dieu» le père ... redemande
en mariage ... ré-refus du père ! «Le Dieu de la marmite» aurait, selon
des oreilles indiscrètes et des langues débridées, opté pour un gendre
riche et résidant loin du village qui l’a vu naitre et souffrir en tant que
paysan montagnard, rude et matérialiste.
Son départ pour le village voisin ne mettra pas un terme à l’espoir
démesuré des jeunes de la voir à leur coté ... dans le lit. Des nuits et
des nuits. Chez nous, kabyles du Djebel, le sourire, l’amour, la
femme, les chuchotements intimes et les caresses érotiques, cela se
passe la nuit. Le jour appartient à l’homme, aux travaux durs, à la
relation publique, au théâtre de la vie ou le sexe fort est acteur
principal. L’autorité de Dieu le père plane sur le toit de la maison de
pierres et de terre, du mur d’enceinte et du portail ou «asseqif». La
nuit tombante ... un sourire, un mot symbolique que seuls les adultes
peuvent décrypter ... puis la nuit … douce … interminable.
Le kabyle peut vivre d’amour, de figues sèches et d’un peu de
galette et d’eau fraiche. Mais Il a tout pour survivre longtemps aux
vicissitudes de la vie : figues, cerises, lait de vache ou de chèvre,
viande séchée, légumes ... Une vie tranquille ... beaucoup d’enfants et
surtout beaucoup d’amour charnel à l’ abri des yeux envieux des
121
citadins civilisés et des voisins prétentieux. Et puis les fêtes et le
rideau tombe de nouveau sur la vie des couples kabyles.
Pourtant, Zahra a réussi à bousculer les habitudes de ce village
kabyle ; tant sa beauté et son charme se sont imposés à tous, comme
une fatalité. Femmes, hommes, filles et garçons, tous ont fini par se
soumettre à la loi de la nature ; qui a fait d’elle une femelle sur
mesure, un modèle de beauté, une perfection divine. Une création de
Dieu omnipotent et omniscient. Tous méditent la puissance divine qui
a crée cette nature presque à son image parfaite. Ses qualités se
rapprochaient de la divinité chaque jour un peu plus à mesure qu’elles
se révélaient au regard de ceux qui n’ont pas eu encore l’occasion de
l’admirer. C’est bientôt l’unanimité qui se forme autour d’elle : la
beauté absolue. Zahra est cette fille que vous voyez pour la première ;
qui vous attache et que vous ne voudriez plus perdre de vue. Et s’il
vous arrivait de la quitter des yeux, elle vous donne cette impression
d’avoir égaré ce que vous avez de plus précieux. Vous perdez un peu
de votre assurance personnelle, vous tombez dans le scepticisme.
Vous êtes comme mal à l’aise ; ignorant les sources de votre mal ; le
chagrin s’installe en vous de façon imperceptible et sournoise. Le
spleen vous envahit.
Zahra a quitté ce village en 1968 et laissa derrière elle poussière et
désolation pour les jeunes de l’indépendance. Un vide
incommensurable, amère, lugubre enveloppe le village en cette année
68.
Désormais rien ne sera plus comme avant. Le village s’est vidé de
son amour pour laisser place au néant, au silence mortel des nuits
glaciales enneigées, au gémissement du vent, au grondement du
tonnerre. Zahra est maintenait dans son lit douillet, elle ne pense qu`au
viol rituel, légitime et légal. Une simple formalité, un passage obligé
pour la procréation, les couches bébés, les biberons, les fièvres, les
diarrhées et les cris nocturnes des nourrissons.
Zahra se rappelle pourtant de son premier amoureux. Mais sur le
coup, le plaisir de l’amour, la découverte de l’autre sexe, ont effacé
tous ses souvenirs d’enfance, au moins pour quelques temps.
122
Quelques années plus tard, elle se remémorera celui qui ; défiant les
habitudes et les mœurs kabyles ; lui avoua franchement, sans aucun
détour son amour, à la manière de l'entièreté des montagnards ; sur le
sentier très fréquenté du village. Elle sentira toujours la main de son
amoureux serrer son bras contre sa poitrine. Elle entendra les premiers
mots d’amour de sa vie : «zahra, te rends-tu compte combien je
t’aime?»
- Moi aussi je t’aime et, Je ne voudrai prendre d’autre époux que
toi.
- Mais sais-tu, zahra, chérie, que j ai fait des pieds et des mains
auprès de ton père pour obtenir ta main, rien à faire !
- il faut voir mon oncle M. Lui seul a de l’influence sur mon père.
Il pourra surement le convaincre.
- Sais-tu que j ai vu tout le monde y compris les notables du village
pour intercéder auprès de ton père, celui-ci reste intraitable.
- je ferai tout pour éviter que ce mariage ne se produise avec celui à
qui on m’a destinée de force.
- je ne voudrais pas que tu fasses quoique ce soit qui puisse te
porter préjudice. Les méandres du cerveau des vieux kabyles peuvent
nous réserver bien des surprises.
- En tous cas, je n aimerai que toi. Et si un jour je dois te quitter,
sache cela sera un malheur pour moi.
Des années plus tard, le temps n’a pu diminuer l’intensité du
sentiment qui lie les deux jeunes amoureux.
Vont-ils se revoir ? ...
123
124
Paragraphe 20 : le sort de Zahra.
Zahra sera demandée en mariage par plusieurs jeunes du village. Et
bientôt ce sera un véritable ballet, une ruée vers l'or. Très souvent, et
dans la même journée, ce n’est pas moins de trois prétendants qui sont
rentrés bredouille de cette maison qui a vu naitre Zahra, après moult
tentatives de convaincre "Dieu le père" de la charmante créature pour
leur accorder sa main.
Des échanges parfois passionnés, qui frisent la dispute ou Chacun
usera de ses moyens et influences pour parvenir à toucher ce petit père
qui campe sa position. Celui-là, qui croit convaincre qu'il est tout
désigné pour devenir son futur gendre mais en vain. Cet autre joue sur
la fibre sentimental ou encore les intentions qui font miroiter un avenir
commun radieux.
Mais la messe était dite ; le petit s’est déjà façonné le contexte
socio-économique, l'environnement matériel confortable dans lequel il
doit insérer sa fille.
Un environnement dicté par son propre mode de vie, sa condition
sociale de paysans, vivant des produits de l’élevage auquel il s’était
destiné. Un gendre riche, qu'importe le reste. L'amour? Pour lui tout le
monde sait le faire, et la relation se réduisait à l'acte sexuel, comme
pour les belles vaches auxquelles il avait consacré toute sa vie et qui
donnait le lait, le beurre, le petit lait et même les veaux qu'il mettait
sur le marché ; pour subvenir à ses besoins. Il y avait comme une
similitude entre les deux vies : celle du bétail qu'il élevait et sa
progéniture féminine dont la finalité pour lui ne différait en rien de ces
bêtes domestiques. : La procréation, l'acte sexuel, pour lui, n’étaient
qu'un moyen incontournable tant il est vrai que l'insémination
artificielle n’était pas encore connu à cette époque ; dans cette région
enclavée, isolée de la culture, et des progrès de l'agriculture.
Zahra, fille ainée d'une famille composée uniquement de filles ;
issues du premier mariage ; participait aussi aux travaux des champs ;
et souvent, elle passait devant la djemaa, conduisant une de ces belles
Montbéliardes, pour l’abreuver à la fontaine publique.
125
Dans sa robe traditionnelle de couleurs éclatantes, une ceinture
kabyle lui entourait la taille pour mettre en évidence déjà ses formes
généreuses de future dame. Pour l’heure c’est une petite et charmante
dame grandeur poupée.
Elle promet déjà, à cet âge, 13 ans à peine. Son amoureux, lui, en
avait 17 ans. Lycéen et dans sa phase ascensionnelle.
Comme première mesure coercitive de dissuasion lancée en
direction des nombreux prétendants, "Dieu le père" fera quitter l’école
à sa fille.
Ferme à toutes négociations, l'amour n'a pas droit de cité dans ces
rencontres primitives, viriles, rudes, à la limite de la brutalité.
126
Paragraphe 21 : les rencontres inoubliables
Et pourtant, pour l’amoureux de zahra, la belle vie vient de
commencer. A l’instar des autres jeunes filles et garçons sortis de la
longue colonisation qui a usurpé leur enfance, Nour sera d’autant plus
heureux, qu’il découvre la vie, l’amour. Dans sa tête, la période de la
haine coloniale, amplifiée par la traitrise des harkis, a vécu. Enfant de
la guerre qui lui a ravi son père et son grand frère durant cette longue
et tragique période du conflit armé ; il découvre subitement l’amour
sans peur et sans reproche que vient de lui offrir son amie ; parvenue
dans sa nouvelle vie comme une providence. Des mots doux, des
sourires, des caresses timides, à peine osées, lui font l’effet d’une
renaissance. Il voulait tirer un trait sur sa première jeunesse remplie de
fracas de bombes, de crépitements de mitrailleuses, de
vrombissements de T6 et d'avions à réaction. Les Piper ne viendront
plus l'espionner en venant souffler au dessus de sa tête pour le signaler
à un avion de chasse, comme cela s’était déjà produit un jour dans une
zone interdite ; non loin du village de Mnea, durant l’opération
«jumelles».
Nour déguste ces moments de joie avec sa bien aimée, à l’endroit
même ou il y avait à peine un an, il était strictement interdit, voire
suicidaire de s'y approcher, encore plus de s'y arrêter. A cet endroit
même, les chasseurs alpins y avaient installé le premier Blockhaus
pour épier les villageois, les incursions et harcèlements du camp par
les «fellaghas ».
Fini les cris des chasseurs alpins et des supplétifs qui tabassaient
les hommes et les femmes lors des fouilles de maisons ! Malgré le
traumatisme de guerre, il a pu surmonter cette situation, et la présence
de sa bien aimée, était tombée à point, avec l’enseignement qu’il avait
reçu au lycée, qui avait commencé à forger son intelligence et affirmer
sa personnalité. La culture dont il jouissait ; présentait pour lui un
atout considérable dans cette société traditionnelle, très conservatrice,
pour s'en être définitivement affranchi. Preuve en est, il rencontrera sa
bien aimée à des endroits même très exposés à l’œil indiscret des
passants, très curieux dans cette région, sans même en avoir l’air. Ah!
Ces kabyles pleins de ruses de la haute montagne! L’esprit éveillé par
127
la culture du jeune lycéen ne sera pas dupé par la ruse invétérée,
même très discrète, de ces montagnards roublards. Ses rencontres avec
zahra étaient assez fréquentes, et les prétextes n'en manquaient jamais.
A cet âge, 13 ans, la fille avait encore un sursis d’un an avant d'être
définitivement cloitrée dans un premier temps, puis livrée à son
«violeur» légitime et légal à l'occasion de son mariage.
128
Paragraphe 22: zahra quitte le village pour un destin inconnu.
Eté 1968,
Nour s’était retiré seul dans un champ ; un large dénivelé qui fait
face au pic du zénith « Azro N’T'hor ; un champ qui surplomb le
village. De là, il pouvait observer tous les va et viens des villageois y
compris des plus petits de ces «bipèdes». Mais il n’en avait ni le cœur
ni l’esprit tant la nouvelle qu’il venait d’apprendre l’avait remué en
profondeur. Zahra serait sur le point le quitter à jamais ce panorama
paradisiaque du village. Autour de lui, il sait que tout va se
transformer en une grande et pénible solitude. Un enfer. Un village
situé au centre d’une galaxie, constituée par les nombreux villages qui
entourent cet éperon, et qui avait servi aux chasseurs alpins pour
asseoir leur camp à 100 mètres à peine. Nour vient de prendre
conscience de la situation dramatique dans laquelle il va devoir
plonger contre son gré ; pour ne plus en ressortir : Sa bien-aimée va,
d’un instant à l’autre, s’éclipser de sa vue; comme le mort qui
disparait sous terre. Le corps disparaitra dans la terre mais le nom
restera à jamais gravé dans l’esprit … voila la sentence à laquelle, il
devra se soumettre, avec résignation.
Dans la vie le principe des contraires se manifestent
perpétuellement au quotidien. Il se rend compte que toute chose à son
opposé, le départ de la 2° compagnie du 6° BCA était une délivrance,
à contrario, celui zahra sa bien aimée, sera une partie de son corps qui
s’en va avec elle.
Nour pleure à présent à s’en fendre les yeux. Il vient de se rendre
compte que nul ne pourra venir à son secours pour le soulager, le
guérir de cette séparation traumatisante. Personne en ce moment ne
deviner ; ni reconnaitre son mal. Personne ne pourra venir l’aider à
surmonter cette épreuve qui va le faire basculer dans la tristesse totale
pour le restant de sa vie. Une vie, la vraie, qui vient pourtant juste de
commencer. Il n’a que 17 ans. Zahra, elle, venait d'accomplir ses 14
ans. C’est dire que les femmes kabyles, à cet âge-là, sont déjà prêtes
pour la vie conjugale.
129
Pour l’heure, seule zahra savait à quel point Nour devait souffrir à
cet instant précis. Les deux amoureux doivent maintenant affronter,
secrètement, leur séparation poignante, insupportable, obsédante. Au
milieu d'une société archaïque, insensible, inculte, brutale et
matérialiste. Et pendant ce temps, des youyous commençaient déjà à
fuser à l’extrémité sud est du village, annonçant le départ imminent de
la charmante enfant.
Un convoi de véhicules s’apprêtait à franchir le seuil de la djemaa
pour aller se ranger sur la plate-forme attenante ; en attendant que des
jeunes du village préparés pour la circonstance, viennent charger dans
les malles des voitures, valises pleines d’effets, plats, et colis ficelés.
Les coups de klaxon se sont mis de la partie comme pour rendre
encore l’événement pour le malheureux, plus insupportable, plus
meurtrissant. Il continuait à souffrir en silence, mais on pouvait
entendre ses sanglots à quelques mètres de l’endroit ou il s’est posté.
Des sanglots qu’il ne pouvait contenir malgré des efforts pour les
retenir. Il observait la scène comme dans un film avec cette différence
qu’il est le centre de la tragédie qui se déroulait devant ses yeux : la
société traditionnelle fête la séparation d’avec son amour naissant.
Sans même prêter une quelconque attention à la victime. Pas un
soupçon d’allusion à son cas ; la caravane va s’ébranler comme pour
l’arracher à ses bras, à son regard. Un peu comme ce convoi de GMC
qui s’appretaient à s’évanouir derrière le mamelon de Tizi Bouirene ;
la longue file de voitures composée essentiellement de «404»,
véhicules de prédiction des kabyles montagnards ; va maintenant, à
vive allure s’éclipser au même endroit pour emporter celle qui a
illuminé, certes à des moments rares , de son sourire candide, pendant
longtemps le Mons Ferratus(1) ... Zahra disparait à jamais de la réalité
quotidienne de ces peuples des quinquegentiens, pour devenir un
mythe qui, désormais habitera à jamais l’esprit du jeune amoureux.
Depuis, le temps semble se figer, et rien n’a plus de sens aux yeux de
Nour. Et s’il lui arrivait de croiser le regard d’une jeune fille, il se
surprenait à analyser de son regard le minois, dans l’espoir, dans son
esprit, de retrouver celle qu’il n’arrivait pas à s’imaginer quitter un
jour. Mais il lui arrivait d’essuyer une remarque de jeunes filles qui ne
comprenaient pas son regard perdu dans les yeux de celles qu’il lui
arrivait de croiser par hasard : «qu’est ce tu as à me regarder comme
130
ça! ? Tu n’as pas honte !». Lui lançaient certaines d’entre elles. Une
phrase qui n’arrivait pas à le réveiller de son sommeil profond … une
sorte de léthargie qui inhibe toute ses sens.
Un jour pourtant, une jeune fille qu’il venait de croiser sur son
chemin le surprenait à la dévisager sans même s'en rendre compte tant
il avait l'esprit obnubilé par l’image de sa bien aimée Zahra. Il le
faisait certes sans aucune intention malveillante. Elle s'en alla droit le
raconter à son père en ces termes : «père, j’ai croisé Nour ce matin, en
me regardant il m’a cligné de l’œil».
La jeune fille pensait, en effet, que Nour cherchait à lui faire des
avances, et aurait même osé un message par un clin d'œil, pour
l’inviter sans doute à une relation discrète …
Certes, le malheureux avait bien dévisagé la jeune fille inconnue, et
comme, à cet instant précis, il avait le soleil brillant dans les yeux ; un
tic nerveux l’obligea à fermer un œil pour se protéger de la lumière
ardente du soleil et que la jeune fille avait interprété comme une
invitation à l’amour. Mais c’était compter sans la perspicacité et la
ruse du vieux père de l’inconnue ; qui sait tout et comprend tout. Le
vieux kabyle comprend tout, il est le seul à pouvoir interpréter le sens
de l’honneur dans ces circonstances particulières. Il a, pour cela, le
sens de la mesure. Il ne peut donc céder à des légèretés, car dans le
domaine du sacré droit et du sacré gauche, le kabyle garde tout son
sang froid et réagit avec une sagesse qui résiste à toute épreuve.
A ce moment, voila Nour qui pénètre dans la boutique du vieux
kabyle ; pour effectuer quelque achat ; lorsque celui-ci l’aborde
d’emblée en ces termes : « je sais que tu n’es pas le genre, mon fils, à
embêter les filles du village. Ma fille me fait dire que tu lui as jeté un
clin d’œil. Comme je te connais assez bien ; je ne peux croire
quoique que ce soit de ta part de ce genre d’intention. De plus, je crois
savoir que tu as ce tic devant la lumière du soleil. Apparemment ma
fille n‘était pas au bon endroit ni au bon moment quand tu passais.
Sache que je lui ai expliqué et que tu n’as pas à t’en faire».
131
132
Paragraphe 23 : dans un accès de démence
La caravane, composée de plusieurs voitures de toutes marques, de
genre et de gabarits qui emporta zahra, comme dans un dernier
voyage, vient à l’instant de franchir le col de Tizi Bouirene, laissant
derrière elle, un nuage de poussière un bruit assourdissant de klaxons.
En temps normal Nour aurait perçu ces multiples sonneries
interminables, ces stridents youyous et ces coups de feu sonnants aux
oreilles, comme une symphonie musicale symbiotique, enivrante,
comme dans les précédentes fêtes auxquelles il avait assisté et
participé même en dansant joyeusement. Il n’avait jamais songe
encore ; que cette joie partagée avec les villageois dans ces moments
de divertissement passagers, ne serait qu’un moment éphémère,
fugace.
A ce moment, et pendant que chacun vaquait à ses occupations,
Nour ne songeait plus qu’à son amour zahra. Rien autour de lui
n’avait plus aucun sens. Le choc était tel qu’il ne pouvait même pas
appréhender le dur réveil qui l’attendait et qui allait être encore plus
violent, plus meurtrier pour son état psychologique.
Personne autour de lui n’avait rien compris à son histoire secrète.
Ces villageois, bloqués dans leurs convictions archaïques depuis des
siècles, ne penseraient même pas qu’il pouvait y’ avoir quelqu’un qui
aime dans ces parages. Au milieu de cette jungle rendue insensible,
impitoyable même par les aléas de la vie et les conditions
géographiques de cette région austère, Dans ces coins les plus reculés
de la planète, abandonnés au temps et au caprice du climat rude ; Tous
se sont accordés dans un même élan brutal à préparer la mariée « la
vendue» pour le moment fatidique : «le viol» légal et légitime. Puis, la
fête finie, tout le monde ira s’occuper dans son petit coin, et l’on
viendra ensuite saluer les vieux alignés dans la djemaa, comme si de
rien n’était. Une de moins, et c’est déjà un exploit. Mais faut encore
attendre quelques mois, des fois quelques années pour voir si la
progéniture féminine placée dans son futur foyer va enfin s’éterniser;
pour ensuite disparaitre progressivement de l’esprit de ces villageois à
la mémoire pourtant prodigieuse ; dés lors qu’il s’agit de défendre le
sacré droit et le sacré gauche.
133
Enfin dés que la femelle commencera à procréer, ce sera encore un
autre pas franchi dans l’insertion définitive de sa progéniture.
Pour mieux s’assurer la stabilité des filles nouvellement mariées,
on rassure Le nouvellement «rangé» qu’il dispose désormais de sa
femme, comme de sa chèvre, de son âne ou de son propre portemonnaie. Que «s’elle ne t’obéit pas, libre à toi de la corriger ou même
de la tuer ».
De retour au village, Nour se glissa furtivement, comme un voleur
dans sa chambre, située au premier étage d’une construction kabyle,
dite thaghourfets.
C’est dans cette unique pièce qu’il occupait depuis quelques temps
à cause de ses études, et pour ne pas être dérangé, que toute la
vaisselle de la famille avait été rangée, en piles, à meme le sol. Les
armoires, encore plus, les salles à manger n’étaient pas encore
connues dans cette contrée qui sort à peine du moyen âge.
L’idée lui vint comme une sorte d’eurêka inconscient, de calmer
ses nerfs sur quelques objets fragiles à briser. Le tas d’assiettes pilé
minutieusement lui emplissait subitement la vue. C’est alors qu’il
commença à briser toutes les assiettes une à une, dans un bruit de
porcelaine effrayant que l’on pouvait entendre de loin.
Dans la maison kabyle, en terre et en pierres larges et plates,
couverte de tuiles artisanales arrondies, de couleur rouge ocre, faisait
sa sieste le «petit grand-père». Le bruit de porcelaine qui se brisait lui
parvint à l’oreille. Un bruit qui vint déchirer le silence et la tranquillité
eternels de cette campagne où règne la nature en maitre absolu.
Comme pour mieux comprendre la réaction de son petit fils devant
son amour brisé, il posa la question de savoir qui est dans la chambre
voisine ? La réponse à laquelle il s’y attendait du reste, lui confirma
son appréhension «c’est Nour qui venait de rentrer».
134
Il ne chercha plus à savoir plus, puisque le «petit grand père» savait
tout, sinon qu’il pouvait deviner aisément, lui qui a cumulé 95 ans
d’expériences de vies d’orphelin démuni.
«Pour vu qu’il se calme» se dit-il au fonds de lui. «La vaisselle, elle
est remplaçable» continua-t-il pour se réconforter un tant soit peu.
Enfin, Nour décida de sortir après qu’il n’y’eut plus rien à briser
dans la pièce qu’il venait de saccager. En sortant, le hasard l’a-t-il
voulu ainsi? Il croisa le regard de son «petit grand père», qui devina
immediatement son chagrin. Le petit vieux pouvait lire les pensées de
ses petits enfants. Mais il se garda de tomber dans le sentimentalisme
dont il a toujours pensé qu’il ne façonnât pas l’endurance et ne forgeât
pas la personnalité d’un homme. Une seule phrase pour montrer sa
solidarité et sa compassion avec son petit fils : « maudits soient-ils ces
gens qui cherchent à rendre fou mon enfant !» le petit vieux
connaissait parfaitement les causses du grand chagrin de son petit fils,
pour avoir participé aux tractations avec les notables du village pour
convaincre “Dieu le père” de la bien aimée zahra.
Le refus ne pouvait être plus catégorique et sans appel: « je jure
que personne au village n’aura la main de ma fille !»
Nour se précipita comme un fou vers la djemaa, mais ce n’était pas,
à vrai dire son but final. La Djemaa n’était qu’un passage obligé pour
aller plus loin, dans un champ peut être ? Mais plus aucun champ ne
représentait pour lui un lieu de fuite, tant le stress qui l’avait envahi
était insurmontable. C’est le village qu’il faudra de suite quitter
pensait-il. Chaque lieu, chaque ruelle, chaque arbre, chaque maison
avaient pour lui la forme d’individus curieux, bêtes et incompréhensifs
qui le dévisageaient, le fixaient intensément comme pour le narguer. Il
lui semblait que chaque regard posé sur lui, était pour rappeler
l’événement dramatique qu’il venait de subir : la disparition subite de
son idole, sa raison de vivre. Cette idée l’obsédait au plus point. Il ne
pouvait plus supporter cet environnement irrespirable, oppressant.
Chemin faisant, non loin de la fontaine du village, il rencontra
comme pour intensifier encore davantage sa douleur, “Dieu le père”.
135
Les larmes aux yeux, il ne s’est pas rendu compte comment il n’a pu
s’empêcher de l’aborder spontanément, pour obtenir une réponse, pour
mieux s’assurer de ce qui le hantait : la décision de Dieu le père.
«Pourquoi ne veux-tu pas m’accorder la main de zahra ? Sais-tu que
j’ai depuis longtemps souhaité l’épouser? Que je l’aime ! Que je ne
peux supporter son absence ?».
«Dieu le pere», imperturbable, presque mécaniquement lui répondit
en ces termes : « pourquoi ne m'as tu pas averti plus tôt ? D’autres ont
demandé la main de ma fille avant toi, je la leur ai refusée».
C’était là les seules paroles échangées entre Nour et le père de
zahra. Ils se quittèrent comme si les deux hommes avaient compris
que l’événement qui venait de se produire appartient déjà au passé ;
laissant derrière lui une atmosphère de désolation, de tristesse et de
désolation …
136
Chapitre 24 : Quand le cœur n’y pas
Je dois vous avouer que je ne suis nullement contre Sarkozy, je
veux dire sa personne, encore moins contre Carla Bruni dont
j'apprécie énormément les chansons et le style philosophique de la vie.
Mais je dois ajouter même que j'ai de l'admiration pour cet homme
courageux, logique et, j’en suis sur, sensible, malgré ses réactions, du
reste humaines, quand cela lui arrivait d'être contrarié dans la rue.
Mais voila qu'il perd presque in extrémis quelques uns de ses atouts
après le premier tour des élections qui jouent d'abord son propre
avenir, ensuite celui des français. A quoi est imputable sa défaite, à
votre avis? D’autant qu'il était sur le seuil de la maison du grand chef
qu'il était, il lui suffisait tout juste de rebrousser chemin pour cela, au
deuxième tour. Avec un score que je peux qualifier d'appréciable ;
mais qu'est ce qui a pu bien faire sa défaite, sa perte ? Pourtant,
«notre» ex président n'avait qu’à suivre mes conseils pour franchir
l'obstacle et rester président en exercice. Je lui avais meme conseillé
de trouver quelques leçons de marketing politiques dans mon ouvrage
paru aux éditions l'harmattan et que j'ai intitulé " mémoires d'un enfant
de la guerre". Mes blogs lui suggéraient d'être moins agressif vis à vis
des immigrés à s et moins condescendants (théoriquement) avec les
harkis et les idées philosophiques colonialistes et néo-colonialistes.
Il y a, dans ce livre écrit rageusement, mais sincèrement par un
enfant victime du colonialisme français, un témoignage authentique
mais aussi une leçon d'humanisme en direction des colonialistes et
néocolonialistes qui seraient tentés d’oublier les affres de ce
phénomène des sociétés industrielles. Une leçon pour ceux qui iraient
jusqu' à imaginer qu'il y aurait des bienfaits à trouver dans les actes
iniques du colonialisme : des exécutions sommaires, des viols, des
corvées de bois, des regroupements de populations ... bref de
l'asservissement d'un peuple tranquille, indigène diraient les "stratèges
de la " pacification" des peuples.
Sarkozy aurait pu en effet faire économie de ces phrases porteuses
de leurs doses de venins et de poisons : "si la France a des excuses à
présenter, c'est aux harkis qu'elle doit le faire ". Mais que reste-t-il à
dire aux victimes de ces mêmes harkis, aux femmes violées, aux pères
137
soumis à la torture devant leurs enfants, aux filles violées devant la
population choquée ? Rendre un vibrant hommage aux harkis qui
bottaient de leurs rangers les ventres de jeunes femmes devant des
enfants terrorisés ne signifie rien d'autre que faire l'apologie de la
traitrise, de la relégation, de la trahison, de la barbarie. Mais je ne
crois pas que Sarkozy pouvait ignorer au fond de lui qu'il allait à
l'encontre de la probité, de l'honnêteté et de l'humanité. Mais, mu par
je ne sais par quelle ambition folle, il a préféré prendre le parti du
mensonge, de la démagogie et du déni ; au lieu de livrer son âme à la
vérité divine. J’ai pourtant donné au président français, de son temps,
la formule qui pouvait lui assurer le succès et épargner ces mêmes
harkis qui, pourtant, sont en grande partie responsables de la
souffrance de nos parents et du malheur de toute l'Algérie.
Dans mon livre " mémoires d'un enfant de la guerre" Sarkozy était
interpellé sur la question des harkis et de la repentance. Mais sourd ou
bien trop orgueilleux pour s'abaisser aux " Ravalements " d'un je ne
sais quel enfant traumatisé, dégât collatéral. Et pour collatéral enfant
que j'étais, n'ai pas été le seul à avoir vécu ou à être témoin de ces
exactions, ces corvées de bois, ces viols, ces camps de concentration.
Il pouvait y trouver repris dans ce livre, pour lui faciliter la lecture :
Conroux, Jean Collet, Guy, Garnier, Djoudi Attoumi, Mekacher,
Michel Rocard, Lucien Fontenel, ... et beaucoup d'autres. C'est vous
dire qu'en prévision des élections françaises, et compte tenu de
l'actualité de certains thèmes très porteurs au plan marketing politique,
Sarkozy a laissé passer sa chance d'être réélu : il aurait suivi mes
orientations, je veux dire mes suggestions qu'il aurait obtenu ses 53%
soit 1 point de plus que son rival qui serait descendu à 50%. Mais ne
vous hasardez pas à croire qu’à contrario, j'aurais souhaité l'échec de
François Hollande. Cela n'a rien à avoir bien entendu, car mes
sympathies envers Michel Rocard et d'autres hommes politiques
français ne datent pas d'hier.
Mais, la solution était sur la table pour Sarkozy : éviter de remuer
le couteau dans la plaie, l'aurait plus servi que desservi en tous cas. Et
de une. Et de deux : Sarkozy s'est donné le devoir et le pouvoir
d'ajouter en direction du peuple algérien que ce peuple "indigène"
algérien méritait bien cette domination sauvage, génocidaire du
138
colonialisme français, en dépit de l'avis de l'opinion mondiale et des
français bien pensants, des historiens, et de tous ceux qui sont épris de
liberté et de justice, pendant que lui, Sarkozy se faisait le champion de
la défense du peuple arménien. C’est tout de même indécent pour un
président en exercice et de surcroit d'une grande puissance, d'une
nation berceau des droits de l'homme et du citoyen.
J’ai écrit dans mes blogs : www.iferhounene.wordpress.com et
iferhounen.blogs.nouvelobs.com, que Sarkozy ignorait tout ou presque
de l'histoire franco-algérienne. Cette lacune aurait pu être comblée s'il
avait entre temps jeté un œil sur quelques chapitres de mon livre. Ils
l'auraient surement aidé à remonter la pente des sondages et par suite
des suffrages exprimés. Mais Sarkozy a préféré une France forte telle
que imaginée dans son esprit, une chimère, mais pas une France forte
dans ses principes universels : la justice, la fraternité, l'égalité. Oui
l'égalité entre FSE et les FSNA tout simplement.
Voila ce qui a fait perdre Sarkozy. Mais cela ne l'empêche pas de
jeter un œil à cet ouvrage et de nous livrer ses impressions même s'il
n'est plus président de la république. Monsieur Michel Rocard a bien
voulu apporter sa contribution en y insérant son avant propos.
Mais ce n'est pas tout. La France forte que veut Sarkozy est celle
qui lance des expéditions punitives contre des chefs d'état
africains...de préférence. Mais là, c'est une autre affaire qui livrera
certainement ses secrets comme la caverne d'Ali.Ben …
Mais le " pov con du citoyen français lambda est absent de mes
écrits, pas dans mon esprit. Car je suis un peu français par la culture et
sais ressentir la détresse et le dénuement des jeunes citadins parisiens
ou banlieusards.
139
140
Chapitre 25 : les raisons d’un échec
Une période noire de l’histoire de l’Algérie
Ce n’est pas de la colonisation que je voudrais parler, qu’elle soit
Vandale, byzantine, espagnole, turque ou française, car cette période
là est indéniablement génocidaire pour le peuple d’Afrique du nord,
mais de la période post indépendance qui a été la période noire de
notre histoire et dont nos dirigeants ALGERIENS devraient avoir
honte.
En effet, depuis l’avènement de l’indépendance dont on dit
cyniquement qu’elle a été octroyée par le non moins criminel le
général De Gaulle, aucun gouvernement n’a été au service du peuple.
Une caste de copains qui prétendent avoir libéré le pays s’est emparé
du pouvoir, au nom du peule exclu, a mis main basse sur les richesses
de ce territoire vaste ; libéré par le sang des vaillants moudjahidines.
Ni Ben Bella, ni Boumediene, ni Chadli, ni Zeroual, ni Ali Kaffi,
n’ont fait le bien de ce peuple livré à leur schizophrénie collective.
Chacun a eu sa liste de victimes, chacun a eu son discours arrogant
et technocratique : «nous n’avons de leçons à recevoir de personne»
dixit Chadli Ben Djedid.
Ces apprentis sorciers, démocrates autoproclamés, ignorant
totalement la science et les aspirations profondes d’un peuple, se sont
proclamés révolutionnaires de première heure, gestionnaire moderne;
ont détruit ce qui reste de ce peuple vaillant. Ce que la colonisation a
laissé à ce peuple a été systématiquement arraché par la ruse et la
filouterie par ces usurpateurs de pouvoir et de légitimité. Sous le
prétexte de lutte contre le berbérisme et l’islamisme, les détenteurs du
pouvoir ont chapardé les richesses du pays. Chacun a eu ses adeptes,
ses copains et ses supporters corrompus. Sous le prétexte de désordre
public, les tenants du pouvoir ont fait appel à l’armée pour verrouiller
la vie politique et économique. La grande faute, et je ne parlerai pas
de l’erreur car ce n’en est pas une, est de croire qu’un militaire d’un
niveau intellectuel bas, voire même inexistant, général soit-il, puisse
mettre de l’ordre dans un pays, un peuple aussi désorganisé.
141
Ni Boumediene, militaire illusionniste moyen oriental communiste
macérien, ni Chadli, militaire quelconque d’ une armée d’un pays
nouvellement indépendant, ni Zeroual, formé nouvellement dans les
armes et les techniques russes de lutte, ni Ali kaffi, ancien maquisard
dont les méthodes sont dépassées ne pouvaient permettre l’avènement
d’une administration capable de rétablir la paix, l’ordre et la justice
sociale. Bien au contraire chaque citoyen a eu à souffrir, à subir dans
le silence et l’impuissance ; les folies des dirigeants ignorants.
Beaucoup de cadres et d’ouvriers ont subi l’agression de cette
administration durant ces règnes injustes et sauvages. La présidence
de la république était cette superpuissance qui lançait des hommes de
la région ou de la famille pour semer la terreur dans le collectif des
cadres et des travailleurs.
La Hogra a régné en maitre absolu durant ces décennies.
Conclusion, les militaires doivent comprendre que la gestion de la
vie politique et économique ne relève pas de leurs prérogatives. Car
sans un pouvoir civil autonome et technocrate, l’Algérie devra
inévitablement sombrer dans la guerre civile. La vraie, celle-là ! La
question de l’islamisme me paraît obsolète devant les risques de
partition du territoire. Ce sera alors de la responsabilité morale et
historique des militaires algériens.
L’échec dans la métropole
Voici, de mon point de vue, les raisons de l'échec cuisant de la
politique de Sarkozy :
1. La position ultra qu'il prône envers la guerre d'Algérie et son
refus de reconnaitre le génocide français contre le peuple algérien à
travers des lois et projets de lois" assassines"
2. La politique sectaire et antimusulmane que Sarkozy pratique de
façon cynique, même si cela est fait pour des motifs tout à fait
electorales.
142
3. Le rejet par Sarkozy de l'intégration des français musulmans
dans la vie politique et sociale de la France et sa volonté d'exclure les
français de souche nord africaine et musulmane de la vie politique et
de l'intégration socio-économico-politique.
4. Le rejet par Sarkozy du fait colonial et l'apologie du génocide
colonialiste français.
5. La pratique sélective du droit de reconnaissance des génocides à
travers les lois anti-algériennes et antiturques quant au fait colonial
pourtant universellement condamné et puni par la loi internationale
6. L’utilisation à des fins électoralistes de l'histoire et de la
mémoire collective des arméniens résidant en France et des harkis
d'Algérie ainsi que des " pieds noirs".
7. L'intervention de la France dans les conflits régionaux de façon
sélective et intéressée.
8. La politique hypocrite du "deux poids et deux mesures" de la
France vis a vis d'Israël et du peuple palestinien.
9. Le soutien de Sarkozy aux régimes honnis arabes et la
compromission avec les chefs arabes dictateurs. (Benali, Moubarak,
Assad, Kadhafi, Ali Abdallah etc.».
10. L'exploitation des sentiments des enfants de harkis et de
français victimes de la guerre d'Algérie
Compte tenu de ce qui précède :
J’appelle tous les français et non français concernés, à se constituer
partie civile contre Sarkozy devant les juridictions internationales pour
le motif "apologie du crime, falsification de l'histoire,
ségrégationnisme.
143
144
Table des Matières
Les chasseurs alpins de Tizi N Djemaa……………………………9
Les chasseurs alpins d’iferhounene………………………………19
Un chasseur alpin témoigne………………………………………23
Un viol empêché…………………………………………………25
Au cœur des combats……………………………………………39
Opération Jumelles ………………………………………………57
La Guerre d’Algérie et l’Amérique………………………………59
Le colonel Amirouche……………………………………………63
La Guerre contre les enfants……………………………………...71
Guy Fumey, un instituteur Chasseur alpin………………………77
Noel 1961………………………………………………………...83
La Guerre des enfants.....................................................................87
Iferhounene……………………………………………………….93
Sur les ruines de la Guerre……………………………………....103
La France responsable…………………………………………..105
La repentance……………………………………………………107
L’indépendance…………………………………………………113
La Guerre est finie………………………………………………119
145
Zahra, fille de Nedjma…………………………………………..121
Le sort de Nedjma………………………………………………125
Les rencontres……………………………………………….......127
Zahra quitte le village…………………………………………...129
Dans un accès de démence……………………………………...133
Quand le cœur n’y pas…………………………………………..137
Raisons d’un échec……………………………………………...141
146
Bibliographie
Djoudi Attoumi : Le colonel Amirouche. Entre légende et histoire.
Djoudi Attoumi : avoir vingt ans dans les maquis.
Amar Azouaoui : Jumelles, le déluge en Kabylie.
Albert Grill : Amirouche, le loup de l’Akfadou.
René Rouby : Otage d’Amirouche.
Saïd Sadi : une vie, deux morts, un testament.
Hamou Amirouche : Un an avec le colonel Amirouche.
Jean Boulanger : l’impossible choix d’un kabyle.
Roger Conroux : la Kabylie des chasseurs alpins, terre de nos
souffrances.
Julien Garnier : en Algérie avec les harkis.
Salah Mekacher : Aux PC de Wilaya 3.
Guy Fumey : le 6 BCA (ALBUM).
Raymond Luttringer : 6° BCA, le carnet du chasseur .pages
kabyles.
Irwin M.Wall : les États Unis et la guerre d’Algérie (éditions Soleb
2006).
Yaha Abdelhafid : au cœur des maquis en Kabylie.
Si Mokrane Ait Mehdi : la bleuîte et le complot des officiers libres.
147
Quatrième de couverture
Zahra, fille de Nedjma, l'Algérie indépendante
Kabylie (1956-1968) : Guerre-Amour-Trahison.
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Documents historiques
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198
199
200
201
202
Opération « Jumelles »
203
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206
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208
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210
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212
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230
231
232
233
234
235
236
237
Quatrième de couverture
Nedjma
et
Zahra,
mère
et
fille.
L’âme
de
l’Algérie.
Elles sont algériennes toutes les deux. Elles viennent presque par
effraction
bouleverser
un
ordre
fait
sans
elles.
Nedjma est une colonisée dans un pays en guerre. Zahra n’est pas
indépendante dans un pays libre. Elles sont l’une et l’autre, celles qui
se soumettent celles que l’on cache. Celles qui n’existent qu’à travers
la volonté et le désir des hommes en guerre ou en paix.
Nejman et Zahra sont jeunes et belles. Leur avenir ne leur appartient
pas dans un pays en gestation de guerre pour l’une et d’indépendance
pour
l’autre.
Leur destin est commun. Elles sont l’âme de l’Algérie. Ce pays envahi
par le colon puis soumis par le dictateur. Ce pays spolié par l’étranger
et accaparé par le prédateur. Ce pays dévasté par la guerre et déchiré
par
ses
nouveaux
maîtres.
Zahra, sacrifiée comme sa mère Nedjma ? Sans aucun doute.
Il nous reste à participer tous ensemble et tout de suite à la naissance
de leur petite fille qui se nommera démocratie sous peine de ne plus
avoir de descendance.
238

Documents pareils