1. La couleur du miroir

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1. La couleur du miroir
Lucia et le Royaume Perdu
1. La couleur du miroir
Éric Galland & Armand Duca
1. Marella
La bulle rouge tourbillonna au-dessus de la table puis s’envola.
— Tu triches, gronda Lucia. Je n’ai pas encore fini de deïssiner les
règles !
La princesse poursuivait à cloche-pied un lutin qui portait un instrument en spirale cuivrée. Il soufflait un nuage de bulles où se bousculaient
en vrac, boules roses, cubes translucides écarlates, pentaèdres jaunes et
autres bulles plus complexes.
La salle Marella s’étirait en un tunnel majestueux, où les murs se courbaient jusqu’au plafond. Du sol à la voûte, les dalles argentées et dorées
traversaient le vert en arabesques scintillantes. Le joyeux lutin galopait,
soufflant une nébuleuse multicolore qui paressait dans le vide comme
une traîne fumante.
— Bulleur ! Va-t’en d’ici ! Arrête de marcher n’importe comment ! Ici,
on doit marcher sur UN pied !
— Bulliplop ! fit le Bulleur galopant comme un fou dans une nouvelle
salve de bulles incongrues.
Son rire strident agitait son nez mutin avec insolence. Les boucles
dorées de la princesse tressautèrent sur ses joues rougies par la course à
cloche-pied.
— Très bien, tu l’auras voulu.
Les sourcils froncés sur son regard vert, la princesse rejoignit Travoletta, sa chère table argentée en forme de paon qui l’attendait dépliée près
de l’entrée.
« Voilà qui est contrariant, pensa-t-elle. Comment puis-je avancer si
les décoracteurs viennent sans cesse me troubler avant la fin… »
La jouvencelle n’était pas vraiment fâchée. Ces décoracteurs étaient
nés de sa main pour habiter le Royaume et leur compagnie réjouissait
toute la Cour. Ni hommes, ni animaux, ni machines, ils naissaient d’un
mélange insolite, où les formes et les couleurs se mariaient dans un éclat
de rire, inutile et ravissant.
Mais le Bulleur n’avait rien à faire là. Elle devait deïssiner selon les
vœux de l’Intendant, son cher Gouliémo. Tout devait correspondre et
elle s’y appliquait de tout son cœur.
En soupirant, elle passa la main sur le pennage argenté de Travoletta et
fit vibrer l’éventail circulaire aux plumes ornées d’un œil de bronze. Cette
queue formait une table inclinée, où s’étalait un papier en demi-lune. Sur
cette feuille était dessiné un plan inachevé, accompagné de symboles : la
salle Marella était en cours d’élaboration.
La table-volatile baissa son cou jusqu’aux pieds de la princesse pour
lui offrir la selle moelleuse qui lui servait de tête. Lucia s’y assit en relevant avec élégance sa robe piquée d’or, pendant que le cou se redressait,
la rapprochant de son œuvre.
Du coin de l’œil, elle vit le turbulent sautiller gaiement sur la voûte,
tête en bas, suivi d’une joyeuse traînée de cubes orange. Sans jamais tomber.
Cela n’était guère étonnant, car dans le Royaume, seul le Deïssin faisait loi : si l’Intendant Gouliémo promulguait que l’on doive marcher sur
les murs, la Princesse Lucia le deïssinait pour que l’ensemble des sujets le
fasse. D’un stylet, elle traçait les feuilles sacrées et les lois de la nature s’y
conformaient.
Car dans le Royaume, elle composait chaque salle, chaque décoracteur
qui les animaient, jusqu’aux lois physiques.
Le Royaume entier était Deïssin, le dessin créateur.
Lucia n’avait pas encore eu le temps d’inscrire l’autre loi de cette salle
Marella, qui imposait la progression à cloche-pied. Cela expliquait le culot du Bulleur impromptu et le mécontentement de la Princesse qui l’appliquait déjà volontairement par respect de la règle.
Le Bulleur approchait d’une arabesque de dalles scintillantes croisées
en cœur.
Elle prit un stylet à pointe doré et griffonna trois symboles sur le plan.
En posant le mauvais pied sur la dalle dorée, le lutin se figea et resta
coi. Pétrifié sur une jambe, ses yeux globuleux à moitié fermés, la trompe
de cuivre partant de la bouche pour s’enrouler sur son ventre, comme un
serpent endormi, avant de s’ouvrir en entonnoir dans son dos.
À y regarder de plus près, il n’était pas immobile. Non : il bougeait
toujours, mais au ralenti. Même la bulle qu’il venait de souffler hésitait
au bord du pavillon. Lucia avait déjà utilisé ces symboles dans la salle
Larghissimo, où le mouvement prenait son temps. La Princesse étouffa
un éclat de rire face à l’expression de surprise du Bulleur, stoppé net dans
sa malice. Elle prit le temps de savourer sa petite victoire puis monta à
cloche-pied au plafond et, sans ménagement, traîna le lutin hors de la
pièce, dans la salle adjacente dite des Échos.
Toute en hauteur, elle était bien plus vaste encore : on aurait pu y
mettre plusieurs Marella. Une dentelle de fenêtres aux encoignures libres
s’ouvrait vers d’autres couloirs et abritait des dizaines de décoracteurs
affairés, dans un brouhaha permanent. Entre ces murs, les sons se répercutaient en s’inversant. Du seuil, sans état d’âme, Lucia poussa le Bulleur
qui tomba dans le vide.
— Bullopliiip, fit le Bulleur.
— Piiiilpollub, fit l’écho.
La chute fut suffisamment longue pour que le lutin se retournât tête
en bas à cause du poids de son instrument. Dans une éruption de bulles,
la tête heurta violemment le plancher orangé et s’écrasa sous ses épaules.
Les pieds bougeaient encore quand un Compresso aplatit ce qui dépassait. Du lutin il ne resterait plus qu’une feuille sur le sol. Jusqu’au lendemain...
Dans la Marella, les bulles flottaient encore de-ci, de-là, car le Mangebulle n’était pas encore passé. Elles tourbillonnaient, vibraient, se choquaient et tintaient sans jamais éclater. Ce ballet impromptu fascinait
Lucia qui les observait, yeux écarquillés. Les couleurs et les formes se
mêlaient, certaines se coalisaient pour se concentrer. La princesse suivait
du regard cette danse majestueuse.
Une curieuse idée germa dans son esprit. Une intuition étrange. Elle
hésita... Jamais elle n’avait osé imaginer une telle chose... Gouliémo n’avait
rien dit à ce sujet. En avait-elle le droit ? Après tout, elle choisissait bien
les couleurs à utiliser…
Le désir inattendu, jailli du fond de son être, la rendit audacieuse. Cette
soif inassouvie afflua et, confuse, elle se laissa envahir par l’inspiration
créatrice. Le cœur battant, elle rejoignit en toute hâte sa chère Travoletta.
Elle ne prit pas la peine de ranger derrière l’oreille ses mèches rebelles
qui chatouillaient son visage. Frénétique, Lucia griffonna deux symboles
rouges sur le plan de la Marella.
Immédiatement, une main invisible affola les nuages de bulles.
Un troisième Deïssin les rassembla en un banc fluide et vivant qui
s’étirait puis se concentrait dans tous les sens.
Le quatrième symbole en fit plusieurs boules compactes, l’une plus
grande que les autres. Ces agrégats pivotaient sur eux-mêmes et un ordre
de rotation s’établit, les plus petites tournant autour des plus grandes et
la majeure au centre.
Sur le qui-vive, Lucia jeta un coup d’œil furtif derrière elle. Personne.
Elle sortit un stylet à mine dorée.
Elle griffa çà et là le blanc du papier. La sphère centrale jaunit, se
rida, se bossela, sua. Quelques boules des plus petites furent attirées par
la géante et s’y écrasèrent violemment comme des comètes. Des montagnes jaunes s’élevèrent, des nuages ocre s’enroulèrent et crépitèrent,
attisés par les rotations des astres restés en orbite. La pluie tomba et des
fleuves trouvèrent leur lit jusqu’à des mers naissantes.
La planète principale occupait presque la largeur de la salle et les autres
globes en frôlaient les parois. Lucia s’approcha subjuguée et ses yeux
émeraude brillèrent. Aux creux des sillons, des forêts étranges voyaient le
jour et cachaient d’autres vies microscopiques. Profusion de minuscules.
Bouillon magique et fantasque.
Ce monde nouveau mûrissait à vue d’œil. La rotation empêchait d’en
distinguer les plus petits éléments. Qui sait quelles histoires se tramait
dans ses contrées : ici, un lac verdoyant s’étalait sur une plaine grise ;
là, un volcan épanchait sa langue violette. Elle devinait des mutations
inouïes dans l’effervescence de la matière. Des animalcules foisonnaient,
évoluaient et généraient d’autres animaux plus complexes.
Absorbée par sa création, Lucia ne vit pas la mystérieuse lueur apparaître derrière elle. D’abord très faible, comme si la paroi se floutait et pâlissait. Puis des rayons glissèrent silencieusement, ternissant les couleurs
autour.
Si elle s’était retournée, si elle avait pu voir ce phénomène étrange,
son étonnement aurait été tel qu’elle en aurait vite oublié sa vivante et
audacieuse création. Car non seulement la lumière n’existait pas vraiment
dans son Royaume — tout était déjà éclairé par soi-même, comme de
l’intérieur, de sorte que l’on ne percevait pas non plus d’ombre et que
les lampes étaient inutiles… mais surtout cette clarté nouvelle avait une
caractéristique singulière : elle n’était d’aucune couleur connue dans le
Royaume !
Cette lueur était bleue.
Aussi petite fut-elle,
Cette lumière annonçait un désastre.
Ce n’était qu’une graine...
Une semence de chaos.
Les multiples yeux de Travoletta, la table à Deïssin en forme de paon,
n’avaient rien perdu du spectacle, car ils voyaient au recto comme au verso des plumes. Ne sachant parler, elle resta muette. Elle n’aurait même
pas pu taper d’un de ses deux pieds pour attirer l’attention, car elle ne
bougeait qu’aux ordres de Lucia. Cependant, effarée, elle scrutait le changement qui s’opérait dans la pièce.
Toujours à cloche-pied, sa robe verte dans les mains, la Princesse prit
du recul pour mieux contempler son œuvre. À reculons et à cloche-pied,
elle rejoignit sa table près de l’entrée, captivée par sa création.
La vie se répandait sur la planète, bourgeonnait, fleurissait, pulsait au
rythme des saisons réglées par les autres astres en orbite. Quelques traits
avaient ouvert un monde. C’était la première fois qu’elle osait un peu lâcher la bride à son intuition. Si seulement elle avait pu le montrer à son
cher Gouliémo… La honte et la culpabilité figèrent son sourire. Non. Il
n’aurait pas su apprécier comme elle cette profusion vivace.
— Lucia… Tout ça, c’est Bricolaid ! murmura-t-elle.
Tout ce que Son Excellente Vaillance, l’Intendant Gouliémo di Paya
n’avait prévu, comme ce dont il ne voulait plus, était jugé Bricolaid. Pour
préparer le Retour du Roi, lui seul savait ce qu’il convenait d’inventer et
de garder par la suite. Et il n’avait rien dit au sujet d’un agrégat de bulles
entouré de nuages. Elle n’avait aucune envie de lui déplaire. Il était tout
pour elle : protecteur et guide admirable. Mais par-dessus tout, il était son
promis. L’homme qu’elle épouserait au retour du Roi et aimerait pour
l’éternité. Jamais elle ne voulait le décevoir.
Avec empressement, elle tira un stylet à pointe noire, inscrivit cinq
symboles et entoura les précédents pour les neutraliser. Les planètes implosèrent, ne laissant que le flottement indécis des bulles insolites occuper
la voûte de la Marella. Lucia regarda son œuvre disparaître, s’évaporer.
Elle chassa rapidement le dernier pincement au cœur pour se concentrer
sur l’essentiel : le plaisir de Gouliémo.
Dans la débâcle, l’étrange lueur bleue disparut aussi, en attendant son
heure.
La princesse reprit le stylet doré et deïssina la règle du cloche-pied,
ignorant les lignes et les symboles neutralisés par les courbes noires.
***
Lucia entendit marmonner sans discontinuer. Elle glissa le stylet dans
un godet de cuir à la ceinture où se serraient les neuf autres couleurs.
En souriant, elle commença à replier le Deïssin de la salle Marella. À la
caresse de sa maîtresse, la table replia son brillant éventail et se lova sur
le sol. Collé à sa patte droite, se trouvait un petit stylet d’argent mêlé
de bronze. Selon le protocole, Lucia le détacha et il gazouilla entre ses
doigts. Elle espérait ne pas avoir à s’en servir.
Les joues rougies par l’effort, Moulino parlait et gesticulait en marchant. Il remonta ses lunettes sans verre sur son nez. Couvrant un doublet à dentelle, sa cape corail tombait sur un pantalon orange qui se brisait sur des chaussons bouclés.
Tout en dissertant, le nabot grassouillet manipulait machinalement un
enrouleur en spirale, attaché à son côté.
Dès qu’il entra, sa jambe droite se plia et il se retrouva à cloche-pied.
Moulino ne sembla pas étonné et trouva naturellement son équilibre. Il
s’avança vers Lucia et s’inclina sans changer de pied. La manivelle de son
chapeau tourna trois fois dans un cliquetis métallique, tandis qu’il continuait sa tirade sans fin.
—... paraître et puisse la douceur de Vôtre Majesté accueillir votre
serviteur selon son rang de Pazzi Second de l’Intendant, pour qu’il soit
en mesure mesurément mesurée de vous annoncer avec l’empressitude
diligente qui convient à ce genre de nouveauté nouvellement nouvelle,
car l’Intendantissime ne saurait attendre plus qu’il ne faudrait, que Vôtre
Majesté est instamment attendue dans la salle de l’Intronisation afin de
procéder selon le digne protocole protocolaire à la revue réglementée et
réglementaire et esthétiquement esthétique de la dernière création que
Vôtre Sérénissime Altesse a daigné édifier pour...
Pendant que Moulino continuait son intarissable discours – dont la
coutume, ou peut-être un certain sens pratique, voulait qu’on n’écouta,
distraitement, qu’un mot de temps en temps – Lucia, un peu dépassée
par ce débit, rangea soigneusement la feuille pliée dans un livre au cuir
embossé puis fixa le fermoir, orné de deux fines grenouilles collées dos à
dos. L’une était dorée, l’autre argentée.
Gouliémo la faisait appeler. Il lui tardait de voir sa réaction face aux
nouveaux escapieds. Tout le jour, elle soupirait après son sourire éclatant,
ses mains si gracieuses quand il dansait. D’un geste, il régnait sur l’espace.
Son pied glissait sur le sol, le temps se penchait pour le servir. Il étendait
les bras, tout semblait possible. Il les rassemblait, Lucia rêvait de s’y blottir.
Un décoracteur entra sans crier gare dans la Marella. Boulimique,
le Mangebulle goba les nuages de bulles en bondissant d’un côté et de
l’autre de la salle. Sa bouche édentée fendait en deux son corps. Par ses
nageoires rotatives et ses tentacules, il sautait et attrapait goulûment. Trois
passages suffirent à vider la salle et il sortit aussi vite qu’il était venu, en
quête d’autres bulles à happer.
Tout rentrait dans l’ordre.
Lucia sautilla vers une porte qui donnait sur une salle inondée : au
centre bruissait une vive fontaine.
Le saut à cloche-pied faisait rebondir le ventre de Moulino et créait un
ample vibrato dans son discours continu. Mais quand il réalisa le chemin
que voulait prendre Lucia, sa voix changea de registre et devint hésitante.
Sa respiration, chaotique. Son cloche-pied ralentit et il finit par s’arrêter
à quelques dalles de la porte, paralysé par la peur.
— Eh bien, Digne Moulino ? Ne voyez-vous pas que je suis en hâte ?
dit Lucia avec un grand sourire.
2. Bricolaid
La salle où bruissait la fontaine était inondée, mais ce n’était pas profond. L’absence de reflet sur l’eau la rendait presque invisible, pourtant
Lucia sentait la fraîcheur liquide envelopper ses chevilles et les bords de
sa robe émeraude se soulevaient au gré des vagues.
Emprunté, Moulino restait à l’embrasure et suppliait en marmonnant
sans fin :
—... pour le chemin, mais néanmoins cependant ne serait-il pas d’un
meilleur choix préférablement préférable de prendre une autre alternative
optionnellement optionnelle sans que Vôtre Altesse n’élise la sélection
qu’Elle vient de faire pour adopter par prédilection un passage moins...
aquatique... en passant par une voie davantage solide et de pied ferme, où
le chausson chaussé bat et sonne d’un son frappé et du plat à...
Lucia se retourna, exaspérée par la couardise de Moulino, les poings à
la taille, elle le houspilla gentiment :
— Voyons, c’est au plus court ! Il n’y a aucune raison d’allonger notre
parcours. Veuillez faire votre devoir.
Des trous béants s’ouvraient çà et là dans le sol, provoquant des tourbillons et soufflant comme des géants. Des tubes tentaculaires jaunes et
rouges s’étiraient du plafond vers la fontaine, cherchant leurs proies.
Ignorant la logorrhée du Pazzi qui détournait le regard de la salle
d’eau, Lucia insista :
— Et depuis quand, s’il vous plaît, avez-vous peur de l’eau ?
Tout en commentant la longueur de la gerbe aquatique et avouant son
appréhension d’utiliser à nouveau les Toboquatiques, Moulino frappa des
mains en tremblant.
Deux fleurs aux longs pétales jaillirent de la fontaine et glissèrent vers
eux. Lucia monta dans l’argentée. Moulino, quant à lui, bascula à contrecœur dans l’orangée. La robe de Lucia resta sèche, car l’eau du Royaume
ne mouillait pas.
Emportés à contre-courant, ils flottèrent vers un tuyau ascendant qui
les aspira dans ses boucles serrées. Ce fut l’un des rares moments où
Moulino se tut.
Malmenée par les secousses, grisée par la vitesse, Lucia éclatait d’un
rire cristallin. Elle tenait fermement son livre et pressait sur son cœur les
Deïssins, trésors du Royaume. Chaque feuille, chaque trait, chaque couleur : elle se souvenait des moindres recoins de chaque salle, chaque règle,
chaque décoracteur. Le Royaume ne connaissait pas l’ombre, et la princesse Lucia régnait partout, sous le regard bienveillant de l’Intendant.
Elle était l’un des seuls à ne pas avoir été deïssinée ; avec le Roi, la
Reine, les derniers Pazzi et Gouliémo di Paya, bien entendu.
Les tournants furent de plus en plus secs. Tétanisé au fond de sa fleur
orangée, Moulino n’osait ouvrir les yeux alors que la princesse, elle, se régalait des sensations que la vitesse lui procurait. Il sentait l’onde mauvaise
glisser sur la membrane protectrice bien trop mince et il entendait son
souffle rauque, comme un monstre froid en quête de gibier. La proximité
des flots dépassait tout ce qu’il n’avait jamais enduré et s’il avait pu, il se
serait évanoui.
Bien trop focalisée sur les attentes de son cher Gouliémo, Lucia ne
pouvait se douter du supplice que vivait Moulino. Et il n’aurait pas pu lui
exprimer non plus. La vague de terreur qui l’avait envahi dévastait tout,
emportait sa raison, le dépouillait de ses sens, étouffait ses émotions, effaçait ses souvenirs. Ce n’était pas une simple phobie. Bien au-delà de la
névrose obsessionnelle, son épouvante ébranlait jusqu’aux fondements
de son être.
Car cette peur ne venait pas de lui. La force indicible à l’œuvre n’en
était pas à ses premiers essais. Peu à peu, elle grignotait avec soin les fondations du Royaume. Elle instillait avec une perfide douceur l’acide qui
s’accumulait en secret pour corroder et miner, attendant sa révélation à
l’heure ultime, l’effondrement final.
Et le moment approchait : le piège atteignait sa maturité.
Ils montèrent à la verticale. Les murs se rapprochèrent. Les pétales
s’incurvèrent et les enveloppèrent complètement. Dans un bruit de bouchon, ils apparurent dans une gerbe... à l’endroit même d’où ils venaient.
Moulino reprit son intarissable discours là où il l’avait arrêté, avec la
même inquiétude. Mais il dut s’interrompre à nouveau quand ils tombèrent dans un siphon. Son ventre voulut monter à la tête par son thorax,
comme si son corps était une bouteille qu’on renversait, ce qui fut très
désagréable, mais il n’eût le loisir de l’affirmer par une assertion propositionnelle déclarative tellement la frayeur le paralysait.
Ce tube sentait la groseille. Les boucles furent moins nombreuses et
le courant ralentit avec l’élargissement du conduit. Au dernier détour, les
parois s’enfuirent et ils purent sortir des fleurs épanouies, à la grande satisfaction de Moulino.
La majesté des lieux était saisissante. Lucia oublia un moment d’avancer.
Elle avait beau l’avoir deïssinée, sa splendeur la surprenait et l’exaltait.
Jour après jour, la salle du Trône avait pris des dimensions sublimes. La
perspective interminable des colonnades inspirait un effroi sacré.
La coupole ovoïde, flavescente, était si vaste et si lointaine qu’elle semblait immobile quand on se déplaçait.
Sur les murs, ces falaises, les travées ondulaient, vivaient, grouillaient
et pulsaient au rythme des Balquensceurs, ces balcons qui montaient et
descendaient, charriant les myriades de décoracteurs.
Cet écrin incommensurable gardait en son cœur un disque translucide, immaculé et interdit, qui lévitait au centre. Les deux Trônes, l’un en
or pour le Roi, l’autre en argent pour la Reine, s’y dressaient au milieu,
dos à dos, séparés par un dossier où deux grenouilles demeuraient figées
en plein saut. À la gauche du Roi, en Pleinarge, les façades somptueuses
se paraient d’argent, puis face au Souverain, en Obroi, l’argent s’y mêlait
d’or, jusqu’à devenir entièrement doré à droite, en Pleinor. Le trône était
le centre du Royaume, sa référence.
Les larges spirales brillantes en rayonnaient : du plateau royal, les nouveaux escapieds irradiaient en tournant jusqu’en bas, en passant par le
Théâtro Di Otto.
Les escaliers étaient inconnus dans le Royaume et cette commande de
l’Intendant Gouliémo di Paya relevait du génie. Lucia les avait deïssiné et
son évaluation par l’Intendant allait être un événement.
Relié par quatre ponts, ce théâtre était lui aussi un disque admirable,
au sol de bronze à la circonférence irisée et découpée par un cloître. Lucia y distingua Gouliémo et la Cour. Ils dansaient en carré ; lui tournait
au centre. Elle fut soudain très pressée de le rejoindre, son ventre se noua
d’une joyeuse appréhension quand elle s’imagina grimper les escapieds à
son bras vers le Trône : le moment était si proche !
Moulino et Lucia s’installèrent dans un Balquensceur. De forme carrée, ils étaient dorés et ornés de huit petites alcôves. Cet ingénieux procédé permettait d’accéder à n’importe quel étage du Royaume. Ils leur
suffisaient d’imaginer où ils souhaitaient se rendre pour monter ou descendre au dit étage.
Le Balquensceur les déposa à l’échelon inférieur. La Princesse s’empressa de traverser le pont qui menait au Théâtro Di Otto. Sa robe verte
se couvrit subitement d’un éclat d’argent. Pris de court, affolé, Moulino
se précipita devant elle avant qu’elle n’y pose le pied.
—... l’honneur si honorable que j’en fusse honoré m’est donné de
vous présenter présentement, introduite ici, maintenant, actuellement, la
Promise par promesse de notre valeureux, cher, précieusement précieux,
inestimablement inestimable, incomparablement incomparable, uniquement unique, que dis-je oui, tout à fait, la Promise de notre Intendant,
Son Excellente Vaillance Gouliémo di Paya, Fille du Roi et de la Reine,
Gloire aux souverains, Princesse du Royaume, la très Sérénissime Lucia.
Le protocole donna enfin aux lèvres de Moulino un repos bien mérité, car les Pazzi, forts impatients, enchaînèrent aussitôt.
Une femme ardente s’empara du théâtre avec la grâce légère d’un ruban rouge. Une cabriole, une pirouette fouettée : les flammes de tissus
virevoltèrent avec vivacité. La ballerine aspira la robe et le ruban écarlate
tourbillonna derrière ses doigts gantés. L’arabesque de Bicana se brisa
devant la Princesse.
— Sérénissime Lucia, Ô joie qui me transporte ! Votre présence
rayonne sur le Royaume comme la vie dans nos corps, formula Bicana
derrière ses boucles châtain clair.
Un homme fin à la tunique vert frais s’avança en ondulant sur le côté
comme une vague au rythme de ses claquements de doigts.
— Nos corps et nos âmes, qui sont vôtres, Ô exquise Princesse qui
sublime le sens de nos flatteries, dit Conatojapéro en s’inclinant.
— Flatteries bien trop modestes devant tant de grâce, proclama Céfronsca douceur vêtue d’ivoire.
L’améthyste de Brocanira brilla dans son généreux corset violet, quand
elle sautilla pour fléchir à son tour devant Lucia :
— Grâce, prémices Royales, qui adoucissent notre attente.
— Attente redoublée quand nous souffrons de ne pouvoir vous
contempler, conclut Norisi en agitant son chapeau jaune-canari.
Pour flatter, nul n’était aussi avisé que ces six courtisans, la Cour des
Pazzi.
Au centre du théâtre, l’Intendant patientait, immobile, le sourire figé.
Son visage élégant rayonnait. Perchés sur son nez droit, ses sourcils châtains lui conféraient une grâce autoritaire. Dans son manteau brun, chaussé de bottes couleur terre, on aurait dit une statue de bronze. Quand enfin
son tour vint, il leva les bras avec générosité pour accueillir la Princesse
avec un sourire enjôleur.
— Tendre Lucia, comme il me tardait.
— Cher Gouliémo, répondit Lucia en se laissant cueillir la main. Tout
le jour, mon cœur brûle en attendant ce moment.
Les joues cramoisies, elle leva les yeux vers lui.
— Hélas, le devoir nous appelle...
— Et nous tient si éloignés, soupira-t-elle penaude...
Gouliémo se déroba en tournant rapidement et finit par un pas glissé.
Son long manteau brilla comme s’il était cousu d’étoiles filantes. Par deux
dégagés et un saut Sissonne, il s’approcha de l’escapied. Les bras ouverts,
il se tourna vers la noble assemblée.
— En ce jour de préparation, vient le temps de l’évaluation.
Lucia ne répondit pas, selon le protocole, car son œuvre était achevée,
mais son cœur, battant à tout rompre, le fit pour elle.
Un instant, elle s’étonna qu’il ne résonne aussi entre les murs de la
salle du trône, tellement sa pulsation était forte. L’impatience fit froufrouter les robes et les rubans. Gouliémo pointa son pied sur la première
marche.
— Les Trônes royaux, autels élevés, sont au sommet. Et il convient de
gravir chaque marche opalescente, en étant appelé par la Grâce à franchir
le fier cormet qui guide les sujets à la conduite déférente.
Avec légèreté, il s’éleva sur la deuxième marche et désigna le disque
magnifique des Souverains.
— Aussi ai-je commandé ces fins escapieds qui montent...
Les Pazzi admiratifs approuvèrent leur Intendant en soupirant d’aise.
Quelle trouvaille ! pensait l’un. Quel Génie ! se disait secrètement un autre.
Il continua :
— Devant le Roi tout s’élève, se dresse et se soulève. Mais... !
Moulino déglutit. Il y avait un « mais »...
Gouliémo pesa sur la troisième marche, mais n’y monta pas. Son pied
s’enleva, hésita un moment, puis retomba sur la deuxième et entraîna
l’autre pied sur la première. L’Intendant s’effondra sur lui-même et Lucia
eût un mouvement d’inquiétude qui déborda du protocole.
— Oh ! firent les Pazzi.
Quand il se redressa, son sourire ne couvrait pas la déception de son
regard.
— Mais quand on quitte le trône, on descend !
Personne n’osa bouger jusqu’à ce que l’Intendant leur tourne le dos.
— Jugement irrévocable : l’escapied est Bricolaid.
Lucia vacilla. Elle passait le plus clair de sa vie à deïssiner, et elle excellait dans l’interprétation des désirs de Gouliémo. Comment avait-elle pu
laisser passer ça ? Il avait demandé des escapieds qui montent. Mais voilà
qu’en les prenant dans l’autre sens... ils descendaient !
« L’escapied est Bricolaid. » Les mots étaient tombés comme un couperet, et les Pazzi se tenaient la tête d’horreur en gémissant. Ils abondèrent dans le dégoût : ces escapieds défiguraient la salle du Trône !
Gouliémo demanda à Lucia de les effacer sur le champ, afin d’en recommencer le lendemain qui ne faisaient que monter. Elle n’eut comme
seul encouragement qu’un soupir et un silence.