Paul Jobin. Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon

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Paul Jobin. Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon
Christine Lévy
Paul Jobin. Maladies industrielles et renouveau syndical au
Japon
In: Ebisu, N. 39, 2008. pp. 181-184.
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Lévy Christine. Paul Jobin. Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon . In: Ebisu, N. 39, 2008. pp. 181-184.
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Ebisu n" 39, Printemps-Été 2008
M.ALADIES INDUSTRIELLES ET RENOUVEAU
SYNDICAL AU JAPON
Christine LÉVY
Université Bordeaux 3
Compte rendu
d'ouvrage
Paul Jobin, Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon,
Paris, EHESS, 2006, 557 p.
Grâce à l'ouvrage de Paul Jobin, Maladies industrielles et renouveau
syndical au Japon, publié aux éditions de l'EHESS (2006), nous avons enfin
un livre en langue française qui nous propose une analyse approfondie
des questions soulevées par la pollution au Japon et qui nous donne un
historique complet, remontant à la période d'avant-guerre, du cas le plus
dramatique de ce problème, celui de Minamata zKfM.
La maladie de Minamata est — ou a été du moins dans les années
1 970 — un des drames les plus connus de pollution contemporaine.
Ce drame a suscité des films, des livres, et des documentaires, un peu
oubliés de nos jours. L'auteur nous en propose une bibliographie et une
filmographie complètes à la fin de son ouvrage. Il revient et s'interroge
sur la mémoire du prix fort payé par certaines catégories de la population
pendant la haute croissance, période exceptionnelle de l'histoire de l'aprèsguerre du Japon. Aujourd'hui encore, au-delà des déclarations-formules
sur le caractère irrémissible de cette catastrophe, publiées dans les manuels
scolaires ou autres écrits officiels, il demeure difficile de trouver une critique
à la hauteur du cynisme1 qui a prévalu à son déni pendant si longtemps.
C'est donc cette lacune que vient combler cet ouvrage de Paul Jobin.
Ce cynisme atteint un sommet inégalé avec l'invention du cyclator, engin pour lequel
la direction de l'entreprise avait investi 60 millions de yens, parfaitement consciente de
son inefficacité, mais qu'elle a adopté pour donner le change, plutôt que de trouver une
solution réelle, plus simple et moins coûteuse (p. 135).
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Christine LEVY
Au-delà de l'analyse renouvelée de ce drame particulier, Paul Jobin
nous propose une lecture nouvelle de l'histoire contemporaine du Japon
en portant à la connaissance du lecteur les mouvements de résistance quasi
inconnus du public occidental. En se proposant de montrer le lien entre la
lutte contre cette pollution et le renouveau syndical, l'auteur nous entraîne
dans une confrontation passionnante avec une des facettes de la réalité
japonaise, celle de la violence symbolique exercée à l'encontre de toute
forme de résistance.
Il nous donne la genèse, non pas tant des procès contre la pollution
industrielle, du contexte historique de ce qui resta connu à la postérité sous
le nom des quatre grands procès2, que celle de la résistance à la pollution, des
difficultés de son émergence et de sa poursuite. C'est ce fil conducteur qui
relie l'étude des deux cas, celui de la pollution atmosphérique dans la zone
de Keihin ïxu£-, entre Kawasaki et Yokohama, et le drame de Minamata, et
la troisième partie consacrée aux problématiques des nouvelles luttes.
Dans la première partie, Paul Jobin nous rappelle le contexte général
de la pollution provoquée par les impératifs économiques de cette période
et l'illustre par l'étude du cas de pollution atmosphérique de la zone de
Keihin.
À Kawasaki, cette ville-usine-château, dénommée ainsi en souvenir de
l'époque où les seigneurs régnaient du haut de leur forteresse sur toutes les
autres catégories de la population, « le linge mis à sécher devient noir en
moins d'une heure » (p. 29). L'auteur nous offre une perspective sociohistorique riche et éclairante dans le chapitre consacré à cette ville et nous
permet de comprendre concrètement les rapports de force entre les syndicats,
les organisations politiques, l'opposition, la mairie, et les instances diverses
de l'organisation interne à l'entreprise.
Il montre comment le Parti communiste japonais (PCJ) s'engage
dans la mobilisation contre cette pollution, après son éviction de la scène
politique, alors qu'il avait connu une période de prépondérance idéologique
dans le mouvement syndical au lendemain de la guerre, dans l'euphorie de
la démocratisation de la société et des entreprises. Après la répression des
syndicalistes les plus radicaux de cette période, l'attentisme des syndicats
face à la pollution atmosphérique, et ce malgré l'existence de velléités
contestataires de la base dès les années 1960, annonce leur déclin et laisse le
terrain de la résistance contre la pollution aux forces politiques extérieures à
l'usine, en particulier au PCJ. Il nous montre les limites de cet engagement
Les quatre grands procès qui ont jugé les cas d'empoisonnement par le mercure de
Minamata (1973) et de la rivière Agano (1971), de contamination par le cadmium
dans la région de Toyama qui a provoqué la maladie itai itai (1970), de l'asthme de
Yokkaichi(1972).
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Compte rentdu d'ouvrage Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon
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sur le terrain : la peur d'être taxées de communiste (p. 79-80), empêche des
victimes de la pollution de présenter une demande de reconnaissance, et
révèle le degré de la pression sociale et du qu'en-dira-t-on dans cette société
japonaise, y compris chez les ouvriers.
Dans le second chapitre, il aborde les conséquences des quatre grands
procès et de la victoire des plaignants. L'État répond par la création
d'une agence de l'Environnement en 1971(Kankyô-chô F«*flJT), mais les
industriels ne désarment pas et prennent prétexte de la crise du pétrole de 1 973
pour repasser à l'offensive contre les réglementations proposées. L'agence
est loin de pouvoir et de vouloir résoudre les conflits entre les exigences
de la santé publique et celles de la poursuite de la croissance économique.
Finalement, les normes de prévention de la pollution sont fixées en fonction
de la priorité accordée au développement économique (p. 72 et sqq.).
L'absence de prise en compte des conditions de vie à l'intérieur même
des usines, la faiblesse syndicale, le caractère trop extérieur à la vie et à la
gestion de l'entreprise, sont présentés comme les obstacles majeurs à une
réelle amélioration de la situation grâce à ces luttes, même si les procès sont
venus compenser en partie ces défaillances.
Le cas de Minamata, examiné dans la seconde partie de l'ouvrage,
apporte un certain contraste avec ce constat. Là, une grève vint scinder le
syndicat de l'usine de Chisso à Minamata en 1963. Si celle-ci fut un échec
sur le plan des revendications salariales, elle permit l'émergence d'une
résistance au coopérationnisme syndical et au productivisme à tout-va de
la direction. C'est un conflit qui divisa le syndicat et la ville.
Ainsi, Paul Jobin nous montre que, bien avant que les partis politiques
de gauche s'emparent efficacement de ce thème porteur dans les années
1970, les ouvriers de ce qu'il nomme le premier syndicat (c'est-à-dire
celui d'avant la scission après la grève de 1962-63) se sont opposés à la
direction et au coopérationnisme syndical dans un conflit qui dessina un
rapprochement entre les ouvriers, les pêcheurs et les malades. Un conflit
qui permettra de dépasser non seulement la peur des malades (p. 135), mais
aussi, celle plus difficile encore à surmonter, la crainte de la misère.
Dans cette partie en particulier, l'auteur nous permet de comprendre
comment des groupes de population sacrifiés sur l'autel de la haute
croissance ont pu sortir de leur isolement et de la tentative de la part
des principaux responsables (grandes firmes, État) de régler la question
en « interne » pour faire taire à jamais la révolte.
Le cas de Minamata entraîne des bouleversements méthodologiques dans
l'analyse, du fait de son caractère particulièrement tragique. Il pourrait avoir
en commun le plus jamais ça avec Hiroshima ou Auschwitz, comparaison
qui, comme Paul Jobin l'écrit, entraîne des inhibitions particulières. Dans
le chapitre intitulé Vers une rencontre en vérité (chapitre v), il nous rappelle
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l'importance de l'école de Minamata dans le paysage intellectuel du Japon
depuis 1968. Fondée sur un mythe au sens véritable, c'est-à-dire le récit
constamment revisité et relu d'un drame humain, elle aurait été aussi une
source d'inspiration pour le syndicalisme de résistance au coopérationnisme.
On voudrait croire que les leçons auront été tirées. Or, nous savons combien
ces sacrifices se répètent. L'auteur ne manque pas de nous rappeler le piège
du principe pollueur payeur (p. 73), comme l'impossibilité de clore cette
histoire par un happy end aux solutions technico-juridiques (p. 291). Ainsi
la lutte pour la reconnaissance repose sans cesse de nouvelles questions sur
les inégalités sociales et les discriminations qui mènent à la naissance d'un
nouveau syndicalisme qui, s'il reste minoritaire, n'en pose pas moins les
questions essentielles. Grâce au travail de Paul Jobin, un acteur primordial
du paysage social contemporain du Japon nous est rendu visible.
Dans une troisième partie, l'auteur aborde la question de la résistance
ouvrière au coopérationnisme syndical, cette forme spécifique du compromis
accepté par la majeure partie du syndicalisme ouvrier de l'après-guerre.
La répression à l'encontre des ouvriers des syndicats qui résistent à ce
mouvement de coopération dans toutes les grandes entreprises japonaises
fut efficace. Mais à Minamata, la direction ne réussit pas à en venir à bout.
À partir de 1968, des ouvriers du premier syndicat réussirent à créer un
mouvement aux côtés des malades, et de ce mouvement éclora un nouvel
esprit du syndicalisme, comme l'illustrera la « grève contre la pollution » en
1970 à Minamata, suivie d'une autre grève de l'entreprise Tôyô Echiru jKj¥
J- -f- >l , à Yamaguchi où les ouvriers annoncent qu 'ils préfèrent que leur usine
fasse faillite plutôt qu 'elle ne se mette à produire du tétraéthyle qui empoisonne
la population (p. 335). Cet esprit sera à l'origine d'un syndicalisme sans
frontières, né dans les années 1990 en solidarité avec les travailleurs des
grandes firmes japonaises implantées en Asie en particulier (p. 435).
De ce livre dense, stimulant et passionnant, on retiendra l'idée optimiste
de l'auteur que l'atonie du syndicalisme ouvrier n'est pas inéluctable, même
au Japon. C'est un ouvrage de référence sur le mouvement ouvrier et la
lutte contre la pollution, une lecture indispensable à la connaissance du
Japon contemporain.
Ebisu rï' 39, Printemps-Été 2008, p. 1 81 -1 84